Kitabı oku: «Jane & Germaine»
Marie Le Harivel de Gonneville Mirabeau
Jane & Germaine

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066301149
Table des matières
JANE
GERMAINE
VOYAGES D’UN CAPITAINE
JANE
Table des matières
Jane Le Coq était la plus ravissante enfant qu’on pût voir. Quand, à l’âge de cinq ans, elle poursuivait son cerceau, les Bordelais s’arrêtaient pour l’admirer; les mères jetaient sur elle des regards envieux; et les vieux matelots qui fumaient leur pipe au soleil l’avaient surnommée: Beau temps!
Jane savait qu’elle était belle elle l’avait, compris avant de marcher, avant de prononcer le nom de sa mère, avant d’avoir joint ses petites mains devant la Vierge placée au-dessus de son berceau! Aussi ses tendresses enfantines n’eurent jamais qu’elle-même pour objet; elle était sa propre idole, et le culte qu’elle professait naïvement pour elle emportait toute la ferveur de son âme.
Elle était bien belle, c’est vrai! Son profil régulier rappelait les lignes pures du camée antique; ses yeux noirs avaient le reflet du velours et le scintillement du diamant. Mais-cette perfection de traits donnait à sa figure une expression majestueuse, qui anéantissait les grâces de l’enfance. Elle voulait régner par droit de conquête, et jetait, du haut de sa beauté, un regard de mépris sur ses compagnes.
Née quelques mois après la mort de son père, elle était le seul bien et le seul amour de sa mère désolée, qui, ne désirant et n’attendant plus aucun bonheur pour elle-même, avait placé toutes ses espérances sur la tête de l’enfant chérie dont elle voyait se développer la merveilleuse beauté. Elle concentrait tout en elle, et passait sa vie à genoux devant elle, transformant ainsi le rôle maternel en un complet esclavage.
Madame Le Coq, qui n’était pas riche, portait des vêtements simples, et bien souvent elle fut prise pour la gouvernante de sa fille toujours vêtue avec recherche. Loin de s’en offusquer, la pauvre mère était enchantée de voir que Jane avait l’apparence d’une enfant de grande maison.
La monomanie des grandeurs conduit beaucoup de gens à Charenton; d’autres, enfiévrés par cette idée fixe de grimper au sommet de l’échelle sociale, ne perdent pas tout à fait la tête, et sont malheureux et ridicules, sans être complètement fous; ils se figurent que le bien suprême consiste à voir le prochain de haut en bas et à être contemplé par lui de bas en haut; la médiocrité est à leurs yeux une maladie, un malheur, presque une honte; pour en sortir, ils emploient les remèdes les plus scabreux, les moyens les plus énergiques, et jouent quitte ou double.
En voyant éclore la royale beauté de Jane, madame Le Coq espérait qu’un prince quelconque, passant par Bordeaux, s’arrêterait ébloui, fasciné, puis, tombant aux pieds de Jane, la ferait princesse, comme dans les contes de fée!
Elle la coiffait d’un chapeau marin sur lequel on lisait: «l’Irrésistible.» C’était le nom de la barque sur laquelle elle la faisait naviguer, sans se préoccuper des écueils de la traversée.
Tandis que l’enfant grandissait, une éclatante fortune grandissait à côté d’elle. Jane avait un oncle, personnage politique, qui, un beau jour, se réveilla ministre. Jane avait–alors quinze ans.
Madame Le Coq, à dater de cette époque, ne fut plus une femme, mais une chose officielle! Elle traitait sa fille avec une respectueuse déférence, lui rendant les honneurs qu’elle croyait dus à la nièce de Son Excellence le ministre.
Le ministre avait pour les affaires de sa famille le sens très-juste, et il eût mieux valu assurément qu’il se contentât de s’en occuper, sans se mêler de celles du pays. Il comprit de suite que le séjour du ministère serait fatal à Jane, dont l’amour-propre, déjà formidable, se fût encore enivré de l’encens ministériel, et il la tint à distance; cela désespérait sa belle-sœur, qui pensait que le portefeuille de son Excellence contenait une douzaine de maris, parmi lesquels Jane n’aurait que l’embarras du choix.
Restées à Bordeaux, où elles se considéraient en exil, les deux délaissées se consolaient en parlant à tout venant et à toute occasion du ministre, du ministère, et de toutes les grandeurs de ce monde. Elles se croyaient, de bonne foi, des femmes illustres, mais cela n’amenait pas de mari; car, s’il est flatteur d’avoir un oncle ministre, il est plus utile encore d’avoir une dot, et celle de Jane était si légère que le moindre coup de vent pouvait l’emporter.
Trois années se passèrent ainsi; l’oncle quitta ses fonctions, puis les reprit; il avait les faveurs du souverain et ne s’inquiétait pas des cabales, bien sûr qu’il était de se retrouver toujours à flot; quant à Jane, elle tournait en vain ses beaux yeux vers Paris: son oncle avait bien autre chose à faire que de la marier, et, comme sœur Anne, elle ne voyait rien venir.
Elle avait une amie, une seule, qui riait de ses airs de duchesse et se moquait très-gentiment d’elle. Cette amie avait un frère, et ce frère était capitaine de cavalerie. Fernand Ritters ne possédait pas vingt navires sur l’Océan, ni des terres comme celles du marquis de Carabas; il jouissait tout simplement d’un bon patrimoine, transmis honorablement de père en fils; brillant officier, il avait rapidement franchi trois grades, et sa carrière, bien dessinée dès le début, promettait gloire et avancement.
Jane, ne voyant à l’horizon ni prince ni nabab, tourna ses beaux yeux vers Fernand, et son amitié pour Hélène Ritters redoubla; chaque jour, les deux amies se réunissaient à la promenade, le matin; chez elles, le soir; elles ne se quittaient plus, et Fernand était souvent admis dans leur intimité. Il écoutait madame Le Coq avec déférence quand elle parlait des grandeurs de tous les Le Coq passés, présents et futurs; pour un rien, il lui eût présenté les armes lorsqu’elle entrait chez sa mère, car, doué d’un heureux caractère, il voyait les petitesses de l’humanité sans en être ni choqué ni impatienté.
Madame Ritters, moins endurante que lui, se sentait crispée quand madame Le Coq prenait ses airs de princesse du sang.
–Cette pauvre Claire, disait-elle, tombera un de ces quatre matins de son perchoir. Qu’est-ce que cela me fait, à moi, que M. Le Coq soit ministre? Il ne le sera pas toujours; le temps des Richelieu et des Mazarin est passé. On est ministre aujourd’hui, et on ne l’est plus demain. J’aime mieux une bonne ferme qu’un portefeuille, et quand Claire me regarde avec des airs de protection, cela ne me va pas; un de ces jours je lui dirai: «Ma chère amie, ne fai sons pas de grimaces, mon mari était colonel, mon fils sera général...»
–Pour le moins, ma mère, dit Fernand qui riait toujours des rêves maternels de madame Ritters.
–Oui, tu seras général de division.
–Pourquoi pas maréchal? Accordez-moi le bâton; cela ne vous coûtera pas plus que les étoiles.
–Je sais ce que je dis; tu es intelligent, tu es brave, tu es beau, tu as le nom de ton père, et ses anciens frères d’armes pour te protéger, pour te pousser: tu arriveras!
–Il y a d’abord une chose à laquelle je désire vivement arriver, chère mère.
–Au grade de chef d’escadron? C’est vrai, il faut d’abord passer par là.
–Je ne parle pas de ma carrière militaire,
–De quoi parles-tu donc?
–D’une grâce que j’ai à vous demander.
–Ah! vilain enfant! tu as encore fait des dettes?
–Non, vous les avez payées il y a un mois; d’ailleurs, j’en fais si peu!
–Alors tu veux un cheval?
–Si vous me le donnez, je l’accepterai, mais je n’en ai pas besoin.
–Eh bien! qu’est-ce que tu veux?
–Je veux me marier.
Madame Ritters se jeta au cou de son fils, l’étreignit contre son cœur, et s’écria:
–Sois béni!
Fernand était encore à Saint-Cyr que sa mère désirait déjà le marier. Elle avait été si heureuse avec le brave colonel Ritters, qu’elle n’admettait pas que le bonheur fût possible hors du mariage, et, depuis dix ans, elle demandait à son fils une belle-fille, comme les grenouilles de La Fontaine demandaient un roi; mais Fernand aimait passionnément son métier de soldat, sa liberté, et il répondait toujours: «Plus tard.»
Quand le premier élan de joie fut passé, madame Ritters s’écria:
–Ah! je vais bien vite te chercher une femme.
–C’est inutile.
–Comment, c’est inutile?
–Oui; vous ne devinez donc pas?
–Non.
–Je l’ai trouvée.
Cela changeait la question; car, dans son programme maternel, madame Ritters avait toujours compté choisir elle-même sa belle-fille. Elle entendait qu’elle fût bien née, bien élevée, douce, jolie et riche!
–Où as-tu trouvé une femme? dit-elle enfin; et le ton dont elle faisait cette question révélait la méfiance.
–Ici.
–A Bordeaux?
–Oui.
–Dans le monde officiel où je ne vais plus, probablement?
–Non.
–Dans la société flottante: une Anglaise, une Américaine, peut-être? Est-elle catholique, au moins?
–Catholique et Française.
–La fille d’un armateur?
–Non.
–D’un commerçant?
–Non.
–Mais qui donc? car parmi nos relations il n’y a personne qui puisse te convenir.
–Il y a, au contraire, quelqu’un qui me convient à merveille.
–Qui? Dis-moi qui?
La pauvre mère, bouleversée, venait d’entrevoir la vérité.
–Jane Le Coq.
–Jane Le Coq! Mais tu es fou! tu ne feras pas cette sottise-là!
–Oh! chère mère, ne prononcez pas un mot pareil, vous me faites beaucoup de peine. Jane est ravissante.
–Qu’est-ce que cela me fait qu’elle soit ravissante?
–Mais à moi, cela me fait quelque chose, et je vous avoue même que, si je ne la trouvais pas ravissante, je ne songerais pas à l’épouser.
–Penses-tu sérieusement à ce mariage?
–Très-sérieusement.
Madame Ritters fondit en larmes.
–Ma mère! s’écria Fernand en couvrant de baisers la main qu’il tenait dans les siennes; ma mère, pourquoi pleurez-vous?
–Je pleure mes rêves, ton avenir, ton avancement, ton bonheur! Jane est belle, c’est vrai; mais la beauté ne suffit pas en ménage, il faut autre chose encore: il faut de l’argent, il faut de la raison, il faut du dévouement! Jane est pauvre, vaine, égoïste et ambitieuse!
–Oh! ma mère, vous ne la connaissez pas!
–Je la connais, au contraire, comme je te connais et comme je connais ta sœur; je l’ai vue naître, et j’ai vu ses défauts se développer sous le souffle adulateur de sa mère. Je t’en supplie, ne pense pas à elle.
–Je serais un ingrat si je n’y pensais pas, car c’est elle qui, la première, a pensé à moi.
–Comment le sais-tu?
–Elle a dit à Hélène qu’elle n’épouserait jamais que moi, et je l’ai entendue.
–Elle a dit cela pour t’inspirer de la reconnaissance, pour te forcer à songer à elle.
–Mais si elle veut que je songe à elle, c’est qu’elle a de l’attachement pour moi?
–Non; elle a simplement envie de se marier, et elle te prend, ne trouvant pas mieux que toi. Si demain un marquis ou un millionnaire la demandait en mariage, elle mettrait bien vite sa main dans la sienne, et ne se souviendrait seulement pas que tu existes.
–Ma mère, vous ne croyez donc pas à la franchise, à la loyauté des jeunes filles?
–Je crois que Jane n’est pas franche; je parle d’elle, et je ne parle pas des autres.
–Pourquoi alors avez-vous laissé ma sœur se lier intimement avec elle?
–Parce que je n’avais aucune raison plausible pour rompre mes relations de jeunesse avec madame Le Coq, qui est une femme honorable. D’ailleurs Hélène a un caractère trop ferme et trop droit pour que je puisse redouter pour elle l’influence d’un mauvais conseil ou d’un mauvais exemple. Qu’est-ce que ta sœur a répondu à Jane quand elle lui a dit ce que tu as entendu?
–Hélène n’a pas été plus charitable que vous; elle lui a témoigné peu d’empressement; et c’est pourquoi, le soir même, j’ai dit à Jane que je l’aime. Je l’ai dit également à sa mère, qui m’a répondu qu’elle ne considérerait comme sérieuse qu’une demande faite par vous; mais je n’en suis pas moins engagé d’honneur.
–Alors je n’ai plus rien à dire, je n’ai qu’à m’incliner devant une décision prise à mon insu.
–Ah! c’était sans préméditation; j’ai eu tort, et je le reconnais; je me suis senti entraîné spontanément, je ne savais plus ce que je faisais.
–Et ces deux femmes savaient bien ce qu’elles te faisaient faire; les araignées tendent une toile, et les mouches se jettent dedans.
–Vous reviendrez de vos préventions, chère mère,; d’ailleurs, vous aussi, vous êtes ambitieuse pour votre fils, et le ministre travaillera à mon avancement.
Un éclair passa sur le visage couvert de larmes de madame Ritters; elle saisit avec joie cette compensation.
–Allons, mère chérie, reprit Fernand profitant de cette lueur de résignation, vous verrez que ce mariage sera avantageux pour ma carrière, et l’honneur vaut bien l’argent. Jane vous aime déjà tendrement, vous aurez une fille de plus; dites-moi que vous me pardonnez.
Le lendemain, madame Ritters allait demander à madame Le Coq la main de la splendide Jane pour Fernand. Madame Le Coq prit un air de souveraine à laquelle un ambassadeur notifie la proposition d’un souverain voisin, et répondit qu’elle allait communiquer cette demande à Son Excellence, qui, à titre de chef de famille, devait disposer du sort de sa nièce.
Le ministre Le Coq répondit par le télégraphe qu’il fallait donner bien vite Jane au capitaine Ritters, et qu’il était, pour sa part, enchanté de ce mariage. Le lendemain, une lettre suivit la dépêche; elle contenait une invitation pour son futur neveu qu’il désirait connaître.
Madame Ritters et Fernand partirent pour Paris; le ministre fut charmant, et promit de concourir à l’avancement du capitaine. Fer nand était radieux; il voyait sa mère à peu près consolée, et il revint à Bordeaux chargé de présents pour sa belle fiancée; mais, là, un vrai seau d’eau glacée lui fut sans cérémonie versé sur la tête par madame Le Coq, qui lui tint à peu près ce langage:
–Jane est bien jeune; il est bon de se connaître avant de se lancer ensemble dans la vie; je ne vous donnerai ma fille que dans un an; en attendant, voici sa photographie.
–Madame, répondit Fernand, cette photographie me fait grand plaisir, et je vous remercie de me la donner; mais veuillez me dire quel est le but du stage que vous m’imposez.
–Mon but est de m’assurer de vos sentiments réciproques; si dans un an vous n’avez changé d’avis ni l’un ni l’autre, je serai rassurée.
Fernand en appela à Jane, espérant trouver en elle une auxiliaire. Jane répondit que sa mère était libre d’imposer ses conditions, et que, pour sa part, elle s’y soumettait.
Que s’était-il passé durant l’absence du capitaine Ritters? Jane était allée à un bal dans un château des environs de Bordeaux. La marquise de Sablay, qui donnait ce bal, ne connaissait pas madame Le Coq, mais sa nièce, ayant rencontré Jane, l’avait fait inviter. Mademoiselle Le Coq avait entrevu un monde jusqu’alors inconnu pour elle: des Parisiens, qui chaque année passaient les étés dans la Gironde, avaient chez eux des amis venus de tous les coins de la France; ces trois ou quatre familles, renforcées de leurs hôtes, formaient déjà un noyau pour ainsi dire exotique, auquel la plus haute aristocratie du pays était seule mêlée. Jane aurait dû s’amuser moins qu’à l’ordinaire au milieu de gens qu’elle ne connaissait pas, mais elle s’était, au contraire, enivrée de plaisir.
Madame Ritters ne partagea pas les regrets de Fernand en voyant le mariage ajourné; elle se dit que c’était du temps de gagné, et, s’abstenant de toute démarche et de toute réflexion, elle-se contenta de prier Dieu de protéger son fils, qui, ostensiblement fiancé à Jane, retourna à son régiment, et entretint avec elle une correspondance autorisée par madame Le Coq.
Six mois se passèrent ainsi, et, durant cet intervalle, un très-haut fonctionnaire fut envoyé à Bordeaux. Ce fonctionnaire, sans fortune, avait épousé une vieille fille monstrueusement laide, mais fort riche. Jusqu’à l’âge de quarante ans, cette héritière était restée absolument pauvre. Au moment où elle entrait dans la cinquième dizaine de son âge, il lui tomba un héritage considérable sur la tête et, à l’instant même, un mari tomba à ses pieds; elle se mit alors à jouer à la jeune femme, comme les petites filles jouent à la dame. Tout ceci s’était passé environ douze ans avant son arrivée à Bordeaux et, à mesure que le temps avait marché, l’ambition était venue à cette femme, privée dans sa jeunesse de toute espèce de satisfaction d’amour-propre. Elle voulait rattraper le temps perdu, être entourée, adulée, et, pour atteindre ce but, il suffisait d’arriver à une situation élevée: aussi elle intriguait pour faire avancer son mari, et il avançait.
Aussitôt installée à Bordeaux, elle pensa être agréable au ministre en patronnant sa belle-sœur et sa nièce; elle les attira donc chez elle, et bientôt la mère et la fille devinrent les chattes de sa maison; elles faisaient quatorzième et quinzième à table, et se laissaient promener en voiture du matin au soir, stationnant aux portes quand madame du Tailly ne jugeait pas à propos de les introduire là où elle entrait; les deux pauvres femmes, en se rendant profondément ridicules, se croyaient enviées par tous les habitants de Bordeaux.
Madame Le Coq, littéralement en extase devant madame du Tailly, l’écoutait avec admiration, et suivait d’un regard respectueux ses moindres mouvements.
Il est pourtant difficile d’être plus laide, plus disgracieuse et voire même plus grotesque que madame du Tailly; grande et anguleuse, elle ressemble à ces araignées, hautes sur pattes, qu’on nomme des faucheux. Son nez busqué, son menton en retraite et sa bouche sans terme composent une figure analogue à celles qu’on taille avec un couteau dans un marron d’Inde; ses yeux ont été oubliés; à leur place, deux petits trous informes renferment, dans leur profondeur, une prunelle vague et vitreuse. Mais cette femme, grâce à ses millions et au grade de son mari, fascina les deux pauvres ambitieuses.
Un jour, madame du Tailly, qui aime les décors, les effets de verdure et de lumière, trônait dans son salon à l’ombre d’un vrai bosquet; tout en causant, elle promenait ses mains de squelette sur des fleurs, ou tortillait des bijoux dans ses doigts. Les nombreuses visites qu’elle avait reçues l’avaient fatiguée, et ce fut d’une voix mourante qu’elle souhaita la bienvenue à madame Le Coq, et à Jane qu’elle appelait sa favorite.
–Eh bien, chère belle, lui dit-elle, pensez-vous toujours à votre fiancé?
–Elle y pense quelquefois, dit vivement madame Le Coq qui ne voulut pas laisser à sa fille le soin de répondre.
–Quelquefois, reprit madame du Tailly, c’est trop, ou ce n’est pas assez.
–Pourquoi? dit Jane.
–Parce que, si vous êtes contente de votre choix, il faudrait penser sans cesse à ce capitaine; et si vous êtes hésitante, indécise, comme vous me faites l’effet de l’être, il n’y faudrait plus penser du tout.
–Jane était si jeune quand M. Ritters l’a demandée en mariage, qu’elle ne savait pas trop ce qu’elle faisait en disant oui.
–Je m’en suis toujours doutée, car, franchement, vous n’avez l’air enchanté ni l’une ni l’autre. Comment est-il, cet officier?
–Il monte remarquablement à cheval, dit Jane.
–Et ma fille se réjouit d’y monter avec lui; c’était son rêve d’avoir une amazone.
–Tout cela est très-bien; mais enfin on ne se marie pas uniquement pour monter à cheval, et d’ailleurs un autre mari aurait pu lui procurer ce plaisir; il y a beaucoup d’officiers de ca valerie dans l’armée, et même, hors de l’armée, on voit des hommes riches, jeunes, élégants, qui aiment les chevaux. Est-il riche, votre ca pitaine, chère enfant?
–Une médiocrité très-dorée, répondit madame Le Coq.
–Ce n’est pas assez! Il faudrait à votre fille une existence de high life, des diamants et un hôtel; n’est-ce pas, chère belle?
–Oui, madame; mais où trouver cela?
–Ah! pour trouver tout cela, il ne faut pas se presser, ni accepter, ainsi que vous l’avez fait, la première épaulette qui se présente.
Jane rougit de dépit et madame Le Coq se-mordit les lèvres. Quand on se fait le toutou d’un personnage important, il faut pourtant bien s’attendre à recevoir par-ci par-là un coup de pied.
La mère et la fille furent envahies par une idée qui sommeillait depuis six mois au fond de leur cœur; elles avaient eu tort de se contenter d’un mari et d’un gendre six fois plus riche qu’elles, bon, loyal et intelligent. Tout cela ne suffisait pas. Mais que fallait-il donc?
Jane se souvenait du bal de madame de Sablay, et se disait qu’elle ferait une bien jolie marquise; elle se serait même contentée d’être comtesse, pourvu qu’on lui donnât un diadème en diamant. Les neuf perles ressortent si bien! C’est même plus joli sur les cheveux qu’une couronne de marquise!
Madame Le Coq rêvait de choses plus solides: un château dans le Périgord ou en Bretagne, d’un aspect majestueux; un hôtel à Paris, commode et confortable; cinq ou six domestiques; deux ou trois bons chevaux; un landau et un coupé, cela suffit; c’est le bien-être sans luxe.
Les deux femmes marchaient en silence, côte à côte, n’osant pas échanger leurs pensées. Quand elles arrivèrent chez elles, il faisait presque nuit; dans le salon, quelqu’un les attendait; elles ne distinguèrent rien d’abord; mais une voix bien connue vint frapper leurs oreilles, et deux mains amies, deux mains loyales saisirent leurs mains.
–Ah! c’est vous, Fernand! dit Jane.
–C’est vous, monsieur! dit madame Le Coq.
Fernand ne pouvait donner ni un château féodal, ni un hôtel à Paris, ni une couronne de comte, et sa présence inopinée venait arrêter les rêves des Mille et une Nuits qui tour noyaient dans les cerveaux ambitieux des deux pauvres folles.
Un nom noblement porté, de bonnes terres dans le Berry et une jolie maison à Bordeaux ne suffisaient plus. Jane restait en face de Fernand sans qu’un sourire passât sur ses lèvres, sans qu’un mot sortît de sa bouche, et madame Le Coq avait l’air de lui dire: «Que venez-vous faire ici?»
Ce fut Jane qui, la première, retrouva ses esprits:
–Vous avez un congé? dit-elle.
–Non, une permission de quinze jours.
–C’est ennuyeux que vous soyez venu au moment des bals?
–Pourquoi?
–Parce qu’on va nous regarder, nous examiner.
–Eh bien! n’y allons pas.
Elle lui lança un regard de hyène.
–Ne pas aller au bal, moi! Mais vous êtes fou!
–Tant que ma fille sera ici, dit madame Le Coq, il ne peut y avoir de fêtes sans elle.
–C’est vrai, répondit Fernand, j’étais égoïste.
Jane aperçut alors un petit coffre posé modestement à terre, dans un coin.
–Qu’est-ce donc que cela? dit-elle.
–Ouvrez-le, et vous le saurez.
Le coffre contenait des fleurs à profusion, des garnitures de robes, roses du Bengale, camélias, myosotis, plantes d’eau. Avec une robe blanche, Jane pouvait varier ses toilettes à l’infini. Puis, au fond du coffre, un éventail et un peigne de turquoises.
Toutes ces choses firent diversion aux grandeurs rêvées; elle les tenait, et la réalité, quand elle est agréable, a toujours une certaine supériorité sur les châteaux en Espagne!
Jane, à genoux devant le coffre, redevenait jeune fille; cependant pas un remerciement ne vint prouver à Fernand qu’elle était contente; elle considérait cela comme chose due, et essayait les guirlandes en se regardant dansla glace, sans jeter un regard sur son fiancé.
Il rentra assez tristement chez lui. Madame Ritters ne parla ni de Jane ni de madame Le Coq; l’intelligente femme comprenait que le silence était sa plus puissante critique; mais après le dîner, Hélène alla s’asseoir près de son frère, l’embrassa tendrement, et lui dit bien bas:
;–Elle ne t’aime pas!
Fernand tressaillit, car les paroles de sa sœur traduisaient le doute navrant qui errait dans son âme.
–Elle ne t’aime pas, répéta Hélène, et, si tu: l’épouses, tu seras malheureux.
–Que sais-tu donc?
–Je sais que si j’avais un fiancé comme toi, je penserais à lui et non à moi. En son absence, je ne chercherais ni à l’oublier ni à plaire aux autres. Du reste, tu es ici, vois ce qui se passe et juge toi-même.
Fernand embrassa sa sœur, se leva et sortit.
Une heure après, il était au théâtre ou pour mieux dire au foyer du théâtre; s’approchant de deux officiers, il leur demanda si on s’amusait à Bordeaux.
–Assez, répondit un sous-lieutenant qui paraissait disposé à s’amuser partout; le préfet reçoit, madame du Tailly donne des bals splendides, et dans plusieurs maisons particulières, on danse aussi; nous sommes arrivés depuis trois mois, et nous n’avons vraiment pas à nous plaindre.
–Y a-t-il de jolies femmes?
–Oui, mais, sans comparaison, la plus belle de toutes, c’est mademoiselle Le Coq, la nièce du ministre. Elle épousera le baron de Tours qui lui fait une cour assidue.
–Mais non, reprit l’autre officier; elle est fiancée à un capitaine de cavalerie dont j’ai oublié le nom.
–Oh! fiancée! fiancée tant que vous voudrez, mais...
Un coup de sonnette annonçant la levée du rideau, les officiers saluèrent Fernand, qui commençait à se trouver fort mal à l’aise et ne savait comment se soustraire à une conversation qu’il avait provoquée.
Il sortit du théâtre comme il était sorti de chez lui, dévoré du désir de voir et de savoir. Machinalement, il arriva sous les fenêtres de Jane, qui étaient éclairées; on voyait passer des ombres; il y avait du monde chez madame Le Coq et on n’avait pas dit à Fernand: «Restez à dîner;» on ne lui avait même pas dit: «Revenez ce soir.»
L’appartement de madame Le Coq était situé au second étage. Fernand se mit à aller et venir sur le trottoir du côté opposé de la rue, et sa faction dura deux heures. Il entendait le son du piano et il voyait tourner les ombres. Sa tête commençait à tourner aussi; il avait le vertige; il lui prenait des envies folles de monter et de dire à madame Le Coq: «Qui donc est ici? Qui donc danse avec Jane quand je suis dans la rue?»
Enfin son supplice eut un terme; le piano ne vint plus rire à ses oreilles *, les ombres disparurent; la porte de la maison s’ouvrit, et il en vit sortir deux femmes et trois hommes. Un des hommes reconduisait les femmes, et les deux autres tournèrent du côté opposé; mais avant de se séparer on échangea quelques mots, on alluma des cigares, et Fernand entendit une des femmes dire d’une voix moqueuse:
–Eh bien! monsieur de Tours, je maintiens mon pari: dix livres de bonbons contre une caisse de cigares que vous l’épouserez.
–Non, madame, j’admire, je danse, mais je n’épouse pas et je fumerai vos cigares.
Ritters resta d’abord atterré, puis il se mit à courir à travers la ville sans savoir où il allait; il voyait danser devant ses yeux les ombres qui lui étaient apparues aux fenêtres de madame Le Coq; une irritation douloureuse déchirait son cœur et broyait son amour-propre.
Le lendemain, il se rendit de bonne heure chez Jane pour avoir une explication; mais il la trouva si naturelle, si gracieuse, si confiante, que les reproches s’arrêtèrent sur ses lèvres.
«Après tout, se dit-il, je suis peut-être injuste envers cette enfant. Je me suis laissé influencer par ma mère et par ma sœur. On ne peut pas empêcher les suppositions malveillantes, ni arrêter les commérages; cette réunion de cinq à six personnes a probablement eu lieu, hier, à l’improviste, sans que Jane ait pu me faire prévenir qu’elle passerait la soirée chez elle; attendons avant de juger, examinons ce qui se passera, et agissons en conséquence.»
Jane garnissait une robe avec les fleurs offertes par Fernand, une robe de gaze verte, d’un vert pâle; les plantes d’eau se mêlaient aux ondulations du tissu vaporeux, et les roseaux retombaient comme si, fraîchement cueillis, ils étaient encore trempés dans la rosée du matin.
–Vous aurez l’air d’une naïade, dit Ritters, ou plutôt de la fée des ondes.
Grâce à vous, j’aurai une ravissante toilette; vous viendrez me voir un instant, ce soir, n’est-ce pas? Nous partirons à dix heures, et je serai prête quelques minutes avant, pour vous serrer la main.
Mais j aurai le plaisir de vous admirer toute la soirée.
–Comment cela?
–J’irai chez madame du Tailly.
–Vous êtes invité?
Probablement, car je ne m’introduis nulle part sans invitation.
–C’est très-extraordinaire que vous soyez invité; la liste est close depuis trois jours. Par qui avez-vous fait faire des démarches pour obtenir cette faveur?
Le ton de Jane était complètement changé; le son de sa voix, bref et aigu, annonçait une contrariété très-vive qu’elle ne cherchait même pas à dissimuler.
–Je n’ai fait aucune démarche pour obtenir une invitation que je considère comme une politesse et non comme une faveur; un de mes camarades, qui connaît madame du Tailly, a pensé que cela me ferait plaisir d’aller à ce bal, et m’a apporté ce matin cette carte.
Et Fernand tirant de son porte-billets la carte en question regarda fixement Jane, qui baissa les yeux.
Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir qu’elle éprouvait un vif déplaisir en apprenant qu’il allait la suivre au bal, et Fernand, malgré sa loyale confiance, était loin d’être aveugle.
–Pourquoi donc cela vous déplaît-il que j’aille à ce bal? dit-il en attaquant militairement la question.
–Cela ne me déplaît pas, cela m’étonne simplement.
–L’étonnement se traduit de trois manières: par la surprise seule, par la satisfaction et par la contrariété; c’est cette dernière sensation que vous éprouvez et je désire en connaître le motif.
–Mais vous êtes incroyable! Vous me faites subir un interrogatoire! Vous interprétez mes pensées; seriez-vous despote, par hasard?
–Non, pas despote, croyez-le; votre bonheur sera le but constant de mes désirs; je me réserve seulement le droit de vous guider, et je ne saurais le faire si vous me dissimulez vos sentiments,
–Mes sentiments à propos d’un bal, à propos de rien! Vous vous êtes levé sur le pied gauche, ce matin; du moins je l’espère, car si votre humeur était ainsi chaque jour, ce ne serait pas amusant!
–Ne déplaçons pas la question; vous étiez charmante il y a cinq minutes; vous apprenez que je vais chez madame du Tailly, et aussitôt vous changez d’aspect et vous devenez hostile, pour ne pas dire plus.
–Que pourriez-vous dire de plus?
–Je pourrais dire un gros mot, je pourrais dire, chère enfant, que vous avez été un peu insolente; cela vous arrive quelquefois, mais cela ne vous était pas encore arrivé avec moi, et je serais vraiment affligé que vous prissiez cette habitude.
Toutes ces choses, vraies et sévères, étaient dites, moitié sérieusement et moité riant, avec un bon regard franc qui aurait dû attendrir Jane et lui arracher une réponse sincère; mais Jane ne pensait pas à son fiancé, elle ne pensait qu’à elle-même; et en jouant sa destinée elle entendait bien gagner la partie.
–Puisque vous voulez absolument savoir ce que je pense, reprit-elle, je vais vous le dire: je trouve que, notre mariage ayant été officiellement annoncé, ma position à côté de vous, dans le monde, sera embarrassante, et voilà pourquoi j’ai paru, malgré moi, un peu contrariée.
–Je suis tout à fait de votre avis; avec nos mœurs françaises, la situation d’une jeune fille fiancée est difficile, et, dans votre intérêt, j’aurais préféré vous voir passer dans la retraite le temps d’épreuve que votre mère nous a imposé; vous ne m’avez pas demandé mon avis, mais, engagée dans la voie que vous avez choisie, votre position serait plus convenable si je pouvais vous accompagner toujours dans le monde; cela couperait court à certains propos que j’ai entendus hier et qui m’ont profondément froissé, je ne vous le cache pas.
–Que vous a-t-on dit? demanda vivement Jane.
–On m’a dit que notre engagement mutuel ne paraissait pas sérieux, et qu’un certain baron de Tours vous faisait une cour assidue.
–C’est Hélène qui vous a raconté cette histoire?
–Non, ce n’est pas Hélène, c’est un officier que je ne connais pas, et qui, naturellement, ne me connaissait pas non plus.
Les beaux yeux de Jane restaient obstinément baissés: elle semblait compter les rosaces du tapis.
–Puisque nous avons entamé cette conversation que j’aurais voulu éviter, dites-moi pourquoi vous avez agi de manière à fixer les regards du public sur vous et sur M. de Tours? reprit Ritters.
Jane haussa les épaules, et répondit en souriant:
Mon Dieu, mon ami, c’est une chose bien naturelle; M. de Tours est riche, noble, titré même, et fort élégant; il est le point de mire de tous les regards, et moi...
Elle hésita, mais son vaillant orgueil triomphant d’un instant de timidité, d’un sentiment très-passager de modestie, elle continua:
–Et moi, je suis la plus jolie femme de Bordeaux; de sorte que les gens qui n’ont rien à faire se sont amusés à arranger notre mariage dans leur imagination; mais ce que je puis vous dire, pour vous rassurer, c’est qu’il n’a pas été sérieusement question de ce mariage.
–Je ne suis pas inquiet à cet égard, et je sais même qu’il n’en sera jamais question.
–Qui donc vous a si bien renseigné?
–M. de Tours lui-même.
–Vous lui avez parlé de cela? s’écria Jane dont les yeux étincelèrent de colère.
–Je n’ai jamais parlé à M. de Tours, et il ne m’a même pas vu. Il a dit, devant moi, sans remarquer ma présence, qu’il vous admirait, mais ne vous épouserait pas.
Jane devint poupre, et Ritters s’aperçut trop tard qu’il venait d’agir comme un écolier; mais, ainsi qu’il arrive toujours aux natures profondément honnêtes, il jouait à jeu découvert.
–Où avez-vous rencontré M. de Tours, reprit mademoiselle Le Coq, et à qui faisait-il ses confidences?
Fernand ne se souciait pas d’avouer qu’il avait fait le guet dans la rue, et il répondit:
–Je ne peux pas vous dire où j’ai vu M. de Tours; mais je vous donne ma parole d’honneur que je l’ai entendu déclarer, de la façon la plus formelle, qu’il ne vous épouserait pas.
–A qui disait-il cela?
–A une femme dont je ne sais pas le nom.
–Mais tout ceci est une énigme indéchiffrable.
Dieu veuille, chère enfant, que votre cœur ne ressemble pas à tout ceci et que je puisse connaître ce qui s’y passe! Je vous donnerai donc, quoi qu’il m’en coûte, l’exemple de la plus entière franchise. Hier, ne sachant que faire de ma soirée, je suis allé au théâtre, et j’ai entendu deux officiers parler de vous et de M. de Tours dans des termes blessants pour moi. Alors je me suis sauvé et, courant comme un fou à travers les rues et les quais, je suis arrivé à votre porte; vous ne m’aviez pas invité à venir, mais j’espérais vous trouver chez vous, vous voir, et me calmer. En approchant de votre maison, j’aperçus vos fenêtres éclairées, j’entendis le son du piano, et je vis passer deux ou trois groupes de valseurs; j’étais en costume du matin, je ne pouvais pas entrer, et d’ailleurs votre oubli de m’inviter ressemblait bien à une défense tacite de venir chez vous; j’attendis dans la rue, sur le trottoir; c’était parfaitement ridicule, j’en conviens, mais je veux vous avouer cette faiblesse; oui, j’ai fait le chevalier de gouttière! Je ne vous dirai pas que j’ai souffert, vous ne le comprendriez pas. Ce fut vers minuit, quand ma faction cessa, que j’entendis M. de Tours dire en sortant de chez vous ce que je vous ai répété tout à l’heure.
–Alors, reprit Jane, vous devez être parfaitement tranquille, et vous seriez bien aimable de me laisser tranquille aussi.
Un sourire sardonique errait sur ses lèvres.
–Je serai tranquille et heureux si votre attitude me prouve que vous avez de l’affection pour moi, et que le baron de Tours vous est indifférent.
L’arrivée de madame Le Coq mit un terme à cette explication, et quand Fernand s’en alla, sa fiancée lui tendit la main en implorant du regard un pardon qu’il accorda bien vite.
–C’est une enfant, pensait-il en retournant chez lui, une enfant gâtée, et les petites sottises qu’elle a pu dire et faire ne doivent être attribuées qu’à son enfantillage; quand elle ne sera plus sous l’autorité illusoire de sa mère, elle deviendra raisonnable, et sera une femme charmante.
Le soir, en entrant chez madame du Tailly, il aperçut Jane plantée à côté de la maîtresse de la maison comme un aide de camp auprès de son général! Elle l’aidait à recevoir ses invités, et elle leur distribuait, sans parcimonie, les plus gracieux sourires. On l’encensait, et elle n’était nullement effrayée par les coups d’encensoir qu’on lui envoyait en plein visage, au risque de lui casser le nez. Quand son fiancé s’approcha d’elle, elle le toisa du haut de son fragile piédestal, et lui dit bonsoir du bout des lèvres.
Il lui demanda une valse.
–Je n’en ai plus, dit-elle; elles sont toutes promises depuis longtemps.
–On vous les a donc demandées ce matin?
–On me les a demandées au dernier bal; on s’inscrit toujours d’avance.
–Vous reste-t-il une contredanse?
–Je ne sais pas.
–Regardez sur votre registre.
–Je crois que les contredanses sont effacées.
–Vos promesses s’effacent-elles aussi de votre mémoire?
–Vous avez l’air lugubre ce soir.
Jane ouvrit son éventail, l’éventail que Fernand lui avait donné la veille; elle regarda le lustre placé au-dessus de sa tête, frappa de son pied le parquet pour marquer la mesure d’une valse dont on jouait les premières notes, puis elle partit avec M. de Tours.
Elle était merveilleusement jolie dans sa toilette de naïade; sa beauté resplendissante faisait pâlir la beauté des autres femmes. Madame Le Coq suivait sa fille d’un regard enivré d’amour maternel et d’orgueil.
M. de Tours avait non-seulement un titre et une fortune considérable, mais il possédait encore cette aimable jactance qui jette de la poudre aux yeux, et les beaux yeux de Jane recevaient cette poudre d’or sans que sa vue en fût jamais fatiguée; elle savait regarder le soleil en face sans baisser les paupières.
Ses autres danseurs étaient choisis parmi les hommes à la mode, et elle se promenait à droite et à gauche avec une liberté toute britannique; il y eut même un moment où elle s’aventura sur un balcon pour respirer l’air bienfaisant du mois de janvier.
–Vous allez vous refroidir, lui dit M. de T ours.
–Que vous importe?
–Il m’importe beaucoup; si vous étiez malade, nous serions privés de notre plus charmante danseuse.
–Pourquoi exprimez-vous les sentiments des autres, au lieu d’exprimer seulement vos propres sentiments?
–Parce que je suis certain que les autres partageraient l’opinion que j’exprime.
–Je n’aime pas les déclarations collectives.
–Il ne faut pas alors inspirer une admiration universelle.
–Vous préférez les généralités, aux particularités, ce me semble.
–Je préfère vous ramener dans le salon; vous attraperez une fluxion de poitrine en restant ici; j’en serais responsable, et le capitaine Ritters m’en demanderait compte.
–Vous croyez donc que mes actions regardent le capitaine Ritters?
–Mais n’est-il pas votre fiancé?
–Non.
Jane prononça ce mot d’une voix étranglée; son regard était fixe; elle mordait son mouchoir et un morceau de dentelle resta entre ses dents.
M. de Tours ne parut pas entendre ce qu’elle venait de lui dire, ou, s’il l’entendit, cette confidence, le laissa parfaitement indifférent.
Pendant ce temps, Fernand s’était assis près de madame Le Coq.
–Croyez-vous, madame, lui dit-il, qu’un homme d’honneur puisse accepter la position que me fait votre fille?
–Comment! vous vous plaignez de ma fille!
–Oui, madame; votre fille fait une chose que je n’ai jamais supportée de qui que ce soit: elle se moque de moi.
–Ah! cher Fernand! vous êtes vraiment un fiancé farouche! serez-vous donc un mari féroce? Ma fille a un succès fou, et, loin de vous en offusquer, vous devriez en être flatté, car la plus grande jouissance d’amour-propre pour un homme, c’est certainement d’avoir une femme à la mode.
–Nous avons à ce sujet, madame, des idées tout à fait différentes; je vois avec un profond chagrin que Jane n’aime que le monde, le luxe et les plaisirs; je n’ai pas ce qu’il faut pour lui procurer le genre d’existence qui lui convient, et d’ailleurs, quand je lui rappelle nos engagements, elle ne semble pas s’en souvenir. Je ne lutterai donc pas plus longtemps: je me retire.
–Vous plaisantez!
–Non, madame, je parle très-sérieusement, et j’éprouve en vous disant cela une grande douleur, un regret sincère; mais je préfère subir ce regret à présent, et le subir seul, que d’enchaîner Jane à ma destinée, alors que ses aspirations l’appellent plus haut.
–Vous vous trompez; ma fille vous aime sincèrement, et votre abandon lui causerait un très-grand chagrin.
–Si je pouvais le croire, je ne renoncerais certes pas à la plus chère espérance de ma vie.
Nous causerons de tout cela demain; vous êtes deux vrais enfants, et il faut que votre mère s’en mêle pour rétablir la paix dans le futur ménage.
Là-dessus, madame Le Coq tendit la main à Fernand, et ajouta:
Oh! je ne serai pas comme certaines belles-mères; j’aimerai mon gendre comme un fils, et, en toute occasion, je serai son auxiliaire.
Se levant aussitôt, elle alla rejoindre Jane, et lui dit quelques mots; la jeune fille écouta attentivement sans rien répondre, puis, traversant le salon, elle vint se placer devant Fernand.
–Voulez-vous danser le cotillon avec moi? lui dit-elle.
Mais vous ne l’aviez donc pas promis, ce cotillon que je n’osais pas vous demander?
–Si, au contraire, je l’avais promis.
–A qui?
–Vous êtes bien curieux!
––J’en conviens.
–Eh bien! puisqu’il faut tout vous dire, je l’avais promis à M. de Tours.
–Et que lui direz-vous?
–Je lui dirai que je désire le danser avec vous, et je lui demanderai de chercher une autre danseuse.
Pour comprendre ce revirement complet, il aurait fallu assister à la conversation qui avait eu lieu, une heure avant, entre madame Le Coq et madame du Tailly.
–Jane est ravissante ce soir, avait dit la maitresse de la maison, et vraiment, ma chère amie, son fiancé est bien.
–Son fiancé! reprit madame Le Coq; mais, vous le savez, rien n’est irrévocablement décidé.
–Ah!
.
–C’est vous-même qui nous avez conseillé de rompre.
–Je crois vous avoir engagées à ne rien précipiter, mais non pas à rompre.
–Vous nous avez promis de nous trouver un mari riche, élégant, et n’ayant rien à faire qu’à promener et à amuser sa femme.
Madame du Tailly se mit à rire d’un mauvais rire nerveux, en montrant des dents jaunes et longues, comme les dents d’un cheval hors d’âge.
–Pardon, reprit-elle, je vous ai dit que cela pourrait se trouver; mais je ne vous ai pas affirmé que je le trouverais.
–Vous en connaissez cependant un qui réunit toutes ces conditions.
–Qui donc?
–M. de Tours.
–C’est impossible, chère belle! ne songez pas à celui-là.
–Pourquoi?
–Parce que de Tours a d’énormes prétentions.
–Qui vous l’a dit?
–Lui-même.
–Y a-t-il longtemps qu’il vous a dit cela?
–Hier.
–Il s’occupe pourtant beaucoup de Jane, et ce soir encore il l’a fait danser cinq fois.
–Mais qui donc ne s’occupe pas de votre fille? On se l’arrache! Elle est adorablement jolie!
–C’est précisément à cause de cela qu’il me semblerait naturel que M. de Tours eût l’idée de l’épouser.
–Eh bien! non, il n’a pas cette idée, il ne l’a pas du tout; il veut une femme très-riche: cinq cent mille francs de dot, au moins, avec des espérances prochaines et solides; de plus, sa mère, qu’il ne voudrait pas mécontenter, tient essentiellement à ce qu’il choisisse sa femme-dans l’aristocratie.
–Mais il me semble qu’une illustration moderne comme celle de mon beau-frère vaut bien tous les vieux blasons du monde.
–Je suis absolument de votre avis; malheureusement, madame de Tours ne voit pas les choses au même point de vue que nous; et d’ailleurs, lors même que cette objection n’existerait pas, Jane ne pourrait fournir à de Tours, cette dot de cinq cent mille francs, objet de ses rêves! Croyez, chère amie, que je me suis informée, que j’ai insisté, que j’ai agi comme si le bonheur de ma propre fille eût été en jeu il n’y a rien à faire de ce côté.
–Voyez-vous quelque autre parti convenable pour Jane?
–Pas ici; mais cela peut se rencontrer plus tard.
–Plus tard! C’est que plus tard, c’est incertain; ce mot m’a toujours inspiré une véritable horreur; c’est l’inconnu dans toute son obscurité.
–C’est vrai, et La Fontaine, qui ne manquait pas de jugement, a dit que ce qu’on possède vaut toujours mieux que ce qu’on attend.
–Alors, pourquoi nous avoir découragées du capitaine Ritters?
–Mais je ne vous en ai pas découragées du tout; je vous ai seulement engagées à attendre avant de conclure définitivement, parce que si d’ici là nous trouvions mieux, on pourrait dénouer doucement l’affaire Ritters, quoiqu’il soit réellement très-bien, cet officier.
–Très-bien, mais un peu militaire.
–Cela lui va; il est grand; il a l’air résolu, entreprenant; on dirait un mousquetaire!
–Je crois néanmoins que Jane pourrait faire un mariage plus avantageux.
–Le fait est qu’elle est bien belle; mais cela n’empêche pas qu’à votre place je ménagerais le mousquetaire; il ne vous gêne pas; gardez-le comme le pain sur la planche; c’est une précaution qui ne peut pas nuire.
–Cela dépend; la présence d’un prétendant bien accueilli empêche les autres d’avancer.
–Au contraire, cela les attire; quand on veut tuer des oiseaux, on en attache un blessé à une branche, et les autres accourent.
–Eh bien, gardons encore pendant quelques mois Ritters, et puis nous verrons.
Et ce fut sur cette conclusion que madame Le Coq se mit en campagne pour enlacer derechef Fernand dans ses filets. Elle transmit rapidement à Jane le mot d’ordre, et Jane qui venait, de son côté, d’échouer dans sa tentative, se soumit sans résistance à la consigne; car elle pensait que ce cotillon, repris à M. de Tours et donné à Ritters, était un vrai coup d’État qui, au pis aller, lui rendait son fiancé et qui pouvait, d’un tour de main, la faire baronne.
Elle dansa donc jusqu’à quatre heures du matin avec Fernand, qui eut la générosité de ne pas faire allusion à ses caprices; il se promettait de la corriger plus tard par le raisonnement et par l’indulgence unis à une sage fermeté.
Quelques jours se passèrent sans nuages inquiétants, et Fernand retourna à sa garnison emportant un souvenir plus cher que jamais de sa belle fiancée, et un complet oubli de ses torts envers lui.
. Mais, à Bordeaux, deux anges gardiens veillaient sur son bonheur: sa mère et sa sœur, qui s’étaient complètement effacées pendant la lutte, reprirent leur poste d’observation; en redevenant la fiancée de Fernand, Jane retombait légalement sous leur surveillance, et quelques semaines plus tard elles purent constater que de nouvelles ambitions s’élevaient sur les ruines des ambitions détruites.
Cette fois, un brillant officier d’état-major fut l’objectif de madame Le Coq, et Jane suivit fidèlement le plan de campagne dressé par sa mère. Madame du Tailly servait d’auxiliaire, avec mollesse, il est vrai, mais enfin c’était chez elle qu’on se réunissait; elle faisait l’éloge de Jane, parlait de la tendresse paternelle du ministre pour sa nièce, appuyant ainsi habilement les prétentions de ses deux protégées sans se compromettre.
«Cher enfant, écrivit madame Ritters à son fils, il se passe ici des choses qui me froissent; je ne comprends rien à la conduite de ta fiancée ni à celle de sa mère; à moins qu’on ne soit d’une inqualifiable légèreté, on a des projets et on t’oublie; dans un cas comme dans l’autre, c’est inquiétant; et si tu peux obtenir encore une permission, je t’engage à venir et à juger toi-même ce que tu as à faire.»
Le lendemain du jour où cette lettre parvenait à Fernand, il prenait le train-poste et arrivait à Bordeaux.
La première chose qu’il aperçut fut le landau de madame du Tailly; il le croisa sans être vu, car Jane ne songeait guère à plonger ses regards dans un modeste fiacre; elle était nonchalamment étendue sur les coussins de satin brun, en face de sa mère et de sa protectrice, et elle causait avec M. de Blancmesnil, l’officier d’état-major en question.
Fernand éprouva d’abord une espèce de rage; il avait envie de sauter à la tête des chevaux de madame du Tailly, de les arrêter et de demander raison, séance tenante, à l’homme qui usurpait sa place dans le cœur de sa fiancée.
Puis il se calma et envisagea froidement sa situation, comme il eût envisagé l’ennemi sur un champ de bataille. Il s’était trompé en croyant que l’âme de Jane était belle comme son visage était beau; il devait désormais ne plus songer à elle, et arracher du livre de sa vie la page sur laquelle son nom était écrit. Il souffrait, mais sa décision devint bientôt immuable. Pourquoi faire du tapage? pourquoi se plaindre, quand, libre encore, il avait le droit d’oublier Jane?
A mesure qu’il approchait de la maison paternelle, la sérénité renaissait dans son cœur, et, en embrassant sa mère et Hélène, il offrit à leurs regards inquiets un visage parfaitement calme
On ne fit aucune allusion au but de son voyage; l’heure du dîner était arrivée; on se mit à table, et on parla de tout, excepté de Jane.
Puis, au coin de feu, après avoir tranquillement fumé un cigare, le capitaine pria sa petite sœur, comme il l’appelait toujours, de lui apporter du papier, un encrier et une plume. Tout cela se trouvait dans un coin du salon, mais Fernand voulait écrire sous les yeux de sa mère, pour lui montrer que sa pensée n’hésitait pas, que sa main ne tremblait pas!
Voici la lettre qu’il adressa à madame Le Coq:
«Madame,
«J’ai aimé votre fille comme aucun de ses admirateurs ne l’aimera probablement jamais; mais je ne veux pas lutter contre les aspirations d’une enfant qui, avant d’être femme, cherche la fortune, et désire une situation que je ne puis pas lui offrir.
Je ne veux pas non plus être le jouet de vos calculs, et je viens vous rendre la parole que vous m’aviez donnée. Je ne suis plus le fiancé de votre fille.
Recevez, madame, l’assurance de mon profond respect.
FERNAND RITTERS.»
Quand, à travers leurs larmes de joie, madame Ritters et sa fille eurent parcouru ces lignes, Fernand sonna la vieux serviteur qui avait été autrefois ordonnance du colonel Ritters, et il le chargea de porter la lettre à son adresse.
–Cher fils, dit madame Ritters, cette triste aventure ne t’a pas dégoûté du mariage, n’est-ce pas? Je te chercherai une femme, tu te marieras bientôt, je l’espère.
–J’ai fait ce soir, ma mère, ce que l’honneur me prescrivait de faire, répondit Fernand, mais j’ai une grâce à vous demander, et si vous ne me l’accordiez pas, je viendrais rarement dans cette chère maison: ne me parlez jamais de mariage; il y a dans mon cœur une blessure, laissez-lui le temps de se fermer, et, après, laissez-moi jouir de ma liberté!
–Il a raison, dit Hélène; quand nous étions enfants, et que nous avions mangé quelque chose de malsain, vous nous disiez toujours Ne mangez plus de cela; attendez que vous en ayez oublié le goût!
La lettre de Fernand fut déposée sur la cheminée de madame Le Coq, qui dinait chez les du Tailly, et, quand elle rentra, elle ne la vit pas.
Le lendemain, elle fut réveillée par des cris ou, pour mieux dire, par une espèce de bourdonnement qui, de la rue, montait jusqu’à ses fenêtres.
De graves événements politiques s’étaient acomplis la veille à Paris; déjà, dans la soirée précédente, des télégrammes inquiétants avaient jeté l’alarme à Bordeaux! la poste du matin en apportait la confirmation; un bouleversement général se préparait, et M. Le Coq, qui avait, par ineptie, largement pris part aux malheurs publics, n’était plus ministre; sa chute ne lui laissait aucun espoir de remonter l’échelle de la fortune; il tombait à plat sous le stigmate de l’incapacité, ne possédant en effet qu’une seule science, celle du courtisan consommé, car il ne s’était élevé et soutenu que par la flatterie et la plus aveugle obéissance; honnête homme, du reste, il était né pour être valet, et non pas pour être ministre.
Madame Le Coq, sa belle-sœur, fut atteinte aussi profondément que si elle-même avait perdu un portefeuille, car le portefeuille était à ses yeux le talisman qui devait, de loin, édifier la fortune de sa fille! Elle le voyait luire à l’horizon comme un phare lumineux, et elle espérait que cette lumière ministérielle électriserait les gendres comme elle l’éblouissait elle-même.
Le pauvre mère, émue et tremblante, alla réveiller la belle enfant, qui dormait dans une petite chambre près d’elle. Jane prit la chose moins vivement; évidemment le portefeuille de son oncle était une perte pour elle, mais il lui restait sa rayonnante beauté, la protection de madame du Tailly, la chance très-probable et très-prochaine d’épouser le vicomte de Blancmesnil, et enfin, si elle ne trouvait pas mieux, Fernand Ritters, brillant officier, qui deviendrait colonel, général, et peut-être même maréchal de France!
Elle se frotta les yeux, étendit ses jolis bras et embrassa sa mère en lui disant de ce son de voix engourdi qui succède au sommeil:
–Il faut bien nous consoler de cela; au fait, mon oncle ne faisait pas grand’chose pour nous.
–Mais il était là, au pinacle, en vue de tous, envié et redouté! C’était une grandeur dans la famille, une noblesse qui nous rendait les égales de ce qu’on appelait autrefois des femmes de qualité!
–Enfin, bonne mère, c’est fini, et le plus sage est-de nous retourner d’un autre côté: madame du Tailly nous a engagées à aller passer quelques semaines dans son château, allons-y; cela nous fera faire un charmant voyage, et puis nous serons à la porte de Fontainebleau, où il y a, dit-on, une société nombreuse; madame du Tailly reçoit ses amis de Paris, et si M. de Blancmesnil ne me demande pas en mariage, je trouverai là d’autres vicomtes.
Ce projet de voyage fut un trait de lumière pour madame Le Coq. Elle entrevit la forêt de Fontainebleau peuplée de prétendants à la main de sa fille; jamais forêt n’avait contenu autant de gibier! Madame Le Coq se voyait déjà en chasse, lancée à fond de train sur un cheval rapide et docile, suivant la piste d’un marquis ou d’un millionnaire, le forçant et entendant enfin les sons victorieux de l’hallali.
Tu as raison, dit-elle; il ne faut pas courber la tête, et d’ailleurs ce sera toujours pour nous un grand honneur d’appartenir à une maison qui a donné un ministre à la France!
Et, se redressant avec orgueil, elle regarda respectueusement sa figure dans une glace qui reflétait aussi le ravissant visage de Jane. Elle ne pensait guère à ce que le ministre donné par sa maison coûtait à la France.
Le bourdonnement continuait dans la rue; à chaque crise, à chaque révolution, on reconnaît ce mauvais bruit, cette rumeur, vague encore qui ne demande que le signal d’un seul homme pour se traduire en cris, en hurlements, en vociférations. Les deux femmes, malgré la confiance qu’elles cherchaient à s’inspirer réciproquement, écoutaient ces murmures menaçants, et elles frissonnèrent.
Madame Le Coq s’approcha de la fenêtre; un rassemblement s’était formé devant sa maison; elle se rejeta près du lit de sa fille qu’elle en laça dans ses bras!
–Ils parlent de nous, ces gens ameutés là! Ils ont de hideuses figures! Que vont-ils faire?
Jane, plus pâle qu’une statue de marbre blanc, laissa retomber sa tête en arrière, et ses grands yeux noirs s’attachèrent sur sa mère avec anxiété.
Dans cet instant, la même vision apparut aux deux pauvres femmes isolées et menacées.
Elles virent debout, entre elles et la foule rugissante, un homme dont la main reposait sur la poignée d’une épée, et le même nom s’échappa en même temps de leurs lèvres:
–Fernand!
Mais ce cri de détresse devait être sans écho; depuis une heure déjà, Ritters avait quitté Bordeaux. En apprenant les événements qui s’accomplissaient, sa première pensée avait été de rejoindre son régiment.
–Il faut lui écrire, dit madame Le Coq.
–C’est lui que j’ai toujours préféré, ajouta Jane; il est si bon!
–Sa mère, qui nous est hostile, a seule été cause de nos malentendus.
–Oh! non, pas seule; Hélène excitait son frère contre moi, et le rendait sévère.
–Ces deux femmes sont exigeantes et sans indulgence.
–Néanmoins je crois que nous ferons bien d’aller tout à l’heure chez elles, car on les aime beaucoup ici, et leur maison sera respectée s’il y a quelques troubles sérieux.
–Tu as raison; lève-toi bien vite, mon enfant chérie.
Madame Le Coq retourna à la fenêtre; des agents de police essayaient de dissiper le rassemblement, mais la foule se montrait récalcitrante.;
–Allons, circulez, disait le plus éloquent des agents; qu’est-ce que vous faites ici? Ces dames sont insignifiantes, après tout; ce n’est pas de leur faute si le ministre a fait des sottises; vous n’avez pas à les envier, elles ne sont guère plus riches que vous! Allons, circulez vite, ou bien nous allons employer la force.
Cette dernière menace n’avait rien d’effrayant, la force étant composée de deux hommes, et le rassemblement de cent cinquante au moins; mais l’orgueil était si puissant chez madame Le Coq, qu’il domina la peur, et que cette femme, qui tremblait pour la sécurité de sa fille et pour la sienne, s’écria:
–L’insolent! Il leur dit que nous sommes pauvres et insignifiantes!
–Ce sont bien là les agents du préfet, qui était jaloux de notre intimité avec les du Tailly!
–J’espère qu’il sautera, ce préfet; ce sera au moins une consolation.
Jane venait de se lever et d’entrer dans la chambre de sa mère, pour reprendre les bijoux que, la veille, elle avait déposés dans une coupe, sur sa toilette. Comme un bon feu pétillait dans la cheminée, elle s’en approcha, et, tout à coup, un cri de joie retentit.
–Maman Fernand est ici! voilà une lettre de Fernand! Une lettre sans timbre!
Madame Le Coq s’élança auprès de sa fille. 7
La lettre est pour toi, dit Jane; lis-la vite! A la joie succéda la stupeur.
La dernière branche de salut venait de se briser. Jane fondit en larmes.
Madame Le Coq entra dans un véritable accès de colère.
C’est une lâcheté! s’écria-t-elle; il se retire àl’heure où ton oncle tombe; ce qu’il aimait en toi, c’était l’appui du ministre; à ses yeux, tu représentais l’avancement.
Si cela est vrai, répondit Jane, si réellement il se retire à cause de la chute du ministère, les autres se retireront aussi.
La pauvre enfant ne songeait pas que, pour se retirer, il faut d’abord s’être avancé, et que; les autres, comme elle les nommait, l’avaient encensée, sans la demander en mariage.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.