Kitabı oku: «Monasterium Acaunense»

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Marius Besson

Monasterium Acaunense


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066305178

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

I. Observations préliminaires.

II. Le récit de saint Eucher.

III. L’historicité du Martyre.

IV. Les interpolations.

V. Conclusion.

CHAPITRE II.

I. La cité du Valais

II. Les Burgondes et les Francs.

III. Les premiers évêques.

CHAPITRE III

I. L’abbaye existait-elle avant saint Sigismond?

II. La date exacte de la fondation et de l’inauguration solennelle.

CHAPITRE IV.

I. SAINT SIGISMOND.

II. Les premiers Abbés.

III. Saint Aimé.

Miettes d’histoire et de liturgie.

1. Voyage de Saint Romain à St-Maurice.

2. Prologue de la Vita Patrum iurensium.

3. La tempête apaisée sur le Léman.

4. Le miracle du petit élève de St-Maurice

5. Les guérisons au tombeau de saint Sigismond

6. Hymne en l’honneur des martyrs d’Agaune.

7. Hymne de Venance Fortunat.

8. Messe en l’honneur de saint Maurice .

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

Les Martyrs d’Agaune.

Sanctorum martyrum passiones idcirco minoris habentur auctoritatis, quia scilicet in quibusdam illarum falsa inveniuntur mixta cum veris.

Prologus ad Passionem sanctae Fortunatae.

Mai, Spicilegium romanum, t. IV, p. 289

I. Observations préliminaires.

Table des matières

Il n’entre pas dans notre plan d’étudier en détail les problèmes nombreux et complexes qui se rattachent au martyre de saint Maurice et de ses compagnons. Nous avons en vue avant tout l’histoire de l’abbaye. Mais comme cette fondation a pris naissance au tombeau même des martyrs, on ne saurait, dans un livre comme celui-ci, passer sous silence la Légion Thébaine. Il faut au moins dire quels sont à ce sujet les résultats sérieusement acquis.

Le texte le plus ancien et de beaucoup le plus important sur saint Maurice est la Passio Martyrum Acaunensium. Il a été souvent transcrit au moyen âge. Par malheur, les recensions les plus en vogue contenaient de considérables interpolations. En 1662 seulement, le P. Chifflet publia, dans son Paulinus illustratus , un texte exempt de retouche. Il l’avait trouvé dans un manuscrit du couvent jurassien de Saint-Claude, et il le datait du VIIIe siècle. Depuis lors, on a longtemps parlé de deux Passions, l’une, non interpolée, œuvre de l’évêque lyonnais saint Eucher († 449) , et l’autre, retouchée par un anonyme agaunois. Les travaux érudits de M. le Dr Krusch sur la critique textuelle de notre document ont abouti à des conclusions notablement différentes. Le récit d’Eucher a été peu à peu modifié par plusieurs copistes. Il n’y a pas eu un seul interpolateur, mais plusieurs: les divers manuscrits fournissent des preuves évidentes de leurs retouches successives. Et ce sont là des détails que l’historien ne saurait négliger.

Voici en peu de mots le contenu de la Passion originale. Durant la dernière grande persécution, Maximien Hercule, collègue de Dioclétien, se trouvant à Octodure (Martigny), voulut obliger ses soldats à sévir contre les disciples du Christ. Près d’Agaune, la légion thébaine, forte de 6600 hommes, chrétiens eux-mêmes, refusa de marcher. Le tyran la fit décimer une première, puis une seconde fois. Enfin, ne pouvant vaincre leur résistance, il ordonna de passer tous les survivants au fil de l’épée. Les noms de trois chefs sont connus: Maurice, Exupère, Candide. Un quatrième soldat, le vétéran Victor, n’appartenait pas à la légion; comme il blâmait les bourreaux, ceux-ci l’exécutèrent à son tour. On disait aussi que les martyrs Ours et Victor, tués à Soleure, étaient des compagnons de saint Maurice. Dieu seul connaît le nom des autres. Théodore, évêque d’Octodure, transporta les reliques des nombreux martyrs à Agaune même, et bâtit en leur honneur une basilique. Des miracles y furent opérés, et les pèlerins accoururent de toutes parts.

Tel est le résumé de ce petit texte, sur lequel on discute depuis des siècles. Certains critiques nient la réalité même du martyre, et rejettent résolument «parmi les légendes les documents qui s’y rapportent. Des historiens non moins absolus en sens contraire ont accepté ces documents sans examen, et accordé à toutes leurs assertions une égale autorité. Il en est enfin qui ont étudié avec soin la valeur relative des sources, et, après s’en être rendu compte, ont tenté de replacer dans leur cadre historique le plus probable, les faits qui leur ont paru devoir être retenus ». Sans retracer ici l’histoire de la controverse , il est intéressant de jeter un rapide coup d’oeil sur les plus récentes publications.

Après une minutieuse critique des sources, M. Stolle conclut à la réalité du martyre, mais pour trois soldats seulement: Maurice, Exupère et Candide. Leurs nombreux compagnons auraient été ajoutés par la légende. Les savants — bon nombre d’entre eux, du moins — firent à la thèse de M. Stolle un excellent accueil. Mgr. Batiffol adopta ses conclusions , et M. Tobler déclara que jamais rien d’aussi sérieux n’avait paru sur ce sujet. M. Egli la trouva pourtant trop conservatrice . Pour lui, les fameux martyrs sont de vulgaires habitants de la Vallée Pennine, tués à Agaune en 56 par les légions de Galba, fêtés longtemps comme les malheureux defenseurs de l’indépendance nationale, devenus plus tard des saints, par une méprise des bonnes gens du IVe siècle. Cette hypothèse trop ingénieuse ne rencontra pas beaucoup de faveur auprès des personnes compétentes. On admira l’imagination de son auteur; mais on lui reprocha de laisser sans réponse la plupart des difficultés .

M. Schmid, en particulier, fit ressortir les côtés faibles du travail de M. Egli . Il en prit occasion pour publier sur le sujet en litige quelques bonnes pages, dans lesquelles il ne dissimulait pas ses tendances conservatrices.

Quant à la date, les auteurs que nous pouvons appeler ceux de l’extrême droite, tels que MM. les chanoines Ducis et Bernard de Montmélian , veulent, à la suite de l’évêque Eucher, rattacher le martyre des Thébains à la grande persécution de 302/303. Abandonnant cette voie, M. Schmid partage l’avis de Tillemont, suivi, entre autres, par Lütolf , puis par M. Paul Allard, et recule l’évènement jusqu’à l’automne 286/287 (sans exclure tout à fait l’année 296). Ainsi le martyre de saint Maurice serait un épisode de la guerre des Bagaudes.

M. Berg intervint encore, tâchant de distinguer la légende et l’histoire. Dans la seconde moitié du IVe siècle dit-il, une église témoigne de la croyance du peuple au martyre d’une légion. En réalité, les officiers supérieurs auraient été seuls mis à mort. Peut-être la légion fut-elle décimée; rien de plus. Bien que méritoire, ce travail, auquel on reprocha d’ailleurs de ne pas assez tenir compte des études précédemment parues, ne résolvait pas encore la question de manière à satisfaire tout le monde .

Sur ces entrefaites, M. Krusch donna l’édition critique de la Passio Acaunensium Martyrum . Grâce à lui, nous avons entre les mains un texte non seulement établi avec la plus scrupuleuse exactitude, mais accompagné d’une riche collection de variantes. Le travail est ainsi considérablement facilité pour tous ceux qui désormais auront à s’occuper de ce document. Dans une claire et substantielle préface, M. Krusch nous dit ce qu’il pense de la valeur historique de la Passion; mieux encore, il nous explique sa genèse. Jamais, dit-il, il n’y eut de martyr à Agaune. Mais, sous l’évêque Théodore, on découvrit un cimetière gallo-romain; on crut avoir affaire à des reliques; elles étaient nombreuses, on songea donc à une légion, et, comme la Thébaïde regorgeait alors de saints, on supposa que cette armée en était originaire. Nous parlions tout à l’heure de l’extrême droite; M. Krusch pourrait prendre place, à côté de M. Egli, sur les bancs de l’extrême gauche.

La façon dont s’expriment les auteurs qui, depuis, se sont occupés du martyre de la Légion Thébaine, montre assez que le débat n’est point clos. «Sur la réalité même du fait, remarque A. Molinier , on a beaucoup discuté ; les arguments négatifs semblent jusqu’ici prévaloir ». D’après Dom H. Leclercq, «les arguments apportés de part et d’autre pour et contre la valeur historique de ce récit laissent toujours place à une démonstration définitive, quelles qu’en doivent être les conclusions ». Le R. P. Delehaye classe la Passio Acaunensium Martyrum parmi les romans historiques , et M. Dufourcq appelle ce texte «une pure légende ».

Cette revue des diverses opinions nous montre, d’une part, que beaucoup s’intéressent à l’histoire de saint Maurice, et, d’autre part, qu’il reste, dans ce domaine, des ombres à dissiper. On voit même d’une façon manifeste, que la critique est sévère pour la Passion et que bon nombre d’érudits sont plus ou moins ouvertement contre l’authenticité du martyre. Nous prions instamment nos lecteurs de bien remarquer ce dernier fait. Autrement il leur serait impossible de comprendre quelle est la position de l’historien d’aujourd’hui touchant ce grave problème.

Nous allons essayer, à notre tour, de faire un peu de lumière sur les points principaux, en demeurant dans cette sereine indépendance qui seule peut donner aux investigations scientifiques leur valeur. Deux écueils sont à contourner. Il ne faut pas traiter les textes avec une outrecuidante désinvolture, comme si tous les hagiographes étaient des exaltés ou des niais; il faut aussi se garder de leur accorder une confiance excessive, comme si tous les écrivains d’autrefois étaient infaillibles ou omniscients. L’on doit surtout savoir ce que ces derniers voulaient faire, et ne point chercher dans leurs travaux ce qu’ils n’ont jamais pensé y mettre.

Avant tout, distinguons avec soin l’essence même du fait et les détails accessoires. Maurice et ses compagnons ont-ils vraiment versé leur sang pour le Christ? Ou bien ceux qui, depuis plus de quinze siècles, honorent leurs reliques et leur mémoire, vénèrent-ils, victimes d’une illusion, des ossements quelconques, peut-être le souvenir de héros imaginaires? Voilà le fait principal, celui qui mérite dès l’abord notre attention.

II. Le récit de saint Eucher.

Table des matières

1. Manuscrits, auteurs, date.

Le texte intitulé Passio Acaunensium Martyrum a été conservé dans des manuscrits exceptionnellement nombreux. Néanmoins deux ou trois seulement représentent la version primitive. Au premier rang figure le Parisinus 9550 (Supl. lat. 839). Il se compose de 93 feuillets écrits au VIIe siècle en lettres onciales. On y trouve d’abord les Formulae et les Instructiones de l’évêque Eucher, puis les lettres que Salvien et Hilaire écrivirent à ce personnage, puis, au verso du feuillet 81, notre Passio Acaunensium Martyrum, enfin l’épître d’Eucher à Salvius, dont les derniers mots ont été suppléés en écriture mérovingienne par une main du VIIIe siécle. Ce précieux manuscrit appartenait jadis à Saint-Claude . Il y avait anciennement au même monastère un parchemin datant du siècle suivant: outre la Vie de saint Nizier, les Dialogues de Sulpice-Sévère, le De Viris de Gennadius, il contenait le Martyre de Saint Maurice et de ses compagnons. On sait qu’il a été utilisé par Chifflet ; mai on ignore ce qu’il est aujourd’hui devenu.

Le Parisinus 17002 est un grand in-folio du Xe siècle. Il fut d’abord à l’abbaye de Moissac, appartint dès 1656 à Claude Joly, prit place ensuite parmi les livres de Notre-Dame de Paris, d’où il passa à la Bibliothèque Nationale . La Passion des martyrs d’Agaune se trouve tout entière aux ff. 272r et 272v. Une main du XIe ou du XIIe siècle a transcrit à la fin du volume une partie de cette même recension. D’après M. Dufourcq, le Parisinus 5293 doit être mis pour notre texte à peu près sur la même ligne que le 17002; il appartient au XIIIe siècle .

Dans le plus ancien de ces manuscrits, la Passion des Martyrs est suivie d’une épître à Salvius, où saint Eucher est présenté comme l’auteur du récit. Un autre parchemin, le Parisinus 5293, donne à la même lettre ce titre: «Incipit prologus beati Eucherii Ligdunensis episcopi in passione sanctorum martyrum thebaeorum ». Nous savons ainsi que la Passio Acaunensium Martyrum est l’œuvre de l’évêque de Lyon, saint Eucher.

Induits en erreur par la légende de sainte Consorce , certains érudits crurent devoir distinguer deux prélats lyonnais du nom d’Eucher; l’un aurait vécu au Ve siècle, l’autre, au suivant. Cette distinction est aujourd’hui abandonnée; on ne parle plus que du premier Eucher. On ne sait à quelle époque ce personnage succéda à Sénator sur le siège épiscopal de Lyon; il n’était pas encore évêque au moment où Cassien rédigeait le prologue de ses dernières conférences , qui semblent avoir été achevées vers 429. En 441, Eucher assiste comme évêque au concile d’Orange; en 449, il reçoit le Laterculus de Polémius Silvius; il meurt cette année même.

Or, dès le début du VIe siècle, nous constatons l’existence d’une Passion des martyrs d’Agaune. Deux textes de ce temps la mentionnent en des termes qui supposent une assez large diffusion. L’homélie d’Avit prononcée à Saint-Maurice même, le 22 septembre 515, renferme ce passage: «Praeconium felicis exercitus... ex consuetudinis debito series lectae passionis explicuit». La Vie des Pères du Jura , écrite dans la première moitié du VIe siècle, contient aussi la mention suivante: «Basilicam sanctorum in Agaunensium locum, sicut passionis ipsorum relatio digesta testatur, quae sex milia sexcentos viros non dicam ambire corpore in fabricis, sed nec ipso ut reor campo illic potuit consepire, fidei ardore succensus deliberavit expetere ». Il n’y a vraiment aucune raison de chercher la Passion que ces textes mentionnent, ailleurs que dans notre Passio Acaunensium Martyrum. Du reste les critiques paraissent aujourd’hui d’accord pour attribuer à l’évêque Eucher la composition de l’écrit.

Quant à déterminer l’année précise où le texte fut rédigé, nous devons y renoncer, faute de document. Tout ce que l’on peut dire, c’est que, saint Eucher étant mort en 449, la Passio Acaunensium Martyrum date de la première moitié et plus probablement, semble-t-il, du deuxième quart du Ve siècle.

2. Caractère général de l’écrit. Les sources où l’auteur a puisé.

Voici d’abord le texte entier de la lettre où saint Eucher explique dans quelles circonstances il a composé la Passion des Martyrs d’Agaune.

«Domino sancto et beatissimo in Christo Salvio episcopo Eucherius. Misi ad beatitudinem tuam scribtam nostrorum martyrum passionem. Verebar namque ne per incuriam tam gloriosi gesta martyrii ab hominum memoria tempus aboleret. Porro ab idoneis auctoribus rei ipsius veritatem quaesivi, ab his utique qui adfirmabant se ab episcopo Genavensi sancto Isaac hunc quem praetuli passionis ordinem cognovisse, qui, credo, rursum haec retro a beatissimo episcopo Theodoro viro temporis anterioris acceperit. Itaque cum alii ex diversis locis adque provinciis, in honorem officiumque sanctorum auri adque argenti diversarumque rerum munera offerrant, nos scribta haec nostra, si vobis suffragantibus dignantur, offerimus, exposcens pro his intercessionem omnium delictorum adque in posterum iuge praesidium patronorum semper meorum. Mementote vos quoque nostri in conspectu Domini, sanctorum semper officiis inhaerentes, domine sancte et merito beatissime frater».

Eucher a donc l’intention d’écrire, pour sauver de l’oubli les détails de la glorieuse passion. Une préoccupation analogue a souvent inspiré les auteurs de Gesta martyrum, par exemple celui de la Passio sancti Genesii:

«Quoniam succedentes sibi per incertum vitae tempus aetates tradere haec invicem memoriae mutuae quam mandare litteris maluerunt, vel nunc oportet eadem fidelibus scriptis in tempora secutura transmittere, ne ea quae adhuc viva recordatione rerum ut sunt gesta referuntur, evanescente per tempus vel tradentium vel accipientium fide, fabulosa credantur». Mais l’épître à Salvius, pour qui la lit attentivement et sans préjugé, offre quelque chose d’hésitant.

Affirmer qu’Eucher appuie son témoignage sur celui de Théodore, ce n’est pas absolument exact. L’évêque de Lyon tient son récit de ceux qui disaient, adfirmabant, l’avoir appris d’Isaac. Quant à ce dernier, l’auteur pense, credo, qu’il avait été renseigné par Théodore. Il y a là des nuances qu’on ne peut négliger. D’ailleurs, ce qu’Eucher a en vue, ce n’est pas tant le fait du martyre que ses circonstances, passionis ordinem . Que des chrétiens eussent été martyrisés à Agaune, personne n’en doutait de son temps; la basilique érigée en leur honneur, les guérisons dont elle était le théâtre , tout cela contribuait à en perpétuer le souvenir; c’est par Eucher lui-même que nous le savons. Il n’était donc pas en peine pour la substance du fait, mais seulement pour les détails.

Nous pouvons en conclure que, du temps d’Eucher, tous étaient d’accord sur le gros de l’histoire, non sur les points accessoires. Vraisemblablement, des chrétiens plus ou moins bien informés, racontaient de diverses manières la tragédie d’Agaune: si tous l’avaient fait de la même façon, on ne risquait guère d’en perdre la mémoire. Eucher choisit la version qui lui paraît préférable, celle dont les partisans s’appuient sur des témoignages dignes de foi, celui d’Isaac, et, semble-t-il, celui de Théodore. Les mots «quem prætuli ordinem» signifient, d’après M. Krusch , «le récit de la Passion qui figure ci-dessus» ; Eucher ayant écrit d’abord la Passion, puis l’épître, praetuli serait une simple allusion à cette priorité. L’interprétation est légitime, bien qu’on puisse traduire aussi praetuli par j’ai préféré. Dans ce dernier cas, l’auteur dirait expressément qu’il a choisi entre plusieurs versions courantes .

On a parlé quelquefois d’un écrit de Théodore, que saint Eucher aurait utilisé. C’est le sentiment de Briguet , de Rivaz, et de leurs nombreux imitateurs. Il paraît justifié par une tradition conservée dans de vieux livres liturgiques valaisans, par exemple dans un Bréviaire cité par les Bollandistes: «[Theodorus] passionem sanctorum Thebaeorum martyrum Agaunensium Mauricii et sociorum eius episcopo Genavensi transmisit communicandum omnibus episcopis Galliae, quam Eucherius episcopus Lugdunensis pro fragrantia sui styli omnibus communem fecit ». M. Wotke a donné quelque vraisemblance à cette tradition par des arguments d’ordre philologique: «Silentio non omiserim mihi Eucherium veterem quendam librum retractasse verisimile esse, quem fortasse ab episcopo Gennavensi accepit; nam in hoc opusculo quaedam a sermone eucheriano aliena, vel, ut potius dicam, ab episcopo Lugdunensi rarius usurpata mihi detexisse videor ».

La tradition liturgique est vraisemblablement née d’une interprétation inexacte de l’épitre à Salvius: on aura amplifié et précisé un peu les mots d’Eucher relatifs à Isaac et à Théodore. Quant aux observations de M. Wotke, elles ne doivent pas non plus nous arrêter. Saint Eucher indique ses sources: elles se résument en une tradition verbale, ab his qui adfirmabant; il compose son opuscule, scriptam passionem, précisément parce qu’il veut prévenir l’oubli. L’homme qui parle ainsi n’a aucune source écrite à sa disposition.

Eucher a pu visiter le tombeau des martyrs, et se renseigner sur place. L’a-t-il fait? Certains auteurs l’assurent, à la suite de Rivaz . Pour notre part nous avons peine à l’admettre. Si l’évêque de Lyon avait été sur le théâtre même des faits qu’il raconte, s’il avait pu parler aux desservants de la basilique, et aux habitants d’Agaune, pourquoi ne l’aurait-il pas dit à Salvius? On ne conçoit guère qu’il ait omis de mentionner une source si importante: un tel témoignage avait assurément plus de valeur que les dires de ceux qui affirmaient avoir été instruits par Isaac.

On pourra nous objecter que saint Eucher donne des lieux une description trop minutieusement exacte pour n’être pas d’un témoin oculaire: «Sed mihi priusquam reliqua commemorem, situs loci eius relationi inserendus videtur. Acaunus sexaginta ferme milibus a Genavensi urbe adest, quattuordecim vero milibus distat a capite Limanni lacus, quem influit Rhodanus. Locus ipse iam inter alpina iuga in valle situs est, ad quem pergentibus difficili transitu asperum adque artum iter panditur, infestus namque Rhodanus saxosi montis radicibus vix pervium viantibus aggerem reliquit. Evictis, transmissisque angustiarum faucibus, subito nec exiguus inter montium rupes campus aperitur. In hoc legio sancta consederat ». N’exagérons rien. Cette description est juste; mais il n’était point impossible d’en recueillir les éléments sans venir sur place. Les anciens possédaient des itinéraires fort précis et complets, rédigés en vue des opérations militaires; et lorsque les généraux de Rome se mettaient en route, ils savaient déjà souvent d’une manière étonnamment précise la configuration du sol, les fleuves, les montagnes, les passages, les distances, en un mot les moindres détails des pays où ils se rendaient. Dans son De Re militari, dédié à Valentinien II (375 — 392), l’écrivain Végèce donne aux officiers supérieurs les prescriptions suivantes:

«Omni cura, omnique diligentia providere dux debet ne proficiscens patiatur incursum, vel facile ac sine damno repellat inlatum. Primum itineraria omnium regionum in quibus bellum geritur plenissime debet habere perscripta, ita ut locorum intervalla, non solum passuum numero sed etiam viarum qualitate perdiscat, compendia, diverticula, montes, flumina, ad fidem descripta consideret. Ad hoc a prudentioribus et honoratis ac locorum gnaris separatim debet universa perquirere, et veritatem colligere de pluribus ». Si Vegèce exige de la part des généraux de telles connaissances, elles étaient donc possibles. Observons d’ailleurs que le passage si fréquenté d’Octodure au lac Léman était particulièrement connu.

Nous arrivons à cette conclusion: Eucher n’a pas utilisé de source écrite; il n’a pas consulté la tradition locale; il s’est contenté de récits oraux, postérieurs d’au moins un siècle à l’évènement qu’il rapporte.

Or d’après la classification donnée par le président des Bollandistes, le R. P. Delehaye, les documents hagiographiques se répartissent en six groupes: 1° les procès-verbaux officiels, 2° les récits de témoins oculaires, 3° les actes dont la source principale est un texte écrit, 4° les romans historiques, 5° les romans d’imagination, 6° les faux. Nous venons de voir que la Passio Acaunensium Martyrum ne rentre dans aucune des trois premières catégories; rien ne permet de la mettre dans la cinquième ou la sixième. Reste donc la quatrième.

Au demeurant, cette classe est de beaucoup la plus nombreuse. Dans les pièces qui lui appartiennent, «et qui sont souvent un tissu de réminiscences littéraires, de traditions populaires et de situations fictives, l’élément historique est presque toujours réduit à une quantité infinitésimale. Le nom du saint, l’existence de son sanctuaire, la date de sa fête, sont d’ordinaire ce que l’on peut retirer avec certitude d’un genre de composition où la fantaisie s’est donné libre carrière».

Pour avoir une idée du manque d’originalité de notre texte, et, tout ensemble, de la ressemblance qui existe entre lui et les Gesta Martyrum, il suffit de faire quelques rapprochements.



Ces rapprochements ne prouvent aucune parenté littéraire entre ces divers textes: mais ils montrent que le récit d’Eucher est un de ces Gesta Martyrum comme on en produisit tant dans le haut moyen âge. Il n’a ni plus ni moins de valeur que la plupart d’entre eux.

Si maintenant nous enlevons de ce récit les lieux communs, et, de plus, les développements oratoires, comme le sont sans aucun doute les longs discours mis sur les lèvres des martyrs, il reste, en somme, les points suivants:

1° Une légion composée de 6600 Thébains est appelée d’Orient en Valais par Maximien, et reçoit l’ordre de prendre part à la grande persécution.

2° La légion, étant chrétienne, refuse de marcher contre des chrétiens. Elle est décimée à deux reprises, puis exterminée.

3° Victor, un vétéran, désapprouve les bourreaux, et reçoit à son tour la couronne du martyre.

4° Les corps saints sont révélés longtemps après leur mort à Théodore, évêque d’Octodure; une église est élevée en leur honneur; des miracles s’y opèrent.

5° Quatre noms seulement sont connus: Maurice , Exupère, Candide et Victor. Les deux martyrs vénérés à Soleure, Ours et Victor, firent, dit-on, partie de la même légion.

Le premier point offre une vraie difficulté. La seule grande persécution à laquelle on puisse penser, est celle qui commence en 303. Or «depuis 293 les pays d’Agaune et d’Octodure relèvent du César Constance Chlore, comme toute la Gaule et la Bretagne. Maximien n’y joue plus aucun rôle. Constance, en 303, n’exécute pas l’édit de persécution; il se contente de démolir quelques églises. Au début du IVe siècle, en outre, une légion ne compte plus 6600 hommes ». Ces considérations ont fait abandonner à beaucoup d’historiens, même très conservateurs, l’opinion d’Eucher. Ils se sont alors pour la plupart rabattus sur une date plus ancienne , les environs de l’an 286, adoptant la version mise en cours par un interpolateur agaunois. Mais, sans discuter maintenant cette dernière, contentons nous d’observer que si l’évêque de Lyon a pu se tromper sur des points aussi importants, nul n’a le droit d’exiger que nous le croyions sans réserve pour tous les autres.

Contre la vraisemblance du massacre de 6600 hommes, on a fait valoir l’argument négatif. Aucun auteur avant Eucher ne le mentionne, et l’on conçoit difficilement qu’un tel carnage ait échappé à des historiens comme Eusèbe ou Lactance. Nous admettons volontiers — du reste sans insister; car c’est l’avis qui prévaut aujourd’hui — qu’Eucher exagère en parlant de légion proprement dite, et de légion composée de 6600 hommes. On peut songer simplement à un nombre indéterminé, mais considérable, de soldats martyrs, commandés par les trois chefs dont les noms sont conservés. Ainsi réduit, l’évènement a fort bien pu se passer sans qu’aucun historien du temps l’ait mentionné. Pour montrer que l’argument négatif doit être employé prudemment, nous citerons les paroles si sages de M. Allard, au sujet de Pompéi et d’Herculanum: «La destruction d’Herculanum et de Pompéi, au Ier siècle, est un fait plus considérable que le massacre d’un corps de troupes à la fin du IIIe. Et cependant, si nous n’avions sous les yeux que les livres d’auteurs contemporains, qui pourtant vivaient en Italie, et fréquentaient les rivages alors si peuplés du Golfe de Naples, nous ignorerions jusqu’au nom des localités enfouies en 79 sous la cendre du Vésuve. Pline écrit deux lettres pour raconter la mort de son oncle, victime de l’éruption volcanique; il ne dit rien des deux villes qui périrent en même temps que le célèbre naturaliste. Suétone, dans sa Vie de Pline l’Ancien, rappelle en termes aussi généraux «le désastre de la Campanie». Tacite nomme Pompéi, mais à propos du tremblement de terre de 64. Pour l’année 79, il parle, sans détails, de «villes englouties ou renversées sur le fertile rivage de la Campanie» ; on ne voit même pas clairement si cette phrase fait allusion à la catastrophe de 79 ou à celle de 64. Il faut franchir un siècle et descendre jusqu’à Dion Cassius, pour lire le nom des cités détruites... Si les villes ensevelies n’avaient pas été découvertes, les relations de leur fin tragique auraient certainement été mises en doute par les modernes ».

L’alinéa relatif au vétéran Victor a été considéré par M. Stolle comme une interpolation; mais sans motif suffisant. Du reste, on trouve le passage en question dans tous les meilleurs manuscrits, et notamment dans le Parisinus 9550 qui est du VIIe siècle.

Dans la suite de ce travail, nous parlerons encore de la revelatio des martyrs et de la plus ancienne basilique érigée en leur honneur. Nous nous acheminerons ainsi peu à peu vers les conclusions. Pour le moment, il nous suffit d’avoir marqué le caractère général de la Passio Acaunensium Martyrum, ses aspects rassurants et ses côtés faibles.

III. L’historicité du Martyre.

Table des matières

Laissant de côté les divers détails de moindre importance, attachons nous au seul fait central, l’historicité même du martyre; nous n’aurons pas de peine à l’établir. Les hypothèses hasardées par MM. Krusch et Egli nous paraissent vraiment trop exorbitantes pour que nous nous y arrêtions. Pourquoi supposer que l’évêque Théodore a pris un cimetière gallo-romain pour un champ de martyrs? Pourquoi prétendre que les Valaisans du IVe siècle ont confondu leurs ancêtres mis à mort par les légions de Galba, avec des confesseurs de la foi postérieurs de plusieurs centaines d’années? Rien, absolument rien n’y autorise. A quelque minutieuse critique, à quelque sévère examen que l’on soumette le récit de saint Eucher, il en restera toujours les éléments suivants: l’existence d’une basilique élevée par Théodore vers 360/370 en l’honneur de martyrs morts depuis moins de cent ans . Or cela ne se passait point au sein d’un pays sauvage. Les fouilles attestent de plus en plus que le vieil Acaunum était assez important. Les riches débris de ses édifices, utilisés dans des constructions postérieures, réapparaissent aujourd’hui. De tels bâtiments n’étaient point déserts et les habitants pouvaient fort bien se transmettre leur opinion au sujet d’une foule d’hommes dont le massacre avait sans doute laissé dans le peuple un vivant souvenir. Nous admettrons donc, sans crainte de nous tromper, la réalité du martyre des Saints Maurice, Exupère, Candide, Victor, et de leurs nombreux compagnons anonymes, survenu à Agaune, le 22 septembre d’une année inconnue, mais voisine de 280/300.

1. Saint Maurice d’Apamée.

Certains auteurs ne voient dans notre Maurice qu’un doublet du saint homonyme vénéré à Apamée en Syrie. Les martyrs valaisans auraient été taillés par l’hagiographe sur le patron des saints Syriens. Voici comment M. Dufourcq propose la thèse: «Il y avait à la fin du IVe et au début du Ve siècle un martyr grec fort célèbre qui s’appelait Maurice. Théodoret l’atteste. «Nous vénérons les martyrs, dit-il, non comme des dieux mais comme les témoins de Dieu. C’est ainsi que nous honorons Pierre, Paul, Thomas, Serge, Marcel, Léontius, Pantélémon, Antonin, Maurice.» Le Synaxaire de Constantinople, résumant un texte grec dont nous n’avons plus qu’une traduction latine, nous apporte quelques renseignements sur ce saint fameux: c’était un soldat qui avait été martyrisé à Apamée, avec soixante-dix de ses camarades sur l’ordre de l’empereur Maximien. La légende grecque n’aurait-elle pas inspiré la légende d’Agaune? Sans doute, nous ne pouvons la dater avec exactitude. Mais selon toutes les vraisemblances elle est antérieure à Théodoret; elle rappelle par certains détails Sergius Bacchus et Blaise et d’autres textes rédigés à la fin du IVe siècle: il y a beaucoup à parier qu’elle date de ce temps. Au début du Ve siècle, voici précisément que s’établit dans le midi de la Gaule un ascète qui a longtemps vécu en Orient... Cassien a proposé aux moines d’Occident l’exemple des Pères du désert: est-il vraisemblable qu’il n’ait rien dit à ses disciples des martyrs dont le culte florissait là-bas? A défaut d’autre personne, Cassien a pu faire connaître dans la vallée du Rhône l’histoire de saint Maurice d’Apamée. L’identité du nom du martyr d’Agaune et du martyr d’Apamée n’a-t-elle pas déterminé a patrie (l’Orient), l’époque (Maximien), et le cadre mil taire de la légende qui tendait à se former?»

De prime abord, en effet, un rapprochement s’impose. Maurice d’Agaune est un chef militaire; il est mis à mort sous Maximien, avec un grand nombre de soldats. Or, dans les ménologes grecs, Maurice d’Apamée figure comme chef militaire, mis à mort sous Maximien, avec 70 compagnons. De plus, du Ve au VIIe siècle, le culte de plusieurs saints passa d’Orient en Occident, et y devint très populaire . Sans parler de Cassien, bon nombre d’Orientaux se trouvaient en Gaule , qui purent facilement y faire connaître les légendes de leur pays. Pour les Romains d’alors, la majesté de l’Empire s’était retirée en Orient , et les rapports politiques qui unissaient Rome et Bysance influèrent sur les traditions martyrologiques occidentales . Maurice d’Apamée peut donc avoir été connu d’assez bonne heure dans nos régions.

Cependant, il y faut regarder de plus près. Supposé qu’il y eût des relations de dépendance entre la légende des martyrs agaunois et celle des martyrs syriens, il serait téméraire de donner à celle-ci la priorité chronologique. La plus ancienne attestation connue de saint Maurice d’Apamée se trouve dans Théodoret , c’est-à-dire dans un contemporain d’Eucher. Encore ne comprend-elle qu’un mot, sans contexte, sans épithète. Il s’agit d’un Maurice dont nous ignorons tout.

La légende syrienne — que rien ne nous oblige à rapporter au IVe siècle — est conservée sous deux formes d’inégale longueur. La plus développée est un remaniement dû à Siméon Métaphraste . L’autre, plus courte, a été publiée par le R. P. Delehaye d’après des manuscrits dont l’archétype ne paraît pas antérieur au XIIe siècle . Nous n’avons donc aucun texte primitif. Il devient par suite difficile de se prononcer.

D’ailleurs le rapprochement lui-même est risqué. Sans doute, nous sommes en présence de deux soldats homonymes, martyrisés sous le même empereur, l’un et l’autre en nombreuse compagnie. Mais gardons-nous d’exagérer l’importance de ces points de contact. Ils n’ont rien de très singulier. De même, les discours des deux Maurice devant le persécuteur offrent des analogies; mais ils ne renferment guère que des lieux communs, des développements oratoires qui n’impliquent entre les deux morceaux aucune parenté.

Puis, les différences ne laissent pas d’être nombreuses. Les martyrs d’Apamée comparaissent en un jour de fête, devant une grande foule; — à Agaune, la scène se passe simplement en présence des soldats. Les martyrs d’Apamée sont arrêtés à la demande des idolâtres, parce qu’ils professent le christianisme; — ceux d’Agaune sont condamnés pour n’avoir pas voulu poursuivre leurs coréligionnaires. Les martyrs d’Apamée, après trois jours de prison, doivent endurer des supplices longs et variés; — le massacre des Agaunois est simple et rapide. Enfin la légende syrienne contient tel détail auquel l’hagiographe occidental n’aurait pas renoncé s’il l’avait connue, et s’il avait voulu l’imiter, par exemple l’entrée en scène du petit Photin, fils de Maurice, arrivé là, semble-t-il, tout juste pour attendrir le lecteur, et qui, du reste s’acquitte à merveille de sa tâche. Ajoutons que, sauf celui de Maurice, les noms des soldats sont différents de part et d’autre. Les dates même ne concordent point. La fête des martyrs d’Agaune est unanimement célébrée le 22 septembre; celle des saints d’Apamée est rapportée à plusieurs jours, 21 ou 22 février, 18 juillet, 27 décembre.

Dans ces conditions, il n’est vraiment pas légitime de prétendre que le récit d’Eucher a été inspiré par la légende syrienne.

2. Revelata traduntur.

«Beatissimorum Acaunensium martyrum corpora post multos passionis annos sancto Theodoro eiusdem loci episcopo revelata traduntur». Après avoir lu ces lignes de Saint Eucher, des gens sérieux ont hoché la tête. Une légende longtemps inconnue, post multos passionis annos, suggérée ensuite par une révélation dont on n’est même pas très sûr, revelata traduntur, c’est un peu inquiétant. Mais tel n’est pas le sens du récit.

D’abord, gardons-nous de le considérer comme un unicum. Il est au contraire un lieu commun en hagiographie; et nous ne saurions en saisir le sens ni la portée, sans le comparer avec d’autres textes similaires. En soi, revelare veut dire faire connaître une chose auparavant inconnue. Cela peut avoir lieu par des moyens naturels ou par l’intervention d’un être supérieur. Comme le revelata traduntur de saint Eucher se présente sans contexte explicatif, on ne peut savoir au juste de quelle sorte de révélation il veut parler. Du reste, quel que soit le sens, la conclusion sera la même touchant le point qui seul nous intéresse ici: l’historicité du martyre.

Supposons que l’auteur ait eu en vue une révélation surnaturelle. Pour les vieux hagiographes, en effet, dans un grand nombre de cas, la dévotion à l’égard des saints avait été sinon créée, du moins encouragée par une intervention directe de Dieu. Alors cette révélation pouvait avoir deux objets. Elle portait, soit sur l’identité, sur les faits et gestes du martyr dont on possédait les reliques, soit sur les reliques mêmes dont on ignorait la place, tout en étant bien renseigné sur la vie du saint. En d’autres termes, la révélation aidait, soit à trouver l’histoire d’un personnage anonyme ou mal connu dont on possédait déjà les ossements, soit à découvrir les reliques ignorées d’un saint célèbre. Dans un cas, avant la révélation, on était au clair sur les reliques du martyr; dans l’autre, sur son existence .

Voici quelques exemples du premier cas.

Un évêque de Saintes, Eutrope, était mort depuis si longtemps, qu’on avait oublié sa qualité de martyr; on vénérait pourtant son tombeau. L’un de ses successeurs, Palladius (573/585), bâtit en son honneur une grande église, et y transporta ses reliques. A cette occasion, le clergé s’aperçut que le crâne du défunt portait une fracture. C’était une trace du martyre. Eutrope se chargea lui-même de l’apprendre à deux abbés, par une vision .

Dans le diocèse de Tours se trouvait un petit monticule, couvert de ronces et d’herbes sauvages, à tel point que l’accès en était impossible. Deux vierges consacrées à Dieu y avaient, disait-on, leur tombeau. De temps en temps une mystérieuse flamme y apparaissait. Même un jour, certain audacieux, s’étant avancé de ce côté, entrevit une torche immense qui flambait. La curiosité des indigènes était excitée au plus haut point. Une nuit, les saintes filles apparurent enfin à l’un d’eux, se plaignirent de voir leur tombe dans un si triste abandon, et le supplièrent de la mettre au moins à l’abri des pluies. Mais l’homme, à peine éveillé, courut à ses affaires, oubliant la commission. La nuit suivante, même visite; les deux saintes avaient cette fois une mine courroucée, et menaçaient de mort leur interlocuteur s’il ne prenait soin de leur tombeau. La prudence conseillait d’obéir. Le brave homme se leva donc, défricha le terrain, mit les sépultures à découvert, et y construisit une chapelle. Quand elle fut achevée, il s’en vint trouver l’évêque et le pria d’aller la bénir. Le pontife, accablé par l’âge, s’excusa.

«Mon pauvre enfant, l’hiver sévit; les pluies sont abondantes, et les chemins, mauvais. A mon âge, il ne m’est plus possible d’aller jusque là-bas». L’autre revint chez lui, le cœur bien gros. Mais attendons la fin. Le vieux pontife eut, la nuit suivante, un songe peu banal. Les deux saintes lui apparurent, tout en larmes, et le supplièrent d’aller consacrer leur basilique. Le vieil évêque prit donc son courage à deux mains, et partit. Les vierges compatissantes eurent d’ailleurs pitié de son grand âge. Dès qu’il se fut mis en route, la pluie cessa, le vent se tut. On fit une belle fête, et le digne pontife en revint tout heureux. Il put même faire connaître les noms des deux saintes, Maura et Britta; elles le lui avaient dit lors de leur visite .

Il y avait ailleurs, dans le même diocèse, un autre tombeau, pareillement en de mauvaises conditions. Les épines, les broussailles le couvraient. On disait bien qu’un saint évêque y était enseveli; mais on ignorait son nom. Or il advint qu’un homme perdit son fils; et, comme le pauvre père n’avait rien pour fermer le sarcophage du défunt, il s’en alla tout bonnement quérir la dalle qui recouvrait la tombe de l’évêque inconnu. Elle était lourde; il fallut trois couples de bœufs pour l’ébranler. Le peu scrupuleux père la mit au tombeau de son fils; mais elle lui porta malheur. Dès qu’il fut rentré, toutes les infirmités fondirent sur lui. Il devint à la fois sourd, aveugle, muet, et, par-dessus le marché, très faible. Au bout d’une année, un évêque lui apparut en songe. «Que t’ai-je fait, dit-il, pour que tu te sois permis de dégarnir ma tombe? Rends-moi ma dalle et tu guériras: je suis l’évêque Bénigne». L’autre se le tint pour dit. La pierre tombale fut remise en place, et l’infirme guérit aussitôt. On dit même que la dalle était devenue légère comme par enchantement: tandis qu’il avait fallu, l’année précédente, trois couples de bœufs pour la mettre en branle, deux de ces animaux suffirent pour la ramener .

Voilà des personnages dont une révélation fit connaître, en tout on en partie, l’identité. Leur tombeau était déjà signalé auparavant. Nous n’avons pas d’ailleurs à nous y arrêter. Les martyrs d’Agaune sont en effet dans une situation toute différente: ils rentrent dans l’autre classe, beaucoup plus nombreuse, la revelatio corporum.

D’après les traditions locales, le lieu où reposaient les saints avait été souvent découvert, après de longues années d’oubli, grâce à un secours venu du ciel.

Les habitants de Birten (près Dusseldorf) savaient qu’un martyr appelé Mallosus était enseveli dans leur ville; mais ils ignoraient la place précise. Jadis, on avait consacré à son souvenir un sanctuaire. Plus tard, l’évêque Ebérigisile en fit bâtir un plus grand, pour y transférer, disait-il, les restes du saint quand il plairait à Dieu de les révéler. Par bonheur, juste à la même époque, un diacre de Metz eut un songe instructif. Il courut donc dire au pontife qu’il savait l’endroit exact. On se rendit au lieu désigné, on fouilla avec enthousiasme. Dès qu’on parvint à sept pieds de profondeur, on trouva des ossements. Un parfum exquis s’exhalait de ces restes, et le doute n’était ainsi plus possible. On transporta solennellement les reliques dans le grandiose édifice .

A Thiers (Puy-de-Dôme) un pauvre laboureur avait perdu ses bœufs. Rentré chez lui après de vaines recherches, il s’endormit. Un homme lui apparut: «Prends, lui-dit-il, le chemin de la forêt, et marche devant toi; tu trouveras tes bœufs près d’une dalle de marbre. Attelle les, mets sur le char la grosse pierre, et porte-la sur le tombeau qu’on voit tout près, au bord de la route. C’est là que mes restes reposent: je suis le martyr Genesius». Le brave homme obéit, trouva tout à point, et exécuta les ordres reçus. Bientôt des miracles furent opérés sur la tombe nouvellement découverte, et l’évêque de Clermont y érigea une basilique .

Pour honorer la dépouille mortelle de l’évêque Valérius, à Saint-Lizier (Ariège), on avait bâti un oratoire; mais l’on oublia peu à peu l’emplacement exact des reliques. On disait seulement qu’elles devaient être devant l’autel. Lorsque Théodore, un de ses successeurs, agrandit le sanctuaire, on fit des fouilles pour chercher saint Valérius. Au lieu d’un corps, on en trouva deux. L’ingénieux pontife ne resta pas longtemps dans l’embarras. Il ordonna des prières, afin que le saint voulût bien déclarer lequel des deux sarcophages était le sien. Il remplit ensuite deux fioles de vin et en posa une sur chacun des tombeaux. Il était entendu que celle où le liquide augmenterait de volume durant la nuit se trouvait sur les reliques du vrai saint. Cela fait, il ferma la porte et s’en fut dormir. A la troisième heure, il revint avec le clergé et le peuple. Or l’une des deux fioles était vide, tandis que l’autre avait débordé. Le sarcophage où se trouvait cette dernière était donc le bon. On l’ouvrit. Un suave parfum, criterium infaillible de la sainteté, enivra les assistants. Des feuilles de laurier jonchaient le fond du tombeau; on les emporta pour les employer comme médicament. On prit aussi quelques parcelles d’étoffe, puis on referma le tout .

Saint Bénigne de Dijon reposait dans un très grand sarcophage. En voyant ce tombeau peu commun, beaucoup avaient des doutes. L’évêque Grégoire lui-même était persuadé que le monument renfermait, au lieu d’un saint, quelque géant barbare. D’autres, plus pieux, y venaient prier. En reconnaissance des grâces obtenues, l’un d’eux y avait allumé un beau cierge. Certain gamin vit la torche et voulut l’emporter. Il s’avançait déjà pour exécuter son projet, quand un énorme serpent le repoussa. Deux ou trois fois le jeune audacieux revint à la charge: le reptile veillait toujours. Quand on conta cette histoire au peu crédule évêque, il en rit, et devint même de moins en moins favorable au culte du fameux tombeau. Mais le martyr apparut une nuit à Grégoire pour le convaincre de l’authenticité de sa sépulture .

Les exemples qui précèdent sont empruntés à Grégoire de Tours. Gardons-nous néanmoins de penser que cet auteur ait la spécialité de telles légendes. On en retrouve, quoique avec moins de détails pittoresques, dans beaucoup d’autres textes hagiographiques, dans les Passions de saint Clément , de saint Cyriaque , de saint Sigismond , de saint Sébastien , etc. etc. L’une des plus antiques révélations, et qui sans doute servit de modèle à bon nombre d’autres, est celle de saint Etienne, due à la plume de Lucien. Ecrite en grec, elle fut traduite en latin par le prêtre espagnol Avit, ami d’Orose, et obtint dans tout l’Occident un grand succès . En voici le résumé :

Il faisait nuit. Le prêtre Lucien dormait profondément dans le baptistère d’une église voisine de Jérusalem, confiée à sa garde. Tout à coup lui apparut un vieillard merveilleusement beau, revêtu d’une longue robe blanche brodée d’or. C’était Gamaliel, le maître de saint Paul. Il dit à Lucien où se trouvait le tombeau du protomartyr, et lui enjoignit d’aller aussitôt en informer l’évêque de Jérusalem. Lucien, un peu sceptique, hésita, puis remit l’affaire à plus tard. Gamaliel se montra plusieurs fois encore, pour insister, et donner de nouvelles instructions. Lucien finit par obéir. L’évêque, plein de joie, commença les fouilles; mais bientôt un homme pieux vint dire qu’il était inutile de continuer: on ne cherchait pas au bon endroit. Ayant donc changé de place, on ne tarda pas à découvrir le tombeau désiré. Tout était bien conforme à la vision. Dès qu’on ouvrit le cercueil, la terre trembla, et une douce odeur se répandit tout autour. Les miracles vinrent confirmer l’authenticité des reliques, et l’on fit, au chant des hymnes, une solennelle translation.

Parmi les nombreux et pittoresques récits que nous venons de mentionner, beaucoup, sans aucun doute, ne sont que des contes populaires, n’ayant presque pas de fondement dans la réalité. L’étude de l’hagiographie primitive nous conduit même à cette conclusion: souvent les personnages auxquels la renommée attribuait de telles visions ne s’en étaient pas doutés.

On peut le prouver par deux exemples concrets. D’abord, l’invention des célèbres martyrs de Milan, Gervais et Protais . Nous avons la bonne fortune de posséder à leur sujet plusieurs témoignages, qui, rapprochés les uns des autres, nous révèlent les procédés chers aux anciens.

Voici ce que dit Grégoire de Tours : «Quae beato Ambrosio revelata [corpora sanctorum] atque ab eodem reperta in basilicam quam ipse proprio aedificavit studio, ostensis miraculis sunt sepulta». Voilà bien un passage analogue à ceux dont nous avons parlé jusqu’à présent. Les reliques sont trouvées par saint Ambroise, après une révélation: revelata atque reperta.

Un peu avant Grégoire de Tours le Pseudo-Ambrosius, écrivain du Ve ou du VIe siècle , raconte tout au long la découverte des corps saints, parlant dans le même sens .

Quelques années plus tôt, voici saint Augustin. Certes c’est un témoin rapproché, presque un témoin oculaire; car il assiste aux fêtes organisées par saint Ambroise en l’honneur des deux martyrs retrouvés . Augustin, vers 420 , parle de vision, et de vision survenue pendant la nuit: «Corpora martyrum Protasii et Gervasii quae cum laterent et penitus nescirentur, episcopo Ambrosio per somnium revelata, reperta sunt, ubi caecus ille depulsis veteribus tenebris diem vidit ».

Il faut noter qu’une vingtaine d’années auparavant , le grand évêque disait la même chose, mais en termes plus vagues: «Tunc memorato antistiti tuo [Domine] per visum aperuisti quo loco laterent martyrum corpora Protasi et Gervasi quae per tot annos incorrupta in thesauro secreti tui reconderas ».

Assurément, cette vision n’a pas été créée par Augustin; la pensée du saint évêque reflète la croyance de son temps. Mais écoutons saint Ambroise lui-même, racontant à sa sœur, aussitôt après l’évènement, comment les choses se sont passées. Sa lettre est en quelque sorte le procès-verbal officiel de toute l’affaire, la base sur laquelle ont travaillé les écrivains postérieurs. Il n’y a aucune idée d’une vision, mais seulement un grand désir de trouver les reliques, une sorte de pressentiment, des fouilles exécutées avec énergie et habileté ; voilà tout. Ambroise dit sans doute que Dieu l’a aidé — comme tout homme de bien attribue à une délicatesse de la Providence les heureux évènements qui le réjouissent. Mais de revelatio, de visum, de somnium, point du tout:

«Quia nihil sanctitatem tuam soleo eorum praeterire quae hic te geruntur absente, scias etiam sanctos martyres a nobis repertos. Nam cum ego basilicam dedicassem, multi tanquam uno ore interpellare coeperunt: sicut romanam basilicam dedices. Respondi: faciam si martyrum reliquias invenero. Statimque subiit veluti cuiusdam ardor praesagii. Quid multa? Dominus gratiam dedit: formidantibus etiam clericis iussi eruderari terram eo loci qui est ante cancellos sanctorum Felicis atque Naboris. Inveni signa convenientia... Sic sancti martyres eminere coeperunt ...».

Un fait parallèle nous est conservé à propos des saints Vital et Agricola. Le diacre Paulin, parlant de leur invention, dans sa vie de saint Ambroise, mentionne expressément une revelatio: «In eadem etiam civitate basilicam constituit [Ambrosius], in qua deposuit reliquias martyrum Vitalis et Agricolae, quorum corpora in Bononiensi civitate levaverat. Posita enim erant corpora martyrum inter corpora Judaeorum, nec erat cognitum populo christiano, nisi se sancti martyres sacerdoti ipsius ecclesiae revelassent ». Quant à saint Ambroise, il ne connaît aucune manifestation surnaturelle; il parle simplement de recherches: «Sepulti autem erant in Judaeorum solo, inter ipsorum sepulcra... Illic igitur martyris exuvias requirebamus, tanquam inter spinas rosam legentes ».

Ces deux exemples sont remarquables. Il semblerait normal que les divers auteurs, parlant, après Ambroise, de la découverte des reliques des saints Gervais et Protais, Vital et Agricola, se fussent bornés aux détails fournis par lui-même. Néanmoins ils amplifièrent le récit, et imaginèrent des visions.

C’est que, dès cette époque, à la base du culte d’un martyr ou d’un confesseur, on mettait presque toujours un miracle, par lequel la sainteté du personnage était manifestée, ou, comme on disait, révélée. Tant que la révélation n’avait pas eu lieu, on n’avait pas beaucoup d’enthousiasme. Car la révélation était en quelque manière la canonisation du saint, le signe dont Dieu se servait pensait-on, pour inviter les fidèles à honorer ses serviteurs, et à profiter de leur intercession .

On ne concevait pas, au Ve, au VIe siècle, un saint populaire qui n’eût point été révélé ; par suite, même dans le cas où une révélation n’était attestée par aucun témoignage ancien, il arrivait un jour où quelqu’un l’imaginait et la racontait. Si tel saint est tant vénéré, devait-on dire, il est impossible qu’il n’ait pas manifesté sa sainteté de quelque façon.

Des faits prodigieux se sont passés aux tombeaux des martyrs. Ils durent même se produire d’autant plus fréquemment que les dispositions des gens d’alors les favorisaient davantage. Il est néanmoins prudent de se prononcer avec une grande réserve sur le caractère de ces prodiges, auxquels l’imagination populaire eut sûrement une large part. Même quand les faits sont réels, ils ont pu être exagérés, ou plus ou moins mal interprétés. Si cette sérieuse prudence est de rigueur quand il s’agit du miracle en général, combien plus devient-elle nécessaire touchant les révélations des reliques dont nous venons de parler. Les cas des saints Gervais et Protais, Vital et Agricola, nous invitent certes à la méfiance.

Du reste, la question n’est pas de savoir quelle était la réalité objective des révélations; l’important pour nous est de déterminer quel rapport existe entre la révélation des reliques et l’historicité du martyre. Si le culte du saint, ou, qui plus est, si la croyance à sa sainteté, ne repose que sur une de ces visions plus ou moins hypothétiques, la porte restera toujours ouverte au doute.

Il n’en est pas ainsi. Bien au contraire. La révélation des reliques du saint est une conséquence de la foi en sa sainteté. Voici en général comment la chose se passa. Il y eut un moment ou le culte de tel martyr, de tel confesseur, prit un essor nouveau, soit qu’il fût d’abord oublié, soit qu’il jouît déjà d’une certaine popularité. Un prodige attribué à son intervention, une église bâtie en son honneur, la simple découverte de son tombeau, que sais-je? mille circonstances purent y contribuer. Puis, quand une basilique se dressa resplendissante sur cette tombe, quand la psalmodie — si chère aux anciens — retentit sous ses voûtes, quand les bonnes gens du voisinage se rendirent en foule auprès de ses reliques dont on était heureux d’approcher les linges emportés ensuite comme le plus précieux des trésors, alors, instinctivement, on remercia le Seigneur d’avoir permis à ses fidèles de conserver ou de retrouver une si riche source de grâces. Presque toujours on fit un pas de plus, et l’on s’imagina bientôt que Dieu avait expressément révélé la place sainte où reposait le martyr. On broda plus tard encore sur ce thème et le récit détaillé de la vision vint satisfaire la curiosité. Mais, le plus souvent, ce n’est pas ce récit qui a donné naissance au culte, c’est au contraire, la ferveur déjà vive qui a créé la légende.

Relisons maintenant le texte d’Eucher. Si nous interprétons le revelata traduntur dans le sens d’une révélation surnaturelle, la pensée de l’évêque lyonnais ou la tradition qu’il représente, sera celle-ci: «Les corps des martyrs d’Agaune ont été révélés — puisque, en principe, tous les saints authentiques sont révélés — ; or on dit que cela se passa sous Théodore». Cette exégèse est Justifiée par les nombreux textes similaires cités plus haut. Bien plus l’examen de ceux-ci autorise encore les réflexions suivantes.

La révélation dont parle Eucher, n’ayant porté que sur l’endroit où reposaient les reliques, n’a rien à faire avec le récit de la Passion. L’existence des saints d’Agaune et leur qualité de martyrs en sont absolument indépendantes. Puisque la révélation est attribuée à Théodore, celui-ci a dû jouer un rôle particulier dans la propagation du culte de saint Maurice et de ses compagnons. D’ordinaire, les anciens textes hagiographiques mentionnent, avec la revelatio corporum, la translation des reliques ou la construction d’une église en leur honneur. Ces divers faits sont donnés comme contemporains, et leur date coïncide avec une renaissance quelconque du culte local. D’autre part, dans le récit de ces translations de corps saints ou de constructions de basiliques, le rôle principal appartient presque toujours à l’évêque auquel est censée faite la révélation. Aussi pouvons-nous conclure encore, en comparant le texte d’Eucher aux documents analogues, que Théodore a effectivement élevé le premier sanctuaire en l’honneur des martyrs d’Agaune.

Jusqu’ici nous avons supposé que le revelata traduntur doit s’entendre d’une révélation surnaturelle. Nous nous sommes arrêté avec une complaisance presque excessive à l’examen de l’hypothèse, parce qu’elle a une certaine importance dans la question de l’historicité du martyre de saint Maurice. Et nous pouvons conclure de notre étude que la révélation rapportée par Eucher n’infirme nullement cette historicité.

Néanmoins, rien n’empêche de présenter une autre conjecture, assurément beaucoup plus simple, et qui nous paraît préférable. Dans l’hagiographie médiévale, revelatio signifie très souvent la cérémonie par laquelle on exhume des corps saints, pour les reconnaître, ou pour les offrir à la vénération des fidèles. C’est ainsi que Du Cange donne explicitement la définition suivante: «Revelatio, exemptio sancti corporis ex tumulo, et eiusdem elatio». En somme, rien dans le texte d’Eucher ne nous oblige à penser à une révélation surnaturelle.

De même que les Agaunois du IVe siècle se transmettaient le souvenir d’un groupe de martyrs, de même ils pouvaient se montrer l’endroit exact où reposaient leurs corps, sans doute tous ensemble, un peu en dehors de la ville, selon l’usage romain, et, puisque la vallée était étroite, assez près du Rhône. Il peut se faire que les grandes eaux aient découvert en tout on en partie leurs ossements. On a constaté, en effet, par des sondages, que le lit du Rhône se trouvait jadis à une distance notable de son cours actuel.

Il y a un rapprochement à faire entre le texte qui nous occupe et l’interpolation relative à saint Innocent, dont nous parlerons tout à l’heure, et qui fut faite à Agaune même, vers 500. Le parallélisme est frappant, et nous sommes autorisé à expliquer le plus obscur des deux passages par le plus clair.


On remarquera que le mot revelare signifie ici non une manifestation surnaturelle, mais la simple mise au jour des reliques par les eaux du Rhône. Rien n’empêche de supposer que la revelatio faite à Théodore fut de même genre.

Il est temps de terminer cette trop longue dissertation sur le revelata traduntur de saint Eucher. Nous Pensons avoir le droit d’affirmer que l’on ne peut tirer de ce passage aucun argument contre l’historicité du martyre de saint Maurice.

PASSIO ACAUNENSIUM MARTYRUM

1. Sanctorum passionem martyrum qui Acaunum glorioso sanguine inlustrant, pro honore gestorum stilo explicamus, ea utique fide, qua ad nos martyrii ordo pervenit; nam per succedentium relationem rei gestae memoriam nondum intercepit oblivio. Et si pro martyribus singulis loca singula, quae eos possident, vel singulae urbes insignes habentur, nec inmerito, quia pro Deo summo pretiosas sancti animas refundunt, quanta excolendus est reverentia sacer ille Acaunensium locus, in quo tot pro Christo martyrum milia ferro caesa referuntur? Nunc jam ipsam beatissimae passionis causam loquamur.

2. Sub Maximiano, qui Romanae rei publicae cum Diocletiano collega imperium tenuit, per diversas fere provincias laniati aut interfecti martyrum populi. Idem namque Maximianus, sicut avaritia, libidine, crudelitate ceterisque vitiis obsessus furebat, ita etiam exsecrandis gentilium ritibus deditus et erga Deum coeli profanus, impietatem suam ad extinguendum christianitatis nomen armaverat. Si qui tunc Dei veri cultum profiteri audebant, sparsis usquequaque militum turmis, vel ad supplicia vel ad necem rapiebantur, ac velut vagatione barbaris gentilis data prorsus in religionem arma conmoverat.

3. Erat eodem tempore in exercitu legio militum, qui Thebaei appellabantur. Legio autem vocabatur, quae tunc sex milia ac sexcentos viros in armis habebat. Hi in auxilium Maximiano ab Orientis partibus acciti venerant viri in rebus bellicis strenui et virtute nobiles, sed nobiliores fide; erga imperatorem fortitudine, erga Christum devotione certabant. Evangelici praecepti etiam sub armis non immemores reddebant quae Dei erant Deo et quae Caesaris Caesari restituebant.

4. Itaque cum et hi, sicut ceteri militum, ad pertrahendam christianorum multitudinem destinarentur, soli crudelitatis ministerium detrectare ausi sunt adque hujusmodi praeceptis se obtemperaturos negant. Maximianus non longe aberat, nam se circa Octodorum itinere fessus tenebat. Ubi cum ei per nuntios delatum esset, legionem hanc adversum mandata regia rebellem in Acaunensibus angustiis substitisse, in furorem instinctu indignationis exarsit.

5. Sed mihi, priusquam reliqua conmemorem, situs loci ejus relationi inserendus videtur. Acaunus sexaginta ferme milibus a Genavensi urbe abest, quattuordecim vero milibus distat a capite Limanni lacus, quem influit Rhodanus. Locus ipse jam inter Alpina iuga in valle situs est, ad quem pergentibus difficili transitu asperum adque artum iter panditur; infestus namque Rhodanus saxosi montis radicibus vix pervium viantibus aggerem reliquit. Evictis transmissisque angustiarum faucibus, subito nec exiguus inter montium rupes campus aperitur. In hoc legio sancta consederat.

6. Igitur, sicut supra diximus, cognito Maximianus Thebaeorum responso praecipiti ira fervidus ob neglecta imperia decimum quemque ex eadem legione gladio feriri jubet, quo facilius ceteri regiis praeceptis territi, metu cederent; redintegratisque mandatis, edicit, ut reliqui in persecutionem Christianorum cogantur. Ubi vero ad Thebaeos denuntiatio iterata pervenit, cognitumque ab eis est, injungi sibi rursum exsecutiones profanas, vociferatio passim ac tumultus in castris exoritur adfirmantium, nunquam se ulli in haec tam sacrilega ministeria cessuros, idolorum se profana semper detestatos, Christianis se inbutos sacris et divinae religionis cultu institutos, unum se aeternitatis Deum colere, extrema experiri satius esse, quam adversum christianam fidem venire.

7. His deinde conpertis, Maximianus omni belua cruentior rursus ad ingenii sui saevitiam redit adque imperat, ut iterum decimus eorum morti detur, ceteri nihilominus ad haec quae spernerent compellerentur. Quibus iussis denuo in castra perlatis, segregatus adque percussus est, qui decimus sorte obvenerat; reliqua vero se militum multitudo mutuo sermone instigabat, ut in tam praeclaro opere persisteret.

8. Incitamentum tamen maximum fidei in illo tempore penes sanctum Mauricium fuit primicerium tunc, sicut traditur, legionis ejus, qui cum Exuperio, ut in exercitu appellant, campidoctore et Candido senatore militum accendebat exhortando singulos et monendo. Fidelium conmilitonum et jam martyrum exempla ingerens, pro sacramento Christi, pro divinis legibus, si ita necessitas ferret, omnibus et moriendum suadebat sequendosque admonebat socios illos et conturbenales suos, qui iam in caelum praecesserant. Flagrabat enim iam tunc in beatissimis viris martyrii gloriosus ardor.

9. His itaque primoribus suis adque auctoribus animati, Maximiano insania adhuc aestuanti mandata mittunt sicut pia, ita et fortia, quae feruntur fuisse in hunc modum: «Milites sumus, imperator, tui, sed tamen servi, quod libere confitemur, Dei. Tibi militiam debemus, illi innocentiam; a te stipendium laboris accepimus, ab illo vitae exordium sumpsimus. Sequi imperatorem in hoc nequaquam possumus, ut auctorem negemus Deum, utique auctorem nostrum, Deum auctorem, velis nolis, tuum. Si non in tam funesta compellimur, ut hunc offendamus, tibi, ut fecimus hactenus, adhuc parebimus; si aliter, illi parebimus potius, quam tibi. Offerimus nostras in quemlibet hostem manus, quas sanguine innocentium cruentare nefas ducimus. Dexterae istae pugnare adversum impios adque inimicos sciunt, laniare pios et cives nesciunt. Meminimus, nos pro civibus potius, quam adversus cives arma sumpsisse. Pugnavimus semper pro iustitia, pro pietate, pro innocentium salute. Haec fuerunt hactenus nobis pretia periculorum. Pugnavimus pro fide; quam quo pacto conservabimus tibi, si hanc Deo nostro non exhibemus? Iuravimus primum in sacramenta divina, iuravimus deinde in sacramenta regia; nihil nobis de secundis credas necesse est, si prima perrumpimus. Christianos ad poenam per nos requiri iubes. Iam tibi ex hoc alii requirendi non sunt, habes hic nos confitentes: «Deum patrem auctorem omnium et filium ejus Iesum Christum Deum credimus.» Vidimus laborum periculorumque nostrorum socios, nobis quoque sanguine aspersis, trucidari ferro, et tamen sanctissimorum conmilitonum mortes et fratrum funera non flevimus, non doluimus, sed potius laudavimus et gaudio prosecuti sumus, quia digni habiti essent pati pro domino Deo eorum. Et nunc non nos vel haec ultimae vitae necessitas in rebellionem coegit, non nos adversum te, imperator, armavit ipsa saltim, quae fortissima est in periculis, desperatio. Tenemus, ecce! arma et non resistimus, quia mori quam occidere satis malumus, et innocentes interire, quam noxii vivere praeoptamus. Si quid in nos ultra statueris, si quid adhuc iusseris, si quid admoveris, ignes, tormenta, ferrum subire parati sumus. Christianos nos fatemur, persequi Christianos non possumus».

10. Cum haec talia Maximianus audisset obstinatosque in fide Christi cerneret animos virorum, desperans, gloriosam eorum constantiam posse revocari, una sententia interfici omnes decrevit et rem confici, circumfusis militum agminibus iubet. Qui cum missi ad beatissimam legionem venissent, stringunt in sanctos impium ferrum, mori non recusantes vitae amore. Caedebantur itaque passim gladiis, non reclamantes saltim aut repugnantes, sed, depositis armis, cervices persecutoribus praebentes et iugulum percussoribus vel intectum corpus offerentes. Non vel ipsa suorum multitudine, non armorum munitione elati sunt, ut ferro conarentur adserere iustitiae causam; sed hoc solum reminiscentes, se illum confiteri, qui nec reclamando ad occisionem ductus est et tanquam agnus non aperuit os suum, ipsi quoque tamquam grex dominicus ovium laniari se tanquam ab inruentibus lupis passi sunt.

11. Operta est terra illic, procumbentibus in mortem corporibus piorum; fluxerunt pretiosi sanguinis rivi. Quae umquam rabies absque bello tantam humanorum corporum stragem dedit? Quae feritas ex sententia sua tot simul perire vel reos iussit? Ne iusti punirentur, multitudo non obtinuit, cum inultum esse soleat, quod multitudo delinquit. Hac igitur crudelitate inmanissimi tyranni confectus est ille sanctorum populus, qui contempsit rem praesentium ob spem futurorum. Sic interfecta est illa plane angelica legio, quae, ut credimus, cum illis angelorum legionibus iam conlaudat semper in coelis dominum Deum Sabaoth.

12. Victor autem martyr nec legionis eiusdem fuit neque miles, sed emeritae iam militiae veteranus. Hic cum iter agens subito incidisset in hos, qui passim epulabantur laeti martyrum spoliis, adque ab his ad convescendum invitatus, prolatam ab exultantibus per ordinem causam cognovisset, detestatus convivas detestatusque convivium refugiebat. Requirentibusque, ne et ipse forsitan christianus esset, christianum se et semper futurum esse respondit, ac statim ab inruentibus interfectus est ceterisque martyribus in eodem loco sicut morte, ita etiam honore coniunctus est.

13. Haec nobis tantum de numero illo martyrum comperta sunt nomina, id est beatissimorum Maurici, Exuperi, Candidi adque Victoris; cetera vero nobis quidem incognita, sed in libro vitae scribta sunt.

14. Ex hac eadem legione fuisse dicuntur etiam illi martyres Ursus et Victor, quos Salodorum passos fama confirmat. Salodorum vero castrum est supra Arulam flumen neque longe a Rheno positum.

15. Operae pretium est etiam illud indicare, qui deinde Maximianum trucem tyrannum exitus consecutus sit. Cum, dispositis insidiis, genero suo Constantino, tunc regnum tenenti, mortem moliretur, depraehenso dolo ejus, apud Massiliam captus nec multo post strangulatus teterrimoque hoc supplicio adfectus, impiam vitam digna morte finivit.

16. At vero beatissimorum Acaunensium martyrum corpora post multos passionis annos sancto Theodoro ejusdem loci episcopo revelata traduntur. In quorum honorem cum extrueretur basilica, quae vastae nunc adiuncta rupi, uno tantum latere adclinis iacet, quid miraculi tunc apparuerit, nequaquam tacendum putavi.

17. Accidit, ut inter reliquos artifices, qui invitati convenisse ad illud opus videbantur, quidam adesset faber, quem adhuc gentilem esse constaret. Hic cum dominico die, quo ceteri ad expectanda diei illius festa discesserant, in fabrica solus substitisset, in illo secreto se subito clara luce manifestantibus sanctis, hic idem faber rapitur adque ad poenam vel supplicia distenditur, et visibiliter turbam martyrum cernens, verberatus etiam et increpatus, quod vel die dominico ecclesiae solus deesset vel illud fabricae opus sanctum suscipere gentilis auderet. Quod adeo misericorditer a sanctis factum constitit, ut faber ille consternatus et territus, salutare sibi nomen poposcerit statimque christianus effectus sit.

18. Neque illud in sanctorum miraculis praetermittam, quod perinde clarum adque omnibus notum est. Materfemilias Quinti egregii adque honorati viri, cum ita paralysi fuisset obstricta, ut ei etiam pedum usus negaretur, a viro suo, ut Acaunum per multum itineris spatium deferretur, poposcit. Quo cum pervenisset, sanctorum martyrum basilicae famulantium manibus inlata, pedibus ad diversorium rediit, ac sanitati de praemortuis restituta membris, nunc miraculum suum ipsa circumfert.

19. Haec duo tantum mira passioni sanctorum inferenda credidi. Ceterum satis multa sunt, quae vel in purgatione daemonum vel in reliquis curationibus cotidie illic per sanctos suos Domini virtus operatur.

Explicit Passio quae observatur die X Kl. Octobris.

IV. Les interpolations.

Table des matières

1. Le texte des interpolations.

Il suffit de jeter un regard sur les nombreux manuscrits de la Passio Acaunensium Martyrum, dont M. Krusch a dressé la liste, pour constater que durant tout le moyen âge ce texte a été bien des fois recopié. Les scribes ne se sont point fait scrupule de le modifier à mesure qu’ils en donnaient de nouvelles transcriptions.

Un premier interpolateur, B, remplaça d’abord, dans le chapitre 18, le présent circumfert par un passé circumtulit, laissant entendre de la sorte que la miraculée dont parle saint Eucher, encore vivante lors de la rédaction primitive, était morte au moment où travaillait B lui-même. Puis, à la fin de la Passio, il ajouta les lignes suivantes: «Neque enim hoc omittendum est quod per longum temporis tractum beati Innocenti martyris membra Rhodanus revelavit. Jugi enim eluviae vicinum in se caespitem vergens, religiosa quadam soli pernicie ad sepulturam martyris famulatrix unda pervenit. Prolatas namque reliquias liniter lambens, non ideo a sinu terrae protulit ut in gurgitis sui procella demergeret, sed ob gloriosam devocione intra ambitum basilicae ceteris martyribus sepulturae praeciperet sociari. Cuius translationem a sanctae recordationis Domitiano Genavensi et Grato Agustanae urbis vel Protasio tunc temporis huius loci episcopis caelebratam recolentes, cotidiana devotione et laudibus frequentamus».

Un deuxième interpolateur, C, reproduit cette recension altérée, mais à un moment où l’ancienne basilique avait subi une importante modification, Aussi, au lieu de «quae vastae nunc adiuncta rupi uno tantum latere adclinis iacet», au chapitre 16, il écrivit: «quae vastae tunc adiuncta rupi uno tantum latere adclinis iacebat, sed nunc, iubente praeclaro meritis Ambrosio huius loci abbate, denuo aedificata, biclinis esse dinoscitur».

Un troisième, D, transcrit encore le texte qui vient de subir deux remaniements, intervertit l’ordre des parties, mettant l’addition de B «neque enim hoc omittendum... » après «biclinis esse dinoscitur». Il modifie aussi la fin de la façon suivante: «Vel in restauratione claudorum aut sanitate febrium, ceterisque infirmitatibus cotidie hic per servos suos virtus Domini operatur, quae multa narranda sunt, si per singula scribantur. Tamen fidelium cordibus absque lectione cognita esse noscuntur quae quanta et qualia miracula hic per sanctos suos ad honorem et gloriam nominis sui Dominus operari non desinit. Pro idipsum die noctuque psalmorum hymni decantatio non desistit, quae, iubente sancto et praeclaro Christi martyre beato Sigimundo rege, est institutum, hac usque hodie, deo protegente, est conservatum. Propterea hic laudes Dei servi canentes ore persolvunt, cui est honor et gloria, imperium et potestas per omnia saecula saeculorum. Amen».

Enfin nous avons une quatrième classe de manuscrits, dont le type, œuvre d’un anonyme, X, utilise les interpolations précédentes, et donne un récit notablement différent de la Passion primitive. Les copies en sont nombreuses, et présentent d’assez fortes divergences. Toutes s’accordent néanmoins à rattacher le martyre de saint Maurice, non à la grande persécution, mais à la guerre des Bagaudes. Dans cette classe, M. Krusch a distingué plusieurs sections. Le seul manuscrit de la Première (Parisinus, 5301, saecl. X/XI) se termine après le récit du martyre de saint Victor, auquel il ajoute:

«qui primus ad revelationem Theodori Vallensis episcopi et quo quisque loci ipsius accepit ecclesia ubi mirabilibus innumeris et diversis suam sanctam potentiam manifestat Christus dominus Deus noster. Ex hac voce [legendum legione?] traduntur trecenti decem et octo martyres Colonia palmam martyrii percepisse, quibus beatum martyrem Gereonem praefuisse confirmat antiquitas. Quos in unum mille [legendum illic?] felici cespite terra Germaniae tetigit, quorum cruorem indita [lege inclita] passio et gloriosa suscepit in secula seculorum. Amen». Les manuscrits de la seconde section de la même classe ajoutent les chapitres 13 — 19, d’après la recension B. Quant à ceux des autres sections, ils représentent diverses combinaisons des mêmes éléments, et nous ne pensons pas utile d’en donner une étude détaillée, vu le peu d’importance qu’ils nous paraissent avoir pour l’étude du point qui nous intéresse ici.

Contentons-nous de transcrire, d’après le ms. 256 de Einsiedeln (IXe — Xe siècle) f. 367, le passage relatif aux Bagaudes.

INCIPIT PASSIO SANCTI MAURICII ET SOCIORUM EIUS

qui passi sunt Acauno X Kl. octobris,

1. Diocletianus quondam romanae reipublicae princeps, cum ad imperium totius orbis fuisset electus, omnesque provincias turbari quorundam praesumptione perspiceret, ad consortium imperii vel laboris, olim sibi conmilitonem Herculium Maximianum caesarem fecit, eumque contra Amandum et Aelianum qui in Bagaudarum nomen, praesumptione servili arma conmoverant, ad Gallias destinavit. Cui ad supplementum exercitus legionem Thebeorum ex orientalibus militibus dedit. Quae legio sex milia sexcentos et sexaginta viros validos animis et instructos armis antiquorum romanorum habebat exemplo. Hi igitur milites christianae religionis ritum orientali traditione susceperant, fidemque sacram virtute et armis omnibus praeponebant. Maximianus caesar, usu quidem militiae bellis aptus, sed idolorum specialis cultor, ferus animo, et qui severitatem imperatoriam nimia crudelitate pollueret, in Galliam properans, ad Alpium Penninarum aditum venit.

2. Transmeantibus iter Alpium per arduam et horridam viam subita [= subito] aequalis loci campestris occurit grata planicies; quo in loco oppidum factum est quod Octodori nomen accepit. Circa quod aut irrigua fluminibus prata, aut agrorum fertilis cultura porrigitur. Precipue deinde Rhodani fluminis cursus offertur, qui mole sua leniter fluens, regionis ipsius gratiam propria amoenitate commendat. Transcensis igitur Alpibus, Maximianus caesar Octodorum venit, ibique sacrificaturus idolis suis, evenire exercitum iussit, atroci proposita iussione ut per aras demonibus consecratas iurarent aequalibus sibi animis contra Bagaudarum turbas esse pugnandos. Quod ubi primum pervenit ad notitiam thebaidae legionis, praeteriens Octodurum oppidum, ad locum cui Acauno nomen est, celeriter properavit, ut XII milium spacio ab Octodoro separata, necessitatem committendi sacrilegii praeteriret.

3. Acaunum accolae interpretacione gallici sermonis saxum dicunt. Quo in loco ita vastis rupibus Rhodani fluminis cursus artatur, ut, conmeandi facultate subtracta, constratis pontibus, viam fieri itineris necessitas imperaret. Undique tamen, imminentibus saxis, parvus quidem sed amoenus irriguis fontibus campus includitur, ubi fessi milites legionis thebeae post laborem tanti itineris residerunt. ..

2. La date des interpolations.

Pour déterminer l’époque où ces diverses interpolations ont été faites, nous devons d’abord retenir que les divers types, B, C, D, X, forment une série successive: B utilise le texte de saint Eucher, C copie B, D reproduit C, X vient après tous les autres.

Or X est représenté par des manuscrits nombreux, dont plusieurs datent du Xe siècle; celui d’Einsiedeln que nous venons de transcrire peut même être antérieur à l’an 900. Voilà un premier point de repère. On peut reculer de quelques années, en admettant, avec M. Krusch , que la recension X a été connue et utilisée par Walafrid Strabon († 849).

De Rivaz souligne un passage de ce texte où il est question de fontaines: «Undique tamen imminentibus saxis parvus quidem sed amœnus irriguis fontibus campus includitur». Il ajoute: «L’auteur de cette légende parle de ces belles fontaines qui arrosaient la plaine où les Thébéens furent martyrisés; or ces sources disparurent entièrement en 562, cette campagne ayant été totalement couverte par la chute d’une haute montagne, nommée le mont Taurus ». C’est tirer une conséquence bien hypothétique de la catastrophe du Tauredunum. Il faut voir dans notre passage un simple développement du texte d’Eucher: «nec exiguus inter montium rupes campus aperitur», rédigé par quelqu’un qui connaissait l’excellente source que l’on voit dans la cour du monastère. La fraîcheur de cette fontaine, sa limpidité, frappent encore aujourd’hui le visiteur. Elle sort du rocher «imminentibus saxis» ; et le canal artificiel où elle passe remonte probablement à l’époque romaine, ce qui prouve que déjà les anciens l’avaient remarquée. En fin de compte, le texte en question ne saurait être invoqué pour dater X du VIe siècle. Il est plus sage d’y voir une production littéraire du IXe. Sans trop accentuer l’argument philologique, il faut avouer que le style fleuri de la composition cadre bien avec le goût de cette époque

C’est nécessairement plus tôt que nous rencontrerons D, dont le plus ancien représentant est un manuscrit du Xe siècle, le Vindobonensis 357. M. Krusch qui fait vivre. B au VIIIe siècle, est obligé de caser D après cette date. La périphrase que ce dernier emploie, «pro idipsum die noctuque psalmorum hymni decantatio non desistit», au lieu du simple «psallentium adsiduum» de l’époque mérovingienne, répondrait assez au style en honneur durant la renaissance inaugurée par Charlemagne.

L’on peut, semble-t-il, écarter ces deux raisons. Nous verrons tout à l’heure que B est antérieur au VIIIe siècle; et, d’autre part, la phrase en question, surtout prise dans son contexte, n’a guère d’importance. Au VIe siècle, on désignait volontiers le chant ininterrompu, par le terme «psallentium adsiduum», cher à Grégoire de Tours . Mais gardons-nous de penser que ce fût un terme officiel, employé à l’exclusion de tout autre. Grégoire lui-même dit aussi «psalmisonum quotidianum », et, très peu d’années auparavant, Avit parle du «psalmisonum solemne ». Puisqu’il n’y avait pas de terme officiel pour désigner cette institution, rien n’empêchait d’employer une périphrase, surtout quand le contexte s’y prêtait d’une manière toute naturelle. Ajoutons que le solécisme dro idipsum se comprendrait fort bien dans le désarroi grammatical du VIe ou du VIIe siècle. Mais c’est un détail.

Le Vindobonensis 357, doyen d’âge parmi les manuscrits de la classe D, mérite notre attention. Au lieu de 6600 soldats qu’Eucher met dans une légion, il en compte 6665. Cela nous fait penser au martyrologe hiéronymien, dont les deux plus anciennes copies, celles d’Echternach et celle de Berne, en mentionnent 6666. M. Krusch pense que D a mis 6665 au lieu de 6600 parce qu’il connaissait le martyrologe. C’est possible. Mais nous pouvons dire avec tout autant de raison que celui-ci a utilisé un manuscrit de la Passio Martyrum Acaunensium appartenant à la classe D. Si l’on admet cette hypothèse , D aurait écrit avant 600: le martyrologe hiéronymien remonte, en effet, d’après M. Krusch, aux années 627/628, et d’après Mgr. Duchesne, aux années 592/600.

De plus, le Vindobonensis 357 reproduit un Passionnaire Grégorien dont l’archétype, au dire de M. Dufourcq , fut composé à Rome, dans la seconde moitié du VIe siècle. Parmi les parties de ce recueil, il est vrai, le passage relatif à saint Maurice fait disparate, puisque tous les autres saints appartiennent à Rome ou aux environs. Mais le Passionnaire lui-même a été retouché : c’est la seconde édition d’un Liber Martyrum antérieur. La Passio sancti Mauricii et Sociorum, bien qu’elle ne figurât pas dans la recension primitive, a pu être ajoutée lors de la publication postérieure. Nous avons ainsi un second motif de supposer D antérieur à l’an 600 .

C remonte évidemment plus haut. Le seul manuscrit qui nous conserve sa rédaction est le Sangallensis 563, du IXe/Xe siècle. Mais, à en juger par les fautes évidentes qu’elle renferme, cette copie doit dériver de l’original par un grand nombre d’intermédiaires. Cela nous invite à en reculer la composition. C se distingue de ses devanciers, nous l’avons vu, en ce qu’il modifie le texte relatif à la basilique: «nunc iubente praeclaro meritis Ambrosio, huius loci abbate, denuo aedificata, biclinis esse dinoscitur ». Le nunc peut se rapporter à dinoscitur, mais aussi à iubente. Il ne paraît pas qu’un écrivain très postérieur à Ambroise ait pu parler de la sorte. Dès que la basilique eût reçu sa nouvelle forme, il devint naturel de ne plus mettre, en transcrivant la Passio Acaunensium, «vastae nunc adiuncta rupi uno tantum latere adclinis iacet». Cette leçon ne répondait plus à la réalité. Un copiste quelconque, travaillant loin d’Agaune, pouvait la laisser; un moine de l’abbaye, témoin du nouvel état de choses, était obligé à une modification du texte. Il reste ainsi fort probable que la retouche C est à peu près contemporaine de la restauration qu’elle mentionne.

Mais quel est cet Ambroise? Nous connaissons plusieurs abbés de ce nom à Agaune. M. Stolle pense au deuxième, qui vécut en 580/600. La chronique de Marius soumigne l’invasion des Lombards, en 574, nous venons e le voir. Elle mentionne aussi, en 580, de terribles inondations en Valais: «Eo anno, mense octubre, ita in Valinsi territurio Rodanus exundavit, ut copias messium denegaret ». Ce double désastre dut, pense notre érudit, occasionner à la basilique de graves dommages, qui auraient exigé des réparations. Cela est possible; mais nous ne savons rien de l’étendue de ces dégâts, ni des travaux qu’ils nécessitèrent ensuite.

Il y a un autre abbé Ambroise, le premier du nom (516 — 522), auquel nous pouvons songer aussi. M. Stolle croit qu’il ne s’agit pas de lui. La basilique ayant été restaurée par Sigismond en 515, on ne peut admettre, dit-il, qu’une nouvelle construction soit devenue nécessaire vers 520. Ce raisonnement pèche par la base. Il est inexact que la basilique ait été agrandie ou rebâtie en 515. Nous en avons la preuve dans l’homélie même de saint Avit, dont nous avons plusieurs fois parlé.

«Dicta in basilica sanctorum Acaunensium, in innovatione monasterii». Le discours n’a pas pour titre «dicta in dedicatione basilicae...» comme tous les autres du même orateur prononcés un jour de dédicace, mais simplement «dicta in basilica». Ce que l’on inaugure, ce n’est pas l’église, c’est le monastère, «in innovatione monasterii ipsius». Il y avait donc encore, en 515, l’ancienne basilique décrite par Eucher, «quae uno tantum latere adclinis iacet». Il devient ainsi très vraisemblable que, grâce aux largesses de Sigismond, on ait entrepris très peu après 515 la construction d’un édifice plus somptueux. Celui-ci aurait été bâti sous Ambroise Ier, et peut-être y a-t-il dans l’épitaphe de cet abbé une allusion lointaine à des travaux de ce genre. On y souligne, en tous cas, la beauté du sanctuaire qu’honore la sépulture du pieux moine.

Et licet hoc templum fulgenti luce coruscet,

Hic quoque sublimat corpore templa suo.

Le premier Ambroise a donc plus de chance que le deuxième d’avoir fait le restauration mentionnée par l’interpolateur. Et la conclusion de tout cela, c’est que C travaillait avant 580/600, probablement même aux environs de 520/530.

Reste B. Dans l’ordre chronologique, il est le premier de tous. Il vient après la rédaction primitive, sans aucun doute, puisqu’il la transcrit, et même après la mort des évêques Domitien, Grat, Protais, qu’il appelle «tunc temporis episcopi». Il écrit pourtant avant C, comme nous l’avons vu ci-dessus. Nous devons donc laisser flotter sa date autour de 500/520. Cet interpolateur est probablement un des premiers religieux de l’abbaye.

Il reste à résoudre quelques difficultés. M. Stolle observe que ni les Actes du concile d’Agaune, ni Fortunat, ni Marius, ni Grégoire, ni la chronique de Frédégaire, ni Walafrid Strabon ne connaissent Innocent. Cela l’invite à retarder la composition du texte relatif à ce martyr. Il insiste sur Strabon, abbé de Reichenau; ce personnage, dit-il, avait sûrement dans la bibliothèque de son monastère une légende des martyrs d’Agaune; or, dans son hymne consacrée à ces saints, il ne dit mot d’Innocent... Donc l’invention de cet Innocent n’est pas antérieure au IXe siècle. Comme Adon mentionne le fait , en employant exactement les mêmes termes que B, M. Stolle va jusqu’à supposer que celui-ci utilise celui-là, ce qui, par parenthèse, est inadmissible.

L’argument négatif invoqué dans le cas présent ne porte pas. Indépendamment des raisons que nous avons fait valoir tout à l’heure, et qui nous obligent au moins à penser que B ne peut être postérieur au VIIe siècle, le silence d’auteurs comme Marius, Grégoire, Fortunat, etc., n’a aucune valeur pour la question qui nous occupe; car le martyrologe hiéronymien, sous sa forme la plus ancienne, nomme Innocent à côté de Maurice, Exupère, Candide et Victor. M. Stolle a beau faire des recensions du martyrologe «die denkbar schlechtesten Quellen », il n’en est pas moins vrai que ces sources, écrites vers 600, sont contemporaines des auteurs qu’il cite; elles attestent ainsi que du temps de Marius, de Grégoire, de Fortunat, on connaissait au moins quelque part l’invention de saint Innocent.

Le même critique traduit le passage en litige de la manière suivante: «Wir feiern wiederum (recolentes) das Fest der Translation des hl. Innocentius, welches besuchten Domitian, seligen Gedenkens (838), Gratus (790 — 811), und Protasius, welcher zu jener Zeit, als nâmlich die Rhone Innocenz ans Land spülte, Bischof jenes Ortes (nâmlich von Sedunum um 643) war». Cette version est peu naturelle. L’anonyme fait visiblement des trois évêques des contemporains. Or nous avons prouvé que Domitien fut évêque de Genève entre 475 et 500. Quant à Gratus, le célèbre patron de la ville d’Aoste, il fut envoyé, encore prêtre, au concile de Milan (451) par l’évêque infirme et âgé Eustasius, auquel il succéda bientôt . Et rien ne nous empêche de mettre à la même époque un Protais sur la siège épiscopal d’Octodure .

M. Krusch trouve dans l’interpolation relative à saint Innocent un langage fleuri, un amour de la périphrase qui fait songer aux temps de Charlemagne. Il n’insiste pas, d’ailleurs; et il a raison. L’argument tiré de ces cinq ou six lignes a vraiment quelque chose de trop subjectif, pour prévaloir contre les raisons contraires développées ci-dessus. Enfin M. Krusch, pensant que B dépend du Parisinus 9550, qui est du VIIe siècle, le fait travailler après cette date. Il est tout aussi exact de dire que B transcrit un original dont le Parisinus 9550 est la copie. Les deux recensions ont une source commune, et le type B peut être ainsi antérieur au Parisinus lui-même.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
256 s. 27 illüstrasyon
ISBN:
4064066305178
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