Kitabı oku: «Le mariage de Renée»

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Marthe Lachèse

Le mariage de Renée


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315528

Table des matières

LE MARIAGE DE RENÉE

I DEUX COUSINS.

II OBLIGÉ D’ATTENDRE.

III L’AGILITÉ D’ALPHONSE.

IV PROJETS.

V RENÉE.

VI UNE VISITE.

VII LA SOIRÉE DE LA MARQUISE.

VIII LE LENDEMAIN.

PARIS

BLÉRIOT FRÈRES, LIBRAIRES–ÉDITEURS

55, QUAI DES GRANDS–AUGUSTINS, 55


LE
MARIAGE DE RENÉE

Table des matières

I
DEUX COUSINS.

Table des matières

Comme onze heures sonnaient à toutes les horloges qui, dans la grande ville, semblent les voix plaintives du temps rapidement emporté, un jeune homme descendait d’une voiture de place et pénétrait dans une maison de belle apparence dont le porche était surmonté d’une large plaque de marbre noir portant ces mots: Grand Hôtel de Bourgogne. Il ouvrit la porte vitrée derrière laquelle on voyait une femme assise devant un bureau et demanda:

«Monsieur Gauthier de Montpollin?

–Au quatrième, au–dessus de l’entresol, corridor à gauche, no75, répondit la comptable.

–Mais est–il chez lui?

–Oui, Monsieur.»

Le jeune homme monta lestement l’escalier que des pierres de rairie, une rampe de velours et un tapis tigré n’empêchaient pas de posséder cent douze marches. Il s’arrêta un moment sur le cinquième palier; puis, lorsqu’il eut retrouvé une respiration libre, il tourna par le chemin indiqué et frappa enfin à une porte dont le numéro se laissait à peine reconnaître tant le corridor était obscur.

«Entrez,» dit une voix partant du fond de l’appartement.

Le visiteur ouvrit, s’avança joyeusement, puis s’arrêta court. il ne voyait personne.

Un éclat de rire, sortant d’une alcôve à sa droite, le fit se retourner. Sous des rideaux de damas que le siècle dernier avait dû trouver encore bleus, une tête se dressait et deux mains se tendaient en avant.

«Au lit! s’écria le nouveau venu. Est–ce que tu es malade?

–Pas le moins du monde, mon cher; mais je n’avais rien à faire. D’ailleurs, il est onze heures tout au plus. Je n’ai encore fumé que quatre cigares.

–Quel plaisir! aussi c’est à peine si l’on aperçoit quelque chose ici. Eh bien! je suis charmé de voir que tu as fait un bon voyage. Mais cependant, si tu te levais, Alphonse, nous n’en causerions que mieux. J’éprouve un véritable malaise à te regarder à travers la fumée de ton cigare et sous le reflet vert de ce rideau.

–Je le veux bien, répondit Alphonse en bâillant. Ranime un peu le feu, Xavier, pendant que je vais m’habiller.»

Bientôt les deux jeunes gens furent assis l’un près de l’autre devant le foyer pétillant.

«Je ne m’attendais pas à te voir si promptement à Paris, dit celui que le voyageur avait nommé Xavier. Dans ta dernière lettre, tu me laissais penser que tu allais entrer comme clerc chez un notaire.

–Pouah! Je me suis cru vraiment menacé de ce malheur. Ne sachant trop de quel bois faire flèche, je m’étais livré à de profonds calculs. Je m’étais dit: Dans une petite ville, une étude de notaire vaut toujours bien une centaine de mille francs. Celle de M. Malvarais… Tu connais M. Malvarais?»

Xavier inclina la tête affirmativement. Alphonse continua:

«Celle de M. Malvarais me semblait à peu près de cette importance. De plus, il est riche, le bonhomme, il possède depuis la mort d’un sien parent, huit ou dix mille francs de rente au moins. Sa fille unique n’a que dix–sept ans, elle ne se mariera pas avant un ou deux ans. Donc, me disais–je, en entrant maintenant comme clerc chez M. Malvarais, j’ai le temps de me faire connaître à fond par le bonhomme. Pendant ces mêmes années de patience, je danse à tous les bals avec Mlle Malvarais, je me montre empressé envers Madame, je me trouve sur le chemin de la grand’mère quand elle s’en va, appuyée sur le bras de quelque vieille Jeanneton, et je sollicite parfois l’honneur de remplacer cette dernière. Je.

–C’est assez, dit Xavier en riant. Résumons. Clerc, valseur, courtisan, tous ces titres viennent un jour se fondre dans celui de fiancé.

–Admirablement défini. Je me marie. Ma femme reçoit comme dot l’étude paternelle. Au bout de quelques mois, je vends ladite étude.

–Oh! c’est bien peu respectueux, cela.

–Eh! que diable, mon cher, quand Jacob eut obtenu la main de Rachel, il ne se crut pas obligé de rester à garder les moutons.»

Xavier riait de plus en plus.

«Exposons les choses avec ordre, reprit Alphonse enchanté de voir son interlocuteur mis en si belle humeur. Quand j’ai réalisé les cent mille francs de valeur, j’achète à la campagne une jolie maison, près d’une belle chasse, et je suis un homme heureux. L’hiver je chasse, l’été je pêche, j’ai un fermier, je fais bâtir, débâtir.

–Ah! il est sublime! s’écria Xavier en se renversant sur le dossier de son fauteuil. Il se voit déjà châtelain! quelle imagination! Mais, mon cher ami, si joliment construit que soit ton roman, explique–moi par quel détour étrange tu passes dans Paris pour te rendre à l’étude de M. Malvarais.»

Alphonse se leva, se croisa les bras et, regardant Xavier d’un air radieux:

«C’est là mon triomphe! s’écria–t–il. Tu n’y es plus, mon bon. Je t’expose mes idées au sujet du père Malvarais comme on fait d’une défroque que l’on va échanger contre un vêtement de velours. Je laisse aux Baugeois M. Malvarais, son étude, sa fille, tout le reste…

–Et tu prends en place?

–Une jeune fille ravissante, une dot de sept cent mille francs, une propriété toute meublée dans le centre de la Touraine.

–Ah! ciel! mais c’est un rêve! Parles– tu sérieusement?

–Très–sérieusement.

–C’est incroyable.

–Et pourquoi? reprit Alphonse. Tu es donc bien étonné de me voir faire un mariage avantageux?

–Non, non, j’en suis très–heureux, au contraire. Seulement, dans ce monde, les choses ne s’arrangent pas toujours si facilement.

–Eh bien! je serai une exception à la règle. Enfin, pour te narrer mon aventure, voici comment le tout est arrivé. Tu sais que ma mère avait une sœur aînée, mariée à un général autrichien, le baron de Grénaff?

–J’ai même vu ton oncle, il y a cinq ou six ans, à une soirée donnée au ministère de la guerre.

–Oui, il était venu à Paris, mais il ne nous en avait rien fait savoir. Oh! c’était un ours, un avare.

–Je crois qu’il est mort?

–Oui, Dieu merci.

–Oh!

–Mais, je le répète, oui, Dieu merci. Cette exclamation entre dans mon récit. Si je n’étais pas à même de la faire, le reste devrait être également supprimé. Il a donc laissé ma tante Aurélie veuve après l’avoir tenue pendant trente ans loin du monde qu’elle aime à la folie. Lui, le général n’aimait que ses livres et mettait sou sur sou pour aller ensuite faire le philanthrope chez les vieux troupiers.

–Tu disais qu’il était avare?

–Pour toutes les dépenses un peu agréables, il n’y avait pas moyen de lui tirer un écu. Il donnait à ma tante une somme pour sa toilette, il ne lui aurait pas, en outre, payé une paire de gants. Quand il la voyait embarrassée, il lui disait durement: «Tant pis pour vous, il ne fallait pas vous acheter tant de robes.» Oh! elle était bien malheureuse!…

–Évidemment» répondit Xavier, non sans une légère ironie. Il avait connu un ami intime du baron et savait à quoi s’en tenir sur la sévérité de M. de Grénaff à propos du luxe de sa femme.

«Aussi, depuis qu’elle est veuve, elle fait danser les écus de son douaire, reprit le neveu apologiste d’une tante si bien inspirée. Mais le vieux ladre ne lui a pas laissé grand’chose. Cependant elle a de quoi voyager.

–Allons au fait de ce qui te regarde, interrompit Xavier qui venait de jeter un coup d’œil sur sa montre. Je n’ai plus que cinq minutes à te donner.

–Je ne m’éloigne pas de mon sujet. Ma tante voyage, te dis–je, et l’hiver dernier elle s’est rencontrée à Nice avec une famille d’origine belge, composée comme il suit: le père, M. Vangaramenghen, banquier, sa femme, une fille de dix–neuf ans, née d’un premier mariage, deux enfants du second. Mme Vangaramenghen, charmante, élégante, femme du monde tout à fait, s’est liée avec ma tante. Pendant les six mois de séjour hivernal, elles ont couru le pays ensemble, s’amusant à qui mieux mieux, et ne pouvant plus se passer l’une de l’autre. A ce moment, la fille aînée n’accompagnait pas ses parents. Elle avait été mise au couvent par une grand’tante maternelle qui était sa marraine. Comme, d’une part, elle s’y plaisait et que, de l’autre, sa belle–mère ne tenait pas à s’en charger trop promptement, elle s’y trouvait encore. Mais, enfin, le père a jugé qu’une fille de dix–neuf ans devait cesser de n’être qu’une pensionnaire et il l’a rappelée près de lui cet été. Ma tante l’a vue à Vichy. Elle est fort jolie, paraît–il, et a l’air d’une petite duchesse. Seulement, elle a quelques idées très–arrêtées et qui diffèrent un peu de celles de sa belle–mère. Ainsi, au premier déjeuner qu’elle fit chez elle un vendredi, la présence de deux invités ne l’empêcha pas de refuser net tous les mets somptueusement servis, à la grande irritation de Mme Vangaramenghen qui ne lui ménagea devant tous ni les reproches ni les railleries. La jeune fille était très–émue, mais rien n’a pu la faire céder. Il en a été de même pour certaines relations auxquelles, malgré tout, elle est demeurée étrangère, pour certains airs d’opéra que rien n’a pu lui faire chanter. Que sais–je? Enfin, c’est pour une foule de choses qu’il y a sans cesse des tiraillements entre la jeune femme et Mlle Renée. (Elle se nomme Renée.) Mais le cas grave, le cas déterminant, s’est, paraît–il, produit il y a huit jours. Toute la famille était à la campagne, dans cette propriété de Touraine qui appartient à la jeune fille et dont je t’ai déjà parlé. Voilà que Mme Vangaramenghen reçoit une invitation pour une soirée féerique, une soirée monstre, où elle aurait dansé avec un prince suédois. Ce billet arrive le vendredi soir et la soirée se donnait le dimanche suivant. Tout a beau être remué sur–le–champ, impossible de partir le samedi. Il fallait bien au moins emballer une toilette. Partir le dimanche dans l’après–midi, c’était arriver pour voir se fermer les salons. Il fut résolu qu’on partirait le dimanche matin dès quatre heures, pour se trouver à Tours au moment où passe le train le plus dévorant. Mais, à cette nouvelle, Mlle Renée s’est levée toute droite et a déclaré que jamais on ne lui ferait sacrifier un devoir d’obligation pour se rendre à un bal et qu’elle ne quitterait pas le château avant d’avoir entendu la messe. Mme Vangaramenghen, voyant la résistance s’annoncer de la sorte, a porté bruyamment le débat devant son mari, disant qu’elle n’était plus maîtresse de sa belle– fille, que Mlle Renée lui faisait souffrir toutes sortes de tourments.… enfin, elle a entrepris un plaidoyer en règle. La jeune fille ne s’est pas mal défendue, apparemment, car le père a déclaré en guise de jugement sans appel que, puisque sa femme parlait au nom de son plaisir et sa fille au nom de sa conscience, il ne pouvait sacrifier celle–ci à celle–là: que, par conséquent, Mlle Renée partirait le dimanche soir ou le lundi matin avec lui, Mme Vangaramenghen demeurant libre de partir seule auparavant si elle le désirait. Piquée au vif, la jeune femme a accepté cette combinaison. Elle a quitté la propriété avant l’aube, suivie de ses deux enfants et d’une femme de chambre, M. Vangaramenghen se réservant d’emmener le reste des gens. Mais comme, dans leurs voyages, c’est toujours lui qui s’occupe des bagages, je ne sais comment Madame a fait enregistrer sa malle (songe! une malle qui contenait la toilette pour le bal princier!), enfin, pendant qu’elle arrivait à Paris, la malle prenait le chemin de Montpellier.»

Ici, Alphonse fut interrompu par les applaudissements de Xavier. Le jeune homme riait à en pleurer. Alphonse ne pouvait s’empêcher de rire aussi.

«Comprends–tu, répétait–il, l’horreur d’une telle aventure? S’être levée huit heures plus tôt que de coutume, avoir contrarié son seigneur et maître (car M. Vangaramenghen n’était point content), avoir eu les embarras d’un voyage, le tout pour venir échouer à ce ridicule suprême, perdre l’occasion de danser avec l’Altesse, sans compter la peur d’avoir perdu en même temps une robe de cinq ou six mille francs… Enfin quand, deux jours après, M. et Mlle Vangaramenghen ont, à leur tour, regagné Paris, ils ont été accueillis par de tels reproches, par de telles colères que Monsieur, comprenant l’impossibilité de voir les choses continuer ainsi, a déclaré que sa fille serait mariée six semaines après. C’est, en effet, le seul moyen convenable de séparer les deux femmes. De ce moment, le reste se devine de lui–même. La jeune fille, possédant déjà sept cent mille francs, plus le château, et devant recevoir une fortune à peu près égale d’une parente dont elle est la seule héritière, n’a pas besoin de trouver un riche mari. On veut seulement pour elle un jeune homme de bonne famille, d’une réputation sans tache, distingué, spirituel, bon enfant, enfin ce que ton serviteur peut se croire en mesure de lui offrir. Ma tante qui me porte aux nues parce que, dit– elle, je l’amuse, s’est élancée sur la nouvelle et a saisi le projet de mariage au passage de tout ce que son amie lui racontait de ses griefs. Elle s’est écriée: «Mais j’ai votre affaire, mon propre neveu, un jeune homme charmant.

–Bravo! a dit Mme Vangaramenghen, faites–le venir par le télégraphe, car je ne me donnerai pas de repos avant d’en avoir fini avec cette petite sotte.» Ma tante a cependant voulu parler au père avant de me dépêcher cette merveilleuse nouvelle. Le père a fait beaucoup de questions. Ma bonne tante a répondu victorieusement; elle a donné en même temps une foule de noms et d’adresses dans le cas où l’on voudrait poursuivre les renseignements. Le tout a semblé convenable, j’ai été mandé en hâte, je suis arrivé hier au soir, comme tu sais; je dîne aujourd’hui chez ma tante; ensuite nous nous rendons dans une maison tierce, j’ignore encore laquelle; je la vois, elle me voit, nous nous trouvons ravissants, c’est certain d’avance; je l’aperçois à travers l’éclat d’un million, elle salue en moi la liberté, donc nous sommes fous l’un de l’autre et dans un mois au plus, Mlle Vangaramenghen est devenue Mme Alphonse de Montpollin.

–Gauthier a disparu, dit tristement Xavier.

–Non, on mettra Gauthier de Montpollin d’abord, pendant quelque temps. Mais, en conscience, mon cher ami, comment veux–tu que j’aille offrir à une femme d’un certain monde de s’appeler tout simplement Gauthier?… un nom que portent dix mille personnes.

–D’autres, cependant, l’ont trouvé suffisant, dit doucement le jeune homme; c’est celui qui, dans ta province, rappelle d’anciens et précieux souvenirs. Ta mère s’en est contentée et, pendant vingt–deux ans, la mienne aussi l’a porté joyeusement…

–Oui, mais quand il s’est agi de l’échanger contre le titre de vicomtesse de Bois– Rougès, elle n’a pas laissé échapper l’occasion.»,

Xavier secoua la tête. Il pensait au saint et profond amour qui avait uni ses parents et les paroles d’Alphonse le blessaient.

«Ce n’est point la vanité qui a déterminé le choix de ma mère, dit–il.

–Eh bien, reprit Alphonse un peu sèchement, la vanité, je l’espère, aidera celui de Mlle Vangaramenghen, et je trouve que c’est bien ainsi.»

Xavier ne répondit rien. Possesseur d’un titre fort légitime et d’un des plus beaux noms du Poitou, il n’aurait pas cru délicat de poursuivre la discussion sur ce terrain que lui avaient fait cependant aborder sa loyauté de caractère, son amour pour sa mère et son respect pour l’héritage d’honneur qui accompagne un nom longuement vénéré. Au bout d’un moment, il reprit d’une voix grave:

«Alphonse, ce que tu me dis de cette jeune fille me donne confiance que tu seras heureux. Elle est belle et riche, c’est très– bien: mais ce qui me frappe le plus, c’est qu’elle est courageusement chrétienne. Si, comme cela paraît probable, elle devient ta femme, je pense que tu ne remplaceras pas la belle–mère dans le combat?

–Oh! pour cela, non, je te le jure. Te voilà qui te tourmentes pour elle, ma foi! Eh bien, sois tranquille, mon ami. Je la laisserai être chrétienne et dévote même tout à son aise, elle fera tout ce qu’elle voudra. Je ne m’occuperai point de ses idées, elle n’aura rien à dire. Parbleu! puisque je connais le côté désagréable de son caractère, si je l’épouse quand même, c’est que cela me convient.

–Ah! tu appelles cela le côté désagréable?…

–Enfin, celui qui lui cause des désagréments, si tu veux que je tourne ma phrase ainsi. Je ne m’en plaindrai pas, au contraire; je dirais même qu’il ne me plairait pas d’avoir une femme esprit–fort.

–Tant mieux, dit Xavier en se levant. Je reviendrai demain, à la même heure, je te trouverai sans doute. Si, cependant, tu étais sorti, rappelle–toi que je suis rentré chez moi à cinq heures. Je quitte le ministère à quatre.

–Tu vas donc toujours à tes bureaux?

–Toujours. Par exception, je suis libre aujourd’hui.

–Mon cher, tu me paralyses. A ton âge et avec ta fortune, t’astreindre à un pareil ennui.

–Je ne le regrette nullement, loin de là, j’en suis enchanté. S’il me fallait vivre dans l’oisiveté, j’en mourrais.

–Mais on doit savoir s’occuper.

–Il faut parler mieux, il faut dire que l’on doit savoir travailler, répondit Xavier en souriant et serrant une dernière fois la main que le bel Alphonse avait placée dans la sienne. Adieu, à demain, soit ici, soit chez moi. Je vais t’annoncer à ma mère et à ma sœur, mais sans fixer de jour, afin de te laisser libre.

–Je le crois bien, juge donc! il va falloir que je me multiplie. Courir ici, courir là, chez ma tante, chez les présentateurs, chez ma fiancée. Heureusement je suis agile, tu sais, toujours comme autrefois… quand j’escaladais les murailles et regagnais en courant la diligence… Te rappelles–tu?…

–Oui, cria Xavier en essayant de dégager son bras qu’Alphonse avait saisi, oui, je me rappelle tes exploits. De grâce, laisse– moi, Alphonse, je suis déjà en retard.

–Est–ce que tu as en bas un ronge– heure?

–Oui, mais cesse tes plaisanteries. Sérieusement, il me faut partir. Je suis attendu à un rendez–vous d’affaires.

–Va donc, esclave du devoir, et pense à moi ce soir.

–Je te le promets» dit Xavier qui s’élança enfin dans l’escalier.

Alphonse rentra dans sa chambre, s’étendit de nouveau dans un fauteuil, alluma un cinquième cigare et, posant ses pieds sur les chenêts, il demeura ainsi, suivant du regard la petite fumée bleuâtre qui s’échappait de son pur havanais et entremêlant cette contemplation de réflexions de ce genre.

«Ce diable de Xavier, quel original! Un charmant garçon, il n’y a pas à dire le contraire! Distingué, gentilhomme jusque dans le bout des ongles!… C’est incroyable! Avoir un beau titre, vingt–cinq ans, soixante mille livres de rente, et passer son temps à gratter du papier dans un ministère ou à faire la morale à une foule de petits malotrus… quand il devrait avoir une vie si agréable!… S’en aller en fiacre ou en omnibus comme un pauvre hère, quand il pourrait avoir trois coupés au lieu d’un. Enfin! c’est le cas de dire que, dans ce monde, il y a des gens de tous les goûts.»

Pendant ce temps, Xavier, roulant au gré d’un cheval efflanqué, s’entretenait mentalement de ce qu’il venait d’entendre.

«Pauvre Alphonse! pensait–il. Quel triste caractère! Il n’est pas méchant, pourtant, il s’en faut; car, avec son éducation, être resté honnête, c’est beaucoup; je dirai plus, c’est admirable. Mais enfin, jamais sa pensée ne va plus loin que son cigare, sa chasse ou son vêtement. Sans fortune, il n’a pas su se créer une position. Il a déjà essayé d’arriver à plusieurs; toutes lui demandaient trop d’exactitude ou un travail au delà de ses désirs, ce qui n’est pas étonnant, puisqu’il ne veut rien faire. Puisse–t–il trouver, ainsi qu’il y compte, un avoir tout acquis! Et encore! à quel puéril usage l’emploiera–t–il? Pourvu, surtout, qu’il rende cette jeune fille heureuse! Pauvre enfant, jetée au premier venu comme un fardeau dont on se débarrasse parce que, dans une famille sans foi, elle a su être forte et garder la loi de Dieu! Ah! la Providence ne l’abandonnera pas. Certes, si elle devient la femme d’Alphonse, j’userai de toute mon influence pour l’aider à faire pénétrer une idée sérieuse dans cette intelligence vide et un rayon de vrai amour chrétien dans ce cœur si léger. Mais, quelle triste situation sera la sienne! Alors même qu’elle ne sera pas contrariée, vivre dans l’isolement de l’âme, devant un mari indifférent, qui, plus tard, détruira peut–être une à une, sans même y songer, toutes les convictions que, péniblement, elle, la malheureuse femme, cherchera à mettre dans le cœur de leurs petits enfants!… C’est ainsi que se font aujourd’hui beaucoup de mariages, même quand la mère est là pour préparer l’avenir de sa fille; à plus forte raison quand elle a disparu et que la malveillance d’une étrangère remplace sa tendresse. On voit de tristes choses dans ce monde.»

Il ne put s’empêcher de soupirer puis, changeant le cours de ses réflexions, il tira de sa poche un portefeuille et en sortit une lettre qu’il relut afin de se bien pénétrer de ce qu’elle renfermait.

«Six mille francs d’appointements! Ce serait bon, cela, pour ce cher Étienne. La vieille grand’mère aurait son petit café et les sœurs des robes neuves. Ce ne serait pas trop de luxe, ma foi! Quel malheur qu’ils soient tous si fiers! Ma mère qui aurait tant de plaisir à les soigner, vieux et jeunes, n’ose pas en approcher. Étienne et Alphonse, quel contraste!»

Les yeux de Xavier retournèrent sur le billet déplié entre ses mains.

«Cher Xavier, disaient ces quelques lignes, je m’adresse à toi avec toute la confiance d’un ami. Une place est vacante au ministère de la Justice, elle donne droit à des appointements de six mille francs. Je ne me plains pas, loin de là, de la part qui m’est faite. Mais, tu le sais, les travaux si nobles du barreau laissent toujours incertain le côté matériel des choses, et dans ma position, je ne puis négliger cette question. On m’assure que tu connais la marquise de Valbret de Maulouars, belle–sœur du ministre actuel et qu’un mot de cette sainte femme pourrait avoir une grande influence sur la décision de son parent. Oserais–je donc te prier de plaider ma cause près d’elle? Je ne puis la remettre en meilleures mains que les tiennes, mon ami. Je serais allé te le dire de vive voix si je n’étais retenu par une affaire importante qui me demande beaucoup de travail. Excuse–moi donc et crois–moi ton bien profondément dévoué,

«Étienne LE MAHOUET.»

«S’il en est encore temps, nous gagnerons la bataille,» murmura Xavier en souriant d’avance au bonheur avec lequel il courrait dire: «Nous avons réussi.»

Mais, à ce moment, le cheval s’arrêta: le jeune homme vit qu’il était rendu dans la rue de Sèvres, devant un bel hôtel.

II
OBLIGÉ D’ATTENDRE.

Table des matières

Xavier congédia la voiture et, franchissant le porche de cette riche maison, s’engageant dans un escalier aussi large que facile à monter, il vint sonner à la porte qui donnait sur le palier du premier étage. Un vieux domestique en livrée ouvrit et s’écria:

«Ah! Monsieur le vicomte, Madame la marquise n’est point encore rentrée. Ce maladroit de concierge vous a laissé monter inutilement.

–Je ne lui ai pas même parlé, dit Xavier très–vivement déçu. Je croyais être sûr de trouver Mme de Valbret.»

Une voix partit du fond du vestibule:

«C’est M. le vicomte de Bois–Rougès!»

Et un autre domestique, également âgé et de bonne mine, s’approcha avec empressement.

«Madame la marquise est sortie pour jusqu’à trois heures, dit–il. Elle a écrit à Monsieur le vicomte pour le prier de remettre à ce moment la visite qu’il voulait bien lui faire. C’est moi qui ai porté, hier, la lettre à la poste.

–Je n’ai rien reçu, dit Xavier.

–Est–il possible! est–ce désagréable!» gémirent les deux bons vieux pendant que Xavier reprenait:

«Cela ne fait rien, c’est un très–petit malheur, l’essentiel est que je puisse voir Mme de Valbret aujourd’hui. Je reviendrai à trois heures et, si elle n’est pas encore de retour, je l’attendrai.

–Si Monsieur voulait entrer tout de suite? dit un des domestiques.

–Non, merci. Cela me donne une heure. Je vais aller un moment à côté.»

Un sourire d’intelligence, passant respectueusement sur les lèvres des deux vieillards, prouva qu’ils croyaient comprendre.

«Quand Monsieur voudra, tout à son service,» dirent–ils pendant que le jeune homme descendait en leur faisant de la main un geste d’adieu et de remerciement.

«Quelle bonne figure, hein! Pierre, dit l’un d’eux en refermant la porte.

–Ah dame! Si tous étaient comme cela, le monde serait meilleur, répondit l’autre en retournant essuyer les plats d’argent qu’il avait dû quitter.

–Ne trouves–tu pas qu’il ressemble un peu à notre pauvre petit M. Jean?

–Pauvre cher petit ami! M. de Bois– Rougès est bien gentil, c’est vrai, mais pas encore autant que l’était notre pauvre chéri. Je ne peux pas y penser, il me semble toujours le voir dans sa robe blanche, avec ses yeux fermés. Un ange, quoi! en le regardant, on n’était plus sur la terre.»

Et le vieillard passa à plusieurs reprises sa main sur ses paupières, puis il finit par dire:

«Tiens, essuie l’argenterie, toi, Jacques, moi je ne peux plus, je cours risque de la ternir.»

Mais Jacques ne le pouvait pas davantage; les mêmes larmes mouillaient le visage des deux vieux serviteurs, des deux humbles amis pleurant le fils unique de leurs maîtres.

Xavier s’était rendu à côté, comme il l’avait annoncé, c’est–à–dire qu’il venait de s’agenouiller dans la chapelle des fils de saint Ignace, et priait avec ferveur, les yeux fixés sur les dalles étincelantes qui recouvrent les corps des religieux martyrs. Un demi–jour mystérieux enveloppait le sanctuaire, un vague parfum d’encens s’y répandait encore. De ces voûtes enlacées, de ces murs aux saintes effigies, de ces autels couverts de fleurs, de ces couronnes vermeilles, de ces pierres sépulcrales qui chantent la douceur et la gloire dans la mort, le calme et la force venaient à l’âme.

Heureux ceux qui savent se dérober à l’activité du dehors, pour se réfugier un moment dans cette enceinte bénie, comme dans une île fraîche et ombreuse conservée par la Providence au milieu des flots d’un torrent!

Xavier ne quittait pas du regard les plaques de marbre où se lisent les noms qu’une haine impie a faits grands pour l’éternité: Olivaint, Clerc, de Bengy, Ducoudray, Caubert.…

«0mon Dieu! répétait–il, vous ai–je bien compris? Se peut–il que vous me permettiez de prétendre à un tel honneur? Ah! ce sont les vertus de ma mère que vous récompensez en moi. Ayez pitié de ma faiblesse!…

Il y avait une demi–heure environ qu’il s’absorbait dans sa méditation quand il en fut distrait par le bruit d’une chaise glissant sur le pavé de la chapelle. Il s’aperçut alors qu’il n’était plus seul devant l’autel dédié aux martyrs. Une jeune fille venait de s’agenouiller à quelques pas de lui. Les mains croisées sur le dossier d’un prie– Dieu, elle tenait la tête levée pour regarder les trois bienheureux qui, debout au fond du rétable, dressent leurs croix victorieuses. La lueur d’un cierge d’ex–voto jetait un reflet enflammé sur son visage. Hélas! les tristesses de la vie avaient sans doute touché cette jeune existence, car des larmes coulaient de ces yeux fixés sur l’image des martyrs et une expression où la fierté, l’amour et la douleur semblaient se réunir, donnait une poétique grandeur à ces traits déjà beaux par eux–mêmes. Ainsi devaient être Cécile et Agnès quand, dans les catacombes, elles allaient se prosterner devant les corps sanglants de leurs frères morts pour la foi; elles devaient apparaître comme des anges de pureté, de courage et d’espérance.

Xavier ne put s’empêcher d’être frappé d’une sorte d’étonnement mêlé d’admiration. Il crut cette jeune fille étrangère et la pensée de la Pologne avec ses enfants héroïques se présenta d’abord à son esprit. Mais, dans l’exil, les filles de la Pologne sont pauvres et portent le deuil de leur patrie; la jeune chrétienne, au contraire, était mise avec une élégance qui décelait autant la fortune que les joies apparentes, les joies qui ornent le vêtement tout en laissant saigner le cœur.

«Voici une âme qui souffre,» se dit Xavier. Puis il ajouta:

«Si elle combat, mon Dieu, donnez–lui la force: et que ses larmes lui obtiennent ce qu’elle est venue vous demander ici.»

Il s’éloigna sans bruit, craignant de troubler à son tour une fervente prière et, jugeant le moment à peu près arrivé, il retourna chez la marquise.

«Madame n’est point rentrée, dit le vieux Pierre. Cela commence à nous tourmenter car elle est toujours si exacte.

–Il n’est pas encore trois heures, rassurez–vous, mon ami, dit Xavier. Je suis revenu un peu d’avance dans la crainte de me faire attendre par Mme de Valbret.

–Ah! reprit le vieillard en laissant un sourire s’épanouir sur son honnête figure. Alors, c’est que Jacques a mal entendu l’heure qui a sonné chez les bons Pères. Et, voyez–vous, Monsieur le vicomte, nous avons toujours peur quand Madame fait des courses au loin, car il arrive tant de malheurs dans ce Paris et notre chère dame commence à n’être plus jeune!»

Tout en parlant ainsi, le valet de chambre ouvrait la porte du petit salon, avançait un fauteuil, relevait un store devenu inutile. Quand, enfin, tout lui sembla bien disposé, il s’inclina et se retira en disant: «J’espère que Monsieur le vicomte n’attendra pas longtemps.»

Resté seul, Xavier prit une brochure abandonnée sur la table, la feuilleta; il en fit autant d’un numéro de l’Union laissé à demi ouvert; puis, enfin, il se mit à regarder autour de lui, examinant cet appartement où bien des fois déjà il avait été reçu, ces objets qui souvent s’étaient trouvés sous ses yeux sans qu’il y prît une attention particulière.

Le petit salon de la marquise était une pièce octogone, haute d’étage et donnant au Levant. Sa tenture sombre faisait ressortir un portrait de Velasquez ne le cédant en beauté qu’à un Corrége placé sur le panneau voisin. Sur trois autres pans des murailles tombaient des tentures d’Aubusson voilant des portes qui donnaient, une dans le vestibule, une autre dans le grand salon de réception, et la troisième dans la chambre de Mme de Valbret. Une cheminée ornée d’un lambrequin armorié et une croisée occupaient deux autres des plans. Enfin, devant le huitième, était placé un vieux fauteuil de cuir, lourd, vulgaire, et qui aurait paru singulièrement hardi dans un tel voisinage si une petite escabelle recouverte de tapis indiens ne l’avait exhaussé avec respect et si une plaque en cèdre maintenue sur son dossier n’avait porté ces mots: Le12mai 1647, en visitant le marquis Hugues de Valbret, saint Vincent de Paul s’est assis dans ce fauteuil. Les traditions de famille ajoutaient que l’apôtre de la charité avait rendu cet honneur au gentilhomme dans un rustique pavillon de chasse et que le résultat de leur entretien avait été la fondation d’une église dans un hameau privé jusqu’alors de secours religieux et qui dépendait des domaines du marquis.

Les autres meubles qui se trouvaient dans le petit salon étaient nombreux mais assez disparates. On comprenait que le sentiment qui les avait rapprochés n’était pas le goût, mais le culte des souvenirs. Ainsi une table de Boule, d’un admirable travail, supportait une écritoire en bois très–ordinaire. Une pendule de Sèvres laissait une petite Madone en plâtre cacher deux de ses merveilleuses fleurs. Des miniatures, dues au pinceau des maîtres du genre étaient posées dans de précieux écrins à côté d’une foule d’objets d’une valeur nulle et quelquefois d’une fraîcheur douteuse. Une âme vivait, on le sentait, au milieu de ces débris, de ces reliques dont les plus anciennes racontaient des grandeurs, et les dernières, les plus humbles, ne rappelaient que des tendresses et peut– être des douleurs. On aurait pu s’en convaincre si l’on avait tenté d’ouvrir la porte attenant au salon de réception. On aurait vu avec quel soin cette porte était fermée comme une barrière entre les relations générales et ces intimes pensées qui, dans le petit salon, donnaient à chaque chose un langage et un attrait. La porte introduisant dans la chambre de la marquise était ouverte, au contraire, et, derrière la tenture qui la dissimulait, on entendait gazouiller un oiseau, douce et innocente distraction gardée à ce foyer solitaire. Mais, un objet demeurait frappant entre tous dans cet appartement qui semblait ainsi élu pour garder les traces du passé. C’était un tableau suspendu au–dessus du fauteuil dont s’était servi saint Vincent de Paul. Ce tableau était–il un portrait? Ne pouvait–on le prendre plutôt pour la traduction d’une vision? Il représentait un jeune homme couché sur un lit funèbre. La tête était d’une beauté aristocratique et céleste à la fois. Les yeux étaient clos, les mains jointes: la pensée du ciel avait fait errer sur les lèvres un sourire que la mort y avait fixé. Ce jeune homme était revêtu de la robe dominicaine et une croix de bois reposait sur son cœur. Une indéfinissable impression saisissait devant cette image, trop calme pour être mélancolique et, cependant, imposante jusqu’à la majesté. A cette œuvre, nulle signature. Pourtant, la main qui l’avait tracée était savante; mais, devant ce modèle, le peintre s’était lui–même oublié. Sur le bas du cadre étaient gravées trois dates: 12avril1840–8décembre1861.

–20mai1863. Des couronnes de roses en ornaient les coins supérieurs et, de chaque côté, sur des crédences de chêne, s’épanouissaient les derniers chrysanthèmes de la saison.

Xavier était venu se placer devant ce tableau et son visage portait l’empreinte de l’émotion qui l’avait déjà saisi dans la chapelle des martyrs.

«Jean, murmurait–il, je vous ai peu connu; j’étais encore un enfant quand vous vous êtes éloigné. Et, pourtant, je ne vous oublierai jamais. Je me souviendrai toujours de votre dernier baiser et, surtout, de vos dernières paroles. Vous m’aviez pris sur vos genoux, vous me disiez en souriant: «Soyez sage, Xavier, soyez sage, même petit. Il y en a tant qui sont fous, même grands.» Vous aviez raison. Le nombre des insensés est infini, dit l’Écriture. Vous saviez cela, vous, à vingt ans… Priez pour moi, maintenant, aidez–moi. Montrez–moi comment, dans le ciel, les amitiés restent puissantes.»

Il demeura longtemps à regarder cette figure angélique; puis, il se rassit et soupira:

«Mon pauvre Étienne! Chaque minute qui s’écoule emporte peut–être une partie de ses avantages.»

A ce moment, la pendule sonna trois heures et demie; mais, à ce moment aussi, le bruit de la porte d’entrée retombant sur elle–même se fit entendre. Xavier se leva en disant presque haut:

«Enfin!»

III
L’AGILITÉ D’ALPHONSE.

Table des matières

Depuis longtemps, M. de Bois–Rougès devait prendre patience. Arrivés avec lui au moment où son épreuve semble terminée, laissons–le voir s’il n’a pas espéré trop promptement, et retournons près d’Alphonse. Nous avons quitté ce dernier alors qu’étendu dans le moelleux fauteuil bleu, il se chauffait les pieds et, sincèrement, oh! en toute loyauté, il plaignait son cousin d’être si peu soucieux du bien–être. Il passa une heure environ à retourner dans sa pensée le compliment qu’il tâcherait d’adresser à Mlle Vangaramenghen.… ou bien à sa belle–mère? A la belle–mère d’abord, il est surtout important de conquérir ses suffrages. Mais, cependant, puisqu’elle veut marier sa belle–fille à tout prix?… Tiens, c’est une réflexion, cela. Décidément, il vaut mieux chercher à plaire à la jeune fille.

Ce point important décidé, Alphonse s’interroge pour savoir où il irait bien passer d’une manière agréable les trois heures qui le séparent encore du tête–à–tête à lui assigné par la baronne de Grénaff, sa tante et chère auxiliaire.

Depuis quinze jours déjà Novembre a jeté sur la nature son voile humide et mélancolique: il n’est plus de promenades au bois. D’ailleurs Alphonse comprend que, surtout à la veille d’un mariage, on ne doit pas faire certaines dépenses sans raisons.

«Xavier économise par goût, moi par nécessité, murmure–t–il avec un peu d’humeur. Voilà en quoi nous différons.»

Il sonne. Un garçon de l’hôtel paraît.

«Montez–moi les journaux d’hier,» dit Alphonse.

Le domestique en apporte une dizaine.

«Monsieur pense–t–il avoir besoin longtemps des journaux? demande–t–il en posant sur la table cette riche collection.

–Cinq minutes,» répond le jeune homme.

Cette durée d’examen, modeste cependant, ne fut pas atteinte. Dans le premier journal qu’il déplia, Alphonse vit l’annonce d’un concert donné par deux acteurs dans une salle particulière, voisine du Palais–Royal. Les billets étaient offerts pour un prix modéré.

«Voilà mon affaire,» dit–il.

Puis, continuant de lire: On commencera à deux heures et demie précises.

«Peste! il ne me reste qu’une heure pour m’habiller et me rendre jusque–là.»

Aussitôt il s’empressa de procéder à sa toilette et, soit dit en passant, cette toilette devant servir pour la présentation du soir, Alphonse y mit un soin digne d’un réel succès. Quand, à plusieurs reprises, la glace l’eut assuré qu’il était d’une élégance irréprochable et qu’on ne pouvait lui souhaiter ni meilleure grâce, ni un genre plus parfait, il sortit et, pour ne pas être trop en retard, il résolut de prendre, non une voiture, hélas! les remisages étaient vides, mais «le char accessible à tous,» comme parle le poète, l’omnibus pour l’appeler par son nom, l’omnibus dont il ne faut pas dire de mal car, s’il est le plus vulgaire des moyens de transport, il en est aussi parfois le plus complaisant et le plus facile à atteindre.

Tout en gémissant sur l’obligation où il se voyait de recourir à quelque chose de si peu distingué, tout en formant pour les temps futurs des projets où les coupés de Belvallette étaient mis en comparaison avec les calèches de Binder, Alphonse gagna le bureau qui s’ouvre sur le boulevard, et demanda:

«Palais–Royal.»

Malédiction! le numéro53lui fut remis et l’appel commençait au numéro14. Alphonse rejeta avec mépris le carton qui lui donnait un rang parmi les solliciteurs et prit à grands pas le chemin de la rue Lepelletier.

«Je trouverai la voiture, pensait–il, et pourrai peut–être en profiter. Quant à rester là, dans cette foule insensée, merci!»

La masse roulante apparaissait dans la rue Notre–Dame–de–Lorette. On la voyait de loin, faisant osciller le groupe qu’elle portait sur son faîte et se dressant au–dessus des équipages voisins comme autrefois les éléphants de Pyrrhus devaient surgir du milieu des rapides coursiers. Tout à coup, elle ralentit sa marche. C’est qu’une femme âgée, vêtue de noir et portant un sac dont le poids semble lourd, réclame son hospitalité. Mais la rue est encombrée, l’omnibus ne peut s’arrêter que lorsqu’il est un peu moins entouré et, bien que la pauvre femme se hâte, elle n’avance pas facilement. Enfin, il ne lui reste plus que la rue à traverser. Un coupé se montre; pour éviter ce nouvel obstacle, elle essaie de courir. A ce moment un jeune homme sort de la rue de Château– dun et, de loin, lève comme un appel le jonc qu’il tient à la main. Le conducteur répond par un signe négatif. Mais, d’un coup d’œil, le jeune homme a embrassé la scène, il a tout compris, il bondit… Ciel! quelle agilité! Il est certain que, sous ce rapport, la nature l’a merveilleusement doué. En deux pas il a franchi la distance, en un seul le haut marchepied. Il est entré, il est assis… et les doigts tremblants de la vieille femme ne font encore qu’effleurer la barre de fer.

«Complet,» crie le conducteur en faisant apparaître la plaque décourageante.

–Ah! soupire la pauvre femme, mon Dieu!»

Un rire, mêlé de niaises réflexions, éclate parmi quelques occupants de la voiture, mais sans que le jeune vainqueur prenne part à cette basse gaîté? C’est tout au plus si sa lèvre s’est plissée dans un dédaigneux sourire. Il jette par une des fenêtres ouvertes le bout de cigare qu’il tient entre ses doigts et, sans plus s’occuper de sa victime ni de son voisinage, il tire de sa poche le Figaro du jour. Mais une voix indignée s’est fait entendre tout au fond de l’omnibus:

«Arrêtez, conducteur, arrêtez sur–le– champ.»

La voiture qui s’ébranlait pour se remettre en marche, s’arrête de nouveau. Un jeune homme pâle, grave, et de la tournure la plus distinguée, s’est levé. Il passe, les sourcils froncés, entre les rieurs qui murmurent sourdement et l’agile promeneur qui le regarde avec une certaine impertinence comme s’il se sentait offensé du parti que prend cet inconnu. C’est que tous ont compris le motif de cette résolution soudaine. Debout sur le marchepied, le jeune homme attend que la vieille femme se soit approchée de nouveau. Il lui tend une main respectueuse et, quand il l’a introduite dans la voiture, il la salue et s’éloigne. Le conducteur le rappelle.

«Votre correspondance?»

–C’est vrai, répond–il en tendant le billet, j’oubliais de vous la remettre.»

La vieille femme se retourne à ces mots. Ils la confirment dans la pensée que le voyageur n’avait pas achevé son trajet. En effet, il marche en se pressant. Tant qu’une distance à chaque instant augmentée permet de le voir, la vieille femme le regarde. Lui ne songe point à conserver ainsi le souvenir de celle qu’il vient d’aider si charitablement. Il ne le pourrait même guère, car elle n’a fait que passer devant lui et un voile épais enveloppe sa tête. Sous ce voile on aperçoit de longues boucles de cheveux blancs; on devine plutôt qu’on ne les voit des yeux brillants et des traits aquilins. De là à un examen détaillé, il y a loin et puis qui songe à s’occuper d’une pauvre vieille de cette condition? Les vêtements qu’elle porte sont d’une rigoureuse propreté, mais d’une humilité complète. Ils se composent d’une robe d’étoffe très–commune et d’un châle noir serré sur ses maigres épaules. Elle appartient donc à l’innombrable famille des petits et des nécessiteux. Pourtant, lorsqu’elle a dit «Merci» à celui qui l’aidait à franchir le marchepied, sa voix avait un timbre d’une distinction étrange; et, quand elle a ôté un de ses gants de laine pour chercher dans son porte–monnaie une petite pièce difficile à saisir, elle a découvert une main d’une blancheur et d’une finesse rares parmi les femmes obligées à des labeurs quotidiens. Maintenant que le jeune homme charitable a disparu, c’est vers son agile adversaire qu’elle porte son regard. Alphonse ne s’en met point en peine, il est absorbé par un article de son journal favori. Il sourit.

«Ce diable de Villemessant, pense–t–il, il est incroyable, ma parole!»

Il lui faut pourtant interrompre cette agréable lecture. La voie s’est élargie tout à coup; à droite, jaillissent des fontaines; à gauche, une colonnade abrite les promeneurs. Voici le Palais–Royal avec ses splendeurs dégénérées, avec ses néfastes souvenirs. Pourquoi cette demeure paraît–elle avoir eu le triste pouvoir d’enfanter des rivalités coupables? De là sont partis jadis quelques–uns des coups sapant nos vieilles fidélités. Mais, dans la politique comme dans la légende, les flèches retournent souvent contre ceux qui les envoient. Hélas!… Quittons du regard ce palais vide aujourd’hui de ses vrais hôtes et retournons à nos voyageurs.

L’omnibus s’est arrêté. Alphonse descend le premier et s’élance dans la rue Saint– Honoré où l’attendent les derniers efforts des chanteurs. Plusieurs autres personnes se pressent dans la voiture pour descendre aussi. La vieille femme s’est également levée, mais voilà qu’elle aperçoit un petit portefeuille oublié dans le fauteuil qu’elle se dispose à quitter. Elle le prend, l’ouvre; il contient quelques notes au crayon et une vingtaine de cartes portant un nom et une adresse. Une dame assise en face se penche vers elle et lui dit:

«Ce portefeuille appartient au jeune homme qui vous a précédée. Je le lui ai vu sortir de son vêtement. Il faut le donner au conducteur.

–C’est inutile, répond la vieille femme, je me charge de le faire remettre à l’adresse qui s’y trouve indiquée.»

Elle glisse le portefeuille dans le sac dont elle est chargée. Puis, à son tour, elle sort de l’omnibus.

Elle attend; les voitures se succèdent; toutes sont remplies.

«Vous avez demandé Vaugirard, lui dit une femme debout près d’elle et qui gémit à chaque déception.

–Hélas! oui, répond–elle.

–Eh bien! vous avez le temps d’attendre.

–C’est ce dont je doute, au contraire,» murmure–t–elle en sortant discrètement de ses vêtements une montre à boîte épaisse, ciselée dans le style Louis XVI et garnie de rubis. Cette montre était un admirable bijou. A ce moment, elle marquait trois heures et quatre minutes.

«Il est impossible de compter sur ces voitures, soupire la vieille femme. Ce pauvre enfant va m’attendre. Une autre fois je ferai atteler.»

Au même instant, un remise traverse la place. Elle le voit, l’appelle, et s’y installe, regardant cette rencontre comme un secours providentiel. Elle donne une adresse au cocher et y ajoute sans doute une généreuse promesse, car, dérogeant à toutes les habitudes de ses semblables, il fouette son cheval et part au galop.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
190 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066315528
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Telif hakkı:
Bookwire
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