Kitabı oku: «Voyage au pays des peintres»

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Mario Proth

Voyage au pays des peintres


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066327569

Table des matières

AU LECTEUR

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI


A ALLAIN-TARGÉ

MARIO PROTH

CAROLUS DURAN

Gloria Maria Medicis.


AU LECTEUR

Table des matières

Enfin!

Elle est venue, la grande Année, celle qu’ont rêvée, préparée, créée de toute leur sagesse prévoyante et de leur patience parfois héroïque tous nos patriotes, celle qu’ont attendue curieusement, anxieusement même, les esprits libres, les consciences éclairées du monde entier. Délivrée des tyrannicules ridicules du Seize-Mai, la France a parachevé son œuvre. Au jour dès longtemps fixé, à l’heure dite et redite, l’immense Exposition universelle a été ouverte coràm populis, car la plupart des peuples étaient au rendez-vous. Le Président a présidé, la cascade a débuté, le canon a tonné, les fanfares ont éclaté. Paris, pour la première fois depuis l’Année Terrible, Paris, le glorieux maudit, s’est réjoui, pavoisé, illuminé. Les veuillotins, sacristains et théatins ont écumé. La fête était complète.

Aussi bien le 1er mai 1878 s’inscrira-t-il parmi les dates les plus resplendissantes de l’histoire inaugurée en 1789. Le 1er mai 1878 est la préface éloquente de l’ouverture bien lointaine encore, mais moins peut-être qu’on ne le pense, des états généraux d’Europe. Au Champ-de-Mars, désormais si mal appelé, où fut proclamée, il y a un siècle, la Fédération des Français, le Mai nouveau a précipité la Fédération des peuples.

Écrasée, humiliée, abandonnée, bafouée, niée, tenue pour morte en 1871, la France a réussi en 1878 ce qu’ont manqué en 1873 la monarchie autrichienne, en 1876 la république américaine. Vaincue hier par le gigantesque effort d’une haine séculaire, la France aujourd’hui a vaincu par l’irrésistible élan de la fraternité. Elle a, d’un pas sûr et pressé, repris son rang officiel à l’avant-garde des nations. Et le nom que lui avait donné Michelet: Grande Amitié, le monde, repentant et charmé, le lui a rendu. Ayant gagné la bataille du progrès, elle dicte l’ultimatum de l’avenir: Travail et Paix. Par ce prodigieux relèvement, la Révolution française est justifiée, garantie. 1870 a vu son épreuve. 1878 a vu son apothéose.

Puissent nos artistes, ouvrant l’âme et les yeux, bien voir, eux aussi, et bien comprendre. Long sera cette fois notre Voyage au pays des Peintres, une manière de tour du monde. Nombreuses seront nos stations, et nous aurons de omni re artisticâ et quibusdam aliis toute occasion, comme tout loisir, de longuement deviser ensemble. Il nous sera une fois donné d’étudier à l’aise et de librement célébrer, dans sa plus haute manifestation, cette «idée internationale», consolation du présent, Évangile de l’humanité future. Puisqu’un tournoi unique nous est offert dans cette cité d’élection, asile de la critique lumineuse et loyale, nous pourrons, en toute connaissance de cause, à l’art étranger mesurer notre art national, et savoir à peu près ce qu’il tient de génie français dans le génie humain.

Il en tient beauçoup, la chose est sûre, mais pas tant que s’efforcent de le croire, ou de le faire croire, des chauvins naïfs et incorrigibles. L’idée française, ou, pour mieux dire, l’esprit de 89, a fait de par le monde un chemin rapide et indéniable. Son action universelle est manifeste. Il a provoqué, il a vivement aidé l’émancipation politique, industrielle, économique, sociale des peuples, et partant leur émancipation littéraire et artistique. Là est la vraie supériorité, l’inappréciable bienfait de la France, et là sera son éternelle gloire. Mais, précisément parce que son initiative généreuse et puissante a eu plein effet, la France ne doit point sommeiller sur ses lauriers glorieusement, longuement, et chèrement gagnés.

«Un peuple, quel qu’il soit,» écrivions-nous il y

«a vingt ans, «ne peut aspirer à conquérir ou à garder

«la direction du monde intellectuel qu’à la seule condition

«de s’assimiler tous les génies, toutes les

«intelligences, toutes les aspirations, tous les soleils que le

«dieu Nature a répandus sur la surface du globe. Le

«jour où tous les peuples conviés à son hospitalité

«retrouveront chez lui ce que l’Anglais appelle le at

«home, lui aussi alors il sera chez lui partout; il sera le

«peuple-roi sacré de la seule royauté désormais pos-

«sible, l’intelligence universelle.

«Et mieux encore, le progrès définitif et vraiment

«souhaitable ne s’accomplira que le jour où tous

«les peuples, chacun avec les moyens que lui assurent

«sa position et l’imagination que lui prête son soleil,

«auront conquis la même couronne.

«Après l’égalité des esclaves, celle des dieux.

«Chacun chantera et dansera à sa manière. La nature se

«chargera toujours de l’infinie variété des types, des

«aptitudes, des poèmes, des coutumes. Sur des bases

«partout les mêmes s’élèveront des édifices aussi

«différents qu’on voudra de formes et de couleurs,

«et la diversité sera belle alors, car elle sera l’harmonie.»

Or, depuis vingt ans, les choses ont singulièrement marché. De ces édifices, témoignages merveilleux de l’immense effort du XIXe siècle, les fondations partout sont jetées. Chez certains peuples même, leur construction s’élève à une hauteur déjà considérable. Chaque race aujourd’hui se développe librement, ou peu s’en faut, avec son énergie, sa virtualité, son enseignement propres, vers sa propre destinée.

Ce progrès général que nous avons presque partout constaté, nous croyons l’avoir suffisamment indiqué. Il nous a ravi, parce qu’il réalise le desideratum de la Révolution française, et parce qu’il excitera dans notre pays, revenu des jalousies bêtes et des orgueils mal placés, une ardente émulation. Dans l’art comme dans l’industrie, la France est, sinon dépassée encore, mais serrée de fort près. Caveant consules! Telle sera du moins notre conclusion, sur laquelle nous ne voulons point anticiper.

Sans doute nous aurons commis, dans nos appréciations des arts et des peuples divers, plus d’une erreur. Et dans nos vagations plus d’une divagation se sera glissée. Certaines critiques, ou certains éloges, paraîtront à ceux-ci ou à ceux-là mai fondés. D’avance nous acceptons, et instamment nous sollicitons, le redressement de nos erreurs. Mais aussi notre évident amour de l’humanité, notre enthousiasme facile, plaideront pour nous, et notre ignorance aura pour circonstance atténuante notre sincérité. Encore une fois, nous ne sommes qu’un simple voyageur, mais non un missionnaire, ni même un critique. Nous nous impressionnons, nous ne jugeons pas.

A la France appartiennent les premiers chapitres de ce livre et le dernier, le long exorde et la courte péroraison. Logiquement il débute par une étude, écourtée cette fois, de notre Salon annuel, et il se termine, non par une revue des salles françaises au Champ-de-Mars, fort inutile après les trois précédents volumes, mais par quelques menus propos sur l’art français comparé aux arts étrangers. Que ces premiers chapitres et ce dernier soient légers à nos susceptibles compatriotes! Parfois notre polémique leur doit sembler un peu bien vive contre les doctrines et les œuvres; mais volontiers nous insistons, comme dans notre premier volume, sur notre respect absolu des intentions et des personnes.

Nous ne parlerons guère, en 1878, que peinture et sculpture. L’aquarelle, les dessins, la gravure, toutes les gravures, la céramique, toutes les céramiques, l’architecture, toutes les architectures, l’art moderne et le Musée rétrospectif entraient dans notre premier projet. Nous voulions parler de tout, et autre chose encore, dans cette quatrième et probablement dernière année, synthèse et conclusion de notre Voyage au pays des Peintres. Bien vaste était notre ambition, bien plus étroit fut notre courage. Mais, en revanche, que de sottises et que d’ignorance nous nous sommes épargnées!

Qu’était-ce d’ailleurs qu’un semestre pour ce travail énorme et quasiment impraticable? L’Exposition a semblé longue aux exposants éloignés de leurs foyers, et aux Parisiens dérangés dans leurs petites habitudes. Pour les studieux, elle n’a fait que passer. Quand on la ferma, la moitié de ce livre à peine était écrite. Pour la gent exigeante et terrible des actualistes, il paraît un peu tard, c’est possible. Mais tant d’événements, et si considérables, ont depuis novembre détourné l’attention publique du Champ-de-Mars et de ses pompes dispersées! La vie moderne enfin est si compliquée! D’autres travaux plus pressants encombrèrent notre voie. Nous eûmes autre chose à écrire, et notre nouvel éditeur, le plus vivant aujourd’hui et le plus occupé de notre librairie d’art, M. Ludovic Baschet, eut autre chose à éditer. Nos collaborateurs enfin, les artistes, avaient aussi, je le parierais, autre chose en tète que nos dessins.

Bref, que ce livre, humble document de l’Exposition universelle de 1878, dure dans les recoins obscurs des bibliothèques autant que son souvenir, à elle, dans la mémoire des nations, et cela lui fera sur la planche une jolie petite éternité !

Paris, 2 Avril 1879.

MARIO PROTH

ALFRED ROLL

Portrait de M. Jules Simon


CHAPITRE PREMIER

Table des matières

SOMMAIRE: Donc M. Vibert, un beau matin.... — L’ange de l’Institut. — Et M. Vibert comprit. — Anch’io! — Un homme venait de mourir. — Ange et farceur. — On dit monsieur Thiers. — Le Père-Lachaise est l’antichambre de l’olympe. — Quatre municipaux et trois fantassins. — La Commune? non, mais une femme commune. — Le pavé de l’ours à la tête d’un dieu. — L’historiographie n’est point l’histoire. — O cette Maria! — Sous votre arbre, bons pères. — Tout autre que Carolus Duran. — La direction des postes olympiennes. — La Renaissance est là ! — Carolus et Tiepolo. — Un plafond plafonnant de plafonnerie. — M. Ranvier et son Aurore parisienne. — Que diable rêvait cette Nuit? — Une modestie réglementaire. — M. Roll et les augures. — Jules Simon ou Jules Janus? — On a ses jours et aussi ses années. — Et M. de Chateaubriand? — Le Jules Simon de 1878. — Encore un Bonaparte en Égypte! — Une photochromie économique et mirifique. — M. Detaille, laissez l’Afrique à M. Benjamin Constant. — Ils sont effroyables, ces misérable. — Hélas! je n’ai pas vu l’Orient. — MM. Paul Colin et Destrem. — Le manitou aux vaches. — M. Escalier et son panneau. — Tous caquettent et tous coquettent.

Donc M. Vibert, un beau matin, se réveilla tout rempli d’une joie pétulante et pure. Un ange lui était apparu pendant la douceur d’une profonde nuit, l’ange de l’Institut, reconnaissable à ceci, qu’il a pour vêtement une épée de salon, et pour ailes lui battant aux épaules deux pans d’habit à la françaisé, brodés de palmes vertes. Et l’ange lui avait dit: «Relève enfin ton front superbe. Dédaigneux des clameurs d’une critique envieuse et basse, cours où ta destinée t’appelle. Toi aussi, je te l’assure en vérité, tu seras un grand peintre d’histoire. Rien ne te sera plus facile, crois-moi, que ce genre inférieur; avec une toile hors mesure et ton chic suprême, l’on s’en tire. Brosse-nous une belle affaire, et les peuples applaudiront. Et sur le seuil du Temple auguste, Cabanel te lancera par une trompette d’airain le ps’t, pss’t des jours solennels.» Et M. Vibert comprit. Cet ange de l’Institut a la parole si claire. «Anch’io! s’écria-t-il. Attends un peu, critique basse et envieuse, tu vas voir ma noble vengeance! Anch’io! je secouerai la poussière de mes sandales, désormais académiques, sur le seuil de l’Antichambre de Monseigneur. Tu ne me reverras plus, Boutique du nouveau commis. Anch’io!» Et il releva son front définitivement superbe. Et il chercha. Et il trouva.

Justement, un homme de quelque célébrité venait de mourir, M. Thiers, pour ne vous rien céler. Quelles funérailles! il vous en souvient. Hector le Troyen, Alexandre le Macédonien, Washington l’Américain, en eurent-ils jamais de pareilles? Le doute est permis. «O l’actualité magnifique! pensa M. Vibert. Ma belle affaire, je la tiens.» Et, séances tenantes, il brossa de M. Thiers l’apothéose que voilà.

Et les peuples n’applaudissent point. Leur en vouloir est au-dessus de nos forces. O trop confiant M. Vibert! vous n’écouterez plus, je gage, les plaisanteries de cet angélique farceur. Il vous a mal conseillé, et vous avez mal choisi, et plus mal encore vous avez peint. Votre talent, si léger, s’est égaré dans une grosse aventure qu’eût soigneusement évitée le génie d’un Delacroix. Une actualité, si énorme qu’elle soit, appartient au Journal Illustré. Entre elle et la légende il y a ce long espace, l’histoire. Et d’ailleurs on divinise, après des siècles de gloire, un poète quelquefois, un homme politique jamais, alors surtout qu’il compte six mois à peine de postérité. Le héros de M. Vibert sera-t-il quelque jour divinisé ? Je ne sais, car toujours on l’appellera M. Thiers.

Un dieu, d’ordinaire, n’est ni couché, ni mort, et le Père-Lachaise n’est que l’antichambre de l’olympe. Un dieu plane, ou il agit. Il juge, il guerroie, il foudroie, ou il se promène dans quelque campagne élyséenne. On ne se l’imagine pas étendu sur un catafalque, même en carton pâte, et flanqué de coqs gaulois. La meilleure figure de votre tableau est celle de cette belle dame en deuil, la France, n’est-ce pas? Mais pourquoi recouvre-t-elle le défunt tout justement de la partie rouge du drapeau tricolore? Et s’explique-t-on comment, si ce geste est spontané, l’étoffe ne recouvre point aussi toute cette batterie de cuisine de la gloire, cette quincaillerie officielle? On dirait un vieux magistrat ou quelque professeur de Faculté, enseveli par testament dans sa robe écarlate, avec toutes ses décorations. Gros effet, et bien théâtral, et bien vulgaire. Votre mort est ressemblant à peine, jaune, mal embaumé, renfrogné, guère imposant. Où donc est le million d’hommes qui escorta jusqu’à sa. tombe le Président? De cette apothéose immense et authentique, la seule qui vous eût dû inspirer, vous nous avez conservé un corbillard de première classe, quatre municipaux, trois fantassins, et une hotte de couronnes d’immortelles. C’est peu, c’est triste, c’est banal, c’est laid. Dans les nues, ces ombres de grognards qui défilent, avec des gestes héroïques, sans doute elles nous évoquent l’Histoire du Consulat et de l’Empire. Mais ces rééditions, ces dilutions, ou, pour parler franc, ces «resucées» de la rengaine Raffet et Cie, n’ont vraiment plus de quoi nous toucher...

Il est dans cette œuvre toute une part considérable sur laquelle volontiers nous aurions gardé le silence. Abattue et rebattue, gisante sur son rouge étendard, essayant, en un dernier effort, d’allumer à sa torche l’écusson de Paris, cette mégère échevelée? non, mal peignée seulement, cette Euménide de barrière, c’est la pétroleuse poncive, invention des gazetiers de l’an 1871. D’aucuns y voient la Commune. Je n’y vois qu’une femme commune. A l’horizon, ces batteries en travail, ces monuments en feu, nous connaissons cela. Il fut un temps où cela se vendait fort bien, mais les marchands de photographies n’en veulent plus. Pourquoi, ô artiste, oubliant le libérateur du territoire, avoir à cette apothéose infligé ce souvenir sombre? Pourquoi avoir, maladroit fidèle, jeté à la tête de ce dieu endormi le pavé de l’ours de la guerre civile? Croyez-vous donc que M. Thiers tut si heureux d’avoir Paris à conquérir? Quand l’histoire se fera de ces journées lugubres, bien des choses étranges seront démontrées. Jusque-là, comme en un vaudeville célèbre, la consigne est de ronfler. Tandis que les plus apeurés se rassurent, et que les plus implacables fléchissent, alors que par-devant l’Europe accourue Victor Hugo proclame cette amnistie que tous réclament, votre pétroleuse, ô peintre, arrive un peu tard!... N’insistons pas. M. Vibert, homme d’esprit libéral et galant homme, saura bien prendre sa revanche. Il y a dans son œuvre des qualités incontestables; de l’habileté surtout, et du mouvement qu’il faudra ordonner. Ni critique, ni pédant, nous ne le condamnerons point à l’historiette forcée. Qu’il reste dans l’histoire désormais, c’est son droit et presque son devoir. Il y a, dans son effort même, toute une volonté de favorable augure. Mais cette Muse-là, qu’il ne l’oublie point, sévère entre toutes, n’accorde ses restreintes faveurs qu’aux réfléchis, aux patients, aux sincères.

Et maintenant retournez-vous, et de toute votre attention, avec tous vos souvenirs et toute votre justice, contemplez ce plafond de Carolus Duran. Quel titre et quel sujet! Ce n’est point l’histoire, cette fille légitime et si jeune encore de l’esprit moderne, c’est l’historiographie, cette impudente bâtarde, cette vieille courtisane, qui les a dictés. Aussi bien

Le latin dans les mots bravant l’honnêteté,

nous lisons au livret cette audacieuse légende qui n’a de pudeur qu’en sa brièveté : Gloria Mariœ Medicis. Certes, notre siècle songeait peu à cette apothéose. Une gloire en 1878, une gloire encore à cette bête et odieuse femme, si funeste à notre pays, à cette créature des jésuites et complice de Ravaillac! Une gloire à cette épaisse tonton qui, sans Richelieu, eût perdu la France, et qui lui amena tant de malheurs, et aussi tant d’aventuriers qui firent souche! A cette gloire extraordinairement posthume, et indéfiniment attardée, il n’était qu’un refuge à peu près explicable, le palais du Luxembourg, que cette Maria fit bâtir, que Rubens lui décora, et qui attend le plafond de Carolus Duran. O commande officielle, voilà de tes coups! Au Panthéon le catéchisme, au Luxembourg la turlutaine monarchique. Le système est complet vraiment, d’un mécanisme ingénieux et subtil, faisant tout honneur à l’esprit d’intrigue de nos révérends administrateurs. Pour que l’arbre, par leurs soins planté, l’arbre de l’ignorance du bien et du mal, porte les fruits rêvés, il ne manque plus que deux conditions, fort aisées d’ailleurs à obtenir: un retour bienveillant du siècle en arrière, et la complicité de la nation française. Sous votre arbre, bons pères, espérez, cela viendra.

Tout autre que le talent robuste et nerveux de Carolus Duran eût été fatalement inférieur à sa lourde tâche, et il ne fallait rien moins que son prestigieux pinceau pour écrire sur ce thème plus que menteur une belle page de rhétorique décorative. Notre brillant coloriste a soutenu, jusqu’au bout, cette gageure avec un rare bonheur, justifié par une habileté surprenante. Le temps, disons-le une fois pour toutes, nous pressera trop cette année pour qu’il nous soit loisible d’entrer en un récit détaillé de chaque composition, et de l’œuvre présente nous ne tracerons qu’une esquisse rapide avec plus rapide commentaire.

Dans un imperturbable azur, au seuil d’un temple de gloire, circulaire, aux sveltes colonnes, gracieux et léger, trône une reine tout de blanc habillée. Une douce et jolie blonde, reine de Perrault qui ne garde, s’entend, de l’historique Maria que la plus idéaliste des ressemblances. Une Religion, une Charité, chastes et sévères, une Vérité, toute nue, belle et hardie comme le Mensonge, une Renommée, point paresseuse, assistent et célèbrent la divinité du jour, et de gentes nymphes donnent la volée aux pigeons voyageurs que chargea la direction des postes olympiennes de distribuer aux mortels «la bonne nouvelle».

Très-bonne assurément, si l’on en juge par l’allégresse bruyante et l’entrain sans pareil des spectateurs d’en bas. O la pittoresque vision et le tohu-bohu charmant que voilà ! C’est un rêve, mieux encore, c’est une évocation. La Renaissance, l’incomparable Renaissance est là qui tressaille, s’exalte et défile sous nos yeux, avec ses balcons aux riches draperies où s’accoudent les élégantes beautés, ses coursiers empanachés, ses cavaliers superbes, souples dans l’armure, fiers sous le casque, ses patriciennes de noble allure et ses paysannes sculpturales, ses costumes chatoyants et ses nudités radieuses, ses pages endiablés, ses varlets bigarrés, ses Maures en vrai bronze et ses nègres plastiques, ses mannes de fruits, ses corbeilles de fleurs, ses guirlandes de femmes, ses feux et ses sourires, sa luxuriante jeunesse et son Messidor éternel, sa cour du Décaméron et son peuple d’opéra. Que de groupes variés, que d’attitudes heureuses et de personnages bien campés! Cette foule se meut, ce mouvement est sonore, ces bouches crient, ces mains applaudissent, ces regards se cherchent, ces gestes s’appellent, cette peinture éclate et chante. Cette couleur, ce bruit, ce brio, c’est bien une fête, c’est la Fête! Et sans contredit la meilleure et la plus vivante part de l’œuvre, celle où s’affirme le plus librement ce talent de Carolus Duran, avant tout épris des réalités magnifiques, visiblement rebelle aux errements des académiques mythologies.

La Gloire de Marie de Médicis a éveillé chez nombre de personnes, chez nous particulièrement, qui fréquentâmes beaucoup ce maître à Venise, le souvenir de Tiepolo. Il y a, certes, entre les deux manières, entre les deux verves, de très-frappantes analogies. Par sa couleur, du reste, comme par son entente de la composition, Carolus Duran est parmi nous le représentant le plus accrédité de l’école vénitienne. Il l’a longuement et fructueusement étudiée. Très-personnel, fort indiscipliné, il ne la copie point. Il la rappelle, et il en continue librement la très-libérale et scientifique tradition. Sa filiation directe est au seizième siècle; son tempérament, sa volonté, son idéal sont au dix-neuvième. Les défauts même et les imperfections de son œuvre trahissent cet amour impérieux de la vie, cet irrésistible sentiment de la réalité, caractères distinctifs de notre époque. Poncif et convaincu, il eût installé sa divinité au sixième étage de l’empyrée, au lieu de l’asseoir en quelque sorte parmi ses terrestres fidèles. Il eût donné moins de carrière au peuple et plus d’importance aux allégories. Il eût été plus respectueux, plus calme, plus ordonné, moins touffu, moins tumultuaire, moins bruyant. Un mot encore. Les ignorants, les savantissimes et les amis ont amèrement critiqué l’équilibre instable, la perspective singulière des dispositions architecturales, et tout de suite ils ont péremptoirement décidé que ce plafond ne plafonne pas. Quoique très-ignorant, nous ne trancherons point cette grave question. Quand aura paru ce livre, la Gloire sera en place, et alors seulement, avec tout le monde, nous jugerons si ce plafond est, comme dirait Rabelais, un plafond plafonnant de plafonnerie. Ce que dès maintenant avec tout le monde nous savons et jugeons, c’est que l’on chercherait inutilement parmi les Nestors de l’Institut, et que l’on trouverait difficilement parmi les peintres de l’âge de Carolus Duran, un gaillard capable de mener à meilleure fin une telle entreprise. Et nous ne doutons pas que, prochainement délivrée des influences rétrogades et cléricales, la République française ne propose à M. Carolus Duran quelque autre Gloire humaine, moderne, historique et sensée, véritablement digne de son éloquent et magistral talent.

Et celui-là, plafonnera-t-il, au palais de la Légion d’honneur, le plafond de M. Ranvier? J’en accepte l’augure. En tout cas, il se présente fort bien sur la cymaise du salon carré. L’Aurore! simple et éternel sujet, jamais rebattu, jamais menteur. Nul apparemment ne pouvait mieux inspirer ce peintre aimable que ses défauts ont cette fois servi peut-être autant que ses qualités. Aurore jolie et blonde, qui laisse aller son rose voile aux mains d’un génie impatient. Élégante et fugitive souveraine de ce ciel doux et tendre comme un ciel de boudoir, elle séduira sans effort les quelques vertueux qui se hasarderont à la contempler. Aurore discrète, elle ne troublera point de ses rayons bien appris le sommeil savant du paresseux, ni le repos à peine commençant du veilleur attardé, ni le long baiser, si court, de Romeo et Juliette. C’est une aurore parisienne. Et cette joueuse de cymbales assise sur la nue, et son coq rutilant, aux ailes éployées, au bec largement ouvert, et ces génies qui collent leurs petites bouches à leurs grands clairons, ils attendent, je gage, un geste de leur patronne pour frapper, chanter, sonner la vie nouvelle, car ils n’ont point réveillé encore cette Nuit que vous voyez là, si belle et si bellement accoudée, poursuivant quelque divin songe où pourrait bien jouer son rôle un camarade fort connu de ce gamin céleste qui la regarde malignement, en soufflant sa lampe. Tout est esprit, tout est nuances, rêve, crépuscule, dans cette œuvre si bien comprise et si bien venue, le chef-d’œuvre de son auteur. Tout, sauf les carnations éblouissantes des divinités athéniennes qui emplissent de leurs radieuses personnes cet adorable firmament. Mais encore, la gaze et la brume les enveloppent. Elles flirtent avec un quartier de lune, elles coquettent avec l’étoile du matin; elles sont séduisantes et chastes. Elles glissent, immortelles, et n’appuient pas. Qu’on se rassure en haut lieu, les intéressantes pupilles de la Légion pourront arrêter sur ce plafond un candide regard, sans que leur modestie réglementaire en demeure le moindrement effarouchée.

Il n’est point au Salon carré que cette imposante trinité d’allégories.

Tout à côté de M. Thiers canonisé, voici, par une piquante coïncidence, la très-fidèle et très-véridique effigie de son plus intime et plus apprécié collaborateur, Jules Simon, œuvre nouvelle et non la moins durable de Roll. Participant au destin de l’original, ce portrait a subi mainte attaque. Contre cette toile la critique a fait houle, comme si souvent contre l’homme d’État la vague des partis. Et jamais plus qu’en cette occurrence elle n’a justifié le vieux Boileau. Jamais peut-être la critique ne fut plus aisée, plus banalement facile, jamais l’art ne fut plus difficile.

M. Roll, ont dit les augures, M. Roll s’est trompé. Il n’a été que vigoureux, le très-vigoureux auteur de la Chasseresse et de l’Inondation. Vigueur inutile et intempestive! Il a prodigué la force là où il fallait quasiment exagérer la finesse. Il nous devait un Jules Simon complet, c’est-à-dire complexe, que dis-je, un Jules Janus, mi-parti causeur et mi-parti orateur, souriant beaucoup à droite et à gauche, tonitruant un peu, malin surtout et ironique, et onctueux et épiscopal. L’un d’eux même, et un admirateur plus ou moins adroit du philosophe, s’est écrié : «Il peint M. Simon à la suie, quand l’eau de rose bénite n’eût pas été de trop.» Si ce coloriste de l’avenir nous a récréé, vous le devinez sans peine.

Eh là ! là ! bonnes gens, augurales personnes, la réflexion vous est-elle donc interdite? M. Jules Simon, nature très-complexe, en effet, nature d’artiste s’il en fut, n’a point la physionomie stéréotypée, faussement légendaire, le masque de commande qu’il vous plaît de lui attribuer. Il a ses jours, comme tout le monde. Il a aussi ses mois, voire ses années, comme tout artiste. Le brutal Seize-Mai l’a cruellement frappé dans sa plus plus haute ambition, dans son plus légitime orgueil. Une coupe débordante lui a été versée, coupe d’amertume, de fiel, d’ingratitude et d’outrages, qu’il a dû vider jusqu’à l’extrême lie. Que le goût lui en remonte incessamment aux lèvres et gêne un peu le sourire demandé, qu’il oublie rarement et même qu’il se souvienne toujours, cela vous étonne-t-il, observateurs légers? Quand M. de Chateaubriand, autre artiste, fut jeté sans phrases, en cinq minutes, à la porte du ministère par son doux Roy, cet épais Louis XVIII qui conserve encore parmi les imbéciles quelque renom d’esprit, croyez-vous qu’il offrit de longtemps à ses contemporains un visage rasséréné ? Sa colère fut si grande, qu’il la fit immortelle. Aux angoisses morales ajoutez une maladie qui fut longue et dangereuse, et vous comprendrez pourquoi, à peine convalescent de sa double torture, le modèle de M. Roll n’a point l’air de monter au Capitole, ni même d’entr’ouvrir l’inépuisable trésor de ses anecdotes à quelque visiteur privilégié.

M. Roll, qui voit bien, a peint dans la manière énergique et vibrante qui est sienne, il a écrit pour ses contemporains et pour l’histoire le Jules Simon de 1878, grave, réservé, soucieux, récapitulant les fautes commises et calculant les revanches possibles, préparant, qui sait? le triomphe académique de M. Henri Martin, ou la prochaine campagne des élections sénatoriales. Il l’a bien assis, bien posé, dans un intime et méditatif abandon. La main droite, nerveuse et potelée, eût enlevé le scientifique enthousiasme du capitaine d’Arpentigny, et si la gauche, dans l’ombre, est trop noire, une facile retouche la blanchira. Il a vivement, habilement éclairé cette face typique, et ce n’est pas nous qui lui reprocherons de l’avoir projetée sur un sombre rideau. Autour d’une telle personne, les accessoires sont gênants et ridicules, les mobiliers inutiles. Bien au contraire, dans çe portrait de Madame ***, si chaud, si harmonieux, M. Roll a donné à l’intérieur familial toute son opportune valeur. Autour de la vénérable douairière bourgeoise, doucement souriante et coquettement épanouie dans son vaste fauteuil Louis XIII, il a sobrement groupé le confort artistique de notre époque. Ici et là, il a bien compris son modèle. En somme, et pour en finir avec le portrait de M. Jules Simon, les critiques du jour passeront, otiosa verba, et il restera pour nos Vasari et nos Michelet futurs le fier témoignage de l’un des rares vaillants de la jeune école moderne.

Une mesure fort explicable et bien accueillie de tout esprit sérieux ayant écarté, pour cette année, du Champ-de-Mars et des Champs-Élysées tout épisode militaire contemporain, M. Détaillé, en homme pratique, a pénétré dans le Salon carré par un Bonaparte en Égypte. Ce vieux sujet poussif n’éveillera pas, j’en réponds, la moindre susceptibilité internationale, et il n’ajoutera pas le moindre succès au répertoire de M. Détaille. Pour restituer un peu, si peu, cette tant vieille légende usée jusqu’à la dernière de ses dernières ficelles, il faudrait une imagination prodigieuse, armée d’une palette jusqu’à nous inconnue. Il faudrait un menteur de génie. Tel n’est point le cas de M. Detaille; ses qualités comme ses insuffisances lui interdisent le rôle de magicien.

L’actualité va bien mieux que l’évocation, et bien mieux aussi notre ciel commode que l’exigeant soleil d’Orient à son talent correct, d’une exactitude un peu froide. Tous ses personnages, général, état-major, mamelucks, grenadiers, prisonniers, Arabes, Français, y compris les chevaux et les dromadaires, ont l’air empaillés. Ce petit tableau pourra servir de modèle à quelque montreur de cires, et l’on en tirera volontiers une gravure bon marché ou une photochromie économique et mirifique à l’usage des derniers gobe-mouches, s’il en reste, qu’attendrit encore le souvenir des quarante siècles perchés sur les Pyramides.

Que M. Detaille revienne donc à ses régiments sur le boulevard ou à ses escarmouches dans la banlieue parisienne, et qu’il abandonne résolument l’Afrique à ce jeune maître, M. Benjamin Constant, dont voici tout près, au même mur et sur la même cymaise, une page splendide: La Soif — prisonniers marocains. L’auteur de Mahomet Il à Constantinople a-t-il été jamais mieux inspiré ? Je ne le crois pas. Sous un ciel implacablement lourd, où s’amasse et roule une noire colonne de simoun, une chaîne de quatre prisonniers marocains a rencontré un filet d’eau sale, imperceptible dans le sable immense. Un oubli, une ironie. Par faveur spéciale, ils se sont précipités, couchés, vautrés dessus. Ils le boivent, ils l’aspirent, ils le hument, et le sable avec. Ils le dessèchent. L’un d’eux, un ambitieux, y a puisé la moitié d’une gourde. Ils sont effroyables, ces misérables. Torquemada passant par là les amnistierait. A leur tête, sur un coursier magnifique, aux naseaux haletants, un grand janissaire noir dans un burnous blanc, le regard sévère et dédaigneux, déjà impatient. Au-dessus d’eux, une espèce de garde-chiourme, accroupi comme un orangoutang, laissant aller sur ses maigres genoux ses longs et maigres bras pendants jusqu’à terre, profile sur l’horizon sa face bestialement, férocement indifférente. A son côté, un énorme yatagan de boucher. Droit entre ses jambes, un fusil dont l’interminable canon s’en ira tout à l’heure percer la nue. Au loin, tout au loin, des collines d’un bleu sombre. Cela est simple, cela est poignant. Cette petite toile, d’un dessin si ferme, d’une facture si énergique, est une ébauche. Cette ébauche est une oeuvre.

Et nous la préférons à ce Harem marocain, si attrayant à la masse des visiteurs. M. Benjamin Constant sait son Orient, il nous l’a souvent prouvé. Il nous le prouve encore. Mais cette fois, ne s’est-il pas laissé, comme on dit très-vulgairement, emballer par son Pégase oriental? Son Harem est très-vivant, très-pétulant, et, s’il nous le représente ainsi, c’est, sans nul doute, qu’il l’a vu tel. Mais la mise en scène, cependant, n’est-elle pas ici un peu trop évidente, et ce rayon de soleil, droit et guindé, ne semble-t-il pas une lumière électrique à feux tournants? Sous toutes réserves, car, hélas! je n’ai point vu l’Orient et suis très-disposé à l’entrevoir, jusqu’à nouvel ordre, à travers le prisme aimable de M. Benjamin Constant.

Deux toiles encore nous intéressent au salon carré, deux bons paysages. L’un est de M. Paul Colin; il a pour titre: La Maison du charron à Yport (Seine-Inférieure). Beaucoup moins éclatante et décorative que le Clair de lune de l’an passé, un peu trop sage même et un peu triste, la Maison du charron nous fait suffisamment apprécier le constant effort, ou mieux le constant progrès de M. Paul Colin. Sa manière se précise; elle devient chaque année plus scientifique, dans la meilleure acception du terme, et accentue d’autant les qualités natives de cet aimable talent: l’honnêteté, l’intimité, la sincérité.

L’autre paysage a pour auteur M. Casimir Destrem et pour sujet: La Saint-Roch: bénédiction des animaux dans la campagne du Languedoc. Il est fort remarqué, non sans motif, dans le monde artiste. C’est que M. Destrem, lui aussi, est un sincère. C’est par la sincérité seule qu’il a pu vaincre la très-grosse difficulté de son sujet: le ridicule. Rien n’est plus burlesque assurément que cette cérémonie de la bénédiction des bestiaux, visible encore en Bretagne et dans certains départements du Midi. M. Destrem, néanmoins, nous a rendu presque touchante et explicable l’émotion religieuse de ces braves terriens qui voient, avec la foi robuste de l’intérêt, descendre, aux appels de leur curé, la protection de quelque complaisant manitou sur une bien chère, quelquefois la plus chère partie de leur famille. Il a franchement abordé les monotonies d’une telle scène, et, par cette franchise même, il s’en est dextrement tiré. Ses hommes sont bien bâtis, ses animaux bien construits; l’ordonnance de sa cérémonie est un peu gauche, ses paysans sont un peu rangés comme des capucins de cartes. Le curé, personnage principal, s’efface trop dans le lointain des derniers plans, et, pour tout dire, le paysage pèche trop par la perspective.

Mais ce sont là des défauts que l’avenir corrigera aisément. Quand on a, comme M. Destrem, les facultés innées, vitement l’on arrive, et sûrement, à cet inévitable résultat du travail, la science.

J. BASTIEN-LEPAGE

Les Foins


Midi!... Les prés fauchés sont baignés de lumière.

Sur un tas d’herbe fraîche ayant fait sa litière,

Le faucheur, étendu, dort en serrant les poings.

Assise auprès de lui, la faneuse hâlée

Rêve, les yeux ouverts, alanguie et grisée

Par l’amoureuse odeur qui s’exhale des foins.

André THEURIET.

Ces deux grands travaux décoratifs, la Gloire de Marie de Médicis et l’Aurore, ont, au Salon, quelque chose comme un petit frère qu’il convient de citer tout à leur suite: le Panneau décoratif pour un vestibule, de M. Escalier. Pour le vestibule de quelque féerique demeure, assurément, un temple du plaisir, un hôtel de la richesse ou un palais de l’art! C’est la préface d’une fête des Mille et une Nuits, le frontispice d’un éternel Décaméron. Sur un balcon aux légers balustres, sous une luxuriante tonnelle, des dames en gaieté, des pages en liesse, des seigneurs en folie, des fous en exercice, mènent un carnaval intime. Ceux-ci agacent un magnifique ara qui braille à se décrocher le bec; ceux-là lutinent un sapajou qui grince, et siffle, et se tord à rompre sa chaîne. Cet autre, à cheval sur la balustrade, accompagne des tendres accents de sa mandoline la cacophonie épouvantable. Tous coquetent et tous caquettent. La scène est d’une joyeuseté sans pareille, brossée avec un brio extraordinaire, éclatante et harmonieuse.

Et ceci se passait au seizième siècle, en quelque palazzo florentin, ou bien à la libre cour de François, père des lettres, ou peut-être bien en quelque asile du lugubre Escurial, entre courtisans échappés pour une heure à la surveillance du maniaque Philippe II.

CHAPITRE II

Table des matières

SOMMAIRE: Longue fut notre halte. — Le dessus de la corbeille immense. — Bastien-Lepage et les Foins. — Elle est bien grisée. — Belles dames, belles poupées. — Le bonheur d’une défaite. — M. Comerre et sa Jézabel, point belle. — M. Besnard et Saint Benoît. — Le denier de la France et le denier de saint Pierre. — M. Ferrier et Sainte Agnès. — Prospectus pour un inventeur philocome. — M. Sylvestre et son Vitellius. — Midi et aurore. — Et l’on charcuta l’impérial porc. — Un sac-à-vin fort embêté. — MM. Bastien-Lepage et André Theuriet. — M. Louis Collin. — Ils habitent le même idéal. — Fantin Latour et la Famille D... — Rassurez-vous, nullités convenables!

Longue fut notre halte au Salon carré. Ainsi font tous les voyageurs à leur première station, et cela s’appelle d’ordinaire (non cette fois, assurément,) s’arrêter aux bagatelles de la porte.

En route maintenant, et que le génie des arts nous veuille bien accorder une petite, toute petite place à son côté, sur l’aile impatiente du Pégase de Mercié. Très-rapide sera notre course à travers le Salon de 1878, où les œuvres retentissantes sont clair-semées. Au Champ-de-Mars, les écoles étrangères nous réclament. L’art nous déborde, en cette année prodigieuse, et il impose à nos forces limitées un labeur tout exceptionnel. Si bien que, pour conserver à notre Voyage, tout de polémique et de combat, l’allégement et la clarté nécessaires, nous devrons exceptionnellement restreindre le nombre des œuvres citées. Aux encyclopédistes, compilateurs et critiques de profession à réparer nos lacunes énormes. Pour une fois, cette fois seulement, oublieux malgré nous de la masse humble et modeste des petits travailleurs si méritants, nous ne glanerons, fleurs du bien ou fleurs du mal, que le dessus de la corbeille immense.

Parmi les premières, il en est une, tout d’abord, qui fixe notre regard, ou, pour parler net, notre admiration. Forte est sa poussée, âpre est son parfum, et, pour le plus prochain avenir, elle nous promet une ample récolte de fruits superbes. Elle a pour titre: Les Foins, pour auteur Bastien-Lepage.

Sur la campagne, ardente et blanche, règne en joyeux despote le soleil implacable et béni de Messidor. Il marque midi, l’heure formidable. Pas un bruit, pas une ombre, pas un souffle. Nulle feuille ne bouge. Tout chauffe, tout brille, tout se tait. Dans cette campagne-là, comme dirait l’autre,

On ne voit que le jour, n’entend que le silence.

Tandis que dans le lointain de rares tacherons, quelques faneuses au léger costume, leur repas fini, reprennent mollement l’attaque des blés jaunes et hauts, un moissonneur dort, au second plan. Paresseux ou las, il dort à plein sommeil, tout de son long étendu, les poings fermés, son chapeau de paille sur les yeux. C’est un gars solide et bien charpenté, un homme rude et fort, et, pour son honneur, nous voulons croire qu’il a bien travaillé.

Assise auprès de lui,

le poète André Theuriet,

Assise auprès de lui, la faneuse hâlée,

Rêve, les yeux ouverts, alanguie et grisée

Par l’amoureuse odeur qui s’exhale des foins.

Cette figure au premier plan, la dominante du tableau, est d’un effet puissant, d’une exécution magistrale. Bien modelée, bien potelée en son corsage entr’ouvert, la faneuse laisse aller distraitement ses bras nus sur son court jupon de bure. Elle n’est ni belle, ni laide. Ce n’est point une paysanne d’opéra-comique, c’est une brune travailleuse, une laborieuse des champs, un peu plus vieille que son âge, un peu lourde, un peu dure, un peu taillée à coups de serpette. Elle est bien alanguie, bien grisée. Ses narines dilatées respirent vraiment l’amoureuse odeur des foins. Rien ne saurait rendre l’intense, l’extraordinaire fixité de son regard presque halluciné. Où va-t-il, si loin? A moitié endormie encore, quel songe continue-t-elle? A qui, ou plutôt à quoi rêve-t-elle? La surprenons-nous poursuivant l’hystérique vision d’une faunesse, ou assistons-nous à je ne sais quel réveil douloureux d’une femme de peine, brusquement ramenée du bienfaisant pays de l’oubli? On peut tout voir, on peut tout lire sur ce visage étonnant, et une telle indécision, si puissamment traduite, est le triomphe même de l’artiste, net et précis entre tous.

Devant la faneuse de Bastien-Lepage, toutes les belles dames du Salon ne sont que poupées. Elle vous attire, vous retient et s’empare de votre souvenir. N’y eût-il en cette exposition que cette œuvre, elles se justifieraient l’une l’autre. Le jeune artiste, dont notre Voyage note chaque année la grandissante fortune, est cette fois résolûment et définitivement passé maître, et la preuve en est qu’il déroute et irrite la vieille critique. C’est un audacieux, un révolutionnaire, s’il vous plaît, et un révolutionnaire avisé, qui se gare aussi bien des intransigeances ridicules que des traditions pédantes. Vous réclamiez, à cor et à cri, du plein air. En voilà, ou Apollon me damne! et de quoi satisfaire les plus difficiles. En M. Bastien-Lepage, nous avons l’artiste qui pense et qui veut, l’artiste deux fois libre et deux fois indépendant qu’appellent les temps nouveaux.

Alors que son Achille, si hardiment conçu, lui enleva le prix de Rome, il y a deux ans, notre joie fut sans pareille. Qui donc revint jamais sain et sauf, indemne et entier, de ce cachot formidable: la Villa-Medici ?Il comprit le bonheur de sa défaite, et, comme un aiglon, battit des ailes. Les antiques instituteurs de son enfance, fort alarmés, ont essayé de le rattraper cette année. Il n’avait, nous dit-on, qu’à tendre vers le Prix du Salon une main repentante, obéissante et reconnaissante. Mais il s’en est soucié, le monstre, comme de sa première layette. Il a ri, et la Doctrine pleure. Lugete, Bouguereau Cabanelque. Et vous, monstre, courage! Vous avez ouvert une voie, dicté un exemple. En vous la France, notre chère France nou velle, comptera bientôt pour sa gloire un artiste et pour sa liberté un combattant de plus!

Ce qu’ils en font, de leurs victimes, cette école de Rome et ce Prix du Salon, jugez-en plutôt. J’ai l’honneur de vous présenter M. Comerre, et sa grosse Jézabel, point belle. Cette nudité épaisse et vaste qui se vautre dans un carrefour ne relève point de l’art, mais du bureau des mœurs. Ces chiens peu dévorants, qui ne se la disputent guère entre eux, sont des chiens savants, peut-être des gardiens dressés de la pudeur publique. Ils aboient aux mollets de cette dame, et cela se conçoit: ils ont une consigne et de l’esthétique.

Je vous présente M. Besnard et son Saint Benoît qui ressuscite un enfant. Où vîtes-vous jamais composition plus académique, plus froide, plus bêtasse? En vérité, on se demande si ces messieurs de Roma n’ont point de gré ou de force abjuré le siècle et ses pompes, et si leur bibliothèque renferme d’autres livres que la Mythologie de Détouche, la Bible ou les Vies des Saints? Est-ce donc décidément une école de missionnaires, que cette école de peintres? Cet emploi du denier de la France à prêcher le denier de saint Pierre, cet élevage de nos artistes en montreurs de la thaumaturgie cléricale est un défi.

Voici encore M. Ferrier, un des meilleurs et des plus vaillants, qui à son Ganymède et à sa Bethsabée donne pour suite un Martyre de sainte Agnès. Cette jeune personne, qui a eu l’honneur de transmettre son vocable à toutes les demoiselles réservées, fut (le saviez-vous? jusqu’aujourd’hui je l’ignorais profondément) jetée nue en quelque lupanar par un puissant dont elle avait éconduit le fils. Ses cheveux tout aussitôt entrèrent en une frondaison miraculeuse, à ce point qu’ils la couvraient comme d’une tunique à traîne, et vers elle un ange de la garde céleste fut dépêché, qui la protégea par un jeu combiné de sa fulgurante épée.

C’est à nous conter ce conte, prospectus admirable pour un inventeur philocome, que M. Ferrier a fort mal dépensé toutes les ressources de son honorable talent. Le diable, par habitude, a dérangé le pieux travail. Dans la partie satanique de l’œuvre, la décoration du lupanar, ou la mise en scène de son orgiaque personnel, nous retrouvons, bien que diffus et désordonné, notre jeune coloriste. Son lupanar est fort bien, ma foi, et à ce luxe palatial nous le tenons pour un rendez-vous de la classe la plus dirigeante. Ses courtisanes livreraient, je vous jure, à saint Antoine un bien rude assaut. Ses ivrognes nous amusent, et Juvénal ne renierait point ses vieux débauchés. Mais, dans son miracle le coloriste s’est mystiquement évanoui. Son Agnès nous ennuie. C’est une sainte de cire, et bien prête à fondre au feu qu’elle allume. Sainte Agnès! un maître du seizième siècle l’eût réalisée tout simplement vivante et irrésistible comme Vénus, pour l’oratoire d’un cardinal. Les maîtres de ce temps-là, il est vrai, nous semblent un peu bien mécréants. Artistes incomparables, soit, mais, hélas! miraculistes fort médiocres.

Voici enfin le grand vainqueur de 1876, M. Sylvestre, deux fois couronné, M. Sylvestre, première des premières médailles, M. Sylvestre, Prix du Salon. Il était de notre jeune école, il était le présent radieux, il était l’espoir superbe. Un midi et une aurore. Devant sa Locuste en méditation criminelle avec Néron le public s’ébahissait, les professeurs se pâmaient. Quelques rares sceptiques, dont nous fûmes, ajournaient leur entraînement. Or, voyez les Derniers moments de Vitellius César, expédiés par M. Sylvestre. Quelle erreur, ô dieux immortels!

Ce n’est pas nous, certes, qui reprocherons à cet artiste le choix d’un tel et si merveilleux sujet. L’ignominie d’un César aura toujours de quoi nous plaire, et, puisqu’un destin complice enleva naguère à notre patriotisme cette amère consolation, force nous est bien d’accepter ce que nous offre l’antiquité féconde. Faute d’un Bonaparte, va pour un Vitellius. Mais aussi quelle sobriété, quelle simplicité, quelle clarté dramatique exigeait une semblable page! Rien, on le sait, ne fut édifiant et complet comme la turpitude dernière de ce mangeur du monde. La soldatesque et la plèbe l’ayant arraché de son refuge, la loge d’un portier, mirent à nu son corps immonde et grotesque, et puis le traînèrent aux Gémonies, la corde au cou, sous une longue avalanche d’ordures et d’outrages. Afin que son groin auguste fût visible pour tous, et qu’il contemplât quand même le renversement de ses statues, quelqu’un étaya son quintuple menton sur le pommeau d’une épée. Puis lentement l’on saigna et, par petits morceaux, l’on charcuta l’impérial porc.

M. Sylvestre a bien lu et fidèlement traduit ses auteurs. Il s’est efforcé de condenser en une grande toile les plus frappants détails de cette marche triomphale. Mais cette malice de composition, indéniable dans la petite scène de Locuste, n’est point la qualité maîtresse de Vitellius. La foule est confuse, et il faut en quelque sorte fouiller son tohu-bohu pour y découvrir çà et là de bonnes intentions, des essais heureux. Les groupes ne se dégagent point, les perspectives sont mal observées. Les gestes, disproportionnés aux actes, tiennent plus de la charge que du drame. On dirait une première répétition d’un cinquième acte de mélodrame, ou une pièce de cirque dont les acteurs et comparses ignorent ou exagèrent leur rôle, et ce tumulte attend un régisseur. Le Vitellius de grosseur nature n’est qu’un sac à vin fort embêté, dont la physionomie rappelle plutôt un emblème de cabaret que le buste si connu. Il est effaré, le César de M. Sylvestre, mais non épouvanté. Il ne sue point la terreur, il ne geint point, il ne supplie pas, comme geignit et supplia le Vitellius de l’histoire, promettant de servir en utile et consciencieux mouchard son successeur Vespasien. En somme, la première impression que l’on éprouve devant cette œuvre hâtive et mal venue, c’est un étonnement presque gouailleur, et, pour la modifier, il ne faut rien moins, je le répète, qu’un mûr examen. Voilà qui nous éloigne sensiblement de l’apothéose de 1876. Rien n’est perdu, toutefois. M. Sylvestre est à temps de réfléchir, et un abîme sépare encore son talent de la nullité lamentable de cet aïeul des Prix du Salon, M. Lehoux.

Mais revenons à M. Bastien-Lepage. L’assourdissant bruit qu’éveilla dans le Landerneau artiste son tableau des Foins couvre un peu l’applaudissement que décernent les délicats et les sincères à son Portrait de M. André Theuriet. Bastien-Lepage, portraitiste, n’avait plus à fournir ses preuves. Mais, à l’envers de tant d’autres, il est resté l’égal de lui-même. Ce personnage svelte et droit, un peu raide, dont le visage osseux offre des méplats si accusés, dont l’œil enfoui darde un noir et vif regard, cette tête de ligueur, volontaire et mélancolieuse, à la barbe pointue et aux cheveux grisonnants, c’est bien cet humoriste vibrant et fin, ce romancier charmant et sobre, austère et doux, ce talent supérieur, d’honnêteté et de modestie rares en notre temps de hâbleurs, André Theuriet. Tous deux, le peintre et l’écrivain, deux sincères, étaient faits pour se comprendre. Aussi le poète a-t-il si bien traduit le peintre, et le peintre si bien rendu le poète. Alors que je contemplais longuement cette précieuse toile, deux noms sans cesse me revenaient à l’esprit: Albert Durer et Holbein.

De Bastien-Lepage on va droit et de plain-pied à Louis Collin. Ils habitent le même idéal. L’auteur de cette belle idylle, Daphnis et Chloé, une des joies de notre Voyage en 1877, suit avec ses facultés personnelles la même route et livré le même combat que l’auteur des Foins. Il y a, entre le Portrait d’André Theuriet et celui de M. C. G. une remarquable concordance de vues, une évidente parité de manière, comme aussi entre les deux modèles une certaine similitude. Ce jeune homme, long et maigre, très-brun, à la barbe noire, à la figure pâle, un peu fatale, aux yeux très-noirs, debout, un bras pendant le long du corps, une main sur la hanche, en redingote noire, en pantalon gris, se détachant sur un fond clair, c’est une œuvre non hardie, mais très-franche, calme et nette, sans apprêt ni recherche, très-moderne enfin, qui marquera sa date précise dans l’histoire de notre art. On en peut tout autant dire du portrait de M. Collin père. Cet homme à tête et barbe blanche, lisant son journal auprès d’une fenêtre aux blancs rideaux, dans un clair intérieur tout ensoleillé, c’est là encore une de ces pages intimes, une de ces mélodies du at home que roucoule à plein gosier l’école anglaise, et que commence à si bien chanter, plus discrète et plus mesurée, notre jeune école française.

Le maître du genre, c’est Fantin Latour. Sa Famille D... a charmé tout le monde, savants et naïfs. Les barbons de la vieille critique ont beau lui reprocher la monotonie de ses sujets, le retour plus ou moins fréquent de telle physionomie mélancolieuse dans ses intérieurs toujours sévères, ils ne se font plus guère écouter de l’opinion, chaque jour plus indépendante. Elle s’est justement éprise de ce talent si solide et si chaste, de ce poète harmonieux dont le style, tout personnel, a gardé la fière allure de ses maîtres préférés, les Flamands et les Vénitiens, les Chardin et les Delacroix. L’an dernier, ne lui prédisions-nous pas le Louvre? En attendant, tout le monde, ce «tout le monde» qui, ayant plus d’esprit que Voltaire, en doit avoir infiniment plus que la direction des Beaux-Arts, décerne à M. Fantin cette préface du Louvre, le Luxembourg, où tant de croûtes moisissent doucement, sous la paternelle conservation de M. le conservateur perpétuel et directeur honoraire, marquis de Chennevières. Protégés médiocres, nullités convenables, rassurez-vous! M. Fantin ne vous ira point déranger.

CHAPITRE III

Table des matières

SOMMAIRE: MM. Becker, Bin, Benner et Flameng. — L’horrible mode, chère madame! — M. Bonnat. — Tout 1830 y passera. — Les bras que réclame celle de Milo? — Si M. Bonnat sculptait les femmes? — Au fidèle berger, M. Bouguereau. — A Arthémise, M. Cabanel. — MM. Glaize et Mangin. — Un immortel mort et un immortel vivant. — M. Haquette est-il content? — M. Courtois. — Tout s’explique. — M. Pharaon Winter. — Elle parla d’amour préhistoriquement. — Jury et mystère! — M. Vollon. — Espagnol modèle et modèle espagnol. — Une gamme de noirs. — M. Hirsch, un académicien et une jeune fille. — Un hosannah pour Ribot. — Décharnements et acharnements. — All right. — L’usure, plutôt! — Elle aimait le théâtre, cette femme!

Or voilà tout un quart d’heure que nous jasons portraits. Tandis que nous y sommes, épuisons notre liste, elle n’est pas longue.

Un coup d’œil en courant à M. Becker. Il est ingénieux, mais sec. On ne vit jamais de bois mieux peint, mais, je ne sais pourquoi, j’aime mieux la chair. Le Portrait de M. H..., par M. Bin, est l’œuvre très-ferme et très-étudiée d’un travailleur que l’à-peu-près ne satisfait point.

C’est chose très-honorable et peinture fort parlementaire, que l’effigie du sénateur Dauphinot par M. Jean Benner.

Plus vivante cette dame du jour, au fringant toquet, au petit air martial, pour qui M. François Flameng a dépensé toute la diablerie de son jeune talent. Mes compliments, madame, pour votre robe de soie noire, à pleine main. Vous avez en M. Flameng un fournisseur excellent. Mais sur ce front-là, qui ne laisse pas d’être intelligent, pourquoi ces cheveux collés en petites baguettes plates? L’horrible, oh! l’horrible mode, chère madame!

Devant M. Bonnat, nous battons aux champs. Les vieillards vont bien à sa main, ferme jusqu’à la rudesse, les vieillards politiques. Après M. Thiers, voici venir M. de Montalivet. Tout 1830 y passera. C’est toute une histoire, ce portrait, c’est l’histoire d’un demi-siècle. Sous l’habit vert à boutons d’or, l’habit des anciens jours, dans ce pantalon toujours taillé sur l’antique patron, le corps se dérobe, les formes s’effacent, les pleins s’évanouissent, les angles s’accusent. Dans cette tête blanchie, derrière ce front ridé, au fond de ces yeux caves, dans ce regard qui a tant vu et que rallument tant de souvenirs, sous ce masque imposant dont l’âge a lentement fouillé toutes les saillies, la pensée veille, et de ces lèvres éloquentes il tombe aux heures solennelles des espérances et des conseils que tous les patriotes recueillent pieusement.

J’aime moins, un peu moins, le portrait de la comtesse de V..., si magistral pourtant. Certes, voici une noble dame et voici de la noble peinture! Ici, point de sacrifice aux modes basses et révoltantes. Le front reste haut et pur, sous le simple diadème des bandeaux plats et corrects. Un geste énergique rejette la tête en arrière. L’œil bleu darde un regard brillant et froid. La bouche, mince et fine, ne sourit guère. Les épaules se dégagent, blanches et superbes, d’une magnifique robe de velours noir aux plis longs et droits. Ne seraient-ce point ces bras splendides que réclame la Vénus de Milo? L’éventail, dans ces mains élégantes et potelées, semble un sceptre. Incessu patuit, etc. Oui, mais à cette beauté opulente, à cette fierté souveraine, la souplesse manque, presque la vie. C’est Galathée qui veut redevenir statue. Si M. Bonnat sculptait les femmes?

Devant MM. Cabanel et Bouguereau, silence! Leur peinture décourage la satire. De celui-là, si j’étais magasin de nouveautés, j’installerais à ma devanture les dames bleues ou jaunes, avec cette devise tout à fait nouvelle: Au fidèle berger. De celui-ci, cette pleurarde en sucre et de noir vêtue, si j’étais magasin de deuil, je la paierais cher. Et dessous, les jours de fête, en lettres de gaz flamboieraient ces mots vainqueurs: A Arthémise!

A son énorme allégorie, la Force, un peu bien confuse et bien poncive, je préfère le portrait que nous a donné M. Glaize de son père. C’est une vigoureuse et savante étude, quoique théâtrale. Un fauteuil de l’Académie, qui n’est pas le quarante-unième, a trouvé dans M. Mangin un consciencieux historien. Ce ne sont point œuvres étonnantes, assurément, mais de bonnes et durables pages, que ces portraits de Claude Bernard, qui eut tant de génie, et de son successeur, M. Renan, qui a un si incomparable talent. M. Mangin a compris et rendu ces deux modèles si dissemblables, avec une précision rare. A ce visage austère et puissant, vous reconnaissez l’immortel mort, le terrible sondeur, jusqu’ici le plus terrible de tous, qui si profondément creusa le secret de la vie. Et de l’immortel vivant, de celui-là qui, sur la route de la légende à l’histoire, nous édifia ce refuge, le roman historique de Jésus, vous voyez dans cette grosse maligne tête qui défie les règles de la plastique, vous voyez le portrait, trait pour trait.

M. Haquette est-il content? On a orné d’une mention honorable son Portrait de Mme et de Mlle T..., œuvre singulièrement vivante, qui vous saisit au passage. Un peu décorative toutefois, comme la Rixe dans une auberge du Pollet, où, par habitude et fougue de jeunesse, le peintre confond drame avec mélodrame. M. Haquette est-il content? Je ne sais, mais plus d’un artiste commence à penser tout haut qu’entre toutes ces récompenses, si puériles, il n’en est point de plus puérile que la Mention honorable, et même de plus gênante.

Enfin, puisque récompense il y a, n’aurait-on pu attribuer à M. Haquette cette médaille de 3e classe infligée à M. Courtois? Personne, par bonheur, au moins, n’avait remarqué, bien qu’égaré sur la cymaise, ce portrait de jeune demoiselle, sans modelé ni valeur, atone et monotone, dans un intérieur maussade et sans perspective, ni cette ridicule Courtisane Taïs aux enfers, chose plus que nulle, où Dante et Virgile sont grotesques pour la première fois peut-être de leur éternité. Tombe là-dessus une médaille, et chacun de s’esbaudir. L’original du portrait porte un nom des plus aristocratiques. Le professeur du peintre est M. Gérôme. Tout s’explique.

Cette médaille encore n’allait-elle pas bien à M. Doucet, pour son portrait de M. Julian, si ferme et si bien campé.? ou à M. Serres, qui, l’an dernier, exposa une étude si énergique du fier poète des Tendresses viriles, Auguste Creissels? Une médaille à M. Courtois, et vous ne décernez rien à M. Pharaon Winter pour sa Vieille femme en prière! Il n’est guère, parmi les débutants au Salon de 1878, de talent plus appréciable et plus promettant. C’est une bien dramatique création que celle de cette pauvre ancienne, dont les os claquent sous des haillons que ne dissimule point une mante râpée, humblement agenouillée sur une haute chaise d’église, être innommable qui fut une femme et parla d’amour en des temps préhistoriques, marmonnant entre ses lèvres tombantes elle ne sait quoi à elle ne sait qui, roulant machinalement entre ses doigts son compte-prières à grains crasseux, regardant fixement devant elle de son reste de regard quelque chose que nous ne voyons pas, mais que nous devinons, la misère qui l’étreint ou la mort qui la délivrerait. Vigueur, mouvement, couleur, pensée, tout est donc là pour vous signaler cette œuvre d’un étrange relief. Ce tout n’est rien, soit. Mais voici qu’au livret nous lisons: élève de M. Cabanel. Eh bien, alors?... Jury et mystère!

Est-ce un portrait que l’Espagnol de M. Vollon? Oui, c’est tout au moins le portrait d’un modèle. Et vraiment on ne le voit que trop.

LOUIS COLLIN

Une Femme couchée.


Familièrement assis sur une table d’auberge, ce modèle est bien un Espagnol. Mais c’est trop un Espagnol modèle. Beau, jeune, sombre et basané, il n’est point romanesque, et il n’est pas naturel. Il pose à l’heure, et pour le torse. Il ne s’ennuie pas, il ne rêve pas, il ne conspire pas, il est indifférent. Il porte, mais tout en noir, des pieds à la tête, le traditionnel costume de Figaro. Peut-être vient-il, avec son chien, un chef-d’œuvre de chien, d’enterrer son oncle, un oncle sans héritage. Ou bien est-ce un Figaro spécialiste, notaire, ou croquemort, ou ministre, ou médailliste en cheveux. Sans doute M. Vollon a tenté là quelque étude bizarre, quelque tour de science de coloriste, comme une gamme de noirs. Jeux imprudents, même pour le maître dont on reconnaît, dans cette œuvre incomplète, la main puissante.

Qu’est-ce que ce portrait d’une facture si étudiée? Je reconnais cette physionomie mélancolieuse et distinguée. C’est M. Octave Feuillet, de l’Académie française, le Musset des tables de thé, le romancier des gens comme il faut, que l’Europe nous envie. Il a trouvé dans ce peintre très-parisien, M. Alphonse Hirsch, un aimable et discret interprète. Mais M. Hirsch a mis, et cela se conçoit, bien autrement de verve et d’entrain à nous reproduire les traits de cette blonde et jolie jeune fille, svelte et pimpante en son blanc costume de voyage, partant radieuse pour le tour des Alpes ou la jetée de Trouville. Le Portrait de Mlle C. nous semble l’œuvre la mieux réussie, jusqu’ à ce jour, de M. Hirsch. Avec nous le jury l’a décidé, et nous ne lui en ferons point un crime.

Et nous ne saurions mieux finir notre rapide revue des portraits que par une dévotion devant les toiles de Ribot. Dévotion, le mot est venu tout seul. Il y a deux ans, nous l’abominions presque, M. Ribot, comme un talent déraillé. Nous voyions en lui, non un maître, mais un maniériste seulement, et d’une bien agaçante et bien désagréable manière. L’an dernier, M. Ribot eut, l’on s’en souvient, un Salon merveilleux, et de bon cœur nous lui fîmes amende honorable. Aujourd’hui, vaincu et ravi, nous voilà tout prêt à chanter son hosannah, s’il prend pour ne la plus quitter la bonne habitude d’avoir du génie.

Car cette Mère Marrien et cette Comptabilité sont œuvres de génie, la Mère Marrien surtout, la plus sincère et la plus trouvée des deux. Cherchez bien au Louvre ou ailleurs, dans les écoles flamande ou espagnole, ou allemande ou hollandaise, si fécondes en études de ce genre, et vous n’y trouverez point un type supérieur à celui-là. Quiconque possède un peu son Louvre n’oubliera sa vie durant la fameuse vieille du germanique Denner, le nec plus ultrà du réalisme, si minutieux, qu’il en est servile, et plus d’un critique, en lisant Ribot, s’est justement rappelé Denner.

Mais encore, quelle différence! Denner est un excentrique patient, un ancêtre de la statistique. Il relate en un procès-verbal impitoyable, il pointe en quelque sorte, comme s’il était le famulus d’un Faust micrographe, les rides, les verrues, les décharnements, acharnements et autres menus agréments de la féminine vieillesse. Ribot est un poète. Il ne reconstruit pas, il crée. Dédaigneux de l’infinitésimal, il sculpte à grands traits. Sa Mère Marrien, une paysanne arlésienne, à en juger par son bonnet noir et blanc, d’un si heureux effet, n’est pas le rendu méticuleux d’un phénomène particulier. C’est le portrait superbe d’une individualité choisie, c’est un type. A cet œil, saillant et vitreux, d’un éclat si étrange et froid; à cette bouche muette et serrée, vous reconnaissez incontinent la ruse inquiète et méfiante de notre gent rustique, si faible encore par l’ignorance, si armée par l’instinct. Et n’oubliez pas que l’artiste, naguère si amoureux et même fanatique des sombres aspects, a jeté son sujet en pleine lumière. Comme tant d’autres avares, moins excusables, il s’est improvisé prodigue. Il a rattrapé le temps perdu. All’right!

Plus chargée, plus noire est la Comptabilité. Mais le sujet cette fois y prête si bien! Horrible sous son gros voile noir, dans la robe de bure noire qui dessine des formes tombantes et avachies, braquant sur son coffre à tabac ses formidables lunettes, trempant une énorme plume d’oie dans un pot vert au fond duquel barbotte un peu de cirage délayé, griffonnant sur un papier sale un tas de chiffres de sa main griffue, couvant du coin de son œil fauve ce tas de monnaie crasseuse, là tout près, bien près, sur un escabeau, sordide et poilue, qu’est-ce que cette sorcière-là ? Comptabilité, c’est un nom d’emprunt, un pseudonyme légal. L’usure, voilà le nom vrai. Nous avons connu, nous centième, une vendeuse d’argent qui ressemblait à celle-là comme deux gros sous. Sur sa porte on lisait: fabrique de boutons de roses. On traversait une pièce triste et nue, où travaillaient sur un établi malpropre des jeunes filles blondes. Et puis, anxieux, on pénétrait dans l’antre... Dites donc, mère Machine, est-ce point vous qui auriez posé pour M. Ribot? Bien cher il vous aura payé l’heure, à moins que l’orgueil de passer sûrement à la postérité... Dame! elle aimait le théâtre, cette femme!

CHAPITRE IV

Table des matières

SOMMAIRE: M. Lucien Mélingue et la Levée du siège de Metz. — La tête aux grands, les pieds aux petits. — Karl n’est point fringant. — Un tas de grands d’Espagne. — Hier, Metz la Pucelle, aujourd’hui, Metz, la Violée. — M. Le Blant et la Mort du général d’Elbée. — Un médiocre, donc un impitoyable. M. Magnan et Saint Louis. — Après les papes glorieux, les saints royaux. — Marie-t-on les saints avec les saintes? — La Sainte Élisabeth de M. Ronot. — Marmitan vous semble-t-il risqué ? — Tout ce monde-là ne veut point avoir d’idées. — M. Monchablon et son Titan déchu. — La Jeanne de M. Jacquet en conversation avec Sabaoth. — Bonnes nouvelles de M. Aublet. — M. Bridgman et son divertissement. — Lions ou toutous. — Les Leloir. — M. Hector Leroux et ses élégies romaines. — MM. Motte et Adrien Moreau. — M. Béraud et sa Soirée. — Monseigneur Saint-Progrès, notre patron! — M. Jules Garnier s’en contentera-t-il? — Parole vole, écrit reste.

L’auteur du Matin du 9 thermidor, M. Lucien Mélingue, a pris l’an dernier, par un coup de maître, la tête de la jeune école historique. Par un coup de maître, la Levée du siège de Metz en 1553, il la garde, et tout porte à croire qu’on ne l’en délogera de longtemps. Le choix viril et tout patriotique de ses sujets, leur exécution nette et sobre, solide, hardie, savante et vivante, montrent en lui un fier talent de penseur et de voyant, tout marqué pour les nobles tâches de l’histoire.

En 1552, cette «moitié de Dieu», l’empereur Charles-Quint, était singulièrement ramollie. L’autre moitié, le pape, n’étant plus qu’une ombre, valait mieux et ne gênait personne. Charles-Quint, comme tous les despotes, avait fatigué sa chance, brûlé son étoile. A la profusion des succès l’avalanche des revers avait succédé. Souvent battu et jamais content, il se vengeait de ses disgrâces sur l’humanité, faisant couper la tête aux grands, les pieds aux petits.

De la résolution il tombait dans l’emportement, et non pas encore en enfance, mais en cruauté déjà. Il n’avait, lui-même le dit, plus d’hommes et surtout plus de grands hommes. Or, l’on sait que pour les monarques une telle disette est le commencement du néant, car les trois quarts de leur génie sont fabriqués de génies ambiants. Il ne lui restait guère qu’une sorte de bandit italien, un marquis de Marignan, et le duc d’Albe, une manière de fauve, féroce et médiocre. C’est à celui-ci qu’il confia la direction du siège de Metz, vers la fin de 1552. Le duc de Guise commandait en cette ville, alors comme aujourd’hui si propre à la défense. C’était un homme, et les hommes ne lui manquèrent. Autour de lui, le meilleur de la noblesse française, si ardente au combat, qu’on la dut maintes fois tenir sous clef. Autour de la noblesse, une garnison nombreuse, et les habitants, alors comme aujourd’hui fort décidés. Et puis, l’hiver s’en mêla, très-rude aux assiégeants. Et aussi la maladie, qui les faucha dru... Tant vaillante fut la défense et de si bonne stratégie, et les éléments la secondèrent si bien, que sur soixante mille hommes le césar en perdit trente. Et, après cinquante-six jours de vains efforts, il leva le siège, le Ier janvier 1553, pour les étrennes de nos bons ancêtres messins.

Ainsi les historiens, en quelques pages, exposent cette aventure mémorable; ainsi M. Lucien Mélingue nous la résume en une peinture d’un ordre admirable et d’un saisissant effet. Au premier plan, voici le vieux Karl qui vient de quitter son impériale tente, surmontée de l’aigle à deux têtes. Un respectueux majordome soutient sa pénible démarche. Il a un pied déjà dans la litière, que vont enlever ces deux solides hommes d’armes, bien choisis, pour transporter à quelque carrosse de voyage la fuyante Majesté. Karl n’est point fringant, et nul panache ne se dresse sur la toque râpée qu’il porte basse, comme l’oreille. La Toison d’Or elle-même, seul insigne apparent sur cette vieille robe de velours noir, a des airs désolés. On dirait toutefois qu’il hésite encore. Sa grosse figure ridée et courroucée, son louche regard, tout chargé d’ire et de ruse, sa barbe rouge grisonnante, qui se confond presque avec la fauve fourrure de l’habit, lui donnent quelque aspect d’un tigre lâchant à regret sa proie. Mais, derrière lui, un tas de grands d’Espagne, la tête couverte, selon l’usage, impassibles et raides, vêtus pour le départ et non pour la bataille, surveillent leur maître. «Allons, grogne-t-il, la fortune est comme toutes les femmes, elle ne sourit qu’aux jeunes et se rit des vieux.»

Et, dans quelques instants, l’impérial cortège aura disparu, et les rares soldats valides que l’on aperçoit, errant à travers ce vaste camp à moitié enfoncé sous la neige, se précipiteront pêle-mêle sur les routes. Et tandis que Charles-Quint, sous bonne escorte, et avec ses fourgons pleins, se hâtera vers son plus proche palais, ces mourants et ces morts que l’on porte sur des civières, les jambes ballantes, seront abandonnes dans les glaces et sur les boues à la générosité proverbiale des Français, qui ne leur fera point défaut. Mais ceci est la règle de tous les pays et de tous les temps. Aux chefs la fuite commode, aux soldats la déroute mortelle. De même, après deux siècles et demi, l’apprenti césar Bonaparte lâchera son armée d’Egypte. De même le césar parvenu Bonaparte lâchera son armée de Moscou. De même encore, après trois siècles, le Bonaparte troisième...

Quant à cette ville qui se dresse dans le lointain, blanche sous le ciel noir, groupée autour de sa cathédrale superbe, toute enserrée dans ses remparts comme en une formidable ceinture de chasteté, vomissant ses derniers boulets sur les reîtres germains, nous la reconnaissons, chère ville de notre enfance!... Depuis ce Ier janvier 1553 on l’appelait Metz la Pucelle. On l’appelle aujourd’hui Metz la Violée. Grâces en soient rendues à ce Bonaparte troisième, et à son digne lieutenant, le Bazaine immonde, que François de Guise eût fait pendre haut et court!

Vraiment, ce tableau de M. Lucien Mélingue est une œuvre hors prix, dont l’acquisition honore deux fois l’Etat. Dans le musée qui l’attend, elle sera pour les générations nouvelles un double enseignement. Son exécution est puissante, pour ne pas dire magistrale. Sa composition est plus qu’heureuse, son Charles-Quint est trouvé. Chaque détail y a sa valeur juste, à la place requise, dans une perspective exacte. Œuvre sincère et vigoureuse, harmonieuse et solide, elle ne déclame point. Elle évoque, elle montre, elle prouve. Il y a du Tacite là-dedans et du Michelet. Et Charles-Quint levant le siège de Metz aura pour lui non-seulement l’admiration raisonnée des artistes, mais encore la reconnaissance intelligente des patriotes.

Les qualités essentielles de M. Mélingue, la couleur, le sentiment dramatique, la composition, nous les retrouvons, moins hautes et moins amples, mais très-nettes et très-vives, dans le tableau de M. Le Blant: la Mort du général d’Elbée. Ce que fut ce personnage, on le sait. Bon gentilhomme, courageux soldat et médiocre capitaine. La royauté n’en avait pas voulu faire un lieutenant. L’insurrection vendéenne en fit un général, et après la mort de Cathelineau un généralissime. Ses rares succès furent compensés par de nombreuses défaites. Frappé de quatorze blessures, le 17 septembre 1793, à l’attaque de Chollet, où il prodigua sa personne, il fut à grand’ peine transporté par ses partisans dans l’île de Noirmoutier. Là, il traîna deux longs mois une déplorable existence, ne voulant soigner ses blessures et maudissant l’incurable division des chefs vendéens.

Le 3 janvier 1794, le général Turreau prit Noirmoutier. Arrêté aussitôt, d’Elbée fut porté au conseil de guerre. Son interrogatoire eut ceci de remarquable et de touchant, que le généralissime vaincu et désillusionné offrit de consacrer «sous telle surveillance que ce fût» le reste de ses forces à la pacification de la Vendée. D’un tel homme de cœur, si dédaigneux de la vie, une pareille offre méritait considération. Un Hoche, un Marceau l’eût acceptée. Turreau, un médiocre, donc un impitoyable, la repoussa. Du conseil de guerre on porta d’Elbée sur son fauteuil jusqu’au lieu du supplice, la place de l’Ile de la montagne. Les guerres civiles étant expéditives, on fit d’un peloton cinq coups. Avec d’Elbée, on fusilla ses parents, d’Hauterive, Boisy, Duhoux, un chef vendéen, dont l’oncle, le général républicain Duhoux, avait été fusillé déjà pour s’être laissé battre par son neveu, et Wicland, un républicain qui avait rendu Noirmoutier à Charette. Puis, selon l’usage, devant leur travail, les troupes défilèrent.

M. Le Blant nous montre cette parade lugubre. Au milieu de la grande place où l’herbe pousse, à quelques pas d’une calme rivière où se balancent de petits bateaux, un cadavre tout botté, tout éperonné, ceint de la ceinture blanche, est assis dans un fauteuil. Sa tête tombe, ses bras tombent. Son équilibre est fort instable. Ce cadavre, c’est d’Elbée. Tout à l’entour de lui, quatre cadavres gisent à terre, en des attitudes diverses, dans des flaques de sang. Ce sont des militaires aussi. A droite, le long d’un mur, des compagnies de grenadiers s’éloignent, au pas de circonstance. A gauche, d’autres compagnies attendent, l’arme au pied, leur tour de parade. Face au spectateur, un cavalier, la main sur la hanche, raide sous un manteau noir, coiffé d’un tricorne, empanaché d’un triple panache tricolore, regarde, farouche, les cadavres. C’est, je pense, le général Turreau.

Encore une fois, la Mort du général d’Elbée a tous les caractères d’un drame bien fait, d’une action bien serrée. Vous y chercheriez vainement un détail oiseux, un personnage inutile. Simple est la donnée, forte et sincère l’exécution. Le style, c’est-à-dire la couleur, est mâle, impérieux, sévère, en harmonie parfaite avec l’action. Nous avons sous les yeux une œuvre convaincue, émue. L’émotion de l’artiste nous gagne. Elle est immédiate, poignante et durable. Cette œuvre nous poursuit et nous hante. Elle évoque en nous de graves réflexions et de terribles souvenirs. Elle ravive, et ce n’est pas là son moindre honneur, la haine implacable qu’a dès longtemps vouée notre génération à ces deux monstres: la peine de mort et la guerre civile.

Tandis que monte le talent de M. Mélingue, celui de M. Maignan aspire à descendre. C’est un chrétien fidèle. Parfois il se peut oublier à nous conter en un style assez terne quelque sentimentale historiette, comme celle de l’Amiral Zeno, un vieux brave aveugle qui s’en va, sous la conduite de sa fille, toucher du doigt et des lèvres les trophées de ses lointaines victoires. Mais l’Église, vigilante personne, rattrape son lévite. Après la série des papes glorieux, le voici qui nous entame celle des saints royaux. Ce personnage insignifiant qui s’approche de ce personnage dégoûtant, c’est le sempiternel saint Louis s’apprêtant à guérir les écrouelles du lépreux obligatoire. En vérité, on a bien raison de demander à quoi pensent messieurs les peintres, et dans quelle tradition surannée ils s’obstinent à vivre. On ne conçoit pas une telle ignorance du monde moderne et du dédain tardif, mais profond, où s’effondrent les vieilles légendes. Si encore il y avait là-dedans une inspiration, un souffle d’art! On n’y voit rien que du métier, et un métier mal compris. Le roi et sa suite ne sont que des modèles habillés de costumes plus ou moins exacts. Le lépreux lui-même n’est qu’un lépreux de mélodrame, point convaincu et tout habillé de lèpre déclamatoire. La Faculté ne la contresignerait point, cette lèpre, la Cour des Miracles lui refuserait, le Talrich de Paris, les Curtius de Londres ne lui octroieraient point le fief d’une vitrine.

Marie-t-on les saints avec les saintes en paradis? Pourqu’ils fassent souche, cela n’est point douteux. Alors, Anges du ciel, Dominations et Séraphins, fanfarez sur l’heure aux quatre coins du système solaire les bans du roi Saint-Louis, de M. Maignan, avec la reine Sainte-Elisabeth de Hongrie, de M. Ronot. Aussi édifiants, aussi banals tous deux. Celui-là trompait l’ennui du voyage par le guérissement des écrouelles. Celle-ci, bonne reine de ménage, distribue de la soupe aux marmiteux de son pays. Si «marmiteux» semble risqué, prenez-vous en à cette marmite colossale, principal personnage du tableau. Les mendiants sont d’un réalisme vulgaire. La reine Elisabeth est une dame de romance quelconque. De tels sujets allaient bien au mysticisme des primitifs. Les païens de la Renaissance, virtuoses malins et prestigieux, brodaient, sur ces thèmes ennuyeux des variations éclatantes d’étoffes et de cortèges, d’architectures et de couleurs. Ici, plus de mysticisme et plus de variations, reste l’ennui. Et les facultés de l’artiste s’usent rapidement à cette besogne froide et machinale, industrielle et commerciale. Peut-être attendions-nous mieux de M. Ronot?

Mais encore une fois, que voulez-vous? Tout ce monde artiste est stupéfiant d’immobilisme. Chacun se cantonne, qui dans son coin de paysage, qui dans sa boutique de bric-à-brac, qui dans son chapitre de catéchisme. Tout ce monde-là n’a point, ne peut point et ne veut point avoir d’idées. Ainsi M. Monchablon croit encore à la légende napoléonienne. Pour ce peintre, le sinistre malfaisant qui, parlant de lui-même, s’écriait: «quand je n’y serai plus, le monde dira: Ouf!», le récidiviste des Cent-Jours à qui l’Europe indulgente accorda le bénéfice des circonstances atténuantes est toujours: un Titan déchu! Et il nous l’exhibe, drapé de noir sur son rocher, roulant des éclairs dans ses yeux, tonitruant du front tandis que la mer gronde et qu’une rouge tempête illumine la nue. Tout tonne et tout détonne dans cette œuvre malheureuse, qui prête à sourire. O croyants ultimes, on a vendu tout dernièrement le tricorne de votre Titan, à la salle Drouot, et le vendeur n’a point couvert ses frais. M. Monchablon, vous valez mieux que cela! Laissez ce bonhomme, et retournez à vos Panneaux décoratifs. Ils sont charmants.

Un immobile entre tous, c’est M. Jacquet. Et, s’il continue, il deviendra, comme M. Jules Lefebvre «un phénomène de stérilité ». Chez le premier, on voit depuis de longues années la même femme nue en des poses et sous des noms divers. Chez le second, la belle dame habillée ne varie guère. Elle s’appelle aujourd’hui Jeanne d’Arc priant pour la France. Elle est jolie, bien jolie, brune, bien brune. Elle a une robe de velours et l’on sait s’il est beau, le velours Jacquet. Elle a une cuirasse, une belle cuirasse à faire loucher Desgoffe. Elle est à genoux sur un coussin magnifique. Elle a les mains jointes, les yeux en l’air; elle invite Sabaoth à se prononcer galamment contre l’Anglais. Et puis c’est tout. Ce n’est rien.

J’ai de M. Aublet, j’ai de meilleures nouvelles. Désabusé de la peinture à grand orchestre où l’avaient un temps égaré de décevants exemples, il nous revient avec une petite toile fort intéressante: le Duc de Guise à Blois (23 décembre 1588). Après tant d’autres, il a su tirer parti de cette tragique histoire où Delaroche a puisé sa meilleure, pour ne point dire son unique inspiration. Il a saisi cette minute du récit de Miron où, s’acheminant vers le cabinet royal, la victime désignée du lâche Henri III «se prend la barbe et se tourne le visage et le corps pour regarder ceux qui le suivent». Le mouvement de Guise est très-naturel; sa figure, bien en lumière, est très-historique et très-vivante, les conjurés sont bien campés, bien groupés. La scène est d’un dramatique effet, juste en couleur, et en tradition précise, comme la Chronique du Bourgeois de Paris. Cette œuvre nous semble décisive pour M. Aublet, car elle le marque au premier rang parmi les anecdotiers de l’histoire.

Bataillon utile, chaque jour plus érudit et plus nombreux, où il rejoindra M. Bridgman, l’auteur de cet Enterrement d’une momie, qui nous fit l’an dernier si grande impression. Moins heureux, cette fois, est M. Bridgman. Excellent motif certes, et d’un archaïsme bien tentant que ce Divertissement d’un roi assyrien, mais les lions que ce potentat excentrique s’amuse à tirer à coups de flèches, en présence de sa cour, ne sont que des lions à ressorts, de gros toutous savants. Et le roi et la reine, et les courtisans et les courtisanes, et les gardes et les prêtres, ont l’air de figures à découper pour un jeu de salon.

Au bataillon des anecdotiers, M. Aublet retrouvera les Leloir. A Louis Leloir les siècles d’apparat, le seizième siècle, le dix-septième. Sa page des Fiançailles sous Louis XIII est un quasi-chef-d’œuvre. Sous la vaste tonnelle, à deux pas du manoir aux sveltes tourelles, autour d’une longue table chargée de hanaps ciselés, de rutilantes faïences, surchargée de victuailles plantureuses, tout une seigneuriale compagnie fête l’accord d’une très-belle damoiselle avec un délicieux jouvenceau. Les parents s’attendrissent, les barons aux larges feutres risquent des toasts, les jeunes dames s’épanouissent dans leurs fraises énormes, les musiciens, tout de pourpre habillés, râclent et soufflent à cœur joie. Les costumes sont exacts et splendides, les gens sont vivants, la nature est radieuse, tout rit, tout chante, et les tourelles aussi! Vigny, dans Cinq-Mars, Théo, dans le Capitaine Fracasse, ont-ils été plus historiens et plus poètes? Avec Gérard de Nerval nous fûmes à telle fête dans une de nos existences antérieures. Nous nous en souvenons, et nous en rêvons. On appelle cela une restitution.

A Maurice Leloir le dix-huitième siècle, c’est-à-dire Voltaire, en son triomphe. Admirable et touchante et profonde histoire que celle du Dernier Voyage de Voltaire à Paris. «L’enthousiasme, nous dit Condorcet avait passé jusque dans le peuple... La voiture, forcée d’aller au pas, était entourée d’une foule nombreuse.» Fécond enthousiasme, préface des grands jours, il avait si bien passé dans le peuple, qu’il y resta, et nous nous estimons aujourd’hui trop heureux de le voir remonter à son monde originel, la bourgeoisie, si longtemps dévoyée.

Comme tout artiste supérieur, M. Leloir n’a point eu besoin d’étaler sur une toile immense de longs cortèges avec des allégories confuses. En un seul de ses mille épisodes, il nous retrace tout entier l’unique et merveilleux triomphe. Je vois bien là un de ces carrefours, une de ces grandes belles maisons si caractéristiques du Paris d’alors qu’on nous démolit chaque jour si brutalement, si stupidement. Il y a entre tous ces personnages de toute classe et de tout habit, ceux du balcon et ceux de la rue, communauté de ferveur. Tous les cœurs, tous les regards, tous les pas, tous les applaudissements vont bien à la même personne. Le vieux philosophe, ému et comme répétant: «Mais vous m’allez faire mourir de joie.» est bien le centre de la scène, le Deus, ecce Deus! Là aussi nous y étions et nous nous en souvenons. Cela aussi est une restitution, et, par-dessus le marché, une actualité vraie. Le petit tableau de Leloir aura sa place et une bonne place dans l’histoire du premier Centenaire de Voltàire. Et il survivra bien autrement à la terrible injure des années que la transcendantale Apothéose de M. Thiers, par l’actualiste Vibert.

LUCIEN MÉLINGUE

La Levée du siège de Metz en 1553.

Tête de Charles-Quint.


Anecdotiers de l’histoire:

M. Hector Leroux. Ses élégies romaines ont toujours la pâle couleur, et, quand même, l’on ne se peut défendre de leur charme pénétrant.

M. Motte, le paléontologue infatigable des civilisations antechrétiennes. Son Passage du Rhône par les troupes d’Annibal est une œuvre des plus louables. Devant ses éléphants armés en guerre, transportés sur des radeaux que meuvent à grand’peine d’éléphantesques machines servies par d’innombrables esclaves, le public se presse, et les savants s’exclament. Encore une fois, nous souhaiterions à M. Motte une facture plus ample, un style plus coloré. Tous les écrivains ne sont pas érudits, soit. Mais parmi les érudits combien peu sont écrivains! M. Adrien Moreau, dont le Menuet au seizième siècle nous rappelle, quoique d’un peu loin, tant de pages brillantes, M. Bakalowiez, auteur d’une si vivante et pétulante Fête à la cour d’Henri III; M. Brozik, dont la grande toile, l’Ambassade du roi de Bohême et de Hongrie à la cour de Charles VII, mérite assurément d’être signalée pour sa belle ordonnance.

M. Jules Béraud, que nous aurions pu citer déjà parmi les portraitistes, car son Portrait de Coquelin cadet dans le rôle de Matamore est une des pochades les plus éclatantes, les plus endiablées du Salon. M. Jules Béraud, très-coloriste, possède à un rare degré cette faculté précieuse, connue généralement sous le nom mal défini de vis comica. Aussi bien que personne, il nous traduit, en ses multiples détails, ce Paris cher à Mols et dont M. Herpin s’empare aujourd’hui par une si magistrale vue d’ensemble: Du haut des Saints-Pères, le soir. Du Paris de la rue, Jules Béraud nous mène cette fois au Paris des salons; où sa verve impitoyable se donne libre carrière. Une soirée n’est point, qu’on le sache, œuvre caricaturale. il lui suffit, comme à la délicieuse Soirée de Gavarni, d’être une œuvre observée. Nos fouilleurs de l’avenir, d’un avenir qui sera plus laid peut-être et moins artiste encore que notre présent, y pourront relever tout à leur aise notre luxe richard, nos mobiliers disparates et criants, nos femmes, poupées à traînes et à ressorts, nos hommes, ombres chinoises uniformément tachetées de blanc, nos gandins automatiques, notre société sans cohésion, nos assemblées sans plaisir, notre ennui, ce lourd ennui, dont Monseigneur Saint-Progrès, notre patron, nous garde!...

A M. Jules Garnier, enfin, que nous qualifiions il y a deux ans l’un des maîtres du genre, nous devons une mention toute particulière. Il a cette année abordé un fort grave sujet. Ce n’était point petite affaire, à notre gré, que de pourtraicturer cette séance à jamais célèbre du 17 juin 1877, où, provoquées par les impertinentes hâbleries de l’ordre moral, les trois gauches saluèrent, d’un applaudissement unanime en M. Thiers le puissant, l’unique initiateur de la libération du territoire. Un mouvement extraordinaire souleva la salle, de l’hémicycle aux tribunes. Il y eut là un moment indescriptible et prodigieux, la véritable apothéose de M. Thiers. Un tel moment appelle la grande peinture d’histoire. Mais celle-là, nous l’avons dit, ne s’exécute point sur l’heure et veut, pour une impression plus juste, des horizons plus lointains.

Le brillant anecdotier du Droit du seigneur, du Roi s’amuse, du Supplice de la truie, a-t-il prétendu à si haute gloire? Non, sans doute. Mais il nous a voulu donner et il nous a donné un croquis sur le vif et dans son cadre moyen une impression moyenne du mémorable événement. Toute une partie de l’œuvre, témoignant d’un sérieux travail, est bien venue. L’impassible et magistrale figure de M. le président Grévy domine bien la scène. Sous lui, l’horrifique et mirifique M. Fourtou, debout à la tribune, coupé dans sa rhétorique par l’explosion soudaine, vous a des airs pincés tout à fait réjouissants. Au pied de la tribune, quelques figures principales sont bien groupées et largement traitées. Mais le geste célèbre de Gambetta, l’émotion de M. Thiers, ne sont point assez indiqués. Il y a du fouillis et de l’entassement sur les bancs de la gauche. Les attitudes des représentants ne sont point assez variées, et le public demeure figé dans une inexplicable réserve. N’importe, cette petite toile, fort animée quand même, remplie d’heureux et véridiques détails, a conquis de suite une très-suffisante popularité. M. Jules Garnier s’en contentera-t-il? Homme de talent, qu’il remette courageusement sur le métier son œuvre hâtive, et, par de faciles amendements, la parole qui vole deviendra l’écrit qui reste.

CHAPITRE V

Table des matières

SOMMAIRE: Le plus d’idéal dans le plus de réel. — Français, Harpignies, Hanoteau. — Aimez-vous mieux la mélancolie? — M. Pelouse et son Passage. — Madame la Chambre, je vous les recommande. — Connaissez-vous Landerneau? — MM. Lansyer, Lhermitte, Dameron. — La Normandie a ses peintres servants. — MM. Guillemet, Flahaut. — Autour du chalet d’Alexandre Dumas. — MM. Vuillefroy, Van Marcke et Émile Vernier. — Il ne vous en faut plus qu’une, M. Butin. — A genoux devant Coco. — M. Beyle, n’écoutez pas les gens sérieux, s’il en reste! — M. d’Alheim et sa Brûlée. — Vous revoilà, pays de l’Astrée! — Récompense ou impertinence? — M. Rapin, Hégésippe Moreau et la Femme de la Bible. — Du Doubs aux Vosges il n’est pas loin. — Mlle Frisler et les Hêtres de Retournemer. — Où M. Zuber a vu la forêt du Dante. — M. Feyen-Perrin, et sa Mort d’Orphée. — M. Dagnan-Bouveret, et la Mort de Manon Lescaut. — Les petits bas bleus de la pauvre morte! — M. Poilpot et sa Proie. — Il se méfie encore, le gourmand. — Moins ambitieux et plus gai, M. Baudouin. — M. Léonce Petit. — O jury! ô gendarmerie! — M. Palizzi, nous les avons déjà vu jouer. — M P. Éraire, époux de la Marne. — M. Méry, la cire, et M. Cros. — Sic vos non vobis. — Impressionnisme et opposition constitutionnelle. — On en rira longtemps.

Le paysage, c’est toujours bien convenu, est la meilleure gloire, la plus abondante et la plus solide de la moderne école française. C’est là, jusqu’à nouvel ordre, que l’on rencontre le plus d’idéal dans le plus de réel, c’est-à-dire le plus d’art. C’est que là aussi le talent est plus accessible aux intelligences ou aux éducations moyennes. Tant mieux pour le paysagiste et pour nous, s’il pense, mais son plus facile génie consiste surtout à bien sentir.

Bastien-Lepage pense. Il nous l’a prouvé, et nous l’avons montré. Dès lors, quel tapage autour du nouveau-venu! Sauf cet incident de quelque importance, tout le paysage est demeuré calme. Il ne nous a causé ni surprise, ni déception. Pas un chef-d’œuvre, quelques belles œuvres, beaucoup d’excellent métier. Ce genre ne monte, ni ne descend. Il paraît se maintenir en attendant, comme toutes choses aujourd’hui, son imminente révolution, dont l’auteur des Foins nous semble être le vaillant précurseur.

Saluons, tout en courant, ces trois maîtres que notre mémoire unit souvent: Français, Hanoteau, Harpignies.

Français a voyagé cette année. Il s’en est allé loin, je vous prie, au bout du monde, jusqu’en Italie. Au pays bleu, il a trouvé une de ses plus fraîches inspirations, le Lac de Némi. Et, revenant par la Suisse, il a rencontré un spectacle merveilleux dont voici l’adorable souvenir: Mont Cenis; soleil couchant. Sur des monts entassés par je ne sais quel Encelade, le vieux pic, raide et pointu, se dresse. Le voilà qui sourit gauchement, et il est rose, et ses neiges sont bleues aux rayons de ce soleil couchant qui descend là-bas si superbe, et si glorieux. Au pied du pic il y a un haut plateau, bien vaste et bien solitaire, et tout au milieu un lac bien froid et bien clair. Et dans ce lac on voit se refléter la pyramide rose, et les rayons d’or. Et tout autour, quelles ombres étranges! Ces hauteurs-là ne rient jamais. Leur sourire, c’est la mélancolie. Au grand jour, elles sont sévères. La nuit, elles sont terribles. Arrivé là, on s’intimide et on recule, comme si l’on surprenait quelque effrayant mystère. Ce soleil et ce mont, dans ce silence, ce sont des Dieux. Ils se disent des choses formidables à voix basse. Quiconque a vu du haut des Alpes le soleil se coucher nous comprendra. Et avec nous il admirera Français.

Harpignies a été, lui aussi, en Italie, et il nous en rapporte le Colisée à Rome. C’est exact et curieux, mais un peu froid. Harpignies n’est tout à son aise qu’en pleine nature, et ce Vieux noyer, dont les rameaux énormes, issues d’un tronc géant, figurent une manière de portique triomphal au seuil de cette campagne vaste et profonde, comptera parmi les études les plus marquantes de ce maître tenace et consciencieux.

Hanoteau, je veux dire le paysage d’Hanoteau, continue à se bien porter, et le nouveau bulletin de sa santé s’appelle la Tournée du meunier. Les anémiques, encore une fois, et les rêvasseurs, et les élégiaques doivent être rares dans cette nature toujours plantureuse et toujours riante. Il doit y avoir un solide meunier, quelque belle fille gaillarde dans ce moulin cossu, et l’on doit boire du bon vin sous ces arbres bons vivants.

Aimez-vous mieux la mélancolie? Pourquoi pas? Chacun son goût, et le meilleur est de tout aimer. Adressons-nous donc à Pelouse. Il nous va servir à souhait. Nous éprouverons même quelque pittoresque terreur à le suivre dans son Passage de Lonriec à Concarneau. Le soir, aux vagues rayons de cette lune inquiète, sous ce ciel tourmenté, cette campagne bretonne est tragiquement noire. Tant bien que mal, dirigez-vous vers ces grosses taches rouges. Ce ne sont point des feux follets, mais les foyers flambants de ces basses chaumines. Elles émergent d’une boue épaisse, et vous donnent la perception nette d’une cité lacustre. Autour de ces foyers-là, vous trouverez de bien braves gens, mais bien misérables, à qui leurs curés n’enseignent point le français. Monsieur le ministre des travaux publics, et vous, Madame la Chambre, j’ose vous les recommander. A-t-on assez démoli, que diable! a-t-on assez enlaidi ce malheureux Paris? Et n’y a-t-il donc rien à faire là-bas pour vos architectes sans vergogne et vos Limousins sans ouvrage?

Mais elle n’a point que ces aspects-là, cette Bretagne, si justement aimée de tous les artistes vaillants et sincères. Connaissez-vous l’épique Landerneau? O l’amusante petite ville avec ses ponts habités, et ses vieux pignons, et sa vieille lune, et les chers souvenirs que les Haussmann du pays respectent encore! Il ne s’y fait point de bruit, quoi qu’on en dise, mais il s’y tient sur une petite place un fourmillant marché où des gas bien bâtis et d’avenantes paysannes, couleur locale, débitent de beaux fruits, bien éclatants. Le voilà, ce gentil marché, vu et bien vu par le coloriste Lhermitte, un des fidèles de la Celtique.

Connaissez-vous la plage de Douarnenez? C’est une des plus grandioses qui soient au monde. Il la faut contempler du haut de ces Landes fleuries, avec son féal amant, M. Lansyer. Quel nom attrayant et singulier: landes fleuries! Et puis de la Bretagne l’on a dit encore et bien souvent: des fleurs sur du granit. Cette Bretagne des poètes, elle est là, sous vos yeux. De la mer au ciel montent roches sur roches, énormes et blanches, et des roches les arbres jaillissent, et sur les roches les fleurs poussent, insolentes. Quand vous aurez, par cet escalier superbe, atteint la terrasse extrême de ces jardins de Babylone, cette plage sans fin que vous voyez là, sur votre droite, étincelante au soleil, c’est la côte de Douarnenez. Devant vous, l’Océan!... Et vous bénirez votre guide puissant, votre irrésistible tentateur, le maître de céans, M. Lansyer.

Mais j’y songe, de Douarnenez à Pont-Aven il n’y a qu’un pas, il n’y a qu’un jour. Et Pont-Aven, chacun sait cela, c’est quelque chose comme une petite Suisse d’étagère, coquettement épanouie dans un vallon perdu de la Bretagne. L’an dernier, nous y suivîmes Le Marié des Landelles. Aujourd’hui, c’est Dameron qui nous mène. Il y a bien des promesses dans son paysage, Au Bord de l’Aven, un des plus aimables et des plus frais du Salon: des promesses et des progrès. M. Dameron est tout jeune, et nous avons épié son début. Hier il était élève, bon élève. Encore un coup, et il sera élève maître.

La Normandie a ses peintres servants, tout comme la Bretagne. Le Calvados surtout les attire, et dans le Calvados la Plage de Villers, celle-là même dont Guillemet nous fixe les rudes aspects en cette toile magistrale. La nature normande est plus riche, mais beaucoup moins étrange que la nature bretonne. Ses lignes sont plus arrêtées, ses masses sont plus lourdes, plus étroit est son horizon. Même aux approches de l’orage, la mer normande est plus lente, plus épaisse. Dans cette nature plus plantureuse et plus calme, l’habitation humaine est plus haute, plus vaste et de plus confortable aspect. Ne vous fait-il pas plaisir à voir, comme un solide refuge et un asile de bien-être, ce gros mastoc de village normand, si agréablement posté dans la baie, étalant ses bonnes grosses rouges tuiles aux rayons d’une rapide éclaircie? Tout ce qui est de poésie sous ce ciel, et dans ce lieu, ne pouvait avoir de plus sûr interprète que le talent, de plus en plus large et fort, de M. Guillemet.

Les analogies sont nombreuses entre la manière de M. Guillemet et celle de M. de Flahaut. Très-large aussi est la touche de ce dernier. Il comptera bientôt, s’il ne compte déjà, parmi les rares maîtres de ce genre si difficile, la marine, sur lequel cette révélation, la Vague de Courbet, vue et revue au Champ-de-Mars, nous rend désormais si pointilleux. Cette Marée montante est d’une belle impression. Je la reconnais. On la contemple à Puys, du seuil même de ces ateliers si pittoresquement groupés autour du chalet d’Alexandre Dumas.

Non loin de ces falaises de Dieppe où un Mauvais temps inquiète et pourchasse les mugissants modèles de M. Vuillefroy. Un excellent éleveur toujours que ce peintre-là, mais son bétail, cette année, quoique fort bien portant, ne mérite qu’un second prix.

Quant à celui de M. Van Marcke, il a vingt fois épuisé toutes les primes d’encouragement, et on ne lui connaît plus de rivaux sur le marché. Est-il dans la meilleure école flamande beaucoup de pages plus remarquables que ce Gué de Mouthiers? Avertis par l’orage, les bouviers et garçons de ferme ont sonné la retraite. Aux abords du gué, chevaux, bœufs et vaches se pressent dans le beau désordre que rêvait Boileau. La campagne aux perspectives profondes est d’un admirable effet. Il n’est guère aujourd’hui, nous le redisons volontiers, de paysagiste plus sincère et plus puissant que l’auteur du Gué de Mouthiers.

Moins sincère, plus rude et moins puissante est la manière de M. Vernier, un autre fidèle de Normandie. Elle s’améliore d’ailleurs incessamment. Il y a dans cette toile Avant le grain, Grand-Camp, Calvados, une ampleur, une facilité inaccoutumées. M. Vernier, à qui le livret n’assigne aucun professeur, a débuté par la lithographie où il est resté maître. Il a reproduit avec une rare intelligence les oeuvres les plus célèbres de Courbet. Et il s’en souvient, et l’on s’en souvient à l’examen de sa robuste et consciencieuse peinture.

Son autre toile, la Cour de ferme à Attainville (Seine-et-Oise), est d’une jolie coloration, intense et gaie. Aux travailleurs le progrès appartient, en propriété exclusive et garantie. M. Vernier est un travailleur.

En Normandie encore, à Villerville (Calvados), cet Enterrement d’un marin, l’un des plus légitimes et des plus brillants succès du Salon, chichement consacré par le jury. Sur une place du montueux village, des marins en grosse veste de bure, des vieilles femmes tout encapuchonnées dans leurs mantes noires, tenant droits de longs cierges allumés, attendent pour l’escorter à l’église le cercueil que l’on entrevoit à travers la porte ouverte de cette humble maison. Sur le seuil, un homme agenouillé prie et sanglotte. Sous le vert contrevent fermé en signe de deuil, une petite table couverte d’un napperon blanc, autel improvisé, porte un crucifix entre deux bougies allumées. Des enfants regardent le sinistre appareil avec cet ahurissement si naturel que cause toujours au jeune âge ce mystère stupide: la mort. Dans cette rue escarpée, si pittoresque, des voisins s’apprêtent à grossir le cortège. Dans le ciel, de gros nuages courent, chassés par un vent de tempête. A ce ciel seul, on devine la mer, invisible et prochaine. Peinture solide et franche, simplement composée, d’un effet austère et poignant; voilà ce qu’on appelle du bon «plein air». Avec ou sans médaille, il ne vous en faut plus qu’une, M. Butin, pour avoir gagné votre maîtrise.

Et par je ne sais quelle filiation sentimentale, l’Enterrement d’un marin nous rappelle à temps la Dernière Etape de Coco, une ravissante page de M. Beyle que la gravure rendrasans doute vitement populaire. Comme ils s’en allaient, trottinant menu par la campagne lugubrement blanche, contre le rude vent d’hiver, le pauvre vieil âne de ces marchands-forains est mort. Il git là, sur le chemin, dans la neige, devant sa lourde voiture. L’homme, un vieux routier grisonnant, regarde Coco avec une douleur muette, vraiment touchante. Sa vieille, à genoux, les mains jointes devant Coco, semble le supplier de ressusciter. Le chien flaire tristement son compagnon. L’enfant est tout hébété. Le bourg est bien loin, le temps est bien mauvais, la route est bien déserte. Ils sont bien malheureux. Sujet de romance, tant qu’il vous plaira, et que les gens sérieux, fort au-dessus de l’art populaire, confondront dans un égal dédain avec le cèlèbre Convoi du pauvre. M. Beyle qui tient une bonne veine, et qui a un bien autre talent que l’auteur du Convoi, fera bien de n’écouter pas les gens sérieux, s’il en reste.

La Normandie n’irait point, je pense, au sévère talent de M. d’Alheim. Mais comme il s’est trouvé tout à son aise dans la grandiose et solennelle nature du département de la Loire! Entre ces hautes murailles de quartz, jets énormes d’une antique éruption que rejoint l’une à l’autre cette passerelle, tout en l’air perchée, ce vallon houiller, rigide et sombre, c’est la Brûlée. Bien nommé, ce vallon. Il n’est point émaillé de fleurs, on n’y voit point courir de ruisseaux argentés où baignent les buissons de myosotis, chers aux demoiselles en promenade. Le sol est une alluvion de noires scories, craquant sous les roues des lourds chariots. A gauche, sur la hauteur, une de ces vastes roues d’extraction comme il y en a près Paris, aux carrières de Montrouge, projette sur le ciel son profil bizarre et grossier. Uu peu plus loin, par le toit d’un hangar, un four en activité vomit sa flamme. Un peu plus loin encore, à l’arrière-plan, un mont dénudé domine la scène, cône géant qui fait songer aux Pyramides, et s’empourpre aux rayons du soleil. Sur le tout un azur implacable darde ses lueurs d’acier. A quelques lieues de là serpente le clair Lignon, le célèbre Lignon, dont les gentilles naïades, des truites superbes, entendirent aux siècles lointains le beau Céladon, fils des Druides, soupirer ses platoniques amours. Région étrange, riche et sauvage, industrielle et romanesque. L’homme préhistorique y laissa d’authentiques souvenirs, et la lente histoire y a marqué dans une empreinte ineffaçable chacun de ses pas. On y trouve à tout instant des ruines splendides et l’on y rencontre des sorciers. Les châteaux y poussent, les usines y fourmillent. On y fabrique des rubans et des locomotives, on y forge des canons et des légendes. C’est le pays des cours d’amour et des cours de mécanique. C’est le pays de la houille, et c’est le pays de l’Astrée.

Ainsi la Brûlée de M. d’Alheim éveille en nous les plus vives impressions, les plus magiques souvenirs. C’est que cette toile, de très-haute valeur, n’est pas seulement la reproduction d’un accident quelconque de la nature, le portrait d’un de ces paysages aimables et indifférents comme il s’en trouve à peu près partout. C’est mieux qu’un paysage, c’est un pays tout entier, saisi dans son type, œuvre de poète non-seulement, mais au premier chef, œuvre de savant, car je défie qui que ce soit, dans l’école française, de nous mieux traduire la roche que M. d’Alheim. Dans tout autre pays que la France, la Brûlée eût été vivement acquise par quelque établissement scientifique. Mais la compensation, une enivrante compensation, n’a point manqué à M. d’Alheim. Cet artiste, studieux et sincère, qui compte autant d’œuvres remarquables que de Salons, a fini par recevoir du Jury pour prix et témoignage de ses progrès constants... une mention honorable. Quelle impertinence!

Las de Cernay où quelque temps il tint ses poétiques assises, M. Rapin nous emmène au Valbois, dans l’âpre et forte campagne du Doubs. On traverse là-bas des bois superbes auxquels la magicienne automne prête un charme inénarrable et une singulière grandeur. Et l’on y rencontre çà et là, comme en toute forêt, cette pauvre besoigneuse à qui MM. les princes d’Orléans réclament des dommages-intérêts, et que chanta le grand poète, mort à l’hôpital, Hégésippe Moreau, en ces beaux vers aimés de M. Rapin:

La femme de la Bible, erre, pâle et courbée,

Glanant le long des bois quelque branche tombée.

Or, jugez si ces merveilleux aspects entraînent le fin talent du franc-comtois Rapin, et avec nous sans réserve admirez la touchante élégie que voilà.

Du Doubs aux Vosges, il n’est pas loin, et les vieilles forêts d’Alsace sont les plus belles du monde. A leur ombre s’est écoulée la meilleure part de notre enfance, et tous les voyages possibles n’ont pu nous les faire oublier. Aussi est-ce avec une émotion profonde que nous avons surpris au Salon ce délicieux sous-bois: les Hêtres de Retournemer. Surpris est le mot, car les placeurs de l’administration, peu esthétiques d’ordinaire et point galants, l’ont relégué au quatrième étage, alors qu’il eût mérité sans discussion préalable les honneurs de la cymaise. Songez-y donc! Qu’est-ce que cela? Mlle Eugénie Frisler? quelque modeste débutante. Et, va-t-on point pour une débutante, qui n’a eu, s’il en faut croire le livret, d’autre professeur que la nature, troubler la bonne digestion de MM. les Jurés, ou déranger par une intrusion révolutionnaire les situations péniblement acquises d’un tas d’honorables médiocrités? Un avenir prochain vengera Mlle Frisler, car son vaillant début est gros de promesses. D’autres que nous l’ont surpris, d’autres, plus autorisés vous en ont dit et rediront les brillantes qualités. Dans cet asile touffu, sous ce dôme impénétrable aux rayons du soleil, on respire à pleine âme la divine horreur des grands bois sourds. Et, comme M. d’Alheim traduit les roches, Mlle Frisler traduit les arbres avec cette intuition de leur individualité propre, avec cette science patiente dont Harpignies demeure jusqu’à nos jours le maître unique et incontesté.

Un peu moins haut que les Hêtres de Retournemer, on avait placé le Panier de pommes de Mlle Frisler, et l’oeil y pouvait sans trop de fatigue cueillir toute une assiette de fruits appétissants. Qui sait si bien comprendre les arbres saura bien peindre aussi les fleurs et les fruits, et quelque jour, les dessertes ou les bouquets de Mlle Frisler s’inscriront dans la faveur publique, parmi les natures mortes des Bergeret, des Attendu, des Kreyder, des Muraton, des Muller, des Jeannin et autres que nous mentionnons au galop, sans nous y pouvoir arrêter.

En Alsace aussi, sans nul doute, l’alsacien M. Zuber a vu l’étonnante et terrible forêt qu’il donne pour théâtre à son paysage historique: Dante et Virgile, œuvre hors ligne, d’un tel souffle qu’elle range d’un coup son auteur parmi les maîtres de demain. Un mot suffira pour préciser notre pensée. Ainsi Dante a décrit sa forêt, ainsi, et d’un style égal, l’a peinte M. Zuber.

En Thrace assurément, il nous faut reporter cet autre paysage historique où M. Feyen-Perrin nous montre la Mort d’Orphée. Cette fois encore, il a pris pour texte de son inspiration quelques vers de son ami Armand Silvestre:

Sous le thyrse qui vole et le cuivre qui tonne

Orphée est étendu: les Ménades en chœur,

Comme une grappe mûre échappée à la tonne

Foulent en bondissant, sous leurs pieds nus, son cœur.

Et son chef que brandit leur caprice vainqueur

Semble un astre sanglant sur l’or d’un ciel d’automne.

Lire cette strophe si mouvementée, si imagée, c’est voir le tableau de M. Feyen-Perrin. Le peintre a presque littéralement traduit le poète. Leurs styles sont si semblables d’ailleurs, qu’à vrai dire leurs poèmes s’équivalent. Moins belles, j’imagine, devaient être les antiques Ménades, mais elles n’étaient ni plus ivres, ni plus furieuses, et la beauté même que leur prête l’élégant pinceau de Feyen Perrin souligne d’autant leur tragique folie. Rien n’égale ni le vertige horrible du chœur, ni la splendeur éblouissante du ciel d’automne, sur lequel se détache «comme un astre sanglant » le chef d’Orphée. Une réserve toutefois: on ne s’explique guère le voile et la lyre prudemment jetés sur la place où fut ce chef. Les Ménades n’étaient point dames à s’épargner la vue complète de leur crime, et l’on serait tenté de croire que sous ce voile trop ingénieux, M. Feyen-Perrin nous a voulu céler une difficulté invaincue.

HENRI FANTIN-LATOUR

La Famille D...


C’est un paysage historique aussi, cette Mort de Manon Lescaut qui a valu à M. Dagnan-Bouveret, avec une troisième médaille, un bien plus honorable succès d’entraînement: oui bien, un paysage historique. Car enfin, de tels types sont des personnes autrement historiques et réelles que tant d’éphémères pieusement enregistrés dans les classiques in-folios. Et nous avons toujours rêvé qu’un Dictionnaire des héros de roman serait pour le moins aussi utile, et en tout cas plus divertissant, que le meilleur dictionnaire de Bouilhet ou de Vapereau.

Aussi l’on faisait queue devant le tableau de M. Bouveret. N’est-elle point dans toutes les mémoires, la fin si émouvante et si vraie de l’incomparable Manon? Et pouvait-on la rendre avec une plus scrupuleuse et plus poignante fidélité ? Devant la pauvre morte, gisante, en son mignon costume de grisette parisienne, avec sa robe à fleurs, et sa jupe courte à ramages, et son pimpant bonnet, et ses petits bas bleus, et ses petits, tout petits souliers à boucles, Desgrieux, poudré, à genoux, chapeau et habit bas, en chemise à manchettes, Desgrieux, sombre et halluciné, grattant de ses mains effilées le sable pour y enfouir la plus adorable des amantes qui fut jamais! En face de lui, ce cadavre. Autour de lui, si loin que porte le regard, la solitude, et pis que la solitude, le désert. Autour de lui, sur lui, le silence. En lui le désespoir. Dans les cieux, le soleil, indifférent et radieux. Et ceci n’est point une vignette. M. Bouveret n’est pas un illustrateur. C’est un coloriste, c’est un poète. Qui donc ne s’attendrirait?

Au fond de quelque défilé kabyle, dans un ravin, sur un lit de roches, la mort a précipité une Proie, le cadavre d’un jeune arabe, tout armé encore, et naguère frappé dans un combat. Sur le cadavre, les ailes tendues, les griffes serrées en rond, un vautour plane. C’est un oiseau superbe, il a une gorge bleu de ciel. Il roule dans son œil sinistre, avec des appétits fauves, des inquiétudes vagues; il regarde de côté son rare festin. Par où l’attaquera-t-il? La tête le tente, un si bon morceau. Mais il se méfie encore, le gourmand. Ceci non plus n’est pas une vignette. La Proie est œuvre de coloriste, et dénote chez son auteur, M. Poilpot, une vive intelligence de la composition dramatique.

Moins ambitieux et plus gai, M. Baudouin nous mène à la Récolte des amandes dans le Haut-Languedoc, à la Bastide Saint-Raphaël. Jolie scène, bien ordonnée, dans une gamme claire et harmonieuse, en évident progrès sur la Récolte des olives de l’an passé, mais trop sèche encore. On voudrait dans ce gentil paysage des figures plus vivantes, moins automatiques. Cela viendra.

Quant au paysage de M. Léonce Petit, mettez-le où il vous plaira, dans la campagne picarde, ou dans la banlieue parisienne. Peu importe, il est de partout, puisque son auteur l’intitule: Un Troupeau d’oies. Ce pittoresque volatile tient, on le sait, une maîtresse place dans l’œuvre de notre caricaturiste, que peut-être un jour, l’on nommera le Maître aux oies. Elles sont si plaisantes bêtes, n’est-ce pas? et dans la vie rustique si importantes personnes. Voyez-les s’avancer lentement, majestueusement, processionnellement, sous la conduite d’un gas. Moins qu’elles, le corps de pompiers remplit la grand’rue du village, aux jours de revue. Cependant, sur les portes les commères devisent, et cahin-caha, comme les oies marchent, s’accomplit, ici et là, tout le petit train-train de la vie quotidienne. Robuste et saine peinture, où s’épanouit cette malice franche, et bonhomme, qui perpétue au Journal amusant le succès hebdomadaire de Nos bons Villageois. On la peut désormais goûter librement et regarder sans effort au Salon, la peinture de M. Léonce Petit. On ne le refuse plus, et même on le descend jusque sur la cimaise, depuis qu’il n’expose plus de gendarmes. O France! ô ma patrie! O jury! O Institut et surintendance! O gendarmerie! Et c’est un gendarme, je vous prie, et un gendarme sous l’Empire, de qui nous entendîmes cette parole immense: «La conciliation, Monsieur, est la base de la civilisation.»

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
364 s. 25 illüstrasyon
ISBN:
4064066327569
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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