Kitabı oku: «La goutte de miel»
Marie Lebourgeois
La goutte de miel

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066324995
Table des matières
Première Partie.
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
Deuxième Partie
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VII
CHAPITRE IX
Première Partie.
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
–Oui, je suis la plus heureuse des femmes! disait la belle Yolande de Volbec à une paysanne qui déposait sur un guéridon une gerbe fleurie. Depuis quatre ans, mon bonheur est parfait. Ah! Dieu est prodigue, vraiment prodigue!
Loïse, passe-moi les vases qui ornent ma cheminée: j’y veux placer les bouquets de ma fête... merci, ma sœur Normande: Devine qui m’a offert ces délicieuses petites fleurs? C’est Maurice, mon bien-aimé Maurice, il est allé les cueillir là-bas, tout au fond du parc, sur l’étang des Roseaux. C’est un doux penser! doux comme son amour, doux comme le souvenir qu’il rappelle. Te souviens-tu du soir, où vous me prîtes, toi et les tiens, pour la reine des fées?
Et un éclat de rire interrompit la jeune femme.
–Vous étiez si belle, Madame la Vicomtesse! puis cette couronne de fleurs sur vos cheveux, votre robe blanche, vos chants.
–Et un reste de superstition... Loïse croyait encore aux vierges des flots, à ces blondes et mystérieuses apparitions, qui viennent se mirer dans l’onde de nos tranquilles ruisseaux! Mais en plein jour... Oh! c’était trop hardi! Montrer une chevelure brune sous un diadème de verveine, qu’elle profanation!
–Ne vous moquez pas. Vous étiez si jolie, si jolie! alors que, debout dans la barque dorée, vous tendiez vers moi vos deux mains, tout en contemplant votre gracieuse image dans le grand miroir des petits oiseaux.
–Maurice aussi me trouvait belle., il me l’a dit hier en m’offrant ces myosotis. A eux la place d’honneur, c’est juste! Et le lys de mon beau-père, fleur parfumée et symbolique! Donne que je la baise, va maintenant la mettre aux pieds de Marie: ce don lui revient comme à la pureté immaculée, comme à la Souveraine de la France. A mon aïeul, ton bouquet, ces violettes qui ressemblent à celles que, le vingt mai, nous cueillions dans le jardin et sous les buissons. Nous allions les porter au vieux soldat, triste, sombre ce jour là, même sous mes caresses. Rien ne pouvait le faire sortir de sa rêverie. C’est qu’il revoyait les champs de bataille où, adolescent et homme, il rencontra la grande figure de notre siècle: son dieu, son empereur! Il vivait d’un passé de gloire; d’un passé éteint avec le dernier battement du cœur du prisonnier de Sainte-Hélène.
Le lendemain, de grand matin, il venait frapper à ma porte. Le désir de le voir revêtu de son bel uniforme m’avait tenue éveillée. Tout en le suivant à l’église, je le regardais avec orgueil comptant sur sa poitrine ses actions d’éclat: Austerlitz, Waterloo! Que j’étais fière de tant de bravoure, de tant de fidélité! J’ai toujours compris cette dernière vertu; je l’ai toujours prisée plus que toutes les autres. Elle est bien rare... cependant elle se trouve à Volbec...
C’est un vrai paradis que le coin perdu, où l’on vit plus véritablement que partout ailleurs. J’y voudrais vivre, j’espère y mourir!
–Oh! Madame!
–Tu as raison: gronde-moi de noircir même pour un court instant le beau ciel de ma vie. C’est que, vois-tu, mon grand-père dort dans l’enclos béni qui entoure notre modeste église. Il a vécu pour moi, pour moi seule. Il est bien juste que sa pensée se mêle à mon bonheur, qui est son œuvre; il est naturel que les fleurs qu’il préférait, qu’une date qu’il célébrait avec tant d’allégresse me rappellent qu’il n’est plus ici...
De grosses larmes obscurcirent les yeux brillants de la petite fille du vieux guerrier. Elle pressa les humbles violettes entre ses doigts.
–Si j’avais reçu ses embrassements, sa bénédiction! Si, ce soir, j’entendais les récits qui me charmaient! murmura-t-elle. Il possédait un talent admirable pour peindre les scènes auxquelles il avait assisté, pour animer ces nobles visages brunis par l’ardeur du soleil et du combat; mais rougissant aux noms de la France et de Napoléon. Ses héros ressemblaient à ceux d’Homère parla valeur et la noblesse; il les drapait de leurs actes glorieux comme d’un manteau antique, ample, splendide. Quand il parlait du grand capitaine, l’enthousiasme élevait son esprit; un génie inconnu, né peut-être, de l’amour, de l’adoration, s’emparait de lui. Tout s’éclipsait devant le vainqueur de l’Europe étonnée. Les généraux, ces géants, n’avaient plus que la taille d’un enfant devant ce géant des combats. Quel contraste lorsqu’il s’interrompait pour me demander d’un ton affectueux:
–Yolande, comprends-tu?
–Oui, je comprenais son admiration pour son chef, sa tendresse pour moi. Maurice aussi comprenait ces sentiments.
–Ma mère, qui eût voulu que tout le monde partageât le dernier, se désolait que Monsieur le Vicomte se laissât emporter par le premier.
–Sans doute. Pour Prudence il n’est pas de plus grand malheur que d’être soldat. Je devinai cela au moment où je lui appris qu’enfin je donnais à Maurice ce que je ne savais lui refuser: elle se prit à pleurer.
–C’est que, bien jeune, elle avait été témoin des souffrances de sa mère, que l’inexorable nécessité de défendre le pays privait de son Jean, son aîné, son soutien.
–Eh bien! moi, j’aurais cessé d’estimer le fils du comte de Volbec, s’il fût venu me proposer de sacrifier sa carrière à mon amour. Ne fais pas l’étonnée: tu n’es pas loin de penser comme moi, et je n’aurai nulle peine à te prouver ces choses.
La paysanne voulut protester; mais elle ne sut que balbutier, et une rougeur accusatrice couvrit ses joues plus fraîches que les premières roses.
–C’est bon! c’est bon! exclama la Vicomtesse; je triompherai, cette fois encore.
Voici le bouquet de Clément: deux boutons du rosier blanc, planté le jour de ta naissance et du feuillage de pommier arraché à ceux qui marquent la venue en ce monde de Les trois frères. Vous conspirez tous pour ma félicité!
Que Dieu daigne exaucer nos vœux; qu’il bénisse mon union, déjà si visiblement protégée! Un berceau, et dans ce berceau un petit ange qui aurait l’âme et les traits de son père!
–On planterait alors un bel arbre! ce serait si grande joie pour nous!
Yolande tendit la main à la jeune fille.
–La douce chose que le dévouement! Va je ne suis point en retard. Je vous rends bien en amitié toutes les preuves de respectueux attachement que je reçois de vous.
J’entends marcher dans le corridor... Inutile de regarder qui vient: c’est Maurice. Son absence a été longue! Je ne sais comment je ferais, si jene pouvais le voir à tout instant.
Les pas devenaient de plus en plus distincts, le sourire de la jeune femme ’sépanouissait de plus en plus. Elle rejeta en arrière les boucles qui s’échappaient, d’entre les tresses soyeuses qui s’élevaient en diadême sur sa tête, tout en souriant à Loïse qui s’éloignait, après avoir approché un fauteuil de celui de sa maîtresse.,
Maurice souleva la portière de velours qui dérobait la massive porte de chêne; il tenait un journal ouvert, il entra et s’arrêta au milieu de la chambre.
–Où es-tu donc? interrogea-t-il en tournant ses fines moustaches.
–Par ici, par ici, répondit Yolande, en se renversant sur son siège et en présentant son front à son mari qui l’embrassa tendrement.–
–Tu deviens aveugle, mon ami, reprit-elle; ne pas me voir tout de suite!
–C’est, j’en conviens, un grand crime dont il ne faut pas rendre mon cœur responsable.
–Qu’accuserais-je alors?
–Mes yeux, ou plutôt le soleil.
–Non, Monsieur, je n’accuserai point ce bel astre qui dore le ciel de ma Normandie, et qui me rappelle les beaux rayons que votre amour jette sur mon existence.
–Mettons que je sois le seul coupable, alors, il te reste à m’absoudre.
–C’est fait! c’est fait!
–Quelle est ton occupation?
–Tu le vois... Occupation plus agréable que la tienne. Pauvres moustaches! Maurice, je te préviens que, si tu les tortures longtemps aussi impitoyablement que tu le fais en cet instant, elles te resteront à la main.
––Quel excellent avis!
–Je n’en saurais donner que de bons.
–Oh! ceci, personne ne le met en doute; je m’incline devant ta sagesse.
Ne t’incline pas trop profondément, car je craindrais pour mes bouquets, que tu ne parais point honorer d’une grande attention.
Le vicomte enleva une branche de myosotis.
–Quelles délicieuses petites fleurs! fit-il en les considérant avec émotion. L’artiste est habile et je dirais que c’est son chef-d’œuvre, si je ne te voyais.
Laisse-moi te parer comme le soir de notre promenade sur la rivière.
–Volontiers, si c’est un moyen de te plaire.
Maurice se pencha, ses lèvres effleurèrent les cheveux de sa femme, mais il tenta vainememt d’assujettir la branche fleurie. Il tremblait si fort qu’il fallût que les doigts légers d’Yolande se posassent sur sa main pour obtenir le résultat d’une entreprise qui ne lui attira pas de compliments.
–Que tu es belle! dit-il en s’éloignant un peu et en couvrant d’un long regard d’admiration sa ravissante compagne.
Elle était belle, en effet, belle de sa jeunesse, de sa grâce, d’une inimitable distinction, d’une parfaite régularité de traits; belle surtout de cette beauté intérieure qui se nomme la vertu.
Le vicomte ne se fatiguait pas de cette contemplation. Yolande, elle, rougissait en sentant attachés sur son visage les yeux de son mari, ces yeux profonds comme les eaux de la mer dont ils avaient la couleur. Elle se leva, embarrassée, presque confuse, fit un pas vers la glace de Venise, encadrée dans des panneaux aux armes de sa maison. Maurice lui barra le passage sans trop savoir ce qu’il faisait.
–Regarde-toi dans mes yeux, dit-il en essayant de sourire.
Mais ces yeux si brillants toute à l’heure s’étaient voilés, les cils qui protégeaient ce regard de feu tremblaient au bord des paupières agitées.
Yolande n’alla pas plus loin.
–Tu souffres! s’écria-t-elle.
Un éclat de rire; mais de ce rire convulsif, forcé, qui trahit la souffrance autant, plus peut-être, qu’une exclamation douloureuse, répondit à cette crainte et en éveilla d’autres dans l’âme de la Vicomtesse, qui regagna tristement son fauteuil.
Lesdeuxépoux demeurèrentsilencieux. Maurice paraissait mécontent, il n’était pas éloigné d’une de ces colères auxquelles il se livrait fréquemment; mais que la présence de sa femme dissipait.
–Je suis stupide, affirma-t-il. Cesse de me regarder ainsi. Peu s’en faut que je ne m’emporte. Cette fois, tu ne me soutiendras pas que je le fais sans motif, tu ne prendras pas selon ton habitude, le parti du coupable, car tu ne saurais m’innocenter devant ma conscience.
–Quel est donc ton crime, mon ami?
–De t’avoir sottement contristée: je suis un maladroit. N’entreprends point de me prouver le contraire:... Tiens, je suis disposé à tout!
–A recevoir mon pardon? se hâta de demander Yolande.
–Avec contrition.
–Rien, par conséquent, ne nous empêche de faire notre paix, si...
–Encore une condition?
–Si tu as le bon propos.
–De t’aimer toujours et de ne désirer vivre longuement que pour te le prouver longuement, oh! pour cela je le jure!
Une expression d’ineffable tendresse se peignit sur les traits de la jeune femme, elle ne répondit pas, cependant. Il est des sentiments que l’on ne saurait exprimer, leur puissance dépassant de beaucoup la puissance de la parole. Elle reprenait confiance etbonheur. Lorsqu’un ventfrais dissipe l’orage, que le ciel montre, comme une promesse, un petit coin bleu, la fauvette, un instant effrayée, secoue ses plumes, humides encore, et recommence sa joyeuse mélodie.
Yolande glissa tout bas à l’oreille de son mari un mot, un seul.
–Elle est heureuse, pensait, Maurice, heureuse! A quoi tient le bonheur? Une parole, un regard, une ligne lue sans attention renverseraient l’échafaudage de cette félicité. Mais si les fondements reposent en terre, le faîte s’élève jusqu’aux cieux. Plus que moi, ma bien-aimée aime Dieu. Je bénis ce sentiment qui me rendait jaloux, oui, jaloux: Qui pourrait dire, si bientôt, Dieu ne sera pas seul son espoir, son soutien? Qui sait?
Et un flot de pensées inonda l’âme du vicomte. Il avait repris son journal, mais ce n’était pas sur les colonnes que s’arrêtait son inquiète observation.
La politique n’éveillait en lui ni passion, ni curiosité; la lecture l’oppressait, l’affligeait. Qui, du reste, n’a souffert en ces jours rapides qui ont relié mai1870au mois de juillet de la même et fatale année? source de crainte, de douleur? Qui ne s’est laissé aller àl’effroi d’abord, audésespoir ensuite? Qui ne s’est demandé:
–Vivra-t-on.? Pourquoi vivre encore?
Oh! la vie, ce trésor, combien l’auraient échangé contre une mort utile à la plus noble des causes! Maurice songeait-il au sacrifice, se voyait-il déjà victime de son devoir? Il tressaillit à la voix de sa femme.
–Mon ami, disait-elle, les peuples du Nord n’attribuent-ils pas le silence qui s’établit soudainement entre deux ou plusieurs personnes, au passage d’un ange?
–Le journal cria sous une forte pression.
–J’aime ces naïves croyances. Que de poésie, de religion? Tu partages mon avis, sans doute?
Maurice fit un signe presque imperceptible.
–Trouverais-tu qu’un ange serait de trop entre nous
Mais c’est lui, qui, peut-être, garde et veille notre commun amour: dis-lui merci.
Le vicomte regarda Yolande avec un étonnement si profond, qu’elle ne pût retenir son rire perlé, toujours prêt à s’échapper.
–Quelle drôle de figure tu fais! Tu n’es pas du tout joli avec cet air surpris! D’où reviens-tu? De bien loin. Ton journal t’avait-il mené dans une de ces contrées lointaines, où la langue française est inconnue? Mets de côté ce méchant cicerone qui t’égarerait dans un inextricable labyrinthe. La–politique est le monstre de la fable disposé à dévorer quiconque s’approche de lui, s’en occuper est un supplice comparable à ceux que le Dante à peint avec d’effroyables couleurs: il tue sans faire mourir.
Je gage que tu as lu quelques télégrammes de l’Agence Havas qui te boulversent, pauvre ami!
Maurice sembla prendre une énergique résolution, il poussa la feuille et se tournant vers sa femme:
–Je suis soldat, dit-il.
–Le moyen de l’oublier, répondit-elle, en désignant l’uniforme de lieutenant de cuirassiers qu’il portait.
–Soldat et français.
–Mieux que cela: vaillant soldat, français dévoué... excellent mari... un peu soucieux aujourd’hui, je veux savoir pourquoi.
–Ce je veux est charmant!
–J’oublie facilement: vous m’avez gâtée, monsieur, et c’est votre faute si je suis peu respectueuse. Je rentre dans le devoir. Cher Seigneur et maître, daignerez-vous faire connaître à votre humble servante le sujet de votre préoccupation? Sara aurait-elle aussi bien parlé?
Maurice s’accouda sur la table à ouvrage. Son esprit si riche se trouvait dans une complète indigence; sa fertile imagination ne lui offrait rien, pas le plus léger secours ne lui venait de son cœur et son âme se soulevait devant le mensonge. Il n’était point parfait, quoiqu’en pensât Yolande; il avait des défauts, ce dont il convenait franchement: mais la dissimulation lui était étrangère. Indulgent pour les fautes d’autrui, il se montrait sans miséricorde pour qui blessait la vérité. Il n’eut pas sauvé sa vie au prix de cette action basse, indigne. Il s’agissait non de lui, mais d’une femme aimée avec passion, voilà pourquoi il hésitait, pourquoi il se résignait à s’avilir, à se mépriser. C’est là une souffrance incomprise des âmes vulgaires, mais que toute nature délicate comprendra aisément.
Une sueur froide mouillait les tempes de Maurice, il enfonça ses doigts dans son épaisse chevelure blonde; tourmenta, l’un après l’autre, les boutons de sa tunique; dénoua sa cravate de taffetas bleu. Une soudaine inspiration lui vint.
–C’est presque mentir, pensa-t-il, je n’ai pas le choix: Allons!
Si je suis soucieux aujourd’hui, continua-t-il à haute voix, tu es par trop curieuse, toi. Si je ne voulais pas, si je ne daignais pas t’expliquer les causes de mon apparente distraction, il faudrait bien t’en contenter. Seulement comme je ne saurais, pour ma part, être satisfait d’une telle conduite, que je trouverais mériter tous les châtiments, à commencer par ta froideur, qui serait la pire des punitions, je ne me punirai pas. Je t’avouerai... Diable! Ce n’est guère facile! je t’avouerai qu’après deux heures de chasse, de marches, de contre marches à fatiguer les longues jambes de Netzler nous sommes revenus bredouilles.
–Tu avais oublié d’invoquer Saint Hubert.
–Je ne le nie pas. Ma foi! il est peu indulgent: nos mines piteuses auraient dû l’attendrir. Mon père, qui nous apercevait de loin, riait déjà lorsque nous étions encore à cent mètres de lui. Et par une malchance enrageante, nous avons rencontré tous les braconniers du pays.
–C’est à couvrir de confusion!
–Aie l’air au moins d’en être fâchée.
–Fâchée! moi; mais je suis ravie, mon cher Maurice.
–Ravie de mes infortunes! qu’elle amabilité!
–Sans doute, et tu vas bientôt me remercier.
–Pour cela rien ne presse.
–Tu vas le faire, malgré que tu n’en sois point pressé.
Je suis contente de ce que tu as éprouvé une déception; car mieux vaut un malheur de ce genre qu’un remords, si petit qu’il soit.
–Un remords?
–Oui, un remords. Tuer un oiseau dont les chansons vous égaient, ou un pauvre lièvre peureux, n’est-ce pas une méchante action?
–Tu m’accables: je ne sais que répondre. M’accordes-tu le droit de te soumettre une question?
–Passe pour une: j’écoute.
–Pourquoi manges-tu les jolies oiseaux et les lapins infortunés, vraie fille d’Eve?
–Pour te faire plaisir uniquement; différant d’une manière absolue de notre grand’mère, que je ne renie pas.
En parlant, Yolande s’était levée, le vicomte prévint son désir, il s’empara de vases de porcelaine de Sèvres, tout en trouvant le moyen de presser les doigts qu’il écartait.
–Pendant que tu te fatiguais, reprit la jeune femme, je dormais d’un bon sommeil, bercé par de beaux rêves, où je te voyais, ami chéri. Tu penses bien que je n’avais nulle envie de me réveiller. Le soleil était dans sa splendeur, il lançait d’indiscrets rayons au travers des rideaux soigneusement baissés quand Loïse s’est décidée à frapper à ma porte. Qu’elle maladresse! interrompre un songe qui, brusquement dissipé, ne vous laisse aucun souvenir!
J’ai été sur le point de m’impatienter. Je crois que le mauvais exemple comme le mauvais air sème la contagion.
Maurice sourit en s’inclinant.
–Et, continua Yolande en s’efforçant de rendre gauche une gracieuse révérence, j’ai failli succomber à ce mal moral.
Inutile de t’en apprendre le nom; Loïse s’est hâtée de m’offrir un préservatif: «Ne grondez pas, madame, m’a-t-elle dit avec prière, car si vous grondez aujourd’hui, vous le ferez toute l’année!»
Etre grognon pendant trois cent soixante-cinq jours, sans en excepter un seul, et avoir pour mari, Maurice de Volbec; pour père, celui que je lui dois; des amis déovués; beaucoup d’espoir en Dieu et dans le bonheur, mais ce serait offenser tout ce que j’aime au ciel, sur la terre! Aussi j’ai repoussé très-loin ce sot caprice d’une paresse par trop exigeante et j’ai pris mon plus gai sourire, faisant ainsi avec lui un bail de douze mois.
Ah! si en parlant la vicomtesse avait levé les yeux sur Maurice, que fut devenu son sourire, que fut devenu son bonheur? Si elle eut remarqué la fiévreuse animation de ce regard impuissant à se rassasier de la comtempler, et le frisson qui avait secoué les membres du lieutenant, si elle l’avait vu appuyer ses mains sur sa poitrine pour forcer àl’immobilité le cœur qui la soulevait, elle eut été effrayée, et le coup d’œil jeté sur une épée à poignée d’or posée aux pieds d’un crucifix d’ivoire lui eut dévoilé le secret des souffrances de l’époux et l’orgueil du soldat, mais elle né vit rien, ne soupçonna rien.
Laissons-les, l’un s’enivrant du présent, l’autre confiante et calme: remontons par la pensée le cours de ce torrent qu’on nomme le passé.
CHAPITRE II
Table des matières
Le vieux trône des rois de France croûlait pour la seconde fois; pour la seconde fois aussi, celui qui s’y était assis reprenait le chemin de l’exil, lorsque le comte Gaston de Volbec revint habiter l’antique château de ses ancêtres. Il était jeune; mais les luttes, les douleurs de la fidélité impuissante, en lui apportant une précoce expérience, l’avaient vieilli, disait-il.
Dominé par un impérieux besoin de dévouement, il se livra aux efforts, aux espérances de son parti, prodiguant l’or, exposant sa fortune pour le triomphe de sa cause. Etre pauvre, peu lui importait! Rendre au royal enfant la patrie et le sceptre qu’on lui avait ravis était son ambition, le seul but d’une existence, qui se refusait obstinément tout espoir étranger à cet espoir.
Personne, en le voyant, ne devinait l’ardeur de son âme, cachée sous des dehors sévères, presque austères.
Gaston, qui forçait au respect, n’avait pas l’heureux don, de s’attirer la sympathie. Du reste, il ne cherchait pas à se lier: ses meilleurs amis prétendaient l’aimer malgré lui. Nature concentrée, mais nature généreuse, dévouée, capable de cet enthousiasme froid qui résiste à l’adversité, qui survit au revers, qui grandit en proportion des sacrifices, qui s’augmente de l’inutilité de ses efforts, il ne devait être apprécié que par ce petit nombre d’appréciateurs dont l’estime est mille fois préférable à la popularité, aux applaudissements de la multitude, rêve de beaucoup, rêve insensé!
Volbec, vaste et magnifique castel qui avait dans l’histoire une page glorieuse, était une triste demeure pour un jeune homme, triste par sa splendeur déchue, par la grandeur de ses proportions.
Bâti sur le penchant d’une colline, entouré d’un bois épais et sombre, le vieux manoir se montrait fièrement enveloppé dans un manteau de lierre; ses tourelles brunes s’élançaient pareilles à deux pins gigantesques; son architecture rappelait cet âge guerrier et religieux trop décrié, indignement méprisé de nos jours.
Le vent qui gémissait dans le parc n’apportait que des soupirs, que répétaient les échos ensevelis sous les dalles des corridors. Plus d’une fois, les serviteurs s’arrêtèrent avec effroi, surpris de ces plaintes qu’ils attribuaient à des causes mystérieuses. Gaston, s’il ne partageait point leur crainte, sentait, cependant, une main glaciale se poser pesamment sur son cœur ou sur son front quand, trompé par une douce illusion, il croyait reconnaître les pas d’un ami dans le bruit de ses pas. Il cherchait alors à raffermir son courage par de grandes et nobles pensées, où rien de personnel ne trouvait place. Lutte héroïque qu’il soutenait sans se l’avouer, afin de ne point être dans la nécessité de s’occuper de lui.
Un soir pourtant, l’ennui l’accablant, il succomba. Assis près de ce foyer où cinquante générations s’étaient assises, il demeurait pensif parmi les hôtes muets, qu’il réunissait en esprit dans cette pièce solitaire. La société des morts ne l’effrayait point: il les connaissait tous, et, parmi eux, il s’en trouvait qu’il aimait.
Il voudrait retenir ses chères visions, et prendre place dans le sépulcral caveau où dorment rangés comme ces héros qui, sans reculer, se font tuer l’un après l’autre, des hommes qui ont porté haut la croix et l’épée.
Il en était là, quand une voix prononça son nom: il tressaillit.
–Qui m’appelle? demanda-t-il avec égarement.
–Clément, votre serviteur.
–Ah! ils m’abandonnent et je suis encore vivant, balbutia Gaston en se levant.
Son visage était plus blanc que les blancs suaires qui s’agitaient autour de lui, il tremblait comme tremble l’arbre des cimetières lorsque la brise agite son feuillage.
Le paysan restait interdit. C’était un beau garçon que celui qui venait de se nommer Clément. D’une taille moyenne, mais bien prise, il annonçait la force; dans ses yeux, brillaient l’audace et la fermeté. Il portait avec aisance la veste de drap. Plus âgé que le comte, il paraissait plus jeune; le bonheur prolonge la jeunesse et le serviteur était plus heureux que le maître. Il ne possédait pour tout bien que quelques arpents de terre gagnés à la sueur de son front; mais sous le toit qui le vit naître, un.père, une mère, des frères l’attendaient. Gaston avait perdu ces félicités: la mort s’était hâtée de lui en ravir une partie; la politique lui vola le reste. Orphelin à vingt ans, il se consola par affection pour sa sœur, concentrant sur elle toute la tendresse dont il était capable. Il vécutplusieurs années de cet amour; il comprit enfin qu’il fallait en faire le sacrifice, donner à un autre la joie de sa maison.
Il s’y résigna; et Edmée de Volbec devint l’épouse du baron de Reyven. Bien des larmes furent versées lorsque la jeune femme quitta celui qui lui avait servi de père; bien des serments furent échangés à l’heure des adieux.
Gaston, demeuré seul dans le vaste hôtel que sa sœur animait, éprouva un mortel ennui: il s’assoupit dans sa tristesse, un coup de tonnerre le réveilla soudain. La foudre qui grondait menaçait des têtes sacrées. Le Comte fut un des premiers à la défense. Non content de se dévouer, il appela à lui l’ami dont il avait fait un frère. Hélas! il appela en vain! En vain il attendit!
Une pensée s’attachait à son cœur comme la vipère s’enroule autour du membre que son dard empoisonne; il la repoussait en s’indignant contre lui-même.
Depuis quelques jours il souffrait ainsi, quand il reçut une lettre; L’écriture lui était connue; il baisa la signature avant de lire le contenu de cette missive. Mais à peine eut-il parcouru les premières lignes qu’il froissa le papier, déchira cette lettre si vivement désirée, en jeta les débris sur le tapis, gagna en chancelant un canapé, se laissa tomber lourdement le visage dans ses mains, les épaules secouées par des sanglots pressés. Il souffrait plus qu’au moment de sa douloureuse veille près du cercueil de sa mère; alors Edmée lui restait et l’honneur!. Aujourd’hui, sa sœur est perdue pour lui et ce bien, grand entre tousles biens, lui semble compromis.
Terrible conséquence de ces luttes fratricides, de ces révolutions imbéciles, qui détruisent les nations, ruinentles peuples, désunissent les familles!
Gaston, en se redressant chercha du regard un portrait de femme, considéra longtemps les traits charmants, les lèvres qui lui souriaient.
–Edmée! dit-il, Edmée! puis il ajouta avec effort: C’est fini!
Je pardonne à cause de toi, pauvre enfant, oublie ton frère; sois heureuse! pour lui... Ah! c’est trop, Seigneur!
La populace hurlait dans la rue; elle chantait sa victoire et le nouveau dieu, devant lequel elle allait s’agenouiller dans une stupide adoration, jusqu’à l’heure, où se relevant, elle le chassera à son tour, se chargeant ainsi de préparer et d’exécuter la vengence divine. Des cris tumultueux s’élevaient, pareils aux mille voix de la tempête. Le comte se rapprocha de la fenêtre, l’indignation empourprait ses tempes agitées. Le flot roulait, roulait toujours, grossissant sans cesse, ivre de son facile triomphe, acclamant son élu.
Le nom du roi de la révolution fit frémir Gaston.
–Là aussi, pensa-t-il, l’oubli, l’ingratitude! L’amour, la reconnaissance, le devoir sont-ils donc des mots vides de sens; et la vertu est-elle un mensonge?
Songeant à ceux qui retournaient vers une terre hospitalière, mais étrangère, il ajouta:
–La fidélité console: je pars.
Il jeta un dernier coup d’œil sur la multitude qui s’éloignait; il aperçut, se hâtant d’aller augmenter la cour del’usurpateur, celui pour qui Edmée venait d’implorer.
–C’est fini, bien fini! répéta-t-il pour se convaincre et se fortifier dans sa résolution.
Une heure après, il quittait la Capitale, accourait à Cherbourg, pour revoir les illustres bannis, puis, désespéré, se refugiait à Volbec.
Trop aimant et trop fier pour se plaindre de la douleur qui le consumait, il s’isola complètement de ses voisins. Ceux-ci, piqués, se vengèrent en attribuant à une sombre misanthropie cette singulière conduite que rien ne justifiait.
Tout en méprisant cette mesquine vengeance et les’ critiques’ qui ressemblaient fort à la calomnie, le comte se renferma plus encore derrière les murs de son castel et dans son cœur.
Généreux, bon, compatissant, il était adoré de ses serviteurs et de Clément Constant, le fermier du Val-Richat.
L’insurrection qui éclata en Vendée les rapprocha davantage. Leurs désirs, leurs espérances, leur vie se confondirent. Combattre pour le roi! et quand Gaston ajoutait: «Mourir pour lui!» Clément répétait ces paroles, oubliant, en cet instant, une jeune paysanne qu’il aimait d’un amourprofond et ardent.
Au moment où nous les retrouvons tous deux, le fermier revient de la ville, où il est allé par ordre de son maître; la fatigue n’a pas de prise sur ce corps de fer, nul, en le voyant gravir les degrés du perron, ne soupçonne qu’il a marché. toute la journée, se contentant d’un morceau de pain et de l’eau des fontaines.
En approchant de l’appartement de M. de Volbec, il à, malgré lui, ralenti sa marche et est entré en tremblant.
Gaston ne s’attendait point à un si prompt retour; son premier mouvement fut de l’effroi. Cette voix humaine résonnant tout-à-coup au milieu du silence, la fuite de ses visions, l’adieu des morts l’émurent: il resta muet, écoutant encore ce langage indéfini qui n’a point de nom et qui ne s’entend que des âmes isolées, des cœurs en. deuil. Enfin il tendit la main au paysan.
–Déjà revenu! dit-il.
–Oui, Monsieur: car je songeais à vous. J’ai lu dans un Livre saint une parole qui est vraie.
–Et qui me concerne?
–«Il n’est pas bon que l’homme soit seul.»
Le comte tressaillit, s’appuya contre la cheminée; son regard plongé dans le vide s’obscurcissait.
, Clément, craignant de l’avoir blessé, ouvrait la bouche pour s’excuser, lorsque Gaston, sortant de sa rêverie:
–Je ne suis pas seul. Celui qui aime vit de l’objet aimé. Tu vas me répondre, sans doute, que cet amour ne peut me suffire? C’est ce dont je ne dois point convenir, et moins encore chercher à approfondir. Mon cœur est en exil; mais l’exil finira bientôt. Alors j’aurai le droit de songer à mes trente-cinq ans: m’en apportes-tu l’assurance?
Le jeune homme secoua négativement la tête, tira de sa poche une boîte d’allumettes, enflamma les bougies des candélabres de bronze. Une vive lumière, remplaçant les lueurs mourantes du crépuscule, éclaira, jusque dans ses parties les plus retirées, la chambre habitée par le descendant du compagnon de Rol.
Gaston avança un fauteuil près du foyer, et regarda, en s’efforçant de sourire, les précautions que prenait Constant.
–Nous sommes bien seuls, lui dit-il: tu peux parler.
–Prudence est mère de sureté, répondit le Normand.
Et il continua, en marchant sur le bout du pied, d’inspecter les coins, les recoins, de soulever les draperies. Il entre-bailla la porte qui ouvrait sur le corridor, la referma sans bruit, et revenant vers son maître:
–Je suis porteur d’importantes nouvelles: j’ignore ce qu’elles sont; mais je désire qu’elles soient bonnes.
–Tu l’espères?
–Pour cela, j’ai beau vouloir, je n’y sais point parvenir. Nous sommes, s loin de ce temps où la fidélité et le devoir étaient des besoins de l’âme: c’est triste!
–Oui, c’est triste! murmura le frère d’Edmée en soupirant.
Clément déposait sur une table, qu’il avait avancée, un poignard finement travaillé, un pistolet, un pli soigneusement cacheté.. Gaston lut la suscription: une vive rougeur teinta ses joues; il brisa le cachet de cire verte, et coulant le bout de son poignard à travers les bandes, il enleva successivement plusieurs enveloppes, déplia une large feuille de papier, y jeta un rapide coup d’œil. Mais avant de satisfaire son ardente et légitime curiosité, il pensa à son fidèle serviteur.
–Assieds-toi, dit-il avec bonté en désignant une chaise placée non loin de lui.
–N’y faites pas attention, monsieur.
–Au contraire, mon brave, je dois me souvenir de la fatigue que tu éprouves.
Tant de bienveillance troubla Clément; il s’éloigna d’un pas.
–Je ne te renouvellerai plus ma demande; car, en vérité, je craindrais de te voir sortir, et je tiens à te garder.–
–Je suis à vos ordres.
Gaston se plongea dans sa lecture. Le fermier du Val Richat se mit à essuyer la sueur qui perlait sur son front bruni. La flamme de l’enthousiasme s’allumait dans les yeux habituellement voilés du Comte; une puissante émotion gonflait sa poitrine, il se leva et s’adressant à Constant:
–Ami, dit-il, l’heure du triomphe a sonné! nous qui croyons aux miracles, à l’héroïsme, saluons de notre admiration la noble femme qui, bravant, le sort, le danger, vient les affronter et se ranger parmi les défenseurs du roi enfant dont elle est l’amour, la gloire.
C’est elle qui, fille, épouse, mère des princes devant lesquels doivent s’incliner tous les princes, c’est elle qui accourt pour encourager ses soldats. Pauvres troupes!
Comment annonce-t-elle sa résolution, cette sublime résolution qu’une princesse du sang de Bourbon et une mère pouvait seule prendre? Simplement: la véritable grandeur n’a point besoin de piédestal. La duchesse de Berry est plus grande que tout ce qui n’est pas elle!
Allons, mon brave, disposons-nous à marcher à la victoire. A la victoire! oui, car elle connaît le vieux drapeau qui va se déplier.
–La reine est en France? interrogea Clément.
–En France: entends-le bien. Elle a débarqué non loin de Marseille, et cela malgré l’usurpateur, qui a dû pâlir de rage en apprenant l’inutilité de ses efforts.
–Où est-elle?
–Je l’ignore. Elle parcourt à pied, vêtue en paysanne, le royaume qu’elle devrait traverser en Souveraine. C’est poignant! mais c’est beau, beau comme son âme! beau comme son visage. Ah! les Français vaincus par ses charmes et sa bonté devraient tomber à ses genoux.
–Ne le pensez pas!
–Cette défaite n’aurait rien d’humiliant: elle conviendrait au caractère de cette nation chevaleresque, impressionnable; de cette nation dont les défauts mêmes ont quelque chose de séduisant; de cette France au cœur soldat, à l’imagination brillante, à l’organisation sensible.
–J’ai ouï raconter que jadis les chevaliers combattaient pour la dame de leurs pensées et pour le fils de leur roi; mais, aujourd’hui, le fusil remplace la lance, l’égoïsme insensible ou frénétique a chassé le culte de la beauté, de la fidélité. La France est lasse de gloire; elle veut la paix; que cette paix soit pour elle le court repos d’une nuit de fièvre: peu lui importe!
–Clément! Clément!
–Vous êtes trop noble, mon maître, pour que de pareils soupçons puissent s’élever en vous. Et pourtant, croyez-moi, ce que je dis est la vérité, la vraie vérité:
J’ai presque pleuré en le comprenant. Un profond découragement s’emparait de moi, je l’ai chassé. N’est-il pas indigne à un homme de se laisser abattre? Peut-il se livrer au regret quand il lui reste l’espoir d’être utile et la chance de mourir?
–Explique-toi.
–C’est facile, Monsieur le comte, notre patrie ne sait à qui se donner; c’est une épouse qui a trahi ses serments, brisé des liens sacrés. Peut-être éprouve-t-elle encore quelques remords: remords étouffés bien vite. Vous l’avez vue dans son injuste colère; regardez-là maintenant dans sa honte; voyez son indifférence; je dirai plus, son mépris.
Que fera-t-elle? Secouera-t-elle ses chaînes? Non: Elle tendra la main à-quiconque saura la séduire; elle flottera indécise entre le drapeau d’Austerlitz et la Constitution.
–Erreur: Le drapeau d’Austerlitz n’estplus qu’un trophée. La mort a arraché la vie à celui qui comptait pour si peu celle de ses semblables.
–Pour nous il est mort, bien mort: pour le peuple il est immortel.
–Cette immortalité ne réveillera pas la poussière du conquérant.
–Il a laissé un fils.
–Chétif rameau qui ne deviendra jamais branche, et qui séchera avant d’avoir fleuri.
–C’est, cependant le roi du peuple; peut-être sera-t-il le souverain de nos enfants.
–L’avenir est incertain: vivons dans le présent.
–Dans le présent, ce nom seul soulèverait les masses; l’autre, celui que nous vénérons, résonnera vainement.
–Eh bien! après l’avoir prononcé à genoux, nous nous relèverons pour combattre, nous le jetant comme mot de ralliement dans la lutte, comme notre force, notre consolation dans l’agonie.
–Ou trouverons-nous la ducheses de Berry?
–Elle sera bientôt en Vendée.
–Allons la rejoindre: ne la laissons pas succomber sans lui avoir offert notre dévouement.
Gaston accepta: heureux de ne point se séparer de ce serviteur dont l’obscure famille se trouvait depuis quatre siècles mêlée à la sienne. Clément aurait pu lui dire: «Mes aïeux étaient près des vôtres à Azincourt; sous les murs de Brescia; devant Pavie; ils combattirent ensemble sous les ordres du vainqueur de Rocroy; mon grand-père tomba à Quiberon en défendant le corps de celui à qui vous devez la vie.»
Certes, le comte n’eut pas contesté; il n’eut pas même élevé un doute sur ce qui faisait l’orgueil de ses humbles amis.
Ils partirent tous les deux; puis quand la trahison eut clos cette épopée, ils revinrent indignés, désolés. Gaston plus sombre que jamais, ayant emprunté, assurait-il, sa tristesse au donjon de Bayle et au déshonneur de la patrie.
Clément se consola en épousant la blonde fille qni lui souriait lorsqu’il la rencontrait.
Le bonheur s’établit au Val-Richat: le châtelain y contribua. Le spectacle de ce joyeux intérieur soulevait, pour un instant, le fardeau de ses souffrances: il est si doux de faire le bien!
Clément travaillait aux champs; un domestique du château vint le prier de se rendre près de son maître.
Que lui voulait-il?
Le laboureur partit en courant, oubliant de prendre la blouse dont il s’était débarrassé.
Gaston l’attendait dans la salle à manger, debout près d’une fenêtre, caché par les rideaux. Il se tourna à demi en appelant le paysan.
Clément s’avança et recula.
–Monsieur, balbutia-t-il, Monsieur!
–J’ai voulu te dire adieu: je pars.
–Vous partez?,
–Oui, je vais je ne sais où, loin, très-loin. Là où je pourrai oublier, si l’oubli est possible.
–Monsieur le comte!–
–Je n’ai plus de famille. J’avais une sœur; pendant quelques mois, j’ai cru posséder un frère. La politique, cette lèpre de l’affection a rongé la nôtre. J’ai voulu me faire illusion: c’était un tort, parait-il. Ce n’est pas le seul; on m’en reproche vingt autres. Oui, j’en ai eu; j’ai trop aimé, je me suis montré trop confiant. Cette confiance me coûte le seul bien que j’estime: la tendresse d’une enfant qui sera malheureuse.
Oh! je n’ai point cherché celà! Je n’aggraverai pas son chagrin par une juste résistance: nos affaires seront réglées par des gens de loi, par des étrangers; est-ce-assez dur?
Ce dernier coup brise ma dernière espérance. Volbec me parle trop; des lieux inconnus ne me diront rien; il faut que je cesse de me souvenir.
–Ne vous en allez pas aujourd’hui, Monsieur le Comte, je vous en conjure. Donnez-nous deux jours.
–Pourquoi ces deux jours?
–Quand on part, sait-on si l’on reviendra? Ilfaut donc faire ses adieux. Il est quelqu’un qui vous veut voir une fois encore: ce quelqu’un vous consolera.
–Qui est-il?
–Celui qui vous a béni déjà, la veille d’un autre départ.
–Je comprends, tu as raison de me rappeler que je suis chrétien; je l’ai trop oublié depuis trois heures.
En reconnaissance du service que tu viens de me rendre, je t’accorde ce que tu m’as demandé.
Que prétendait Clément? Deux jours pouvaient-ils apporter du soulagement à la douleur de Gaston? pouvaient-ils cicatriser la profonde blessure de son cœur? mais l’absence, l’éloignement le guériraient-ils Le paysan s’alarmait.
–Je sais ce qu’il lui faudrait, pensait-il; mais comment. comment présenter ce remède?
Toute la diplomatie du pauvre Constant était en défaut; il avait beau tourner, retourner dans son esprit l’idée que l’affection y faisait naître, il s’embarrassait de plus en plus, absolument comme une mouche prise dans une toile d’araignée.
Prudence haussait les épaules en déclarant à son mari que pour bien parler, il suffit de se faire comprendre tout de suite.
Etre compris! Clément aurait voulu être deviné.
Gaston attendait-il ce conseil? Deux jours se passèrent; une semaine s’écoula sans qu’il fit allusion à son voyage.
–Monsieur le comte ne partira pas, se disait le fermier du Val-Richat.
–Ou irais-je? se demandait à chaque instant le frère d’Edmée, et il explorait son cœur brûlant, vide comme un désert. Il sentait le découragement le saisir, la fièvre échauffer son sang, cependant il restait triste, silencieux. Le sommeil le fuyait; la nuit ne lui apportait aucun repos. Il rêvait, près de la fenêtre ouverte, à des contrées inconnues au danger, il s’arrêtait devant l’oubli.
–Pas cela, murmurait-il, plutôt la mort!
Il avait tant aimé. L’amour survit à tout; s’éteint-il même dans le tombeau?
Il restait; mais il devenait plus pâle; des plis se dessinaient aux coins de sa bouche ferme et sérieuse; des fils blancs se mêlaient à ses cheveux bruns. Clément remarquait ce changement.
–C’est ma faute, répétait-il, je n’aurais pas dûle retenir.
Si je lui disais... c’est si simple... c’est si bon... Femme, qu’en penses-tu?
–Je te l’ai dit cent fois.
–Donc tu me conseilles?
–Avec ça que c’est bien la peine de te conseiller: tu n’agis qu’à ta guise.
–C’est diantrement difficile.
Prudence hocha la tête et entonna une complainte pour faire sourire son fils, gros garçon d’un an qui marchait déjà dans des sabots.
La complainte comptait au moins vingt-cinq couplets, plus le refrain que la chanteuse n’avait garde d’omettre. Deux chardonnerets, enfermés dans une cage, se mirent de la partie, lançant à pleins gosiers leurs notes variées, et des roulades à défier tous leurs semblables, les chantres de nos jardins.
Seul Clément ne prenait point part à l’allégresse générale; il répondait à peine à Désiré qui, pour le forcer à le regarder, frappait de toute la force de ses bras potelés, sur les genoux de son père.
Prudence suivait du coin de l’œil en ne paraissant s’occuper que de sa quenouille.
Elle achevait; Clément sortit, traversa lentement la cour, prit en hésitant le chemin du château. Peu à peu, il hâta sa course de l’air d’un homme décidé.
Au détour du sentier, il aperçut le comte soucieux comme toujours.
–Ils pense encore, il pense trop, not’monsieur. Vrai!
M’amzelle Edmée est gentille; mais dans la vie, il faut bien savoir se consoler. Puis le Seigneur a donné un remède pour chaque souffrance. Il est trop bon, mon noble maître je ne puis le voir si malheureux!
Et s’avançant résolument, il ouvrit la bouche.
–Bonsoir, Clément, lui dit Gaston sans remarquer, ou du moins sans paraître remarquer sa préoccupation. La journée a dû être rude; il a fait si chaud, pas un nuage au firmament, pas d’ombre sur la terre.
–La journée a été bonne, monsieur le comte, nous avons travaillé fort; mais le travail fait du bien. On assure que c’est un châtiment. Ma foi! je me trouverais puni si je ne pouvais m’y livrer depuis le chant du coq, jusqu’à l’heure où le soleil disparaît derrière ces hêtres touffus.
Un sourire entrouvrit les lèvres du châtelain, il regarda avec une secrète envie celui qui lui parlait. Envier le sort obscur de l’homme condamné à un rude labeur quotidien, lui, le possesseur d’une fortune princière, le descendant d’une race illustre! il courba le front et dit simplement:
–Dieu a bien fait toutes choses. Bénie soit sa Providence! Il ajouta:
–Je suis décidé à partir.
–Voyager seul! Excusez ma franchise: il vous faut une compagnie.
Gaston rougit.
–Une épouse digne de vous, qui vous donne la félicité que vous méritez.
–Mon pauvre Clément, le bonheur n’est point pour moi.
–Chassez cette idée. Dieu doit une récompense à celui qui a vaillamment combattu.
–Suis-je celui-là? L’affection t’aveugle.
–Moins que votre humilité, mon maître. Croyez-moi, les joies de la famille sont les seules véritables; acceptez-les pour en faire don à une autre.
Le comte s’éloigna pensif, ému, presque ébranlé.
Malgré lui, il interrogea son cœur et fut surpris de sentir s’éveiller un amour ignoré; surpris de voir se dresser devant lui, attrayant, irrésistible un souvenir qu’il croyait effacé. Pour la première fois, il mêla à sa prière le nom d’Ida de Nolf.
Le lendemain, il quittait Volbec, non pour l’Amérique, mais pour la Bretagne, assurant à Constant que là il se souviendrait de ses conseils.
–Que le ciel vous garde et vous inspire! répondit le paysan.
CHAPITRE III
Table des matières
Gaston connaissait le vieux manoir de Nolf, il y était venu, messager de douleur, porter un suprême adieu; adieu tombé des lèvres mourantes d’un inconnu qui, pendant quelques heures, avait été son frère d’armes, lors du combat livré par les soldats de Messieurs de Charette et de la Roberie, dans le village du Chêne.
Ils étaient là cinq cents à peine, mais braves, héroïques!
Gaston se trouva placé près d’un breton. L’inconnu, tout jeune encore, se battait avec intrépidité, le comte éprouvait une profonde sympathie, une frayeur sans cesse renaissante pour cet enfant qui souriait sans souci du danger. Il tirait avec une merveilleuse précision. Presque à chaque coup, il s’écriait joyeusement: «Touché!» Puis, quand une balle sifflait près de son visage, ou effleurait ses vêtements, il soulevait son chapeau d’un geste à la fois noble et mutin.
Mais lorsqu’il entendit sonner la retraite, lorsqu’il vit la petite troupe écrasée, son visage s’assombrit, il regarda Mr de Volbec qui, calme encore, calme toujours, se disposait à s’éloigner.
–Je partirai le dernier: Vive le roi!
Et montant prestement sur un fossé, il épaula son fusil.
Gaston terrifié par cette audace, qui le remplissait d’admiration, se retourna: le Vendéen n’occupait plus le poste qu’il avait choisi; il gisait sur le talus.
Le volontaire normand courut à lui, souleva son corps sanglant pour le charger sur ses épaules. Le mourant ouvrit les yeux et devinant l’intention de son compagnon:
–Merci, dit-il avec effort, merci, Monsieur. Je vais mourir, ici où là-bas, qu’importe? Le faucheur fatigué se couche près de sa faucille et s’endort dans le champ qu’il vient de dépouiller...
Ma journée s’achève; je vais me reposer.
Dressez-moi un peu que je voie le ciel... Veuillez me tourner de ce côté.
Votre compassion m’autorise, Monsieur, à vous demander un service. Au nom de votre père, en mémoire de votre mère, allez vers les miens, vous leur direz que Maurice les attend là-haut. Que l’espoir qui me soutient, les console!.. C’est au fond du Morbihan que demeure la famille que je regrette: le baron de Nolf.
Vous remettrez à ma mère ce trésor qu’elle ma confié. Approchez-le de mes lèvres. A Ida, ma sœur, cette bruyère teinte de mon sang; à mesfrèrs, un tendre souvenir. Dites-leur que j’ai su mourir:...
Adieu, Monsieur, laissez-moi presser votre main. Maintenant, éloignez-vous: il est temps encore. Puisse notre cause triompher!
Maurice de Nolf sourit une dernière fois.
Gaston, après avoir placé dans sa tunique le médaillon et la branche rougie, s’éloigna tristement. La pensée d’un devoir à remplir, ne le quittait plus; il demanda et obtint un congé de quelques jours, afin d’exécuter les suprêmes volontés de celui qu’il appelait son ami.
Il arriva par une nuit d’orage. Le ciel était sombre; la pluie tombait par torrents; à de longs intervalles, un éclair bleuâtre déchirait un coin des nuées noires; le tonnere faisait entendre de sourds murmures pareils aux gémissements d’une douleur contenue. Minuit sonnait au beffroi du village au moment où Gaston posait la main sur le lourd marteau de la porte du manoir. Le bruit du fer frappant sur le fer fit tressaillir le visiteur; il vit le héros du Chêne se dresser devant lui; un tremblement le saisit.
–Qui est là? demanda-t-on de l’intérieur.
–Un soldat du roi, répondit le comte.
La massive porte roula lentement sur ses gonds, ett le serviteur qui avait parlé, pria l’inconnu de le suivre.
Ils traversèrent de longs corridors éclairés seulement par le fallot que portait le domestique. Celui-ci s’arrêta enfin et dit:
––Entrez, Monsieur, mon maître vous attend.
Cette phrase, prononcée par un paysan qui n’en comprenait guère le sens, acheva de troubler Gaston. Il entra, cependant. Un homme, assis dans un large fauteuil, regardait avec angoisse une femme qui couvrait de baisers une jeune fille agenouillée à ses pieds. La présence d’un étranger lui arracha un cri d’effroi. L’inquiétude qui avait réuni la famille se changea en certitude.
–Maurice est mort! s’écria Ida en joignant les mains.
–Edmée m’eut, autrefois, regretté ainsi, pensa le comte. La mère et la fille pleuraient dans les bras l’une de l’autre.
M. de Nolf s’avança vers le visiteur.
–Dites-leur donc que ce n’est pas. que ce malheur. Gaston baissa la tête.
–Alors,... Je comprends... Il est mort!... Lequel de vous ira le remplacer? ajouta-t-il en se tournant vers ses cinq fils, qui se tenaient à l’écart.
–Moi, mon père, répondit un enfant.
—Bien, le roi aura un nouveau défenseur!
Puis, sans essuyer les larmes qui inondaient son visage, il prit Gaston par la main, le conduisit au fauteuil qu’il venait de quitter, se rapprocha de sa femme et de sa fille pour les soutenir par la tendresse, qui débordait dans les paroles qu’il murmurait à voix basse.
Après les premiers épanchements de la douleur, le récit fut demandé à Gaston, il le fit en tremblant. Chaque mot qui blessait le cœur d’Ida le frappait aussi. Il se sentait entraîné vers cette sœur pleurant un frère comme il aurait voulu être pleuré.
Il remit le dépôt qui lui avait été confié, non sans avoir jeté un coup d’œil sur la jeune fille et sur la miniature du médaillon.
Mme de Nolf dit en le recevant:
–Le cher fils n’avait pas besoin de ce portrait pour se rappeler sa mère; mais il m’assurait ne pouvoir vivre sans me voir: la vie étant pour lui dans mon regard, dans mon sourire. Oh! je n’ai pu l’empêcher de mourir!
Elle se tut et pleura en silence.
M. de Volbec présenta à la sœur de Maurice la petite branche déjà desséchée. Ida la porta à ses lèvres; ses larmes se mêlèrent au sang qui se liquefia de nouveau; elle offrit aux baisers de ses frères la précieuse relique du héros, qu’en son âme de chétienne elle se représentait vêtu de la pourpre du martyre.
L’aurore se levait radieuse défiant les nuages errants qui fuyaient; le lierre du castel breton laissait tomber de ses feuilles épaisses de grosses gouttes d’eau qui ressemblaient à des larmes; l’oiseau se taisait dans son nid caché sous l’abri protecteur des murailles; les serviteurs traversaient sans bruit la cour mal pavée: un lugubre silence,–silence de mort!–régnait en ces lieux que Gaston s’apprêtait à quitter.
Il s’entretenait avec le baron. Alain vint à eux, salua l’étranger et s’inclinant devant son père:
–Je pars, dit-il.
Le cœur de M. de Nolf se déchira. Partir pour remplacer Maurice, c’était l’exposer à aller le rejoindre. Le sacrifice se montra dans toute son étendue; le gentilhomme s’émut, mais il ne succomba pas.
–Va, mon fils, répondit-il. Sois digne de ton nom, n’oublie jamais le noble exemple de celui qui t’a précédé dans la vie, dans la gloire.
Le comte refusa: il savait ce dévouement inutile. Le succès n’était pas accordé à de généreux efforts; l’issue de la lutte se faisait pressentir. Il fallait renoncer à combattre, tout en gardant l’espérance; il fallait se résigner en laissant aux soldats de l’avenir le triomphe refusé même à l’héroïsme d’une femme, à l’amour d’une mère.
CHAPITRE IV
Table des matières
Lorsque Gaston s’arrêta pour la seconde fois sur le seuil du manoir morbihannais, une seule pensée l’occupait: Ida. N’avait-elle pas quitté ses parents pour un époux? Allait-il la retrouver?
Il la retrouva, charmante dans sa simple toilette; charmante avec ses longues, tresses blondes pareilles à celles des fées des antiques légendes de la vieille Armorique; charmante avec ses grands yeux timides chastement baissés.
Le premier regard du comte dévoila à Mme de Nolff le secret de son cœur. Elle l’accueillit comme l’ami de Maurice; quand, six semaines plus tard, elle reçut ses adieux, elle le nommait son fils. Ida pleurait encore; mais elle souriait aussi: ce sourire était pour Gaston son heureux mari.
Avide de sa félicité, voulant la savourer sans en rien perdre, il songea à s’enfermer à Volbec afin de jouir librement. Une pensée changea sa résolution. Il voulait une solitude plus profonde, plus complète, il la demanda à la Suisse, ce pays dont la poésie répond à la poésie de l’amour.
Deux ans après, il surprenait à l’improviste Clément Constant. Pendant que la comtesse faisait connaissance avec la fermière et carressait ses enfants, Gaston annonçait à son fidèle serviteur que bientôt il serait père.
Si l’on était heureux au château, on ne le fut pas moins à la ferme. Prudence, qui racontait à tout le monde la visite de la châtelaine, ne tarissait point en éloges; elles faisait répéter à ses bambins ce que la dame leur avait dit, c’était à qui s’en souviendrait le plus exactement; l’aîné montrait sur sa joue la place ou elle l’avait embrassé.
Trois mois plus tard, père, mère, enfants, couraient sur le chemin de l’église pour voir le fils de leur maître, un bel ange qui s’appelait Maurice.
Ida le comtemplait avec tendresse, avec passion; elle ne détournait son regard que pour le reporter sur son mari qui souriait.
–Voyez comme il est joli! répétait-elle en embrassant avec transport le petit visage de chérubin, ô Gaston, sommes-nous heureux!
Heureux, oui, certes!
Pour la Comtesse, cebonheur étaitsi complet, qu’elleoublia le monde, le plaisir, les fêtes. Gaston, Maurice, Volbec, la prière, la charité remplissaient sa vie et la faisaient si pleine, si belle, qu’elle s’effrayait presque du don de Dieu.
Son fils grandissait, lui souriait, lui donnait le nom de mère, ce nom si doux! et venait, tremblant encore, chercher l’abri de ses bras, réclamer ses caresses. Tout s’éclipsait devant sa fierté maternelle, un seul sentiment la surpassait: son amour pour son mari.
Maurice à cinq ans était déjà sérieux et charmant; tour à tour le penseur qui se révèle et le bébé gâté qu’on adore. On devinait qu’un foyer s’allumerait un jour dans cette âme qui ne jetait alors qu’une seule flamme.me. On s’étonnait de de la puissance de cette intelligence, de la force de cette volonté d’enfant qui ne pliaient que devant la raison ou la tendresse. En grandissant, il rappelait cet autre Maurice mort en héros. Il avait ses traits fins; son front haut; ses yeux qui semblaient avoir emprunté leur couleur à l’Océan, ses lèvres minces, souriantes, ironiques, son teint d’un blanc mat; son élégance, sa vivacité, son impétuosité.
Ida, épouvantée de sa violence, soupirait en regardant son mari.
–Pourquoi, pensait-elle, n’a-t-il pas ta douceur?
Elle grondait alors comme une mère sait gronder, et Maurice attendri cachait sa tête dans le sein maternel en promettant de veiller sur lui. Une pensée de foi, une parole d’affection jetée au milieu de sa colère le calmaient soudain. Il s’agenouillait au pied de Dieu ou devant sa mère; peu lui importait. Ils étaient pour lui les objets d’un culte différent, mais qui se confondait; par sa mère il allait à Dieu, par Dieu il vénérait sa mère.
Cet enfant bruyant, qui semait partout la joie, avait la passion de savoir. Il questionnait, cherchait, étudiait. L’histoire surtout le captiva; il apprit à lire dans les récits merveilleux de la vie des saints et dans de vieilles légendes tissées d’or et de pierreries.
Il rêvait au martyre, cette suprême gloire du chrétien, défiantdans sajeune ardeur les bourreaux et les supplices, D’autres fois, songeant aux champs de bataille, il agitait en esprit la vaillante épée portée par ses ancêtres. Alors son front se couvrait d’une vive rougeur; il murmurait les noms illustres de ses héros préférés.
Ida le surprit un matin se regardant dans une glace. Cette occupation, qui entrait peu dans ses habitudes, l’absorbait tellement qu’il ne remarqua pas la comtesse et le plaisir qu’elle prenait à le voir.
Un profond soupir, vrai soupir de soulagement, s’échappa de sa poitrine; il regagna d’un bond, le tabouret sur lequel il avait posé son livre.
–A quoi pensais-tu tout à l’heure? lui demanda Ida. Il rougit, passa ses deux bras autour du cou de sa mère.
–Vite, vite, ordonna-t-elle, ta confession, petit vaniteux. Il dénoua ses doigts, releva le livre et le présentant ouvert:
–Lisez, fit-il simplement.
Mme de Volbec jeta un coup d’œil sur le titre.
–Ah! dit-elle en riant, Duguesclin, une noble et haute compagnie, un vrai Breton, un chrétien.
–Il était laid, très-laid? interrogea l’enfant.
–La beauté vaut-elle la vaillance?
–Oh! non!... et voilà ce que je me disais, Maman. Si je ne suis pas le plus laid du royaume de France, je serai le plus brave.
La Comtesse embrassa le front rayonnant qui quêtait ce baiser; l’orgueil se lisait dans le regard dont elle enveloppa son enfant.
–Le plus brave des Français, le plus dévoué des fils!
Une nouvelle étreinte répondit à ces paroles qui révélaient l’âme ardente, le cœur aimant de Maurice.
Son admiration pour Duguesclin l’entraîna bientôt dans la voie de l’imitation.
Il forma une armée dont il se déclara le chef, gardant pour lui ce qui lui semblait fatigue et danger.
Ses soldats étaient les trois fils de Clément; Désiré, Just, Martial, beaux garçons, souples comme les joncs du marais, gais comme des loriots, qui secondaient déjà leur père dans ses rudes travaux, et qui faisaient le bonheur de Prudence.
Un quatrième enfant augmentait la famille du fermier; une petite fille que ses frères chérissaient et qui répondait au gentil nom de Loïse.
Elle n’était pas seule à trotter dans la grande cuisine de la ferme, à courir sur l’herbe; une mignonne créature l’accompagnait toujours; celle-ci portait des souliers blancs: des robes brodées, des dentelles, des rubans. La petite paysanne avait pour elle mille attentions; elle la faisait asseoir, lui cueillait des pâquerettes, lui apportait ses poupées; elles s’aimaient autant qu’elles se ressemblaient peu.
Loïse était blonde, rose, ses traits irréguliers charmaient ddans leur ensemble; l’autre était pâle; les cheveux bruns, s’échappant de dessous son bonnet, déroulaient leurs anneaux sur ses épaules; ses yeux, bleus comme ceux de la fille de Clément, mais d’une nuance plus foncée, brillaient des reflets d’une joie confiante, ses longs cils ne voilaient jamais son regard; ses mains, admirables de forme, plus encore que ses vêtements, annonçaient son origine:
Voici comment cette fleur délicate avait été transplantée près de la fleur des champs.
Constant venait de déposer entre les bras de sa femme leur enfant régénérée. Heureux et fier, il contemplait cette scène d’intime bonheur, que la comtesse embellissait par sa présence, lorsque le médecin entra, il salua la châtelaine, s’informa de la malade et dit en s’asseyant:
–Voilà une petite fille plus heureuse que celle qui est entrée hier aussi dans la vie.
Les deux femmes l’interrogèrent du regard. Il secoua la tête pour chasser son émotion, et reprit:
–A peine de retour chez moi, je fus appelé près d’une jeune dame de ma connaissance; je redoutais ce moment, En me voyant, elle me tendit la main; je me penchai pour –l’entendre; elle murmura:
–Mon enfant sera orphelin, je le sens. Je vais rejoindre son père... Consolez le général; représentez-lui comme un devoir de vivre pour... Elle ne put achever. Deux heures après un rideau noir était jeté sur le berceau d’une frêle créature. Un vieillard, vieux soldat, pleurait seul dansla chambre, entre.
–Ah! docteur, exclama la comtesse.
–Pardon, Madame, j’aurais dû... mais que voulez-vous? je ne suis point blasé: la douleur me bouleverse. J’aime ce pauvre ange tombé du ciel à l’instant où sa mère y montait.
Il lui faut une nourrice, j’ai pensé à vous, Prudence. Faites-en donc votre seconde fille. Le général de Bonnefoi ne saura comment reconnaître votre dévouement.
–Omonsieur, ce n’est point pour de l’or.
–Je n’ai pas parlé de cela, il me semble; j’aurais craint de vous blesser; je connais vos sentiments, mes amis.
–Vous avez appelé son père!
–Hélas! la chère mignonne n’en a plus; il est parti le premier. Il ne lui reste que son aïeul, ancien officier de l’empire.
Prudence se tourna vers son mari.
–Infortuné vieillard! dit Ida; survivre à toute sa famille! Mon Dieu! que les heureux doivent d’actions de grâces au ciel, de pitié aux malheureux!
–Cette pitié, l’étendez-vous sur l’orpheline?
–Sans doute, oh! sans doute.
–Alors ma cause est gagnée, fit le docteur.
Mme de Volbec se leva, s’approcha de Clément, et posanf sa main blanche sur la main calleuse du paysan:
–Elle n’a pas de mère: murmura-t-elle.
Le fermier regarda celle qui lui parlait et son hésitation s’évanouit.
–Monsieur Imbert, dit-il au médecin, si vous croyez que nous puissions l’aimer assez; si vous pensez que ma femme soit capable de lui donner les soins et la tendresse qui lui manquent, envoyez-la; nous lui ferons un nid de duvet près de celui de notre colombe.
Le lendemain, une calèche s’arrêta dans la cour de la ferme; un vieillard, courbé sous le poids de l’âge et sous le fardeau plus accablant de la douleur, en descendit. Il portait entre ses bras naguère si forts, alors tremblants, une-pâle enfant. Des larmes coulaient des yeux du vieillard. Rien-de plus poignant, sinon les vêtements de deuil qui couvraient la petite fille.
Cet homme était le général de Bonnefoi, un des héros légendaires de la grande armée; il avait passé sur vingt champs de bataille etpar mille épreuves; la dernière brisa sa puissante nature. Sa vie ne tenait plus qu’au souffle de vie de la fille de son fils; son âme qu’à l’âme de cet ange. Il voulait, à tout prix disputer à la mort cette fibre de son cœurbrisé par des séparations multipliées. Il entra, sa haute taille courbée, déposa doucement son cher trésor près de Loïse, puis tombant sur un siège, il se prit à sangloter.
Il pleura longtemps et pria en secret. La prière ramena le calme sur son front découronné; il s’éloigna pour revenir le jour même. Vivre loin de son unique enfant lui étant impossible, il loua une maison fermée depuis longtemps. Deux pièces exiguës composaient son appartement; mais il respirait l’air que respirait sa Yolande, il la voyait à tout instant, il la contemplait à son aise.
Sa chambre avait pour ornements un crucifix et un buste de bronze: son Dieu, son Empereur. Il ne sortait que pour se rendre au Val-Richat. Il y rencontra la comtesse, il la vit embrasser sa petite-fille. Une immense reconnaissance emplit son cœur. Pourtant il n’alla jamais frapper à la porte du château, qui ne se fut pas ouverte pour lui. M. de Volbec ne pouvait oublier la différence que ses opinions, son éducation lui faisaient un devoir d’établir. Et lorsque tout devait rapprocher ces deux hommes également généreux, un rien les séparait.
Le général demeurait attaché à l’idole de sa jeunesse; le comte élevé dans la haine de Napoléon, ne comprenait point ce sentiment et le flétrissait comme une indignité.
Il visita plus rarement ses amis de la ferme. Du reste, l’instruction de son fils l’occupait beaucoup. Il possédait dans Maurice un élève studieux, mais peu docile, toujours prêt au travail et à la résistance. Ida combattait de tout son pouvoir cette disposition.
–Pourquoi, disait-elle, en relevant la tête mutine de son enfant, pourquoi agir ainsi? Est-ce que tu n’aimes pas ton père?
–Moins que vous; mais après, immédiatement après.
–Prouve-le lui.
–Je ne sais comment.
– C’est bien simple: sois obéissant.
–J’obéis.
–Tu te rebelles sans cesse.
–Il me fait trop sentir le joug. Que ne commande-t-il comme vous, ma bien-aimée maman? Vous résister m’est aussi impossible que de lui céder.
–Tu m’as assuré que tu m’aimes; eh bien! je mesurerai ton amour sur ta soumission à ton père.
Maurice soupirait sans rien promettre. Il sortait; arpentait à grands pas les allées du parc; réfléchissait aux sages conseils de sa mère et rentrait, la contrition dans le cœur, le pardon aux lèvres. Il avait souvent à se faire pardonner. Son activité le dévorait, il ne savait comment la satisfaire, puis son goût pour les exercices militaires grandissait avec ses forces. Sa troupe était aguerrie; il possédait un canon, plusieurs fusils ses exploits se comptaient par douzaines. Il accourait les raconter à sa confidente. Lorsqu’elle le voyait entrer, les cheveux ébouriffés, le front couvert de sueur et déchiré par les épines, ennemis avec lesquelles il dédaignait de compter; les joues empourprées; les mains saignantes; les vêtements en lambeaux, elle s’attristait. S’agissait-il d’un haut fait par trop éclatant, elle grondait un peu, pour avoir le droit de le dire à son mari, et prévenir par là une plus verte remontrance.
La suite ininterrompue de ces actions la jetait dans l’embarras.
Chaque jour, nouveau bulletin; c’était une meule de foin brûlée grâce à l’admirable précision du coup d’œil de Maurice, qui, la prenant pour objectif, l’avait bombardée sans merci; le lendemain, une pièce de terre ensemencée lui ayant servi de champ de manœuvre, se trouvait dans un état à exciter les regrets de Constant. Une autre fois, une plainte timide était portée par les palefreniers. Monsieur le vicomte avait ordonné qu’on lui amenât t Half ou Hiolof, beaux chevaux, orgueil de M. de Volbec, et cela pour courir à ses risques et périls à travers haies et buissons, et ramener le superbe animal dans un état à inspirer la pitié.
Son humeur belliqueuse le poussait plus loin encore; il s’oubliait jusqu’à se permettre de pénétrer chez ses voisins d’une façon par trop hardie, et passablement incivile. Les plus souvent visités étaient les religieux de Saint-Bernard, établis comme une garde près du manoir.
Le monastère de Notre-Dame-de-Pitié avait été fondé au XIIe siècle par un guerrier, soucieux d’autre chose que de cette gloire éphémère, qui ne dure qu’un temps fort court, eut-illa durée du monde. Noble souci, étrangement méprisé à notre époque de répugnant matérialisme!
L’ancien Croisé, compagnon de l’illustre Godefroy, se sentant immortel, voulait une immortalité glorieuse, digne couronnement d’une carrière éclatante! Il appela, afin d’en recevoir secours, prières et conseils, un des solitaires de Clairveaux. Il l’établit dans son domaine, se dépouillant de peu pour gagner beaucoup; donnant une obole pour recevoir en éckange laperle fine dont parle l’Évangile.
La famille du religieux s’accrut rapidement. La paix, la sainteté et l’encens parfumèrent ces lieux à demi sauvages qui virent passer humbles, recueillis et partir rayonnants les amants de la solitude.
Le chevalier échangea la cuirasse pour la robe de bure et mourut en léguant ses fils spirituels à ses fils selon la nature. Ceux-ci continuèrent l’œuvre de leur père.
Le castel s’assombrit; le clocher, lui, conserva, comme le témoignage des célestes espérances, un aspect toujours jeune. t l’tré, d, . béni
Les murs qui défendaient l’entrée de ce séjour béni, perdaient leur austérité sous la douce invitation qui décorait la porte principale.
Une Vierge, suave comme une fleur de l’Eden, embellissait le portique dépourvu de tout autre ornement–et lesquels n’eussent pâli devant celui-là?–de l’église blanche, simple comme les âmes qui s’abritaient sous ses voûtes.
Mme de Volbec y venait souvent prier avec son fils, qui éprouvait pour ce sanctuaire une prédilection marquée. Les dalles sur lesquelles il s’agenouillait portaient des noms chers et qui lui parlaient au cœur. Il aimait aussi les bons religieux, très-indulgents à son égard. Quand il n’était que Maurice, tout allait à merveille; mais lorsqu’il devenait capitaine, oubliant le reste, il passait par dessus déférence, convenances, barrières, laissant pour le lendemain l’inévitable fardeau de repentir et de honte.
Comme toute faute doit s’expier, il allait s’accuser, puis revenait moins mécontent de lui et enchanté de l’accueil du Prieur.
La faute ainsi avouée était facile à absoudre. Le général de Bonnefoi, témoin silencieux des évolutions du jeune chef, n’aurait pu s’empêcher de s’écrier: «Le gronder, morbleu! à moins que ce ne soit nécessaire pour l’engager à recommencer!», ,
Inutile invitation!
Ida, avec son inépuisable bonté, possédait seule le secret de contenir la fougue de cette âme et l’infaillible moyen de la diriger vers le bien. Elle parlait à Maurice le langage de la religion. Il l’écoutait à genoux, les mains jointes, semblable à un Ange en extase devant la Reine du Ciel, sans se fatiguer, retenant son souffle: puis, quand la Comtesse s’arrêtait, il cachait son émotion dans les bras maternels.
–Que c’est beau! disait-il. Parlez encore: je voudrais vous entendre toujours. Je me sens un si grand amour pour Dieu lorsque vous prononcez son nom!
CHAPITRE V
Table des matières
L’époque de la première communion approchait; l’âme de la mère et celle de l’enfant se confondaient dans une même pensée, un même désir.
Le comte voyait avec bonheur les dispositions de son fils; il lui savait gré des efforts qu’il tentait pour vaincre sa vivacité, pour se montrer soumis. Une seule chose l’attristait, Ida devina.
–Gaston, dit-elle, permettez-moi de faire une nouvelle invitation,
–Moi! vous permettre!
–Tout ce que je ferai sera donc approuvé?
–Vous le’savez à l’avance, chère amie!
–Alors j’écris.
–A Edmée! Oh! merci.
Et le comte baisant la main de sa femme:
–Viendra-t-elle? demanda-t-il avec crainte.
–Son affection pour vous est un sûr garant.
Elle ne vint pas; une lettre pleine de larmes apporta sa réponse, ses regrets.
M. de Volbec pleura sur cet espoir perdu; mais il cacha cette nouvelle souffrance, afin quepas un nuage neternîtl’éclat de ce jour sans pareil, que pas une ombre de doute n’obscurcît le regard radieux de Maurice.
La famille de Nolf prit part à cette fête; et les bénédictions de l’aïeul s’unirent à celles du père.
L’aurore surprit Ida priant près du lit de son fils. Il était beau dans son sommeil; ses lèvres remuaient par’moments et sa mère crut saisir dans un souffle le nom de Dieu; ses bras croisés sur sa poitrine attestaient l’ardeur de sa prière: ainsi devait être l’archange Raphaël quand son corps reposait près de Tobie et que son âme reprenait sa place, son adoration au pied du trône de l’Eternel,
Maurice s’éveilla, sourit doucement, fitle signe de la croix, et se soulevant quitta son oreiller pour l’épaule de sa mère,
–Je rêvais du ciel, dit-il: et le ciel va commencer pour moi!
C’est bon de vivre; mais c’est meilleur de croire!
–Garde la foi, mon enfant, garde-la. Le bonheur pourra t’échapper, elle ne te quittera que si tu la méprises.
La comtesse écarta les rideaux qui défendaient à l’aurore matinale l’entrée de ce doux nid; un flot de lumière inonda la chambre.
–Quel beau jour! s’écria Maurice.
Il était beau, en effet. Le firmament dépliait son manteau d’azur, le soleil paraissait plus empressé, plus splendide que jamais, des parfums divers s’élevaient comme un encens d’agréable odeur; l’harmonie de la nature dérobait à celle duparadis ses mystérieux accents.
Pendant qu’Ida s’entretenait avec son fils, Prudence, à genoux près du sien, répétait avec lui la prière des humbles.
Just, un des bénis du Seigneur, allait se placer à côté de son maître: de son maître qui l’appelait son ami. Il n’y avait point de tristesse cachée chez les habitants de la ferme, une seule absence les chagrinait un peu: Loïse ne pouvait fêter son frère; car elle avait suivi sa mignonne sœur de la ville. Aurait-elle pu faire autrement? Yolande, qui pleurait, ne se fut point consolée.
Prudence refoula ses sanglots et dit au général:
–Prenez-les toutes deux. Vous meles ramènerez detemps en temps.
Le vieillard promit, et tint parole.
Loïse devenait si polie, si gracieuse, si gentille que ses parents ne regrettaient pas leur sacrifice. Pourtant il parut pénible à la femme de Clément le jour où elle apprit, que M. de Bonnefoi passant la saison au bord de l’Océan, elle devait renoncer à donner pour escorte à Just les Anges qui la nommaient, mère!
Le moment, l’unique moment, d’une félicité qu’on ne retrouvera qu’aux cieux, étant arrivé, Maurice s’agenouilla à la Table Sainte.
Perdu dans l’extase de son amour, il demeurait immobile; son visage, habituellement pâle, empourpré par l’ardente émotion du bonheur, resplendissait. Un lumineux rayon, traversant les vitraux d’une étroite fenêtre ogivale, placée derrière l’autel, lui formait une auréole.
Il resta longtemps les yeux baissés, les mains appuyées sur son cœur dont les battements précipités étaient une action de grâces. Il releva la tête à la voix du prêtre.
–N’oubliez jamais, disait le ministre des faveurs divines, n oubliez jamais le don qui vous a été fait, mes enfants, mes chers enfants, soyez reconnaissants. Songez que les séraphins vous portent envie. Qu’êtes-vous pour mériter cette préférence, pauvres petites créatures infirmes et coupables? Dieu s’est donné à vous: en retour donnez-vous à lui.
Le fils d’Ida regarda l’autel, puis l’image de Marie et murmura:
–Je le jure!
CHAPITRE VI
Table des matières
Le calme remplaçait le bruit et l’agitation, inséparables des fêtes. La famille se retrouvait dans sa douce intimité: intimité d’autant plus précieuse qu’elle allait être rompue pour un temps.
A cette pensée, la comtesse sentait les larmes noyer son regard, elle se détournait de son enfant pour lui dérober sa faiblesse.
D’autres fois, l’appelant des plus doux noms, échos de tendresse, elle le faisait asseoir à ses côtés, lui prenait la tête dans ses mains, le contemplait longuement et l’embrassant avec transport:
–Il faut que je m’accoutume à vivre sans toi, répétait-elle: Je crains que cela me soit impossible.
–Ma présence seule vous manquera, mère chérie, mon cœur restera près de vous.,
Maurice devaitdonc s’éloigne? Son éducation commencée par son père allait être confiée à ces hommes vertueux autant qu’instruits, à ces maîtres qui n’ont point de rivaux. La vie familiale si facile ferait place à la vie du collége. L’indépendance de caractère de Maurice trouvait bien dur cet apprentisage de la vie sociale, mais sa raison lui montrant la nécessité du travail, du devoir, il acceptait sans révolte la nouvelle existence qui s’ouvrait pour lui, il s’y préparait par l’étude. Il s’absentait dans le but de s’accoutumer à la privation de la vue de sa mère, de lui cacher ses larmes. Loin d’elle, il pleurait, près d’elle il parlait joyeusementde son départ, de ses espérances, de ses projets. Il avait erré pendant plusieurs heures dans la campagne ensoleillée; fatigué, il s’arrêta et se coucha sur le gazon. L’ombre invitait au sommeil, le lit était moëlleux il songeait à dormir quand il aperçut un livre oublié, perdu peut-être par un enfant du village.
C’était tout simplement un abregé de l’histoire de France La curiosité lui fit ouvrir le petit volume. Les leçons de chaque jour y étaient indiquées, mais le piteux état de certaines pages prouvait l’indocilité de l’écolier; il avait déchargé sa mauvaise humeur sur les causes involontaires de son ennui, plusieurs de nos rois étaient outrageusement maltraités. Un seul n’avait point été enveloppé dans la haine générale vouée par la paresse à l’étude. Une couronne de laurier ceignait la tête du respecté, et sous sonnom on lisait: le grand! et il s’appelait Napoléon!
–Fantaisie d’enfant! se dit Maurice: Au fait, ce Bonaparte a, ce me semble, remporté de nombreuses victoires. Le grand!... mon père est trop loyal pour rapetisser qui que ce soit, et, certes! ce n’est pas lui qui diminuerait la valeur des héros de la France. Celui-ci est populaire: voyons un peu.
Il s’installa d’une façon commode, se ménageant la facilité de s’endormir à son aise; car il pensait que cette lecture n’aurait d’autre avantage, d’autre mérite que de lui procurer le sommeil désiré. Il lut d’abord avec indifférence; peu à peu il parut prendre plus d’intérêt à la lecture qui finit par le captiver, le passionner. De sombres nuages, des lueurs ardentes se succédaient dans ses yeux; de sourdes exclamations sortaient de ses lèvres. Il portait la main tantôt à son front, tantôt à sa poitrine comme s’il recevait de fortes commotions. L’étincelle jetée par mégarde allumait une incendie. Il ferma le livre, le rouvrit aussitôt, recommença avec une ardeur croissante, fiévreuse les pages déjà parcourues. Un frisson le secouait par instants, il se leva, prit le chemin du château, entra dans le petit salon où se tenait habituellement la comtesse, elle était seule. Il ne remarqua pas le sourire qui l’accueillait, il tomba, plutôt qu’il ne s’assit, sur un siège placé près du fauteuil de sa mère.
–Qu’as-tu? lui demanda-t-elle.
–Ce que j’ai... ce que j’ai.
–Tu m’effraies, parle vite.
–Laissez-moi d’abord vous poser une question: je sais que vous y répondrez en toute franchise. Que pensez-vous de Napoléon?
Elle posa une de ses belles mains blanches sur la bouche de son fils; de l’autre l’attirant, sur son sein, elle le pressa fortement comme si elle eut voulu étouffer dans cette étreinte le nom que Maurice venait de prononcer et l’admiration trop visible qui faisait naître en elle mille frayeurs.
–Mon ami, dit-elle à voix basse, que veux-tu que je te réponde? Juger un homme est difficile: l’action n’étant pas toujours d’accord avec l’intention. Juger un général m’appartient moins encore. Moi, faible femme, ignorante, je ne sais qu’une chose: aux yeux d’une mère, un conquérant n’est jamais grand, puisqu’il a pour piédestal le corps de ceux que nous aimons d’un amour tel que notre bonheur, notre gloire, notre orgueil perdus dans cet amour s’éteignent avec l’objet chéri.
Cependant celui qui vainquit! Europe, étonna le monde, vit les rois à ses genoux ou enchaînés à son char de triomphe, fut certainement illustre. C’est un de ces génies créés par Dieu pour accomplir ses impénétrables desseins, dont le secret échappe à toute recherche humaine. Sorti de la tourmente révolutionnaire, comme l’éclair d’un nuage sombre, il en eut l’éclat, la durée, la destinée; il passa, traçant sur son passage une ligne de feu; marquant, d’une ineffaçable empreinte les sommets des montagnes ébranlées, les tours des monuments dont l’histoire garde les noms, et s’éteignit au milieu de l’Océan, creusant, comme la foudre, son tombeau au pied d’un arbre, sur un roc entr’ouvert.
–Pourquoi mon père.
–N’accuse pas ton père. La fidélité et l’honneur te défendent tout soupçon, qui serait une injure, une faute grave.
Les rois, que vingt générations de tes aïeux avaient servis, étaient exilés, condamnés. Toute vertu, toute noblesse se trouvaient proscrites, enchaînées. L’autel renversé, le trône vide! plus de prêtres pour offrir le sacrifice, plus de princes pour porter le sceptre!... Napoléon, que la gloire courtisait, releva le sanctuaire, redressa le vieux trône. Il rappela le Seigneur. Quel fut le mobile de sa conduite? J’aime à croire que la foi aida son génie, que la politique seule ne le conseilla pas. Mais il oublia ceux qui vivaient sur une terre qui n’était point la patrie; ceux qui mangeaient le pain des étrangers: il s’assit à leur place. Il fit plus, mon fils, il répandit le sang des Bourbons. Depuis lors les fidèles ne virent que le masque sanglant qui s’étendait sur son visage; pour eux toutes les pages de son histoire furent recouvertes d’un voile de deuil; ils ne distinguèrent plus qu’un mot, et ce mot augmentait leurs regrets, leur haine. Un jour l’aigle, sentant son vol entravé, fut obligé de descendre des hauteurs où il planait. Qu’elle terrible chûte! La fortune se montra infidèle, et le vainqueur d’Arcole, d’Eylau, de Wagram, d’Austerlitz, le vaincu de Waterloo, forcé de reconnaître qu’il n’était qu’un homme, mourut d’une mort vulgaire.
–Continuez.
–Je n’ai rien à ajouter, mon enfant.
–C’est beau! C’est beau!
–Ne dis jamais cela devant ton noble père, Maurice. Tu le blesserais dans ses convictions; tu briserais la chaîne que neuf siècles de dévouement ont formée; tu troublerais dans leur repos les pères de ton père et ceux de ta mère; tu...
Et Ida se penchant, acheva dans un baiser.
Maurice leva sur elle ses yeux brillants.
–Encore une recommandation, reprit-elle. Quelles que soient tes idées, ta manière de voir, promets-moi de ne jamais les opposer aux vues de celui que tu peux, que tu dois considérer comme ton modèle: tu ne saurais en avoir de plus parfait. Ne sacrifie pas son amour à la politique: tu le tuerais, il a tant souffert par elle! Cette douleur, la plus grande de sa vie, il la fait taire pour toi, pour ton bonheur. Enfant, n’oublie jamais combien il t’a aimé, combien il t’aime!
Ne sois point homme de parti. Notre France trouve dans ceux-là ses plus dangereux ennemis. Sois un citoyen dévoué jusqu’à l’immolation, regardant au-dessus de tout ce qui est passion ou avantage personnel.
Une dernière caresse rapprocha la mère et le fils.
Maurice jeta le livre; mais il ne put arracher de son esprit l’enthousiasme que sa fougueuse imagination y avait allumé.
Lorsque octobre arriva, avec ses jours nébuleux, ses pluies continuelles, ses vents, qui jettent sur le sol les feuilles jaunies, comme l’infortune arrache du cœur les illu– sions des instants de félicité, la comtesse pleurait dans le salon désert; une femme la consolait; mère, elle comprenait l’amertume de cette première séparation.
Maurice partit; la joie, la vie semblèrent fuir cette splendide demeure. Prudence songeait à son joyeux foyer, à ses trois fils qui, dès le matin, chantaient comme des bouvreuils, et qui, le soir, revenaient animer la maison, réjouir son âme. Désiré, Just, Martial ne seraient point des savants, mais elle les garderait, ils ne la quitteraient pas non plus pour les camps. Ceci, elle l’avait déclaré, et qui la connaissait, savait qu’elle ne reviendrait jamais sur cette détermination.
–Nourrissez vos semblables, leur disait-elle: tant qu’à les tuer, n’y songez point, ce serait me tuer et je veux vivre pour vous voir heureux.
Le comte revint, Ida n’osa plus s’apercevoir de son isolement, s’en plaindre lui eut semblé blessant pour celui qu’elle aimait d’un amour voisin de la vénération. Cependant l’absence de Maurice la faisait cruellement souffrir. Durant les longues soirées d’hiver, elle comptait les heures que la gaieté de son fils chassait, naguères trop rapidement. Des larmes tombaient sur l’ouvrage échappé de ses doigts. Alors Gaston prenait ses mains et les pressant avec tendresse:
–Il nous manque! oh! sans doute: mais l’aimer pour nous serait peu généreux. Que Dieu vous garde à mon cœur dont vous faites les délices, qu’il bénisse notre enfant! Ida dites, à ce prix, ne.pouvons-nous nous résigner?
Le ciel réalisa ce vœu, et quatre ans après Maurice rentrait sous le toit paternel joyeux des succès dont tout autre eut été certainement très-fier. Il déposa ses couronnes sur les genoux de sa mère en répétant, comme autrefois, d’un ton débordant de tendresse:
–Je vous aime!
Mme de Volbec regarda son mari, des larmes brillèrent dans leurs yeux; tous deux eurent une même pensée; tous deux furent assaillis par un secret effroi. Toute jouissance terrestre est-elle donc mêlée d’inquiétude? La coupe que presse nos lèvres ne contient-elle qu’une liqueur amère?
Pour le jeune homme, il entrait, non, il se précipitait dans la vie sans crainte, sans trouble. Plusieurs voies s’ouvraient devant lui, elles lui semblaient larges, faciles, trop larges, trop faciles. Il avait conscience de la double force intellectuelle et physique dont il était doué.
User sa jeunesse dans une lâche oisiveté, lui paraissait déshonorant; jouir des plaisirs qui lui étaient offerts, révoltait également cette nature d’élite. Il lui fallait plus que le repos, plus que les plaisirs, il lui fallait se dévouer; il entendait le dévouement dans l’entière acception du mot. Beaucoup parlent de cette obligation: beaucoup en font le sujet de théories superbes parla forme, qu’ils ne songent pas du tout à mettre en pratique.
Il est tel docteur qui répand à profusion de ces pompeuses maximes et qui se garderait bien d’y donner autre chose qu’une attention spéculative. Charmer, étonner, et par là attirer l’admiration; mais c’est assez! Etaler, à grand renfort de phrases sonnantes, un vain luxe de sentimentalité, absolument comme une coquette fait montre des fausses pierreries destinées à cacher les trop visibles traces de la vieillesse ou de la laideur; se parader dans des vêtements recouverts de clinquant, et masquer ainsi une pauvreté réelle, c’est souvent le but de ces beaux diseurs, qui se décorent du titre de philosophes oubliant un peu trop qu’ils insultent à la sagesse, et se rendent ridicules, méprisables.
Se dévouer n’est point aisé; car, enfin, le dévouement est vertu, et la vertu suppose un effort continuel, persévérant. Qui ne sait très-bien que la nature humaine répugne à toute contrainte; qu’elle hait le joug, fut-il léger, fut-il même celui de son choix?
Maurice, peu philosophe dans le sens mal entendu du mot, était profondément chrétien, par cela capable d’une action louable, disons davantage, d’un grand sacrifice. Le beau, le bien le fascinaient. Il ne se dérobait pas à cet empire; il se livrait à l’admiration comme le marin abandonne sa barque au courant qui la pousse vers la plage. Admirer! noble faculté, besoin de toute créature qui n’a point mêlé de poison à l’eau vive, qui lui fut donnée pour étancher son inextinguible soif de perfection!
L’âme du fils d’Ida, reflet éclatant de la lumière pure et humble qui avait été son foyer, possédait plus que d’autres le goût, la passion, le culte de la beauté, de la vérité. Il retrouvait ses idoles dans les affections qui remplissaient son cœur: son Dieu, sa patrie, sa famille.
Au milieu d’un enivrant bonheur, il ne s’assoupissait pas; tenu en éveil par l’ardeur de ses désirs, il cherchait àréunir, non ces amours qui n’en font qu’un, mais les moyens rêvés, poursuivis de les servir d’une manière digne, de se dévouer d’une façon complète.
Lorsqu’il sortit de l’indécision, ce qui ne fut pas long: son caractère ne connaissant nullement ces compromis que la paresse et la lâcheté signent entre elles; il se trouva face à face avec un nouveau et redoutable ennemi auquel il n’avait pas songé. Il éprouva un sentiment impossible à rendre: frayeur, trouble, inquiétude, c’était cela et plus encore. I courba la tête en se roidissant comme un lutteur qui veut terrasser un rival aussi fort que lui.
Il attendit, n’osant parler; la chose présentait tant de difficultés! Pour la première fois, il ne recourut point à sa mère; il s’en éloigna quoiqu’il eut pu jurer l’aimer plus que jamais.
Les jours s’enchaînaient trop uniformes au gré de Maurice.
Les repas, les causeries, la lecture des journaux, les visites reçues ou rendues, une dissertation de Constant sur l’agriculture, tout cela, avouons-le, n’était guère capable de captiver l’hôte de Volbec, qui commençait à trouver que, si sa cage était dorée, elle n’en avait pas moins les inconvénients communs à toutes les cages. L’air et l’espace ne lui manquaient point, pourtant son âme se trouvait à l’étroit, elle se dilatait à peine sous les caresses de la comtesse. Il lui fallait... A cette pensée, il cachait son front dans ses mains, afin de voiler les fugitives rougeurs qui l’empourpraient, et les larmes qui s’échappaient malgré lui.
Ida n’en vit jamais les traces; cependant elle devina une partie de la vérité. Elle se garda bien d’interroger; mais elle redoubla de tendresse, forgeant de son amour l’arme qui lui assurait la victoire.
Le triomphe se faisait attendre; la guerre se prolongeait; il était difficile de prévoir la fin des hostilités; la situation s’aggravait. Le vicomte, fatigué d’une lutte beaucoup plus longue que sa patience, revint soudainement aux mauvaises habitudes de son enfance: il s’abandonna à de fréquents emportements. La présence de son père ne lui fut plus agréable, il arriva à vivre d’une façon quasi sauvage.
La comtesse, en le voyant étendu pâle, affaissé sur un divan, sentait une indicible angoisse s’emparer d’elle. Son fils souffrait, et il ne lui demandait pas, sinon la guérison, au moins du soulagement! Elle pensa que Maurice jeune, remuant, trouvait monotome une société sérieuse; elle se rappelait son adolescence passée dans l’humble salon du manoir de Nolf; elle revoyait son frère aîné si empressé, si séduisant; Alain si franchement gai; Olivier, doux, pieux comme un jeune saint et dont la présence apportait la paix.
–Pauvre enfant unique! soupirait-elle.
Maurice, après avoir soutenu contre son père une utopie, qu’il n’adoptait pour sienne que par besoin de résistance, sortit las, mécontent, et ordonna de lui amener son cheval. Une course folle lui paraissait une charmante diversion.
–Après tout, se disait-il, si je ne suis libre ni de penser, ni d’agir, j’ai le droit de risquer ma vie.
Les rênes enroulées autour de son bras; l’air calme, à peu près résigné, il quitta le château.
Sylphe devait s’étonner, si l’étonnement fait partie de l’instinct animal, de la douceur inaccoutumée de son maître qui, souvent, lui imposait les effets de son humeur chagrine.
Tant que Maurice fut en vue du château, il marcha tranquillement, se contentant, en guise de distraction, de soulever, du bout de ses bottines, des tourbillons de poussière, mais quand il fut certain qu’il échappait à l’œil maternel qu’il sentait rivé sur lui, il changea d’attitude. Il secoua la tête, comme pour chasser une pensée importune, rejeta en arrière les touffes de ses beaux cheveux blonds dont le désordre trahissait celui des idées qui se choquaient dans son cerveau: sa colère concentrée éclatait. Sylphe s’en aperçut immédiatement, et comme s’il entrait dans les vues de son maître, il partit au galop.
La fièvre qui brûlait les veines du jeune homme grandissait. Au lieu d’éprouver du soulagement, il sentait un malaise général s’emparer de lui. Cette course vertigineuse au travers des champs déserts, par une chaleur tropicale ajoutait encore aux tortures que son impitoyable imagination lui infligeait. Il en vint à formuler une interminable série de plaintes.
Sylphe courait toujours; une sueur abondante ternissait l’éclat de sa robe grise et luisante; il respirait bruyamment, si bruyamment, qu’il s’attira l’épithète de vieille locomotive. A la vérité, , il ne parut guère sensible à cette aménité, et continua à courir comme un élément. Peu à peu il ralentit sa marche, prit le côté ombragé de la route, et instinctivement ramena son maître vers le point de départ.
Maurice, dont les idées commençaient non à s’éclaircir– car il faisait plus noir dans son esprit que dans une forêt par une nuit sombre–mais à prendre un autre cours, cherchait un adoucissement quelconque.
Sa conscience droite, inexorable, n’entendait nullement pactiser; elle s’élevait et parlait si haut, que devant ce juge, il se tut. Se disculper, ou l’essayer eut été mentir; il préféra entendre le réquisitoire terrible et l’arrêt qui le menaçaient. Coupable, et non convaincu, il amassait griefs sur griefs afin de se donner au moins la satisfaction des circonstances atténuantes. Il aurait bien voulu pouvoir se dire:–Pauvre victime! et pas du tout, il entendait sans cesse au fond de son âme un bruit qui se traduisait en sons articulés:–Coupable! répétait la voix mystérieuse.
La chaleur ne diminuait pas; l’atmosphère, au contraire, s’alourdissait; des nuages de plomb surchargeaient l’horizon; l’orage s’annonçait; le vicomte inspecta les quatre points cardinaux, interrogea sa montre.
–Cinq heures, le dîner à six; j’ai le temps, conclua-t-il..
Il suivait une route étroite, ardue, les hauts murs du parc contre lesquels le soleil dardait ses brûlants rayons, ressemblaient aux parois d’une fournaise ardente; au dessus, des arbres élevaient leurs cimes verdoyantes.
–On doit être mieux derrière ces murailles que dans cet étouffoir, pensa le jeune homme; mais le moyen d’y pénétrer? Fort jolie l’invention qui donne à ce délicieux coin l’aspect d’un pénitencier! Je préfère une haie: c’est gai, d’abord, puis cela se franchit aisément: un peu d’adresse suffit.
On se croirait sur le gril de St-Laurent. Je n’ai jamais eu beaucoup d’attrait pour ce genre de martyre: le subir ne me va pas. Voici le saut de loup... Tiens! tiens!...
Si brave qu’il fût, si disposé qu’il se trouvât à courir les chances d’un accident, qui en apportant la douleur à son père, serait pour lui une vengeance, il se troubla.
–Bah! reprit-il, autant me casser le cou, que d’attraper une insolation qui ferait de moi un fou. Allons! Sylphe, gare à tes jambes, un peu de vigueur. Prends ton élan et tâche d’aborder de l’autre côté: sinon, tant pis pour moi! tant pis pour toi!
Sylphe, ramené en arrière par un vigoureux mouvement de recul, fit entendre un hennissement sifflant et s’élança.
Maurice laboura de deux coups de cravache les flancs de l’animal, qui, sous l’empire de la force qui le maîtrisait, bondit en avant.
Le vicomte ferma lesyeux. Un cri, poussé près de l’endroit où il venait de tomber d’une manière si imprévue, l’obligea à les rouvrir.
Il porta la main à son front, l’appuya sur ses tempes; une pensée subite lui rendit sa lucidité,
–Ce cri, dit-il, ce cri plein d’angoisse, c’est ma mère qui l’a poussé!
Il mit pied à terre, et, abandonnant le cheval dont les jarrets pliaient, il courut vers un buisson de rosiers.
En y pénétrant, il glissa sur les genoux, et devint aussi pâle que la comtesse.
–Méchant enfant! dit-elle en attirant la tête chérie sur son sein, méchant enfant! que tu me fais de mal! Yeux-tu donc me tuer?
–Ma mère! ma mère! répétait Maurice hors de lui.
–Si je t’avais vu rouler là, au fond de ce trou, crois-tu que j’aurais pu vivre un instant, un seul instant? Ah! Maurice tu es léger, si tu n’es ingrat, mauvais is!
Ce reproche amena une vive rougeur au front du jeune homme: il baissa les yeux et ne vit pas Ida pâlir davantage, mais il sentit la main, qu’il tenait dans les siennes, se glacer sous sa brûlante étreinte. Pris de peur, il voulut courir chercher du secours. Mme de Volbec le retint.
–Reste, murmura-t-elle, reste, je n’ai besoin que de ta présence. Ce moment de souffrance n’est pas le premier que j’endure à cause de toi. Depuis longtemps, sans le savoir, sans le vouloir, tu es mon bourreau.
Rachète cette faute involontaire, mon fils. Ne suis-je pas ta meilleure amie! Pourquoi m’as-tu fermé ton âme! Pourquoi ne me laisses-tu plus lire dans ce livre dont toutes les pages étaient, pour moi, une source de joie? Dis ce qui t’attriste, ou plutôt, approche je te le dirai moi-même. Tu ne te trouves pas heureux.
Une larme s’échappa des yeux du vicomte.
–Mon pauvre enfant, reprit Ida en essuyant d’un baiser les paupières humides de Maurice, je ne t’adresse aucun reproche; ton inexpérience t’absout. Tu ne peux apprécier ton bonheur. Le trésor possédé perd son prix; le trésor envié est seul estimé à sa juste valeur.
–Mon cœur ne souhaite rien, rien je vous le jure.
–Un jour viendra où je lui permettrai le désir; maintenant, il me semble que notre amour devrait te suffire.
–Oma mère! maintenant! toujours!
–Tu voudrais une existence plus active?
–C’est cela. Je ne suis point né pour être un gentilhomme campagnard, pour courir après le gibier ou les nouvelles; dormir douze heures, en passer quatre à table; tuer le reste de la journée par la lecture d’un journal insupportable comme un printemps sans soleil, et par celle de ces traités d’horticulture assommants comme l’ennui qu’ils apportent: je ne puis m’y résigner.
–C’était si facile à dire!
–Non... Non! ce n’est pas tout: je ne saurais parler davantage.
–A ta mère?
–Ma mère est la comtesse de Volbec.
–Ce titre serait-il un obstacle à la confiance?
–Il l’est, du moins, à mon bonheur.
Ces paroles, prononcées d’un ton plein d’amertume, pénétrèrent dans le cœur d’Ida comme la pointe aiguë d’un poignard.
–Pardonnez-moi, douce maman, reprit le jeune homme avec effort. Je vous ai blessée, je n’agrandirai pas votre blessure. Regardez-moi, souriez-moi, tout sera oublié?
–Voici ce que tu n’oses ajouter: je voudrais être soldat.
–Qu’y a-t-il d’étonnant puisque la France est ma patrie? Mon cœur à vous; mon bras à elle. ô mon rêve! mon beau rêve!
Est-ce ma faute si Dieu m’a fait naître français? Est-ce ma faute si le sang qui coule dans mes veines est le sang des Yolbec et des Nolff? Je n’ai choisi ni mon pays, ni ma famille; mais je ne puis délaisser l’un, outrager l’autre.
–On peut servir sa patrie, illustrer son nom sans entrer dans l’armée.
–Ma place est là, je le crois aussi fermement que je crois à votre tendresse.
J’ai voulu immoler cette croyance à mon devoir, je n’ai pu y parvenir.
Vous le savez: enfant, j’aimais déjà cette carrière, la seule qui me paraisse digne de moi. Vous avez combattu ce penchant, vous, par votre constante bonté; mon père par des s évères leçons. Vous eussiez vaincu, si la victoire eût été possible, si une volonté inébranlable n’eût soutenu la mienne. C’est ce que certainnes gens nomment la destinée, ce que j’appelle, moi, la vocation.
En parlant ainsi, Maurice s’était levé: il se tenait debout devant sa mère, qui l’écoutait avec émotion.
–Je sais, continua-t-il, que... Comment vous dire cela?... Ille faut pourtant!... Je sais que mon père a voué un culte au passé... Ce passé,... je le respecte, mais j’admire le présent. Je ferais, certainement, un appui de mon épée, au lys de la royauté; mais, pourquoi ne m’armerais-je pas pour défendre l’aigle?
Que m’importe l’emblème; je ne vois que la France! Et je graverais volontiers, sans croire forfaire à l’honneur, ce mot célèbre: Pour...
–Inutile de le répéter: ce serait te répéter toi-même.
Une mère est indulgente. Dieu nous à créées pour la miséricorde, pour le sacrifice. Te voir, t’entendre, te posséder est mon bonheur; cependant, seule j’y renoncerais; je ne te retiendrais pas; je pleurerais loin de toi; je dévorerais mes larmes, pour que tu sois complétement heureux. Mais avant toi, plus que toi, j’aime celui qui est l’ami, le conseiller, le compagnon de ma vie; mes serments d’épouse l’emportent sur ma tendresse de mère. C’est pourquoi, Maurice, tout en te plaignant, je te conjure de donner à ton avenir un autre but, à tes désirs un autre direction.
Le vicomte laissa tomber ses deux bras le long de son corps.
–Je comptais sur vous, soupira-t-il.
–Que Dieu m’inspire! répondit Ida en joignant les mains avec prière. Retournons au château: il est tard et nous aurons à nous excuser.
Elle se soutenait à peine; ses forces menaçaient de l’abandonner, elle souriait cependant pour tromper Maurice, qui s’adressait, en son for intérieur, les plus véhéments reproches.
En passant près du saut-de-loup, Ida s’arrêta, et, s’appuyant sur l’épaule de son fils, elle mesura d’un regard voilé la profondeur béante du fossé.
Le bruit des pas du comte la tira de sa douloureuse rêverie: elle posa un doigt sur ses lèvres.
–Il fait si bon ici, dit Gaston en les rejoignant, que je comprends facilement que vous ayez oublié l’heure du dîner. Notre Vatel se désespère, et je crains qu’il nous prive du rôti, sous le spécieux prétexte d’un retard, dont il aura soin de charger vos consciences.
–Mais qui a le mérite de nous procurer beaucoup d’appétit. N’est-ce pas, Maurice?
A la voix de sa mère, le jeune homme sortit d’un massif où il était allé chercher Sylphe.
–Le remords est un pain dur! répondit-il. Mon père, continua-t-il en s’avançant humblement, tantôt j’ai été oublieux, stupide, méchant. Votre indulgence seule, peut égaler et surpasser ma faute. Veuillez la faire disparaître sous votre pardon.
–Encore un de vos miracles, Ida. Je vous pardonne, mon fils.
–Oh! je serai digne de tant de bonté! s’écria celui-ci avec un accent qui fit tressailler de joie la comtesse.
Il tint parole et redevint soumis, empressé, respectueux; il apporta dans le salon ses livres, amis des jours difficiles; il lisait sans ennui; prenait part à ces causeries pleines de charme et d’abandon, où l’esprit français montre sa grâce inimitable, ses resources infinies. Il était lui-même un agréable causeur, mettant dans la conversation, la piquante vivacité de son imagination et l’aimable ignorance de ses dix-, sept ans. Mais il lui arrivait parfois de s’arrêter soudain, de ne pas achever le sourire ébauché, de terminer par un soupir laphrase commencée gaiement. Ilregardaitalors, àladérobée, si son impression avait été remarquée par Mme de Volbec. Oui, toujours; car comment tromper les yeux d’une mère?
Elle pensait aussitôt à la confidence; elle entendait ces mots qui lui semblaient un reproche: «Moi, qui comptais sur vous!».
Une circonstance favorisa ses désirs. Le fils d’un ami intime du comte entrait à l’École polytechnique; elle le savait par Maurice: mais elle attendit que Gaston lui en parlât: ce qui ne pouvait manquer d’avoir lieu.
Il le lui annonça, en effet, simplement, sans blâme, sans indignation.
–Que pense Mr. de Viesville de la détermination de Gontran? demanda-t-elle.
–Que voulez-vous, ma chère amie! il se résigne. Il sait bien que les enfants ne sont pas du temps de leurs parents; car le temps va si vite, les événements changent si souvent la face des choses! C’est lamentable; et je plains ceux qui vivent à notre époque.
–Vous les trouvez malheureux, mais non coupables de ne point avoir votre foi politique?
–Sans doute. Je les plains comme je plaindrais le marin dont la barque serait placée entre un récif et un courant, La lumière d’un phare pouvait le guider, on l’a éteinte. Est-ce sa faute? Votre jeune génération n’a pas connu l’antique royauté que nous avons servie; elle n’a appris l’histoire que d’après une Clio courtisane, et complaisante; elle applaudit à ses victoires de Magenta et de Solférino, que je considère comme des désastres. Demandez à Maurice.
Ida rougit et ne répondit rien.
–Je lui sais gré, de sa courageuse résistance, reprit le Comte. Il n’a jamais avoué à personne, à moins qu’à vous, le sujet d’une tristesse qui n’est pas de son âge. Je m’accuse de la souffrance inavouée qui mine cette organisation créee pour le mouvement; je m’effraie en songeant que je lui serai une cause de chute. L’inaction, le plaisir sont de redoutables ennemis pour une nature telle que la sienne. De mesquines passions n’auront jamais de prise sur son âme; mais il saurait commettre une de ces fautes qui font de la vie une expiation ou une torture. Il pourrait jeter son cœur dans un amour indigne. Tout, plutôt que ce malheur!
Maurice rentrait; son père lui adressa quelques questions concernant son ami.
–Vous trouvez Gontran très-heureux?
–Sans doute, puisqu’il devient le défenseur de sa patrie.
–Vous enviez son sort, n’est-il point vrai?
Maurice baissa les yeux.
–Eh bien?
–Je suis très... très... satisfait.
–Je ne le pensais pas.
–Mes deux anges gardiens me l’ont assuré.
–Et vous l’avez cru.
–Il ne m’ont jamais trompé.
M. de Volbec se tourna vers sa femme et dit en souriant:
–Je suis un piètre juge d’instruction; je conduis fort mal mon interrogatoire. Maurice, en vrai Normand, ne se compromet guère. Je tiens, cependant, à éclaircir les points obscurs; je vous charge de cette affaire, Ida: veuillez la continuer.
La comtesse attira près d’elle son fils interdit, flottant entre l’espoir et la colère.
–Voyons, commença-t-elle, ne fais pas du récalcitrant, surtout ne cherche pas à subtiliser: ce serait facile, mais peu généreux.
Approche et prends un air moins contrit, moins contraint.
Maurice poussa un tabouret aux pieds de sa mère et s’assit avec résignation.
–Gaston, reprit la châtelaine, je dois d’abord vous demander pardon d’un secret que je vous ai tu; s’il eut été le mien, j’aurais parlé.
Le trahir, même par confiance, par affection pour vous eut été manquer à mes obligations, vous déplaire doublement, je le croyais alors. Aujourd’hui la crainte disparaît, l’autre obstacle cède aussi.
Le jeune homme se leva brusquement et fut pour dire: C’est inutile!–Le regard maternel qu’il rencontra encourageant, rayonnant, retint cette parole sur ses lèvres agitées.
–Un soir, un soir à jamais inoubliable! Maurice me fit un aveu;
–Arrêtez! arrêtez!
–Cela passe les bornes! depuis quand impose-t-on silence à son avocat? Il me dit qu’au fond de son cœur germait un désir; mais qu’il l’étoufferait sous un autre sentiment. Le désir sacrifié est celui qui a fait de notre nom le nom d’une longue suite de héros.
–Assez, assez, interrompit Gaston. Je comprends et je remercie Maurice de son dévouement, mais je n’accepte point ce que vous avez appelé un sacrifice. Mon fils, soyez brave; en un mot, soyez Français et aimez-nous toujours!
Maurice, suffoqué par la joie, se jeta dans les bras de son père;-celui-ci, moitié grave, moitié souriant, répétait, tout en tentant, bien faiblement, de se soustraire à cette étreinte:
–Ah! les enfants! les enfants!
CHAPITRE VII
Table des matières
Quelques semaines plus tard, Mad. de Volbec suivait seule le sentier ombragé qui menait à l’église du monastère. L’adieu ayant brisé son cœur, elle se hâtait d’aller demander secours et consolation à la Vierge mère, à celle qui a connu toutes les félicités, toutes les douleurs d’une maternité glorieuse. puisée par ses larmes, Ida s’endormit, la tête appuyée contre la pierre de l’autel, il lui sembla qu’elle reposait sur un roc battu par les vagues d’une mer agitée. Deux barques s’éloignaient. En vain elle tendait des bras impuissants; en vain elle appelait: les voiles blanches, disparaissaient; le vent qui soufflait de l’est, chassait des nuées sombres éclairées par d’étranges lueurs, pareilles à des traînées de poudre enflammée, il tourmentait les frèles embarcations que soulevaient les flots courroucés, capricieux, et les jeta toutes deux sur la plage, d’où elles s’étaient si promptement éloignées.
Réveillée en sursaut, la Comtesse chercha et l’Océan, et les vagues, et Gaston, et Maurice; tout avait disparu. Elle se tourna vers l’image de Marie en disant:
–Etoile des mers, guidez-les, conduisez-les, réunissez-les: que le même port soit leur abri ici-bas et là-haut:
Maurice était parti; parti pour longtemps. Il lui fallait, comme à l’oiseau, l’immensité; le nid lui paraissait trop étroit; il voulait l’espace, la liberté; mais le chasseur et le piège, le plomb qui tue, le filet qni retient captif?..
–L’heureux élève de l’Ecole de S... portait gaiement, avec orgueil, son uniforme et ses espérances. Rien ne le rebutait, rien ne le décourageait: il était bien là où il devait être.
Deux ans se passèrent. Dieu sait si les jours s’enchaînèrent lentement au gré des habitants de Volbec; s’ils passèrent avec rapidité pour le jeune homme, qui reçut, un beau matin, la nomination de sous-lieutenant au8e de cuirassiers.
Il arriva en Normandie. Son court séjour au cher manoir fut une fête: fête de cœur préférable à toute autre. Ida sentit éclore sous les mille baisers de son fils, une pensée attristante, elle la repoussa d’abord, mais, au moment du départ, elle dit d’un ton solennel en désignant les cieux:
–Adieu, mon bien-aimé, adieu!
–Non, non, au revoir, à bientôt, cria le Vicomte.
Beaucoup blâment la vie du régiment. Maurice aurait médit s’il en eût ainsi parlé. Il sut tirer profit de la situation, d’ailleurs exceptionnelle, où le plaçaient son mérite, son titre, sa grâce extérieure. Il était ce qu’on appelle un brillant officier, fort estimé de ses chefs à cause de ses talents, très-recherché pour ses qualités d’homme du monde, respecté de ses subalternes, ce qui s’explique par le respect qu’il professait pour lui-même, pour l’honneur, pour la vertu.
Il fit de nombreuses connaissances, mais il eut le bon esprit de n’avoir qu’un petit nombre d’amis, encore les choisit-il avec soin. Il ouvrit, aux uns sa bourse, aux autres son cœur. Il marqua sa place au cercle des officiers et l’occupa rarement; ces réunions ne le charmaient point; il avait de plus nobles aspirations que celles du plaisir: il savait prier et secourir. En devenant soldat, il resta chrétien. La basilique silencieuse, pleine d’ombre et de mystère, l’attirait invinciblement; près de Dieu il lui semblait n’être pas séparé de sa mère. La charité conservait aussi sur lui une irrésistible puissance. Il visitait des mansardes, des réduits où la souffrance et la misère avaient élu domicile. Il s’appliquait à soulager les douleurs du corps, à guérir les maux de l’âme: ignorance, indifférence: se heurtantincessamment contre des obstacles qui eussent découragé les professeurs d’une philanthropie trop vantée. Cette conduite lui attira quantité de sarcasmes et de railleries; il en fut inondé.
Seulement, assurait-il, tout cela ressemblait à ces grêlons qui glissent sur les vêtements sans les mouiller.
Peu à peu, l’estime se faufila parmi les moqueurs, les insulteurs, l’admiration même y parut et imposa silence. Le Vicomte, qui n’avait point courbé la tête au fort de la bourrasque, accueillit le calme avec le même sang-froid. La lâcheté, le respect humain ne pouvaient rien sur son âme noble et forte, il marchait droit devant lui sans broncher, sans prendre garde aux pierres qui ensanglantaient ses pieds, sans s’arrêter aux difficultés toujours renaissantes. Les médiocres, il en est beaucoup! incapables de le comprendre, le gratifiaient d’une pitié qui l’eut révolté s’il ne l’eut méprisée; les hommes de valeur l’admiraient.
–Il est trop sage: disaient les fous.
Trop sage parce qu’il ne prostituait point son âme; trop sage parce qu’il ne ternissait pas l’éclat d’un nom glo-, rieux; trop sage parcequ’il refusait de traîner son cœur et son intelligence dans les égouts infects du vice et de la corruption: Trop sage parce qu’il méprisait hautement tout ce qui est méprisable: Peu lui importaient, du reste, ces divers jugements, il ne s’en montrait ni moins franchement gai, ni moins aimable. Son colonel l’aimait comme s’il eut été son fils; le général avait de lui la plus grande estime; il dit un jour, en le désignant à plusieurs officiers:
–Messieurs, le sous-lieutenant de Volbec sera un héros de la trempe de Bayard.
Ses soldats l’idolâtraient; il avait sans cesse pour eux une bonne parole ou un secours; sa fortune le mettait à même de s’abandonner à sa générosité; il donnait avec grâce: le bienfait accepté se changeait pour lui en un service reçu. Il commandait avec autorité, mais sans cette morgue offensante qui dénote un esprit étroit, un caractère tracassier, aussi lui obéissait-on avec promptitude, ce qui se doit; avec empressement, ce qui est plus rare. Il comptait, sans le savoir, de nombreux admirateurs parmi les hommes de sa compagnie. Un, surtout, poussaitcette admiration jusqu’aux limites du possible. Ce militaire, le plus silencieux des humains, était un Alsacien; sa taille vraiment remarquable attirait l’attention; son regard, le timide sourire qui ent’rouvrait ses lèvres épaisses, plaidaient en sa faveur. Il ne pouvait passer pour ennuyeux; tant qu’à être amusant il n’y visait certainement pas. Pris parla conscription, il lui fallut, contre son gré, endosser l’uniforme, marcher au pas, manier un fusil, faire l’exercice, brosser un cheval: autant d’occupations nouvelles et peu séduisantes, à son avis du moins.
Il ne maudit pas le sort et tâcha de se résigner. La pensée de Dieu, le souvenir de son père le soutenaient. Il songeait à son village, placé près de la frontière; aux vertes forêts, aux bords du Rhin, ce fleuve poétique. Un soir il voulut par ler, un éclat de rire lui coupa la parole; son accent causait cette hilarité. Il en fut blessé et ne prit plus jamais part aux conversations de la chambrée. Il souffrit beaucoup de cet isolement. Son cœur, qui brûlait sous la glace, se dessécha. Replié sur lui-même, il ne vécut que de la vie brusquement interrompue.
On le raillait de ce mutisme; les loustics composèrent quelques phrases dont ils dénaturèrent l’orthographe, déjà passablement outragée, pour les lui rendre intelligibles, prétendaient-ils. Une d’entre elles commençait ainsi: Le chéant. Cette spirituelle facétie leur devint funeste. Maurice, en passant dans les rangs, entendit ce mot: il en demanda l’explication.
Elle lui fut fournie avec l’intention évidente de l’attirer dans le parti des rieurs: il en fut autrement. Il fronça les sourcils d’une manière peu rassurante, et déclara d’un ton qui n’admettait ni réplique, ni illusions qu’il n’entendait point que l’on se permît de donner de sobriquets à qui que ce soit; que le même drapeau et le même devoir en les rassemblant, devaient consacrer la fraternité qui unit les fils d’une commune patrie.
Il parla longtemps avec feu, sans beaucoup plus de profit que saint Jean-Baptiste lorsqu’il prêchait dans le désert. Les réprimandés se courbèrent, Franz Netzler redressa sa haute taille: sa poitrine se dilatait malgré la tunique qui l’étreignait.
Cette protection qui lui était accordée sans qu’il l’eût sollicitée, le remplissait de reconnaissance. Il n’osa le dire; il n’osa même lever sur son supérieur ses yeux humides; mais il s’attacha à lui. Un sentiment, mélange de respect et d’affection, en débordant dans son cœur le rafraîchit doucement, comme la rosée rend à la fleur à demi fanée ses vives couleurs et son parfum.
S’il eut tenté, chose facile, d’aborder le vicomte, de lui parler, il se fut trouvé le plus heureux des mortels; sa timidité le retint; il demeura à l’écart, moins taciturne, moins triste, répondant au nom de Léchéant.
Maurice venait d’être promu au garde de lieutenant. Il avait une chance endiablée, assuraient les anciens, qui, cependant, hâtons-nous de leur faire justice, rendaient hommage au fils de Gaston et n’eurent garde de refuser le banquet qu’il leur offrit à cette occasion. Franz, un des premiers instruits de l’événement, se plaça sur le passage de Maurice pour le saluer. Il porta la main à son bonnet de police et resta dans cette attitude longtemps, longtemps; jusqu’à ce que le lieutenant eut disparu à l’angle de la rue, puis il poussa la porte de l’écurie, jeta un dernier regard dans la cour et entra.
Une pénible agitation remplaçait sa lenteur ordinaire, il agissait sous la force de l’habitude, sans conscience de ses actions; ses traits exprimaient une angoisse profonde.
La joie avait fait place non à la douleur; mais au pressentiment, avant-coureur de cette terrible ennemie du genre humain. Pauvre Franz!
Une troupe joyeuse s’avançait. Au milieu des officiers qui la composaient, Maurice se distinguait par sa tenue parfaite, et sa gaîté élégante.
Netzler, immobile contre un mur, tourna vers eux ses yeux sans regard.
–Par ma foi! remarqua un des arrivants, voilà un gaillard qui a l’air de poser pour quiconque voudrait représenter l’étonnement.
–Dis l’hébètement, répondit un maigre et fluet blondin en frappant du bout de son sabre le talon de sa botte.
Le vicomte se retourna, son cœur s’émut; il passa vivement entre ceux qui venaient de parler.
–Volbec, huit jours de salle de police, cria celui qui, le premier, avait aperçu l’Alsacien.
–Pour lui apprendre à déshonorer l’uniforme par des grimaces, sans excuses, ajouta le second, qui tenait à montrer son esprit, dans le but de dissiper les doutes qui devaient s’élever à ce sujet.
Un haussement d’épaules fut la seule réponse à cette plaisanterie de mauvais goût.
–Eh bien, Camarade, interrogea Maurice, en adoucissant sa voix, qu’avez-vous?
Le soldat, d’un geste automatique tendit, une feuille de papier à son supérieur; mais pas un son ne sortit de sa gorge; sa bouche ouverte se contracta.
Maurice, saisi de pitié, jeta un coup d’œil sur le contenu de la lettre, et prenant avec vivacité les mains noires de cirage, du cuirassier, dans ses mains aristocratiques:
–Mon ami, du courage! Puisse la part que je prends à votre douleur en diminuer l’amertume.
Netzler, cet homme courageux, pleurait comme un enfant; il pleurait en appelant son père: son père mort sans qu’il ait pu l’embrasser!
Le vicomte regardait avec compassion celui qui souffrait. De temps en temps, il harsardait une cordiale, une chrétienne parole. Alors Franz tressaillait et courbait la tête avec résignation.
Deux groupes s’étaient formés dans la cour. La curiosité ne faisait pas taire la bonne humeur des officiers: des éclats de rire arrivaient aux oreilles du lieutenant; il surprenait son nom mêlé à des réflexions désobligeantes. Le sang lui montait au front, la colère l’assaillait par instants, sans toutefois le détourner de sa mission. L’autre groupe se composait de plusieurs soldats. Un d’eux avait dit:
–Il a reçu de mauvaises nouvelles du pays.
C’était assez pour inquiéter ces braves gens, pour lesquels le foyer absent est une source de douleur et de crainte. Ils n’osaient approcher, par respect pour leur chef, et se rangèrent afin de livrer passage à Maurice, qui s’avançait en soutenant la démarche chancelante de Netzler.
Il était beau, en ce moment, et s’il eut été donné à Ida de le voir accomplissant simplement un acte de touchante charité, qu’elle joie, quel orgueil auraient doublé sa joie et son orgueil de mère!
–Place et respect à la douleur! dit-il en écartant du geste les officiers qui se rapprochaient.
–Messieurs, continua-t-il en attachant sur eux son regard ferme et profond, qui de vous n’a un père? Qui de vous ne porte dans son cœur et pareil à un lumineux flambeau, l’amour filial? Au nom de cet amour, inclinez-vous devant ce brave garçon, et n’ajoutez pas à ses regrets par une gaîté hors de propos, qui pourrait bien finir par me déplaire.
–Parfait! cria une voix qui ne trouva pas d’écho.
Le pauvre soldat se cramponna au bras qui lui servait d’appui; mais cette faiblesse fut courte, il se redressa en murmurant:
–Merci, mon lieutenant.
–Il est trop tôt de me remercier, répondit Maurice.
Il conduisit Franz dans sa chambre: l’installa chez lui de la meilleure grâce du monde, et prétextant une affaire urgente, laissa l’infortuné à la solitude, le premier et le plus impérieux besoin de ceux qui souffrent.
De cet instant et pour toujours, l’Alsacien s’attacha au fils de Gaston. Le métier perdit pour lui ses rigueurs, ses ennuis; il ne songea plus à l’époque, qu’il avait si ardemment souhaitée, et lorsque Maurice lui dit:
–Le temps de votre service est passé.
Il répondit avec vivacité.
–Le vôtre ne l’est pas; mon officier.
–J’ai juré à la France de la servir jusqu’à la mort, jusqu’à l’impuissance, vous allez regagner votre village.
–Non, mon lieutenant, quoique ce ne soit point pour vous contredire: vous restez, je reste.
–Vous pouvez être un citoyen utile, servir votre patrie ce dont je n’exempte personne, sans demeurer ici.
Une vive rougeur s’étendit sur les joues du cuirassier.
–J’avais cru, blabutia-t-il...
–Que je vous comprenais; ce qui est vrai.
–Alors, mon lieutenant,-sans vous interroger, pourquoi me dire toutes ces choses?
–Oh! ne m’enlevez pas mon plaisir, plus que cela, oui, plus que cela! Je ne sais rendre ma pensée; mais je sais me souvenir. Près de vous, je suis content comme un homme qui a encore une famille; là bas, à Morsbronn, je n’ai plus de parents. Sept années d’absence ont fait de moi un étranger. Ici, ailleurs, partout où vous serez je ne me trouverai pas seul. Quand je pleurais mon père, qui m’a consolé? Vous mavez offert la parole et la sympathie qui sauvent, ne me pressez plus de vous quitter.
Maurice tendit la main au soldat.
–Prenez-la, mon ami, j’honore le dévouement.
Netzler la pressa avec ivresse, et s’éloigna en répétant:
–Il reste, je reste. Ses derniers mots ont dissipé mes derniers regrets.
Il n’en éprouva pas; mais il fut affligé du brusque départ du vicomte, qui partit un matin, sans l’avertir.
Pauvre jeune homme! Affaissé dans le coin d’un wagon, il suivait d’un œil atone les colonnes de fumée que lançait la locomotive, ou, se penchant à la portière, répétait avec désespoir.
–Arriverai-je? Arriverai-je? La reverrai-je?
Ida agonisante faisait aussi la même question.
Elle n’avait que peu d’heures à vivre, et l’impitoyable mort voulait lui ravir une suprême consolation.
Le trépas étendait sa pâleur sur le visage de la malade; ses yeux, où la foi remplaçait la vie, se fixaient, tour à tour, sur le Christ et sur Gaston, elle interrogeait aussi la porte fermée.
Que ne s’ouvrait-elle?
–Il viendra, disait le comte qui comprenait ce muet appel; il vous rattachera à la terre. Vous ne pourrez nous quitter, quand nous serons deux à vous retenir.
–Vous seul suffiriez, cher Gaston, si la volonté divine ne devait s’accomplir. Qu’elle soit faite!... La. résignation est l’unique remède au grand mal de la séparation. Cette séparation n’aura qu’un temps, bien court, et la réunion durera éternellement. Ce sera assez; mais pas trop pour qui a aimé comme nous nous sommes aimés.
Ida s’interrompit. M. de Volbec, que les sanglots suffoquaient, se détourna pour cacher sa douleur.
–Mon fidèle, mon meilleur ami, reprit la mourante, je veux vous remercier du bonheur dont vous m’avez comblée. Par vous, avec vous, j’ai été la plus fortunée des femmes. Souvent je me suis demandé s’il était possible et permis de jouir d’une semblable félicité. Vous avez su dérober au Paradis quelques-unes de ses joies pour m’en fair don... et... je vous quitte!
Mon bien-aimé, soumettez-vous: regardez au délà de tout ce qui est terrestre: l’aigle contemple le soleil, le chrétien doit s’élever plus haut encore. Songez aussi à notre enfant, ô Gaston! aimez-le désormais pour nous deux.
Mme de Volbec crut que son cœur déchiré allait cesser de battre; elle chercha son crucifix.
–Mon Dieu! soupira-t-elle, mon Dieu; avec vous, il n’est pas de sacrifices qui ne se puissent consentir!
Le comte, penché sur elle, essuyait la sueur qui souillait ses tempes. Un instant de plus, et c’était fini.
Un cri retentit sur le seuil de la chambre attristée, et Maurice vint tomber à genoux près du lit: il cacha son front dans les couvertures. Sa présence ranima la comtesse; elle eut voulu vivre encore pour le préparer, le consoler; elle ne pouvait que le bénir! Elle attira sur sa poitrine la tête de son fils, la main de son mari, l’image de son Dieu, puis les réunissant dans une même et dernière pensée, elle murmura:
–Je vous aime!
Ses paupières demeurèrent immobiles sur ses prunelles à jamais éteintes; ses bras glissèrent sur le rebord de la couche funèbre.
Gaston se plaça près de son fils, et pieusement, accomplit un pénible devoir.
–Maurice, dit-il enfin, Maurice, sans toi, je la prierais de m’emmener! Rapprochons-nous et prions!
Un son rauque lui répondit. Le jeune homme, effrayant dans sa douleur, se jeta sur le cadavre de sa mère. Il l’appelait, l’embrassait, lui adressait des reproches; tendre, impérieux, suppliant, emporté.
–Elle vivra! répétait-il en soulevant le corps sans mouvement. Que dis-je? Elle vit! Morte! C’est impossible! qui peut m’avoir ainsi trompé? Mère, mère aimée, vous ne voudriez pas me quitter? Sans vous que deviendrais-je? Venez, lisez dans mon âme. Il lui faut un ange pour la garder, pour la préserver. Si vous l’abandonnez, elle se perdra. Vous êtes son étoile; sans votre lumière, elle ne saurait éviter les écueils qui bordent son Océan. Oh! je ne veux pas! non, je ne veux pas que l’on vous enlève de mes bras! Je suis fort: fort contre les hommes, et j’espère, contre le ciel... Mère, je saurai le vaincre par mes prières: l’amour triomphe du cœur de Dieu, et je vous chéris!
Longtemps il parla; longtemps il lutta refusant de prêter l’oreille au’langage de la raison. Il fallut détacher ses mains des mains glacées qu’il pressait; l’arracher du lit où il se cramponnait avec frénésie, l’entraîner dans un appartement isolé.
Seul, il s’abandonna à la colère; peu à peu, cependant, il se calma et lorsque le prieur, appelé par le comte, entra pour consoler l’infortuné, il le trouva debout, appuyé contre les lambris dorés, contemplant une photographie. A la vue du solitaire, il la glissa dans sesvêtements etfitunpas pour s’éloigner.
–Pourquoi me fuir, Monsieur le vicomte? demanda d’une voix douce l’austère religieux. Je suis l’ami de ceux qui souffrent, et vous allez souffrir, car vous n’avez plus de mère: elle est morte.
–Morte, répéta Maurice, et une expression de douloureux effroi contracta ses traits.
–Oui, et je prends à témoin de la vérité de mes paroles les pleurs de votre père.
Le jeune homme regarda dans la direction que le trappiste lui indiquait. Il recula d’abord, puis’ s’élançant vers le comte.
–Morte? interrogea-t-il.
–En vous bénissant, mon fils, et en nous recommandant de nous aimer.
Le soldat baissa la tête; écouta docilementles recommandations et les conseils; demandant, comme une faveur, derevoir une dernière fois la morte chérie.
Il demeura au chevet de la couche, , la taille courbée, les mains jointes, refoulant ses plaintes, mais ne trouvant point de larmes. Il n’en versa pas non plus sur la tombe qui lui ravissait, gardienne inexorable, celle, qui pendant vingt et un ans, avait été son amie, sa protectrice, son guide.
Tout était fini! les cœurs seuls, en montant aux cieux par une voie, connue des chrétiens, pouvaient vivre de la vie brisée.
Ainsi pensait M. de Volbec en se retrouvant dans le salon, naguère si radieusement éclairé par le sourire d’Ida, si sombre, si triste maintenant.
De nombreux amis se pressaient autour de Gaston, ou s’approchant de Maurice, tentaient de lui offrir quelques consolations.
Parmi les visiteurs qui entrèrent dans cette maison désolée se trouvait un grand et beau vieillard, il marcha droit au châtelain.
–Monsieur, dit-il, je suis venu, car je ne sais pas oublier, et je dois beaucoup, beaucoup à celle que vous pleurez.
Et comme Gaston le regardait avec étonnement.
–Beaucoup! reprit-il d’une voix où tremblaitune émotion eontenue; sous les baisers de Mme la comtesse, Yolande, ma chère petite fille, a pu croire qu’elle n’était plus orpheline. Ce sont ses regrets et ses larmes que je suis chargé d’apporter.
Maurice tressaillit: il envoya un merci, une bénédiction à cette enfant, qui se souvenait de la douceur des caresses qui lui avaient été prodiguées, à lui, avec tant d’abondance et dont il était privé pour toujours.
Il laissa retomber sa tête brûlante sur ses deux mains gantées de noir; tout s’effaça de son esprit; une nuit profonde répandit ses ténèbres autour de lui: il cessa de se souvenir. Il demeura longtemps perdu, abîmé dans cet anéantissement. Lorsque son père toucha doucement une de ses épaules, il se redressa avec peine.
–Oh! implora-t-il, ne me rappelez pas à la vie!
–Mauricece! Maurice!
–Je croyais mourir; et je me sentais consolé.
–Mon cher enfant, cette épreuve est rude! Pensez-vous qu’elle le sait pour vous plus que pour moi? Vous êtes jeune, vous devez espérer. Moi, que puis-je, que dois-je attendre? Si vous ne me consolez, si vous ne trouvez dans votre force, dans l’ardeur de votre âme le moyen de ranimer ma faiblesse; si le cœur de mon fils me fait défaut au moment où le mien se brise, où la félicité me fuit, ou vingt-cinq années de bonheur sont anéanties: que vais-je devenir? Ne laissez pas le désespoir vous égarer, mon enfant, sa voie n’estpoint celle que vous indiqua...
Et le comte demeura sans pouvoir articuler le nom qu’un sanglot arrêtait sur ses lèvres.
–Aimez-moi, Maurice, ou je meurs!
A ce cri, à cette prière, le fils d’Ida comprit le tort de sa conduite; un remords s’éveilla au fond de sa conscience; son amour pour son père grandit soudain; il se leva; une teinte légère ranima son. visage blanc comme le linceul qui voilait la face desamère; il pritlamain de M. de Volbecetl’appuyant sur sa poitrine, il dit d’un ton pénétré:
–Mon père!
Ils s’assirent l’un près de l’autre, et demeurèrent silencieux, se pressant plus étroitement à chaque soupir qui leur échappait.
Ce coup déchirant pour Gaston, fut affreux pour Maurice. Il ne s’était point mis en garde contre l’adversité.
Lorsque tout nous sourit, que le ciel n’a pour nous que des faveurs, semble-t-il que l’épreuve doive nous atteindre? Nous nous faisons, ou du moins nous croyons nous construire un inexpugnable asile; bercés par des joies réelles, plus souvent par de décevantes illusions, nous nous endormons dans notre sécurité. L’oiseau qui bâtit son nid dans les hauts arbres, n’est-il pas plus exposé que l’humble passereau, qui cache son abri sous l’épine du buisson, ou dans le lierre qui s’attache à la chaumière de l’indigent? L’orage brisera la cîme altière du roi des forêts et respectera le timide arbrisseau. Ne cherchons de paix que dans l’abandon qui change le chrétien éprouvé en fils soumis, résigné. Refugions-nous à l’ombre de la croix, nous trouverons là un protecteur, un modèle. Le regard attaché sur le Christ, nous saurons mieux souffrir, nous comprendrons la souffrance, et cette divine messagère nous dévoilera les mystères qui fortifient, qui réjouissent; elle détachera nos pieds du sol étranger pour nous entraîner vers la vraie patrie, dont la mort, autre ennemie devenue une sœur, nous ouvrira les portes.
Est-il rien de désolant comme l’union de la douleur et de la jeunesse? Un torrent impétueux descend des sommets d’une haute montagne; il se précipite dans une vallée fertile et fleurie; il la ravage, creuse des abîmes là ou brillaient les charmes du printemps, les richesses d’une végétation généreuse et le regard n’ose plus se reposer sur ces lieux dévastés. Ainsi l’existence si radieuse de Maurice se trouva subitement changée: la route verdoyante et facile qu’il suivait disparut sous les eaux de la tribulation. Il se voyait malheureux dans le présent, et, ce qui ne surprendra pas ceux qui ont souffert, malheureux dans l’avenir.
Il regagna son régiment, après avoir en vain supplié son père de venir se fixer près de lui.
Une tombe est un lien puissant. Gaston, qui ne pouvait plus vivre pour sa compagne, voulait au moins vivre près d’elle, il aimait à prier sur le marbre que réchauffaient ses baisers et ses larmes. Le caveau sépulcral devint le lieu de sa retraite; ses désirs soulevaient, à l’avance, la pierre qui devait s’écarter pour lui livrer passage. L’amour paternel suspendait parfois l’ardeur de ce désir.
Volbec emprunta à son maître sa tristesse douce, calme; rien ne fut changé: la porte demeura ouverte à l’amitié et à l’infortune Le comte ne franchissait le seuil de son manoir que pour Dieu, les pauvres et les habitants de la ferme, ce legs de la foi, de la charité, de la bonté d’Ida. Les lettres de son fils ajoutaient à ses regrets le poids si lourd de l’inquiétude.
Le temps n’apportait aucun soulagement à Maurice; il vivait isolé, emplissant ses heures par un travail fiévreux, ou de longues, de poignantes rêveries. Il était difficile de consoler cette tristesse fière et profonde. Puis, n’est-ce pas une vérité trop connue: la bienveillance humaine a des bornes, la compassion se fatigue bientôt.
On offrit au. vicomte quelques consolations, à l’aide de phrases banales pour la plupart; mais voyant qu’il s’obstinait, on s’éloigna.
Netzler, qui ne se souvenait plus de la peine que lui avait causée le prompt départ de son lieutenant, se rapprocha timidement; il multiplia ses soins, ses attentions, se trouvant récompensé par un signe de tête, un regard. Le matin, le soir, à toute heure il était là, disposé à obéir. Si son service l’appelait, il accourait, exécutait avec promptitude et sans bruit les ordres donnés. L’isolement auquel se condamnait le jeune officier l’effrayait beaucoup. Il le suivait de loin dans ses courses solitaires; se cachant au détour d’un chemin, derrière un arbre, au coin d’une rue, épiant le réveil de la vie dans l’âme du fils d’Ida, cherchant à deviner les impressions de cette nature impressionnable jusqu’à l’excès.
Si clairvoyant que fût son dévouement, il ne découvrait rien, il voyait son bienfaiteur passer préocupé, non distrait; plus triste, plus abattu que lors qu’il paraissait en public.
–Comme il aimait sa mère! pensait Franz en le considérant. Je voudrais lui en parler; sûrement cela lui ferait du bien; mais que dire?
–Et il se taisait, craigant de ne pas trouver un langage en rapport avec celle dont il n’osait prononcer le nom, et la douleur qu’il souhaitait adoucir.
CHAPITRE VIII
Table des matières
Depuis la mort de la comtesse, Maurice ne pouvait, sans souffrir, songer à ce Volbec tant aimé naguère. Il éprouvait un indicible ’besoin de revoir ces lieux pleins de souvenirs et une sorte de frayeur l’en éloignait. Il y vint, cependant mais sans vouloir s’y arrêter; courant des bras de son père à la tombe d’Ida et repartant aussitôt, laissant à l’un l’assurance de son amour, à l’autre le témoignage de ses regrets.
Le troisième anniversaire du jour de deuil le rappela au vieux foyer, il arriva accompagné de Franz, qu’il amenait plutôt à titre de compagnon de route que comme domestique. ! Les premiers moments se passèrent dans les épanchements d’une joie troublée, presque douloureuse. Le lendemain, Maurice fit une course dans les environs; les arbres, les collines, les prairies lui parlaient; les fleurs lui envoyaient leurs parfums comme un salut de bienvenue; le vent, qui rafraîchissait son front éclairci, lui apportait des espérances.
Quelquefois la tristesse lui montait au cœur, mais elle disparaissait comme les nuages qui, la nuit, s’étendent, que l’aurore dissipe. La pensée de sa mère se plaçait immédiatement après celle de Dieu, et du ciel sortaient deux voix, qui, toutes deux lui ordonnaient d’être heureux. Pouvait-il résister à cet ordre et aux séductions de la nature?
Il rentra rajeuni sous le toit qui avait connu sa joyeuse enfance.
Le comte fut ému, comme le sont ceux qui voient un mi racle s’accomplir; il prolongea bien avant dans la nui la causerie dont le cœur de son fils faisait les frais. Tout er l’écoutant, il interrogeait du regard un portrait de femme il lui semblait que la chère image s’animait et souriait.
–Je suis heureux, ce soir, dit-il; et je crois qu’une félicité nouvelle s’ajoute pour Ida aux félicités du Paradis!
Maurice pressa la main de son père et baisa le bois dore du cadre.
Il s’éveilla de grand matin; s’habilla à la hâte; ouvrit la fenêtre qui donnait sur la terrase et sortit. Il marchait len tement, respirant avec ivresse les senteurs de l’Aube; écoutant la cloche du monastère avec un plaisir pareil à celu que l’on éprouve lorsqu’on entend des accents amis; ou s’ar rêtant pour saisir les notes suaves que lançait une fauvette et les couplets d’un cantique que chantait une petite paysanne.
Le comte vintle rejoindre, empressé qu’il était de reprendre l’entretien trop vite interrompu à son gré. Il passa sor bras droit sous le bras de son fils,
–Y-a-t-il du nouveau dans le pays? demanda Maurice, qui apercevait le toit de chaume de la ferme.
–Au Val-Richat, des choses très-graves et fort heureuses.
–Ah! Vraiment! interrompit le vicomte d’un ton plein d’une affectueuse curiosité.
–Désiré se marie.
Le jeune homme fit un mouvement, mais il ne questionna pas son père qui continua:
––Il épouse Césarine Cavignon, fille sage, bonne et riche: c’est un excellent mariage. Le brave garçon est enchanté; Clément ne se connaît plus; Prudence va, vient comme si elle n’avait que trente ans. Elle a fait un horrible carnage dans la basse-cour. Il y aura, paraît-il, de belles noces. A ce propos, j’ai une requête à vous présenter. Vous devinez, je suppose?
–Moi?. Nullement, mon père.
–Si j’étais le monstre de la fable, vous seriez dévoré.
Maurice mordilla ses moustaches. M. de Volbec reprit:
–Si Constant se trouvait à ma place, il vous répondrait par une citation; car il ne parle guère autrement, et j’ai bien peur que pour épithalame il adresse à sa bru quelques-unes les maximes, dues à la sagesse des nations. Je vous dirai simplement que nos amis vous ont invité de cette fête de famille, et que je vous engage à satisfaire leurs désirs.
–Une fête! murmura le jeune homme, mais, enfin, je porte le deuil. Voyez plutôt! et il désigna le crêpe qui entourait son bras.
–Ce deuil!... Pensez-vous que je vous conseillerais ce qui, étant un oubli, deviendrait un outrage? Me croyez-vous moins que vous fidèle au culte du souvenirr? C’est moi, cependant, qui vous prie de donner à nos fermiers cette satisfaction, qui eut été une joie pour votre mère, la souveraine de ce petit royaume, où elle régnait par ses charmes, où elle vivra éternellement par ses bontés, ses bienfaits. Allez me remplacer, mon cher enfant, vous êtes ambitieux de toutes sortes de gloires: la conquête des cœurs, n’en déplaise à Bellone, est la plus douce. Elle vous sera si facile!
–Quand aura lieu cette... cette cérémonie?
—Demain.
–Vous avez promis pour moi?
–Je n’ai point l’habitude d’engager la parole de qui que ce soit.
Vous êtes mon fils, et non mon esclave: vous agirez comme bon vous semblera.
Maurice ne répliqua pas; il lui fallait vaincre sa colère, et il était disposé à un de ces mauvais mouvements qu’il combattait avec énergie. Il marcha donc silencieusement pendant cinq minutes, tournant entre ses doigts le crêpe qu’il venait de dénouer. Il dit en le plaçant dans sa tunique,
––Mon père, vous obéir m’est doux; vous plaire, agréable. Je ferai ce que vous souhaitez.
Franz fut chargé des préparatifs de la toilette; il brossa, astiqua avec autant de soin que s’il s’était agi d’une revue. Tout en se livrant à son occupation, il répétait aux serviteurs que la nouveauté attirait:
–Vous verrez qu’il est beau dans sa grande tenue! Quand il passe, le général sourit, et les dames s’arrêtent pour le regarder. C’est un fier cuirassier, malgré qu’il ait la taille plus fine que celle d’une demoiselle. Il faudrale voir demain.
Le lendemain, assaut de curieux aux fenêtres de la cuisine, lorsque le vicomte, en brillant uniforme, traversa la cour du château pour se rendre à la ferme.
Netzler accourut afin de jouir du triomphe de son lieutenant, et de recueillir les exclamations admiratives qui se succédaient sans interruption. Maurice marchait comme u homme qui compte ses pas, ou comme un enfant contrari que l’obéissance désole.
Il allait, pourtant, vers des amis dont le bonheur, dan toute autre disposition, lui eut semblé le sien. Il devait re trouver là des visages connus, des visages souvent évoqué dans ces moments où l’âme, bercée par des songes enchan teurs, s’endort dans une ivresse aussi délicieuse que l lueurs de l’aurore matinale.
Le fils d’Ida ne pensait plus ainsi, son indépendance d caractère assombrissait ce qui eut dû lui paraître rayonnanl Tout en suivant un sentier fleuri, il adressait in petto de reproches à son père; entassant raisons sur raisons pour s persuader que sondevoir, en ce cas, étaitde se révolter, de r sister et non de se soumettre.
S’il s’était donné la peine de réfléchir, ou de regarder magnifique spectacle que la campagne lui offrait; ses idée auraient pris un autre cours; il se fut trouvé subitement transfiguré. Il redoutait ce changement; car il évitait ave soin d’interroger sa conscience et la nature; il boutonnai ses gants!
Quoi qu’il marchât aussi lentement que possible, il s trouva près de la ferme avant d’être parvenu à rétablir l’or dre chez lui.
Des voix nombreuses, des éclats de rire le rappelèrentt la réalité: il inspecta sa toilette et entra.
Des voitures de toutes sortes, depuis le léger Tilbury jusqu’à la lourde charrette, occupaient le fond de la cour, Les invités, en vestes de droguet ou en redingotes, se promenaient, attendant le dîner que l’odeur qui s’échappail par la porte de la cuisine, faisait désirer malgré soi. La branche, l’indispensable branche d’oranger paraît les boutonnières. Le marié courait de l’un à l’autre, parlant à celui-ci, à celui-là, rentrant pour réclamer un sourire, un mot de sa jeune femme.
Les serviteurs endimanchés se tenaient derrière la haie du jardin, cachant soigneusement les vieux fusils dont il étaient armés, et qu’ils déchargaient chaque fois que Césarine paraissait sur le seuil. Attendait-on Maurice? Oui, sans doute, car Prudence avait mis un couvert de plus qu’il n’en fallait d’après le calcul de Désiré.
Ce dernier poussa un cri en apercevant son maître, et le plaisir fit rougir toutes les paysannes.
Le vicomte alla droit à Gésarine, la salua avec courtoisie, lui adressa un compliment qui faisait honneur à son esprit. Tout en débitant des phrases polies, il regardait dans le fond de la salle, et son regard semblait rivé sur l’objet qui le captivait.
Une belle jeune fille, vêtue avec une élégante simplicité, consolait une petite campagnarde que la fusillade effrayait. Absorbée par son occupation, elle ne remarquait point le nouveau venu qui ne voyait plus qu’elle.
En vérité: c’était une créature bien ravissante que cette Yolande aux grands yeux bleus, carressants et purs, à la bouche rieuse, aux mouvements gracieux: il y avait en elle de l’ange et de l’enfant. Ses cheveux, relevés sur les tempes, couvraient son front de boucles mutines, et déroulaient leurs anneaux sur ses épaules. La tunique de sa robe de mousseline de l’Inde, drapée sur les côtés par des’ nœuds de ruban rose, retombait en plis souples.
Elle arrêtait du bout de ses doigts terminés par des ongles transparents, les larmes qui coulaient sur la figure de l’effarouchée; en lui prouvant qu’avoir peur est un mal inutile, que le danger n’existait pas. Peine perdue: Victoire continuait à pleurer.
Maurice, qui aurait voulu que la belle étrangère l’honorât de son attention, s’impatientait intérieurement.
–Cette noiraude, pensait-il, finira-t-elle bientôt ses simagrées?
C’est ce que demanda tout haut, mais en termes plus convenables, M. de Bonnefoi qui rentrait.
–Oui, oui, répondit Yolande; car nous sommes raisonnables.
Et posant la petite fille àterre, elle se leva pour se rapprocher de son aïeul; un sanglot la retint.
Afin de consoler plus efficacement que par des parole s, elle dénoua son écharpe moirée et en fit une ceinture à Victoire, qui, transportée de joie, courut près de la mariée pour se faire admirer.
–Omademoselle, dit à Yolande la blonde Loïse, que vous êtes bonne!
–Tais-toi! si on te croyait!...
Quelqu’un crut en effet.
La table était dressée dans une grange; les murailles disparaissaient sous des tentures de toile filée par Prudence; de longues traînes de lierre formaient de bizarres dessins. M. de Volbec avait envoyé la vaisselle et l’argenterie, des bouteilles de vin, enveloppées d’une poussière grise qui attestait leur grand âge, sortaient de son caveau.
Le vicomte placé à la gauche de Césarine, se trouva en face d’Yolande. Victoire, ne voulant pas se séparer de sa consolatrice, s’assit résolument près d’elle. L’usage de la cuiller ne lui était pas étranger; elle mangea sa soupe tant bien que mal, mais la fourchette lui paraissant d’un.emploi difficile elle eut recours à un moyen plus simple. Le pouce etl’index de sa main droite se recourbèrent, etun service actif s’établit de son assiette à sa bouche. Peu à peu, elle s’enhardit au point de commettre quantité de méfaits, et des plus graves, jugeait Maurice, furieux du communisme de Victoire, qui, sans façon aucune, prenait ce qui lui convenait, se servait à sa fantaisie, et cela au dépens de Mlle de Bonnefoi, qui, avec une grâce charmante, cachaitde son mieux les inconvénients d’un tel voisinage. Jamais le vicomte n’avait employé un si grand nombre de ces adjectifs qui désignent autre chose que des qualités; plusieurs fois il fut sur le point d’adresser une réprimande à la coupable.
Il eut été tolérant si la petite fille du général se fut moins occupée de Victoire, un peu plus de lui. Quel plaisir trouvait-elle donc à répondre à de sottes questions qu’elle ne comprenait pas? Pourquoi ses yeux, doux comme une pensée du ciel, s’adoucissaient-ils encore en se fixant sur cette laide créature?
Si le fils d’Ida eut pu lire dans l’âme d’Yolande, il aurait compris.
–Elle n’a pas de mère, se disait l’orpheline.
Cette raison suffisait pour emplir son cœur de tendresse, de compassion et pour l’entraîner vers ce petit cœur incompris, comprimé.
Lorsque les premières exigences de la faim furent apaisées, la conversation s’établit entre voisins d’abord, puis bientôt devint générale.
Le paysan curieux et réservé questionne adroitement, mais évite de répondre. Le vieux soldat, franc comme son épée, détestait ce système et attaquait de front. Il adressa la parole à Césarine, ensuite se redressant, il interpella directement le lieutenant. Il l’interrogea sur une haute question, agitée en ce moment au corps législatif et fort discutée partout ailleurs. La politique! impossible de lui fermer la porte; elle se glisse comme un serpent frappant de son dard, empoisonnant de son venin. Ennemie de la paix aussi bien dans la famille que dans la société, elle fomente des divisions, jusque dans l’intelligence; arme la main droite et la dirige contre lagauche; sème l’opposition, ivraie qui étouffe le bon grrain, dans les champs de la concorde; fait aussi aisément d’un sage un insensé que d’un peuple libre un troupeau d’esclaves: elle change, transforme et bouleverse.
Ni M. de Bonnefoi, ni Maurice de Volbec n’étaient d’habiles diplomates; la foi n’a, du reste nul besoin de raisonnements, et leurs convictions, inébranlables comme le roc, ne cherchaient point d’appui. Le passé se montrait éclatant au vieillard; le présent séduisait le jeune homme, qui, par un effort de courage, ne se l’était encore jamais avoué. Aussi fut-il surpris de son éloquence et terrifié d’apprendre de lui-même qu’il était ce qu’on appelle un impérialiste, ou un bonapartiste, ce! qui se ressemble fort.
En l’entendant, Clément parut troublé; le sénateur approuva; Yolande sourit; il est vrai, que tout en souriant, elle regardait, à l’autre bout de la table; mais Maurice n’en fut pas moins transporté.
Un accident vint interrompre. ces discussions, qui n’amusaient que médiocrement la partie féminine de la réunion. Victoire, dans un élan de satisfaction occasionné par la vue d’une pyramide de meringues, posa ses cinq doigts graisseux sur la manche de Mlle de Bonnefoi.
La confusion de Prudence fut extrême, la désolation de Loïse ne connut pas de bornes. Yolande trouva la chose plaisante: elle força son grand’père à chasser son mécontentement, et, sans le vouloir, doubla l’admiration de Maurice.
Le dessert disparaissait, non sans que le pâtissier et la ménagère n’eussent reçu force compliments, lorsqu’une exclamation de surprise accueillit un plat, une dinde, dernier effort du talent culinaire de la fermière. Il fallut toute la puissance du savoir-vivre et de l’usage pour que personne ne s’oubliât; toute la complaisance imaginable pour que l’estomac se prêtâtà cette singulière coutume. Le tempssemblait d’un mortelle longueur à Yolande; son grand’père s’en aperçut et proposa d’organiser un bal champêtre. Cette idée sourit à la jeune fille; elle regarda Loïse debout déjà.
–Allez, mes Amours, dit Prudence, choisissez l’endroit qui vous plaira. Jeannot ira chercher le joueur de violon, le ménétrier: vous savez.
Maurice s’empressa d’offrir son bras à Yolande.
–Enfin, pensait-il, ne dit-elle qu’une parole: cette parole sera pour moi!
Il voulut parler; l’émotion l’obligea au silence. L’édifice qu’il construisait depuis deux heures croûla tout d’un coup. L’excès de son malheur le poussait au désespoir; il se voyait ce qu’il était véritablement: maladroit, embarrassé.
Yolande ne s’en doutait pas, simple, naïve, exempte de coquetterie, de vanité, elle donna, au silence une autre interprétation.
L’officier hasarda une question absurde.
–Vous avez habité la ferme, Mademoiselle?
Les yeux de l’orpheline s’emplirent de larmes.
–Oui, Monsieur, répondit-elle.
–Pardon... Je crains... Je crois que ces souvenirs vous sont pénibles.
–Au contraire: j’aime à me rappeler ces jours d’enfance, que le deuil devait assombrir, que l’amour paternel et le dévouement ont embellis.
–Alors, vous songez quelquefois au Val-Richat?
–Souvent aussi nous nous en entretenons, ma sœur et moi.
–Loïse?? ô mademoiselle, elle est heureuse, mille fois heureuse de vivre près de vous, d’être aimée par vous!
–Je me reproche de lui imposer mon égoïste affection et de la priver des caresses de ses parents. C’est si bon, si doux les baisers d’une mère!
–Je le sais! balbutia Maurice.
–Moi je l’ai deviné, je l’ai senti, lorsque toute petite. Elle s’arrêta.
–De grâce, achevez, mademoiselle:
Yolande leva sur le jeune homme, son beau regard et répondit en rougissant:
Lorsque votre mère m’embrassait j’aurais voulu lui donner le doux nom que je n’osais prononcer, et je priais Dieude me faire voir la mienne en songe, afin que je pusse la comparer à Mme de Volbec. J’aimais celle que je n’avais pas connue; mais ma tendresse, mes regrets redoublaient quand je me disais qu’elle devait être belle et bonne comme votre mère, qu’elle m’eût aimée autant que vous étiez aimée.
Loïse interrompit l’entretien.
–Voici des roses pour vous faire un bouquet, dit-elle à sa compagne. Le soir des bals, monsieur de Bonnefoi ravage les serres et choisit des fleurs blanches, qui le sont, assure-t-il, moins que votre âme. Mes roses sont simples; mais elles sont parfumées,
–Puis elles viennent de toi: ce qui suffit pour qu’elles me paraissent charmantes.
Tout en causant, elles arrivèrent près d’une barrière. La fille de Clément l’ouvrit et Yolande seprécipita joyeusement dans la prairie. Des saules argentés formaient une cloison que le soleil couchant dorait de reflets, près des quels eussent paru bien ternes les feux d’un lustre parisien; des arbres abattus offraient des sièges à l’assistance trop grave pour prendre part à une.sauterie, disait Mlle de Bonnefoi. Elle ne se classait pas dans cette catégorie; car elle courait entraînant Loïse ravie du plaisir dont elle était témoin.
–L’herbe est fine et douce, plus doucc qu’un tapis; on glise comme sur un parquet soigneusement ciré.
Lorsque mon cher grand père me mène dans de brillantes réceptions, je suis triste, désolée; je regarde sans voir, j’entends sans comprendre; c’est là un très-petit inconvénient.
J’ai regretté bien des fois que bon papa soit sénateur; sans cette dignité nous viverions tranquilles au fond de notre province, je serais tout à fait normande, et la plus heureuse personne du monde.
–Vous êtes modeste, Mademoiselle, vous qui pouvez prétendre à l’empire qu’exercent justement la beauté et la. grâce.
–Ceci Monsieur, est un écho des salons de la capitale. Prenez garde, je vais devenir sourde: je vous en préviens.
Tant qu’à ma prétendue modestie, elle tient à la pauvreté de mon esprit. Je m’en console en songeant à la première béatitude, et je bénis le ciel de me préserver de la multiplicité des désirs.
Je prends place sur ce rustique canapé et je commence mon bouquet. Voyons, ma petite sœur.
–C’est délicieux de m’entendre, moi la jeune, traiter de la sorte mon aînée. Il est vrai que si nous mourons toutes les deux à cent ans je ne survivrai que quelques heures à Loïse: Ce serait trop encore! Passe-moi les roses.–
La fille de Constant s’assit sur l’herbe aux pieds de Mlle de Bonnefoi. Maurice se tint debout près d’elle un genou posé sur le tronc du chêne. Cette attitude, à la fois altière et humble convenait à son âme fière et tendre. Il prenait, des mains de Loïse, les fleurs, symboles de l’innocence personnifiée pour lui dans les traits purs, le regard candide qui se levait sur lui, et enlevait les épines qui eussent pu blesser Yolande, qui dit en riant:
–Vous tenez donc à faire mentir le proverbe et père Clément?
Ce serait fort glorieux; mais surtout, oh! surtout, ce soir, c’est très-doux pour moi.
Il se tut, et une vive rougeur couvrit son front.
Des sons discordants résonnèrent dans le lointain.
–Voilà le vieuxqui arrive, remarqua Loïse: un musicien
–Il faut le savoir pour le penser! interrompit le vicomte.
–Symphonie, harmonie, je n’y connais plus rien! exclama Yolande.
Je vois d’ici le ménétrier; et, bien qu’il me soit inconnu, je devine qu’il porte une lévite vert pomme–en bon Normand;–un gilet jaune, brodé de soie multicolore; une cravate blanche; un chapeau qui date de l’apparition des monuments dont se parent les messieurs. Il lui faudrait le traditionnel baril, vrai piédestal des partisans du cidre pétillant.
–Et la figure? demanda Loïse, que cette description fantaisiste amusait.
–A l’avenant, ma chérie. Une superbe paire d’oreilles, ornées d’anneaux d’or; un nez terminé en forme de chou; un menton qui se perd dans un faux-col à rendre jaloux nos voisins d’Outre-Manche; des yeux que la timidité tient baissés; un front qui suit l’inspiration, c’est-à-dire qui fuit.
–Que contes-tu, rieusee? interrogea Monsieur de Bonnefoi, qui, trouvant être assez longtemps privé de sa fille, venait la rejoindre. Maintenant que vas-tu ajouter?
–Oh! je change le sujet de la conversation, et je déclare vous chérir.
Le vieux soldat passa la main sur la chevelure d’Yolande.
–Ma vie! mon bonheur!.. Laissons ces enfants gâtées babiller à leur gré, et parlons, nous autres, de choses sérieuses.
Le jeune homme obéit, mais il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur Yolande, qui étouffait, dans son bouquet, son envie de protester.
Une rose restait encore. Loïse la tournait, la retournait.
–Cette pauvre petite regrette de ne pas vous donner son parfum! La repousserez-vous? demanda-t-elle.
–Il faudrait qu’elle me fût offerte par une autre que par toi...
Donne, donne, je vais la poser près de mon cœur où tu occupes une si grande place.
Loïse voulut baiser la main qui se tendait, vers elle.
–Non. Est-ce ainsi qu’on agit entre sœurs? Vite, pendant que ces sages causent en nous tournant le dos, vite, embrassons-nous.
Un instant après, Maurice, le visage animé, les yeux brillants, s’inclinait devant Mademoiselle de Bonnefoi en réclamant l’honneur d’une contre-danse. Il fit sa demande humblement, presque en tremblant.
Le violon jetait ses notes à la brise, à peine plus légère qu’Yolande, qui emportée dans un tourbillon, passait rapide comme un rêve de bonheur.
Le vicomte sentait son cœur battre à une pensée, étrange, folle; son regard s’attachait obstinément sur la rose qui ornait le corsage de la fille du sénateur.
Que ne se détache-t-elle! pensait-il, je saurais la retrouver.
Cette fleur, serait pour moi d’un prix infini.
Il en vint même jusqu’à chercher les moyens de s’emparer de l’objet de sa convoitise. Peu à peu, sa physionomie perdit son rayonnement, en même temps que disparaissait de son esprit tout ce qui ne se rapportait pas à son dernier et brûlant désir. Au moment de quitter Yolande, il lui dit d’une voix étrangement altérée:
–Me permettez-vous, Mademoiselle, de vous adresser une question? Puis, sans attendre l’assentiment de la jeune fille, il ajouta:
–Vous m’avez parlé de ma mère; je ne saurais vous exprimer combien ce souvenir, gardé par vous, m’est précieux! Vous ne savez pas non plus qu’au jour de ma douleur, alors que je voulais mourir, je me suis trouvé soulagé, moins malheureux parce que vous vous rappeliez.
Je vous dois une profonde reconnaissance, un merci. Les sentiments et les mots s’allient mal, sinon pas du tout.
–. Mais, Monsieur, vous ne placez pas votre point d’interrogation.
–Oh! Mademoiselle! Mademoiselle Yolande! je désirais vous demander si, quelquefois, vous daignez m’associer à votre passé?
–Bon papa riait l’autre jour d’un épisode de votre enfance. Vous étiez déjà très-belliqueux, un peu trop, car vous nous faisiez grand’peur; vous arrivâtes, un soir, armé de pied en cap; vos soldats endossèrent leurs sacs en papier, et prirent leurs sabres de bois. Je n’assurerais pas que vous ne fussiez bien grave en vérifiant l’état de ces armes dangereuses. Une énorme pile de bois, et peut-être la leçon du matin vous firent songer à Jeanne d’Arc. Il vous fallait une héroïne –elles sont rares!–Vouss m’aperçutes et vous prétendîtes me faire jouer le rôle de la vierge lorraine. J’acceptai, tout en ne comprenant pas un mot de votre obligeante explication. Mais je voulus que Loïse partageât ma gloire et mes infortunes. Vous vous fâchâtes si terriblement que nous nous nîmes à pleurer: ce qui ne vous empêcha point de déclarer que les petites filles ne sont bonnes à rien.
Le visage de Maurice passa du rose vif à l’écarlate le plus prononcé.
–Ce jugement... balbutia-t-il.
–Ah! je n’en poursuis pas la révision, et ne vous en garde. point rancune.
–Veuillez m’en donner la preuve. Je suis exigeant, Mademoiselle. Puis-je prétendre à une nouvelle faveur.
Yolande compta sur ses doigts.
–Je suis engagée pour cinq... Comment appeler ces figures qui ont plus de charme que de nom?
–La sixième sera pour moi. Ayez la bonté de m’inscrire sur votre carnet.
–Je n’en ai pas; m’en servir outragerait mes amis et ma mémoirè, qui est très-fidèle
Maurice salua profondément et se rapprocha de Monsieur de Bonnefoi, qui contemplait le ravissant tableau que formait la scène champêtre.
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