Kitabı oku: «Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691)»
Muhammad ibn Abd al-Wahhab Wazir al-Ghassani
Voyage en Espagne d'un Ambassadeur Marocain (1690-1691)

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066077396
Table des matières
BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE
XXXVIII
VOYAGE EN ESPAGNE
VOYAGE
EN ESPAGNE
d'un
AMBASSADEUR MAROCAIN
(1690-1691)
TRADUIT DE L'ARABE
PAR
H. SAUVAIRE
Consul de France en retraite .
VOYAGE EN ESPAGNE
D'UN
AMBASSADEUR MAROCAIN
(1690-1691)
BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE
XXXVIII
VOYAGE EN ESPAGNE
Table des matières
ANGERS, IMPRIMERIE BURDIN ET Cie, RUE GARNIER, 4.
VOYAGE
EN ESPAGNE
Table des matières
d'un
Table des matières
AMBASSADEUR MAROCAIN
Table des matières
(1690-1691)
TRADUIT DE L'ARABE
Table des matières
PAR
Table des matières
H. SAUVAIRE
Table des matières
Consul de France en retraite.
Table des matières
PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE L'ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.
28, RUE BONAPARTE, 28
1884
La traduction qui suit a été faite en partie sur le manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid coté Gg. 192, et en partie sur un manuscrit appartenant à M. de Gayangos, et qui paraît n'être qu'une copie du premier. Le manuscrit de la Bibliothèque est porté au Catalogue avec cette mention: Viaje á España de un Embajador enviado por Muley Ismael á Carlos II, y observaciones que hace en todo lo que vió. Viage hecho por los años 1680 á 1682. La mort du pape Alexandre VIII et la prise de Mons par les Français, pour ne citer que ces deux événements relatés par l'ambassadeur marocain, prouvent qu'il se trouvait en Espagne en l'année 1691. Il dut s'embarquer à Ceuta avant la fin de 1690. Son nom nous est inconnu.
Robernier, par Montfort (Var),
le 31 mars 1884.
VOYAGE EN ESPAGNE
D'UN
AMBASSADEUR MAROCAIN
(1690-1691)
Table des matières
DU PORT DE LA MONTAGNE DE TAREQ[1]
[1] Djebel Târeq, d'où nous avons fait Gibraltar.
C'est la montagne appelée Mont de la Conquête, parce qu'elle fut le point de départ de la conquête de l'Andalos lorsque Târeq, à qui Dieu fasse miséricorde! y aborda. Le passage de Târeq dans ce pays s'effectua après que Moûsa ebn Nosayr, Dieu lui fasse miséricorde! eut expédié dans la péninsule des détachements de cavalerie par l'ordre de l'émir El Walîd, fils d'ʽAbd el Malek. Moûsa gouvernait alors l'Ifriqiyah[2] au nom d'El Walîd, et Târeq commandait à Tanger pour Moûsa. Entre Youliân (Julien), préfet de la partie de l'ʽadouah[3] qui longe la mer, et entre Moûsa avaient été échangés des rapports d'intimité et une correspondance ayant pour objet d'inviter le général musulman à franchir (le détroit) et à pénétrer dans l'île Verte. Moûsa écrivit à El Walîd pour lui faire part de ces sollicitations. «Rends-toi compte (de l'état) du pays au moyen de quelques détachements de cavalerie,» lui répondit le khalife. Il conduisit une expédition, fit un riche butin et des prisonniers et retourna au pays de Barbarie, où la guerre contre les Berbers infidèles réclamait sa présence. Quand ceux-ci eurent embrassé l'islamisme, après un horrible pillage et la perte d'un grand nombre de leurs femmes et de leurs enfants emmenés en captivité, les incursions furent peu à peu dirigées contre les infidèles de l'Andalos. Le premier détachement étant revenu sain et sauf et chargé de butin, Moûsa s'occupa d'en faire passer un autre l'année suivante. Le narrateur a dit: Lorsque Julien invita Moûsa à envahir l'Andalos, on rapporte que le chef musulman se transporta auprès du Commandeur des Croyants El Walîd, fils d'ʽAbd el Malek, qu'il informa de cette démarche; mais le khalife lui défendit d'y donner suite: «N'expose pas à l'aveugle les Musulmans.—Émîr des Musulmans, reprit Moûsa, je n'enverrai que mon esclave Târeq avec les Berbers. S'ils sont vainqueurs, nous profiterons de la victoire; s'ils succombent, nous serons indemnes de tout dommage envers eux.» El Walîd lui ordonna alors de partir et de mettre ce projet à exécution.
[2] L'Afrique proprement dite des Romains.
[3] Les Arabes donnent également le nom d'ʽadouah (passage) aux deux parties de l'Afrique et de l'Espagne bordant le bras de mer que franchirent les conquérants musulmans. Ce terme désigne aussi, d'une manière plus générale, tantôt l'Espagne et même le continent européen et tantôt le Maroc.
Quelque temps après, Julien arriva avec sa fille du château de Lodrîq (Rodrigue) à Ceuta; Moûsa se trouvait dans (la capitale de) l'Ifriqiyah. S'étant rendu auprès de ce dernier, il lui dépeignit l'état de l'Andalos, sa richesse, sa proximité; lui parla avec mépris des habitants et fit valoir combien les circonstances étaient favorables. «Je crois à ton conseil, lui dit Moûsa; toutefois la religion me fait hésiter.» Julien prit alors avec lui les hommes qui accompagnèrent Târeq et envahit à leur tête le pays: ils revinrent avec un immense butin et sains et saufs. Moûsa rassuré jugea à propos d'envoyer les Berbers sous le commandement de Târeq.
Târeq effectua son passage du côté de Ceuta et descendit à proximité de la montagne dont nous venons de parler, dans une petite île qui fait face à la ville sise au pied. C'est une petite île d'un seul mille de longueur et de largeur, et ayant pour limite un grand fleuve qui descend des montagnes de Ronda et de son territoire, montagnes nombreuses, très élevées, vis-à-vis desquelles se dressent dans le pays de Barbarie, celles d'El Fahs, d'El Habat et autres. Du nom de cette petite île, cette ʽadouah est appelée île. Toutefois le pays de l'ʽadouah n'est pas une île, puisque son territoire s'étend sans interruption jusqu'au pays turc et autres contrées des infidèles, telles que la Flandre et le pays d'Italie. Il n'existe actuellement dans cette île ni habitation, ni construction.
Le port de Gibraltar est un grand port avec une large embouchure. A son entrée s'élève un château fortifié, très solidement construit et plein de munitions et de canons; car comme il domine entièrement le port, c'est le lieu où les guetteurs et les gardiens veillent pendant la nuit. Une muraille s'étend tout le bas de la montagne, allant du château jusqu'à la ville, sur une longueur d'un mille environ, et longe le bord de la mer, pour se terminer à la ville. Les navires arrivent jusqu'à celle-ci. C'est une ville de moyenne grandeur, plutôt petite; elle n'est habitée que par les soldats et les gens se rattachant à l'administration militaire. Sa situation à une extrémité (de la péninsule) et en face (du pays) de l'islamisme fait qu'il n'y a ni grands commerçants, ni habitants, comme on en trouve dans les villes civilisées où l'on va se fixer pour s'y établir. Ceuta, à cause de sa proximité, car elle est la plus voisine des villes du littoral africain (ʽadouah), pourvoit de vivres la population de Gibraltar; ces deux localités ne sont séparées que par une distance de quinze milles par mer. La surveillance et l'attention de ce littoral (espagnol) sont dirigées surtout du côté du pays barbaresque faisant face au Mont de la Conquête; toute la vigilance des Espagnols, en effet, et leurs précautions ont ce point pour objectif, l'étude de leurs chroniques leur ayant donné la certitude que jamais invasion n'a été effectuée que de ce côté: le littoral espagnol n'a été conquis en premier lieu, et, plus tard, les souverains de notre Maghreb, que Dieu leur fasse miséricorde! n'y ont abordé que du côté situé vis-à-vis du Mont de la Conquête et en face de Tarîf (Tarifa).
Voici ce qui a fait donner à cette ville le nom de Tarîf: Pendant que Moûsa ebn Nosayr, à qui Dieu fasse miséricorde! était gouverneur de l'Ifriqiyah au nom d'El Walîd, fils d'ʽAbd el Malek, et que Târeq commandait à Tanger de la part de Moûsa, le barbare[4] Julien arriva de l'île Verte. Moûsa en informa El Walîd qui lui écrivit en réponse: «Envoie des corps détachés pour connaître le pays et n'expose pas à l'aveugle les Musulmans dans une contrée dangereuse.» Moûsa lui adressa une nouvelle lettre dans laquelle il lui disait: «Il n'existe pas de canal dans ce pays.» El Walîd répondit: «Fais-le explorer par quelques troupes de cavaliers, quand même les choses seraient telles que tu les décris.» En conséquence Moûsa expédia, à la tête de cent cavaliers et de quatre cents fantassins, un homme d'entre les Berbers, qui était du nombre de ses affranchis: il se nommait Tarîf et portait le surnom d'Abou Zarʽah. Traversant (le détroit) sur quatre navires, il descendit sur le littoral de la mer, dans l'Andalos, à un endroit connu aujourd'hui sous le nom d'île de Tarîf; elle fut ainsi appelée parce qu'il avait débarqué là. De cette île, il fit une incursion sur le territoire limitrophe jusque du côté de l'île Verte (Algésiras) et, après avoir pris des captifs et fait un immense butin, il s'en revint sain et sauf.
[4] ʽEldj. C'est le nom donné par les Arabes à tout homme qui n'est pas de leur nation. Ce terme signifie âne sauvage, gros et robuste. Il répond au barbarus des Romains.
La partie de notre pays qui fait face au Mont de la Conquête est la montagne de Bolyoûnech (la Sierra Bullones), connue sous le nom de djébel Moûsa (la montagne de Moïse). Cette montagne fut appelée Bolyoûnech du nom d'une ville qui s'y trouvait anciennement et où il reste des vestiges de murailles et de remparts. Les arbres qu'on y voit aujourd'hui encore sont une preuve de sa puissance. Elle est à l'ouest de Ceuta, dont deux milles environ la séparent. A l'ouest de Bolyoûnech on remarque des sources d'eau douce connues autrefois sous le nom de Source de la Vie; on prétend que c'est la Source de la Vie à laquelle but le Khedr[5], sur qui soit le salut! En face de ces sources est un rocher auprès duquel, affirment quelques historiens, le servant de Moïse oublia le poisson. La construction qu'on aperçoit en face de Tarîf est le petit château situé sur les frontières du pays d'Andjarah; c'est de tous les points du détroit le plus rapproché, la distance qui l'en sépare n'étant que de huit milles. J'ajouterai que la prospérité de ces districts de la côte espagnole est loin d'être comparable à la crainte et à la terreur qu'éprouvent les infidèles; en effet, entre la ville du Mont de la Conquête (Gibraltar) et celle de Tarifa s'étend un espace vide, sans aucune habitation, et un territoire vaste et spacieux les sépare.
[5] Personnage mythique mentionné dans le Qor'ân et que les musulmans croient être Elie ou saint Georges.
Notre arrivée dans ce port eut lieu dans la soirée du mercredi (au jeudi). Le jour de notre embarquement à la Qasbah d'Afrâg[6] qui domine Ceuta, nous trouvâmes dans le port un navire tout prêt, chargé de provisions et de soldats et de tous les engins nécessaires. Il avait été envoyé par le duc résidant dans la ville de San Lucar[7], sur l'ordre de son souverain. Ce duc, qui a le commandement supérieur de toute cette côte, est un des grands d'Espagne les plus notables, attendu que, chez cette nation, on n'investit du commandement de la côte limitrophe de notre pays qu'un personnage occupant un rang élevé dans la noblesse et portant le titre de duc ou de comte, et personne autre. Ce grand navire avait donc été envoyé par le duc précité par l'entremise du gouverneur de Qâlès (Cadix); il avait jeté l'ancre devant Ceuta, que Dieu en fasse de nouveau une demeure de l'islâm! Mais comme le vent d'est soufflait et qu'avec ce vent les Espagnols ne pouvaient tenir près de Ceuta ni sur la côte environnante, ils avaient ramené le navire au port du Mont de la Conquête, où ils restaient en attendant le vent qui leur permît de retourner au port de Ceuta et d'y stationner jusqu'à ce qu'ils nous eussent embarqués. Dès que nous fûmes descendus dans la plaine[8] de Ceuta, les habitants de la ville sortirent à notre rencontre en compagnie du fils du capitaine, et nous informèrent qu'on attendait l'arrivée du bâtiment, qui était au Mont de la Conquête. «Allez le chercher, leur dîmes-nous, ou bien nous traverserons le détroit sur de petits bateaux qui, à cause de leur légèreté et de la vitesse de leur marche, font rapidement le trajet.» Ils nous préparèrent alors trois petits esquifs qu'ils installèrent et chargèrent de soldats et de canons pour leur défense, et nous nous embarquâmes. Nous voguâmes à la garde de Dieu et sous sa protection pendant une demi-journée jusqu'à ce que nous arrivâmes audit port, où l'on nous transféra des petits bateaux au grand navire qui y avait été préparé pour nous. Le navire vint ancrer tout près de la ville du Mont de la Conquête et nous passâmes la nuit à bord. A minuit, le vent souffla avec violence et la mer devint très agitée: les vagues se succédaient les unes aux autres; le navire penchait sur tribord et roulait comme une bête de somme. C'est au point que nous fûmes saisis de frayeur et d'épouvante jusqu'au lever de l'aurore. Nous autorisâmes alors le capitaine à nous reconduire à l'embouchure du port, par où nous étions entrés, cet endroit étant garanti des vents et la mer y ressemblant à un bassin. Nous jetâmes l'ancre sous le château, abrités par le Mont de la Conquête. Nous passâmes là huit jours, attendant que soufflât le vent d'est qui devait nous permettre de gagner Cadix, but de notre traversée et où les chrétiens s'étaient préparés pour nous recevoir et réunis en masse.
[6] Afrag (tente), ville ou bourg qui dominait la ville de Ceuta et qui occupait probablement l'emplacement de la citadelle. (De Slane.)
[7] San Lucar de Barrameda, à l'embouchure du Guadalquivir.
[8] Litt., dans le creux (fahs).
Durant notre séjour dans le port de Gibraltar, le qâïd (gouverneur) de la ville venait fréquemment nous rendre visite et avait soin de nous apporter chaque jour des fruits frais ou secs, en s'excusant de ne pouvoir faire davantage. Enfin un de nos compagnons sentit souffler le vent d'est le mercredi à minuit; il y avait huit jours que nous étions dans le port. Notre dit compagnon ayant souvent voyagé sur mer se connaissait en navigation. En ce moment le capitaine du navire était profondément endormi. Nous le réveillâmes et lui fîmes savoir que le vent soufflait. Immédiatement nous nous mîmes en route et sortîmes de l'endroit où nous nous trouvions. Au lever de l'aurore, nous étions par le travers de la ville de Tarifa, ville de moyenne grandeur, sur le bord de la mer, dans une plaine étendue. Elle a reçu son nom de Tarîf, qui y descendit, ainsi que cela a été mentionné ci-devant. Le point de notre pays qui lui fait face est le qasr (château) dont nous avons parlé.
Nous continuâmes à voguer pendant la moitié de la journée jusqu'au moment de la prière de midi. Nous aperçûmes alors la ville de Cadix, qui est une grande cité, sise sur une presqu'île, sur la mer. Une de ses parties s'étend jusqu'à la terre ferme; elle est environnée par la mer sur environ les sept huitièmes de son périmètre. Elle possède un grand port, si vaste qu'il est impossible d'en évaluer l'étendue, et qui contient un nombre incalculable de grands et de petits navires. Comme c'est une ville considérable, il s'y rend de tous côtés des voyageurs et des commerçants; tous les vents y conduisent. Les chrétiens y viennent de tous les villages et de toutes les villes, situés dans son voisinage ou à proximité, pour y vendre, acheter, faire leurs provisions ou servir. Là se réunissent en quantité innombrable de petits navires qui y apportent des denrées et des vivres, grains, fruits, etc.
Lorsque le gouverneur (hâkem) de la ville vit ce jour-là souffler le vent qui nous amènerait, de nombreuses dispositions furent prises pour notre réception et l'on fit de grands préparatifs: on réunit l'infanterie et la cavalerie de la garnison et, sur mer comme sur terre, les canons furent chargés. Tout le monde sortit sur le rivage pour attendre notre arrivée.
Dès que nous fûmes près de la ville, à la distance de deux milles environ, un capitaine arriva vers nous dans une embarcation du gouverneur qu'il avait ornée de toutes sortes de tapis de soie et de brocart, et sur laquelle il avait arboré un des pavillons du roi. Étant monté à bord, il (nous) salua de la part de son supérieur et présenta pour excuse (de son absence) les préparatifs de notre réception. Nous descendîmes du grand navire dans la chaloupe et nous dirigeâmes vers la ville. Nous trouvâmes le gouverneur de la ville debout sur le bord du rivage; avec lui était accourue la population entière, hommes, femmes et enfants. Il n'avait pas laissé dans la ville un seul chanteur ou musicien qu'il ne l'eût amené; tant sur les remparts de la ville qu'à bord des grands navires, il n'y avait pas un canon qu'il ne fît tirer. Ledit gouverneur nous accueillit avec la plus grande courtoisie et se montra extrêmement heureux de notre venue. Tous les prisonniers (musulmans) que renfermait la ville de Cadix, hommes, femmes et enfants, vinrent aussi à notre rencontre; transportés d'allégresse, ils proclamaient à haute voix la profession de foi musulmane et appelaient les bénédictions de Dieu sur le prophète, que Dieu le bénisse et le salue! en faisant des vœux pour la victoire de notre seigneur El Mansoûr billah (le secouru par Dieu). Nous leur donnâmes des conseils et leur promîmes que notre maître, que Dieu l'assiste! ne les abandonnerait pas, tant qu'il jouirait de la faveur divine. Ce jour fut pour eux une fête à cause de la bonne nouvelle qu'ils reçurent de leur délivrance que Dieu allait leur accorder par l'entremise du seigneur El Mansoûr billah, d'autant plus qu'il était devenu certain pour eux que notre maître, que Dieu l'assiste! n'avait d'autre but et d'autre intention en rassemblant tous les chrétiens qui étaient dans les fers, que de délivrer les Musulmans des mains de l'ennemi infidèle, puisse Dieu l'anéantir et prolonger l'existence de notre souverain!
Le gouverneur nous ayant conduits à la ville, nous mena dans une grande maison qu'il avait préparée pour notre installation; il l'avait fournie de toutes sortes de provisions variées. Il ne cessa pas de veiller à tous nos besoins ainsi que les notables de la ville qui l'accompagnaient, pendant cette journée et toute la nuit jusqu'au lendemain. Il se mit ensuite à nous questionner sur le but de notre voyage et nous demanda si nous avions besoin de rester chez lui pour nous reposer quelques jours. Nous lui répondîmes: «Il nous est impossible de nous arrêter nulle part, tant que nous ne serons pas arrivés dans la ville où nous allons et auprès du roi vers qui nous devons nous rendre.» Il nous dit que telle était aussi la volonté de son maître et souverain. «Il est prévenu, ajouta-t-il, de votre heureuse arrivée et vous attend dans le plus bref délai.» Il fut donc convenu que nous partirions dès le lendemain. Ayant fait alors venir deux voitures, il nous fit parcourir la ville, qu'il nous montra quartier par quartier. Cadix est une ville grande et peuplée; ses marchés sont pleins de commerçants, d'artisans et de gens qui vendent ou achètent. Elle n'a pas de muraille si ce n'est du côté du port; des autres côtés, la mer lui sert de rempart; comme elle y est peu profonde et qu'il s'y trouve beaucoup de rochers, les navires ne peuvent entrer.
Le lendemain, le gouverneur et ceux qui l'accompagnaient s'occupèrent de bonne heure des préparatifs de notre départ. Comme d'habitude, tout ce qu'il y avait dans la ville de soldats, de cavaliers et d'autres gens sortirent encore pour nous reconduire. Le gouverneur avait envoyé en avant, à Chantamaria[9], un de ses officiers chargé de prévenir de notre arrivée dans cette ville, afin qu'on nous préparât un logis.
[9] Puerto de Santa Maria.
Dans la matinée du jour où nous sortîmes de Cadix et pendant que nous nous occupions du départ, voilà qu'entra chez nous un prêtre chrétien de Turquie, qui avait été élevé au pays de Constantinople[10]: il nous informa de la victoire remportée, grâce à la faveur divine, par l'armée des Musulmans et nous apprit que le sultan Solyman, puisse-t-il être assisté de Dieu! avait, avec l'aide du Tout-Puissant, délivré Belgrade ainsi que toute la province et les alentours[11]; qu'il était fier d'en avoir renversé les remparts et s'occupait de restaurer les murailles qui avaient été détruites: il avait mis des ouvriers chargés de la reconstruction et des aides-maçons, au nombre de douze mille. Nous nous réjouîmes de la victoire que Dieu, qu'il soit exalté! avait accordée aux Musulmans. Les chrétiens regardaient comme un haut fait d'armes du Sultan d'avoir conquis cette ville et de l'avoir reprise par la force, et lui décernaient les plus grands éloges.
[10] Litt., de la grande Constantine.
[11] La prise de Belgrade par les Turcs eut lieu en 1690.
Nous sortîmes dans la direction de la mer et trouvâmes à la même place l'embarcation avec laquelle nous avions quitté le bord. Nous étant embarqués sous la sauvegarde de Dieu, nous nous dirigeâmes vers Chantamaria par mer. La distance qui sépare les deux villes est de six milles, de sorte qu'en moins d'une heure de traversée nous avions la ville sous nos yeux. Nous y trouvâmes une troupe de cavaliers au nombre de plus de cent, qui étaient venus nous recevoir: ils manifestèrent beaucoup de joie et d'allégresse. Dès que nous eûmes jeté l'ancre devant la ville de Santa Maria, nous trouvâmes sur le rivage de la mer une foule nombreuse d'hommes, de femmes et d'enfants. Le gouverneur et le qâdy (juge) de la ville étaient sortis à notre rencontre; ils avaient fait venir deux voitures pour notre transport. A peine les eûmes-nous accostés qu'ils nous firent l'accueil le plus gracieux et le plus courtois. Nous entrâmes dans la ville et ils nous promenèrent à travers l'ensemble de ses rues, de ses habitations et de ses marchés. C'est une ville grande, vaste, aux maisons spacieuses, et couvrant une grande étendue de terrain. Toutes ses rues sont pavées en pierres. C'est une des villes civilisées de l'Espagne et des plus fréquentées dans un but de trafic et de commerce. Avec cela, aucune muraille ne sépare la ville de la mer; il en est de même de la partie qui l'entoure du côté du continent. A son extrémité, dans la direction de la mer, on voit une grande maison dont la porte d'entrée a été bouchée; c'est la maison où descendit Ech-Cheikh, fils du sultan Ahmad Ed-Dahaby[12], qui entra en Espagne. Elle n'a été habitée par personne depuis lors, la coutume des chrétiens étant de respecter le logis où est descendu un roi quelconque et d'en murer la porte, de façon que personne ne l'habite plus. La porte murée indique l'événement dont il s'agit. Ils ont fait de même à Madrid pour une maison, aujourd'hui inhabitée depuis le règne de Charles-Quint. Ayant fait la guerre au roi des Français et l'ayant vaincu et fait prisonnier, il l'amena jusque dans sa capitale et sa résidence souveraine Madrid, et lui donna pour demeure cette maison. (François Ier) resta quelque temps en son pouvoir jusqu'à ce qu'il lui donnât la liberté et lui fît grâce; la maison qu'il habitait a été laissée en l'état et la porte en a été murée: elle est connue et célèbre[13].
[12] Ech-Cheikh, frère d'Abou Fârès et de Zidân, tous les trois fils du chérif du Maroc Abou'lʽAbbâs Ahmad el Mansoûr mort en 1603 et surnommé Ed-Dahaby parce qu'il avait continuellement aux portes de son palais des milliers d'hommes occupés à battre monnaie. Ech-Cheikh ne pouvant lutter contre ses frères passa en Espagne pour demander des secours à Philippe III, qui ne lui en accorda qu'après s'être fait offrir en échange le port et la place de Larache.
[13] Cette maison existe encore à l'extrémité de la Calle Mayor, près de la cuesta de la Véga; elle est connue sous le nom de casa de los Guzmanes.
Quand nous fûmes installés dans notre logis à Santa Maria, les habitants et les notables de la ville vinrent nous saluer et nous souhaiter la bienvenue. Nous rencontrâmes en eux plus d'enjouement, un accueil plus affectueux et des visages plus riants que partout ailleurs. Le gouverneur et l'alcade se succédèrent sans cesse auprès de nous et nous rendirent visite, jusqu'à ce que la nuit étendît ses voiles et laissât tomber ses colliers sur le col d'Orion.
Dès le lendemain matin nous reçûmes la visite d'un des principaux (officiers) du duc investi du commandement de cette côte, et dont la résidence était San Lucar; il apportait les excuses du duc, qu'une maladie avait empêché de venir; nous les agréâmes.
Nous quittâmes la ville. Les habitants étaient encore accourus pour nous faire leurs adieux. Le gouverneur et le juge, ainsi que le capitaine de la cavalerie avec sa troupe, sortirent et nous accompagnèrent pendant trois milles jusqu'à ce que nous arrivâmes à une limite connue chez eux et qui divise leur province de celle de la ville de Charich[14]. Les notables mirent alors pied à terre avec tous ceux qui étaient venus nous reconduire et nous firent leurs adieux, après s'être excusés de ne pouvoir aller plus loin. «Cette limite, dirent-ils, est celle servant de séparation entre nous et le gouverneur de l'autre ville qui nous fait face. S'il nous était possible d'aller plus avant, nous aurions voyagé avec vous la journée entière en témoignage de notre considération et de notre respect pour celui qui vous envoie. Pour une seule personne on en honore mille.»
[14] Jerez de la Frontera.
Nous prîmes congé d'eux et ils s'en retournèrent. Après avoir voyagé pendant quelque temps, nous atteignîmes la ville de Jerez. La ville est située au milieu d'un pays étendu, complanté d'arbres et arrosé par des rivières; on y voit des plantations d'oliviers, des jardins, des vignobles et toutes sortes d'arbres, en nombre incalculable. Jerez est une ville grande, vaste et qui porte des traces d'une ancienne civilisation. Il reste des vestiges de ses remparts; mais la plus grande partie est effacée ou en ruines, attendu que les chrétiens ne se soucient pas de construire des remparts, ni de fortifier les villes, si ce n'est dans les localités qui avoisinent la mer: telles sont Cadix, du côté du port, et la ville du Mont de la Conquête (Gibraltar). Cette dernière est en effet fortifiée et munie d'une muraille peu élevée parce qu'elle est construite dans la mer. La ville de Jerez dont nous parlons est surnommée Jerez de la Frontera, ce qui signifie opposée; ils entendent par cette expression qu'elle est opposée au pays de l'islâm, que Dieu l'exalte! La plus grande partie de sa population tire son origine des Andalos (musulmans d'Espagne) et de leurs notables qui embrassèrent le christianisme: ils sont cultivateurs et laboureurs.
Nous traversâmes cette ville dans la matinée et continuâmes notre voyage ce jour-là jusqu'à ce que nous atteignîmes, dans la soirée, une ville qu'on appelle El Bridjah (Lebrija). C'est une petite ville, plutôt habitée par des nomades. Les vestiges de ses remparts sont également en ruines et effacés. Le gouverneur et le juge vinrent à notre rencontre. On nous installa dans une maison appartenant à un de leurs grands et toute la population accourut pour nous saluer.
Dans cette ville, quelques habitants nous confirmèrent dans l'idée qu'ils descendaient des Andalos, à certain signe caché qu'on ne peut énoncer qu'à l'aide d'un langage couvert. Le plus certain c'est que la plupart des habitants tirent leur origine des Musulmans d'Espagne (andalos). Toutefois le temps s'est écoulé, et ils ont été élevés dans les ténèbres de l'impiété; par suite, l'état d'abjection, que Dieu nous en préserve! a prévalu chez eux.
Le lendemain nous nous mîmes en route vers une ville nommée Otrîrah (Utrera), séparée de la dernière par une contrée vaste, spacieuse, couverte de métairies et de troupeaux. La plupart des moutons de l'Andalos sont sauvages. A gauche, en allant de Lebrija à Utrera, à la distance de deux ou trois milles, on voit le Wâdy 'l kabîr (le Guadalquivir), qui descend de Séville et dans lequel se jettent d'autres rivières de l'Andalos. Sur le Guadalquivir voyagent les navires venant de l'Océan[15], jusqu'à ce qu'ils parviennent à Séville, après un parcours de quarante milles depuis la dite mer.
[15] Litt., la grande mer.
Cette ville d'Utrera est une ville moyenne, ni petite, ni grande. La plupart de ses habitants sont des descendants des Andalos. Nous y arrivâmes dans la soirée de ce jour. La population entière était sortie pour demander à Dieu de la pluie. Tous, tant qu'ils étaient, portaient une croix sur l'épaule. Ils nous rencontrèrent en cet état, car ils ne pouvaient rebrousser chemin. Nous logeâmes dans la ville dans une maison qui en dominait la majeure partie. Après avoir déposé leurs croix, les habitants arrivèrent également pour nous saluer; ils étaient passablement joyeux et contents. La population est composée de hauts personnages. Ce qui domine chez eux, dans l'un et l'autre sexe, c'est la beauté; j'y ai vu deux jeunes personnes, l'une, fille du gouverneur de la ville et l'autre, du juge: elles étaient extrêmement belles et parfaites à tous égards. Jamais mes yeux n'ont rencontré, dans toute l'étendue si vaste de l'Espagne, deux beautés plus achevées. Ce sont deux filles issues des Andalos et de la famille du dernier roi de Grenade qui fut vaincu et perdit cette ville: ce roi est connu chez eux sous le nom d'el rey el chico[16], ce qui veut dire le petit sultan.
[16] La prise de Grenade par Ferdinand le Catholique sur ʽAbd Allah Zaghal (es saghîr) eut lieu le 2 janvier 1492. Saghîr signifie petit, de même que chico.
Nous avons été informés dans la ville de Madrid par un personnage nommé don Alonso, petit-fils de Moûsa, frère du sultan vaincu à Grenade, que les deux jeunes filles qui se trouvent à Utrera sont du sang de ce prince. Ce don Alonso est doué d'un excellent naturel; c'est un beau jeune homme dont la force et le courage sont renommés chez les chrétiens; il est compté parmi leurs plus braves guerriers. Il s'élance sur le champ de bataille et au milieu de la mêlée comme capitaine d'une troupe de cavaliers. Les chrétiens font l'éloge de sa bravoure. Avec cela, il a de l'inclination pour les sentiments qu'il rencontre chez les partisans de l'islamisme, cite sa généalogie et se plaît à entendre parler de l'islamisme et des Musulmans. Il nous a raconté comme le tenant de sa mère que celle-ci, pendant qu'elle était grosse de lui, eut envie de manger du Couscousou[17]. «Peut-être, lui dit le père, cet enfant que tu portes est-il un petit Musulman.» Il lui adressait ces paroles par plaisanterie, car personne ne leur reprochait leur descendance, qui était parfaitement connue, et on savait qu'ils étaient issus de la famille royale. Que Dieu nous préserve de l'abandon et de l'égarement! Nous lui demandons la (bonne) direction.
[17] C'est le mets national, comme le pilau chez les Turcs et le coubbeh en Syrie, des habitants des Etats barbaresques, de l'Algérie et du Maroc. Il se compose de semoule préparée d'une certaine façon et cuite à la vapeur d'eau avec du beurre; pour le rendre meilleur on y ajoute des volailles, des pigeons, etc.
Une des plus grandes marques de gracieuseté que nous donnèrent les habitants d'Utrera fut qu'ils amenèrent chez nous, pendant la nuit que nous passâmes dans leur ville, les moines qui excellent à chanter dans leurs églises. Ils tenaient des instruments de musique, un entre autres qu'ils appellent harpe; il est garni d'un grand nombre de cordes et ressemble à un métier de tisserand. Ils prétendent que c'est là l'instrument dont jouait le prophète David, que sur lui et sur notre prophète soient la prière et le salut! J'en ai vu un de cette forme que tenait une de ces statues qu'ils placent dans leurs appartements et dans leurs maisons et qu'ils disent représenter le prophète David, sur qui soit le salut! Tous leurs récits historiques, en effet, et leurs dogmes religieux sont empruntés à la religion des enfants d'Israël et à l'Ancien Testament, à ce qu'ils prétendent, sauf toutefois ce qu'ils ont ajouté et qui forme la séparation entre eux et les juifs, les chrétiens s'étant prononcés à l'unanimité pour le Messie, d'où est venue l'inimitié qui existe entre les deux sectes. Depuis cette époque ils n'ont cessé de raconter dans leurs dogmes religieux, dans leurs croyances corrompues et dans leur égarement ce que leur relate le pape qui est à Rome, que Dieu l'envoie rejoindre (en enfer) les grands de sa nation!
De cette ville d'Utrera à la ville de Marchînah (Marchena), il y a vingt milles[18]; elles sont séparées par un pays vaste, spacieux, étendu et en plaine. Il n'existe dans cette partie de l'Espagne d'autres montagnes que celles que le voyageur aperçoit sur sa droite, à l'horizon, comme les montagnes d'Er-Rondah et celles qui viennent après. Entre Utrera et Marchena est une large rivière[19] sur laquelle est posé un grand pont dont la solide construction remonte à l'époque des Musulmans. C'est sur (les bords de) cette rivière qu'eut lieu la célèbre bataille d'Ez-Zallâqah[20], et l'on y trouve une petite église où l'on voit figurée sur les murs la représentation de cette bataille. Marchena est aussi une ville de moyenne grandeur et portant des traces d'ancienne civilisation. Aujourd'hui elle se rapproche plutôt de l'état nomade. Ses habitants sont des gens affables; il en est parmi eux qui rapportent leur origine aux Musulmans d'Espagne.
[18] On compte d'Utrera à Marchena par chemin de fer, quarante-quatre kilomètres.
[19] Le Guadaira.
[20] Error grande, porte en note le ms. de M. de Gayangos.
De Marchena à la ville d'Azîkhah (Ecija) il y a vingt-un milles[21]. La contrée qui les sépare est étendue, spacieuse, pleine de jardins et de vergers. L'olivier y est l'arbre dominant. Depuis Marchena, dans la direction d'Ysika (Ecija) jusqu'à la distance de huit milles, tout est complanté d'oliviers. Chaque bois d'oliviers contient une maison pour enfermer les olives et servir d'habitation aux gens qui leur donnent leurs soins. De même dans la partie qui suit Ysika, sur le chemin de Marchena, on trouve encore des oliviers sur un parcours de huit autres milles, à droite, à gauche, derrière, devant; car l'Andalousie est la partie de l'Espagne où l'on rencontre le plus d'arbres et d'oliviers. Près de la ville d'Ysika, au sommet d'une colline qui domine la ville, se trouvent des vestiges d'une ancienne construction assez importante: on a prétendu que c'était le tombeau d'un dévot musulman auquel on attribuait une grande puissance de miracle, et c'est pourquoi l'on n'y avait pas touché.
[21] Quarante-quatre kilomètres par chemin de fer.
Lorsque des hauteurs où nous nous trouvions nous aperçûmes la ville d'Ecija, nous jouîmes d'un spectacle dont la beauté et la splendeur ne sont égalées par aucune autre des villes d'Espagne. Elle est située dans une plaine, sur le bord d'une rivière appelée Wâdy Chanîl (le Genil) et à laquelle les chrétiens continuent à donner son premier nom accoutumé. C'est une grande rivière qui descend de Wâdy Ach (Guadix); le Wâdy Chanîl passe à travers le territoire et les montagnes de Grenade. Ses bords sont couverts d'un nombre incalculable de maisons de plaisance, de jardins, de vergers, de moulins et de toutes sortes de plantations. Dans le reste de l'Espagne, nous n'avons pas découvert de spectacle plus ravissant. La ville, sise sur le bord de cette rivière, avec les jardins, les lieux de plaisance et les maisons placées au milieu des jardins, ressemble à un firmament entouré de ses étoiles. En admirant la beauté de cette rivière et son merveilleux et ravissant aspect, je me suis rappelé ces vers de Hamdah l'andalouse, la femme poète, que Wâdy Ach a vu naître[22].
[22] Ebn el Khatîb (ms. de M. de Gayangos, fol. 125. rect.) consacre un article à cette femme sous le titre de Hamdah, fille de Zyâd el Mokaitab: «Elle habitait le Wâdy'l djommah, dans le village de Bâdy, dépendant de Wâdy Ach. Abou'l Qâsem a dit d'elle qu'elle était très belle, poète et écrivain. Voici un fragment célèbre de ses poésies (les cinq vers ci-dessus et un sixième). Abou'l Hasan ebn Sa'ïd a dit, à propos de Hamzah (lisez Hamdah) et de sa sœur Zaynab: C'étaient deux femmes poètes très versées dans la littérature, belles, riches, instruites, chastes; toutefois l'amour des belles-lettres les portait à fréquenter les littérateurs, mais elles conservèrent une chasteté reconnue et une pureté incontestée.»
«Mes larmes ont dévoilé mes secrets sur un Wâdy qui porte des traces visibles de beauté.
«Quel fleuve circule dans chaque jardin! De quel jardin est bordé chaque fleuve!
«Au milieu des jeunes faons, une antilope des sables a captivé mon âme; elle avait déjà ravi mon cœur.
«Elle a un regard qu'elle assoupit pour quelque chose, et ce quelque chose m'empêche de dormir.
«Lorsqu'elle laisse flotter sur elle sa chevelure, je vois la pleine lune au milieu de noirs nuages[23].»
[23] Ebn-el-Khatîb ajoute à ces vers qui contiennent quelques variantes, celui-ci: «On dirait que le matin a perdu un frère et que, dans sa douleur, il éclaire lentement sa marche solitaire.»
Cette Hamdah est une des poétesses de l'ʽAndalos; sa biographie est connue et tient sa place parmi celles des poètes et des poétesses de l'ʽAdouah. C'est elle qui a composé ces vers:
«Et quand les intrigants ont tout refusé, à l'exception de notre mort, car ils n'ont à redouter ni ma vengeance, ni la tienne;
«Qu'ils ont lancé leurs bandes pour saisir nos entretiens, et que mes défenseurs et mes soutiens se sont alors trouvés en trop petit nombre;
«Je les ai vaincus avec mon regard par les larmes, et de moi-même avec le sabre, le carnage et l'incendie[24].»
[24] Ces vers sont également donnés par Ebn el Khatîb avec des variantes.
Témoin de la beauté de cette ville et de son magnifique panorama, j'ai ajouté aux deux vers d'El Djazîry, qui m'ont servi de modèle, deux autres vers de ma composition:
«J'ai juré, quand j'ai vu les beautés de cette ville, que l'imagination ne pouvait s'en représenter une pareille.
«On dirait un firmament dont les astres se meuvent tout autour. Elle s'élève au milieu de la terre habitée par les nomades et par les peuples policés.
«Que Dieu la délivre, afin que la religion du Gardien par excellence (Dieu), l'objet des désirs les plus élevés, y soit pratiquée,
«(Qu'il la délivre) par la main de quelqu'un qui répartit exactement les récompenses, est agréable à Dieu et tire son origine de la plus éminente des créatures[25].»
[25] L'ambassadeur exprime ce vœu en faveur du sultan du Maroc, descendant d'El Hosayn, fils d'ʽAly et de Fâtémah, fille de Mahomet.
Quand nous nous trouvâmes près de la ville, le gouverneur sortit dans une voiture[26], accompagné de ses fils et de quelques-uns des officiers, montés sur de petits chevaux lui appartenant et qu'il prétendait—prétention bien contraire à la vérité—être des meilleurs et des plus rapides de l'Andalos. Il vint à notre rencontre hors de la ville et nous souhaita la bienvenue avec infiniment de courtoisie et d'amabilité. Nous ayant conduits en ville, il nous promena à travers ses marchés, ses places et ses rues. C'est une ville civilisée, ni petite ni grande; elle est très propre et les habitants sont doués de bonté et de beauté. Au milieu se dresse la mosquée-cathédrale qu'elle renferme. Ce monument, de moyenne dimension, admirable de formes, solidement construit et dont le parvis est complanté d'orangers, remonte au temps des Musulmans et est encore tel qu'il était. Le gouverneur de la ville nous conduisit ensuite à sa demeure, grande et vaste maison, où il nous reçut très bien et nous prodigua les marques de considération, ne manquant à aucune de ses obligations soit dans sa conduite correcte, soit dans son langage. Nous passâmes cette nuit chez lui.
[26] Kodcheh, c'est le mot espagnol coche.
Le lendemain nous quittâmes la ville et, à son extrémité, nous trouvâmes un pont merveilleux sur lequel s'élève la porte de cette ville. Sous le pont l'on voit des moulins et des constructions en grand nombre. De cette ville nous arrivâmes à Cordoue.
Cordoue est une grande cité, une des capitales de l'Espagne. Elle était autrefois une résidence royale. C'est là que résidaient les gouverneurs de l'Andalos, avant l'entrée d'ʽAbd er-Rahman[27], fils de Moʽâwiah. En l'année 168, ʽAbd er-Rahman se transporta d'Er-Résâfah[28], où il habitait, à Cordoue, et fit de cette dernière ville le siège de son empire et la capitale de sa souveraineté et de son khalifat; elle fut la résidence des princes Omayyades depuis le règne d'ʽAbd er-Rahman ed dâkhel et d'autres parmi ses prédécesseurs et ses successeurs. La ville est située au pied d'une montagne qui s'appelle Sierra Morena et sur la rive du fleuve nommé le Wâdy'l Kabîr (Guadalquivir) qui descend des montagnes de Bayâsa (Baeça), des montagnes de Djayân (Jaen) et d'autres. Les chrétiens donnent au fleuve le même nom qu'il portait pendant la domination musulmane. C'est le plus grand de l'Andalos entière; tous s'y réunissent. Il passe à Séville et se jette dans la mer à San Lucar. Au dehors de la ville de Cordoue, on voit un nombre incalculable de vergers, de jardins et de toutes sortes de vignobles.
[27] ʽAbd er-Rahman Ier régna de l'année 138 à l'année 172 de l'hégire (756-788 J. C.)
[28] Le Marâsed orthographie ce nom Er-Rosâfah. Plusieurs localités ont été ainsi appelées, entre autres la Rosâfah de Cordoue, ville que construisit ʽAbd er-Rahman ebn Moʽâwiah ebn Héchâm à Cordoue.
Quand nous fûmes près de la ville, les habitants sortirent à notre rencontre, ainsi que tous les prisonniers qu'elle renfermait et qui proclamaient à haute voix la profession de foi musulmane et faisaient des vœux de victoire pour notre maître El Mansoûr billah. Les enfants des Chrétiens répétaient les mêmes cris que les Musulmans. Lorsque nous eûmes pénétré dans l'intérieur, nous trouvâmes une cité grande, populeuse et où s'exerçaient toutes sortes d'arts et de métiers. La plupart des marchands sont des femmes. Nous logeâmes dans la maison du gouverneur.
Le lendemain nous quittâmes Cordoue après avoir examiné en détail sa grande mosquée-cathédrale si célèbre et dont la renommée s'étend au loin. C'est une mosquée immense, très solidement bâtie et dont la construction est d'une grande beauté. Elle contient trois cent soixante colonnes, toutes en marbre blanc; entre chaque deux colonnes est un arc surmonté d'un autre arc. Elle a actuellement quatorze portes; beaucoup d'autres ont été bouchées. Son mehráb[29] est resté tel quel, sans changement; rien n'y a été changé comme construction par les Chrétiens, si ce n'est qu'au-dessus ils ont établi une fenêtre grillée en cuivre et que devant ils ont placé une croix. Personne n'y pénètre que ceux chargés du soin de cette croix. Rien, soit peu, soit beaucoup, n'y a été ajouté tant dans l'intérieur qu'à son mur. Cette mosquée a une très grande cour avec un bassin au milieu; tout autour de la cour sont plantés cent dix-sept orangers. A l'emplacement du mehráb fait face, dans la cour, le minaret de la mosquée. C'est un grand minaret tout bâti en pierres; il n'est pas aussi haut cependant que ceux de Tolède et de Séville. Il est construit au-dessus de l'une des portes de la mosquée qui fait face à l'emplacement de la chèvre (ʽanzah). Le plafond et les portes de cette mosquée sont restés dans leur état primitif, sans autres constructions nouvelles que celles commandées par la nécessité telles que les réparations ayant pour but d'empêcher le plafond de s'écrouler et autres du même genre. Les Chrétiens ont fait une innovation au milieu de la mosquée. A l'opposite du mehráb, ils ont construit une grande pièce carrée surmontée d'une coupole et ornée de fenêtres grillagées en cuivre jaune. A l'intérieur de cette salle, ils ont placé une de leurs croix et les livres de leurs prières qu'ils chantent avec accompagnement de musique, et autres (objets) semblables. Les portes de la mosquée sont telles qu'elles étaient, avec leur construction primitive et leurs inscriptions arabes sculptées. En face de cette mosquée s'élève la grande qasbah, qui servait de palais au roi de Cordoue et du reste du royaume de l'ʽadouah, alors que celui-ci était réuni sous un même sceptre et avant l'avénement des petits dynastes (moloûk et-tawâïf). Nous demandons à Dieu, qu'il soit exalté! d'en faire de nouveau une demeure de l'islâm par les mérites de son prophète, sur qui soit le salut! Les murs de la qasbah se sont conservés aussi beaux que par le passé; ils sont aussi élevés et se dressent dans les airs à la hauteur de la mosquée. La construction de cette mosquée est si élancée et ses murailles montent si haut dans l'espace qu'on a étayé l'extérieur des murs au moyen de piliers construits en pierres et placés en dehors du mur même. Entre chaque deux piliers est un intervalle (plein) de dix coudées, destiné à consolider les murailles de la mosquée et à les soutenir. Tout autour de la mosquée s'élève une construction à hauteur d'homme faisant saillie comme un balcon et préservant le mur. Cette mosquée est une des plus belles de l'islamisme; la célébrité dont elle jouit nous dispense de nous étendre sur sa description. Elle a, a-t-on dit, les dimensions du Mesdjed el aqsa[30]. J'ai copié dans le livre intitulé Nozhat el mouchtâq fî dekr el amsâr wa'l beuldân wa'l madáïn wa'l afâq[31] le passage dans lequel l'auteur fait mention du Mesdjed el aqsa et où il décrit ce monument, jusqu'à ces mots: «Il n'y a pas dans l'univers entier de mosquée aussi grande, si ce n'est la mosquée-cathédrale qui se trouve à Cordoue, dans l'Andalos. A ce qu'on rapporte, le plafond de la mosquée de Cordoue dépasse dans ses dimensions celui de la mosquée el aqsa; et la cour du Mesdjed el aqsa occupe en superficie deux cents brasses de long sur cent quatre-vingts brasses de large[32].»
[29] On sait que le mehráb (de la racine haraba) est la niche vers laquelle se tournent les Musulmans quand ils disent la prière dans les mosquées; il indique la direction de la Mekke. Dans le Guide en Espagne, M. de Lavergne, peu versé dans la religion et la langue des Mahométans, dit que ce mot «est une corruption du vocable arabe min Ruhh qui signifie à peu près, la demeure de l'esprit de Dieu ou du Prophète»!
[30] A Jérusalem. Cf. ma traduction de Moudjîr ed-dîn: Histoire de Jérusalem et d'Hébron. Paris, Leroux, 1876.
[31] Hâdji Khalîfah donne à cet ouvrage, qui est sans doute celui que nous connaissons sous le nom de Géographie d'Edrisi, le titre de Nozhat el mouchtâq fî ekhtérâq el afâq.
[32] Cette citation ne se trouve pas dans la traduction d'Edrisi par Jaubert.
Dans les environs de la ville de Cordoue, sur la rive du fleuve, existent en nombre incalculable, des champs de culture et des pâtures (ʽazâïb) pour l'élève des chevaux; car les chevaux du territoire de Cordoue et de ses environs dans la contrée andalousienne sont, aux yeux des Chrétiens, les plus beaux de l'Espagne entière avec toute son étendue. C'est pour ce motif que le monarque espagnol défend d'y faire couvrir les juments par des ânes, et un châtiment sévère attend celui qui contreviendrait à cette défense: ses biens seraient confisqués ou bien il serait emprisonné ou subirait une autre peine. La production des mulets a lieu chez eux dans une contrée connue sous le nom de Manche, ce qui veut dire signe (ʽalâmah). La Manche est un très vaste pays, de six jours de marche. Le sol en est rude, pierreux; il ne produit que l'absinthe (Chîh) et autres plantes sèches. Cette contrée sépare l'Andalousie de la Nouvelle-Castille. Les mulets y ressemblent ou à peu près à ceux de la Syrie.
La population de Cordoue est adonnée au labourage et à l'agriculture. Le pays andalousien tout entier est peu fourni d'eau à l'exception des fleuves susmentionnés qui le traversent. Les habitants ne se donnent pas la peine d'établir des sâqiah[33] et de tirer l'eau, toutes leurs cultures se faisant en terrains qui n'exigent pas l'irrigation artificielle. Nous entendons dire toutefois qu'à Grenade et dans ses environs les eaux abondent et courent de tous côtés.
[33] Roue mue par une bête de somme et qui, munie de godets, fournit en tournant l'eau pour arroser. Il en existe un grand nombre en Egypte.
Le fleuve est traversé par un grand nombre de ponts très bien construits. A la porte de la ville de Cordoue il en est un grand au-dessous duquel on voit des vestiges d'un autre pont. On prétend que le plus bas est celui qu'établirent les Musulmans; détruit par le courant, il y a environ dix ans aujourd'hui, les chrétiens ont élevé un peu au-dessus un autre pont nouveau, composé de dix-sept arches.
De Cordoue à une ville qu'on appelle El Carpio, on compte quinze milles. C'est une petite ville située sur une élévation du terrain, également à proximité du Guadalquivir. Sur le fleuve sont installées des machines à irrigation (dawâlîb) et des norias (nawáʽîr) qui font monter l'eau du fleuve jusqu'à des jardins groupés au-dessous de la ville. Les habitants sont laboureurs et agriculteurs; ce sont presque des nomades. Sur les deux rives du fleuve on aperçoit un très grand nombre de hameaux et de villages.
De cette ville d'El Carpio à celle qu'on appelle Andujar, il y a vingt et un milles[34]. Andujar est une ville ancienne où l'on trouve des traces de civilisation. Elle est également située sur la rive du Guadalquivir. Ce fleuve est traversé, près de la ville, par un grand pont de l'époque des Musulmans. La plaine (fahs) est couverte d'un nombre infini de champs d'oliviers, de plantations, de jardins et de terres labourées. Ses habitants sont laboureurs et agriculteurs. Selon toute probabilité, la population d'Andujar est issue des Musulmans d'Espagne (Andalos), et le plus grand nombre descend des Oulâd es-Sarrâdj (Abencérages) qui avaient embrassé le christianisme sous le règne du sultan Hasan, dernier roi de Grenade. A ce que prétendent les chrétiens et d'après ce qu'ils rapportent dans leurs chroniques, un des Oulâd ebn Zekry, les Grenadins, à Grenade, avait dénoncé au roi un des Oulâd es-Sarrâdj en l'accusant d'entretenir des conversations et des relations avec la femme du fils du roi. Le roi étant entré dans une violente colère contre les Oulâd es-Sarrâdj qui étaient avec lui à Grenade en fit mettre à mort plusieurs d'entre les chefs. Les Abencérages formaient jusqu'à cette époque la plus forte armée des Musulmans. Andujar, leur ville, resta en leur possession après la conquête de Grenade et de son territoire par les infidèles: ils luttaient pour la défendre et repoussaient les envahisseurs. Aussitôt qu'ils eurent reçu la nouvelle des meurtres commis sur leurs frères à Grenade, poussés par le sentiment de leur honneur outragé, par la honte, la colère et la fureur, ils montèrent à l'instant même à cheval et se rendirent auprès du prince (chrétien) alors régnant. Après avoir embrassé le christianisme entre ses mains, ils sortirent de son palais, se dirigeant vers Grenade qu'ils attaquèrent. Ils assistèrent ensuite avec le roi aux batailles qui se livrèrent à Grenade et sur son territoire. Que Dieu nous préserve de l'erreur après la croyance véritable et de l'égarement après la vraie direction!
[34] On compte par le chemin de fer quarante-neuf kilomètres.
La plupart des descendants de ces (Musulmans) christianisés qui sont à Andujar comptent parmi les nobles de la ville; toutefois leur noblesse n'est pas considérée l'égale de celle qui passe en héritage aux chrétiens de père en fils, comme les titres de duc, de comte et autres semblables. Toute la noblesse dont ils jouissent aujourd'hui consiste pour les descendants des Abencérages devenus chrétiens à se transmettre par héritage le privilège de porter sur l'épaule une croix dessinée sur le vêtement dont ils s'enveloppent. Tel est le signe auquel se distinguent les nobles parmi eux. Les fonctions dont sont investis les restes de cette famille sont la secrétairerie, le gouvernement des villes, la police et autres n'ayant ni une grande importance ni une puissante autorité, telles que le commandement des armées et le gouvernement des grandes provinces ou des villes capitales comme Séville et autres du même rang. Quoi qu'il en soit, ces gens-là sont très nombreux, dans ces districts: leur nombre est incalculable. Parmi eux, les uns revendiquent cette généalogie et d'autres, non. Il en est même qui ont horreur d'en entendre parler. Ceux qui répudient cette descendance et se refusent à la reconnaître se prétendent originaires des montagnes de la Navarre, montagnes éloignées de la Castille et où s'étaient réfugiés les débris des chrétiens lors de la conquête de l'Andalos par les Musulmans. Ils s'enorgueillissent de rapporter leur origine à ces montagnes et au territoire limitrophe. Les descendants de ces anciens Musulmans actuellement investis d'une fonction gouvernementale ne repoussent pas leur généalogie.
J'ai rencontré un jour à Madrid un personnage dont le nom m'échappe en ce moment: il était dans une voiture lui appartenant et plusieurs dames, les unes jeunes, les autres âgées, mais toutes d'une grande distinction et d'une beauté remarquable, l'accompagnaient. Il s'arrêta et, après nous avoir salués à plusieurs reprises, il nous témoigna, ainsi que les dames qui étaient avec lui, beaucoup d'affabilité et de prévenances. Nous répondîmes comme nous le devions à sa courtoisie. Lorsqu'il voulut partir, il se fit connaître, en disant: «Nous sommes de la race des Musulmans, de la descendance des Oulâd es-Sarrâdj.» Dans la suite je m'informai de lui et il me fut répondu qu'attaché au ministère d'État en qualité de secrétaire, c'était lui qui était chargé de lire les requêtes, les pétitions et autres pièces du même genre.
De même un certain nombre d'habitants de Grenade, investis dans cette ville de charges et de fonctions, avaient leur résidence à Madrid. Ils venaient nous voir en compagnie de don Alonso, un des descendants du roi de Grenade; ils faisaient remonter leur origine à la race qui était à Grenade. La perversité s'est emparée d'eux. Que Dieu nous en préserve! Parfois ils nous posaient des questions sur la religion de l'islâm et sur des points s'y rattachant. Quand ils entendaient nos réponses, relativement aux dogmes religieux, aux lois de la purification, base de l'islamisme, etc., ils étaient émerveillés de ce qu'ils entendaient, y prêtaient la plus grande attention et en faisaient l'éloge en présence des chrétiens, sans se préoccuper de l'assistance. Ils ne cessèrent, durant notre séjour dans la ville de Madrid, de nous faire de fréquentes visites et de venir régulièrement nous voir. Ils nous montraient beaucoup d'amitié et d'affection. Nous demandons à Dieu, qu'il soit exalté! de les conduire dans la droite voie et de les guider vers la religion solide.
De cette ville d'Andujar à une ville qu'on appelle Linarès, il y a vingt-quatre milles. A une distance de trois ou quatre milles de la ville d'Andujar, on se sépare du Guadalquivir, qu'on laisse sur sa droite, au point où l'on descend des montagnes. Linarès est une ville moyenne, ayant conservé des vestiges d'une ancienne civilisation. La majeure partie de ses habitants se compose des descendants des Andalos. En dehors de la ville existent de nombreuses mines de plomb[35]; ce métal est transporté dans beaucoup de villes d'Espagne.
[35] Les importantes mines de sulfure de plomb et de cuivre de Linarès appartiennent actuellement à l'Etat, qui les fait exploiter.
Quand nous arrivâmes à Linarès, les habitants vinrent au-devant de nous, suivant la coutume, pour nous saluer. Nous vîmes aussi venir plusieurs moines qui nous présentèrent leurs salutations et nous demandèrent, au nom des religieuses, d'aller les visiter. Nous leur promîmes notre visite pour le lendemain. Etant sortis de la ville, dans la matinée, nous allâmes frapper au couvent où elles étaient enfermées. Nous fûmes introduits: nous les trouvâmes dans une maison contiguë à une église et séparée d'elle par un grillage en cuivre, d'où elles pouvaient voir l'église et entendre la messe. Ces religieuses sont extrêmement gardées et enfermées. On y rencontre depuis la jeune fille de sept ans jusqu'aux vieilles les plus âgées; toutes sont vierges. Leur coutume à cet égard est que toute personne ayant envie de se faire religieuse et d'embrasser la vie dévote entre dans le couvent installé dans ce but, qu'elle soit jeune ou vieille, après avoir juré et rendu témoignage qu'elle n'a choisi l'entrée dans cet établissement qu'une fois éteints en elle tous désirs et besoins mondains, et qu'elle n'éprouve aucune passion pour un homme, ni velléité de voir, d'entrer ou de sortir. Elle est alors admise au couvent et revêt un habillement grossier. Celles qui ont de la fortune touchent leurs revenus par acompte; celles qui en sont dépourvues servent les autres et vivent avec elles, ou bien elles sont entretenues sur la dotation qui leur est affectée. Dans ce couvent destiné aux religieuses, appelées en langue européenne monkâs[36], il ne pénètre absolument aucun homme. Elles ont des vieilles chargées de les garder. Ainsi, l'une d'elles est-elle atteinte d'une maladie qui nécessite la présence du médecin, celui-ci est appelé et il n'arrive auprès de la malade qu'escorté de quatre vieilles, l'une à sa droite, l'autre à sa gauche, la troisième derrière et la quatrième devant lui. Elles l'entourent aussitôt qu'il franchit la porte du couvent et ne le quittent qu'à sa sortie. L'entrée d'une femme au couvent équivaut à sa mort, attendu qu'elle n'a plus besoin de rien. Toutefois celle d'entre elles qui entre encore jeune, avant la puberté, y reste jusqu'à l'approche de l'âge pubère. Elle est alors consultée et entièrement libre de choisir. Si elle préfère cet établissement, qu'elle l'aime mieux et dise: «Je n'ai aucun désir de sortir ni de me marier,» après qu'elle a été laissée seule pour réfléchir, sa décision est constatée par témoins et on prend d'elle des promesses et des engagements attestant qu'elle demeure là de son propre gré et qu'il ne lui reste plus ni attachement ni sympathie pour aucune des choses du monde. Aime-t-elle mieux sortir et se marier, il n'est mis aucun empêchement à son choix et sa demande est accueillie. Il en est qui préfèrent rester au couvent à cause de l'habitude qu'elles en ont prise; d'autres, en agissant ainsi, s'imaginent suivre la meilleure voie; d'autres encore redoutent d'être blâmées et honnies pour être sorties après avoir été considérées comme religieuses. Le motif le plus fort de leur entrée au couvent est le manque de dot à donner à un mari. Il est, en effet, dans la coutume des chrétiens que la femme fournit la dot de chez elle. Il s'est établi sur ce point une telle rivalité que, par suite, nombre de personnes ne peuvent la donner, à l'exception de celles qui jouissent d'une grande opulence ou acquièrent une grande succession, et elles entrent dans cet établissement, fondé dans ce but, lorsqu'elles ne se trouvent pas suffisamment riches. Parmi ces religieuses on rencontre aussi des personnes appartenant à la plus haute noblesse et possédant une fortune considérable: elles prétendent se consacrer à la vie dévote et abandonner les biens de ce monde, leur rang, leurs titres, qu'elles laissent à d'autres de leurs sœurs ou de leurs parentes, pour entrer au couvent. La plupart d'entre elles sont vierges. Il en est que leur père ou leur mère désire garder à l'abri des dangers du monde et de l'opprobre des passions: on les enferme donc dans ce couvent à l'effet de les sauvegarder et de les préserver jusqu'au moment de leur mariage, et on les fait alors sortir. C'est ainsi que j'ai vu dans une maison de religieuses de la ville de Séville, une jeune fille remarquable par son extrême beauté, sa taille bien proportionnée et son gracieux et frais visage: elle avait quatorze ans ou à peu près. Son costume différait de celui des religieuses. Comme je m'enquis d'elle et dû motif de la différence de son costume, qui n'était pas le même que celui des autres religieuses, elles me répondirent qu'elle avait été mise là pour être gardée et préservée jusqu'à son mariage. Son père la leur avait confiée pendant qu'elle était encore à la mamelle, âgée de vingt mois. Ces religieuses ont des opinions et des pratiques qui s'éloignent de celles des moines. Il existe parmi elles un ordre appelé Al Amakâlsoûs. Leur règle monacale est de ne gagner et thésauriser ni une pièce de cuivre, ni une monnaie d'or. Elles vivent d'aumônes que les chrétiens prétendent être la (véritable) aumône.
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