Kitabı oku: «L'étoile de Jean»
Mario Uchard
L'étoile de Jean

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331320
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
I
Table des matières
On naît heureux, comme on naît brave ou poltron, effronté ou timide, tortu ou bien fait. C’est une question d’organisme et de tempérament, et chacun de nous a son étoile.–Ainsi pensait Jean d’Erneau, qui n’était pas du tout le premier venu, quoiqu’il n’eût rien d’un héros de roman.
Garçon de trente-quatre ans, riche, bien tourné, avec une certaine raideur de tenue qui sentait le correct britannique sous une teinte d’originalité pleine d’humour, il avait naturellement fort grand air, et, bien qu’on ne lui connût d’attache de famille en aucun des nobles faubourgs (si ce n’est que le baron Sauvageot, qui l’avait un jour produit dans le monde, était son parrain), on le citait au club comme un gentleman accompli. Son train de luxe y était remarqué. Flegmatique, et doué d’une volonté de fer sous l’aisance élégante et facile d’un Athénien, il n’eût point coupé la queue de son chien pour un empire, estimant peu les vanités de la gloire; mais il se fût cassé le cou pour dompter un cheval rétif, s’il eût eu quelque raison de le monter. Comme il ne devait rien qu’à lui-même, il se sentait libre comme l’air, et son caractère y gagnait cette mansuétude du fort qui rend toujours charmant. Un peu ironique, avec des tours d’esprit qui n’étaient point sans grâce, tolérant pour les qualités des autres, comme pour ses propres défauts, et lame fine aux jeux de l’épée, c’était bien le compagnon le plus aimable à vivre avec les gens qui lui plaisaient. A Paris depuis seulement une année, tout ce qu’on savait de son passé, c’est qu’il rapportait une grande fortune du Mexique ou du Canada, et qu’il avait servi dans l’armée du Sud pendant la guerre de sécession. D’un sang-froid toujours plaisant, ses allures révélaient d’ailleurs cette solidité américaine que donne l’habitude de tenir sa place au soleil. C’était à la fois la fantaisie excentrique et ce calme des gens que la vie d’aventures et de luttes a prématurément bronzés.–Tel qu’il était enfin, c’était un homme, et le baron Sauvageot, qui semblait lui-même subir son ascendant, ne se montrait pas peu fier d’avoir un tel filleul.
Installé dans un ravissant hôtel de la rue François Ier, Jean d’Erneau était bien en effet le mortelle plus exempt de soucis, par la raison fort simple que le cœur ne le gênait pas: non point qu’il n’en eût un tout comme un autre; mais, soit hasard ou négligence, il n’en avait jamais trouvé l’emploi. Son histoire, du reste, était assez bizarre.–Bien qu’il eût quelque part une famille, il avait vécu presque en enfant abandonné. Nourri jusqu’à sept ans par des braves gens qui habitaient Auteuil, à cet âge, il était entré au collège, sous la tutelle assez indifférente de son parrain, qu’il ne voyait jamais. Le baron Sauvageot n’était pas un méchant homme, au contraire: il s’aimait bien; mais, conseiller général, maire et député, de ceux qui ne font jamais de bruit à la Chambre, il était trop occupé à ne pas s’embrouiller dans ses votes pour avoir du temps de reste à dépenser en dehors de ces soins importants.–Jean, de son côté, s’élevait fort bien tout seul, s’accommodant au mieux d’un isolement qui lui permettait de vivre à sa guise. Une année, il avait alors quatorze ans, le baron Sauvageot l’avait emmené à une de ses terres, dans le département du Var. Là, le collégien avait retrouvé sa mère, une sorte de riche fermière, personne encore fort belle d’ailleurs, qui l’avait accueilli sans s’épancher beaucoup en effusions de tendresses. La voix du sang demeurant en lui latente, il ne s’était pas mis en plus grands frais, tout ravi de courir le pays sur les chevaux de labour, sans que nul s’avisât de le surveiller.
Cette éducation indépendante porta ses fruits. A dix-huit ans, Jean quittait le collège, et, destiné à la carrière administrative, eut bientôt achevé son droit; son parrain le prit alors pour secrétaire.–Il arriva un prodigieux événement: le baron Sauvageot, député muet, se mit tout à coup, dès cette heure, à parler, à révéler des qualités rares qu’on ne lui avait jamais connues, et qui stupéfièrent plus d’un de ses amis. Un rapport sur les sucres lui valut d’emblée un succès très flatteur. Il aborda même un jour la tribune, et lut, tout comme un autre, un long discours qui l’éleva presque au rang des hommes politiques en vue.
Ce triomphe durait depuis deux ans, lorsque, un beau jour, juste au milieu d’une discussion brûlante, dans laquelle le député du Var devait fulminer une réplique, Jean disparut sans façon, laissant une lettre avisant son parrain qu’il partait pour l’Amérique.–Cette désertion à l’étranger fut un désastre. Le baron Sauvageot ressentit un tel coup d’une pareille ingratitude qu’il en reperdit subitement la parole. Trois ans plus tard, cependant, Jean lui donna de ses nouvelles; mais, dominé par une colère que le temps et le regret de sa carrière perdue n’avaient fait qu’accroître, et pressentant, au surplus, quelque appel de détresse, le parrain le gratifia d’une malédiction en forme qui rompaitt out entre eux..
Douze années s’étaient passées sur cette étrange fugue; un matin, comme il se faisait la barbe, le baron Sauvageot fut tout surpris d’entendre annoncer Jean d’Erneau. Son premier mouvement fut de lui refuser sa porte: un désir de vengeance le retint.
–Faites entrer ici, dit-il à son valet de chambre, et restez pour m’habiller.
Le filleul fut introduit; le baron, debout devant une petite glace vissée à sa fenêtre, ne bougea pas plus que s’il l’eût vu la veille ou qu’il eût eu affaire à un de ses gens.
–Ah! c’est vous? dit-il" froidement, sans se retourner.
–Oui, cher parrain, répondit Jean. Arrivé depuis cinq jours, je n’ai point voulu tarder à vous rendre mes devoirs.
–C’est aimable à vous!
En laissant tomber ces mots d’un ton glacé, il fit une. pause.
–Et vous arrivez d’Amérique? reprit-il après un instant. d’où vous m’avez écrit deux fois en douze ans, je crois.
–Douze ans et quelques mois.–J’ai eu beaucoup d’affaires.
–Eh bien, c’est parfait! poursuivit le baron sans détourner les yeux de son miroir.–Quand repartez-vous?
–Je ne pars plus, répliqua Jean; j’ai l’intention de me fixer à Paris.
–Je comprends!. Et vous comptez sur moi, sans doute, pour vous aidér à trouver une situation digne de vos talents?
–Oh! rien ne presse, j’ai le temps de me résoudre. avec vos bons conseils.
–Et… quelle carrière avez-vous suivie dans vos heureux voyages?.. ajouta le baron Sauvageot d’un air goguenard.
–J’en ai suivi plusieurs.–Par un bon hasard, je suis arrivé là-bas au moment où venait d’éclater la guerre de sécession. Je me suis engagé dans l’armée du Sud.
–Eh! bien, mais, en ce cas, vous n’avez qu’à demander les épaulettes de général! répondit le baron Sauvageot, de plus en plus persifleur.
–Non, répondit Jean avec flegme, je n’ai été licencié qu’avec le grade de colonel.
–Colonel! dit le parrain, surpris.
–Oui; seulement, comme cela ne menait à rien, je me suis alors lancé dans les affaires. Ma dernière opération au Paraguay consistait dans l’exportation des cuirs. J’aurais pu y faire fortune, mais comme j’ai des ambitions modestes, je me suis contenté d’en rapporter deux millions.
A ces mots, le baron Sauvageot se retourna si brusquement qu’il manqua de se couper.
–Deux millions! s’écria-t-il.
–Oui; et je vais, en vous quittant, les toucher chez Rothschild pour les mettre à la Banque jusqu’à ce que je me décide à en faire l’emploi.
–Bon, bon! répliqua le parrain; mais j’espère bien, mon cher ami, que tu vas d’abord déjeuner avec moi.–Où loges-tu?
–A l’hôtel Bristol, place Vendôme.
–Tu vas me faire le plaisir de dire à Joseph de transporter bien vite ici ton bagage. Il ne serait pas convenable que tu eusses une autre maison que la mienne en attendant que tu t’installes!
II
Table des matières
Dans ce cours plat de la vie, où le commun des mortels subit presque sans le savoir le train vulgaire des choses, il est des natures qui semblent prédestinées aux événements étranges, comme si quelque influence secrète, ou quelque prédétermination fatale d’une volonté plus libre de tout joug, les réservait, à l’écart du troupeau, pour les péripéties imprévues.–Jean d’Erneau, il l’avait bien prouvé, était un homme à déterminations précises, qui ne s’attardait point au préjugé banal. Original par tempérament, il avait horreur du chemin battu, et, pour le reste, il s’en remettait à son étoile.–En fallait-il davantage pour que rien ne lui arrivât comme à un autre moins original que lui?
Rentré en possession de son parrain, tout fier de le produire, Jean s’abandonna pour la première fois à cette quiétude que donne à tout homme sorti vainqueur de la lutte la conscience d’une supériorité bien acquise. Doué de brillantes qualités et sportsman accompli, il fut bientôt en vue-dans ce milieu de désœuvrés où ses grandes façons et son penchant naturel pour l’excentric lui donnaient un relief rare. ’De plain-pied dans tous les mondes, son. scepticisme plaisant auprès des femmes lui valait des succès qui ne manquaient point d’envieux, et tout semblait présager qu’il était lancé pour jamais en ce train de viveur qu’il menait la main haute, quand, après six mois d’existence folle, une belle nuit, sans crier gare, dans un souper au Café anglais, qu’il donnait à ses amis, il annonça qu’il prenait congé des agitations de la vie légère pour se vouer désormais au culte plus hygiénique et plus sévère des convenances et de la vertu. On crut à une plaisanterie de sa façon; mais, avec le sérieux qu’il apportait dans ses moindres fantaisies, on le vit le lendemain mettre en pratique ses théories nouvelles, comme s’il eût trouvé son chemin de Damas. Tout dénonçait un si brusque changement d’allures qu’on s’en occupa, cherchant le mot de cette énigme.
On soupçonna d’abord quelque aventure cachée dans le monde, sans pouvoir rien découvrir pourtant du mystérieux objet d’une aussi soudaine conversion. Toujours dégagé, dans sa désinvolture de blasé, il allait au club à ses heures, se montrait le soir dans quelques salons, toujours aussi galant avec les femmes de ses amis, sans que le moindre oubli de son flegme pùt trahir le plus léger secret avec aucune d’elles. Quelques absences-réglées d’ailleurs donnèrent bientôt un autre cours aux suspicions. Il disparut une fois pendant tout un mois, sans que le baron Sauvageot lui-même pût donner de ses nouvelles. A son retour, il répondit aux questions qu’il s’en était allé patiner en Hollande. On accepta cette explication. trop en rapport avec son originalité pour soulever le moindre doute. Cependant, parmi ses i ntimes, étonnés d’un renoncement si subit dont rien ne révélait la cause, les conjectures n’en continuèrent pas moins; elles se fixèrent enfin sur une présomption des plus simples et que tout semblait justifier.
Le baron Sauvageot avait une nièce, madernoiselle Jeanne Runières, jeune et belle héritière de vingt ans, dont la dot se chiffrait par millions.
–Jean, qui ne se mettait guère en frais pour son parrain, n’était certes pas plus assidu dans sa famille; pourtant on savait qu’il y était accueilli avec une faveur marquée. On avait bien parlé vaguement, dans le monde, d’un commencement de sympathie entre mademoiselle Runières et le comte Tancrède de Mauvert, jeune attaché d’ambassade, sans rival parmi les meneurs de cotillons; mais une demande en mariage aigrement repoussée par la mère avait clos cette idylle à peine ébauchée. La jeune personne avait été renvoyée au couvent. Le prétendant, éconduit sans espoir de retour, était parti pour Rome. On pouvait donc supposer que, filleul du baron Sauvageot, et peut-être même protégé par lui, Jean attendait tranquillement son heure; comme il ne démentait rien des intentions qu’on lui prêtait, les conjectures en étaient arrivées à l’état de fait acquis, lorsque, tout à coup, une nouvelle qui surprit quelque peu fut officiellement divulguée: –mademoiselle Jeanne Runières venait d’être fiancée à M. Arthur Verdier.–Les publications furent lancées. Jean, invité à la soirée du contrat, se montra fort satisfait de ce dénouement imprévu. Les plus habiles en augurèrent qu’il cachait son jeu, et l’on s’attendit à quelque événement que les convenances du mariage annoncé eussent d’ailleurs un peu justifié.
La sœur du baron Sauvageot, la belle madame Runières, comme on l’appelait encore malgré ses quarante ans, était de sa personne une de ces femmes qui traversent le monde en laissant derrière elles un lumineux sillon. Mariée, vers le début de l’Empire, à un des princes de la finance, soutiens heureux du règne naissant, elle avait pris rang d’emblée parmi les quelques beautés tapageuses les plus en vue de la nouvelle cour, et fait parler d’elle un peu plus certainement que ne l’eût voulu son mari. Grande et faite à miracle, avec des airs de nymphe antique, elle était blonde, de ce blond particulier qui semblait être alors une flatterie et qui devint une mode; de grands yeux châtains, aux regards mêlés de langueurs et de flammes, la tête fine avec des traits d’une pureté de lignes sculpturale. Riche, adulée, fêtée, aristocratique jusqu’au bout des ongles, nulle ne chantait mieux les airs de Thérésa; ses élégances étaient célèbres aux chasses de Compiègne, les reporters citaient ses mots.
Ce suprême entrain d’existence durait depuis quinze ans, lorsque M. Runières rendit un jour son âme au Dieu d’Israël.–Avait-il dédaigné la gloire de son ménage, ou-mal apprécié son bonheur? On l’ignore.–Tant il y a que, par une bizarre imprévoyance, marié sous le régime dotal, il négligea d’assurer, dans l’avenir, le train somptueux de sa veuve, qu’il laissait avec un maigre douaire de vingt-cinq mille livres de rente, qu’elle possédait de son chef, et la tutelle de sa fille, qu’il ne pouvait lui enlever.
Pour quiconque a sondé les tristesses humaines, de tous les coups funestes d’ici-bas, le plus cruel est assurément la perte d’un tel époux. La belle madame Runières en conçut un si grand désespoir que, pendant toute une. semaine, elle oublia de mettre son rouge, et que la poudre de riz, seule sécha ses pleurs. Bien qu’elle sût que le deuil sied à ravir aux blondes, enfermée avec sa fille, devenue une des plus riches héritières de France, et dernier gage d’une félicité dont-elle estimait soudain tout le prix, pendant plus d’un mois, ensevelie dans son superbe hôtel du parc Monceaux, elle renonça au monde, ne recevant que ses intimes, parmi lesquels le plus assidu était M. Arthur Verdier, jeune capitaine aux cent-gardes que le défunt n’aimait pas.–Heureusement, par une faveur du sort, il n’est point de regrets éternels. Jour à jour, le temps apporta le baume de l’oubli; il adoucit la blessure de cette âme éplorée, suffisamment du moins pour que la fin de son demi-deuil se fondît doucement dans une robe bleu chine et jaune, chef-d’œuvre du grand couturier.–Elle était sauvée.
Mais il est des épreuves qui mûrissent avant l’âge. Privée de l’unique soutien trop prématurément arraché à sa tendresse, madame Runières reporta toutes ses affections sur sa fille. Elle fit alors deux parts de sa vie, retranchant de ses joies mondaines pour accomplir ce devoir si doux de mère attentive qu’elle se reprochait peut-être d’avoir parfois un peu délaissé. Quoique Jeanne eût déjà douze ans, elle ne craignit plus désormais de la montrer partout, même en robes longues, auprès d’elle, aux jours de congé du couvent.–Cette adoration, ce culte, durèrent sept ans, sans qu’un seul jour les démentit.
Une pensée pourtant altérait le bonheur fondé sur cette tête si chère: l’enfant devenait jeune fille, et chaque heure la rapprochait de ce moment fatal, cruel effroi des mères, où il faudrait lui choisir un époux. Cette idée plongeait madame Runières dans l’épouvante.–Quoi! un étranger viendrait, qui lui prendrait ce trésor d’affections longuement amassées?.. Il lui faudrait quitter cette splendide demeure, si pleine de ses souvenirs, de ses tristesses et de ses joies?
–A force d’y songer, elle conçut bientôt un projet: ce fut d’élire pour gendre un ami sûr, éprouvé, qui ne la séparerait jamais de sa fille. Elle jeta les yeux sur M. Arthur Verdier, dont huit années de dévouement lui garantissaient du moins dans l’avenir cette communauté d’existence devenue son rêve le plus doux.
Bien que la soirée de contrat fût tout intime, l’hôtel Runières était en gala: une centaine d’amis, sans plus, composaient l’assemblée. En familier, Jean alla baiser galamment la main que lui tendit la belle veuve, et il la complimenta sur ce grand jour.
–Hélas! mon ami, répondit-elle de cet air de mélancolie qui lui seyait si bien, vous oubliez que ce grand jour est celui qui prépare pour moi la perte de mon enfant!
Ses devoirs accomplis envers la maîtresse du lieu, Jean d’Erneau alla serrer la main de son parrain, salua M. Arthur Verdier, qu’un air rayonnant, conforme à son rôle, suffisait à déceler comme le héros de la fête, et, cherchant du regard mademoiselle Jeanne, qu’il aperçut dans le salon voisin, il passa à travers les groupes, s’arrêtant presque à chaque pas pour échanger de gracieux propos avec quelques belles dames de ses amies.
Assise à l’écart, entourée de jeunes compagnes, mademoiselle Jeanne était charmante en sa toilette de fiancée. D’Erneau, qui ne l’avait vue que de rares fois, et toujours en costume de couvent, fut frappé d’un air de naturelle élégance qui révélait sa race. Il remarqua pourtant qu’elle était un peu pâle. Il s’approcha, et, s’inclinant, lui tendit sa main, qu’elle prit timidement.
–Je vous apporte mes vœux, mademoiselle, dit-il avec le sourire de circonstance.
A ce mot, qui parut l’étonner sur. les lèvres de Jean, elle le regarda; leurs yeux se rencontrèrent.
–Quoi!… vous aussi? dit-elle.
–Mais, puis-je faillir à cette marque d’intérêt, mademoiselle, à l’heure où votre destinée s’engage?–Je vous souhaite un heureux avenir, et du fond du cœur, je vous le jure! ajouta-t-il avec un air de franchise émue qui contrastait avec son flegme.
Elle garda un instant le silence, hésitante comme si elle eût attendu quelque autre parole de lui. Voyant qu’il se taisait:
–Enfin! reprit-elle en secouant la tête comme pour chasser une idée importune, merci de vos bons souhaits!
A ce moment, madame Runières entrait, et, venant embrasser sa fille avec tendresse:
–Es-tu mieux, ma chérie? dit-elle, cette affreuse migraine te fait-elle un peu grâce?
Puis, sans lui laisser le temps de répondre:
–Allons, viens, ajouta-t-elle en l’entraînant doucement par la taille pour la serrer sur son cœur, le notaire est là!
Lorsqu’elles apparurent ainsi enlacées au salon. un murmure flatteur les accueillit. Pourtant la pâleur de Jeanne et son air de tristesse attestaient une si vive souffrance, et contrastaient tellement avec le bonheur d’une fiancée, que quelques amies s’empressèrent.
–Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-elle.
–Ma pauvre Jeannette! reprit madame Runières en lui faisant respirer son flacon; n’est-ce point comme un fait exprès: une névralgie un pareil jour!
M. Verdier s’élança pour approcher un fauteuil, avec une sollicitude attendrie; il la fit asseoir, en lui prodiguant de délicates attentions. Malgré la disgrâce d’une indisposition si malencontreuse, il était difficile de voir un couple mieux assorti. –Grand, un peu trop sanglé peut-être, M. Verdier avait trente-cinq ans. Il possédait cette sorte de beauté mâle qui saisit le regard du vulgaire à première vue. La poitrine effacée, des traits réguliers, bien qu’un peu lourds d’expression, l’œil à la fois fuyant et hardi, des moustaches allongées en aiguilles, il portait la tête haute avec un certain air vainqueur du meilleur ton.
Près d’une table, le notaire était installé. On prit place. Un sentiment de curiosité, voilée pourtant sous les. formes de la plus haute étiquette, apparut alors sur tous les visages, comme à l’attente de quelque incident imprévu. Après certains propos qui avaient généralement couru le monde, le choix de M. Verdier semblait enfin si bizarre que, plus d’une mauvaise langue en glosant tout bas, quelques doutes s’étaient élevés sur la réussite d’un tel projet.–Cependant le silence se fit et la lecture du contrat s’ensuivant sans encombre, tout en s’émerveillant de cette dot éblouissante, il fallut bien se rendre à l’évidence du fait, quand, la dernière clause achevée, le notaire tendit la plume au fiancé.
–M. Arthur Verdier, ayant paraphé toutes les pages, offrit à son tour la plume à mademoiselle Jeanne avec un sourire ému; mais, soit qu’elle fût distraite, ou qu’elle ne vît point son geste, elle prit une autre plume et traça fiévreusement son nom, sans tourner les yeux vers lui.
–Ma foi, se dit Jean, si Verdier avait l’ambition de donner à croire qu’il fait un mariage d’amour, il faudrait en rabattre!
Une valse, jouée aussitôt dans le grand salon, rompit la réserve un peu froide observée jusque-là, et la soirée prit le courant de fête obligé à l’occasion d’un heureux événement de famille. Madame Runières possédait cet art mondain d’animer ses réceptions; le choix de ses hôtes surtout y ajoutait, à certains jours intimes, un élément de jeunesse et de beauté, qui faisait de sa maison un centre unique.
Parmi les plus admirées ce soir-là se distinguait lady Maud O’Donor, dont les grâces souveraines, autant que son état dans le monde, faisaient toujours sensation. Veuve depuis juste un an du vieux général O’Donor, qui lui avait laissé son immense fortune, lady Maud. revenue la veille de sa villa du lac de Côme, reparaissait pour la première fois. Belle à vingt-quatre ans d’une de ces beautés exotiques et troublantes qui semblent créées pour exercer le ravage, lady O’Donor avait traversé la société parisienne, en s’y montrant à de rares intervalles que permettaient l’âge et la santé d’un vieil époux qu’elle entourait de soins touchants. Capricieuse et fantasque, elle vivait à sa guise, protégée par son rang indiscuté, et avec cette confiance audacieuse que donne l’ascendant de la richesse et d’un grand nom. Une aventure tragique avait marqué dans sa vie: épris d’une passion folle et dédaigné par elle, le jeune lord Harrington s’était tué de désespoir. Pour achever enfin l’étrange séduction de cette rayonnante Circé, on racontait en outre sur elle une singulière histoire qui ne contribuait pas médiocrement à lui assurer le plus original prestige. Après cinq années de mariage, le général était mort à soixante-quinze ans, et quelques amies intimes de la jolie veuve affirmaient tout bas, avec des sourires entendus, qu’en continuant les libres allures des jeunes misses américaines elle ne faisait qu’user de son droit.
Quoi qu’il en fût, les plus téméraires s’étaient brûlés à leur propre flamme, et sa froideur hautaine avait jusqu’alors désespéré la médisance et l’envie.
De tous ceux qui avaient approché lady O’Donor, Jean d’Erneau était peut-être le mieux informé. On savait qu’en Amérique il avait par hasard servi sous les ordres du général, qui, charmé de le retrouver à Paris, ne faisait pas mystère qu’à la bataille de Gettysburg le jeune colonel lui avait sauvé le vie. Accueilli à bras ouverts, Jean avait compté un instant parmi les rares familiers admis près de la belle lady Maud. Mais une circonstance ignorée avait bientôt relâché des relations qu’un brusque veuvage avait presque rompues.
Le monde pourtant a ses lois de convenances; à un moment, comme lady Maud causait avec madame Runières et le jeune duc de C…, un de ses soupirants déclarés, Jean d’Erneau alla la saluer; elle lui tendit à l’anglaise le bout de ses doigts.
–Je dois mille remerciements à madame Runières, dit-elle avec ce léger accent traînant qui lui était une grâce. Il ne faut pas moins qu’une rencontre chez elle pour que j’aie l’honneur de vous voir.
–Je vous eusse certainement rendu mes devoirs, madame, en déposant chez vous une carte, si j’avais su votre retour, répondit Jean.
–Merci, en tout cas, pour cette assurance de votre petit carton, répliqua-t-elle avec son plus grand air.–Eh! bien, puisque vous voilà, asseyez-vous, cela vous donnera l’occasion de me demander en passant des nouvelles de ma santé.
–Bon! vos compliments commencent comme une querelle. Jean, méfiez-vous. Moi, je me sauve! dit madame Runières en s’éloignant.
Le jeune duc souriait.
–Mon cher duc, ajouta lady O’Donor en abaissant son beau regard vers lui, ayez donc, je vous prie, l’extrême obligeance de me chercher mon bracelet, que j’ai perdu quelque part dans l’autre salon.
Le charmant duc se leva, laissant son fauteuil à Jean d’Erneau, qui s’y installa. Dès qu’ils furent seuls, lady O’Donor, changeant de ton et se penchant comme pour lui montrer son éventail:
–Tu as causé bien longtemps avec mademoiselle Runières, dit-elle à demi-woix. Qu’y a-t-il donc entre vous?
–Mais rien! Je l’ai complimentée, voilà tout.
–Et pourquoi était-elle si émue?
–Allons, ma chère Maud, encore cette folie. Attention, voici le duc qui revient.
–A demain, n’est-ce pas, reprit-elle rapidement.
Le duc rapportait le bracelet. Lady O’Donor se leva et prit son bras pour un quadrille.
–Enfin, j’accepte vos excuses, dit-elle cette fois tout haut à Jean, à la condition pourtant que je réserve mon pardon si vous me négligez trop.
–J’irai l’implorer à genoux, madame, répondit d’Erneau avec la plus belle désinvolture.
–Oh! à genoux, c’est trop pour votre superbe orgueil, dit-elle en riant; je vous dispense d’une pareille mortification.
III
Table des matières
Le lendemain de cette [soirée de madame Runières, vers quatre heures, la voiture de Jean s’arrêtait dans une avenue isolée du parc de Neuilly, devant une petite porte pleine, percée dans un mur de clôture, au-dessus duquel on apercevait le toit d’une jolie maison dont l’entrée devait donner sur une autre rue. Il prit une clef, ouvrit, et, traversant le jardin, se dirigea vers le perron. Dès qu’il parut, une mulâtresse, qui semblait le guetter, l’accueillit avec des cris de joie.
–Bonjour, ma vieille Lizzy, lui dit-il en anglais. Bonjour et bon retour!.. Maud est là?
–Ah! la chère enfant! depuis plus d’une heure!
Et, s’empressant devant lui, elle souleva la portière d’un petit salon d’une élégance rare, vrai nid d’amants épris de mystère.
Lady O’Donor avait entendu le bruit des pas. A peine la portière retombée, elle s’élança dans les bras de Jean.
–Enfin, s’écria-t-elle, ’vous voilà! Trois semaines, trois longues semaines de séparation!
–Méchant! pourquoi n’être pas venu au chemin de fer? Et hier, rien qu’un mot froid et sec chez moi.
–Folle, dit-il, ne faut-il pas que je vous garde de toute imprudence?
–Eh! que m’importe, répondit-elle, pourvu que je vive? Mais, venez là, tout près, comme à Côme, et redites un peu que vous m’aimez toujours… autant que vous le pouvez du moins, avec votre cœur barbare.
Elle l’entraîna vers le divan où elle le fit asseoir, tenant ses deux mains dans les siennes.
–Cette fois nous ne nous quitterons plus, reprit-elle. Cet éternel deuil est fini. Je suis libre, et je vous verrai sans crainte, tous les jours si je veux.–Oh!’ ne faites pas votre moue, je suis revenue avec de très sérieux projets;
Jean mit un baiser sur son front qu’elle lui tendit.
–Voyons, tout cela est fort bien, ma chère Maud, dit-il; mais encore faut-il que ces beaux projets s’accordent avec la réalité. Je vous aime trop pour permettre rien de ce qui pourrait vous nuire, et j’estime que nous sommes trop forts tous les deux pour gâter à plaisir une situation dont nous avons tous les profits, sans que vous y perdiez l’état que yous avez acquis dans le monde.
–Bon, reprit-elle avec un sourire, tout cela était merveilleusement raisonné l’an passé; et, si ma tête folle se révoltait parfois, mon obéissance, du moins, n’était pas en défaut. Mais, depuis votre dernière visite à Côme, j’ai fait de grandes réflexions.
–Si grandes? exclama Jean en portant la petite main qu’il tenait à ses lèvres.
–Grandes comme le monde! répéta-t-elle avec le même sourire.
–Mesurons-les!
–Eh bien, ajouta-t-elle en le regardant dans les yeux, mon deuil est fini; nous nous marions.
A ce mot, Jean laissa échapper un geste de profonde surprise.
–Nous marier, dit-il, comme si cette proposition fût tombée de la lune.–Quoi! c’est là votre grand projet?
Lady O’Donor eut un léger mouvement de stupeur, et, sans détourner les yeux, fronça ses beaux sourcils.
–Ah! prenez garde, Jean, reprit-elle la voix un peu altérée, votre étonnement n’est flatteur ni pour vous, ni pour moi, et je suis assez votre élève pour comprendre ce qu’il veut dire.
–Il veut dire, ma gentille Maud, que cette imagination romanesque que j’ai eu tant à combattre vous égare une fois de plus, et que votre idée d’un mariage entre nous n’a point le sens commun, voilà tout!
–Pourquoi?–Est-ce manque d’amour. ou manque d’estime?
–C’est parce que ce serait une faute qui nous ferait déchoir de cette supériorité, si chèrement conquise, de deux être affranchis des sottes entraves du monde; n’en prenant que les joies exemptes de soucis, unis par un lien que rien ne peut rompre, prêts à tout l’un pour l’autre, à toute heure, parce qu’ils ne font qu’un, et qu’ils le savent, même lorsque, comme hier soir, ils ont à peine l’air de se connaître. Tout cela n’est-il pas charmant? Vous êtes folle, ma jolie Maud, de vouloir changer notre belle liberté contre un ridicule esclavage qui nous serait une gêne et nous humilierait.
–Mais votre passion pour cette belle liberté, dont vous me vantez les avantages, mon cher Jean, ne viendrait-elle pas de ce que vous ne m’aimez plus?
–Sur mon honneur, Maud, je ne vous ai jamais mieux aimée, répondit Jean. Où trouverais-je d’ailleurs votre pareille?
–Et mademoiselle Runières? dit-elle.
–Encore! s’écria-t-il. Cette ingénue de couvent que j’ai à peine vue trois ou quatre fois?
–Ingrate! ajouta-t-il, quand. depuis plus d’une année, elle vous sert de paravent.
–Elle me fait peur, reprit-elle. Elle vous aime, ou elle vous aimera…. je le vois, je le sens.
–Grand Dieu! s’écria d’Erneau en riant. Vous parlez comme la sibylle!
–Cela tient à mes origines, voilà tout, répliqua-t-elle froidement.
–Mais Jeanne Runières se marie dans quinze jours.
–La belle raison! Ne savons-nous pas que ce n’est point là un obstacle?.. Elle a de qui tenir d’ailleurs, ajouta-t-elle avec un amer sourire
–Et c’est pour cette folle préoccupation que vous voulez nous mettre à la chaîne, ma pauvre Maud?
–Oui, Jean, parce que je [sais qu’une fois votre femme je n’aurais plus rien à craindre. Si sceptique que vous êtes, je vous connais, et je n’ignore pas que, votre foi donnée, vous ne la trahiriez plus.
Sans répondre, Jean la considéra un instant comme touché de ses alarmes, et, l’attirant à Tui, il la prit dans ses bras comme un enfant que l’on console:
–Allons, ma petite Maud, dit-il avec une tendre autorité qui révélait cette fois quelque émotion, il faut soigner cettee folie-là, car elle peut troubler ta vie… Comment! jalouse, toi? Mais c’est là un sentiment bête entre tous!
–Mais ce sentiment bête, si j’en souffre, Jean, comme d’une épine au cœur dont le tourment m’obsède?
–On l’extirpe, et l’on en guérit, voilà tout t! Allons, souriez, ma belle orgueilleuse, et chassez ces papillons noirs qui vous rendent maussade en un si joli jour.–Quand on est ce que vous êtes et ce que je suis, on n’a pas de ces puérilités-là…
–Tu me jures que tu m’aimes toujours? répéta-t-elle en le regardant dans les yeux.
–Je te jure par mon grand serment que tu es la seule femme que j’aie jamais aimée.
–Je veux plus que cette parole, dit-elle d’un ton grave.
–Quoi encore?.. la tête de cette pauvre Jeanne Runières?.. Parle, tu l’auras!
–Je veux que tu t’engages à me laisser libre d’agir contre elle, si jamais tu l’aimais.
–C’est dit, ma belle tigresse! répliqua Jean en riant.–Enfin la voilà sauvée!
IV
Table des matières
En toute intrigue galante, le chapitre des précautions inutiles tiendrait un in-folio. Les plus avisés s’y font prendre. Les dissimulations, les froideurs, sont les armes des naïfs; lady Maud O’Donor ni Jean n’étaient de ceux-là. L’existence de la belle veuve se passait dans ces régions élevées où une pointe d’excentricité couvrait ses libres allures de fille d’Albion. En son splendide hôtel du faubourg Saint-Honoré, dont les jardins donnaient sur les Champs-Elysées, elle recevait suivant son caprice, et, dans les visites de jour qu’elle admettait, d’Erneau était bravement des plus assidus. Presque chaque matin, on la rencontrait au bois, le plus souvent seule, suivie de deux grooms; parfois accompagnée de quelque soupirant dont la tâche n’était pas toujours facile. Elle montait avec une hardiesse rare un cheval de course célèbre que sa petite main domptait avec une sûreté d’écuyère, et sautait, en se jouant, des obstacles dont plus d’un gentleman rider se fût effrayé. Jean se joignait comme un autre à ces courses où presque seul il pouvait la suivre. Il arrivait qu’ils perdaient les grooms et qu’il la ramenait saris plus de mystère. Cette franchise avouée dans leurs relations d’amitié détournait habilement tout soupçon. Deux semaines s’étaient à peine écoulées que le secret des deux amants pouvait défier les propos.
«Nul n’est maître de son lendemain,» a dit un sage. Jean avait un dédain trop superbe des maximes absolues pour se préoccuper jamais des événements à naître; il s’en fiait à son étoile et laissait venir les jours comme il leur plaisait de luire, sans en plus appréhender le cours que s’il eût dû lui-même le diriger à son gré. Cependant il avait pour principe que le bonheur est un art qui veut qu’on le cultiye. Aimant à sa façon, il estimait qu’une belle maîtresse vaut mieux qu’une laide, et, bien que la fantasque jalousie de lady O’Donor ne reposât sur rien, il avait évité de reparaître aux jours de madame Runières, lorsqu’une aventure des plus surprenantes vint le saisir en pleine sécurité de lui-même et de son avenir sans nuages.
Un jour qu’il rentrait du club pour s’habiller avant le dîner, comme sa voiture touchait le perron de son hôtel, un de ses gens lui annonça que, depuis plus de deux heures, une jeune dame très voilée attendait son retour. Pareille insistance en un logis de garçon n’était point faite pour lui donner une haute idée de la visiteuse. Il respectait d’ailleurs sa maison et n’y avait jamais donné accès à ce monde de relations légères que tout homme bien élevé n’aborde que par hasard en dehors de chez lui. Songeant à quelque folie de lady Maud, il se dirigea vers le salon. Une jeune personne était debout devant la fenêtre, regardant la rue à travers la vitre. Au bruit de la porte, elle se retourna. Il ne put retenir un cri de surprise en reconnaissant la nièce de son parrain. Assise près de la cheminée, miss Clifford, la gouvernante, feuilletait un album.
–Quoi! c’est vous, mademoiselle, ici, chez moi?.. s’écria-t-il.
–Ouii répondit mademoiselle Jeanne Runières, je me suis sauvée de chez ma mère, et je viens vous trouver pour que vous me cachiez de façon à me mettre à l’abri de toute recherche.
–Que je vous cache, moi?.. mais vous n’y songez pas, mademoiselle.
Mademoiselle Jeanne secoua sa jolie tête d’un air résolu.
–On va me marier demain, reprit-elle, avec un homme que je méprise et que je hais. J’en aime un autre, à qui je me suis fiancée; j’ai juré de l’attendre et d’être sa femme. Je me suis traînée aux pieds de ma mère, et je l’ai suppliée pour qu’elle ne me contraigne pas du moins à ce mariage qui me fait horreur et qui m’épouvante: elle a été impitoyable.
–Résistez!
–Oui; cela vous est facile à dire, mais on a des raisons pour passer outre… et des moyens pour me faire céder.
–Mais une pareille fuite, mademoiselle, serait un horrible scandale qui vous perdrait. qui m’exposerait moi-même au danger d’avoir à répondre d’une complicité que votre famille pourrait à bon droit considérer comme un rapt.
–Oh! je sais que vous n’avez peur de rien, vous, reprit mademoiselle Runières.
–Pardonnez-moi, s’écria Jean, j’ai la plus grande peur de vous compromettre!
–C’est déjà fait, puisque je suis chez vous.
–Ce n’est encore là qu’une imprudence qui restera ignorée.–Aussi, je vous en supplie, mademoiselle, rentrez au plus vite chez votre mère, et ne donnez pas suite à ce projet fou.
–Si je rentre, je suis perdue.
–Invoquez l’appui de votre oncle; il est votre tuteur…
Elle eut un sourire amer.
–Mon oncle! dit-elle; mais a-t-il une volonté? Et, en supposant qu’il m’apporte son secours, ne connaissez-vous pas ma mère?
–Pourtant ce que vous faites aujourd’hui prouve bien que vous êtes capable de résolution.
–Oui, oui, je suis brave quand il le faut, même pour une décision0folle, vous le voyez. Mais, encore une fois, je vous le répète, si je retourne chez ma mère, je sais que je ne pourrai pas me défendre, et qu’elle aura raison de moi. –A vous de voir, ajouta-t-elle d’un ton décisif, si vous voulez me sauver.
Bien que Jean d’Erneau ne fût point d’un naturel à s’étonner de rien, la conjoncture où le jetait son étoile lui parut cette fois d’importance. Non point que, pour lui, il trouvât le moins du monde inconséquent le coup de tête de mademoiselle Jeanne Runières, du moment qu’elle y trouvait sa convenance; mais le chevaleresque était peu son affaire, et, si accoutumé qu’il fût à respecter toute action de logique, il était incapable de se dissimuler que son intervention dans une pareille escapade le pourrait mener fort loin.
–Voyons, mademoiselle, dit-il enfin avec ce sang-froid qui ne l’abandonnait jamais, tout ceci est fort grave. Répondez-moi donc, je vous en prie, avec la franchise et avec la raison que, dans les rares occasions où j’ai eu l’honneur de vous voir, j’ai cru reconnaître en vous.–Si je refuse de prêter mon aide à cette effroyable imprudence, qu’allez-vous faire?
–Miss Clifford, qui n’a pas peur, elle, va aller vendre ses quelques bijoux et les miens que nous avons emportés; et, à la grâce de Dieu, nous partirons.–Je vous demanderai seulement la permission de l’attendre ici, puisque j y suis venue.
–Et. où irez-vous?
–A Rome, si nous pouvons arriver jusque-là, où je retrouverai celui… à qui j’ai fait serment d’être sa femme.
–Monsieur Tancrède de Mauvert, je suppose.
–Oui, répondit mademoiselle Runières.
–Et ce projet est irrévocable, vous me le jurez?
–Je vous le jure.
Jean d’Erneau aimait les situations nettes.
–En ce cas, mademoiselle, reprit-il, comme entre deux folies il vaut mieux que vous fassiez la moins grande, il est inutile que miss Clifford aille vendre ses bijoux.
–Vous consentez?
–Comptez sur moi, ajouta-t-il sans se départir de son flegme et en lui tendant sa main, que mademoiselle Runières prit avec effusion.
–Ah! je savais bien, dit-elle, que vous ne m’abandonneriez pas, vous!.. De mon côté, croyez à ma reconnaissance, et soyez assuré que jamais personne ne soupçonnera rien du service que vous m’aurez rendu.
–Oh! cela m’est bien égal, et je m’en embarrasse peu! reprit-il. Mais, pour le moment, le plus pressé, c’est de vous faire disparaître.– Voulez-vous me faire l’honneur de vous en fier pour tout à moi?
–Pour tout, répondit mademoiselle Runières.
–S’il en est ainsi, partons! Votre visite chez moi ne doit pas se prolonger plus longtemps. Par bonheur, mes gens ne vous ont point reconnue. Ma voiture m’attend; baissez votre voile, et miss Clifford le sien, et venez.
Miss Clifford était déjà prête.
En toute circonstance critique, Jean se résolvait vite: «pour ou contre». Ses décisions prises, il ne s’attardait jamais dans des tergiversations inutiles, comme ces gens qui tâtent l’eau avant de plonger.–A head! était sa devise, et, selon l’expression américaine: «Il coupait le câble et chauffait». A six heures, il quittait son hôtel, mademoiselle Runières et miss Clifford cachées au fond de sa voiture. A sept heures, ils étaient à Meudon; à sept heures et demie, la location d’une villa, agréablement située sur la lisière du bois, était conclue. Il y installait madame veuve Humphry et sa nièce; citoyennes d’Amérique.
–Jeanne et Jean! dit-il, nous devions être amis.
Très pâle, agitée, la réflexion l’ayant effrayée • peut-être, en le voyant partir, mademoiselle Runières devint toute tremblante. Il s’en aperçut.
–A la rigueur, il est encore temps, dit-il, devinant sa pensée, voulez-vous que je vous ramène?
Elle eut un moment d’hésitation douloureuse, regarda autour d’elle, comme épouvantée de son isolement subit. Pensive, irrésolue devant cet inconnu de l’avenir sans retour qu’il lui fallait décider; mais tout à coup elle fit un geste brusque.
–Non, non, dit-elle, il est trop tard! Par-– tez sans moi!–Seulement, murmura-t-elle faiblement, soyez bon: Voici une lettre que j’écris à ma mère; faites-la remettre, et tâchez de m’apporter demain de ses nouvelles.
–Ce sera fait… c’est justement aujourd’hui son jour. Par prudence, il faut que j’y paraisse.
De retour de Meudon à Paris, Jean d’Erneau, mourant de faim, se fit servir à dîner, et s’habilla sans se presser, en réfléchissant à cette nouvelle aventure. Si confiant qu’il fût en lui-même, il ne pouvait se dissimuler que ses amours avec lady O’Donor allaient se compliquer d’un étrange conflit, si par hasard elle concevait le moindre soupçon. Il connaissait trop bien cette imagination ardente pour ne point redouter les effets d’une jalousie que ses protestations avaient à peine apaisée, alors qu’elle n’était en rien fondée. Après une telle complicité dans ce coup de tête qui prenait toutes les allures d’un enlèvement, comment détourner le péril?
Quoi qu’il en fût, le sort en étant jeté, Jean partit pour la soirée de madame Runières. Il était important de s’y créer un alibi à pareille heure, et l’originalité de son rôle n’était point sans lui plaire. En route, il fit arrêter sa voiture à l’angle d’une rue, et chargea un commissionnaire de porter la lettre que lui avait confiée mademoiselle Jeanne, en recommandant à cet homme de la déposer tout simplement chez le portier de l’hôtel. Un quart d’heure après, il faisait son entrée dans les salons. Il aperçut la maîtresse du logis au milieu d’un groupe. Du premier coup d’œil, il vit le désarroi, et comprit que, frappée à l’improvisle par une aussi inexplicable disparition qu’il fallait cacher à tout prix, n’ayant plus le temps de désinviter son monde, elle ne pouvait que payer d’assurance.
–Ah! cher monsieur d’Erneau, dit-elle en levant sur lui ses beaux yeux, vous n’imaginez pas ce qui m’arrive!… Voilà que, au moment du dîner, ma pauvre Jeanne, déjà souffrante depuis huit jours, s’est trouvée prise d’une si grande fièvre qu’il m’a fallu la mettre au lit.– Je vous laisse à penser mes inquiétudes et mon embarras.
–Ah! mon Dieu, c’est bien triste à la veille d’un mariage, répondit Jean d’Erneau.–Et va-t-elle mieux maintenant?
–Elle dort, je quitte sa chambre à l’instant.
–Que dit le médecin?
–Il trouve son état fort grave.
–Ah! c’est bien triste, bien triste! répéta Jean.
Et, faisant place à d’autres survenants, il alla serrer la main au baron Sauvageot, qui causait à l’écart avec M. Arthur Verdier. A leur contenance, il était évident qu’ils savaient tout. Par discrétion il passa, pour ne point interrompre leur conférence, et s’en alla saluer quelques amis. Lady O’Donor ne devait point venir ce soir-là. Tout en échangeant des badinages sur l’air mélancolique du fiancé, il vit bientôt entrer un valet qui s’approcha pour parler à sa maîtresse. Au geste qu’elle fit, il devina l’arrivée de la lettre.
–C’est bien, dit-elle, répondez que je viens à l’instant.
Et, s’excusant auprès de la comtesse de M.... qui lui parlait:
–Ma pauvre enfant est réveillée, ajouta-t-elle, je cours auprès d’elle… Vous me pardonnez, n’est-ce-pas?
Elle sortit. Une minute s’était à peine écoulée que le baron Sauvageot fut appelé à son tour, ainsi que M. Arthur Verdier. Jean n’eut point de peine à s’imaginer la scène qui se passait entre eux. N’ayant rien autre à faire, il écouta les propos; l’indisposition de mademoiselle Jeanne Runières était trop plausible pour que l’on glosât sur un incident aussi naturel. Quelques amis pourtant de M. Verdier, que son bonheur rendait envieux peut-être, prenaient plaisir à railler sa déconvenue. Jean d’Erneau en était là de ses observations, quand il vit reparaître le baron Sauvageot, qui lui glissa ces quelques mots à l’oreille:
–Viens, sans en avoir l’air, me rejoindre à l’instant.
En filleul obéissant, Jean ne répondit que par un signe. Il laissa disparaître son parrain qui, dès qu’il furent hors du salon, l’emmena vivement vers un boudoir écarté, où il trouva madame Runières et son futur gendre assis tous deux sur un divan, dans une attitude de foudroyés.
–Qu’arrive-t-il? demanda-t-il en entrant, mademoiselle Jeanne serait-elle plus mal?..
–Àh! il s’agit bien de cela! dit le baron en se laissant tomber découragé sur un fauteuil… Mais, assieds-toi là, car nous avons tous les trois perdu la tête; nous avons besoin de ton habitude de décision prompte et de ton sang-froid.
–Parlez, vous m’effrayez! répondit Jean de cet air tranquille qui ne l’abandonnait jamais.
–Écoute, reprit son parrain, tu es comme de la famille, et nous pouvons nous fier à Loi.– Jeanne n’est plus ici; elle s’est enfuie, on nous l’a enlevée!
–Que m’apprenez-vous là?
–Il faut que tu nous aides à la retrouver avant que cet esclandre soit connu.
–D’abord, les détails, dit Jean en l’interrompant. depuis quelle heure a-t-elle disparu?
La belle madame Runières eut tout raconté en trois mots.–Sa malheureuse entant égarée était partie vers quatre heures avec sa gouvernante, allant au bois. Là, comme de coutume, elle était descendue de sa voiture pour marcher dans l’avenue de Madrid. Le cocher était rentré à huit heures, ne l’ayant point revue. Enfin une lettre d’elle venait d’être remise à l’hôtel, ne laissant plus de doute sur sa fuite.
–Eh bien, rien n’est plus simple, dit Jean d’Erneau avec le calme rassurant d’un homme d’action, et, par bonheur, il est encore temps!– Selon toute probabilité, mademoiselle Jeanne est en route pour l’Angleterre, pour la Suisse, ou pour la Belgique, les frontières les plus faciles à gagner. Or, sortie à quatre heures avec sa gouvernante, elles ont dû attendre: aucun express ne partant avant huit heures du soir. Il suffit de faire jouer le télégraphe dans toutes les directions pour qu’on les arrête au passage. Que madame Runières, qui, seule, a qualité pour obtenir cet ordre, veuille bien m’accompagner chez le préfet de police; avant une heure, M. Verdier et vous, vous l’aurez transmis à toutes les gares.
Dans un événement aussi critique, les instants étaient trop précieux pour que madame Runières s’embarrassât de son monde. Elle sonna, se fit apporter une pelisse qu’elle jeta sur ses belles épaules et, sans même ôter sa couronne de lilas, elle partit avec Jean, tandis que son frère et M. Arthur Verdier retournaient faire acte de présence dans les salons, jusqu’à son retour.–Une demi-heure plus tard, elle rentrait.
–Ma pauvre Jeanne m’inquiète beaucoup! dit-elle, expliquant ainsi son absence prolongée.
Un signe au baron Sauvageot et à M. Verdier les avertit que Jean d’Erneau les attendait. Ils sortirent négligemment, chacun de son côté et, avant. minuit, ordre était parvenu à toutes les frontières d’appréhender à leur sortie du wagon mademoiselle Jeanne Runières et sa gouvernante, que devait faire reconnaître un signalement précis.
Jean d’Erneau rentra chez lui, la conscience allégée des plus pressants tracas.
V
Table des matières
Cependant, de si peu de conséquence que parût à Jean l’escapade de mademoiselle Jeanne Runières, ou si indifférent qu’il lui fût d’y apporter son concours, il n’était point homme à se dissimuler les quelques inconvénients qui pouvaient résulter pour lui de cette affaire. Tout cela, en somme, ne le regardait pas, et, bien que le rôle de redresseur de torts ait toujours quelque attrait, il était trop dégagé des choses du romanesque pour s’éprendre tout à coup d’un accès de don quichottisme, à seule fin de protéger les amours du jeune Mauvert. Le lendemain, à son réveil, sa première pensée fut qu’il se trôuvait avec la nièce de son parrain sur les bras, . ce qui déjà allait déranger sa journée avec lady O’Donor. Pourtant, comme une fois en croupe sur un dessein il ne permettait plus au souci de l’atteindre, il en eut bientôt pris son parti. Selon sa coutume, il fit seller son cheval pour aller faire un tour de bois; en route, il poussa jusqu’à Meudon, se disant que, après tout, il se pourrait fort bien que, à cette heure, la fugitive eût des regrets. Miss Clifford était là pour couvrir au besoin son incartade d’un jour. Elle rentrait au bercail, et tout était dit.
Mademoiselle Jeanne l’attendait avec une anxiété vive. Il la trouva nerveuse, agitée, consternée de sa fugue, d’une humeur d’enfant gâtée; tourmentée de réflexions tardives, et presque prête à lui reprocher de ne point l’avoir détournée de sa résolution folle. Enchanté d’une telle disposition d’esprit, Jean ne sourcilla pas plus que s’il eût écouté curieusement le carillon d’une horloge à musique. Comme, de son naturel, en aucune circonstance, il ne prenait jamais par quatre chemins, lorsqu’elle eut épanché ses émois, il lui proposa aimablement de la reconduire lui-même à sa famine.
–Mais ne suis-je pas déjà perdue? dit-elle avec amertume.
–Non, en aucune façon, mademoiselle, sachez-le! répondit-il. Pour tout le monde, vous avez eu un accès de fièvre hier soir. Nul n’a pu soupçonner votre absence de l’hôtel. Madame votre mère vous attend et vous espère. Et ce n’est point monsieur Verdier, je vous le jure, qui sera le dernier à vous ouvrir ses bras.
–Mais je ne veux pas épouser cet homme, s’écria-t-elle.
–Ni moi non plus, mademoiselle! ajouta Jean, imperturbable. Aussi vous laisserai-je le soin de résoudre ce que vous me faites l’honneur de réclamer de moi. Quel que soit votre vœu, croyez à mon dévouement sincère.
Jean d’Erneau était terrible quand il se mettait à être logique. Il possédait surtout un art de réduire si bien les choses à leur expression la plus simple qu’une fois cantonné dans un argument, il n’était plus possible de l’en faire déloger. Mademoiselle Jeanne le comprit d’instinct, et, baissant la tête comme une écolière prise en faute, elle garda un moment le silence.
–Pardonnez-moi, dit-elle enfin; j’ai peur de ce que j’ai fait, vous devez le comprendre; j’ai peur de retourner chez ma mère, parce que, je le sens, je serais vaincue dans cette lutte. Eh bien, vous, je vous en supplie, ayez de la raison pour moi. Je vous jure de suivre vos conseils.
–Mais, pour que j’osasse vous donner un conseil, mademoiselle, il me faudrait tout savoir de vos sentiments, de vos secrets, de vos pensées intimes. Or, nous nous sommes si peu rencontrés!
–Interrogez-moi, et je vous répondrai comme à un ami.
Jean, surpris, la regarda dans les yeux.
–Oh! comme à un ami, reprit-il, résolu à se tenir ferme, ce n’est pas assez. Il faudrait me répondre. comme à un frère.
–Eh bien! oui, comme à un frère, dit-elle en lui tendant franchement la main. Et je vous remercie de ce mot. Maintenant parlez.
–D’abord, demanda-t-il, pourquoi m’avez-vous choisi, moi que vous connaissiez à peine, pour vous aider dans votre projet?
–Parce que vous ne ressemblez pas à d’autres, et que, le peu de fois que je vous ai vu, vous m’avez parlé un langage que je n’ai entendu qu’à vous, qui m’a donné une meilleure idée de moi-même, et dont le souvenir m’a souvent soutenue dans mes découragements; parce que je sais par mon oncle ce que vous avez su faire de votre vie; parce que j’ai compris enfin que, seul peut-être, vous aviez deviné que je cachais une douleur et que vous en aviez pitié. Vous voyez bien que je ne pouvais m’adresser qu’à vous.
–Et si je vous disais de rentrer chez vous?
–Je vous obéirais!.. Mais je sais que vous ne direz pas cela
–Pourquoi?
Mademoiselle Runières n’osa répondre.
–Vous le voyez bien, reprit Jean, j’avais raison, vous ne pouvez me parler comme à un frère.
–Vous me tourmentez! dit-elle. Eh bien! oui, c’est odieux, n’est-ce pas, étant ce que je suis, de fuir la maison de ma mère et de l’abandonner ainsi?–Ah! je vous le jure, j’ai tout fait pour l’aimer, comme j’aimais mon pauvre père. Hélas! à douze ans je la connaissais à peine, et, lorsque à cet âge je sortis pour quelques mois de mon couvent, je ne demandais qu’à lui ouvrir mon cœur plein de tendresse, à la chérir, à la consoler de la perte si cruelle dont j’avais peur de la voir trop souffrir.–Mais monsieur Verdier était là.–Et depuis lors, ajouta-t-elle tristement en détournant les yeux, il m’a bien fallu comprendre que j’étais seule à me souvenir.
Malgré lui, Jean se sentit glisser; à son tour il tendit sa main.
–Vous êtes une brave enfant, dit-il.– Voyons, essuyez vos yeux et causons, comme deux amis, de la résolution grave que vous prenez aujourd’hui.–Vous êtes cette fois bien décidée?
–Oui.
–Et vous avez réfléchi à l’éclat qui va forcément en résulter?–On vous calomniera, n’en doutez pas; car, comme il vous faut disparaître jusqu’au jour de votre majorité sans que l’on sache ce que vous êtes devenue, le monde aura le champ libre à toutes les suppositions. Or, vous avez à –peine vingt ans, et c’est plus d’une année de luttes contre l’autorité de votre mère, qui mettra certainement tout en œuvre pour découvrir votre retraite.
–Qu’importe! dit mademoiselle Runières; plutôt que la vie que je mène où que l’avenir que l’on me prépare, je subirai tout.
–Un dernier mot pourtant, ajouta-t-il. Votre mère sait-elle que vous aimez monsieur de Mauvert et que vous êtes engagée avec lui?
–Oui. Et je l’ai suppliée!
–Qu’a-t-elle dit?
–Oh! elle m’a démontré que je suis une folle et que monsieur Verdier seul peut faire mon bonheur.
–Elle est restée inflexible à toutes vos prières?..
–Oui. Et même… devant des raisons que je croyais les plus puissantes sur elle.
–Quelles raisons? demanda Jean.
Mademoiselle Jeanne ne répondit pas et détourna encore les yeux.
–Voyons, reprit-il, pour que je puisse vous protéger sûrement, il faut bien que je sache tout.
Elle hésita encore, il la pressa.
–Eh bien! murmura-t-elle enfin, rougissante comme à un humiliant aveu, je lui ai offert la moitié de cette fortune que mon pauvre père, hélas! m’a laissée tout entière.
–Innocente, dit Jean, vous êtes mineure. Elle savait bien qu’une telle offre ne signifiait rien.
A ce mot, qui résumait tout un drame étrange qu’il avait depuis longtemps deviné, Jean d’Erneau, malgré son flegme, ne put se défendre d’un léger sentiment d’estime pour ce coup de tête de fille qui attestait une énergie rare. Son goût pour l’excentric trouvait après tout dans une telle aventure une assez belle occasion de s’exercer.
–Alors, reprit-il cette fois décidé, il faudra donc, mademoiselle, que ce soit moi qui vous marie!
Cette conclusion formulée, il eut bientôt arrêté son plan. Il était évident que la dernière pensée de madame Runières serait de soupçonner sa fille aussi près de Paris. Il suffisait à cette heure de ne point commettre d’imprudence, en attendant qu’il eût pourvu à la sécurité d’une retraite qui pût offrir à la rigueur, aux yeux du monde, toutes les garanties de convenance que réclamaient l’état et le nom de mademoiselle Jeanne. L’asile d’un couvent écarté, comme prêtant trop de facilité aux recherches, et s’accommodant mal d’ailleurs à la petite tête indépendante de la jeune personne, il allait s’occuper de trouver tout simplement dans quelque coin isolé de la France une demeure où, très prudemment cachée, elle attendrait sous l’aile de miss Clifford le jour de sa majorité.
–Auriez-vous des objections contre la Normandie? demanda-t-il à tout hasard.
–Je me soumets d’avance à ce que vous déciderez.
Jean d’Erneau revint tranquillement par le bois, comme s’il eût employé sa matinée à cultiver son train hygiénique, et que l’enlèvement d’une fille en eût fait partie, fût-elle la nièce de son parrain. Sans plus se préoccuper des suites que pouvait amener cette affaire, tout en sifflotant faux le chant national américain, il eut bientôt combiné dans sa tête les menus arrangements que nécessitait pour lui ce nouvel incident imprévu de sa vie. Sérieux dans son emploi de ravisseur, il se mit à réfléchir que le climat de la Normandie était un peu bien froid pour la santé d’une fille élevée en serre chaude dans un hôtel parisien. Et cela le rendit d’autant plus songeur que, de trois années de guerre et de nuits passées au bivouac, il avait rapporté quelques rhumatismes qu’exaspérait parfois la fraîcheur du temps. Le midi d’ailleurs avait cet avantage d’une nature plus vivante et plus gaie, ce qui était d’un inexprimable attrait pour une imagination exaltée que la solitude allait replier sur elle-même. Un petit castel de Provence, qu’il pourrait surveiller de Nice et de Monaco, où lady O’Donor parlait d’aller passer le prochain hiver, plairait certainement beaucoup plus à mademoiselle Jeanne qu’une triste habitation perdue dans les grèves. Sur cette pente, il en vint à se rappeler que sa mère habitait le département du Var.–Parbleu! se dit-il, voilà mon affaire! Je la dépose dans le giron maternel comme une jeune Américaine dont la famille est absente pour quelques mois. Mon parrain, qui n’a jamais remis les pieds dans le pays depuis que ses électeurs ingrats l’ont dégommé, n’ira jamais la chercher là!– Ravi de son idée lumineuse, il résolut d’écrire le jour même pour avertir sa mère de son retour, dont il avait tout à fait oublié de lui faire part, depuis sa dernière missive qui datait de trois ou quatre ans.
Comme il arrivait chez lui, il trouva le baron Sauvageot qui l’attendait, en donnant un coup d’œil aux détails de l’écurie.
–Eh bien! avez-vous des nouvelles de votre nièce? lui demanda Jean lorsqu’ils furent entrés.
–Aucune. Je viens de chez ma sœur; elle est désolée. Les dépêches arrivées ce matin au préfet ne révèlent rien du passage de deux voyageuses ressemblant au signalement donné d’une jeune fille accompagnée d’une gouvernante anglaise. Donc, elles ne sont point parties!
–Comment? s’écria Jean, est-ce que les ordres ont été envoyés dans cette forme-là?
–Sans doute! N’avais-tu pas dit de les expédier ainsi?
–Jamais de la vie!–Mais, mon parrain, c’était élémentaire cela.–Quoi! vous avez tous supposé que mademoiselle Runières tentait pareille escapade sans y être aidée par quelqu’un d’intéressé à rompre son mariage?
–Tiens, en effet, reprit le baron en fronçant ses gros sourcils, ce que tu imagines là est assez probable.–Alors, que crois-tu?
–Je crois tout simplement qu’un amoureux couple a passé la frontière, tandis que miss Clifford, partie par le même train, les suivait à distance, sans avoir l’air de les connaître.
– C’est vrai! dit le parrain en se frappant le front. Que faire alors?
–Dame, si mademoiselle Jeanne a un penchant secret, il me semble que madame Runières n’est point sans avoir eu quelque soupçon.
–C’est cela, s’écria le baron: Mauvert!.… Il sera venu de Rome pour faire le coup!
–Eh bien, reprit Jean avec son flegme, puisqu’il est là-bas à l’ambassade, rien de plus facile que de le retrouver. Et, en organisant autour de lui une surveillance active.
–Tu as raison, tout devient clairr–Je cours chez ma sœur. Merci encore de ta conduite en toute cette triste affaire.
En prononçant ces mots, le baron Sauvageot se leva, et tendit avec effusion la main à son filleul.
–Du reste, ajouta Jean d’Erneau, vous savez, je ne hasarde là que des déductions logiques. Il-se peut fort bien aussi que mademoiselle Runières n’ait point quitté Paris.
–Allons donc! ce serait trop naïff
Jean le reconduisit jusqu’au perron. Au moment de le quitter:
–A propos de voyage, dit-il, d’ici trois ou quatre jours, j’irai faire un petit tour à Nice. Si vous veniez avec moi?
–Impossible, mon cher, avec. de telles complications sur les bras.
–En ce cas, adieu, si je ne vous vois qu’à mon retour.
Son parrain expédié, sans plus de remords. Jean d’Erneau rentra dans son cabinet, et s’assit devant son bureau pour dépouiller sa correspondance du matin. Parmi les lettres déposées sur un plateau d’argent, il en avisa une, cachetée d’un grand sceau, qui lui venait d’Amérique. Aux timbres de la poste, il vit qu’elle lui avait été adressée de France, il y avait deux mois, et qu’elle lui était retournée par un de ses correspondants. Il l’ouvrit la première; elle était ainsi conçue:
«Grasse, 5février.
Monsieur Jean Derneau
à l’Assomption (Paraguay).
Monsieur, c’est avec le plus profond regret que j’ai l’honneur de remplir auprès de vous une pénible mission en vous informant de la mort de madame Marie-Séverine Derneau, votre mère, décédée hier, 4février, en sa maison des Olivets. Par des circonstances toutes particulières, sa succession réclamant absolument votre présence, je viens vous prier de vouloir bien au plus tôt me faire part de vos intentions à ce sujet.
Agréez, monsieur…
EDME-ÉLOI CAVAILLON,
notaire à Grasse (Var)»
–Voilà mes projets renversés, sedit-il avec ennui.
Pourtant il réfléchit bientôt que, après tout, par cet héritage, l’habitation lui restait, ce qui simplifiait déjà beaucoup les arrangements. La maison des Olivets, autant qu’il la pouvait retrouver dans ses souvenirs, située dans un endroit charmant, avait une aimable apparence de villa qui réjouirait les yeux de mademoiselle– Jeanne. Le confort intérieur, y fût-il insuffisant, était chose facile à régler.
Jean avait pour habitude d’agir sans longs débats. La lettre du notaire exigeant une prompte réponse, après le retard qu’elle avait éprouvé, il résolut de partir le soir même. Mademoiselle Runières était à cette heure trop bien à l’abri de toute découverte pour qu’une absence de quelques jours pût être un péril.–Il retourna à Meudon porter à la fugitive les dernières nouvelles du baron Sauvageot, l’informa qu’il allait lui préparer une retraite assurée, et, pourvoyant d’ailleurs à toute éventualité imprévue, la laissa pour courir chez lady O’Donor qu’il convainquit sans peine de la nécessité d’une séparation, si pleinement justifiée par la lettre du notaire qu’il lui montra.
VI
Table des matières
Un voyage de vingt-quatre heures est tout juste une promenade pour un Américain. Le lendemain, Jean était à Grasse.
En route, il avait pu songer. Livré tout vif, dès son plus jeune âge, à l’isolement du collège, il avait compris vite à ses dépens que son plus sûr ami, c’était lui-même. Conscient plus tard de l’inutilité d’un bagage d’affections de famille qui eussent peut-être gêné son ami dans sa route, il s’était allégé d’un seul coup de tout ce que sa nature indépendante devait considérer comme superflu. Deux ou trois vacances passées aux Olivets l’avaient à peine lié avec sa mère, et –ce: décès inattendu, qui le faisait orphelin, n’éveillait pour lui d’autre idée qu’un règlement de succession prévu dans le cours de ses affaires.
Cependant, un point l’intriguait.–Parfois, en son for intérieur, il s’était laissé aller à des songeries sur la façon bizarre dont on l’avait élevé, et bien qu’il s’en souciât comme d’un fétu, il avait toujours flairé là quelque mystère. La lettre de maître Cavaillon, en mentionnant que «des circonstances toutes particulières» exigeaient sa présence, le confirmait dans l’idée qu’il devait y avoir, pour le moins, un secret dans les formalités à remplir au sujet de son héritage.
Arrivé à Grasse à neuf heures du soir, il envoya sa carte au notaire. Rendez-vous fut pris pour le matin suivant.
Maître Cavaillon était un aimable homme de soixante ans, armé de lunettes pardessus lesquelles il regardait avec deux grands yeux ronds, naïfs, curieux comme des yeux d’enfant. Petit, replet comme un évêque, l’air doucement réjoui, un bon sourire éclairait son visage sans nuire à la gravité professionnelle. Tout en lui attirait la confiance et commandait l’estime.
Jean, avec ses manières posées; avait naturellement un certain air de grandeur; en le voyant entrer dans son cabinet, le bon notaire, qui l’attendait, demeura un peu surpris.
–Monsieur d’Erneau?.. dit-il, non sans quelque hésitation.
–Oui, monsieur, répondit Jean.
–Mais, Derneau, sans apostrophe, avec un– grand D?.. reprit le notaire, en tenant à la main la carte de visite qu’il avait reçue.
–Avec un grand D, monsieur! répliqua Jean. La particule est une fantaisie douce d’un parrain que j’ai. Elle m’est restée du collège, par habitude prise.
–Parfait!–Donc, vous venez pour la succession de madame Marie-Séverine Derneau?
–Précisément, monsieur, et j’arrive de Paris, où votre lettre m’a rejoint, après avoir couru après moi jusqu’en Amérique. ce qui vous explique mon retard à vous répondre.
–Tiens, tiens, vous étiez de retour! En tout cas, vous voici, c’est le principal.–Avez-vous vu monsieur votre père?
Si flegmatique qu’il fût, Jean le regarda étonné.
–Mon père! s’écria-t-il.–Quel père?
–Dame, celui qui nous intéresse en votre affaire de succession ne peut être que monsieur Marius Derneau, l’autre ne comptant pas. car, vous connaissez, je le pense, l’axiome de droit.
–Pater is est quem nuptiœ demonstrant, ajouta Jean d’Erneau, qui s’était bientôt remis, je connais cet axiome.–Je suis avocat, monsieur.
–Mes compliments, dit le notaire, avec un salut. Donc, vous n’ignorez pas que ledit sieur Marius Derneau doit intervenir, madame votre mère étant morte en puissance de mari.
–Je comprends très bien cela, monsieur, répliqua Jean d’un ton non moins ponctuel que celui de maître Cavaillon; mais ce que je ne comprends pas du tout c’est que, ne me croyant plus aucun père, d’après votre dire, je me trouverais en avoir deux.
–Comment! vous ne savez donc rien, monsieur, de votre situation de famille?
–On m’a toujours dit que mon père était mort lorsque j’avais deux ans… Ne m’en étant jamais connu d’autre, vous me voyez donc très surpris de votre langage.
–Ah! je vous demande vraiment mille pardons, monsieur! reprit le notaire confus. Je vous jure que je n’avais aucunement l’idée que vous puissiez être dans l’ignorance de choses… que tout le monde ici…
–Mais ne vous excusez point, monsieur, répliqua Jean de son air le plus tranquille. Nous causons affaires, et je ne puis que vous remercier de m’éclairer aimablement sur les nécessités qu’elles comportent, aussi bien que sur des questions de famille qu’il faut bien, après tout, que j’aborde avec vous, puisqu’elles ont trait à mon héritage.–Reprenons donc, je vous prie, sans nous préoccuper de restrictions inutiles, et procédons par ordre.–Vous me faisiez l’honneur de m’apprendre que j’ai l’avantage de posséder deux pères: l’un, M. Marius Derneau que je croyais mort, et qui ne l’est pas, dites-vous.
–Je le suppose, du moins, s’empressa d’ajouter maître Cavaillon, qui avait déjà repris son sourire, car son acte de décès n’est jamais parvenu à madame votre mère.
–Fort bien!.. Et mon autre père, quel est-il?
–Dame, monsieur, répondit en hésitant le notaire, évidemment interloqué de cet air dégagé, je ne pourrais, en vérité, sur ce point, vous répondre que par des… suppositions… assez probantes. il faut bien le dire… que l’on a faites autrefois dans le pays, mais qui cependant n’ont que le caractère de toute suspicion de ce genre…
–Sans aucun doute, reprit Jean, et j’apprécie cette réserve discrète. A tout prendre pourtant, votre confidence éveillant mes souvenirs, je ne serais pas très éloigné de me ranger moi-même à cette opinion qu’il pourrait y avoir là en effet quelque mystère… Mon second père ne serait-il pas, par hasard, le baron Sauvageot?
–Hum! fit le notaire un peu hésitant… C’est du moins lui, monsieur, que je vous aurais nommé, d’après les circonstances qui ont accrédité ce bruit.
–Vous ne voyez pas d’inconvénient à me les raconter, ces circonstances?
–En aucune façon, monsieur. Elles ne peuvent que servir à vous guider dans cette affaire… Et je puis même ajouter que je suis seul à les bien connaître, votre père légal ne les ayant confiées qu’à moi.
–Je vous écoute, monsieur.
Maître Cavaillon fit alors le récit suivant, dont nous résumons les éléments principaux.
Les Derneau; de père en–fils, étaient fermiers des Olivets, ce qui explique qu’à vingt-cinq ans, Marius, le père de Jean, administrait le superbe domaine du général baron Sauvageot. Garçon solide, intelligent, tête provençale et cœur chaud, Marius avait été presque élevé au château, pour servir de compagnon de jeux au jeune baron Césaire. Il en était résulté une de ces camaraderies de fils de fermier à fils de maître qui s’était naturellement changée chez l’inférieur en un aveugle dévouement. Devenu majeur, le jeune Sauvageot, déjà riche du bien de sa mère qu’il avait perdue, s’en était allé à Paris. Il n’avait plus dès lors fait en Provence que de courtes apparitions, quand, à la mort de son père, il fut contraint d’y venir passer quelques semaines. Marius Derneau était marié depuis trois mois à une jolie fille du pays qu’il adorait. Comme il était à prévoir, le baron Césaire, accueilli avec effusion par l’heureux ménage, visita souvent la ferme, et il ne se passa bientôt guère de jours sans qu’il y parût. Marius était au comble de la joie. Par disgrâce, le baron repartit. Mais, rappelé à Grasse l’hiver suivant par les soucis d’un procès, il s’établit cette fois aux Olivets. L’installation rustique était trop commode pour qu’il n’en profitât point à chacun de ses voyages. Il s’accoutuma bientôt à revenir chaque mois consacrer quelques jours aux soins de ses affaires.
Ce commerce d’amitié durait depuis deux ans, au grand contentement de Marius, à qui tout souriait. Un enfant lui était né, son ami Césaire avait voulu en être le parrain; et, comme cadeau de baptême à son filleul, il avait renouvelé le bail de la ferme, à des conditions de redevances réduites presque d’un tiers, alors que le rendement supérieur des terres, améliorées depuis quinze ans, eût dû faire prévoir au contraire une formidable augmentation… L’exploitation des Olivets devenait une fortune; des travaux de drainage allaient en accroître l’importance. Marius travaillait avec ce courage doublé d’intelligence qui est le nerf de toute grande entreprise, et réussissait au delà de ses espérances, lorsque le plus horrible malheur vint s’abattre sur lui.
Bien qu’il fût tout naturel que le baron Césaire, qui ne paraissait jamais que pour quelques jours, préférât l’habitation de sa ferme à celle de son château, la fréquence de ses apparitions avait bientôt fait jaser le pays. La fière Séverine, la femme de son ami Marius, était d’une beauté rare, un peu coquette, et d’humeur provocante; ses airs de dame lui valurent d’abord des quolibets qui se changèrent aisément en bruits fâcheux sur ses relations avec le jeune Sauvageot.–Un soir, Marius, rentrant après une longue journée passée loin de chez lui, s’était arrêté au village; pendant qu’il donnait quelques ordres à ses gens, l’un d’eux, assez mauvais sujet qu’il avait renvoyé la veille, se mit à ricaner à l’écart en l’entendant annoncer aux autres qu’il les rejoindrait dès l’aube au champ des Sources, un des plus éloignés de la ferme. Le maître des Olivets n’était pas patient; marchant droit au ricaneur, il lui demanda ce que signifiait son air de gouaillerie.
–Eh! bien, répondit l’homme, cela signifie que, de bonne heure, vous laisserez la place à monsieur le baron, voilà tout.
Il n’avait pas articulé le dernier mot que Marius avait bondi sur lui, le saisissant à la gorge, et l’on eut peine à l’arracher de ses mains.
Il est de ces coups qui frappent en plein cœur, fussent-ils dirigés par la plus abjecte perfidie. Marius revint chez lui dans un état d’exaspération qui touchait au délire. Soupçonner sa femme, et surtout celui que, dans son dévouement, il aimait à l’égal d’un frère, un ami d’enfance qui l’avait comblé, et pour lequel il eût donné avec joie le plus pur de son sang!.. Une pareille infamie était tellement stupide qu’elle en devenait absurde à force de lâcheté. Mais, si confiant de cœur qu’il voulût être, sous l’obsession d’une idée trop cruelle, le pauvre Marius observa malgré lui.–Un mois plus tard, il ne doutait plus; l’homme avait dit la vérité: sa femme le trompait, et le baron Césaire était son amant.
Il y eut alors un drame effrayant entre ces deux misérables, enhardis par une confiance aveugle, et ce mari qui les épiait. Trois fois ils furent au bout de son fusil; mais, chaque fois, le malheureux sentit défaillir son courage. Il les avait tant aimés!.. Enfin, tourmenté de cet horrible rêve qu’un jour peut-être, succombant à sa rage, il les tuerait tous les deux, il se décida à s’enfuir, n’emportant de son bonheur perdu que son enfant qu’il adorait.–Mais alors une affreuse pensée lui surgit tout à coup.–Si son enfant n’était pas même de lui?.. Terrifié d’un tel doute, il ne songea plus qu’à s’assurer si du moins un dernier espoir lui restait. Il médita son projet; puis, un jour, annonçant un voyage d’affaires imprévues qui devait le retenir jusqu’au surlendemain, il quitta les Olivets. Parti le soir, laissant les amants sans défiance, il se cacha aux environs, attendant l’heure. Au milieu de la nuit, il revint à sa maison, ouvrit la porte sans bruit, et monta à la chambre de Séverine. La chambre était vide. Il se rendit» alors à l’appartement de Césaire Sauvageot, qui occupait une aile de la maison, luxueusement aménagée avec des meubles apportés du château. La, armé d’une double clef qu’il avait fabriquée lui-même au moyen d’une empreinte, il entra dans l’obscurité, alluma une bougie, et marcha droit vers une seconde pièce où couchait le baron. Y ayant pénétré, il les trouva endormis… Marius les réveilla. A sa vue, ils jetèrent un cri.
–Silence! dit-il d’une voix brève, les gens ne doivent rien entendre de ce qui va se passer ici!
Sur ces mots, il déposa froidement des pistolets qu’il tenait à la main, et s’adressant à l’amant.
–Allons, levez-vous, et allez m’attendre là, ajouta-t-il en lui désignant la chambre voisine. J’ai d’abord à parler à ma femme. Ensuite j’irai vous retrouver.
Le jeune baron Césaire n’était pas naturellement brave. Tremblant sous ce regard qui l’écrasait, il obéit avec tant de hâte, oubliant si bien sa complice, en son épouvante folle, que la malheureuse se sentit perdue.
–Césaire! s’écria-t-elle imprudemment.
–’ J’ai dit: Silence! répéta Marius,
Et, poussant le baron vers la porte d’un cabinet de toilette, il l’y fit entrer et l’enferma en .tirant un verrou.–Il revint alors à Séverine.
–Mon Dieu! bégaya-t-elle, est-ce que tu vas me tuer?
–Nous allons voir, dit Marius. Pas de gémissements inutiles, et réponds-moi.–De qui est notre enfant?
Demi-nue, assise sur le lit, les traits convulsés, elle le regardait dans un tel paroxysme de terreur qu’il vit qu’elle ne l’entendait même pas.
–Écoute, reprit-il, si tu tiens à ta vie, comprends-moi bien, car c’est ta seule chance de te sauver.–Il faut que je sache si mon enfant est de moi… et, pour cela, tu vas me révéler depuis quand Césaire est ton amant. Lorsque tu auras parlé, j’irai l’interroger: s’il me dit la même date que toi, je vous laisse vivre; si sa réponse ne s’accorde pas avec la tienne, je vous tue tous les deux.–Maintenant réfléchis, j’attends!
Séverine respira; elle connaissait Marius, elle ne doutait point un instant que, ce qu’il avait résolu, il le ferait. Elle connaissait aussi trop bien le baron Césaire pour n’être point certaine que, devant une telle menace, il avouerait tout, comme elle. Elle entrevit l’impunité.
–C’est depuis deux ans, dit-elle avec assurance.
–Quelques mois après notre mariage, alors? demanda-t-il sans marquer le moindre étonnement.
–Oui.
–A ses premiers voyages, sans doute?
–Au second.
–C’est bien!–A son tour, maintenant! ajouta Marius en se dirigeant vers l’autre pièce.
En le voyant entrer, Césaire Sauvageot crut sa dernière heure venue; mais il se remit un peu en remarquant que Marius n’était plus armé. Quoique tremblant encore de tous ses membres, il essaya de prendre une contenance moins piteuse.
–Je suis à vos ordres, se hasarda-t-il à murmurer.
A cette phrase banale, Marius ne put réprimer un geste de colère; mais s’apaisant aussitôt:
–Regardez-moi donc en face, dit-il. Est-ce que vous croyez que j’en doute?
L’entretien ne fut pas long.–Les paroles du mari furent aussi décisives pour l’amant que pour la maîtresse. Le baron n’hésita pas plus qu’elle; sa réponse, par bonheur pour lui, confirma ce qu’elle avait déjà avoué.–Marius sortit alors, passa par la chambre où, palpitante, attendait Séverine, et, saris même se retourner vers elle, il s’en alla les laissant tous deux.,
L’infortuné, comme toutes les natures simples et vraies, aimait son enfant. Il venait d’acquérir la preuve qu’il était peut-être le fils de l’autre.– Sa résolution fut bientôt arrêtée.–Descendant l’escalier comme un homme ivre, il entra dans une pièce qui lui servait de bureau, rassembla à la hâte ses papiers et ses livres, qu’il boucla dans une malle.–Au point du jour, il les remettait aux mains de maître Cavaillon, en lui confiant ce qui venait d’arriver. Abondonnant tout, et n’emportant de sa ferme que les habits qui le couvraient, il le chargea de rendre ses comptes au baron. Depuis lors, on ne l’avait jamais revu.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.