Kitabı oku: «Après quatre cents ans»
Marius Besson
Après quatre cents ans

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333249
Table des matières
AVANT-PROPOS
PREMIÈRE PARTIE
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE
L’ABBÉ FAVRE A MGR BALESTRA.
LA COMTESSE DE VILLEBRUNE A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE A LA COMTESSE DE VILLEBRUNE.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
L’ABBÉ FAVRE A FÉLICIEN PAHUD.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
L’ABBÉ FAVRE A SON FRÈRE.
FÉLICIEN PAHUD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE A MADEMOISELLE REGAMEY.
DAVID MÉTRAL A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE A DAVID MÉTRAL.
JEAN ROCHAT A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE A JEAN ROCHAT.
DEUXIÈME PARTIE
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
L’ABBÉ FAVRE A LÉON GROGNUZ.
L’ABBÉ FAVRE A MADAME MEYLAN.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
L’ABBÉ FAVRE A L’ABBÉ MARTIN.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ MARTIN A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE A SYLVESTRE BAUDRAZ.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
JEAN-LOUIS BOLOMEY A L’ABBÉ FAVRE.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
TROISIÈME PARTIE
ALFRED RAMUZ A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE A LÉON GROGNUZ.
L’ABBÉ FAVRE AU DOCTEUR GREMAUD.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
L’ABBÉ FAVRE A SŒUR GERTRUDE.
LE PASTEUR CURCHOD AU PASTEUR DESARZENS.
JEANNE DÉGLON A SES PARENTS.
L’ABBÉ FAVRE A FÉLICIEN PAHUD.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
LE PASTEUR CURCHOD A SŒUR NOÉMI.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.

AVANT-PROPOS
Table des matières
Travail de vacances, fait presque entièrement à Lausanne, dans une chambre hospitalière d’où l’on voit, par-dessus la verdure, les Alpes et le Léman, ce modeste recueil est un livre «de chez nous». Ceux-là seuls qui sont «de chez nous» le pourront comprendre: aux autres, il ne dira rien.
Quelques-unes de ces lettres offrent un simple remaniement de pages que l’auteur écrivit ou reçut. La plupart, comme telles, sont fictives; néanmoins, elles reflètent les sentiments de certains d’entre nous, et, quoique jamais nul ne les ait portées à la poste, on peut dire que, toutes, dans un sens, appartiennent à la réalité. Réel, par exemple, ce fait douloureux que notre pays a perdu son unité religieuse; réel, l’amer regret que bien des gens de cœur en éprouvent; réel, l’esprit conciliant par lequel plusieurs d’entre eux s’efforcent de cacher le mal. Mais on ne guérit point la douleur, simplement en n’en parlant pas. La plaie reste ouverte: parfois, elle s’endort, puis elle saigne à nouveau. Comme il serait vain de la vouloir fermer tout d’un coup, de même il serait lâche de se résoudre à la laisser béante. Ni le pasteur Curchod, ni l’abbé Favre n’en prennent leur parti. Qui donc voudrait les en blâmer?
Les prêtres ne sont pas tous des «Abbé Favre» ; les ministres ne sont pas tous des «Pasteur Curchod». Mais il y a des «Abbé Favre» : leur évêque les encourage; il y a des «Pasteur Curchod» : notre peuple ne les désavoue pas toujours. En dépit des semeurs de discorde, ils veulent travailler à l’union. Si l’esprit qui les anime était plus répandu, les divisions seraient moins profondes; beaucoup même d’entre elles disparaîtraient.
J’ai tâché de mettre sur ces pages un peu du reflet vert et blanc de notre drapeau cantonal, et je les dédie à mes ancêtres qui dorment, là-bas, dans le vieux cimetière, aujourd’hui désaffecté, près de l’église de Chapelle-Vaudanne, au cœur de ce beau pays, calme et fertile, dont Dieu nous fit la grâce d’être les enfants.
Lausanne, le 24 janvier 1933.
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières


LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
Table des matières
Monsieur le Curé,
Cette lettre vous surprendra. Mais je ne puis taire mon émotion, au sortir de la cérémonie patriotique de tout à l’heure. Dussé-je vivre un siècle, je n’oublierai jamais cette soirée, dont l’atmosphère avait un charme si prenant, cette ligne paisible du Jura, tout illuminée de grands feux, ces champs endormis dans la fraîcheur, ces cultures magnifiques, légitime orgueil de notre bonne terre, et, dans ce décor simple et grandiose, cette foule compacte, réunie sur la place, pendant que les cloches de votre église et celles de notre temple, délicieusement harmonisées, sonnaient ensemble de toute leur âme. Et les chants populaires traduisaient si bien les sentiments de tous, catholiques et réformés, joyeusement unis dans un même amour pour la patrie commune et dans une même reconnaissance envers Dieu! Et les discours — le vôtre, Monsieur le Curé, semblable au mien par le fond, quoique différent par la forme — disaient si clairement que, malgré ce qui divise, il reste d’infinies possibilités d’entente et d’union! Déjà, le 14 avril m’avait édifié ; mais cette soirée du 1er août m’a fait entrevoir un idéal de fraternité chrétienne que je ne soupçonnais pas.
Et demain, ce sera fini. Nos braves gens, ce soir si près les uns des autres, si parfaitement «un», se disjoindront, précisément le jour du Seigneur: ils iront, les uns à l’église et les autres au temple. Cette rupture, qui persiste depuis quatre siècles, durera-t-elle indéfiniment? Puisque nous croyons être, les uns et les autres, sur le chemin qui mène à Dieu, la rencontre n’y sera-t-elle pas possible? Sans doute, des principes essentiels, diamétralement opposés, nous séparent: notre conscience nous défend, à vous comme à moi, d’y porter atteinte. Vous ne consentirez jamais à sacrifier vos dogmes, et nous ne renoncerons jamais au privilège de la liberté chrétienne que nos grands Réformateurs nous ont acquise en nous rendant l’Evangile. Mais comprenez-vous ce qu’il y a d’anormal dans nos divisions religieuses? J’éprouve le besoin de vous le demander, sans savoir pourquoi: je vous le dis simplement, d’un cœur loyal, qui voudrait pouvoir trouver dans le vôtre un peu d’écho.
Veuillez agréer, Monsieur le Curé, l’expression de mes sentiments dévoués.
Samuel Curchod, pasteur.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
Table des matières
Monsieur le Pasteur,
Oui, votre lettre a trouvé dans mon cœur un écho fidèle. Hier soir, la manifestation terminée, j’étais assis au jardin, sur le banc de pierre où tant de prêtres, dont je continue la tâche, se sont reposés avant moi. Je contemplais notre merveilleuse campagne vaudoise, dormant au clair de lune, comme un robuste moissonneur qui vient d’achever son travail, et, dans le silence de la nuit toute calme, interrompu de loin en loin par un aboiement solitaire, je songeais, Monsieur le Pasteur, à ce qui vous préoccupait vous-même, à ce qui doit nous préoccuper tous. Car, sous prétexte de ne pas «troubler la paix confessionnelle», faudra-t-il donc toujours laisser dans l’ombre ces questions capitales, dont bien des gens sentent l’importance, mais, dont, par convention, nul n’a le courage de parler? Je ne peux le croire. Et puisque Dieu nous donne les mêmes besoins et les mêmes désirs, pourquoi refuserions-nous de regarder en face la réalité ?
La question de fait, me disais-je, est résolue dans notre canton, mieux peut-être que n’importe où. Nous avons, pratiquement, une formule acceptable: respect mutuel, tolérance, liberté. Notre peuple ne veut plus de luttes religieuses. Il cherche la concorde, et, presque toujours, il la trouve. Nous évitons ce qui froisse. Des progrès, sans doute, peuvent encore être accomplis dans cet ordre; mais on les souhaite de part et d’autre. Plusieurs d’entre nous y collaborent, non seulement, comme on dit, parce qu’il faut s’unir contre la révolution montante, mais parce que l’Evangile, dont nous nous réclamons, le veut. Cette action pacificatrice est, en effet, requise par la charité chrétienne: Dieu est charité, celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu demeure en lui.
Mais la question de droit, continuais-je, reste entière. Catholiques et réformés, nous sommes là, voici quatre siècles, nous répétant les mêmes objections, nous renvoyant les mêmes réponses. Le fond du problème ne change pas. Jésus-Christ n’est-il qu’un grand homme? Est-il Dieu, au sens précis et théologique du mot? S’il n’est qu’un homme, son œuvre est humaine, et n’importe qui reste libre de la reprendre quand il lui plaira. S’il est Dieu, son œuvre est divine, et nul n’a le droit d’y porter la main. En d’autres termes, si l’Eglise, telle qu’elle existait chez nous en 1536, avec sa hiérarchie, sa doctrine, ses sacrements, n’est qu’une organisation voulue des hommes, et modifiée par eux à mesure que leurs intérêts spirituels ou matériels l’ont suggéré, chacun peut abolir cette hiérarchie, simplifier cette doctrine, supprimer ces sacrements, dès que d’autres intérêts le conseilleront. Mais c’est le contraire, si l’Eglise est voulue de Dieu. Dans ce dernier cas, je vais encore plus loin: si cette Eglise, composée de créatures imparfaites, a vu naître des abus, même très graves, la répression de ces abus ne pouvait se faire qu’en plein accord avec la hiérarchie, sans toucher à l’essentiel de la doctrine et des sacrements. Voilà, me disais-je, comment se pose la question de droit. Pour nous, elle est définitivement résolue. Nous savons, avec une inébranlable certitude, quelle réponse il faut lui donner. Mais d’autres pensent autrement. Et tant que l’accord ne sera pas fait, aucune union complète n’est possible.
Or, tandis que je méditais avec tristesse, constatant que, sur ces points fondamentaux, nous sommes séparés les uns des autres, j’aperçus, à travers une fenêtre du chœur, la lampe tremblotante qui semblait m’appeler. J’entrai dans l’église. Le Maître était là. Présence, non point palpable, mais réelle; présence mystérieuse, mysterium fidei, dit la liturgie de la messe. Une grande paix descendit en moi...
La besogne qui s’offre à nous, me dis-je, est immense; mais pourquoi vouloir l’accomplir tout d’un coup? Réformés et catholiques, nous nous connaissons mal et, par suite, nos apologies réciproques n’ont souvent pas d’effet. Si nous cherchions à nous comprendre, à marquer nos positions respectives, à fixer les points sur lesquels, parfois sans y prendre garde, nous sommes d’accord, à distinguer l’essentiel de l’accessoire? Si nous nous attachions, avant tout, à préparer une atmosphère de sympathie et de mutuelle bienveillance, où le rapprochement, désiré de part et d’autre, serait moins malaisé ?
Quand je poussai la porte pour sortir — la petite porte, à côté de la sacristie — le ciel était rempli d’étoiles. Une cloche, au loin, sonna l’heure; une autre lui répondit. Les grillons chantaient. J’oubliai de tourner la clef: je l’ai remarqué ce matin. Peut-être ma vocation spéciale est-elle d’ouvrir l’église, et non de la fermer.
Dans la douce clarté de la nuit, on devinait votre maison: je crus y voir de la lumière. Votre lettre me prouve que vous pensiez à moi. Gardons, Monsieur le Pasteur, l’espoir de travailler ensemble à rapprocher les âmes. L’un et l’autre, nous souffrons de la rupture; l’un et l’autre, nous la savons humainement irréparable; l’un et l’autre, nous croyons possible à Dieu ce qui, pour nous, serait impossible, si nous étions seuls. L’unité de tous les chrétiens que le Christ, la veille de sa mort, implorait par une ardente oraison, nous devons la préparer. Il s’agit d’une œuvre longue et complexe; ceux qui récoltent ne sont pas toujours ceux qui ont semé. Nous accomplirons cette tâche, sainte entre toutes, en recourant aux trois grands moyens traditionnels d’apostolat que S. Bernard suggérait jadis à ses moines: la parole, l’exemple et la prière — la prière surtout. Nous prierons, afin que notre charité, notre humilité, notre zèle et notre ferveur, hâtent le jour où, suivant le désir du Maître, il n’y aura plus qu’un berger et qu’un troupeau. Ce jour heureux, nous mourrons sans l’avoir vu; fasse, au moins, la bonté divine que nous n’ayons rien négligé pour en rendre plus proche la consolante aurore.
Veuillez agréer, Monsieur le Pasteur, avec la promesse de mon fidèle souvenir devant Dieu, l’assurance de mon respectueux et bien cordial dévoûment.
Joseph Favre, curé.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE
Table des matières
Monsieur le Curé,
Dans votre message, deux choses m’ont frappé. D’abord, je suis touché de vous voir déplorer, en termes si véritablement chrétiens, nos divisions. Puis, hélas! je constate combien, sur ce que vous appelez vous-même les points fondamentaux, nos vues diffèrent, en effet.
Plus que vous, Monsieur le Curé, je suis convaincu de l’inutilité de la plupart des controverses théologiques. Mais j’y attache peut-être moins d’importance. Pourquoi ne collaborerions-nous pas au bien spirituel de notre pays, même sans professer des croyances identiques touchant la personne du Christ ou l’organisation de l’Eglise? Cette collaboration serait précisément le moyen d’arriver à mieux nous comprendre, et, par suite, de nous acheminer vers une parfaite union.
Si, comme vous le dites, c’est impossible, nous devrons évidemment chercher, d’abord, le point de rencontre sur un autre chemin. Nous nous connaissons mal, c’est vrai. Que de fois, au cours de mes lectures, j’ai souffert de l’incompréhension dont nous sommes l’objet de la part de certains des vôtres! Que de fois, j’ai vu dénaturer nos efforts et nos doctrines, parce qu’on les jugeait d’un point de vue qui n’est pas juste! La loyauté m’oblige à reconnaître aussi, du reste, qu’il y a, dans le catholicisme, bien des choses dont je n’ai qu’une idée très vague. Nous occupons, en somme, deux rives séparées par un large fossé, que beaucoup d’inconscients prennent plaisir à creuser chaque jour. Il faudrait, d’abord, au lieu de continuer ce travail destructeur, combler le douloureux abîme. Après, nous serions éloignés encore, mais seulement par la distance: une surface plane est plus facile à franchir qu’un ravin.
Vos paroles m’ont donné du courage. Nous avons trop, l’un et l’autre, d’un même cœur, senti le mal, pour ne pas travailler, l’un et l’autre, d’un même cœur, à chercher le remède. J’ai confiance que le Père céleste dont, les uns et les autres, nous sommes les enfants, ne refusera pas de nous venir en aide. Et, tout en vous remerciant de l’aimable empressement que vous avez mis à me répondre, je vous renouvelle, Monsieur le Curé, l’assurance de mon dévoûment bien sincère.
Samuel Curchod, pasteur.
L’ABBÉ FAVRE A MGR BALESTRA.
Table des matières
Excellence,
Quand vous m’avez fait l’honneur de me recevoir naguère, à Rome, vous avez bien voulu vous intéresser à mon petit pays. Vous avez même eu l’air de prendre plaisir à m’entendre vous raconter comment, chez nous, vivant côte à côte depuis quatre cents ans, protestants et catholiques, sans glisser dans l’interconfessionnalisme, entretiennent assez souvent de bons rapports.
Votre Excellence n’ignore point que bien des gens, ici, par suite de l’évolution de l’histoire, par amour pour la patrie, peut-être aussi, comme dit la chanson, «par l’effet du tempérament», collaborent d’un cœur loyal à la paix religieuse. Il y a, je dois le reconnaître, des attardés qui souffrent, si l’on peut ainsi parler, d’intolérance congénitale, de mauvaise humeur chronique; mais, d’ordinaire, malgré les différences de race, de langue, de religion, nous vivons en bonne harmonie. Cette entente se manifeste parfois d’une façon curieuse. Permettez que je vous décrive, Excellence, un épisode caractéristique de la visite pastorale qui vient d’avoir lieu à Echallens.
Lors de l’introduction de la Réforme, Echallens était ce qu’on appelait un bailliage mixte, c’est-à-dire qu’il relevait à la fois de deux gouvernements: celui de Berne et celui de Fribourg. Ces deux «souverains» nommaient le bailli d’Echallens à tour de rôle, pour une durée de deux ans (plus tard, cinq), de sorte que le pays se trouvait gouverné tantôt par un Fribourgeois catholique et tantôt par un Bernois réformé. Bien que l’influence de Berne fût prépondérante, celle de Fribourg se faisait sentir aussi. Voilà pourquoi, malgré les efforts de l’autorité bernoise qui, là comme ailleurs, voulait imposer la Réforme à tous, une partie notable de la population d’Echallens put conserver sa foi catholique. Il se forma deux paroisses, ou, suivant l’expression locale, deux «confréries», l’une catholique et l’autre protestante. Longtemps il y eut des luttes et des difficultés. Puis, on finit par s’entendre à peu près.
L’usage veut aujourd’hui que, lorsqu’une de ces confréries célèbre certaines fêtes, l’autre lui délègue deux de ses membres, qui lui apportent en signe d’amitié, les vins d’honneur. Ce fut le cas, l’autre jour, à l’occasion de la visite pastorale. Après la cérémonie religieuse, eut lieu le dîner traditionnel, auquel étaient invités les autorités locales et les prêtres du voisinage. Votre Excellence aurait, sans doute, éprouvé quelque surprise à voir un évêque présider la table, ayant, à ses côtés, les porte-parole de la confrérie protestante. On dit que Monseigneur raffole de ces rencontres. D’abord, il y eut un peu de gêne; avant de se livrer, les gens de mon pays veulent savoir à qui ils ont affaire. Une fois la glace brisée — je devrais dire une fois le premier verre dégusté —, chacun se sentit à l’aise, et les gais propos commencèrent. Les gais propos, chez nous, ce sont essentiellement des histoires du crû, des «vaudoiseries» cent fois entendues, mais qu’on aime écouter encore, surtout quand elles sont dites par quelqu’un qui sait y mettre le ton.
Au dessert, les délégués de la confrérie réformée sortirent de la salle. Ils rentrèrent, quelques minutes après, portant un grand panier, rempli de bouteilles et tout fleuri. L’un d’eux lut une adresse à Monseigneur. D’une voix émue, dont l’évidente sincérité nous frappa dès la première ligne, il développa ce thème que, séparés sous certains rapports, nous sommes néanmoins, catholiques et protestants, fils d’une même patrie, dont l’amour nous tient étroitement unis. Lorsque, au nom de la confrérie réformée, qui s’associait à la joie de la confrérie catholique, il souhaita la bienvenue à l’évêque du diocèse, «en qui, disait-il, nous aimons à saluer un de nos bons et fidèles concitoyens», je me sentis serré à la gorge. Monseigneur avait la larme à l’œil. Nous «trinquâmes». Après un moment de silence, durant lequel les convives se regardaient furtivement, Monseigneur se leva pour répondre. Si vous aviez été là, vous auriez pu voir à quel point ses sentiments patriotiques vibraient à l’unisson de ceux du premier orateur. Vous auriez été touché, quoique romain, d’entendre avec quel accent il parlait de la patrie vaudoise, de cette terre dont on devine qu’il aime jusqu’aux moindres parcelles, comme si elles avaient un cœur. Mon confrère, le Curé d’Echallens qui nous recevait, ne dissimulait pas sa joie, mêlée d’un peu de fierté ; son regard semblait dire: «Oh! qu’on est bien, qu’on est bien chez nous!» Et, si les enfants des écoles avaient été dans la salle, je crois qu’ils auraient entonné le refrain qui débute par ces mots. De fait, nous avons reçu la belle part: nous vivons dans un bon pays. Que Dieu le conserve et le protège!

Veuillez agréer, Excellence, avec la promesse de mes prières, l’expression de mon profond respect.
Joseph Favre, curé.
LA COMTESSE DE VILLEBRUNE A L’ABBÉ FAVRE.
Table des matières
Monsieur le Curé,
Nous voici donc à Lausanne depuis deux jours. Au début de la semaine prochaine, je ferai mon pèlerinage annuel à la tombe de mon grand-père, et cela me permettra d’aller vous redire la gratitude respectueuse que nous vous gardons, ma famille et moi. Si nous souffrons, en pensant que notre aïeul est mort à l’étranger, nous sommes consolés de savoir qu’il repose dans ce gracieux village, près de votre vieille église, et nous ne pouvons oublier les soins pieux dont vous voulez bien entourer son modeste monument.
Chaque fois que nous revenons en Suisse, nous sommes plus surpris, je ne vous le cache pas, Monsieur le Curé, de ce mélange de religions au milieu duquel vous et vos compatriotes vous avez l’air de vous sentir à l’aise. Comment pouvez-vous ne rien faire pour convertir tous ces protestants? Ma belle-sœur, qui est dans les œuvres, me charge de vous dire que, si vous le désirez, elle vous enverra, par son libraire, un stock de brochures de propagande, qui montrent bien les côtés faibles du protestantisme et les vices des réformateurs. Vous pourrez les distribuer et l’effet ne manquera pas d’être heureux.
Nous sommes allés voir la cathédrale. Nous la trouvons chaque fois plus belle. Mais quel regret de la sentir aux mains des protestants! Dire qu’il y a quatre siècles qu’ils l’ont volée! Quand donc la rendront-ils aux catholiques? Je suis étonnée qu’on ne la réclame pas plus énergiquement. Il y a, chez vous, des compromis dont, royaliste de vieille roche, je ne puis m’accommoder.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Curé, l’expression de mes sentiments très respectueux.
Comtesse de Villebrune.
L’ABBÉ FAVRE A LA COMTESSE DE VILLEBRUNE.
Table des matières
Madame la Comtesse,
La semaine prochaine, vous pouvez venir le jour qu’il vous plaira. Le matin, je serai certainement à l’église ou à la cure. Vous trouverez la tombe de Monsieur votre grand-père toute fleurie.
Permettez-moi, Madame, de ne pas attendre davantage pour relever plusieurs de vos affirmations qui me surprennent. Il n’est pas juste de dire que les protestants nous ont «volé » notre cathédrale. Sans doute, il y eut «spoliation» de la part des Bernois, dans ce sens qu’un monument, destiné au culte catholique, fut pris à l’Eglise catholique, puis affecté à un autre culte. Mais, pratiquement, la chose se présente sous un autre aspect. Si le peuple vaudois était resté catholique, la cathédrale serait encore catholique; le peuple vaudois ayant passé à la Réforme, la cathédrale est devenue protestante. La cause en est que nos ancêtres, mal préparés, n’ont pas assez réagi pour repousser les idées nouvelles qu’on leur imposait; que les ecclésiastiques, trop indifférents, trop désireux de leurs aises, n’ont pas su voir la gravité du péril; que l’évêque lui-même, au lieu de rester à son poste, pour défendre les âmes dont il avait la charge, s’est enfui. Ne jetons point la pierre à Sébastien de Montfalcon; reconnaissons que les temps étaient durs, que les Bernois avaient la main lourde, qu’il aurait fallu beaucoup d’énergie pour leur résister. Mais ne disons pas qu’on nous a pris, à nous, la cathédrale. Ce n’est pas vrai.
Quant aux brochures de propagande que vous voulez bien m’offrir, Madame, je vous en remercie. Ne prenez point en mauvaise part que je vous dise très librement ce que j’en pense. Les publications de ce genre me paraissent inutiles et souvent dangereuses. Leurs auteurs, mal renseignés, manquent de compréhension. La manière dont ils parlent de ce qu’ils croient être le protestantisme, fait penser aux tracts que propagent certains colporteurs «évangéliques» et dans lesquels on dit que nous adorons la Sainte Vierge ou que le Pape est l’Antéchrist. Les uns et les autres n’ont peut-être pas la même valeur objective: ils produisent le même effet. Blanc bonnet pour bonnet blanc.
Nous désirons tous le retour à l’unité religieuse; mais c’est par d’autres voies qu’on doit le chercher. Dire: «Nous sommes dans la vérité, les autres sont dans l’erreur; par conséquent, il suffit de faire connaître la vérité pour que ceux qui sont dans l’erreur ouvrent immédiatement les yeux», c’est enfantin. Sans doute, nul ne peut nous défendre de parler, surtout quand nous nous trouvons en présence de braves gens qui se font du catholicisme une idée fausse; mais la controverse, même la plus solide, n’est pas toujours de saison. Quant à la polémique acerbe et malveillante, elle n’a jamais produit aucun bien. Au XVIIme siècle, alors que certains «convertisseurs » cherchaient à «réduire» les protestants par ces injustes violences que le pape Innocent XI devait, un peu plus tard, condamner comme contraires aux méthodes du Sauveur1, S. Vincent de Paul affirmait, en termes touchants, le point de vue chrétien. Nous devons d’abord, disait-il, donner aux protestants l’exemple de la vraie charité : ce n’est pas en disputant contre quelqu’un qu’on arrive à le convertir, c’est en l’aimant et en lui faisant du bien. Il faut donner aussi l’exemple de la justice: les protestants la méritent comme les autres hommes2. Oui, S. Vincent prisait peu la polémique: il n’aurait guère aimé vos brochures. «Travaillons humblement et respectueusement, disait-il encore. Qu’on ne défie point les ministres en chaire; qu’on ne dise point qu’ils ne sauraient montrer aucun passage de leurs articles de foi dans la Sainte Ecriture, si ce n’est rarement, et dans l’esprit d’humilité et de compassion; car, autrement, Dieu ne bénira point notre travail. On éloignera les pauvres gens de nous: ils jugeront qu’il y a eu de la vanité en notre fait et ne nous croiront pas. On ne croit point un homme pour être bien savant, mais parce que nous l’estimons bon et l’aimons. Le diable est très savant, et nous ne croyons pourtant rien de ce qu’il dit, parce que nous ne l’aimons pas. Faisons ce que nous voudrons: l’on ne croira jamais en nous, si nous ne témoignons de l’amour et de la compassion à ceux que nous voulons qui croient en nous 3.»
Je trouve des sentiments tout pareils, au XVIme siècle, chez S. François de Sales et S. Pierre Canisius. Dieu sait, pourtant, si des hommes comme ceux-là manquèrent à leur devoir, et s’ils peuvent être accusés de compromis! Retenez bien, Madame, la parole écrite par S. François à Sainte Chantai: «J’ay tous-jours dit que qui presche avec amour presche assez contre les hérétiques, quoy qu’il ne die un seul mot de dispute contre eux.» S. François prêchait avec amour, et c’est sans doute pour cela que le cardinal Du Perron pouvait dire: «Si vous voulez que je convainque les hérétiques, j’espère, avec l’aide de Dieu, que la doctrine qu’il m’a donnée pourra aisément faire cela; mais, si vous voulez les convertir, menez-les à Monsieur de Genève, auquel Dieu a baillé cette vertu que tous ceux auxquels il parle s’en retournent convertis» 4. S. Pierre Canisius, lui non plus, quoiqu’il ait dû lutter contre des adversaires terribles, ne méconnut jamais les droits de la charité. Je voudrais, Madame, que vous lisiez le long mémoire qu’il écrivit, en janvier 1583, au P. Aquaviva, son supérieur général, sur la conduite à tenir pour ramener les dissidents. Ne les recevons pas avec dureté, dit-il, car Jésus n’a pas fait ainsi. Ne discutons pas trop avec eux des choses de la foi; car nous n’aboutirions guère qu’à les enraciner dans leurs doctrines: notre exemple fera plus que nos paroles pour les convaincre. Ne nions même pas les abus manifestes qui existent chez les nôtres 5... Voilà comment parlent nos vrais saints: ils ont l’esprit de l’Evangile.
Nous devons, d’abord, collaborer au rapprochement par la prière. Le travail fécond, celui qui transforme les âmes et les jette, conquises, dans les bras du Christ, c’est la grâce qui l’accomplit. «Nul ne vient à moi, dit le Sauveur, si mon Père ne l’attire.» Demandons-nous suffisamment au Père d’attirer les âmes? Prions-nous assez pour ceux qui sont séparés, pour ceux qui sentent la nostalgie de l’unité, qui la sollicitent parfois en termes émouvants, qui l’auraient trouvée peut-être, si nous les avions mieux aidés? Nous devons collaborer au rapprochement par la délicatesse que nous mettrons à ne pas creuser davantage les fossés déjà trop profonds. Je suis d’avis que, même si nous rencontrons de l’étroitesse, des préjugés, de la malveillance, nous devons savoir quelquefois supporter. L’union des âmes est un bien si grand qu’il ne faut pas craindre de l’acheter au prix d’un sacrifice. Comprenons cette parole de S. Jean de la Croix, l’une des plus belles qui soient tombées de lèvres humaines:
«Là où il n’y a pas d’amour, mettez l’amour, et vous récolterez l’amour.» Le retour à l’unité n’est pas seulement une question de vérité : c’est une question de charité. Vous voyez, Madame, combien cela nous mène loin des tracts que vous vouliez m’offrir.
Vous parlez de compromis. Nous avons horreur du compromis plus que personne. Ici, les catholiques gardent leur foi très jalousement; ils ne veulent aucune forme d’interconfessionnalisme qui la puisse mettre en danger. Mais nous ne pensons pas que, pour être fidèles au Christ, nous devions vivre en guerre avec le prochain. D’autant plus que, tout en étant certains que Jésus-Christ n’a fondé qu’une seule Eglise, tout en croyant que ceux qui partageraient notre certitude ne pourraient, en conscience, rester hors de cette Eglise, nous sommes convaincus aussi que bien des braves gens, élevés dans le protestantisme, peuvent être persuadés qu’ils trouvent, dans leur religion, la vérité chrétienne, et sauver leur âme sans en sortir. Ainsi, nous ne nous croyons pas obligés de mépriser ceux qui, par suite de circonstances malheureuses, ne professent plus notre foi. Tant de choses, du reste, nous unissent. Nous avons, eux et nous, des tâches communes, d’ordre national, patriotique, social: nous nous entendons pour les remplir, et nous sommes heureux de pouvoir le faire. Cela ne résout pas les grands problèmes d’ordre supérieur, qui restent posés. Mais c’est quand même quelque chose. La paix dont nous jouissons ne vaut-elle pas mieux que les luttes qui déchirent d’autres pays?
Je vous prie, Madame, d’agréer mes hommages respectueux.
Joseph Favre, curé.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
Table des matières
Monsieur le Curé,
Quoique vous n’ayez pas encore eu le temps, je pense, de répondre à ma dernière lettre, j’aime à croire qu’elle ne vous aura point froissé. Je voudrais même, sans attendre davantage, revenir sur une question qui nous divise, mais qui me tient au cœur.
Nous souffrons d’être séparés; nous ne voyons guère la possibilité, du moins immédiate, de l’union complète; mais nous désirons ce qui rapproche. Pourquoi, dès lors, ne pas profiter de certaines circonstances providentielles qui se présentent de temps en temps? Les communautés évangéliques, depuis quelques années, font un louable effort. L’esprit de Dieu souffle sur elles. Des grands centres urbains, comme des paroisses rurales, de Suisse, d’Angleterre, de France, d’Allemagne, d’Orient même, nous arrivent, sur les concentrations chrétiennes, les nouvelles les plus réconfortantes. Les noms de Stockholm et de Lausanne sont désormais inscrits en lettres d’or dans les annales religieuses du monde. Pourquoi, seule de toutes les Eglises, la vôtre fait-elle bande à part? N’y aurait-il pas, dans ces fraternelles manifestations, un moyen très simple de commencer, d’essayer quelque chose?
Même sans aller jusque-là, si Rome, décidément, vous l’interdit, pourquoi ne vous joindriez-vous pas, au moins une fois ou l’autre, à nos cultes interecclésiastiques? Vous suivez assez, Monsieur le Curé, les manifestations de notre vie religieuse, pour savoir l’importance qu’a revêtue, par exemple, l’inoubliable cérémonie célébrée, dernièrement, à Saint-Pierre de Genève. J’ai voulu m’en rendre compte par moi-même; j’y suis allé. Quand on a vu ce cortège d’un millier de personnes, s’avancer vers la table sainte, où, côte à côte, officiaient des Vieux-Catholiques, des Anglicans, des Luthériens et des Réformés, on ne peut qu’être touché du sérieux, du recueillement, de la religieuse émotion de tous ces fidèles. Nous avons vécu, vraiment, une heure historique, l’heure où, après des siècles de séparation, les chrétiens de quatre confessions différentes se retrouvaient unis, dans une même communion au corps et au sang de leur unique Sauveur6.
Un de mes collègues les plus éminents a publié, dans le Journal de Genève, un article parfait, consacré à cette cérémonie, sous ce titre évocateur: Un événement religieux. «Ce n’était pas, disait-il, la juxtaposition artificielle d’éléments disparates, momentanément réunis pour la démonstration d’une belle idée. C’était bien l’affirmation du besoin des croyants de réaliser, par delà leurs distinctions traditionnelles, la communauté de leur foi et l’expression commune de cette foi aux mêmes réalités surnaturelles. Tout était de nature à y contribuer: cet office liturgique, d’une beauté sobre et grande, présidé par le vénérable curé Chrétien, de l’Eglise vieille-catholique, la prédication du pasteur d’Espine, qui sut dire exactement ce qu’il fallait pour élever les cœurs jusqu’à ce sommet où ils purent réellement se sentir unis autour de la même table sainte, présidée par le même Chef invisible, dont les ministres divers apparaissaient vraiment comme des frères qui se complètent, comme les serviteurs d’un même Seigneur dont la grâce est offerte indistinctement à tous. Comment rester insensible, au milieu de cette suite immense de fidèles, gravissant les marches du chœur, pour recevoir des mains des officiants les espèces consacrées? Il n’y avait plus ni Anglicans, ni Luthériens, ni Vieux-Catholiques, ni Réformés; ou plutôt, ils étaient tous là, mais réduits au commun dénominateur du même Christ. De telles affirmations sont salutaires et constituent le plus sûr acheminement vers l’unité véritable, qui n’est pas un nivellement des diversités, mais leur apport au commun patrimoine de la foi 7.»

Voilà, Monsieur le Curé, des paroles vraiment chrétiennes; ne m’en veuillez pas si j’ose vous dire, loyalement et simplement, que nous, pasteurs, et surtout moi, qui professe pour l’Eglise romaine un respect sincère, nous regrettons qu’aucun des vôtres ne se soit trouvé là, proclamant à la face du monde avec nous que les chrétiens, malgré leurs diversités extérieures, ne sont qu’un en Christ.
Me permettez-vous d’aller jusqu’au bout de ma pensée? Je suis navré de l’attitude prise par le Pape en toutes ces questions, et je comprends l’évêque anglican, James de Wolf-Perry, président de l’Eglise épiscopale des Etats-Unis, membre très actif des conférences de Lambeth et de Lausanne, qui releva naguère si nettement les affirmations de l’encyclique Mortalium animos. Il déclare que «la doctrine de l’infaillibilité papale sera toujours un obstacle insurmontable à une fusion avec l’Eglise romaine». Il affirme, en outre, que son Eglise ne renoncera jamais à ces deux principes: «au droit de jugement privé et à l’autorité de l’Ecriture Sainte pour juger toute doctrine». Il cite S. Jérôme qui, au IVme siècle, soutenait que l’épiscopat de Rome n’avait pas une autorité plus grande que n’importe quel autre épiscopat. Il cite encore S. Augustin, évêque d’Hippone, qui déclarait, dans ses écrits, que «le Chef de l’Eglise, c’est le Sauveur lui-même 8.» Décidément, Monsieur le Curé, ne croyez-vous pas que nous, protestants, nous restons beaucoup plus que vous, catholiques, dans la ligne de l’Evangile et de l’Eglise primitive?
Il me serait agréable de savoir ce que vous pensez de tout cela. Nous nous sommes donné des preuves trop évidentes de notre franchise réciproque pour que nous hésitions à nous expliquer sans périphrase et sans détour. J’ai confiance, du reste, que nos divergences de vues ne troubleront jamais les bons rapports qui nous unissent. Et c’est dans cet espoir, Monsieur le Curé, que je vous renouvelle l’expression de mon bien respectueux dévoûment.
Samuel Curchod, pasteur.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
Table des matières
Monsieur le Pasteur,
Non seulement je ne suis point contrarié des questions que vous me posez dans votre lettre, mais je vous remercie de les avoir soulevées. Peut-être comprendrez-vous pourquoi l’interconfessionnalisme n’est pas le chemin propice aux rencontres définitives.
Cette communion générale, célébrée par un grand nombre de personnes dont la bonne foi ne fait aucun doute, paraît, en soi, très respectable; elle est, sous certains rapports, vraiment touchante. Néanmoins, si l’on veut y regarder de près, on ne peut guère y voir autre chose — pardonnez-moi ces mots — que
«la juxtaposition artificielle d’éléments disparates, momentanément réunis pour la démonstration d’une belle idée». Expliquons-nous en pleine liberté.
Voilà donc un service de communion que préside, au moins en partie, M. Chrétien, curé vieux-catholique de Genève. Des Anglicans, des Réformés, des Vieux-Catholiques, des Luthériens y prennent part. Quelle est, en réalité, la situation respective des uns et des autres? Dans un manuel intitulé Prières liturgiques en usage dans l’Eglise catholique chrétienne de la Suisse 9, que M. Chrétien distribue à ses catéchumènes — j’en possède un exemplaire honoré de sa propre signature — il y a l’affirmation de la croyance à la présence réelle. «Donnant le pain consacré aux fidèles qui sont à genoux, y lit-on, p. 216 [le prêtre dit]: «Que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ garde ton âme pour la vie éternelle. Amen.» Présentant le calice: «Que le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ garde ton âme pour la vie éternelle. Amen.» Il y a, dans le même volume, p. 210, le rite de la confirmation, textuellement traduit du Pontifical romain. Il y a, p. 213, une formule d’absolution, basée sur S. Jean, xx, 23: «Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez.» Il y a, p. 221, le rite de l’extrême-onction, avec citation de S. Jacques, v, 14: «Si quelqu’un est malade parmi vous, appelez les prêtres de l’Eglise, etc...» M. Chrétien croit donc tout cela. Comment peut-il présider un culte officiel auquel prennent une part active des centaines de gens qui, non seulement n’y croient pas, mais nous traitent plus ou moins de faussaires, nous, catholiques romains, parce que nous faisons des textes précités l’usage qu’il en fait? D’autre part, quel sens peut avoir la communion reçue par des personnes qui n’admettent pas la présence réelle, mais donnée par un pasteur qui l’admet, ou du moins l’enseigne?
L’auteur de l’article du Journal de Genève contemple avec ravissement «cette table sainte, présidée par le même Chef invisible, dont les ministres divers apparaissent vraiment comme des frères». Je ne puis partager son admiration. Ou bien l’Eucharistie, instituée par le Sauveur, nous donne réellement le Sauveur lui-même, ou bien elle nous donne un simple pain, qui est la figure ou le symbole ou le souvenir ou je ne sais quoi du Sauveur. Pas de milieu. Le «Chef invisible» doit savoir ce qu’il a institué. Parmi les communiants de Saint-Pierre, il y avait des Anglicans qui croient à la présence réelle, et des protestants genevois qui la nient: les uns ou les autres, non point les uns et les autres, se trouvent en harmonie avec la pensée du Christ. Dire que le même Chef invisible préside les uns et les autres, approuve les uns et les autres d’un même geste bienveillant, c’est supposer que ce Chef ratifie, d’un cœur joyeux, le oui et le non, ce qui répugne au bon sens comme à la loyauté.
Continuons. Puisqu’on nous reproche si souvent de faire bande à part, et qu’on nous accuse d’intolérance, parce que nous nous abstenons des cultes interecclésiastiques, il faut bien que j’apporte mes raisons. Ce n’est un mystère pour personne que M. Chrétien, ancien diacre de l’Eglise catholique romaine, fait aujourd’hui partie de la loge Les Amis Fidèles de Genève: il en était, en 1908, vénérable adjoint. Nous voyons même, dans le petit volume qu’il a publié, cette année-là, pour commémorer le cinquantenaire de la loge10, sa photographie, avec les insignes maçonniques. Tous ces membres d’Eglises diverses, qui communièrent dévotement à Saint-Pierre, furent donc présidés, entre autres, par un dignitaire de la loge. Et quand votre collègue parle du vénérable M. Chrétien, il ne croit pas si bien dire. Je ne critique pas, aujourd’hui: je constate. Quoique bien des francs-maçons vaudois n’aient rien d’anticlérical, vous n’ignorez point que la franc-maçonnerie, dans trop de pays, travaille ouvertement contre l’Eglise catholique. De plus, nul ne s’étonnera de notre peu d’enthousiasme pour des cultes présidés par un des nôtres qui nous a tourné le dos. Si l’on ne saisit pas les raisons profondes, les raisons essentielles, qui nous interdisent de nous associer aux cultes interconfessionnels, on reconnaîtra du moins qu’il y a des motifs, intelligibles pour tous, qui justifient notre abstention.
Suis-je dans le faux, quand je trouve que des manifestations comme celle dont vous parlez donnent l’impression de quelque chose de conventionnel, de dangereux même, où des vérités vitales sont nécessairement sacrifiées? D’autres encore partagent mon sentiment. Vous croyez, Monsieur le Pasteur, que les Anglicans, par exemple, sont enchantés de ces cultes interconfessionnels, qu’ils y voient «le plus sûr acheminement vers l’unité » ? Distinguons. Des Anglicans, peut-être, s’en accommodent; beaucoup d’Anglicans n’en veulent pas. J’ai lu, dans le Journal religieux, la nouvelle suivante: Cinquante-huit ministres anglicans du diocèse de Cantorbéry «ont signé une lettre adressée à l’archevêque, et protestant contre l’autorisation récemment accordée au général Higgins et à l’Armée du Salut de célébrer un culte dans la cathédrale. L’Armée du Salut n’est pas en communion avec l’Eglise d’Angleterre et ses membres ne font pas usage des sacrements institués par Notre-Seigneur. Les protestataires demandent à l’archevêque de prendre les mesures nécessaires pour prévenir le renouvellement d’un tel scandale»11. Voilà cinquante-huit ministres anglicans qui n’auraient sûrement pas voulu prendre part à la fameuse communion de Saint-Pierre.
Dans un autre numéro du même journal, je lis:
«Angleterre. Les milieux religieux fermement attachés à la foi protestante, par exemple le groupe très influent et très décidé de l’Alliance évangélique, ne voient pas sans alarmes les efforts persévérants de l’Eglise anglicane pour renouer des relations étroites, allant jusqu’à la reconnaissance mutuelle et à l’intercommunion, non seulement avec les Vieux-Catholiques de Hollande, d’Allemagne et de Suisse, mais encore avec les Eglises orientales séparées de Rome. On se demande comment cette Eglise peut, dans le même temps, entamer de nouvelles négociations avec les Eglises libres anglaises, si foncièrement protestantes de conviction et d’allure, en vue de leur retour à la communion anglicane. Il y a assurément là une situation paradoxale et qui, vue de loin, tout au moins, paraît presque inintelligible12.» Vous remarquerez, Monsieur le Pasteur, combien ces jugements sont nets.
La Semaine religieuse de Genève ne parle guère autrement: «Nous ne savons pas trop à quoi visent les protagonistes anglicans de l’union avec les Orthodoxes. Leur hâte nous paraît pour le moins dangereuse... Il semble que les rencontres entre théologiens anglicans et catholiques-orthodoxes, en octobre dernier, n’aient pas donné les résultats favorables que les partisans d’un rapprochement immédiat désiraient. Les Orthodoxes n’ont pas montré la même ardeur que jadis pour l’intercommunion... Nous croyons qu’un rapprochement des deux Eglises sur la base de l’intercommunion est prématuré dans les circonstances actuelles. Il ne reposerait pas sur des faits, sur l’union des cœurs et des consciences, mais sur des mots et des définitions théologiques que chaque partie interpréterait à sa manière, c’est-à-dire différemment. De pareilles unions ne sont pas fécondes13.» Ces paroles répondent à la réalité. Mais, encore un coup, pourquoi nous faire un crime, à nous, de dire la même chose? Ce n’est pas en laissant dans l’ombre des points sur lesquels il est indispensable d’être au clair, qu’on travaille efficacement pour l’unité chrétienne. C’est en s’expliquant sans ambages, c’est en regardant en face la vérité, si dure qu’elle soit. L’Eglise catholique, parce qu’elle affirme nettement ce qui est, peut paraître intolérante: elle est simplement conséquente avec elle-même.
Des réflexions analogues s’imposent à propos du discours du Dr Perry. Comme je n’en possède pas le texte, je me contenterai de dire ce que je pense du résumé que vous empruntez au Semeur: c’est, du reste, par ce résumé, qu’il fut connu dans notre pays. J’en suis profondément déçu; nous y trouvons une preuve nouvelle du manque de sérieux, du parti pris, avec lequel on traite les plus graves questions. «La doctrine de l’infaillibilité papale sera toujours un obstacle insurmontable à une fusion avec l’Eglise romaine.» Mais il faut précisément étudier d’abord, ce qu’est exactement cette doctrine, à quoi elle engage, sur quels arguments elle s’appuie: problèmes fondamentaux qu’on ne peut éluder par une fin de non-recevoir. — «Il affirme, en outre, que son Eglise ne renoncera jamais à ces deux principes: au droit de jugement privé et à l’autorité de l’Ecriture Sainte pour juger toute doctrine.» Mais nous non plus, Monsieur le Pasteur, nous ne renoncerons certainement jamais à l’usage de notre jugement, ni à l’autorité de l’Ecriture Sainte; il s’agit seulement de savoir si l’usage raisonnable de ce jugement, si l’étude impartiale de l’Ecriture Sainte nous conduisent, oui ou non, à voir, dans l’Eglise catholique, une institution voulue par le Christ pour conserver, propager, interpréter sa doctrine. — «Il cite S. Jérôme qui, au IVme siècle, soutenait que l’épiscopat de Rome n’avait pas une autorité plus grande que n’importe quel autre épiscopat. » Je ne comprends pas bien ce que cela signifie, ni sur quel texte on s’appuie pour l’affirmer. Peut-être le passage cité veut-il simplement dire que l’évêque de Rome a un pouvoir d’ordre qui n’est pas supérieur à celui des autres évêques: le pape, comme tel, n’a pas un pouvoir d’ordre spécial, mais seulement un pouvoir de juridiction qui lui appartient en propre. Ce qui est sûr, c’est que S. Jérôme, lors d’une célèbre controverse, écrivait au pape S. Damase: «Quant à moi, ne suivant personne d’autre que le Christ, je m’unis à la communion de votre Béatitude, c’est-à-dire, à la chaire de Pierre: je sais que l’Eglise a été bâtie sur cette pierre; quiconque mange l’Agneau en dehors de cette maison est un profane, quiconque n’aura pas été dans l’arche périra durant le déluge14.» Cela montre, au moins, qu’il n’est pas tout à fait prouvé que S. Jérôme ait regardé le pape comme un évêque égal à n’importe quel autre.
«Il cite encore S. Augustin, évêque d’Hippone, qui déclarait, dans ses écrits, que le Chef de l’Eglise, c’est le Sauveur lui-même.» Je le crois volontiers, même sans qu’on me donne une référence; car S. Augustin était catholique, et vous ne trouverez pas un catholique normal qui pense autrement. Notre catéchisme lui-même dit: «Jésus a fondé l’Eglise catholique, et il en est maintenant le Chef invisible15.» Si le Dr Perry nous oppose cet argument pour confondre le Souverain Pontife, il enfonce une porte ouverte. Pourquoi, du reste, n’a-t-il pas cité d’autres paroles du grand évêque d’Hippone, qui montrent que son attachement au Christ n’empêchait point son attachement au Saint-Siège? Par exemple, quand il écrit sur certaines questions difficiles, S. Augustin fait examiner son texte par le pape, s’offrant à corriger ce qu’il n’approuverait pas: examinanda et ubi forsitan aliquid displicuerit emendanda16. Dans une autre circonstance, il déclare considérer comme close une controverse, parce que le pape a déjà dit ce qu’il en pensait: causa finita est17. Il conçoit si peu l’Eglise sous la forme d’une simple assemblée de fidèles sans hiérarchie visible, qu’il ne craint pas de dire: «Hors de l’Eglise, séparé de l’unité, tu seras puni de l’éternel supplice, même si tu te laisses brûler vif pour l’amour du Christ18.» Ce qui signifie, non pas que tous les hérétiques seront damnés, mais que ceux qui restent obstinément hors de l’Eglise, sans être excusés par la bonne foi, se perdront pour l’éternité. Bref, le Dr Perry fait preuve d’un esprit très superficiel et laisse ignorer à son auditoire plusieurs pièces du débat, contraires à sa thèse.
Sans doute, le retour à l’unité n’est pas seulement une question de vérité ; c’est une question de charité. Mais la charité sans la vérité ne résout pas des problèmes du genre de ceux dont nous parlons. Le tact, la délicatesse, la compréhension, le support mutuel, peuvent favoriser certains échanges de vues et rendre ainsi plus facile un rapprochement. Mais nulle union durable et solide n’est possible, tant qu’on n’est pas au clair, de part et d’autre, sur les dogmes essentiels du christianisme. Convier à des cultes interecclésiastiques des chrétiens qui professent des croyances diamétralement opposées sur l’objet même de ces cultes, c’est, qu’on le veuille ou non, peut-être inconsciemment, donner le change. D’autre part, il ne sortira jamais aucun bien de certaines ententes conventionnelles, qui ne tiennent que parce qu’on évite soigneusement de toucher aux points qui séparent, et laissent, par conséquent, subsister intacts tous les sujets de division. Nous n’avons pas le droit de sacrifier, serait-ce en les enveloppant de silence, les vérités vitales données par le Christ au monde; nous ne croyons même pas qu’on puisse être chrétien sans les admettre intégralement. On n’est plus aristotélicien, si l’on cesse d’accepter la doctrine d’Aristote; on n’est plus platonicien, si l’on cesse de professer la doctrine de Platon. Telle est la position, Monsieur le Pasteur, que notre conscience nous défend d’abandonner. Peut-être la trouverez-vous discutable: reconnaissez au moins qu’elle est nette et qu’elle ne répugne pas au bon sens.

Mais il faut que je m’arrête; car je commence à me laisser entraîner: mon exposé pourrait devenir fastidieux. Pardonnez-moi de vous avoir parlé si librement. Comme vous, j’aime à croire que nos bons rapports n’en seront point modifiés.
Je vous renouvelle, Monsieur le Pasteur, l’expression de mon sincère dévoûment.
Joseph Favre, curé.
L’ABBÉ FAVRE A FÉLICIEN PAHUD.
Table des matières
Mon cher Félicien,
Cette après-midi, je suis allé chez vous. Ton père est profondément pénétré de l’honneur que Dieu lui fait en appelant son fils au sacerdoce. Ta bonne maman se remet peu à peu de ses émotions: elle pleure, elle se demande «si c’est bien vrai», puis elle rit en s’essuyant les yeux. Pierre et Marie sont encore, comme ils disent, «tout chose» de ton départ. Naturellement, nous n’avons parlé que de toi, des joies que tu nous as données, des espoirs que tu nous inspires. N’est-ce pas, tu ne nous décevras jamais? Tu deviendras un bon prêtre.
Oui, un bon prêtre. Laisse-moi te dire quelques-unes des pensées qui se pressent en mon esprit. Je suis heureux. Ton curé, le premier, te fit comprendre, il y a bien des années, la parole intérieure du Maître qui t’appelait à lui; ton curé, le premier, te découvrit les voies mystérieuses par lesquelles, progressivement, la bonté divine te préparait aux grandes tâches de l’avenir; ton curé, le premier, s’efforça de t’inculquer un peu de piété virile et sérieuse, en même temps qu’il t’initiait aux secrets de la grammaire latine... Ton curé veut aussi, l’un des premiers, se réjouir maintenant avec toi du privilège que Dieu t’accorde en t’ouvrant les portes du séminaire, et t’adresser quelques paroles qui te soient profitables.
Ce n’est pas nous qui choisissons le Maître, Félicien; c’est le Maître qui nous choisit et nous établit, pour que nous allions et portions un fruit qui demeure, et pour que le Père nous accorde ce que nous demandons en son nom. Donne-toi donc tout entier, sans orgueil, sans présomption, mais sans crainte, et surtout sans réserve. Si nous étions plus complètement
«consacrés», quel bien nous pourrions faire! Nous ne refuserions rien à Dieu, et Dieu ne nous refuserait rien. Quand le soir de la vie descend, le prêtre saisit mieux la grandeur de sa vocation sainte, il distingue plus nettement les déficits dont il s’est rendu coupable, et, tout en comptant sur la miséricordieuse bonté du Sauveur, il éprouve le regret de n’avoir pas mieux travaillé. Tu vas à peine entrer dans la carrière, toi; sois donc apôtre, dès la première heure, afin que tu n’aies pas à pleurer, plus tard, sur les jours envolés qui ne reviennent plus.
Les moindres détails de la vie d’un séminariste, réglés par la sage expérience de l’Eglise, ont leur utilité. N’en néglige aucun. Nous n’avons pas besoin de prêtres qui fassent leur devoir grosso modo; nous avons besoin de prêtres qui vivent intimement unis à Dieu, qui s’occupent d’abord du spirituel, qui sachent tout sacrifier à leur mission, qui soient des saints. Etre un saint, c’est accomplir parfaitement la volonté du Père céleste. Rappelle-toi le beau chapitre 15 du troisième livre de l’Imitation: «Mon fils, dis en toute chose: Seigneur, si c’est votre volonté, qu’il en soit ainsi. Seigneur, si c’est pour votre gloire, que cela se fasse en votre nom...» Inspire-toi de ces sentiments, et que ton cœur, chaque soir et chaque matin, répète:
«Mon Dieu, tout ce que vous voudrez, comme vous voudrez, où vous voudrez, quand vous voudrez, tant que vous voudrez.» Puis, mets ta vie en rapport avec ces paroles; car ce ne sont pas ceux qui crient: Seigneur, Seigneur! qui entreront dans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté du Père qui est dans les cieux. Travaille à ta sanctification personnelle, afin que beaucoup d’autres, plus tard, aidés par toi, se sanctifient dans la vérité.
Développe en ton cœur la bonté. Suis l’exemple du Maître. Il a été si bon, lui, si plein d’indulgence! Plus tu liras l’Evangile, et plus tu le comprendras. Vois comme il aime à s’appliquer les prophéties qui parlent de la douceur du Messie futur: «Il ne criera point, il ne fera point de bruit sur les places publiques; il ne brisera point le roseau froissé ; il n’éteindra point la mèche qui fume encore.» Ses béatitudes se rapportent, presque toutes, directement ou indirectement, à la même vertu: «Bienheureux les doux! Bienheureux les miséricordieux! Bienheureux les pacifiques!» Il nous prescrit, avant tout, d’imiter sa douceur; il nous promet de nous traiter avec bonté, si nous sommes bons pour les autres. Et, pratiquement, n’avons-nous pas nous-mêmes, tous les jours, l’occasion de toucher du doigt la longanimité dont il fait preuve à notre égard? Médite souvent cette belle prière de notre missel, marquée au 15 juin, pour la fête des saints Gui, Modeste et Crescence: «Seigneur, accordez à votre Eglise [et donc, je pense, d’abord aux gens d’église!] de ne point avoir de sentiment d’orgueil, mais de professer l’humilité qui vous plaît tant, afin que, méprisant le mal, elle pratique toujours le bien avec une libre charité.» L’humilité, jointe à la charité, n’est-ce pas, en somme, la bonté ? Sois bon, Félicien.
Et puis, songe à ton ministère de demain. Le vénérable Just de Bretenières, âgé de six ans, s’amusait un jour avec ses camarades au milieu du jardin familial. Tout à coup, transporté par je ne sais quelle vision:
«Regarde, cria-t-il à son frère, là-bas, les païens qui me font signe, écoute les païens qui m’appellent, pour que j’aille à leur secours!» Quelques années plus tard, il gagnait la Corée, où il devait terminer, par le martyre, son fructueux apostolat. Nous aussi, Félicien, écoutons les âmes qui nous implorent. Il y a quelque part, nous ne savons pas où, des âmes que la Providence te destine; elles seront sauvées, sans doute, parce que le Christ est mort pour elles, mais aussi parce que tu les auras aidées à le connaître, à l’aimer, à le servir. Dès maintenant, offre à Dieu, pour ces chères âmes inconnues, tes prières, ton travail, tes efforts, tes souffrances. Plus tard, ton ministère en sera facilité.
Voulant contribuer au salut du monde, il faut savoir ce qu’est le monde, et donc s’intéresser à lui. Que ton horizon ne soit jamais limité par un mur de sacristie ou par un clocher de chapelle. Rien ne doit nous laisser indifférents. Si nous nous attachons aux seules questions ecclésiastiques, si nous restons insensibles à ce qui, dans l’ordre économique et social, préoccupe nos contemporains, si nous faisons abstraction des contingences au milieu desquelles Dieu nous appelle à vivre, nous aboutirons à je ne sais quel cléricalisme de mauvais aloi, prétentieux, agaçant et, d’ailleurs, par indifférence, étranger à notre vie nationale. Le vrai catholicisme est généreux, compréhensif et charitable; il s’intéresse à tout, il inspire un patriotisme ardent. Quel mal a fait, dans tel pays catholique, la séparation complète du spirituel et du temporel! Séparation non moins funeste que la «confusion » dont, certes, nous ne voulons pas non plus.
Regarde, sur ce point comme sur les autres, le Maître. Il a toujours en vue l’unique nécessaire; mais, pour y conduire les âmes, il s’attache aux moindres détails de la vie terrestre. Il assiste en pleurant aux cérémonies funèbres et prend part aux festins de noces; il remarque les ouvriers sans travail, arrêtés sur la place publique; il écoute les petits enfants qui jouent et qui chantent dans la rue; il surprend la pauvre veuve qui fait l’aumône: tout lui fournit l’occasion d’élever les âmes. Il voit les mendiants accroupis aux portes des riches maisons et les serviteurs maltraités par leurs maîtres: il en profite pour rappeler que Dieu protège les faibles, et qu’il rendra les pauvres pleinement heureux dans le sein d’Abraham. Il connaît les soucis du berger, qui suit à travers la montagne les traces de la brebis perdue; il comprend la peine de la pauvre femme qui, ayant laissé choir une pièce de monnaie dans sa cuisine, regarde sous les meubles, passe partout son balai pour la chercher, et se réjouit avec ses voisines de l’avoir trouvée; il décrit avec une profondeur unique de psychologie l’émotion du pauvre père, quand son fils, après plusieurs années d’absence et d’égarements, revient se jeter dans ses bras; il relève, avec une bonté que seules peuvent expliquer sa propre grandeur morale et la connaissance exacte qu’il a du cœur humain, les pauvres créatures que le monde méprise, après en avoir abusé : Dieu reste un bon père pour ceux qui ont au cœur le vrai repentir. Il se plaît, d’autre part, à caresser les tout petits enfants: on doit être comme eux, pour entrer au ciel. Il aperçoit le semeur, allant de très bonne heure ensemencer son champ; les grains tombent soit dans la bonne terre, soit parmi les épines, soit sur la route où les oiseaux les mangent: il en parle pour engager ceux qui l’entendent à bien écouter la parole de Dieu. Il s’arrête au bord de la mer à regarder les pêcheurs qui jettent leurs filets sans rien prendre: il leur fournit le moyen de faire une bonne pêche, mais en les conviant à tout laisser pour le suivre et collaborer au salut de leurs frères. Il a remarqué les anémones qui, sous le beau ciel d’Orient, s’épanouissent dans les prairies, ces «lis des champs» dont la robe est plus fine et plus douce que les étoffes restées légendaires de Salomon le magnifique; il s’attendrit sur les petits oiseaux qui cherchent leur pâture en sautillant dans la rue, ou se reposent en lissant leurs plumes sur le bord des toits; il rappelle comme il est facile d’en acheter, ça ne coûte presque rien: c’est pour insister sur ce fait que Dieu ne les oublie pas et que, par conséquent, il saura bien prendre soin de nous qui valons davantage. A l’exemple du Maître, sache t’intéresser à tout.
Nourris, au séminaire, un vif désir de collaborer plus tard, avec tes concitoyens, à la prospérité — morale, d’abord — de ton pays. Comme nous devons l’aimer, notre bon et beau pays! Plus j’y pense, et plus j’en suis ému. Si nous reposons nos regards sur les montagnes et sur les champs qui forment le cadre de notre vie nationale, nous ne nous lassons pas d’admirer cette nature merveilleuse, à laquelle aucun charme ne fait défaut, ni la richesse des prairies fécondes, ni la magnificence des vignes et des moissons, ni la profondeur des forêts, ni la majesté des hautes cimes, ni le sourire des lacs ensoleillés. Si nous considérons nos villes et nos villages, nous y voyons unis, plus harmonieusement qu’ailleurs, l’attachement fidèle au passé, le souci constant du progrès, le respect de la religion, conservé par le plus grand nombre de nos concitoyens, affirmé par nos magistrats, qui ne craignent point de recourir, même dans les actes officiels, à la protection divine. Si nous passons en revue nos divers cantons, chacun d’eux nous offre sa physionomie spéciale, ses caractères distinctifs, ses coutumes pittoresques, son genre de travail particulier; tous, cependant, gardent un air de famille, et, sous bien des rapports, un même esprit: l’unité dans la variété qui, d’après les philosophes, constitue la beauté parfaite. Si nous étudions de plus près encore notre peuple, nous y trouvons, au moins chez les meilleurs, malgré la diversité des races, des langues, des convictions religieuses, un sincère désir de concorde et de bonne entente. Les nations qui nous entourent nous regardent avec sympathie; car elles savent que nous avons, non seulement à cause de notre situation géographique, mais à cause de notre tempérament et de notre histoire, une mission providentielle à remplir, petit pays que nul ne craint, parce que l’exiguïté de sa surface le met à l’abri des ambitions terrestres, mais que nul ne peut asservir, parce que ses fières montagnes, toutes proches du ciel, lui gardent le culte de l’honneur et l’inviolable amour de la liberté.
Aimant notre patrie suisse, nous devons aimer aussi, d’un amour spécial, notre canton. Oui, Félicien, aime-le ce beau canton de Vaud, privilégié de la Providence; ne passe pas un jour sans le recommander à la bonté divine et sans prier, en particulier, pour ceux qui le gouvernent. Nos magistrats sont impartialement soucieux du bien véritable de tous leurs administrés, du bien matériel, dont ils se préoccupent à bon droit, du bien spirituel, qui ne les laisse pas indifférents non plus. Certaines gens de mauvaise humeur se livrent au travail négatif de la critique, d’autant plus volontiers qu’ils sont moins capables de vrai travail positif et fécond. Ne les imitons point. Tout en ouvrant les yeux sur nos déficits, afin de progresser toujours, sachons apprécier équitablement notre bonheur. Aime ton pays, Félicien; conserve le culte de nos institutions nationales: elles ont fait leurs preuves, elles nous conviennent. Ce serait une grave erreur de vouloir les remplacer par d’autres, importées du dehors, et qui ne s’accorderaient ni avec notre histoire ni avec notre tempérament. Oriente chaque détail de ta vie de séminariste vers ce but: faire connaître, aimer et servir Dieu dans l’incomparable patrie qu’il a bien voulu nous donner19.
Tu n’oublieras jamais que cette chère patrie, si vraiment une sous tant de rapports, ne l’est point dans l’ordre religieux. Au Maître qui veut la paix et la charité, tu demanderas la grâce d’être un actif artisan de l’union. Tu t’y prépareras, Félicien, non pas en t’exerçant à la polémique: la polémique est rarement utile chez nous; mais en te pénétrant de l’esprit de l’Evangile: c’est sur l’Evangile que nos pères se sont séparés, c’est par l’Evangile que nous nous réunirons; — en étudiant les grandes thèses de la théologie: beaucoup d’objections reposent sur la méconnaissance du dogme et sur l’importance excessive donnée à des questions d’école ou même à des opinions personnelles; — en cherchant à connaître par l’histoire les causes profondes et vraies de la rupture d’il y a quatre cents ans: le médecin ne trouve le remède que s’il a bien diagnostiqué le mal; — en t’offrant constamment au Père céleste, afin que, toujours uni à son divin Fils, tu sois, par Lui, avec Lui, en Lui, son ambassadeur et son messager. Quelle belle perspective que cette mission sainte! Et quel merveilleux ministère nous pourrions remplir, si nous étions meilleurs!
J’insiste sur ce point: considère les années qui viennent comme la préparation prochaine à l’accomplissement d’une grande mission. Suis l’exemple du scribe avisé qui tire de son trésor des choses nouvelles, c’est-à-dire les progrès des sciences et les méthodes modernes de l’apostolat, mais aussi les choses anciennes, qui sont de toujours, c’est-à-dire les vertus surnaturelles dont nous avons besoin plus que jamais. Conscient des responsabilités très consolantes, mais très lourdes, qui t’attendent, et des forces que le séminaire te donne pour te disposer à les assumer, tu continueras tes études, je ne dis pas sans crainte, mais avec impatience. Et quand, au matin de ta première messe, le Maître, étendant la main, te fera signe, tu seras debout, la lampe allumée, pour répondre à son appel.
A bientôt, Félicien. Volontiers, je te répète en finissant, la forte parole de l’Apôtre: «Sois l’imitateur de Dieu, comme un enfant bien-aimé ; pratique la sainte charité, suivant l’exemple du Christ, qui, par amour, s’est offert en sacrifice.» Prie pour moi: j’en ai tant besoin! Demande au Seigneur qu’il m’aide à rester fidèle, afin que, prêchant aux autres le salut, je ne sois pas moi-même réprouvé. Tu sais, d’ailleurs, à quel point tu peux compter sur mes prières et sur mon affectueux dévoûment.
Joseph Favre, curé.
LE PASTEUR CURCHOD A L’ABBÉ FAVRE.
Table des matières
Monsieur le Curé,
Vous soulevez tant de points, dans votre lettre, que je ne puis vous dire, sur tous, ma pensée. Permettez-moi de relever la réponse que vous faites au discours du Dr Perry: vous citez quelques paroles de S. Jérôme et de S. Augustin; mais vous ne parlez pas de l’Evangile. J’ai l’impression que, si les auteurs du IVme et du Vme siècle conçoivent l’Eglise chrétienne sous la forme d’une société bien organisée, relevant d’un chef unique, c’est qu’ils subissent inconsciemment l’influence de leur milieu. L’Eglise, insensiblement, s’est modelée sur l’Empire et, comme il y avait un empereur, il y eut un pape. L’Evangile ne parle point d’une primauté quelconque de Pierre. Il exclut, parmi les disciples, toute hiérarchie. Jésus n’a pas même voulu de préséance. Plusieurs fois, les apôtres ont demandé lequel d’entre eux était le plus grand; Jésus les a toujours repris avec force, insistant sur ce fait que, dans le royaume de Dieu, nul ne doit prétendre à la domination: le plus grand, c’est celui qui se fait l’humble serviteur de tous. Voilà pourquoi, ce qu’ont pu dire et penser les «Pères» des siècles postérieurs ne m’inquiète pas beaucoup. L’Evangile me suffit: le reste n’a point d’importance. Entre l’Evangile et les Pères, mon choix est fait depuis longtemps.
Ne croyez-vous pas, Monsieur le Curé, que c’est sur l’Evangile que nous devrions chercher d’abord à nous entendre? C’est si simple l’Evangile! C’est si clair! On a compliqué la vie religieuse en donnant une trop large place aux théologiens, qui ne furent, en définitive, que des hommes comme nous. L’Evangile seul est Parole de Dieu.
Veuillez agréer, Monsieur le Curé, l’assurance de mes sentiments respectueux.
Samuel Curchod, pasteur.
L’ABBÉ FAVRE AU PASTEUR CURCHOD.
Table des matières
Monsieur le Pasteur,
Vos lignes m’apportent la quintessence de ce que je lis régulièrement dans certains journaux religieux. Laissez-moi donc y répondre avec un peu d’ampleur. Mon propos est simplement, sur cette question comme sur d’autres, de bien préciser nos positions.
Les textes que vous invoquez ne nient point l’existence d’une autorité légitime dans l’Eglise du Christ; ils exigent simplement, de ceux qui en sont investis, l’humilité. «Vous savez que les chefs des nations leur commandent en maîtres et que les grands exercent l’empire sur elles. Il n’en sera pas de même entre vous; mais quiconque veut être grand parmi vous, qu’il se fasse votre serviteur; et quiconque veut être le premier parmi vous, qu’il se fasse votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie pour la rédemption d’un grand nombre20.»
Ce dernier verset montre que les apôtres doivent être serviteurs comme Jésus a été serviteur, se dévouer comme il s’est dévoué. De même que Jésus, venu pour servir, était pourtant bien le chef des apôtres, de même rien n’empêche que les apôtres, «serviteurs», soient à leur tour des chefs. Le texte compare «les chefs des nations qui commandent en maîtres» et les apôtres «qui ne doivent pas faire ainsi» ; ne serait-ce point parce que les apôtres sont effectivement «les chefs» de quelque chose? On objecte souvent la parole de Jésus: «Qu’on ne vous appelle pas maître, car vous n’avez qu’un Maître: le Christ» ; mais on oublie de citer le verset précédent: «Ne donnez à personne sur la terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est dans les cieux21.» Ces préceptes ne doivent point être compris de façon trop matériellement littérale: Jésus n’a pas plus réprouvé l’autorité dans l’Eglise qu’il n’a supprimé la paternité dans le monde. Il a simplement voulu mettre les disciples en garde contre l’orgueil et l’amour des grandeurs, leur inculquer l’esprit d’humilité, de sacrifice et de dévoûment.
Revenons à Pierre. De maint passage de l’Evangile, il résulte qu’il était «le premier». Le Nouveau Testament nous a conservé quatre catalogues du collège apostolique22. Les trois qui mentionnent Judas l’Iscariote mettent celui-ci tout à la fin; les quatre placent unanimement S. Pierre en tête; S. Matthieu dit même: «Le premier était Simon, surnommé Pierre.» Quand Jésus, dans certaines circonstances particulièrement solennelles, lors de la résurrection de la fille de Jaïre, comme au jour de la transfiguration, comme au soir de l’agonie, ne prend avec lui que trois apôtres, Pierre est toujours le premier des trois.
Pierre seul est associé à son Maître, quand les collecteurs viennent lui demander de payer l’impôt. Pierre joue un rôle prépondérant parmi les disciples, puisqu’il prend souvent la parole au nom de tous. Même après le reniement, c’est encore Pierre qui, le premier parmi les apôtres, est témoin de la résurrection du Sauveur; le fait est attesté non seulement par S. Luc, mais par S. Paul. Ces textes, dont je suis loin d’avoir épuisé la série, témoignent que Pierre occupe, au milieu des apôtres et des disciples, une place à part.
A quoi tient cette prééminence? Faut-il en chercher l’origine dans le fait que S. Pierre était le plus âgé des apôtres ou qu’il avait été choisi le premier? Il ne semble pas que S. Pierre ait été distingué par le Maître avant S. André ; quant à son rang d’âge parmi les membres du collège apostolique, nous l’ignorons. Quoi qu’il en soit, même s’il avait eu la priorité d’âge ou la priorité de vocation, c’est assurément pour un autre motif qu’il apparaît «le premier».
Une scène mémorable se passe au pied de l’Hermon, qui domine de ses hauteurs couvertes de neige la plaine toujours verte où le Jourdain constitue définitivement son cours. Bien loin de la Galilée, qu’il ne reverra plus que pour aller mourir à Jérusalem, Jésus suit la route de Césarée de Philippe, à travers ces villages solitaires qui ne le connaissent pas, qui ne troublent pas ses entretiens intimes avec ses apôtres... «Qui dit-on qu’est le Fils de l’homme?» leur demande-t-il. «Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste; d’autres, Elie; d’autres, Jérémie ou l’un quelconque des prophètes. » Et quand la série des identifications populaires est achevée, Jésus ajoute: «Et vous, qui dites-vous que je suis?» Pierre, alors, prenant la parole, dit: «Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant.» Ainsi parlent, avec de légères variantes, les trois synoptiques 23. S. Matthieu seul rapporte la suite du discours: «Tu es heureux, Simon, fils de Jona; car ce n’est ni la chair ni le sang qui t’ont révélé ces choses, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux. Et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux.» Tel est ce texte, le fameux Tu es Petrus, que certains redoutent manifestement d’aborder en face.

Il en est qui le déclarent interpolé. C’est la manière la plus expéditive de se débarrasser d’un témoignage qui gêne. On observe qu’il se trouve dans S. Matthieu seul, non dans S. Luc ni dans S. Marc, comme si tout texte, pour être authentique, devait figurer dans les trois évangélistes. On prétend que les auteurs du IIme siècle l’ignorent, et que, jusqu’au IVme, on le cite avec des variantes. Ces difficultés, écloses dans les temps modernes, des auteurs sérieux les ont examinées avec soin: l’une après l’autre, elles se sont dissipées. Qu’il suffise de dire qu’on mentionne, au IIIme siècle, plus de vingt emplois de ce texte, sans la moindre note discordante, à Rome, en Afrique, à Alexandrie, à Césarée, c’est-à-dire dans les Eglises occidentales et orientales sur lesquelles nous possédons les renseignements les plus détaillés. Mieux encore: des allusions au même texte et une citation certaine ont été retrouvées dans les écrits du IIme siècle, entre autres dans la concordance évangélique éditée vers 170 par Tatien, sous le titre de Diatessaron. Comme, d’autre part, il figure dans tous les manuscrits de l’Evangile de S. Matthieu, nous n’avons vraiment aucune raison de mettre en doute son authenticité.
Une fois admis que le texte «Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise» appartient à l’Evangile et renferme une parole explicite du Sauveur, il reste encore à déterminer sa véritable signification. Plusieurs de ceux qui nient la primauté de Pierre se reportent à des textes de S. Ambroise ou de S. Augustin, pour affirmer que la pierre sur laquelle est bâtie l’Eglise est, soit Jésus-Christ lui-même, soit la foi en la divinité du Christ, soit enfin le collège apostolique tout entier. Il est intéressant de savoir ce que pense de cette exégèse un auteur dont les idées modernistes sont connues, et qui, précisément à cause de ses tendances, est fort apprécié par beaucoup de ceux qui ne partagent point notre foi. «Il n’est vraiment pas nécessaire, dit M. Loisy, de prouver que les paroles de Jésus s’adressent à Simon, fils de Jona, qui doit être et qui a été la pierre fondamentale de l’Eglise, et qu’elles ne concernent pas exclusivement la foi de Simon, ou bien tous ceux qui pourraient avoir la même foi que lui; bien moins encore la pierre peut-elle être ici le Christ lui-même. De telles interprétations ont pu être proposées par les anciens commentateurs en vue de l’application morale, et relevées par l’exégèse protestante dans un intérêt polémique; mais si l’on veut en faire le sens historique de l’Evangile, ce ne sont plus que des distinctions subtiles et qui font violence au texte 24.»
A vrai dire, nous pouvons parfaitement affirmer que l’autorité, dans l’Eglise, est représentée par l’ensemble des apôtres, comme par l’ensemble des évêques, pourvu qu’on suppose avec eux Pierre ou son successeur. S. Augustin lui-même dit que certaines paroles de l’Evangile «s’adressent à Pierre, mais n’ont leur pleine lumière que si nous les rapportons à l’Eglise que Pierre personnifie, à cause de la primauté qu’il a eue sur les disciples»25. De même, rien ne nous empêche de le concéder: d’une part, l’acte de foi fait par Simon Pierre fut l’occasion choisie par Jésus pour lui promettre la primauté ; d’autre part, la foi «fondement et racine de toute justification»26, est bien, dans ce sens, la base de l’Eglise et de la religion chrétienne.
Ces considérations nous donnent la clef des textes des Pères qu’on nous oppose, applications morales ou accommodations plus ou moins lointaines, qui n’excluent évidemment pas le sens traditionnel, en faveur duquel les références ne manquent point. «C’est à S. Pierre, observe S. Ambroise, que Jésus dit: Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise: donc où est Pierre, là est l’Eglise — ubi Petrus, ibi Ecclesia —, où est l’Eglise, là est la vie éternelle. C’est pourquoi Jésus ajoute: les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle et je te donnerai les clefs du royaume des cieux27.»
Quant à dire que le Christ est, en soi, le fondement sur lequel est bâtie l’Eglise, tout le monde est d’accord. Peut-être sera-t-il bon de grouper encore une fois quelques textes essentiels. Chacun sait que Jésus «est devenu la pierre angulaire, que le salut n’est en aucun autre; car il n’y a pas sous le ciel un autre nom qui ait été donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés 28.» C’est S. Pierre lui-même qui le dit. Et ailleurs: «Approchez-vous de lui, pierre vivante, rejetée des hommes, il est vrai, mais choisie et précieuse devant Dieu; et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, entrez dans la structure de l’édifice, pour former un temple spirituel, un sacerdoce saint, afin d’offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus-Christ. Car il est dit dans l’Ecriture: Voici que je pose en Sion une pierre angulaire, choisie, précieuse, et celui qui met en elle sa confiance ne sera pas confondu 29.» Pareillement, affirme S. Paul, «nul ne peut poser un autre fondement que celui qui est déjà posé : Jésus-Christ»30. Mais, tout en reconnaissant que l’Eglise repose sur Jésus-Christ comme sur sa base essentielle, invisible à nos yeux, rien n’empêche d’admettre que, par la volonté même du Christ, sans lequel ils ne peuvent rien, les apôtres soient la base visible de la même Eglise. Cette distinction se trouve insinuée par S. Paul: «Vous êtes concitoyens des saints, membres de la famille de Dieu, édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, dont Jésus-Christ lui-même est la pierre angulaire. C’est en lui que tout l’édifice bien ordonné s’élève pour former un temple saint dans le Seigneur; c’est en lui que vous aussi vous êtes édifiés pour être, par l’Esprit-Saint, une demeure où Dieu habite31.» Certaines paroles de l’Evangile nous montrent Jésus donnant au collège apostolique l’autorité ; le texte «Tu es Pierre, etc.» fait voir que Jésus la donne à Pierre d’une manière qui lui appartient en propre.
Le Sauveur a intentionnellement changé le nom de Simon. Il le lui avait promis tout au début de son ministère: «André rencontra son frère Simon et lui dit: Nous avons trouvé le Messie (ce qui se traduit Christ), et il l’amena à Jésus. Jésus, l’ayant regardé, dit: Tu es Simon, fils de Jona, tu seras appelé Céphas (ce qui se traduit Pierre) 32.» Cette promesse fut remplie après l’acte de foi solennel fait par Simon: «Tu es Pierre et sur cette pierre, etc...» Il est à remarquer ici que Cépha ou Céphas, Pierre, est un nom nouveau, qui sera désormais courant, et non pas un simple surnom donné une fois en passant, comme le «Boarnerges, Fils du tonnerre» des enfants de Zébédée33. Or, dans le langage biblique, le changement de nom répond à un fait concret, souvent à une dignité nouvelle, désignée par la nouvelle dénomination. Quand Dieu renoue solennellement son alliance avec Abraham, il lui dit: «Voici mon alliance avec toi; tu deviendras père d’une multitude de nations. On ne te nommera plus Abram; mais ton nom sera Abraham, car je te fais père d’une multitude de nations34.» Abraham veut dire, en hébreu, «père de la multitude». De même, Dieu apparaît à Jacob, dans la nuit mystérieuse où il lutte avec lui et lui dit: «Quel est ton nom? Il répond: Jacob; et Dieu lui dit: Ton nom ne sera plus Jacob, mais Israël, car tu as combattu avec Dieu et avec les hommes, et tu l’as emporté 35.» Israël veut dire: «il a combattu contre Dieu.» De même encore, lorsque le Pharaon remet à Joseph les pleins pouvoirs pour le ravitaillement de l’Egypte, il lui impose un nom nouveau: Tsaphnath-Paneach 36, c’est-à-dire «celui qui fournit la nourriture de la vie».
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