Kitabı oku: «La guerre artistique avec l'Allemagne : l'organisation de la victoire»
Marius Vachon
La guerre artistique avec l'Allemagne : l'organisation de la victoire

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066330101
Table des matières
PRÉFACE
CHAPITRE PREMIER L’INVASION ARTISTIQUE DE LA FRANCE PAR L’ALLEMAGNE DE1882à1914.
I AU LENDEMAIN DE LA GUERRE DE1870.
II LES PREMIÈRES BATAILLES ET LES PREMIÈRES VICTOIRES ALLEMANDES.
III L’APOTHÉOSE DE L’ALLEMAGNE A L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE1900.
IV L’ÉLOQUENCE BRUTALE DES CHIFFRES
CHAPITRE II L’ORGANISATION DES INDUSTRIES D’ART EN ALLEMAGNE
I ORGANISATION MILITAIRE
II LES BASES DE L’ORGANISATION
III LE PRINCIPE DE L’ASSOCIATION
IV LE PRINCIPE DE L’AUTONOMIE
V LES PRINCIPES DE LA DÉCENTRALISATION ET DE L’INITIATIVE CORPORATIVE ET PRIVÉE
VI PRÉOCCUPATIONS ET AMBITION D’UN ART NATIONAL ET D’UNE PRODUCTION SUPÉRIEURE
CHAPITRE III LES CAUSES DE LA CRISE DES INDUSTRIES D’ART FRANÇAISES
I ORIGINE DE LA CRISE
II UN CONCILE INVENTE UN ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE OFFICIEL ET INFAILLIBLE
III CE QUE LES INDUSTRIELS ET LES OUVRIERS D’ART PENSENT DE CET ENSEIGNEMENT OFFICIEL
IV UN NOUVEAU CONCILE INVENTE UN NOUVEL ENSEIGNEMENT, NON MOINS OFFICIEL ET INFAILLIBLE
V DES RAPPORTS DE L’ÉTAT AVEC LES INDUSTRIES D’ART
VI COMMENT LES ÉCOLES POUR LES INDUSTRIES D’ART SE TROUVENT DE LA TUTELLE DE L’ÉTAT
VII UNE LETTRE ÉMOUVANTE DE GALLÉ
VIII L’ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE DANS LES UNIVERSITÉS ET DANS LES ŒUVRES POST-SCOLAIRES
CHAPITRE IV OU EN EST, EN FRANCE, LE MUSÉE POUR LES INDUSTRIES D’ART
I LE FAMEUX MUSÉE DE L’UNION CENTRALE DES ARTS DÉCORATIFS
II QUELQUES AUTRES MUSÉES DU MÊME GENRE
CHAPITRE V QUELQUES AUTRES CAUSES DE LA CRISE DES INDUSTRIES D’ART FRANÇAISES
I CAUSES D’ORDRE POLITIQUE
II COMMENT ON FAIT DE LA PUBLICITÉ OFFICIELLE AUX INDUSTRIES D’ART FRANÇAISES
III UNE EXPOSITION ALLEMANDE A PARIS, EN1911 ORGANISÉE PAR DES FRANÇAIS ET PATRONNÉE OFFICIELLEMENT!!
IV CAUSES D’ORDRE SOCIAL LA GUERRE A L’AME FRANÇAISE ET A LA TRADITION ARTISTIQUE NATIONALE
V L’IMPRESSIONNISME ET L’ART NOUVEAU SONT PROCLAMÉS L’ART OFFICIEL FRANÇAIS!
VI LE SABRE DE M. PRUD’HOMME
VII L’ASSOCIATION DANS LES INDUSTRIES D’ART
VIII LA PREMIÈRE SOCIÉTÉ D’ART INDUSTRIEL
IX L’UNION CENTRALE DES ARTS DÉCORATIFS
X QUELQUES AUTRES SOCIÉTÉS D’ART INDUSTRIEL
XI LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS
XII DEUX ASPECTS DE LA QUESTION SOCIALE DANS LES INDUSTRIES D’ART
XIII LA CURIOSITÉ ET LE VIEUX-NEUF SONT DES FLÉAUX POUR LES INDUSTRIES D’ART
XIV INFLUENCE NÉFASTE DE L’ESTHÉTISME SUR LES INDUSTRIES D’ART
CHAPITRE VI LES LEÇONS DE L’HISTOIRE
I LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE PENDANT LES XII e ET XIII e SIÈCLES
II LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE PENDANT LES XVII e ET XVIII e SIÈCLES
CHAPITRE VII L’ORGANISATION DE LA VICTOIRE
I SUPPRESSION DE LA TUTELLE ARTISTIQUE DE L’ÉTAT
II LA LIBERTÉ DE L’ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE
III L’AUTONOMIE ADMINISTRATIVE DES INSTITUTIONS D’ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE
IV LE MUSÉE NATIONAL DES ARTS DÉCORATIFS
V LES ASSOCIATIONS POUR LES INDUSTRIES D’ART
VI UNE SEULE SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS UN SEUL SALON NATIONAL
POSTFACE
PRÉFACE
Table des matières
Quand la grande Guerre militaire actuelle sera terminée par la victoire des nations alliées pour la défense de la liberté des peuples, de la civilisation et de l’humanité, contre la barbarie et le despotisme germaniques, une Guerre nouvelle commencera, la Guerre artistique industrielle et commerciale, dans des conditions qui la feront également terrible et implacable.
La préparation parfaite de cette guerre est une des plus sérieuses et des plus instantes préoccupations de l’Entente. Personne ne veut s’exposer à se retrouver dans la situation tragique où nous étions tous, Français, Anglais et Russes, au moment de l’Invasion teutonne: les cruelles leçons de1914 ont porté leurs fruits.
L’Allemagne, de son côté, prend déjà toutes les dispositions et mesures imaginables pour essayer de compenser, dans la mesure des possibilités humaines, par les succès de ses artistes, de ses industriels et de ses commerçants, les défaites de ses généraux et de ses soldats. Et, dans cette tentative désespérée de revanche, elle apportera les méthodes supérieures d’organisation militaire, qui auraient amené notre écrasement, si l’idéal sublime et l’inébranlable héroïsme de nos armées n’avaient brisé sa ruée, et rendu ses crimes, ses horreurs et ses monstruosités stériles,–sinon pour elle d’une honte éternelle.
L’expression: «la Guerre artistique de demain» n’est pas une simple figure de rhétorique, employée dans la circonstance pour frapper l’imagination au moyen d’un titre sensationnel; elle détermine exactement la situation. C’est bel et bien une guerre, une guerre à mort, où ne peuvent espérer remporter une victoire définitive et décisive que les belligérants possédant les plus forts contingents de troupes, les plus puissamment armés, les mieux pourvus de munitions pour ainsi dire inépuisables, les plus résolument décidés à vaincre par leur vaillance, leur audace, leur esprit de sacrifice, leur endurance et leur ténacité.
Il ne saurait plus être question aujourd’hui de la concurrence artistique, industrielle et commerciale, telle qu’elle existait, il y a encore un demi-siècle, entre les nations civilisées, qui avaient établi, par la tradition et par l’usage, une sorte de code d’honneur, de loyauté et de courtoisie, ayant toute la valeur d’une convention internationale, universellement respectée. Les Allemands ont traité ce code-là comme un autre «chiffon de papier»; et, dans ce domaine nouveau de leur activité nationale, ils ont instinctivement apporté les principes, les idées, les habitudes et les mœurs de leur militarisme scientifiquement barbare.
Cette transformation de la concurrence traditionnelle en guerre moderne doit entraîner pour nos artistes et nos industriels d’art une transformation radicale de leur mentalité d’hier, où il semble bien qu’il entrait moins d’esprit de solidarité corporative que d’égoïsme individuel, plus de timidité que de hardiesse dans la lutte contre l’étranger, et surtout une trop grande confiance, souvent illimitée, dans la Tutelle de l’État, à qui l’on s’en remettait du soin d’aplanir toutes les difficultés, de résoudre tous les problèmes, et de faire la vie facile, agréable, douce, et fructueuse en bénéfices, honneurs et décorations.
L’opération sera d’autant plus aisée qu’en somme elle consistera dans la continuation pure et simple de la mentalité, autrement supérieure, acquise au cours de l’existence guerrière des tranchées.
Le titre de ce volume est ainsi parfaitement expliqué et hautement justifié.
Dans cette guerre nouvelle avec l’Allemagne, la Guerre artistique, il y aura aussi de la place et de la besogne pour tout le monde: sur le front, dans les tranchées, en seconde ligne, et à l’arrière. Chacun aura le devoir patriotique de faire tout ce qu’il pourra, de tout son cœur, de toute son âme, pour aider à la victoire finale et décisive. Personne, pour des raisons quelconques, à moins d’une invalidité complète, intellectuelle et physique, ne saurait s’y soustraire, sans être inculpé de désertion devant l’ennemi.
Depuis l’année1878, je me suis adonné spécialement à l’étude des questions concernant les Industries d’art. Pendant dix-huit ans, j’ai fait, pour le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, des missions d’enquêtes en France et dans tous les pays d’Europe, sur les institutions diverses créées pour le développement et la propagation de ces industries: écoles, musées et associations. A la suite de ces missions, ne me contentant point de la publication officielle–hélas! souvent platonique– des rapports de ces missions, j’en ai voulu faire connaître les principaux documents et informations, au moyen de conférences publiques, de meetings populaires, et d’entretiens particuliers avec les municipalités, les chambres de commerce, les chambres syndicales, les associations artistiques, et les bourses du travail, dans tous les grands centres industriels. Et, en même temps, je tentais d’appliquer, ici et là, dans des écoles et dans des musées de ces mêmes centres, les innovations et les progrès réalisés à l’étranger.
Il m’a semblé que, dans les graves circonstances présentes, j’avais le devoir de mettre au service de ceux qui préparent, et qui vont faire la Guerre artistique de demain avec l’Allemagne, l’expérience que j’ai pu acquérir, pendant plus d’un quart de siècle de travaux, qui ont tout au moins le mérite de l’indépendance la plus complète d’idées, d’opinions et de buts.
Dans ce livre, j’ai analysé, avec autant de précision que possible, le puissant organisme d’enseignement et de propagande pour les Industries d’art créé par les Allemands dès1881, et qui leur a servi à battre en brèche, pendant trente ans, la suprématie artistique séculaire de la France, et qui leur servira encore dans la Guerre nouvelle de demain, sans aucun doute renforcé, intensifié et perfectionné. Je me suis efforcé de détruire les légendes, les erreurs et les préjugés qui ont cours en France A ce propos, et que les défenseurs de la centralisation administrative et de la Tutelle de l’État omnipotent mettent machiavéliquement à profit pour étayer leurs désastreuses théories sociales. Il ne s’agit point, ici, de faire admirer béatement les institutions particulières de nos ennemis, non plus que de les proposer sottement en exemples à suivre, en toute hâte, sans se préoccuper des différences d’idéals, de tempéraments et de caractères, qui existent entre les deux races si dissemblables. L’unique objectif poursuivi,–et atteint, je l’espère,–a été de savoir, et faire connaître, avec le plus de précision possible, quels sont les éléments de cet organisme d’enseignement et de propagande, afin d’y découvrir ce qui peut être utilisé opportunément, par une adaptation intelligente à nos besoins, à nos mœurs, à nos idées, et à nos traditions.
Les Romains avaient un axiome politique et administratif, exprimé en leur style lapidaire: «Etsi ab hoste doceri» (Il y a apprendre même d’un ennemi). Certes, on ne peut suspecter ceux qui ont créé l’âme latine, dont nous avons hérité, d’avoir témoigné de la moindre vénération pour la mentalité germanique, définie si terriblement par Tacite, non plus que d’avoir jamais manqué d’orgueil national: Pourtant, ils n’ont jamais hésité à prendre chez l’ennemi traditionnel les idées, les inventions, les innovations, etc., qu’ils estimaient pouvoir leur être de quelque utilité.
Pour employer encore une comparaison d’ordre militaire, du fait que les Allemands avaient créé pour la Guerre actuelle une formidable artillerie lourde et à longue portée, devions-nous renoncer à leur en opposer une plus puissante encore ou tout au moins équivalente? Non, assurément. Pour l’avoir ignoré, sinon méconnu, nous nous sommes laissé devancer; et nous n’en n’avons pas moins dû en faire autant et avec précipitation, par conséquent dans de très mauvaises conditions. Il n’en serait pas différemment en matière d’organisation de nos Industries d’art.
Parallèlement j’ai fait un exposé impartial, mais non impassible, de la situation dangereuse d’infériorité de combat, faute de plans d’ensemble, de chefs, de soldats et de munitions, où nous nous sommes trouvés souvent vis-à-vis de l’ennemi. Ce double travail a été douloureux, mais il était nécessaire, indispensable. Avant de livrer une bataille, l’on doit connaître aussi exactement que possible le fort et le faible de l’adversaire, savoir quel est le chiffre des soldats qu’il peut mettre en ligne, la quantité de munitions dont il dispose, ses ressources financières, etc.; afin de pouvoir lui opposer des forces égales sinon supérieures.
De la comparaison que le lecteur fera instinctivement entre les deux méthodes de préparation et d’organisation, et entre les deux tactiques, employées dans la Guerre artistique, industrielle et commerciale, que nous déclarait, en1881, le Kronprinz, lors de l’inauguration du Musée impérial des Arts décoratifs de Berlin,–dont la Guerre de demain ne sera que la continuation formidable–, sortira la conclusion, naturelle et logique, des viriles et décisives résolutions à prendre pour organiser sûrement la victoire.
S’il était encore de mode de mettre des épigraphes aux livres, je choisirais volontiers, de nouveau, cette belle pensée de Guillaume le Taciturne: «Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer!»; ou bien encore cette autre du même personnage: «Il faut agir «comme si on pouvait tout, et se résigner comme «si on ne pouvait rien!»
CHAPITRE PREMIER
L’INVASION ARTISTIQUE DE LA FRANCE PAR L’ALLEMAGNE DE1882à1914.
Table des matières
I
AU LENDEMAIN DE LA GUERRE DE1870.
Table des matières
Après le traité de Francfort, qui arrache à la France l’Alsace et la Lorraine, qui lui impose une rançon de cinq millards, et la clause désastreuse de l’octroi perpétuel à l’Allemagne du traitement de la nation la plus favorisée dans tous les traités de commerce; après la Commune, qui est venue ajouter aux hécatombes des champs de bataille de la guerre celles des Journées de mai1871, vidant Paris et les grandes villes de milliers et milliers l’artistes du plus grand talent, nos ennemis, grisés par la gloire militaire et par l’orgueil de la victoire, avaient bien cru que nous ne nous relèverions jamais, sinon avant un très long temps, de nos défaites, de nos ruines et de nos pertes. Lorsqu’ils virent qu’en moins de trois ans s’était accomplie la libération du territoire, qu’il se manifestait, dans tous les domaines de l’activité nationale, une véritable Renaissance, leur colère égala leur stupéfaction: ils s’étaient trompés grossièrement dans leurs calculs, dans leurs prévisions et dans leurs espérances. Une nouvelle guerre leur apparut de toute nécessité pour nous réduire, et nous écraser définitivement. Hésitant à employer les armes, en présence des dispositions diplomatiques de l’Europe favorables à la France, ils décidèrent de nous faire une guerre industrielle et commerciale, qui ne serait ni moins bien organisée, ni menée avec plus de ménagements que ne l’aurait été la guerre militaire.
L’Exposition universelle de Philadelphie, en 1876, avait démontré à l’Allemagne qu’elle n’était pas en mesure de lutter avec des chances de succès contre la France, immédiatement, dans les conditions de son organisation économique. Le commissaire général allemand avait envoyé à son Gouvernement un rapport dans lequel, avec une franchise brutale mais saisissante, il déclarait évidente et lamentable l’infériorité de la section allemande sur toutes les autres sections étrangères. Etait-ce vrai? Y avait-il là un coup monté entre le Gouvernement et le commissaire, à la façon de la fameuse Dépêche d’Ems en1870, pour surexciter, et pousser aux manifestations extrêmes l’amour-propre germanique? Cette seconde hypothèse paraît très vraisemblable: elle est dans la tradition. Toujours est-il que le Gouvernement, bien loin de désavouer et de casser aux gages le commissaire–comme on l’aurait fait chez nous– s’empressa de donner au rapport la plus grande publicité, au rapporteur un avancement extraadministratif, qui fut considéré comme une récompense exceptionnelle de son ardent patriotisme, et le la justesse de son jugement, quelque douloureux qu’il ait pu être pour l’amour-propre germanique.
Et l’organisation de la nouvelle guerre contre la France, la guerre artistique industrielle et commerciale, fut aussitôt entreprise, avec toute la méthode, toute l’énergie, toute la ténacité et toute la rapidité que l’Allemagne aurait pu apporter à l’organisation d’une guerre militaire. Quand on fut prêt, en1881, à l’inauguration solennelle du Musée impérial des Arts décoratifs de Berlin, le Kronprinz, qui s’était consacré corps et âme à cette organisation, avec la collaboration précieuse de la princesse impériale pour la partie des Industries d’art, déclarait officiellement la guerre à la France en ces termes catégoriques: «Nous avons vaincu la France en1870sur les champs de bataille, nous voulons la vaincre désormais sur le terrain de l’industrie et du commerce».
Et, c’était bien, en effet, une guerre nouvelle qui allait commencer contre la France, guerre merveilleusement organisée, sous forme d’une invasion formidable, ayant toute la physionomie de la ruée teutonne traditionnelle, commandée par un puissant et énergique état-major, menée par une gigantesque armée d’industriels, d’artistes et d’ouvriers, éclairée par une nuée d’espions de tous sexes et de tous grades.
Cette déclaration de guerre ne fut pas entendue en France; à peine si deux ou trois journaux économiques la signalèrent incidemment. Le Gouvernement n’en fit aucune communication officielle aux chambres de commerce, aux associations corporatives, non plus qu’au Parlement, comme il semble pourtant que c’eût été son devoir le plus élémentaire.
II
LES PREMIÈRES BATAILLES ET LES PREMIÈRES VICTOIRES ALLEMANDES.
Table des matières
Dès1884, le tableau du commerce de la France accuse une dépression générale de991millions sur l’année précédente, et de10% sur la moyenne de la période quinquennale antérieure. Par contre, l’exportation générale de l’Allemagne avait progressé de près d’un milliard de marks, comparativement avec1872: 3,335millions, au lieu de 2,492millions.
La marine marchande allemande, qui, en1870, était au dernier rang de celles des grandes puissances mondiales, conquiert le troisième, immédiatement après l’Angleterre et les États-Unis, et devance la France. Les Anglais, eux-mêmes, constatent avec stupeur que l’Allemagne porte une atteinte sérieuse à la suprématie industrielle et commerciale de l’Angleterre. Dans un discours prononcé à la Chambre de commerce de Manchester, en1885, le ministre du Commerce anglais, M. Goschen, faisait cette nette déclaration: «Bien «que l’on fasse des progrès en Angleterre, on en «fait de plus rapides ailleurs.»
L’invasion allemande en France a commencé. En1881, on compte chez nous plus de80,000immigrés teutons, dont31,300habitent Paris! C’est l’avant-garde!
En1889, l’Allemagne se sent en mesure de nous concurrencer victorieusement à l’Exposition universelle; elle s’était prudemment abstenue de participer à celle de1878!
Tout entière hypnotisée et absorbée par le succès prodigieux de la Tour Eiffel, et de la «Cité bleue» du Champ-de-Mars, qui, pendant six mois, mettent Paris en fête et la France en agitation, la grande presse se garde bien de jeter dans ce brillant concert d’enthousiasme mondain la moindre note d’inquiétude. La consigne générale est la célébration joyeuse du centenaire de la prise de la Bastille!
De1889à1900, les Industries d’art allemandes ne cessent de progresser. Non seulement l’Allemagne nous enlève notre clientèle artistique sur tous les marchés du monde qu’elle envahit et domine de plus en plus, grâce au développement incessant de son immigration, qui lui assure partout des agents actifs de propagande; mais elle nous fait de plus concurrence chez nous et dans nos colonies.
Pendant l’année1898, les importations de l’Allemagne en produits de ses Industries d’art ont augmenté de16millions sur l’année1897, et de 17millions et demi sur l’année1896. Ces différences portent principalement sur la Céramique, la Verrerie, les Cristaux, les Livres, les Estampes, la Bimbeloterie (Articles de Paris!), l’Horlogerie et le Mobilier.
Dans une séance tenue le17décembre1898, la chambre syndicale de l’Ameublement de Paris déclare officiellement que la fabrication du meuble en France, et spécialement à Paris, est depuis quelques années dans une situation difficile, en raison de l’importation étrangère, surtout allemande.
La grande industrie parisienne de l’Orfèvrerie et de la Bijouterie, sans rivale au monde, jusqu’au milieu du XIXe siècle, est profondément atteinte. Les Allemands, en cette même année1898, exportent en France633kilos d’or de plus; et nous leur en envoyons700de moins!
Aussi, de1880à1896, le centre de l’Ameublement, le faubourg Saint-Antoine, à Paris, a-t-il perdu près de10,000ébénistes; le quartier du Marais, le même nombre de bronziers, d’orfèvres et de lapidaires; Belleville, Popincourt et Ménilmontant, plus de10,000ouvriers de la Maroquinerie et de l’Article de Paris.
Relativement à la situation de la Bijouterie, le directeur d’un journal professionnel écrira en ce temps:
«La Bijouterie allemande continue sa marche ascendante. Si elle va de ce train encore quelques années,–et je ne vois pas ce qui l’en empêchera,–les fabricants français auront pour unique et dernière ressource de devenir les dépositaires de leurs collègues d’outre-Rhin. On m’affirme que quelques-uns ont déjà pris ce parti. On m’a cité des noms; mais on comprend que je ne puisse les publier!»
Mais, alors, la France est en pleine agitation du Boulangisme, à laquelle succédera la guerre civile du Dreyfusisme. On ne pense guère à l’Allemagne, à son prodigieux développement artistique, industriel et commercial; on l’oublie complètement. L’activité de la nation semble se résumer dans l’organisation de l’Exposition universelle de1900, la grande Foire du monde, imaginée pour célébrer l’aurore du XXe siècle, et par laquelle il doit être fait surtout la démonstration, suivant le discours grandiloquent, prononcé par le ministre du Commerce, à son inauguration, que: «L’Humanité monte, monte sans cesse vers cette région lumineuse et sereine où doit, un jour, se réaliser l’idéal et parfait accord de la puissance, de la justice et de la bonté»!!??
III
L’APOTHÉOSE DE L’ALLEMAGNE A L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE1900.
Table des matières
L’Exposition universelle de1900sera l’occasion superbe, depuis longtemps espérée et impatiemment attendue par l’Allemagne, d’une véritable apothéose mondiale de l’Empire, apothéose qu’elle a préparée avec une habileté extraordinaire, et avec une majestueuse ampleur, de façon à en imposer à l’univers par le spectacle vraiment émouvant de ses progrès dans toutes les branches de l’activité humaine, et à donner à l’orgueil de tous les confédérés allemands la satisfaction la plus complète, comme récompense et comme encouragement pour tout ce qu’ils avaient fait et qu’ils devaient faire encore afin de développer la prospérité, la puissance et la gloire de la commune patrie.
Au milieu de la rue des Nations, le Gouvernement impérial élève un pavillon magnifique et grandiose, original et pittoresque, dans le style de la Renaissance allemande, l’époque où l’Empire, par l’avènement de la Bourgeoisie, industrielle et commerciale, s’affranchit énergiquement de l’influence française, qui, aux XIIe et XIIIe siècles, fut si intense et si profonde. Une tour, haute de75mètres, dressée au-dessus d’un vaste bâtiment rectangulaire, qui couvre une superficie de700mètres carrés, domine tous les pavillons d’alentour, et affirme orgueilleusement la recherche du «kolossal», qui sera la marque caractéristique générale des installations allemandes dans toutes les sections de l’Exposition. Les pignons élancés des trois façades, et les verrières des grandes baies, sont couverts de peintures, à l’aspect de fresques, aux sujets évoquant les vieilles légendes germaniques. L’aigle impériale forme le principal et éclatant motif de tous les ornements intérieurs et extérieurs. «Kolossal» aussi est l’escalier de16mètres de hauteur, autour duquel s’ouvrent les différents halls d’expositions, escalier de marbres de Bavière, aux rampes hardies, ornée d’énormes candélabres, où la lumière, qui tombe des verrières, répand une atmosphère de cathédrale, et fait religieux, plein de mysticisme, le décor de tentures sombres et de lourdes boiseries de vieux chêne sculpté. Le drapeau, arboré au-dessus de l’édifice, porte dans ses plis la devise pangermanique: «Deutschland über alles (l’Allemagne au-dessus de tous)!».
Pour atténuer ce que cette démonstration publique de la force de l’Allemagne pourrait avoir pour la France de trop brutal et aussi d’inquiétant, de nature à la mettre en éveil et à lui inspirer le sentiment et le désir d’une revanche, le Gouvernement allemand fera installer, dans le salon d’honneur du pavillon impérial, une exposition de nombreuses œuvres d’art français du XVIIIe siècle, provenant des châteaux de Potsdam: des peintures exquises de Watteau, de Lancret, de Pater, de Chardin, de Coypel, de Van Loo, des sculptures délicieuses de Houdon, de Pigalle, de Bouchardon, de Coustou le jeune, de Lemoyne, etc., etc. Et, dans le catalogue général de la section allemande, il mettra ce compliment galant à l’égard de la France d’antan:
«Sa Majesté l’Empereur a gracieusement donné la permission de faire dans sa collection un choix, grâce auquel les salles de représentation de la Maison allemande ont pu être décorées d’une manière absolument digne et artistique. Ces objets sont encore d’un plus haut intérêt lorsque on se rend compte de l’importance qu’ont eue l’art et le goût français sur le développement artistique de l’Allemagne au XVIIIe siècle; ils deviennent non seulement un hommage pour Frédéric le Grand, l’ami et le protecteur des sciences, de la philosophie et des arts français, mais ils sont encore une démonstration glorieuse de l’histoire des arts du Peuple français.»
A l’extrémité du quai de la Seine, dans la section maritime, le phare «kolossal» du port de Brême semble être, par ses dimensions et par la puissance de ses projections, le phare officiel de l’Exposition universelle.
La porte du vestibule de la galerie allemande, à l’Esplanade des Invalides, est faite d’un rocher «kolossal», sur lequel l’aigle impériale éploye ses ailes immenses, et s’apprête à déchirer, avec ses serres formidables, un dragon pantelant: allégorie saisissante du Pangermanisme domptant et écrasant l’ennemi traditionnel de l’Allemagne. Dans ce rocher, s’ouvrent, en façon de cavernes de cyclopes géants, les divers stands des artistes industriels.
Au Champ-de-Mars, les portiques des classes allemandes de l’Électricité, des Machines, et de la Métallurgie, sont de «kolossales» constructions en fer forgé, dont les arceaux hardis et les fières volutes se terminent uniformément par une «kolossale» tête de Méduse, comme sur la consigne générale d’un symbolisme artistique constant, destiné à terrifier tous les concurrents des grandes industries allemandes: aucun visiteur intelligent et subtil ne pourra s’y méprendre. Dans tous les comptes rendus de l’Exposition faits par des écrivains sérieux, sachant voir et comprendre, l’on remarque des réflexions identiques à ce propos. L’un dira, avec une éloquence incisive: «La rude matière est bien pour leur convenir; sa résistance même leur est chère, puisqu’ils la domptent, puisqu’elle avive la conscience de leur autorité, en leur fournissant une occasion de victoire, puisqu’elle incarne enfin l’idée de la force et qu’elle favorise l’expression de cette puissance, de cette majesté où tend si impérieusement l’art germanique à l’aurore du XXe siècle.»
Un autre écrivain résume ainsi ses sensations: «Partout s’affirme et s’impose le modernisme, rude, sombre, un peu fatidique, que le règne du sabre et de l’impérialisme expansif font planer depuis plusieurs années sur la vieille terre des rêveuses Marguerites. C’est là l’expression d’une race fortement disciplinée, soumise au sentiment de fer qui la gouverne, mais vigoureuse, et qui prétend mater l’art, le réduire à ce qu’elle veut.»
Le catalogue officiel de la section allemande est lui-même, en quelque sorte, un manifeste impérial, une proclamation urbi et orbi, expliquant et commentant le grand Œuvre allemand, et cela avec une vigueur, une netteté et une précision singulièrement démonstratives et éloquentes.
En voici l’exorde:
«L’Empire d’Allemagne offre, au tournant du XIXe siècle, le spectacle d’un État bien ordonné qui se trouve dans une période d’heureux développement. Contrastant singulièrement avec le déclin du siècle précédent, qui fut témoin de l’écroulement des derniers jours d’un Empire, dix fois séculaire, l’année1900marque une étape importante sur la voie de la consolidation intérieure de l’État relevé, et fort dans son unité reconquise.»
A deux pas du tombeau de Napoléon Ier, et à quelques lieues du palais de Versailles, ces allusions historiques avaient une très nette intention et une formelle signification, que l’instinct de la courtoisie la plus élémentaire aurait fait écarter instantanément par tout autre hôte de la France, mais qui en prenaient l’allure d’une véritable injure à l’égard de la nation vaincue en1870, à laquelle avait été réservée la douleur de la restauration de l’Empire germanique dans la résidence même de Louis XIV. Cette allure était encore accentuée, en façon de défi, par la fin de l’avant-propos de ce catalogue:
«La prospérité économique et politique de l’Allemagne ne repose point sur un développement accidentel de forces capricieuses, mais bien sur un travail sérieux et réfléchi, s’étayant sur le système bien ordonné d’une instruction et d’une éducation richement ramifiées; loin de chercher le complément de son développement dans la seule jouissance de vulgaires biens matériels, la nation, d’un pas robuste et sain, suit la route qui conduit vers des conquêtes de la plus noble essence: l’intelligence de l’art, le goût artistique, la culture intellectuelle.»
C’était déjà, sur un théâtre mondial, l’affirmation solennelle de la supériorité de la «kultur» allemande, et de l’ambition de l’Allemagne de régénérer le monde en lui imposant ses idées et ses vertus, en même temps que les produits de ses industries multiples et diverses.
Viennent ensuite dans ce catalogue de nombreuses pages de statistiques et de renseignements, destinés à faire la preuve des progrès incessants, accomplis dans tous les domaines:
L’accroissement continu de la population de l’Empire, doublée depuis l’année1815, et augmentée, chaque année, d’un million depuis la Guerre de1870, malgré les immigrations transocéaniques, présentées non point comme un affaiblissement, mais bien, au contraire, comme un affermissement de la nation;
Le développement constant de l’industrie, témoigné par une augmentation de71% des classes industrielles et commerciales, dont la production générale, triplée de quantité et doublée de valeur en douze ans, dépasse le chiffre de10milliards de marks, et dont plus du tiers s’exporte à l’étranger;
Le chiffre prodigieux des capitaux allemands engagés dans le monde entier, dépassant14milliards de marks;
L’extension de l’instruction publique reçue par le5e de la population totale de l’Allemagne dans 59.300écoles populaires fréquentées par près de9millions d’enfants, dans1.400écoles secondaires réunissant360.000jeunes gens, 2.200écoles d’agriculture de divers degrés, 26écoles supérieures techniques et professionnelles comptant plus de 100.000élèves, et22universités dont la population scolaire dépasse32.000étudiants: le tout doté d’un budget d’un demi-milliard de marks. Et, dans ces chiffres divers ne sont pas comprises, ajoute-t-on soigneusement, «les innombrables institutions privées déversant à flots l’instruction et l’éducation aux artistes et aux ouvriers».
En ce qui concerne particulièrement les Industries d’art, le catalogue signalait, en des chapitres nombreux, leurs progrès immenses et leur évidente supériorité sur les industries des autres nations.
Par exemple, on y pouvait lire ceci:
«L’Impression allemande est arrivée à un tel degré de perfectionnement que ses produits supportent la concurrence de tous les autres pays du monde;
«L’Impression des illustrations est arrivée à une très grande perfection, surtout celle des journaux illustrés, qui est si parfaite qu’aucun autre pays ne l’atteint;
«La Lithographie et la Chromolithographie occupent un grand nombre d’ateliers, dont les excellents produits sont répandus dans tous les pays; quelques maisons mêmes ne travaillent que pour l’étranger, surtout pour l’Amérique et l’Angleterre;
«La Photomécanique (héliogravure, phototypie, autotypie, zincographie) s’est constamment développée depuis des années, de sorte qu’aujourd’hui ses produits comptent parmi les meilleurs sur le marché international;
«La Papeterie est la plus importante du monde entier; elle s’est rendue presque complètement indépendante de l’étranger en ce qui concerne la matière première et les machines dont elle se sert.»
Pour les industries de la Céramique, de la Verrerie, de l’Orfèvrerie et de la Bijouterie, le catalogue publiait avec fierté les chiffres de leurs ateliers et de leurs ouvriers:
288.072céramistes, répartis en12.567ateliers, dont la production annuelle atteint près de114millions de marks, le tiers exporté;
65.231verriers, fabriquant pour115millions de marchandises diverses, dont le cinquième est acheté par l’étranger;
40.836orfèvres et bijoutiers employés dans 6.859ateliers;
50.000ouvriers dans l’industrie des jouets, dont les deux tiers de la production dépassant50millions de marks sont exportés;
43.674personnes–dont31.561femmes–occupées à faire des dentelles et des broderies, qui pour le plus grand nombre sont vendues à l’étranger, qui paye annuellement de ce fait à l’Allemagne près de34millions de marks.
Les optimistes n’ont cessé de répéter, pendant et après l’Exposition universelle de1900, que la participation si brillante, et si habilement organisée, de l’Allemagne n’était qu’un simple bluff destiné à jeter de la poudre aux yeux de l’univers; et ils ajoutaient même que l’érection d’un pavillon impérial allemand aussi somptueux et aussi imposant avait été décidée simplement pour faire honneur à une Exposition que le Kaiser désirait inaugurer au côté du Président de la République française, pour témoigner de son ardente volonté de maintenir la paix de l’Europe.
Malheureusement, les statistiques officielles des années qui vont suivre l’Exposition démentent cet optimisme béat, et prouvent qu’il n’était rien moins que l’expression, naïve, de la sottise et de l’ignorance, sinon de la duplicité, de ceux qui faisaient le métier de le professer publiquement et de le propager.
IV
L’ÉLOQUENCE BRUTALE DES CHIFFRES
Table des matières
Les chiffres ont une éloquence brutale, mais sincère; il faut les consulter pour savoir exactement où l’on en est. Une étude comparative de nos exportations et de nos importations, pendant la période décennale qui a suivi l’Exposition universelle de1900, soit de1904à1913, fournira quelques indications précises, utiles à méditer.
Pendant cette période, l’Allemagne a fait progresser ses exportations de6,644millions à 12,600millions; alors que la France les portait simplement de4,451millions à6,875millions.
En ce temps, les exportations d’objets fabriqués de France à l’étranger se sont élevées de 2,220millions à3,593millions, par conséquent en progression d’un tiers; mais les importations d’objets fabriqués ont doublé: de832millions, elles ont atteint1,650millions.
Si l’on analyse les chiffres comparatifs des importations et des exportations d’objets fabriqués au point de vue de la nature des marchandises, ce travail apporte la constatation douloureuse que l’augmentation des importations porte particulièrement sur les produits des Industries d’art.
Par exemple, dans l’Orfèvrerie et la Bijouterie, on voit presque quadrupler la quantité des marchandises envoyées en France: près de73millions au lieu de20millions; dans les Ouvrages en peau et en cuir, elle a triplé: 39millions au lieu de13millions; dans la Carrosserie, elle a plus que triplé: 41millions, au lieu de11; la Tabletterie supporte une augmentation de près de moitié, ainsi que la Verrerie et les Cristaux, le Papier, le Carton et les Gravures.
Nos exportations d’objets fabriqués par les Industries d’art sont restées, au cours de la même période, à peu près stationnaires, sauf pour les Modes et Fleurs artificielles qui ont baissé de plus d’un tiers: de117millions à75millions!
Si l’on examine spécialement les chiffres du commerce extérieur de la France avec l’Allemagne, ils ne sont point à notre avantage, dans les trois dernières années précédant la guerre. Les importations allemandes en objets fabriqués ont, de1911à1913, augmenté de100millions, alors que les exportations françaises n’ont progressé que de50millions. Et, à l’analyse de la nature des objets fabriqués en question, l’on remarque que cette progression des exportations françaises porte moins sur des produits des Industries d’art que sur des minerais, des produits chimiques et des matériaux divers, etc. De1912 à1914, l’Allemagne importe en France pour 19millions d’impressions diverses. Sa production annuelle de librairie est de36.000volumes, alors que celle de la France n’est que de9.000!!
L’invasion allemande devenait de plus en plus intense. La statistique du mouvement de la population à Paris, pour l’année1912, nous faisait savoir que le nombre des immigrés teutons était de40.000. Et, dans ce chiffre n’était pas compris celui des Allemands venus en France pour un plus ou moins longtemps, comme touristes, voyageurs de commerce, employés et ouvriers d’occasion, saltimbanques, cheminots, romanichels, etc., dont le plus grand nombre constituaient les cadres et le personnel mobile de l’Organisation, qui enserrait la France, tout entière, dans un réseau immense d’espionnage militaire, industriel et commercial. On peut l’évaluer, sans crainte d’exagération, à plus d’un demi-million d’hommes et de femmes, qui circulaient sans cesse à travers notre pays, les yeux et les oreilles aux aguets de tout ce qui pouvait être utile et opportun pour le Gouvernement allemand à connaître de ce que nous faisions et nous projetions, de ce que nous pensions et disions, dans toutes les branches de l’activité nationale. Le monde de la galanterie plus ou moins dorée, libre ou patentée, se recrutait particulièrement au delà du Rhin, et rendait les mêmes services d’informations que le monde de la domesticité, de même origine, féminine et masculine, professionnelle ou occasionnelle, volontaire ou salariée, de tous degrés, depuis l’institutrice et la dame de compagnie jusqu’au plongeur de vaisselle, et au valet d’écurie, qui travaillaient dans les hôtels, les restaurants, les pensionnats, les fermes, les familles, etc. Et les commis de banque, les employés de commerce, les comptables, qui ne demandaient point d’appointements, sous le prétexte de compléter leur instruction technique et de se perfectionner dans la langue française! Et les vagues journalistes correspondants de journaux étrangers, et les faux étudiants des deux sexes de nos universités parisiennes et provinciales! Et les fils de famille des deux hémisphères, les rastaquouères, les métèques de tous poils, qui sous le masque de fêtards, de sportifs et d’hommes du monde désœuvrés, fréquentaient assidûment les cercles, les champs de courses, les casinos, les stations balnéaires et les plages à la mode, tous faisant amples moissons de confidences, et d’indiscrétions. Le don des langues, le cosmopolitisme, et le goût de l’espionnage sont dans le sang de la race teutonne, entretenus, encouragés, subventionnés aussi bien en haut qu’en bas de l’échelle sociale, par une tradition nationale immémoriale, par un patriotisme spécial surexcité jusqu’à la folie, et par une administration secrète, richement dotée, assurant non seulement excuse et absolution, mais récompense fructueuse, pour des habitudes, des préoccupations et des actes, que, partout ailleurs, réprouvent, blâment, et condamnent, comme tares infamantes, l’opinion publique, la morale sociale, l’éducation familiale, et la loyauté individuelle.
Il n’a rien moins fallu que les révélations stupéfiantes de la guerre au point de vue des détails et des particularités de sa préparation stratégique dans nos provinces de l’Est et du Nord, que l’encombrement des camps de concentration, et les innombrables mises sous séquestre des maisons et des biens de nos ennemis, pour dessiller les yeux aux Français, confiants, naïfs et insouciants, qui, sans des preuves aussi évidentes et aussi multipliées, n’auraient jamais pu croire, spontanément, à une pareille invasion, accomplie avec tant d’audace, d’astuce, de ténacité et d’imagination. Le fameux cheval de Troie qui, dans l’antiquité, fit grand honneur à l’esprit subtil et ingénieux d’Ulysse, n’était qu’un jouet en comparaison des inventions, horrifiques et mirifiques, de l’espionnage allemand, que les siècles futurs tiendront pour légendaires et apocalyptiques.
Paris était ainsi devenu un véritable Emporium allemand, soit une cité artistique, industrielle et commerciale, présentant la plus parfaite et la plus admirable Organisation qui se puisse imaginer.
L’espionnage dans les Industries d’art était porté aux plus hauts degrés à la fois du cynisme, de l’audace et de la flibusterie. Il y avait à Paris des hôtels, tenus par des allemands, qui étaient de véritables officines de cet espionnage, installées avec des ateliers photographiques munis des appareils les plus modernes. A certaines heures de la journée, des courtiers en marchandises apportaient dans ces officines, les modèles nouveaux qu’ils avaient pu obtenir en communication de la naïve confiance des grandes maisons artistiques, avec lesquelles ils étaient en relations; et, en un clin d’œil, ces modèles étaient photographiés, grandeur nature, en relief, et sur toutes les faces. A d’autres heures, c’était un long va-et-vient d’employés subalternes des grands hôtels à la mode qui avaient pu enlever, pendant quelques heures, des pièces d’argenterie achetées récemment, et qui pouvaient présenter un grand intérêt comme spécimens des plus nouvelles créations de telle ou telle maison d’orfèvrerie parisienne, exécutées spécialement pour ces hôtels. A l’une de ces officines était annexé un bureau spécial de renseignements sur les dépôts de brevets au Conservatoire des Arts et Métiers, dirigé par un faux Suédois, qui s’était acquis, dans ce milieu d’espions, un renom particulier par son flair, par son astuce, et par sa mémoire impeccable. Voulait-on savoir, en vue de sa copie ou de sa contrefaçon, si telle pièce nouvelle avait été déposée, on venait se renseigner à ce bureau; et le personnage en question ne se trompait jamais.
Des agents spéciaux étaient chargés de visiter avec le plus grand soin les Salons annuels, les Expositions de concours de fin d’année dans les Écoles d’art décoratifs ou d’art industriel de Paris, et d’y acheter les dessins et les modèles présentant quelque caractère de nouveauté.
On se demande souvent pourquoi l’Allemagne a fait la guerre actuelle pour assurer son hégémonie mondiale? Ne lui aurait-il pas suffi d’attendre patiemment encore quelques années–point longtemps peut-être–pour réaliser parfaitement son rêve orgueilleux, par l’invasion universelle des produits de ses «kolossales» usines; par l’immigration incessante dans tous les pays, même les plus lointains, de ses nationaux, destinés et empressés à lui servir d’incomparables agents d’expansion, d’influence et de propagande; par l’organisation la plus formidable des moyens de convaincre toutes les nations de sa prééminence indiscutée dans tous les domaines de l’activité humaine? L’univers entier, un jour relativement prochain, lui serait tombé naturellement dans les mains comme un fruit-mûr.
Très vraisemblablement, l’orgueil national et l’instinct de rapacité seuls lui ont fait commettre cette erreur de stratégie dans la réalisation finale de ses desseins. L’armée, sans doute, a voulu avoir sa part de butin et sa part de gloire. Peut-être bien aussi les gouvernants ont-ils eu la nette intuition que l’Allemagne, fatalement, par la logique invincible de ses évolutions sociales, politiques et économiques, en conformité avec les lois constantes de l’histoire, allait entrer dans une période de décadence. La Sozial démocratie et l’Internationalisme révolutionnaire montent à l’assaut de la société, attaquent avec violence tous les principes d’autorité et de liberté, tous les pouvoirs publics, l’Armée, la Religion et le Capital. L’Utilitarisme et le Matérialisme ont conquis toutes les branches de l’activité intellectuelle, et en ont chassé jusqu’aux apparences de désintéressement, d’idéalisme, et de foi, devenus des sentiments désuets. Les Universités se sont transformées en usines productives de docteurs en tous genres, qui ne rêvent plus que titres, honneurs, grades, fonctions, appointements, salaires, jetons de présence de conseils d’administration. Les Industries d’art se lancent à corps perdus dans la surproduction de mauvaise qualité, et à bas prix. L’Art et la Littérature se sont laissés pénétrer profondément par le Naturalisme et le Symbolisme étrangers, deux dissolvants énergiques de toute originalité, de toute vigueur et de toute beauté dans la pensée et dans la forme. La passion du luxe et la soif des jouissances matérielles ont envahi toutes les classes sociales. La puissance de natalité dont le peuple allemand se montrait si fier, en tant que témoignage irrécusable de sa virilité et de sa moralité, diminue. De1900à1912, la proportion des naissances et de la population est tombée de 35pour mille à27; par conséquent l’Allemagne n’a mis que12ans pour arriver au point où il n’a pas moins fallu de70ans à la France. Le Gouvernement avoue, en1915, qu’il est parvenu à la connaissance de la Police criminelle plus de 500.000cas d’avortement. La mortalité infantile prend des proportions effroyables. «La conception que les enfants ne sont pas un bienfait pour la famille mais une charge se répand de plus en plus dans le peuple et dans la bourgeoisie.»
Alors, une nouvelle Invasion a paru l’unique moyen de remédier à une situation générale, intérieure et extérieure, aussi inquiétante; et la guerre a été déclarée par l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie à la France, à l’Angleterre et à la Russie, dans l’espérance, sinon la certitude, de pouvoir, par une ruée gigantesque et rapide, écraser successivement les ennemis surpris sans préparation de défense.
CHAPITRE II
L’ORGANISATION DES INDUSTRIES D’ART EN ALLEMAGNE
Table des matières
I
ORGANISATION MILITAIRE
Table des matières
Lorsque le Gouvernement allemand décida de déclarer à la France une Guerre industrielle et commerciale, l’Organisation militaire qui avait valu à l’Allemagne les victoires de1870parut l’Organisation idéale de la guerre nouvelle. D’ailleurs, ce parallélisme, si l’on parvenait à le rendre éclatant par une habile publicité, serait de nature à frapper vivement les imaginations par la perspective de résultats immenses, obtenus par les mêmes moyens et par les mêmes procédés. Il semble bien, en effet, qu’il y ait entre les deux guerres la plus complète analogie dans leur préparation, dans leur conduite, et dans leur aboutissement.
En1871, l’Allemagne n’avait pas d’armées pour faire la Guerre artistique industrielle et commerciale. En vue de la formation de ces armées, elle crée partout, dans les grandes et les petites villes, et jusque dans les villages, des centres de recrutement et d’instruction des soldats par ses innombrables écoles d’apprentissage, de dessin et d’art pour les ouvriers et les artisans, et par la création des «Kunstgewerbevereine», qui établiront entre les soldats et les officiers des relations constantes et intimes; des nombreuses écoles professionnelles pour former les sous-officiers; des écoles techniques supérieures pour les officiers. Quant aux arsenaux, ce seront les musées des Industries d’art, dont on dotera chaque grande ville de l’Empire, et qui répartiront les approvisionnements de munitions entre toutes les institutions d’instruction et d’éducation artistiques et techniques.
Cette Organisation des armées artistiques, industrielles et commerciales de l’Allemagne pour la guerre nouvelle était considérée comme un œuvre national de si haute importance, qui devait être fait avec une énergie et une ténacité si méthodiques, et avec une si grande rapidité en même temps, que le fondateur de l’Empire, le prince de Bismark, prenait lui-même la direction du ministère du Commerce chargé de le mener à bonne fin dans le plus bref délai possible.
A cette époque, un député parisien hésitait à accepter, dans une distribution de portefeuilles, le même ministère du Commerce comme étant un ministère inférieur, indigne d’un élu de la population de Ménilmontant! Cette revendication justifie ce qu’écrivait un des historiens français du chancelier de fer que «le sens du réel était chez lui si «fort qu’il faisait taire instantanément tous les «préjugés de caste, toutes les vanités de race».
Des publicistes allemands, surexcités par les idées belliqueuses ambiantes, ont poussé jusqu’au paradoxe aigu la ressemblance entre les deux guerres. Par exemple, dans un article publié, en 1915, dans la revue Scientia, sur le militarisme et la «Kultur», M.G. von Below cite avec admiration cette appréciation d’un économiste allemand: L’esprit de discipline qui règne dans l’armée allemande est le même auquel nous sommes redevables de notre essor économique; le système militaire est une école pour nos ouvriers.»
Si l’on se borne à voir uniquement dans cette appréciation la constatation des heureux effets de l’exécution stricte d’une consigne, d’un mot d’ordre, pour atteindre sûrement un but fixé d’avance, en subordonnant les intérêts particuliers à l’intérêt général, qui, quoi qu’en disent des économistes, n’est point du tout la somme des intérêts particuliers, et en lui consacrant tous les efforts, toutes les peines, tout le labeur, l’appréciation est d’une grande justesse. Mais, comme on le fait si souvent chez nous, à l’exemple de beaucoup d’Allemands, à qui ne déplaît ni le mot ni la chose, conclure de cette constatation à l’introduction du caporalisme allemand dans l’Organisation des Industries d’art allemandes, c’est commettre une formidable erreur de jugement, erreur extrêmement dangereuse pour l’analyse exacte des causes et des effets d’une situation fort grave pour notre pays; c’est s’exposer fatalement à s’égarer dans la recherche et dans l’application des moyens, pratiques et rapides, d’y remédier.
II
LES BASES DE L’ORGANISATION
Table des matières
Pour démontrer péremptoirement qu’il n’est point entré de caporalisme dans l’Organisation des Industries d’art allemandes, il suffira, je le pense, de prouver qu’elle est, tout au contraire, basée sur les principes suivants, qui sont diamétralement opposés au caporalisme:
1o L’Association sous toutes ses formes, et avec tous ses développements;
2o La Décentralisation complète;
3o L’Autonomie absolue;
4o L’Initiative la plus hardie, en même temps que la plus méthodique et la mieux raisonnée.
III
LE PRINCIPE DE L’ASSOCIATION
Table des matières
Le principe de l’Association a été le levier puissant de la Renaissance artistique, industrielle et commerciale de l’Allemagne; et l’application de ce principe a été réalisée sous toutes les formes imaginables, les plus diverses, les plus originales, de façon à lui faire produire tous ses effets bienfaisants pour la plus grande prospérité et pour la plus grande gloire de l’Empire allemand.
L’utilité de l’Association en matière industrielle est si évidente pour les Allemands que la Loi, dans les divers états de l’Empire, en a imposé l’application. Les Corps de métiers ont l’obligation de se constituer en Chambres d’industries «Innungen», dont le but, les prérogatives et les moyens d’action sont ainsi définis législativement: maintenir l’esprit de solidarité et renforcer la dignité de la corporation parmi les membres de la chambre; créer des relations étroites et prospères entre maîtres et compagnons; assurer la formation technique, industrielle et morale de l’apprenti; fonder, pour cela, tous établissements, entretenir les écoles spéciales, délivrer des diplômes d’instruction et d’éducation artistiques et industrielles; régler tout ce qui concerne les contrats de travail, d’apprentissage; aplanir tous les différends professionnels et corporatifs.
En matière d’Industries d’art, l’Association est organisée avec un esprit scientifique, c’est-à-dire avec méthode et précision, par des personnes qu’unissent fermement et intimement à la fois l’intérêt national, l’intérêt corporatif et l’intérêt personnel, qui savent ce qu’elles veulent et qui le veulent bien, et qui sont énergiquement décidées à employer tous les moyens pratiques pour atteindre le but, nettement défini, publiquement affirmé, qu’elles se sont unanimement proposé. Elle se fait remarquer par un esprit presque farouche d’autonomie; elle ne demande à l’État, aux Pouvoirs publics, ni patronage, ni encouragement, ni subvention; et l’État ne se préoccupe jamais de les leur imposer. Elle tient avant tout à garder son indépendance complète d’organisation, d’action et de propagande, afin qu’aucune influence extérieure ne puisse la faire dévier de son idéal, ou la faire servir à des intérêts politiques ou gouvernementaux.
Qu’elle soit strictement corporative et professionnelle, qu’elle réunisse des industries diverses, mais ayant quelques intérêts communs, qu’elle soit locale, régionale ou nationale, l’Association présente toujours le caractère le plus expressif d’une utilité pratique, en vue de rendre constamment des services positifs, dont la constatation permanente et l’évidence indiscutable retiennent les adhérents, en font augmenter le nombre, et encouragent tous les associés, par intérêt autant que par amour-propre, à faire plus et mieux encore. Et, ainsi, l’Association est toujours génératrice d’une vie intense, d’une activité puissante, et d’une fécondité inépuisable.
Une des particularités les plus caractéristiques de l’Association en matière d’Industries d’art est l’idéal de s’élever constamment au-dessus des intérêts de classes en groupant non seulement des patrons mais des ouvriers, non seulement des industriels mais des commerçants, non seulement des artistes mais des employés, de façon à faire disparaître entre eux tout ferment d’antagonisme, de discorde et de jalousie, et à développer au maximum de rendement social les sentiments de solidarité, de confiance, et de dévouement mutuels.
Par cette organisation de l’Association, ce qu’on dénomme arbitrairement l’aristocratie industrielle et commerciale fraye de pair à compagnon avec le soi-disant prolétariat ouvrier, l’art avec l’industrie, le métier le plus haut classé avec le métier le plus ordinaire. C’est donc bien faire pénétrer partout une sorte de fraternité sociale dans la communauté d’idéals et d’intérêts.
En1888, étant en mission officielle à Hambourg pour l’étude des Industries d’art de cette ville, j’assistais, sur l’invitation de son président, à la célébration du deuxième anniversaire de la fondation du «Kunstgewerbeverein», qui comptait déjà plus de300membres, dont le nombre plus tard s’est décuplé. Le comité avait organisé dans une des plus vastes tonhalles de la ville une grande fête avec banquet, concert et représentation théâtrale. Tous les artistes qui se firent entendre étaient des sociétaires: des chefs de grandes maisons d’armement, d’industrie et de commerce, des contre-maîtres d’ateliers et d’usines, de simples artisans et ouvriers. La bouffonnerie musicale d’Offenbach, les Deux aveugles, fut jouée par un riche mécanicien constructeur et par un sculpteur sur bois; et une opérette à la mode, le Mikado, par une troupe de professeurs, de commis de magasin et de jeunes dessinateurs. La soirée se termina par un impromptu fort divertissant, avec accessoires, multiples et variés, sur les récentes fouilles archéologiques du professeur Karabacek en Égypte. Deux employés de chemins de fer–, des sociétaires fort bien déguisés–, apportèrent dans la salle une immense caisse que le savant égyptologue adressait à la société, en sa qualité de membre archi-honoraire, comme primeur de ses plus importantes trouvailles; la caisse fut magistralement déclouée par le président du Sénat de Hambourg, et le président du banquet donna lecture, avec des commentaires très spirituels, du mémoire qui accompagnait l’envoi. Il y avait là entre autres merveilles imprévues: le grand collier de l’ordre royal d’Égypte accordé à Joseph pour avoir sauvé le front auguste du Pharaon d’un appendice désobligeant, en laissant son manteau aux mains de Mme Putiphar; une larme du dernier crocodile sacré, enfermée religieusement dans le globe de verre du dernier chef des savetiers de la reine; le télescope gigantesque au moyen duquel Cléopâtre guettait, du haut du phare d’Alexandrie, la galère qui lui amenait Antoine, ensorcelé par ses charmes capiteux, etc., etc.
Les sociétés des Industries d’art–comme toutes les autres d’ailleurs–se fédèrent régionalement ou nationalement, à la suite de la préoccupation instante de faire obstacle le plus possible à l’esprit de clocher, au particularisme local. Par exemple, en Bavière, les «Bayerische Kunstgewerbevereine» groupaient, vers1900, 59sociétés, écoles et musées, dont le nombre total d’adhérents atteignait le chiffre de20.000; en Prusse, les «Deutsche Kunstgewerbevereine», 22sociétés comptant dans l’ensemble12.000membres; l’Union centrale polytechnique de Warsbourg, 56, et la Société centrale des arts industriels de Darmstadt, 33. Ces fédérations ont pour but de mettre en commun les richesses des musées et des bibliothèques créés par les sociétés syndiquées; d’organiser des congrès régionaux, des expositions et des conférences artistiques et industrielles ambulantes, qui coïncident avec les foires, avec les fêtes patronales; de publier des journaux, des revues, des tracts, des almanachs de propagande; de faire des enquêtes sur la situation des Industries d’art.
En Allemagne, l’application du principe de l’Association dans les Industries d’art ne se borne point, en effet, à la réunion périodique, plus ou moins fréquente, des membres d’une corporation ou de groupements de sociétés, en vue de discuter de leurs intérêts professionnels; elle a abouti à des créations permanentes qui, en raison de leur importance, étaient restées jusque là l’œuvre spéciale de l’État ou des municipalités: les musées et les écoles. L’Association s’est arrogé, hardiment et courageusement, ce domaine de l’enseignement, pour pouvoir l’exploiter selon ses desseins particuliers, et d’une manière intensive, afin de lui faire produire le plus de fruits.
Aussi, la plupart des écoles allemandes pour les Industries d’art, même les plus importantes, et les plus renommées, ont été fondées par des sociétés, et sont leur propriété.
IV
LE PRINCIPE DE L’AUTONOMIE
Table des matières
Les sociétés corporatives des Industries d’art administrent et dirigent en toute Autonomie les écoles créées pour ces industries; ni l’État, ni les municipalités ne s’ingèrent dans cette direction non plus que dans cette administration, même s’ils accordent des subventions à ces écoles. Quant aux institutions d’enseignement qui sont propriété de l’État ou des municipalités, elles sont toujours placées sous la direction administrative, artistique et technique, de comités spéciaux, composés en majorité de délégués officiels des associations d’artistes, d’industriels, de commerçants de la ville ou de la région.
Ce principe de l’Autonomie en matière d’enseignement pour les Industries d’art–ainsi que pour toutes les autres industries–a été consacré par des lois de l’Empire ou des États. Par exemple, dans la loi, en date du26juillet1897, sur les Corporations, les Unions de corporations, et les Chambres de petites industries de l’Empire, on lit l’article suivant:
«Les Corporations doivent aussi porter leur activité sur d’autres intérêts communs à leur industrie: 1o Développement industriel, technique et moral des maîtres, compagnons et apprentis, et pour cela subventionner et provoquer la création d’écoles dont elles réglementeront le fonctionnement.»
Par suite de l’application de ce principe de l’Autonomie dans l’enseignement pour les Industries d’art, on ne trouve en Allemagne aucune de ces institutions hybrides, hétéroclites, incohérentes et anarchiques,–comme la France en est empoisonnée–, où l’on ne fait ni des artistes, ni des ouvriers, mais bien des déclassés, des ignorants et des fruits secs, incapables de gagner leur vie honnêtement. Toutes les écoles sont de véritables écoles professionnelles, spéciales et pratiques, dont les directeurs et les professeurs n’ont d’autre mission et d’autre ambition que de fournir aux ateliers et aux usines les artistes et les ouvriers d’art dont ils ont besoin, et dans lesquelles, en conséquence, les artistes et les ouvriers d’art reçoivent dans le moins de temps possible,–car leur temps est considéré comme infiniment précieux–, les notions d’art qui leur sont nécessaires pour rendre leur métier plus parfait et plus rémunérateur. On laisse aux académies et aux écoles d’art la charge et la responsabilité de la culture artistique générale, uniquement réservée à ceux qui veulent devenir des peintres, des sculpteurs, des professeurs, des amateurs, etc.
En1912, le chef de la division de l’Enseignement artistique au ministère des Beaux-Arts et un inspecteur général de cet enseignement, qui avaient pris part à un Congrès international de l’Enseignement des Arts à Dresde, écrivaient, à ce propos, dans leur rapport de mission: «Toutes les écoles allemandes sont remarquables par la qualité de leur personnel enseignant, d’une compétence parfaite, en contact constant avec les industriels par l’entremise de puissants syndicats qui ne ménagent aux établissements d’enseignement ni leur appui moral, ni leur concours matériel. La réalisation pratique dans la matière est le but unanime suivi. De plus, les professeurs là-bas ne sont pas recrutés comme chez nous sur la production de diplômes qui accusent leur compétence théorique; ils sont formés dans des écoles normales où l’enseignement pratique prend la première place.»
V
LES PRINCIPES DE LA DÉCENTRALISATION ET DE L’INITIATIVE CORPORATIVE ET PRIVÉE
Table des matières
Le principe de l’Autonomie corporative ou privée implique le principe de la Décentralisation; l’un ne peut aller sans l’autre. L’affirmation officielle et publique de la préexcellence et de la bienfaisance de la Décentralisation en matière d’Art et d’Industries d’art, se rencontre constamment dans les documents émanant de l’État. Ainsi, on peut lire ceci dans le catalogue officiel de la section allemande à l’Exposition universelle de1900:
«Tandis que, pendant des années, Berlin et Munich donnaient le ton avec leurs écoles plus ou moins académiques, nous voyons aujourd’hui paraître sur le champ de bataille Dresde, Hambourg, Carlsruhe, Darmstadt, etc. Des protecteurs princiers ou quelques groupes d’artistes indépendants peuvent y exercer une influence déterminante. De même un enseignement public propage la culture artistique jusque dans les villes moyennes des provinces.»
Dans l’autre partie de l’organisme d’enseignement et de propagande pour les Industries d’art, le Musée, une démonstration du développement de l’application du principe de la Décentralisation n’est pas moins aisée que dans l’École.
Au sommet des institutions de ce genre est le Musée impérial des Arts décoratifs de Berlin. D’après sa charte de fondation, toutes les collections du musée doivent être mises à la disposition de tous les musées et de toutes les écoles d’art, sur la simple demande des municipalités, des chambres de commerce et des associations reconnues par l’État.
Au-dessous, l’on trouve les musées des États particuliers. Les règlements de ces musées contiennent les mêmes dispositions et prescriptions.
Puis viennent les musées régionaux des fédérations de «Kunstgewerbevereine», ou de ces associations mêmes, qui prêtent aux musées municipaux, aux musées de sociétés locales, toutes les œuvres et tous les documents d’études qu’ils possèdent; et que ceux-ci, par le moyen de services particuliers fort bien organisés, ont le droit de mettre directement entre les mains des chefs d’ateliers, des artistes et des ouvriers, à domicile, dans l’usine ou dans l’atelier.
Ce n’est point tout encore: ces musées régionaux sont chargés d’organiser périodiquement dans tous les centres industriels, et même jusque dans les villages, des expositions et des conférences artistiques, d’envoyer des missionnaires permanents qui se mettent en rapport avec les patrons et avec les ouvriers pour les diriger dans leurs travaux, dans leurs recherches et dans leurs essais, pour leur soumettre des projets que produisent spécialement à leur intention des dessinateurs attachés aux musées, pour les tenir au courant de tout ce qui se fait à l’étranger dans leurs spécialités, en leur présentant des échantillons en originaux ou en dessins. Tous les membres des associations ont le droit d’envoyer aux musées des plans, des dessins et des projets pour les faire examiner par des commissions spéciales, qui les retournent ensuite avec les corrections, les observations et les conseils qui pourront les perfectionner.
C’est ainsi que le «Centralgewerbevereine» de Dusseldorf, fondateur d’une école et d’un musée pour les Industries d’art des Pays Rhénans et de Westphalie, a transformé des régions où régnait la plus profonde misère en centres industriels florissants. Dès le lendemain de sa fondation, il envoie à Néroth, Wallenbourg et Steinbach des missionnaires d’art pour instruire techniquement et artistiquement les menuisiers, les chaisiers et les quincailliers qui ont perdu les notions les plus élémentaires de leur métier; il reconstitue l’industrie des broderies d’or, d’argent et de cuivre de Gérolstein, en plaçant à la tête des ateliers rustiques, en pleine décadence, des jeunes filles formées dans de grandes fabriques; il restaure, en y faisant immigrer de bons ouvriers, les faïenceries et les poteries de grès, jadis célèbres, de Raéren et de Benrath; il crée à Gladbach des industries nouvelles de serrurerie artistique et de cuivrerie d’ameublement.
En résumé, la Décentralisation est tenue en Allemagne pour un des meilleurs moyens d’assurer aux Industries d’art les conditions les plus favorables de développement et de prospérité: maintien, sinon restauration ou création, de ces industries dans des villes peu populeuses et dans les campagnes, où la main-d’œuvre est abondante et peu coûteuse, où des institutions, locales ou régionales, permanentes, sinon régulièrement ambulantes, apportent en quelque sorte à domicile l’instruction artistique et technique, des modèles de perfection et de bon goût, ainsi que l’outillage commercial permettant d’être constamment au courant de tout ce qui se fait ailleurs de mieux et de plus à la mode.
Dans le catalogue de la section allemande à l’Exposition universelle de1900, qui est bien vraiment le document officiel le plus représentatif de la mentalité allemande dans les questions des Industries d’art, se trouve l’affirmation la plus nette de la puissance et de la fécondité de l’initiative corporative et de l’initiative privée en Allemagne:
«Les Unions représentant les intérêts de métier et de profession ont pris, selon les exigences de la vie sociale et économique, de nouvelles formes d’une organisation originale. Ici, encore, en dehors des Unions et organisations créées par l’État, il est né de l’initiative privée d’innombrables associations dont le développement progressif, en opposition avec la manière de voir au début du XIXe siècle (l’unique intervention de l’État ou des princes), prédisant pour le tournant du XXe siècle une société désagrégée, permet de reconnaître déjà certaines lignes générales d’après lesquelles la société se reconstituera à l’avenir sous forme de groupements.»
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