Kitabı oku: «Traictié de la première invention des monnoies»
Nicolas Copernic, Nicole Oresme
Traictié de la première invention des monnoies

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320508
Table des matières
AVANT-PROPOS.
PREMIÈRE PARTIE.
INTRODUCTION.
UN GRAND ÉCONOMISTE FRANÇAIS DU QUATORZIÈME SIÈCLE
ÉPILOGUE.
NOTICES BIOGRAPHIQUES.
ÉTUDE SUR LE TRAITÉ DE LA MONNAIE DE NICOLE ORESME.
PETIT TRAICTIE DE LA PREMIÈRE INVENTION DES MONNOIES
Cy commence ung petit Traictie de la première Invention des monnoies et des causes et manières d’icelles.
Cy commencent les Rubriches des chapitres ensuivans en cest Traictie de l’origine, nature, droiz et mutations des monnoies.
Cy commence le Traictie de la première origène et natures du droit des monnoies; et premièrement pour quelle cause monnoie fut premier trouvée.
Le second chapitre. De quelle matière doit estre la monnoie.
Le tiers chapitre est de la diversité des matières des monnoies et de la mixtion.
Le quart chapitre parle de la forme et signe de la Monnoie.
Le cinquiesme chapitre. A qui appartient faire le denier.
Le sixiesme chapitre. A qui est et doit appartenir icelle monnoie.
Le septiesme chapitre. Ausquelles despenses se doit forger la monnoie.
Le huitiesme chapitre. Des mutacions en général.
Le neufviesme chapitre est de la mutacion de la monnoie en figure.
Le dixiesme chapitre. De la mutacion es proportion de la Monnoie.
Le unziesme chappitre. De la mutacion de l’appellation de la monnoie.
Le douziesme chapitre. De la mutacion du poix de la monnoie.
Le treiziesme chapitre. De la mutacion de la matière de la monnoie.
Le quatorziesme chapitre. De la mutation composée des monnoies.
Le quinziesme chapitre. Que le gaing qui vient au prince pour la mutacion des monnoies est injuste.
Le seiziesme chapitre. Que gaigner en la mutation des monnoies est contre nature .
Le dixseptiesme chapitre. Caing fait en mutation des monnoies est pire que usure.
Le dixhuitiesme chapitre. Que telles mutations de monnoies, quant est en elles, ne sont à permectre.
Le dixneufviesme chapitre. D’aucuns inconvéniens touchans le prince, qui sensuivent des mutacions des monnoies.
Le vingtiesme chapitre, Des inconvéniens touchant toute la communaulté.
Le vingt uniesme chapitre. Des inconvéniens qui touchent partie de la communaulté, à cause d’icelles mutacions.
Le vingt deuxiesme chapitre, se la communaulté peult faire telles mutacions en monnoies.
Le vingt troisiesme chapitre. L’argument en quoy le Prince peult miter les Monnoies .
Le vingt quatriesme chapitre. Responses aux argumens précédens et conclusion principalle.
Le vingt cinquiesme chapitre. Que le Prince tyrant ne peult longuement durer.
Le vingt sixiesme et derrenier chappitre est que prandre gaing par mutacion de monnoie, préjudicie à toute la royalle postérité.
Conclusion du Translateur.
TRACTATUS DE ORIGINE, NATURA, JURE ET MUTATIONIBUS MONETARUM
Prologus.
Incipiunt capitula presentis tractatus .
Capitulum I.
Capitulum II.
Capitulum III.
Capitulum IV.
Capitulum V.
Capitulum VI.
Capitulum VII.
Capitulum VIII.
Capitulum IX.
Capitulum X.
Capitulum XI.
Capitulum XII.
Capitulum XIII.
Capitulum XIIII.
Capitulum XV.
Capitulum XVI.
Capitulum XVII.
Capitulum XVIII.
Capitulum XIX.
Capitulum XX.
Capitulum XXI.
Capitulum XXII.
Capitulum XXIII.
Capitulum XXIV.
Capitulum XXV.
Capitulum XXVI.
DEUXIÈME PARTIE.
AVERTISSEMENT.
ENTRETIEN FAMILIER SUR LE TRAITÉ DE LA MONNAIE DE NICOLAS COPERNIC
MONETE CUDENDE RATIO PER NICOLAUM.
TRAITÉ DE LA MONNAIE PAR NICOLAS COPERNIC .

AVANT-PROPOS.
Table des matières
Deux années se sont écoulées depuis que nous avons entrepris ce travail: de douloureuses préoccupations en ont retardé l’achèvement; mais, dans l’intervalle, nous n’avons rien négligé pour rendre cette publication aussi complète que possible.
Le manuscrit françois du Traictie de Nicole Oresme, dont nous avons fait usage, appartient à la Bibliothèque impériale ; ceux qui se trouvent à la Bibliothèque publique de Poitiers et à la Bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles, sont tous deux en latin, comme les diverses éditions connues, à l’exception de celle de Colard Mansion.
Ce manuscrit, d’une écriture soignée qui remonte au quinzième siècle, donne les titres et les sommaires en rouge; les initiales sont en bleu. Il porte les armes du premier propriétaire, d’azur à la cotice de gueles, posée en bande et accompagnée de deux dragons d’or, dont la queue forme une seconde tète plus petite, compassée de gueles: le tout repose en cantel sur un arbre aux fruits d’or. C’est un in-folio de 46 feuillets; il provient de la Bibliothèque de l’église de Paris.
Une annotation précieuse en signale l’origine; on y lit, en effet, cette ligne: Cl. Joly, en septembre 1664, — m’a esté donné par M. Berthier, chanoine de Chaumont en Bassigni. La reliure, en basane, est remarquable; elle paraît dater également du quinzième siècle, et se trouve rehaussée par des dessins finement exécutés. L’inscription porte: Nicol. Oresme. Des monnoies.
Ce manuscrit se trouve publié ici pour la première fois; nous l’avons fait précéder de variantes empruntées à l’édition de Colard Mansion, dont la Bibliothèque impériale possède l’unique exemplaire conservé jusqu’à nos jours. Nous avons compris aussi, dans ce volume, le texte latin, soigneusement revu.
L’œuvre d’Oresme avait été presque oubliée: il en est de même d’un autre travail, non moins curieux, que nous ajoutons à ce volume. Le Traité de la monnoie dû à Copernic a été généralement ignoré jusqu’à ces derniers temps. L’illustre Thadée Czacki n’en fait aucune mention dans son grand ouvrage sur les lois de la Pologne et de la Lithuanie , ni dans sa dissertation spéciale sur la question monétaire .
Un de nos savants confrères, M. Bertrand, membre de l’Académie des sciences, vient de faire paraître une notice pleine d’intérêt, sous le titre: Copernic et ses travaux . Il y parle du Traité de la monnoie, dont il fait ressortir l’éminent mérite . Nous publions le travail de Copernic, tel qu’il a été écrit par lui en latin; notre traduction française se trouve placée en regard. L’existence d’une pareille œuvre du grand astronome suffirait pour éveiller une curiosité légitime; celle-ci est pleinement justifiée par l’élévation et la sûreté d’esprit dont cette dissertation porte le cachet.
Les vues de Copernic sur la monnoie se rapprochent beaucoup de celles de Nicole Oresme; ce sont les mêmes aperçus, sains et vigoureux, c’est la même entente de l’importance attachée à ce que l’instrument des échanges soit maintenu droit de titre et de poids, c’est le même jugement porté sur la nature du pouvoir du prince, en ce qui concerne le règlement de la valeur monétaire. Le rapprochement des indications fournies par ces deux grands esprits donne lieu à une étude aussi féconde qu’attrayante.
Puisse ce volume, en la facilitant, reporter l’attention des économistes sur le domaine, peu exploré encore à ce point de vue, des investigations historiques: ce serait notre plus belle récompense.
Paris, 24 juin 1864.
PREMIÈRE PARTIE.
Table des matières
NICOLE ORESME
INTRODUCTION.
Table des matières
Notre savant ami, M. Roscher, professeur d’économie politique à l’université de Leipzig, a bien voulu nous communiquer, au mois de juillet 1862 , un travail plein d’intérêt sur la découverte qu’il avait faite d’un écrit de Nicole Oresme, évêque de Lisieux, relatif à la monnaie; il nous demandait en même temps de compléter ses recherches, et de vérifier le caractère de nouveauté qu’il attribuait à cette exhumation littéraire.
Nous avons dû, sous ce dernier rapport, dissiper une illusion. L’œuvre dont parlait M. Roscher était connue en France; elle avait été notamment décrite et appréciée dans l’Essai sur la vie et les ouvrages de Nicole Oresme, publié en 1857 par M. Francis Meunier. M. Lecointre-Dupont en parle aussi dans ses Lettres sur l’histoire monétaire de la Normandie et du Perche (Paris, 1846, in-8°, p. 49). Cependant personne n’en avait encore fait ressortir d’une manière aussi saillante le caractère scientifique; personne, avant notre savant correspondant, ne l’avait soumise à un examen approfondi au point de vue de l’économie politique.
Le nom et les travaux de Nicole Oresme ne nous étaient point étrangers, mais la communication de M. Roscher en a révélé toute l’importance. Pour répondre au désir de notre savant ami, nous nous sommes livré à de nouvelles investigations; elles nous ont conduit à consacrer au Traité des monnaies de l’économiste ignoré du quatorzième siècle une Etude accueillie par l’Académie des sciences morales et politiques avec une bienveillante attention .
A côté de l’exemplaire imprimé en latin, dont M. Roscher avait eu connaissance, nous avons profité du manuscrit unique de la Bibliothèque impériale qui contient la traduction française de l’œuvre de Nicole Oresme, traduction qu’il a faite lui-même pour le roi Charles V; elle présente un texte plus complet, qui emprunte à cette circonstance un nouvel intérêt.
Notre Étude laisse au travail de M. Roscher tout le mérite de l’invention et tout l’attrait qui s’attache à l’originalité des aperçus aussi bien qu’à la science éprouvée d’un des économistes le plus justement estimés au delà du Rhin. Nous n’avons donc pas hésité à traduire l’écrit de notre savant ami, non-seulement par un sentiment naturel de reconnaissance, mais aussi à cause de l’utilité de l’œuvre. On ne saurait assez rendre hommage à la pénétration, à la finesse de jugement et à l’exacte érudition de l’auteur. Si, sur quelques points secondaires, nous différons d’avis avec lui, notamment en ce qui concerne certaines circonstances de la vie de Nicole Oresme, nous aimons à constater la conformité de doctrine qui nous a déjà déterminé, il y a sept ans, à faire connaître en France les Principes d’économie politique de M. Guillaume Roscher. Notre étude sur le Traité des monnaies de Nicole Oresme serait incomplète si elle ne profitait point de l’heureux concours que lui apporte le travail de l’éminent professeur de Leipzig. Nous nous attacherons à le reproduire avec fidélité.
UN GRAND ÉCONOMISTE FRANÇAIS DU QUATORZIÈME SIÈCLE
Table des matières
Communication faite par M. GUILLAUME ROSCHER, professeur à l’université de Leipzig, correspondant de l’Institut de France (Académie des sciences morales et politiques) .
Afin de bien comprendre l’état présent de toute science et d’en saisir l’avenir, il est indispensable de connaître le passé. Aussi, lorsqu’on parvient à remonter plus haut vers les sources inaperçues de quelque vérité, on éprouve une satisfaction presque égale à celle que procure le mérite d’en élargir le cours.
Tel est le sentiment qui me porte à communiquer à l’Académie des sciences morales et politiques (qui a bien voulu m’honorer du titre de correspondant) une trouvaille d’une certaine importance pour l’histoire de l’économie politique et le développement même du génie de la France. C’est une trouvaille, car je suis loin d’élever la prétention d’avoir fait une découverte. Un heureux hasard m’a fait rencontrer, sur une voie peu explorée, cette pierre précieuse ensevelie dans la poussière. Tout mon mérite se borne à signaler un diamant de la plus belle eau, méconnu durant de si nombreuses années, et qui aurait dû depuis longtemps occuper dans la couronne scientifique de la France la place qui lui appartient.
Livré à des recherches sur l’histoire de l’économie politique en Allemagne , j’ai trouvé, dans des écrits de la fin du dix-septième siècle, la mention d’un traité de Nicole Oresme: De origine et jure, nec non et de mutationibus monetarum . Cette mention était faite d’une manière assez indifférente; aussi n’ai-je abordé la lecture de cet opuscule, composé de vingt-trois chapitres, que comme un opus supererogatorium, par acquit de conscience. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me vis en présence d’une théorie de la monnaie, élaborée au quatorzième siècle, qui demeure encore parfaitement correcte aujourd’hui, sous l’empire des principes reconnus au dix-neuvième siècle, et cela avec une brièveté, une précision, une clarté et une simplicité de langage, qui témoignent bien haut du génie supérieur de l’auteur. L’ensemble s’éloigne tellement de l’idée qu’on se fait d’ordinaire de la barbarie financière du moyen âge, qu’on serait porté à supposer quelque supercherie, si un pareil soupçon pouvait s’appuyer sur la moindre apparence de vérité, et si l’apparition d’une œuvre aussi remarquable n’eût pas été de nature à exciter presque une égale surprise au commencement du seizième siècle qu’au quatorzième.
Nicole Oresme, que la Biographie universelle (Paris, 1822) appelle «un des premiers écrivains du quatorzième siècle,) naquit probablement à Caen, du moins il fut toujours classé dans la nation normande à l’université de Paris. Après avoir obtenu le grade de docteur en théologie, il devint en 1355 grand maître du collége de Navarre, où il avait été élevé. Successivement archidiacre de Bayeux, doyen du chapitre de Rouen, trésorier de la Sainte-Chapelle de Paris, il fut choisi par le roi Jean (1360) comme précepteur de son fils, qui régna plus tard sous le nom de Charles V . En 1377, Oresme fut nommé évêque de Lisieux: il y mourut le 11 juillet 1382. Oresme prononça en 1363, à Avignon, en présence du pape Urbain V et de tout le sacré collége, un énergique discours sur les déréglements des princes de l’Eglise; cette hardiesse le fit accuser d’hérésie. Il traduisit l’Ethique, la Politique, et les traités du Ciel et de la Terre d’Aristote, ainsi que le livre de Pétrarque: Des remèdes de l’une et de l’autre fortune, prospère et adverse , peut-être aussi la sainte Bible. Il a du moins été chargé de ce travail par Charles V, qui voulait opposer cette version en langue vulgaire à celle des Vaudois. Ses ouvrages originaux sont pour la plupart consacrés à la théologie : dans le nombre se trouvent le Tractatus de mutatione monetarum, et quelques écrits mathématiques sur la sphère et contre les astrologues, qu’un Pic de la Mirandole honora de sa recommandation.
Au début de l’opuscule auquel cette communication est consacrée, l’auteur annonce qu’il s’efforcera, appuyé sur la philosophie d’Aristote, de résoudre la question fort débattue de savoir si le prince peut altérer les monnaies en circulation, suivant son bon plaisir et à son bénéfice.
Le progrès de la civilisation a fait établir la monnaie afin de surmonter les difficultés de l’échange pur et simple; elle ne saurait servir à satisfaire directement les besoins de l’existence: on peut, ainsi que l’enseigne l’exemple de Midas, mourir de faim à côté des plus riches trésors (chap. Ier). C’est pourquoi on nomme l’argent une richesse artificielle; c’est un instrument inventé avec art pour faciliter l’échange des richesses naturelles . Les richesses naturelles sont celles qui correspondent directement aux besoins de l’homme . La matière qui sert à former un pareil instrument commercial doit être maniable (attrectabile et palpabile) et d’un transport facile; il faut que, pour une petite fraction de cette matière, on puisse obtenir une grande quantité de richesses naturelles ; ce doit donc être une matière précieuse et chère (materia preciosa et cara), comme par exemple l’or. Cependant il faut qu’on la rencontre en quantité suffisante; autrement il serait nécessaire de passer de l’or à l’argent, de l’argent à d’autres métaux simples ou composés. Aussi devrait-on prohiber l’emploi à d’autres usages de l’or, et de l’argent, s’ils devaient manquer sous forme de monnaie. Mais il n’est nullement utile à l’Etat que la matière qui constitue la monnaie devienne trop abondante, car elle ne pourrait point conserver la même valeur. C’est le motif qui a fait jadis abandonner la monnaie de cuivre, et c’est sans doute pour cela qu’il a été donné au genre humain de rencontrer difficilement par grandes masses l’or et l’argent, les deux matières le mieux adaptées à l’office de monnaies, et que l’alchimie ne saurait les produire (chap. II).
L’emploi simultané des monnaies d’or, d’argent et de billon tient à la diversité d’importance des affaires commerciales. Il était utile d’avoir une monnaie d’un prix élevé, dont on pût faire plus facilement le transport et les comptes dans les grandes négociations. De même une monnaie d’argent moins coûteuse sert à l’achat de marchandises moins chères: et comme il se rencontre fréquemment que, dans une contrée, il ne se présente point une quotité suffisante d’argent, relativement à la masse des richesses naturelles , et qu’une pièce d’argent aussi petite que celle qui devrait s’échanger contre une livre de pain, par exemple, ne serait pas commode à faire circuler, on a imaginé d’ajouter à l’argent un alliage de qualité inférieure. De là vient la monnaie de billon (moneta nigra), qui s’utilise dans les plus faibles transactions. L’auteur s’occupe avec insistance de mettre ici en garde contre un abus possible de la part du pouvoir: «Tout alliage de cette nature est par lui-même suspect, et on ne saurait facilement y reconnaître la substance et la qualité de l’or. Aussi ne doit-on y recourir qu’au cas d’une nécessité bien reconnue. Là, par exemple, où l’on se sert d’espèces d’or et d’argent, on ne doit frapper aucun billon d’or, mais seulement du billon d’argent» (chap. III). Cette pensée est fort juste, car le but d’un billon d’or se trouve déjà atteint dans ce cas par la monnaie d’argent.
Après l’introduction du trafic monétaire, l’argent, le cuivre, etc., commencèrent par être délivrés et reçus au poids. Mais, plus tard, les embarras du pesage et de l’essayage firent adopter une empreinte: Provisum est quod portiones monetæ fierent de certa materia et denominati ponderis et quod in eis imprimeretur figura, quæ cunctis notior significaret qualitatem materiæ numismatis, et ponderis veritatem, ut amota suspicione posset valor monetæ sine labore cognosci. Par suite, tout objet précieux n’est pas également apte à servir de monnaie: on ne saurait employer ainsi ni les pierres précieuses, ni les épices (chap. IV). Pour éviter la fraude, il n’est point permis, depuis une antiquité reculée, à tout particulier de frapper lui-même, sous forme de monnaie, l’or et l’argent qu’il possède; mais cette fabrication est réservée à une ou plusieurs personnes, revêtues de l’autorité publique. La monnaie a été par essence (de natura sua) inventée et introduite dans l’intérêt de la société (communitatis), et comme le prince est au suprême degré une personne publique, revêtue de la plus haute dignité, il en résulte naturellement qu’il soit chargé de faire frapper les monnaies à l’usage de la société. L’empreinte doit être finement exécutée et d’une imitation difficile. La contrefaçon commise par un souverain étranger est un cas de guerre légitime (chap. v). Mais le prince, maître du monnayage, n’est en aucune manière le propriétaire des espèces qui circulent avec son empreinte; la parole du Christ: «Rendez à César ce qui est à César,» s’applique non à la monnaie, mais à l’impôt (chap. VII).
Quant au monnayage, Oresme dit avec sa précision habituelle: «Puisque la monnaie appartient à la société, elle doit être frappée au compte de la société.» Ce n’est pas qu’il songe à faire payer la dépense qu’entraîne le monnayage par la caisse publique; loin de là : il faut, dit-il, diviser la masse du métal en autant de pièces de monnaie qu’il est nécessaire, non-seulement pour couvrir tous les frais, mais encore pour laisser un certain bénéfice; mais ce bénéfice doit être très-modéré (chap. VII).
On ne doit admettre de variation monétaire que dans les cas d’absolue nécessité, en présence d’une utilité générale incontestée. «La circulation de l’argent dans l’État doit être comme une loi et une règle invariable,» quand ce ne serait que parce qu’un si grand nombre de traitements et de revenus annuels sont fixés d’après le prix de l’argent, c’est-à-dire d’après un nombre déterminé de livres et de sous (chap. VIII). On distingue cinq espèces de variations monétaires: 1° figuræ, 2° i, 3° appellationis, 4° ponderis, 5° materiæ. Oresme n’approuve un changement de forme pour les monnaies, les anciennes étant mises hors de cours, que dans deux cas: lorsque les espèces sont usées par un emploi prolongé, ou que leur circulation se trouve entravée par la fréquente contrefaçon de l’empreinte de la part des faux monnayeurs. Dans ces deux cas, un changement d’empreinte permet facilement de distinguer la nouvelle et bonne monnaie de l’ancienne (chap. IX). Le rapport de valeur des monnaies entre elles, par exemple des espèces d’or et d’argent, doit suivre le rapport naturel du prix de l’or et de l’argent (naturalem habitudinem auri ad argentum in preciositate). Il ne doit être modifié que pour des motifs réels, et par suite d’un changement dans le prix même de la matière (propter causam realem et variationem ex parte ipsius materiæ): par exemple, lorsque l’extraction de l’or diminue dans une proportion considérable, ce qui le renchérit de beaucoup par rapport à l’argent. Intervenir arbitrairement dans ces relations, ce serait commettre une exaction odieuse, et user d’une véritable tyrannie (chap. x). Le simple changement de dénomination des monnaies ne saurait non plus être toléré ; par exemple si l’on veut appeler une livre ce qui n’est point une livre, ou bien si l’on modifie la proportion admise entre plusieurs désignations d’espèces connues. En effet, les traitements ou les revenus fixés en argent, se trouvent, au moyen de ces changements de dénomination, accrus ou diminués, sans raison valable ni justice, et au détriment d’un grand nombre de personnes. Le prince surtout ne doit dans aucun cas s’enhardir à un acte pareil (hoc attentare) (chap. XI).
Il faut en dire autant de l’altération du poids d’une monnaie, dont le nom et le prix demeurent invariables: cela revient exactement au même que si l’on faussait la mesure du blé ou du vin. Du moment où l’inscription de la monnaie désigne la quotité du poids et la pureté de la matière, qui pourrait assez énergiquement exprimer combien il serait injuste et odieux, surtout de la part du prince, de diminuer le poids en conservant le même signe (chap. XII)? Un changement de matière peut devenir nécessaire, si celle qui a été employée pour le monnayage devient trop rare ou trop abondante. Mais si l’on détériore l’alliage des métaux qui constituent les espèces, c’est une fraude encore plus coupable que la diminution du poids, «car elle est plus voilée, moins facile à remarquer et partant plus nuisible. » Le prince qui commet une pareille fraude se rend coupable d’un véritable parjure et d’un sacrilége, lorsque l’empreinte de la monnaie porte une croix, ou le nom de Dieu, de la sainte Vierge ou d’un saint (chap. XIII).
En tout cas, toute modification dans la monnaie, qu’elle rentre purement et simplement dans l’une des cinq sortes ci-dessus mentionnées, ou qu’elle en réunisse plusieurs, ne saurait jamais émaner de la seule injonction du prince, il faut qu’elle s’accomplisse toujours per ipsam communitatem (chap. XIV). Lorsque la communauté transmet son droit au prince pour des cas déterminés, il ne les exerce point comme principalis actor, mais comme ordinationis publicæ executor (chap. xv). Oresme condamne d’une manière absolue tout bénéfice provenant du changement des monnaies. «Quelquefois, pour éviter un plus grand mal et empêcher le scandale, on tolère dans l’État des établissements contraires à l’honnêteté et à la vertu . Parfois aussi la nécessité ou l’utilité fait permettre une simple manipulation, comme le change, ou même une convention mauvaise, comme l’usure. Mais en ce qui concerne l’altération des monnaies, faite en vue d’un bénéfice illégitime, il n’existe aucun motif au monde qui oblige ou qui permette de la tolérer. Des attentats de cette nature semblent avoir précipité la chute de l’empire romain» (chap. XVI). Comment un prince aurait-il assez de honte à subir, s’il commettait un acte qu’il devrait frapper chez autrui de la plus infâme peine capitale (chap. XVII). Oresme fait remarquer avec raison que le peuple ne se rend pas compte de cette exaction fiscale, amenée par l’altération des monnaies, aussi vite que de la charge de l’impôt; mais il en est ainsi de beaucoup de maladies chroniques, qui sont d’autant plus périlleuses, qu’on met plus de temps à s’en apercevoir. Ce trouble monétaire pousse, entre autres, à l’exportation des métaux précieux, qu’aucune défense ne saurait empêcher, à la refonte et à la contrefaçon des espèces au dehors, ce qui fait que les étrangers s’emparent du bénéfice que le souverain a prétendu s’assurer. Ajoutons encore les plus violentes perturbations du commerce intérieur et du commerce extérieur: aussi longtemps que dure cette révolution monétaire, on ne saurait estimer d’une manière exacte ni les revenus, ni les traitements, ni les loyers, ni les intérêts; on ne saurait non plus prêter de l’argent avec sécurité (chap. XVIII). «Beaucoup d’hommes, souvent des moins honnêtes, s’enrichissent en spéculant sur la variation des espèces; beaucoup d’autres, et des meilleurs, tombent dans la pauvreté, et ce double mouvement s’opère en sens inverse du droit et du cours légitime des relations naturelles.» Quelle mine féconde de contestations et de procès (chap. XIX)! Aussi, même dans le cas de nécessité absolue, le prince ne doit-il jamais recourir à une altération des monnaies pour s’emparer des ressources de ses sujets; il doit leur faire appel, par la voie d’un emprunt, qui permet de remettre plus tard toutes choses en l’état, au moyen d’une restitution (chap. XXI).
Au nombre des principes, en partie de politique, en partie d’économie politique, professés par Oresme, il en est qui méritent d’être particulièrement signalés; il distingue les professions honorables, utiles à l’État, des professions dégradantes. Aux premières appartiennent ceux qui accroissent la masse des biens actuels ou qui en favorisent le développement, conforme aux besoins de la société, comme les ecclésiastiques, les juges, les soldats, les paysans, les commerçants, les artisans, etc. Il relègue dans la seconde catégorie les campsores, mercatores monetæ seu billonatores, les manieurs d’argent, qui se bornent à augmenter leurs propres richesses par un bénéfice infime (chap. XIX).
Avec tous les grands économistes, Oresme est un adversaire déclaré de l’arbitraire. Il regarde comme la pierre angulaire de toute sagesse d’état (ante omnia sciendum est) de ne jamais changer, sans une nécessité évidente, les lois, les coutumes, les statuts, etc., qui concernent la communauté. Il ne faut pas remplacer une loi ancienne, même par une loi meilleure, à moins d’un progrès très-notable, car ces changements ébranlent le respect de la légalité, surtout quand ils deviennent fréquents. Il en résulte souvent du scandale, des murmures et le péril de la désobéissance (chap. VIII). Oresme rappelle surtout avec honneur son ancien office de précepteur d’un monarque, en multipliant les avertissements les plus énergiques contre le danger de l’absolutisme monarchique, qui menaçait dès lors la France. L’intérêt général, bien conseillé, ne remettra jamais tout le droit de monnayage entre les seules mains du prince; les hommes, libres par nature, ne consentiront jamais à devenir esclaves, ou à se soumettre au joug d’un pouvoir tyrannique. S’il arrivait que la communauté, égarée par l’erreur ou dominée par la menace et la violence, eût transféré au monarque un pouvoir arbitraire en ce qui touche la monnaie, elle pourrait retirer cette concession, car on ne saurait plus sérieusement livrer au monarque la faculté de disposer à son gré de la valeur des espèces, qu’on ne pourrait lui abandonner le droit d’abuser des femmes de ses sujets (Oresme aurait-il connu le lien intime qui relie la propriété privée et la monogamie (mensa et torus; commercium et connubium)? Le devoir du prince est d’entretenir, au moyen du revenu public, magnificum et honestissimum statum. Ce revenu peut reposer en partie sur le droit de monnayage, mais seulement d’une manière conforme à une loi fixement établie. L’auteur s’élève avec énergie contre les flatteurs, qui distillent des sophismes mensongers, et contre les prétendus politiques, qui trahissent l’État, en présentant cette limitation du pouvoir comme une sorte d’exhérédation de l’autorité, ou comme une espèce de crime de lèse-majesté. Il trouve également condamnable tout payement qu’exigerait le souverain pour renoncer à une exaction aussi abusive (chap. XXI). La tyrannie comparée à la monarchie lui apparaît comme un homme dont la tête aurait grossi au point de ne plus pouvoir être portée par le reste du corps. Elle est moins solide que la monarchie; aussi Théopompe pouvait-il répondre avec raison à ceux qui lui reprochaient de laisser à ses enfants un trône moins riche en revenus qu’il ne l’avait hérité de son père: «Je le laisse plus durable.» — Oracle divin, s’écrie Oresme, parole du plus grand poids, qui devrait être inscrite en lettres d’or dans les palais des rois: Je le laisse plus durable; c’est comme s’il avait dit: «En modérant mon pouvoir, je l’ai plus accru en durée que je ne l’ai diminué en étendue.» C’est une sagesse plus haute que celle de Salomon (chap. XXII).
Oresme dit expressément que la servitude, imposée aux Français, ne saurait durer. Quelle que soit la puissance de la tyrannie, elle se heurte contre les libres aspirations du cœur des sujets, et elle s’affaiblit vis-à-vis de l’étranger (chap. XXIII).
Quelques mots encore sur la place qui appartient à Oresme dans la science.
La vérité est plus ancienne dans un certain sens que l’erreur; on peut aisément le montrer en ce qui touche l’étude de la richesse et des relations monétaires. La première génération qui prit peu à peu l’habitude d’utiliser comme monnaie une marchandise courante, facilement acceptée par tous, se rendait parfaitement compte de la nature de l’argent, de sa qualité de marchandise, douée d’une aptitude spéciale pour la circulation. Les rêves mystiques, qui prétendaient trouver dans le métal précieux l’essence même de la richesse, n’étaient guère possibles alors. Mais, il faut le reconnaître, l’exagération du rôle de l’argent et de celui de la circulation par le système mercantile tenait dans l’origine, chez la plupart des peuples, à des conceptions qui ne manquaient pas d’une certaine vérité. J’ai montré ailleurs qu’en Angleterre, vers la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, la notion de la richesse publique et l’indication de ses sources étaient formulées dans des termes aussi corrects que de nos jours. Ce fut l’œuvre des fondateurs de la puissance coloniale de l’Angleterre, des chefs de l’émigration américaine: ils étaient les principaux représentants intellectuels du peuple anglais de cette époque. Au milieu du dix-septième siècle florissait encore en Angleterre un triumvirat économique qu’il est permis de signaler comme la réunion des précurseurs de l’école d’Adam Smith, triumvirat formé par Petty, Locke et North; il était engagé dans la lutte contre le système mercantile, dont l’avénement définitif date du règne de Guillaume d’Orange. — L’Allemagne offre aussi, au seizième siècle, les plus nobles traces d’une parfaite entente des relations de l’argent avec la richesse, et des bienfaits de la liberté économique . On voyait dès lors se développer, à côté de ces vérités, les enseignements erronés du système mercantile, qui grandirent peu à peu et qui finirent par dominer durant la seconde moitié du dix-septième siècle. — En France, comme nous l’avons dit, les idées ont suivi la même marche, mais leur développement a commencé beaucoup plus tôt. Il ne serait pas exact de regarder le passage des conceptions d’un Oresme à celles du colbertisme comme un simple pas rétrograde. Nombre d’avis pratiques, émanés du système mercantile, correspondaient aux besoins du temps; il est même permis d’ajouter que certains théorèmes avaient leur racine dans les relations de l’époque, et qu’alors même qu’il s’agit d’une erreur absolue, comme celle qui a fait méconnaître dans l’argent la qualité de marchandise, elle provenait de la confusion naturelle à l’esprit de l’homme, devant lequel l’horizon s’est subitement élargi, et qui ne s’est pas encore rendu suffisamment maître de la multitude d’impressions nouvelles dont il est assailli. Si le dicton: Citius ex errore veritas emergit, quam ex confusione, est vrai, la formule donnée aux erreurs du système mercantile a servi d’échelon à des conceptions plus exactes.
La position éclatante qui appartient à Oresme, en ce qui touche la priorité des idées économiques, n’a du reste, quand on examine les choses de près, rien qui doive étonner. Les scolastiques, et surtout Scot, ont beaucoup plus exploré qu’on n’est d’ordinaire porté à le croire la voie des connaissances économiques; il est vrai qu’ils l’ont fait souvent sous une forme singulière. Ils consacraient de préférence à cette branche d’étude dans leurs gros in-folio dogmatiques la partie qui traite des sacrements, et notamment du sacrement de la pénitence. On y recherche les conditions qui doivent être imposées au pécheur repentant quand il demande l’absolution, jusqu’à quel point il doit être tenu à la réparation du mal causé, etc.; on se trouve ainsi amené, par l’examen des péchés qui concernent l’économie, à scruter la nature même des institutions économiques. Gabriel Biel, célèbre professeur de Tubingue à la fin du quinzième siècle, qu’on a surnommé le dernier des scolastiques, fut aussi un économiste de ce genre. Nous pouvons signaler Oresme comme le plus grand économiste scolastique, à un double point de vue: à cause de l’exactitude et de la clarté de ses idées, et parce qu’il a su nettement s’affranchir de la systématisation pseudo-théologique dans l’ensemble, et de la déduction pseudo-philosophique dans les détails.
L’époque à laquelle vécut Oresme appartient aux temps les plus tristes et les plus tourmentés de l’histoire de France. Mais c’est dans les moments critiques, alors que tout l’organisme social menace de se dissoudre, que l’observateur recueille les enseignements les plus instructifs, aussi bien que l’étude de la physiologie avance plus rapidement auprès du lit du malade et devant la table de dissection qu’elle ne peut le faire dans l’atelier du sculpteur. Les longues luttes qui signalèrent l’avénement de la maison de Valois; l’heureuse dévolution de tant de grands fiefs, qu’il devint difficile de concéder à nouveau; l’absolutisme presque entièrement établi sous Philippe VI et la renaissance de la force des états sous ses successeurs; les déplorables échecs de la guerre étrangère, et la victoire qui les couronna; la splendeur de la chevalerie, atteinte déjà au cœur d’une incurable faiblesse, comme le dépeint Froissart; les soulèvements de Paris sous Étienne Marcel, et la terrible Jacquerie, c’était là un ensemble d’épreuves propres à mettre à nu les organes les plus intimes et l’enchaînement des phénomènes vitaux du corps social. En même temps, l’Église était travaillée par la question de résidence du saint-siége, soulevée entre Avignon et Rome, par les démêlés de l’empereur Louis avec le pape, par le mouvement des Lollards, des Wiclefs et autres pareils. Combien un homme haut placé, doué d’un coup d’œil pénétrant et d’une profondeur d’esprit exempte de phraséologie, comme l’était Oresme, ne devait-il pas s’instruire à un pareil spectacle! Pour ne parler que de faits purement économiques, il suffit de se rappeler les pestes terribles des années 1348 et 1361, pour y rencontrer la matière d’une grave étude de la question de la population! Et quels enseignements que ceux de la grande révolution du capital amenée par l’expulsion des Juifs et des Lombards, des nombreuses disettes et des crises de cherté du blé, causées par la guerre, la sédition et la mauvaise récolte! En nous renfermant dans le sujet principal de cette communication, l’épuisement des finances, transformé en mal chronique par les prodigalités de la cour et par les désastres de la guerre, amenait sans cesse l’altération des espèces, en faisant tantôt affaiblir et tantôt accroître le titre des monnaies, suivant que la couronne avait en vue la dépense ou la recette. Pendant la seule année 1348, on ne compta pas moins de onze variations du taux monétaire; l’année suivante neuf; en 1381 dix-huit; en 1353 treize; en 1355 de nouveau dix-huit; de manière que dans le cours d’une même année le monnayage d’un marc d’argent s’éleva de 4 livres à 17 livres 2/5 pour retomber ensuite à 4 livres 3/5 . Parfois, on réunit ces mesures à une taxe forcée de tous les objets du commerce, comme en 1330 . L’élève d’Oresme, Charles V, sut écarter nombre de ces maux, lorsqu’il succéda à la couronne, et c’est ainsi surtout qu’il a mérité le surnom de Charles le Sage!
ÉPILOGUE.
Table des matières
Après avoir communiqué à l’Académie des sciences morales et politiques cette traduction de la Notice de M. Guillaume Roscher, nous l’avons entretenue de quelques nouvelles recherches auxquelles nous nous sommes livré relativement à l’auteur oublié du Traité des monnaies. Curieux de connaître les particularités qui pouvaient se rattacher à la vie d’Oresme, nous avons visité Lisieux; là, nous voulions retrouver sa tombe, placée dans la cathédrale. Nos recherches ont été vaines. Le souvenir d’Oresme survit à peine dans l’esprit de quelques archéologues; quant à sa tombe, elle aurait, suivant quelques récits, disparu au milieu des entraînements révolutionnaires; mais en cette circonstance, comme dans beaucoup d’autres, on a prétendu faire peser sur la Révolution la responsabilité de faits qui lui sont complétement étrangers. Un honorable habitant de Lisieux, M. Pannier, qui s’occupe avec un zèle éclairé d’études archéologiques, possède la copie d’un ancien manuscrit trouvé il y a quelques années, par un notaire de Lisieux, dans un inventaire. Ce document comprend une période de quarante et un ans, depuis l’année 1676 jusqu’en 1717; il renferme des renseignements intéressants sur l’histoire de cette ville. On y trouve la preuve que le tombeau de Nicole Oresme a été détruit en 1677, sous l’épiscopat de Léonor II de Matignon. Voici le passage qui nous a été signalé par M. Pannier:
«En cette année 1617, Monseigneur l’Évêque a fait réparer de neuf toute l’Église cathédrale, et pour cet effet, on a ôté toutes les tombes qui étoient dans la nef et dans les ailes, les unes étoient de belle pierre et les autres de cuivre. L’on a pareillement ôté les tombes de pierre et de cuivre de plusieurs évêques qui étoient dans le chœur.»
Léonor II de Matignon a fondé à Lisieux de nombreux établissements d’utilité publique, et fait construire la partie la plus moderne de l’ancien palais épiscopal, qui passait pour un des plus beaux et des plus riches du royaume. Mais il sacrifia au mauvais goût du temps en commettant dans l’église Saint-Pierre de véritables actes de vandalisme. C’est ainsi qu’il a fait remplacer les anciens vitraux, qui garnissaient les fenêtres de la nef, par du verre blanc, et détruit un magnifique jubé en pierre, à l’entrée du chœur.
Le tombeau de Nicole Oresme était placé dans la première travée du chœur, à gauche (côté de l’Évangile), près de la porte. Cette partie de l’édifice date, ainsi que la nef et le transept, de la fin du douzième siècle; les deux dernières travées du chœur et de l’abside ont été élevées au treizième siècle.
C’est donc au milieu du dix-huitième siècle qu’un évêque de Lisieux, peu curieux des choses d’art, et qui supprimait d’anciens vitraux comme trop obscurs, fit aussi enlever les monuments funéraires placés, dans l’intérieur de la cathédrale. La tombe d’Oresme a été comprise dans cette mesure, qui a précédé de plus d’un siècle la révolution de 1789. Combien de profanations pareilles n’a-t-on pas commises depuis? C’est ainsi qu’aux lieux mêmes où le souvenir des hommes célèbres devrait être pieusement conservé, la postérité oublieuse détruit les monuments des temps passés et des gloires d’autrefois!
L. W.
NOTICES BIOGRAPHIQUES.
Table des matières
Pour compléter ces indications, nous croyons utile de reproduire la copie textuelle d’une notice biographique extraite de l’Histoire des évêques-comtes de Lisieux, publiée par Richard Séguin en 1832.
NICOLAS ORESME.
33e évêque, 19e comte de Lisieux, en 1377.
«Nicolas Oresme était Bocain-Normand, du diocèse de Bayeux; M. Huet, célèbre évêque d’Avranches, croit même qu’il était de Caen, sans oser rassurer. Du temps que M. Halley, professeur d’éloquence dans l’université de Caen, faisait imprimer ses poésies, il y avait à Vaucelles et dans la paroisse de Clinchamps des familles de ce nom; ce qu’il y a de certain, ajoute M. Huet dans ses Origines de Caen, c’est que Nicolas Oresme était Normand, et que tant qu’il a été dans l’université de Paris, il a toujours été censé de la nation normande. Ce savant évèque, après avoir fait ses études dans son pays, alla à Paris; il fut grand maître du collége de Navarre; il s’y fit une si grande réputation, que le roi Jean le nomma précepteur de Charles, son fils aîné ; il en était digne, car c’était le plus habile dans les sciences et les beaux-arts, qui fût dans l’université de Paris. Ce prince reconnaissant lui donna des marques de sa gratitude. Oresme fut fait grand maître du collége de Navarre, archidiacre de Bayeux, trésorier de la Sainte-Chapelle de Paris, doyen de Rouen, et enfin évêque de Lisieux.
«Oresme composa plusieurs ouvrages: il travailla, par ordre du roi, à la traduction de la Bible, afin, dit M. Huet dans ses Origines (chapitre XXIV), de prévenir les altérations que les Vaudois et les autres hérétiques faisaient des livres sacrés. Le roi l’envoya en ambassade près du pape Urbain V, à Avignon; il y prononça un discours véhément contre les désordres du clergé, que les protestants ont interprété faussement en leur faveur. Jacques Gauthier, dans sa Table chronographique, imprimée en 1637, et le Père Pierre de Saint-Bomard, feuillant, dans son Trésor chronologique et historique, ont mis mal à propos ce grand évèque au nombre des hérétiques du quatorzième siècle; mais il a été défendu par Thomas Basin, qui fut un de ses successeurs, grand ennemi des sectaires; celui-ci dit que le vénérable Oresme, un de ses prédécesseurs, passait pour habile dans l’astrologie, et qu’il avait composé un livre sur cette matière. Il fut de nouveau envoyé par le roi à Avignon en 1366, pour détourner ce pontife et les cardinaux de reporter le siége de Saint Pierre à Rome. Il fit, dit M. Fleury, un discours très-insipide, chargé de citations et de mauvaises raisons: il était, en effet, très-difficile d’en trouver de bonnes à ce sujet. On attribue, sans preuve, à ce prélat, un livre intitulé : le Songe du verger, qui est un traité de la puissance ecclésiastique et civile, en forme de dialogue entre un clerc et un chevalier. On croit, plus vraisemblablement, que cet ouvrage est de Raoul de Presles. Il traduisit une partie des ouvrages d’Aristote et de Pétrarque vers 1370.
«Il composa un traité sur le changement des monnaies, qui se trouve dans le tome XXVI de la Bibliothèque des Pères, p. 226; un de l’Immaculée Conception de la sainte Vierge, cité par M. Huet; cent quinze sermons; l’Art de prêcher; un traité contre les mendiants; un de la sphère; trois contre l’astrologie judiciaire, qui ont été cités avec éloges par Thomas Bazin et Pic de la Mirandole; un traité latin de l’Antechrist, qui est imprimé au tome IX du grand recueil des Pères Martenne et Durand de la congrégation de Saint-Maur.
«Enfin le roi Charles V, voulant honorer le mérite de son précepteur, le fit élire évêque de Lisieux le 16 novembre 1377; il fut sacré le 26 janvier de la même année, que l’on compterait aujourd’hui 1378. Le roi l’honora de sa présence et lui fit présent de deux anneaux d’or, garnis de pierreries, du prix de 390 livres d’or, somme alors très-considérable. On a encore l’ordre de ce monarque au receveur général des aides de payer cette somme. Ce prélat fut envoyé vers l’empereur Charles, et son fils Vinceslas à Saint-Denis, dans le même mois de janvier, où il était venu pour travailler à faire la paix entre la France et l’Angleterre avec le prince des Bocains, roi de Navarre Oresme fonda, dès le mois de février suivant, une messe à la cérémonie des obsèques de la reine de France, femme du roi Charles V, morte le 6 de ce mois 1377, et fit serment à son métropolitain le 18 juin. Il eut contestation avec ses chanoines pour la fabrique de la cathédrale, qu’ils prétendaient être toute à sa charge; il y eut des arbitres nommés, qui décidèrent que les dégâts survenus par les guerres ne seraient point supportés par l’évêque-comte, mais seraient pris sur les oblations des fidèles. Ce savant prélat, après avoir gouverné l’Eglise de Lisieux, non pendant sept années, comme le disent les éditeurs de son traité de l’Antechrist, mais cinq ans seulement, mourut à Lisieux le 11 juillet 1382, regretté de tous les gens de bien, et surtout des savants. Il fut enterré dans le chœur de la cathédrale, près de la porte, à gauche; on lui faisait un service le 5 août.
«Nicolas Oresme portait d’azur à quatre étoiles d’or, 2 et 2.»
(Histoire du pays d’Auge et des évêques-comtes de Lisieux, par M. Richard Séguin.)
M. Louis Dubois, dans son Histoire de Lisieux (2 vol. in-8°, 1845), prétend que Nicolas Oresme n’était pas de Bayeux, comme l’assure la Gallia christiana, mais de la commune d’Allemagne, près de Caen. Le même historien ajoute que c’est aussi à tort que Halley, dont le savant Huet partage l’opinion le fait naître dans la ville de Caen.
«Oresme passait, dit M. Louis Dubois, pour l’un des plus savants hommes de son siècle, tant en philosophie et en mathématiques qu’en théologie. Il fut, en 1360, choisi par le roi Jean pour être le précepteur de son fils, qui, devenu roi, obtint et surtout mérita le beau nom de Charles le Sage. Dès 1356, parvenu au doctorat, Oresme fut nommé grand maître du collége de Navarre, où il enseigna la théologie, et fut chargé par son élève, monté sur le trône, de traduire la Bible en langue française. Doyen de l’Église de Rouen en 1361, et chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, il quitta le collége de Navarre où il avait fait renaître les bonnes études, suivant de Launoy (Hist. du coll. de Navarre). En 1363, il fut envoyé auprès du pape Urbain V à Avignon; il y prononça devant le pontife et les cardinaux une harangue aussi éloquente que hardie contre les déréglements toujours croissants de la cour de Rome, et prédit avec beaucoup de raison les événements fâcheux pour elle qui ne pouvaient manquer d’éclater, et qui, en effet, un siècle après, portèrent à cette puissance des coups dont elle ne s’est jamais relevée On trouve ce discours dans l’ouvrage de Flaccius Illyricus (Matthias Francowitz), sur les Témoins de la vérité. Telles étaient l’ignorance et la mauvaise foi de ces temps encore barbares, qu’Oresme fut accusé d’hérésie par Jacques Gauthier, dans ses Tables chronographiques, et dans les Tables chronologiques de Pierre de Saint-Rom uald. Thomas Basin, successeur et digne appréciateur d’Oresme, le vengea de ces imputations alors si funestes Le roi, qui avait une grande confiance dans les lumières d’Oresme, le consultait souvent dans les affaires épineuses; et, comme dit du Tillet, «il oyoit et suivoit moult volontiers le conseil et
«administration d’Oresme.»
«Oresme fut magnifiquement récompensé de ses travaux. En 1377, il fut nommé à l’évêché de Lisieux. Il fut envoyé, au commencement de 1378, au-devant de l’empereur Charles IV, qui s’était rendu à Saint-Denis. Le 3 avril 1381, il confirma dix livres de revenu annuel aux chanoines de l’église de Saint-Cande-le-Vieux, à Rouen, dont il défendit les priviléges contre l’archevêque.»
Dans la partie biographique de l’Histoire de Lisieux (t. II, p. 238 et 239), M. Louis Dubois cite les ouvrages de ce savant évêque.
La courageuse harangue qu’il prononça, en 1363, à Avignon, contre les déréglements du haut clergé, devant le sacré collége, a été imprimée dans le Catalogus testium veritatis, publié sous le pseudonyme de Flaccius Illyricus, par Francowitz, en 1556, et dans les, éditions postérieures de cette collection dirigée contre les abus du clergé ; elle a paru à part, en 1604, à Wittemberg, par les soins de Salomon Gessner. Les principaux ouvrages d’Oresme, imprimés après sa mort (car l’imprimerie n’était pas alors découverte), sont des traductions, tels que la Morale d’Aristote (1488, in-f°), la Politique, du même philosophe (1488, 2 vol. in-f°), les livres du Ciel et du Monde. Oresme composa, en latin, un livre sur la communication des idiomes, et cent quinze sermons, etc. Quant au livre latin contre l’Antechrist, que lui attribuent Martène et Durand qui l’ont imprimé dans leur «très-ample collection,» il est reconnu, ajoute M Louis Dubois, qu’il n’est pas de notre prélat, pas plus que la traduction de la Bible, qui paraît être de Raoul de Presle (voir le Mercure de France, d’oct. 1750, et l’article Oresme, de la Biographie universelle, rédigé par M. Pannier).
Un extrait de Huet complétera ces citations:
«On voit que Nicolas Oresme estoit natif de Caen. Il fut docteur en théologie de la faculté de Paris, et, en 1355, il fut élu grand maître du collége de Navarre, où il avoit esté élevé. Il fut archidiacre de Bayeux, ensuite doyen de la métropole de Rouen et trésorier de la Sainte-Chapelle de Paris. Le roi Jean le choisit, en 1360, pour estre précepteur de son fils Charles V, qui le récompensa de l’évesché de Lisieux en 1377. Il fut d’un savoir fort diffus, grand théologien, philosophe, mathématicien et humaniste. Il traduisit du latin en français, par le commandement du roy, son disciple, la sainte Bible, plusieurs livres d’Aristote et d’autres ouvrages des anciens. Il a écrit principalement contre les astrologues. Il a laissé plusieurs sermons, entre autres celui qu’il fit à Avignon devant le pape Urbain V et le sacré collège. 11 mourut en 1382, et fut enterré dans son église cathédrale.»
Mézeray parle de notre auteur en ces termes:
«Charles V commanda à Nicolas Oresme, jadis son précepteur, d’écrire contre Jean Teramo et autres ultramontains qui voulaient abolir la puissance temporelle des princes; et ce fut alors, à ce qu’on tient, qu’il composa le Songe du verger, qui n’est point une rêverie, mais un puissant raisonnement où il introduit le clerc et le gentilhomme disputant de l’autorité du pape et de celle des princes.»
Dans ses lettres estimées sur l’Histoire monétaire de la Normandie et du Perche, M. Lecointre-Dupont dit :
«Nicolas Oresme, né à Bayeux, l’un des plus célèbres théologiens de l’université de Paris, avait été le précepteur de Charles V. Monté en 1377 sur le siège épiscopal de Lisieux, qu’il occupa jusqu’à sa mort, arrivée en 1382, il composa, dans cet intervalle, un traité philosophique fort remarquable sur les changements du cours des monnaies, pour démontrer qu’un prince ne peut, de son autorité privée, changer arbitrairement les monnaies ayant cours dans ses États, en régler la valeur à son gré et retirer de leur fabrication un bénéfice illimité.» — Et il ajoute en note:
«Le traité de Nicolas Oresme existe en manuscrit à la bibliothèque publique de Poitiers (XCV des Mss., n° 2, et il a été imprimé dans la Magna bibliotheca Patrum, t. IX, édit de Paris. D’après les auteurs de la Nova Gallia christiana, il ne fut écrit que sous le pontificat de Clement VII à Avignon, c’est-à-dire en 1378, ou plutôt lorsque djéà Oresme était évêque de Lisieux. On pourrait cependant inférer du titre qu’il porte dans le manuscrit de Poitiers, que sa composition est antérieure à l’élévation d’Oresme à l’épiscopat. Voici, en effet, son intitulé : Tractalus de mulationibus moneturum cditus a Mag. Nicholao Oresme, sacre theologie professore.»
Nous croyons que la Gallia christiana a commis une erreur, et que cette dernière version est plus exacte. Le travail d’Oresme est antérieur à 1373.
ÉTUDE SUR LE TRAITÉ DE LA MONNAIE DE NICOLE ORESME.
Table des matières
Il n’est pas de matière à la fois plus importante et plus simple que celle de la monnaie, et il n’en est aucune que l’esprit de système ait plus troublée, au grand détriment de l’économie publique. Les erreurs les plus désastreuses ont été le résultat d’une méprise trop commune, qui a fait confondre le numéraire avec la richesse, et qui ne voit, dans les espèces d’or et d’argent, qu’un signe conventionnel des échanges, assujetti à la volonté du souverain. Du moment où les métaux précieux passent pour l’unique élément de la fortune, les peuples sont condamnés à se disputer les fractions d’un trésor nécessairement limité. Du moment, où le numéraire ne présente qu’un signe conventionnel, dépendant de l’autorité, le pouvoir qui l’a créé peut le modifier et le faire varier, il peut aussi le remplacer par d’autres signes, en faisant cesser ce qu’on a si étrangement nommé la royauté usurpée de l’or. Hostilité permanente des nations, conflits commerciaux, altération des espèces, banqueroutes déguisées, assignats, papier-monnaie, haine du capital, plans chimériques de rénovation financière, telle est la triste postérité d’une idée fausse au sujet de la monnaie.
Pour avoir raison de ces périls et pour dissiper ces fantômes, il suffit d’interroger la nature des choses, d’étudier l’essence de la monnaie et le rôle qu’elle est appelée à remplir.
Connue dans le monde ancien, la vérité a paru s’éclipser aux siècles de décadence, sans jamais être entièrement étouffée; elle a laissé en France un sillon lumineux, à une époque qu’on supposerait étrangère aux saines notions économiques.
Aristote, ce puissant génie auquel aucune pensée féconde ne semble avoir échappé, dit, en parlant de la monnaie:
«On convint de donner et de recevoir, dans les échanges, une matière qui, utile par elle-même, fût aisément maniable dans les usages habituels de la vie; ce fut du fer, par exemple, de l’argent ou telle autre substance analogue, dont on détermina d’abord la dimension et le poids, et qu’enfin, pour se délivrer des embarras des continuels mesurages, on marqua d’une empreinte particulière, signe de sa valeur.»
Chez les Romains, le grand jurisconsulte Paul confirme et complète cette belle définition: ce sont les métaux «dont la constatation publique et durable permit de subvenir aux difficultés communes de l’échange .»
Aristote et Paul parlent de l’empreinte, signe de la valeur, qui révèle et qui garantit la composition intrinsèque des espèces.
L’autorité, gardienne de la foi publique, fut appelée à constater et à déclarer la composition et le poids des espèces métalliques. Cette mesure de garantie ne tarda pas à devenir l’occasion et le prétexte des fraudes les plus honteuses et des altérations les plus graves. La foi attachée à l’empreinte fit naître la tentation d’en abuser; le prince, auquel la fabrication de la monnaie était dévolue, car il était présumé devoir veiller en père sur la richesse publique, se laissa persuader ou feignit de croire que la valeur de la monnaie venait de l’effigie, destinée simplement à en certifier l’intégrité. La monnaie, appelée à servir de régulateur aux conventions et de gage aux échanges, perdit le caractère essentiel de pureté et de fixité, en subissant l’atteinte de la fraude.
Cet abus ne fut pas étranger à la Grèce; elle s’attacha cependant à demeurer fidèle à la réputation de son système monétaire . Il n’en fut pas de même à Rome, où la république donna un exemple que les empereurs utilisèrent largement au profit de leurs passions et de leurs prodigalités. Il n’est pas, selon Vopiscus , de symptôme plus infaillible de la décadence de l’Etat, que la corruption du numéraire, et les degrés de cette déca dence sont marqués par l’altération successive de la monnaie. On pourrait presque juger du caractère des empereurs au son plus ou moins pur que rendent les monnaies frappées sous leur règne .
La diversité infinie des pouvoirs morcelés durant l’époque féodale accrut encore ce désordre: chaque seigneur battit monnaie, chaque monarque commit des altérations plus ou moins graves, pour déguiser, au moyen de ces sophistications, de véritables banqueroutes. On prescrivit que les payements seraient faits chaque semestre, chaque mois, en la monnaie courante , et, suivant que le prince était débiteur ou créancier, il affaiblissait ou il élevait le titre des espèces . Ces tristes méfaits n’atteignaient même pas le but: suivant une loi inexorable, la mauvaise monnaie chassait la bonne, et les valeurs, après des oscillations dommageables, se mettaient en rapport avec un numéraire dégradé : de là venaient la disparition des espèces et la hausse des prix, maux auxquels on apporta des remèdes aussi impuissants que funestes en interdisant l’exportation et en imposant le maximum.
Les erreurs, les fraudes et la violence se succèdent et s’enchaînent, en laissant toujours après elles le même résultat, le trouble dans les consciences et la souffrance dans les intérêts. L’altération périodique des monnaies portait partout le désordre: le morbus numericus, que l’on signalait comme funeste à l’égal de la peste elle-même, n’épargna aucune contrée : l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, l’Empire, la Hongrie, la Bohême, Naples, la Savoie, en furent affligés. Partout la vieille idée qui faisait dépendre la valeur des monnaies de la volonté arbitraire du prince rencontrait des gouvernements peu scrupuleux, empressés à en tirer parti. La religion avait beau tonner contre ces abus par l’organe des papes et des évêques, qui ne furent pas toujours exempts de la même faute, et la poésie emprunter le sublime langage du Dante pour flétrir Philippe le Bel du nom de faux monnayeur , le monde continuait à souffrir d’un mal dont il ne savait point démêler la nature véritable . L’ange de l’Ecole, le grand saint Thomas d’Aquin, bien qu’il eût énoncé, en suivant les traces d’Aristote, les principes rationnels de la monnaie, se borne à conseiller aux souverains de faire un usage modéré du monopole du monnayage sive in mutando, sive in diminuendo pondus , soit en changeant, soit en diminuant le poids.
Le monarque chevaleresque auquel l’histoire conserve, on ignore pourquoi, le nom de Jean le Bon, car il résumait en lui les égarements d’une époque fatale à la France, tourmenta plus qu’aucun de ses prédécesseurs la valeur des monnaies. De 1351 à 1360, la livre tournois changea soixante et onze fois de valeur; les années 1359 et 1360 figurent à elles seules, l’une pour seize, l’autre pour dix-sept mutations . Le mal fut d’autant plus grave, qu’au lieu d’une altération progressive, il se produisit des changements en sens inverse, et que la hausse succéda onze fois à autant de baisses différentes. C’était la loi en démence . Mais la conscience du prince était, en repos. «Ja soit ce que à nous seul, et pour le tout de nostre droit royal, par tout nostre royaume appartiègne de faire telles monnaies comme il nous plaist, et de leur donner cours .»
Cette source de revenu lui permettait, supposait-il, de pourvoir aux dépenses publiques «desquelles sans le trop grand grief du peuple dudit royaume nous ne pourrions bonnement finer, si ce n’étoit par le domaine et revenu du profit et émolument des monnaies.»
Quand on étudie attentivement cette page de notre histoire, on reconnaît que jamais révolutions ne furent plus fréquentes, plus fertiles en crises et en réactions de toute nature, au point qu’il serait peut-être difficile de décider si le régime des assignats fut plus désastreux pour la France que les pratiques déplorables du roi Jean, en matière de monnaie . Le mal fut alors si grand, qu’il est impossible d’en mesurer l’étendue et d’en calculer toutes les conséquences.
Une dépréciation progressive du numéraire ne produit qu’une faible partie des désastres qu’entraînent ces perturbations violentes du mécanisme destiné à régulariser toutes les transactions. La monnaie, qui, par sa fixité, doit fournir un point de repère, ne sert plus qu’à favoriser la fraude, et cela toujours au plus grand détriment des faibles et des opprimés. Le commun peuple est le dernier à se rendre compte de la véritable portée de ces variations; les habiles en profitent.
De là vint la puissance et la richesse des changeurs, qui retiraient la monnaie forte, pour lui substituer sans cesse dans la circulation la monnaie faible, en partie frappée au dehors. Le prince se trouvait ainsi déçu dans ses calculs cupides; il finissait par souffrir comme le peuple, dont la misère allait s’aggravant sans cesse. Que pouvaient devenir l’industrie et le commerce quand la boussole de l’échange était affolée?
Toutes les souffrances, tous les désastres, toutes les calamités semblaient s’être réunis pour peser sur la France, à l’époque où Charles V fut appelé à prendre la couronne. Le démembrement du territoire et l’épuisement du trésor, la sédition des villes et la jacquerie des campagnes, le brigandage des tard-venus et des grandes compagnies, la peste noire et la famine, l’anéantissement du travail et le payement de la rançon royale, voilà ce que ce pauvre pays avait à subir; il semblait toucher le fond. Tout à coup, au milieu des armures éclatantes qui écrasaient de leur poids des hommes étonnés de n’avoir plus la force de les porter, alors que les prouesses de la chevalerie n’avaient abouti qu’à une honteuse déroute, apparaît une figure pâle et chétive, une main incapable de porter l’épée, un corps, affaibli par la souffrance, qui se refusait aux fatigues de la guerre. Mais il y avait là une âme ferme et un esprit éclairé, et comme si Dieu avait voulu montrer, au milieu de ces temps qui n’avaient d’estime que pour la force, la puissance souveraine de la pensée, Charles V, le Sage, fit succéder rapidement un État bien ordonné à un véritable chaos; il sut faire renaître la prospérité avec la confiance, et reprendre les occupations productives en protégeant la sincérité des transactions et la sécurité des personnes. Les bandes qui désolaient les campagnes devinrent des instruments de victoire; tout prit une face nouvelle. Une économie sévère sut répondre à tous les besoins et remplir le trésor; les forces militaires accrues rétablirent la grandeur de la France, tandis que l’agriculture, le commerce et l’industrie, ranimés par l’espoir d’un meilleur avenir, rouvrirent la véritable source de l’abondance et de la richesse. Rien ne fut abandonné au hasard, tout fut soumis au calcul; une pensée active, persévérante, éclairée par les revers, non moins qu’enhardie par le succès, exerçait un ascendant que l’ignorance de l’époque aurait pu taxer de surnaturel, à l’aspect de ces légistes, de ces savants, de ces artistes, de ces philosophes, de ces astrologues qui entouraient le roi et qui inspiraient ses desseins.
Ce ne fut pas la moindre gloire ni le moindre service de Charles V que de mettre un terme aux altérations des monnaies. Régent du royaume, il n’avait pas sous ce rapport, échappé à la contagion du mauvais exemple. La grande ordonnance de 1255, obtenue par les états réunis à Paris , promettait dorénavant bonne et stable monnaie pour tout le royaume, de telle sorte que le marc d’argent ne produisît jamais plus de six livres tournois . Le duc Charles le haussa jusqu’à douze livres; ce fut le signal du grand soulèvement de Paris . Ce souvenir, et plus encore peut-être l’heureuse influence d’un de ses conseillers, Nicole Oresme , firent apporter au roi Charles un grand soin à la sage administration des monnaies .
Pendant son règne le pied de l’or resta invariable, et celui de l’argent n’éprouva que de légères modifications. La fixité de la monnaie rétablit la régularité des transactions; elle fournit un actif aliment à la prospérité publique.
Nicole Oresme, évêque de Lisieux, ancien grand maître du collège de Navarre et doyen de l’église de Rouen, est généralement désigné comme précepteur de Charles V . Nous pencherions à croire, avec l’auteur d’un intéressant essai consacré à mettre en lumière la vie et les travaux de ce savant homme, M. Francis Meunier, qu’il y avait là une méprise , venue à la suite d’une équivoque. Il ne fut probablement que le conseiller du sage monarque qui mil à profit le concours de ses lumières et qui puisa auprès de lui de précieux enseignements, surtout en matière de monnaies.
Nicole Oresme est connu comme l’un des savants les plus renommés du règne de Charles V; on lui doit la première traduction française des Ethiques, de la Politique et des Economiques d’Aristote et nombre d’écrits latins contre l’astrologie, sur les sciences physiques et naturelles, la théologie, l’art oratoire, ainsi que cent quinze sermons, dont le plus célèbre, remarquable par la hardiesse de la pensée, fut prononcé devant le pape Urbain V et le collége des cardinaux. Oresme est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages en langue française, contre les divinations en général et l’astrologie judiciaire en particulier; d’un traité de la sphère, etc. Mais l’écrit qui doit singulièrement le recommander à l’atteption de la postérité, écrit demeuré presque inconnu jusqu’ici, bien qu’il se trouve mentionné par la plupart des historiens, c’est le traité De origine, naturâ, jure et mutalionibus monetarum, d’abord publié en latin et traduit plus tard en français par l’auteur lui-même, sous le titre de: Traictie de la première invention des monnoies .
L’œuvre d’Oresme, après avoir obtenu un succès légitime, qu’atteste le nombre des copies manuscrites et des éditions imprimées, avait échappé cependant à l’attention des économistes. Le hasard a conduit un des savants correspondants de l’Académie des sciences morales et politiques, M. Guillaume Roscher, professeur à l’université de Leipzig, à découvrir ce travail, au milieu de recherches entreprises sur l’histoire de l’économie politique en Allemagne. Cette fois, l’œuvre d’Oresme se trouvait entre les mains d’un juge compétent, qui en reconnut aussitôt l’importance et la portée ; possédant le manuscrit de l’œuvre française, nous avons essayé de compléter une étude qui semble présenter à la fois un intérêt historique et un intérêt scientifique:
Un intérêt historique, car le traité d’Oresme coïncide par sa date avec les sages mesures prises par Charles V, afin d’arrêter les mutations des monnaies;
Un intérêt scientifique, car il nous permet de revendiquer pour la France l’honneur d’avoir précédé l’Italie, aussi bien que l’Angleterre, dans la saine exposition des véritables principes, en ce qui touche une des questions les plus graves de l’économie politique.
Elève d’Aristote, Nicole Oresme a puisé dans le grand philosophe grec la doctrine dont il s’est fait l’énergique interprète . Instruit par une triste expérience des malheurs que entraînait l’altération du numéraire, il en a exposé l’origine et la nature véritable; il a précisé le caractère et le rôle de la monnaie avec une netteté et une force qui n’ont pas été surpassées depuis.
Quand on se reporte à l’époque à laquelle remonte le travail d’Oresme, on ne sait si l’on doit s’étonner davantage de la vigueur de cette démonstration, ou de l’oubli dans lequel ont pu tomber, dès la mort de Charles V, des principes si clairement déduits. Ce n’est plus qu’au seizième siècle que nous les verrons revendiquer en Pologne, en Italie et en France, et au dix-septième siècle en Angleterre.
Le manuscrit français compte vingt-six chapitres (trois de plus que l’édition latine); nous essayerons d’en conserver le langage à la fois ferme et naïf, qui rappelle celui de Froissart.
«Il semble à plusieurs (dit le prologue du translateur), que aucun roy ou prince puisse, de sa propre autorité, de droit ou de privilége, franchement muer les monnaies en son royaume courans, et en ordonner à sa volunté et plaisir, et avec ce, sur icelles prendre gaing et émolument tel et autant qu’il luy plaist. A aucuns autres semble le contraire et que telle auctorité ne luy a oncques esté octroyée. Pour laquelle controversie et débat j’entens en ce présent petit traictie, quelle chose selon philosophie, et principalement selon les raisons d’Aristote, il me semble estre à dire, commençant à l’origine et commencement des premières monnoies et à quelle fin elles furent trouvées.»
Il suffit de parcourir les titres des vingt-six chapitres de l’ouvrage d’Oresme, pour comprendre le soin avec lequel il s’est consacré à l’étude du problème si nettement posé dès le début .
Le plan est largement tracé : pour subvenir aux abus dont la nation gémissait sans en bien comprendre l’énormité, et pour en empêcher le retour, Nicole Oresme sonde courageusement la plaie, il étudie le siège du mal, et, après avoir fait connaître la nature de la monnaie et les lois de la circulation, il indique le remède. Son langage, à la fois modeste et résolu, est digne du sage monarque auquel il s’adresse en ces termes dans la Conclusion du translateur: «Les choses ci-dessus prémises soient dictes sans assertion ou affirmation et à la correction des saiges et prudents hommes, et mesmement de Vous, mon très-chier et honnoré Seigneur, qui en la plupart d’icelles congnoissez et estes expert.»
Rien de plus simple et de plus vrai que l’entrée en matière; Oresme montre comment chaque homme et chaque région «superhabundait en une chose dont en aultre avait grant défaulte . Les hommes... commencèrent communiquer et eschangier leurs richesses ensemble, sans monnoie... Mais comme en ceste manière de permutacion et changement des choses moult de difficultés et controversies aveinrent entr’eulx, les hommes subtilz trouvèrent un usaige plus légier, c’est assavoir de faire monnoie, laquelle fust instrument de permuer et marchander les ungs aux autres leurs naturelles richesses.»
Il ne confond point la monnaie avec la richesse, et rappelle la fable du roi Midas, pour montrer que «aucun habundant en icelles, encores pourroit mourir de fain... car par pecune on ne secourt point hastivement à indigence de humaine vie, mais elle est instrument artificiel trouvé pour les naturelles richesses plus légièrement permuer.» Après avoir indiqué le but de la monnaie, il en étudie les conditions: «Il fut expédient que tel instrument fût apte et convenable à traictier et manier légièrement des mains, légier à porter, et que pour petite portion d’icelle peussent (être) achaptez et commuez richesses naturelles en une plus grande quantité.....»
«Il convint donc que la monnoie fut faicte de précieuse matière et petite en quantité, si comme est or... et argent... En oultre il n’est pas expédient ne politique que telle matière, c’est assavoir or et argent, soit en trop grande habundance, car pour celle mesme cause se départit et fut rebutée la monnoie de cuivre.»
Turgot n’aurait pas mieux dit.
C’est une loi de la Providence: «Que l’or et l’argent qui sont moult convenables à faire monnoie, ne se puissent de légier avoir en grande copie ou habundance, ou aussi les hommes légièrement ne le puissent par alkemie, faire comme aucuns le temptent et essaient à le faire Auxquels je diray: ainsi justement répugne nature et se oppose à l’encontre de celuy qui, pour néant, s’efforce l’excéder et surmonter en ses euvres naturelles.»
Nicole Oresme expose avec la même sûreté de vues l’utilité de la monnaie d’or, de la monnaie d’argent, et de la tierce noire mixte. Aucune mixtion ne doit se faire que pour le métal moins précieux «de quoy on a accoustumé faire petite monnoye... et pour ce nulle mixtion ne se doit faire ès monnoye d’or.»
Les embarras étaient grands lorsqu’il fallait peser et éprouver sans cesse les diverses pièces de métal, employées comme monnaie. Pour y pourvoir, on convint que «les portions et pièces de monnoie se fairoient de certaine matière et déterminé poix, en laquelle se imprimerait une figure à chacun notoire et congnue, qui signifieroit la qualité de la matière et la vérité du poix du denier, affin que la suspicion derrière mise, la valeur de la monnoie, sans labeur et sans doubte, se peust prestement congnoistre et qu’il soit vray que telle impression fut instituée ès deniers, en signe de vérité de la matière et du poix...
Les deniers «doivent estre de figure et quantité habilles à traictier et à nombrer et de matière monnoyable, et aussi doulce à recevoir impression et retenant leur impression. Et de ce est que non pas toutes choses précieuses sont convenables à faire deniers ne monnoie, car pierres précieuses, poëvres, verres et semblables choses ne sont point à ce convenables naturellement, mais seullement or, argent et cuivre, comme dessus est touchie.»
Le prince a été appelé comme personne publique et de plus grande autorité à forger la monnaie «et icelle signer de impression honneste. Cette impression... doit estre subtile, et à la contrefaire ou imprimer elle doit estre moult difficille.»
Mais la monnaie n’appartient pas au prince, elle est à ceux qui l’obtiennent: «car se aucun donne son pain ou labeur de son propre corps pour pécune, quant il reçoit icelle par telle manière, certes elle est purement sienne, pareillement comme estoit son pain ou la labeur de son corps, lesquels estoient en sa libre et franche puissance de le faire ou donner...»
«Le cours et le pris des monnoyes doit estre ou royaume comme une loy et une ferme ordonnance que nullement ne se doit muer ne changier.»
Tel est le principe fermement posé par Nicole Oresme: il en examine les applications, il en poursuit les conséquences, il signale l’inévitable danger auquel on se livre en le violant. Sa parole calme et lucide, s’anime et s’élève, quand il combat l’arbitraire prétention des princes de disposer à leur gré du titre, du poids, de la valeur de la monnaie. «Ne si ne appert aucunement que le prince puisse estre meu à faire telle mutacion.... pour ce qu’il veut plus forgier de monnoie, affin que, par ce, il puist avoir plus de gaing.... ceste manière est très mauvaise et très laide convoitise qui se feroit au préjudice et dommaige de toute la communaulté.»
L’effigie du prince ne doit servir que de garantie: «on mect ou denier l’imaige et la subscription de par le prince à signifier et donner à congnoistre la certitude du poix, qualité et bonté de la matière.... Ainsi donc, se la vérité ne respondoit au poix, qualité et bonté, il apperroit tantost que ce seroit une faulseté très vile et déception frauduleuse.... Qui seroit doncques celluy qui en le prince, qui auroit diminué le poix ou bonté de la matière, ainsi figurée de son propre signe, aurait fiance?»
Oresme attribue au terme monnoie une étymologie, tout au moins ingénieuse:
«Monnoie est dite de ammonester, car elle ammoneste que fraulde ou décepcion ne soit faicte, ne ou métal ne ou poix d’icelle .»
La condamnation du prêt à intérêt, confondu avec l’usure, était naturelle de la part d’un disciple d’Aristote: Oresme, sans s’affranchir de cette erreur, commune au temps où il vivait, arrive à en tempérer singulièrement la portée. Pour montrer que «prendre gaing dans la mutacion des monnoies est pire qu’usure.» il dit: «L’usurier donne sa peculne à celluy qui la reçoiz voluntairement et de son bon gré, et qui d’elle, par après, se peult aider et secourir à sa nécessité, et ce qu’il baille à celluy, oultre et par dessus ce qu’il a receu, est de certain contract entre eux et dont ils sont contens,» Paroles des plus remarquables dans la bouche d’un théologien, au quatorzième siècle 1
Il ajoute encore: «En ce doncques que le prince reçoit gaing de la mutacion de la monnoie oultre et par dessus le naturel taux et usaige, ceste acqueste est pareille et comme usure, mais encores est pire que usure, actendu qu’elle est moins voluntaire et contre la volunté des subjects, sans aussi qu’elle leur porte prouffit et est de nulle nécessité ; car le gaing d’un usurier n’est pas tant excessif ni si préjudiciable ou general a aucuns, si comme ceste mutacion, laquelle est imposée oultre et par dessus toute la communaulté ; je diz qu’elle n’est seullement pareille a usure, ains est tyrannique et frauduleuse, tellement que je doubte s’elle se doibt plus lost appeler violente proye, ou exaction frauduleuse.»
Oresme attaquait le mal dans sa racine, en dissipant l’erreur vulgaire, touchant le pouvoir du prince; il restituait à la monnaie son caractère de marchandise, certifiée et garantie par l’autorité : il devançait Turgot, Adam Smith et Jean-Baptiste Say.
La mutation des monnaies est d’autant plus périlleuse, «qu’elle n’est pas sitost sentie ne apperceu du peuple, comme il seroit par une aultre cueillette, et toutefois nulle telle ou semblable ne peust estre plus griefve ne plus grande.»
«Il convient et est chose propre à ung prince de condamner et pugnir les faulx monnoyeurs et ceulx qui en monnoie font aulcune faulseté ou larrecins. Comment donc ne doibt pas celuy avoir grant vergoigne, se on trouve en luy la chose qu’il debvroit pugnir en ung aultre par très laide et infame mort.»
Nicole Oresme avait déjà formulé le principe qui rendit célèbre plus tard le nom de Gresham en Angleterre: la bonne monnoie disparoît de tout pays où l’on fait empirances. Il peignait d’un mot la confusion née d’une pareille instabilité du numéraire: «Encores en la terre mesmes où telles mutacions se font, le fait de marchandise est si trouble que les marchands et mechaniques ne sçavent comment communiquer ensemble,... et ainsi par telles mutacions le monde est trouble.»
Nous avons assez dit pour faire connaître l’incontestable priorité qui appartient à Nicole Oresme en matière de la saine doctrine de la monnaie: il faudrait citer en entier son Traictie pour reproduire tous les graves enseignements qui s’y trouvent mis en lumière. Il nous reste à montrer ses vues élevées en matière de gouvernement, et sa droite entente des idées de liberté et d’indépendance.
Ce n’est pas seulement le prince qui n’a pas le droit d’altérer les monnaies: en principe, la communauté ne le possède pas davantage, fût-ce même «pour guerre ou la rédemption de son prince prisonnier.» A moins d’une nécessité exceptionnelle, la communauté et le prince doivent recourir aux subsides ou à l’emprunt.
On argue que «la communauté à laquelle appartient et est la monnoie, se peult dépouiller de son droit, et iceluy totalement donner au prince. «Oresme repousse cette pensée: «Communaulté de cytoiens, laquelle naturellement est franche et tend à liberté, jamais scientement ne se soubmectroit à servitude ou s’abbaisseroit au joug de la puissance tyrannique... Si comme donc la communaulté ne peult octroyer au prince qu’il ait la puissance et auctorité d’abbuser des femmes de ses cytoiens a sa voulunté, et desquelles qu’il luy plaira, pareillement elle ne luy peult donner privilleige de faire à sa voulunté des monnoies.» Les ressources de l’État «se doivent assigner ailleurs et prandre par aultre manière que par telles indeues mutacions.»
Le prince n’a aucun titre pour se faire payer un prétendu abandon du droit d’altérer les monnaies. «Ceste chose luy desnier, n’est pas icelluy desheriter ou aller contre la royalle majesté, comme aulcuns menteurs, flatteurs et faulsaires, traistres à la chose publicque, luy dient et font entendre.»
Ennemi de la tyrannie, avec tous les économistes dignes de ce nom, Oresme consacre un chapitre destiné à démontrer que «le prince tyrant ne peut longuement durer.»
La tyrannie lui apparaît comme «un monstre à nature... si comme ung corps duquel la teste est si grosse que le résidu d’iceluy est si foible qu’il ne la peust soutenir.»
«Jà Dieu ne plaise, s’écrie t-il, que les francs coraiges des François fussent si abastardyz que voluntairement fussent faiz serfz, pour ce la servitude à eux imposée ne pourroit longuement durer, car combien que la puissance soit grande des tyrans, toutefois elle est violente ès cueurs des libres enfants des subjects advenir, et à l’encontre des étrangiers non vallable. Quiconques donc vouldroient, par aucune manière, attraire et induire les seigneurs de France à cesluy régime tyrannique, certes ils exposeroient le royaume en grand descriement et honte, et le prépareroient à sa fin. Car oncques la très-noble sequelle des roys de France n’apprist à tyranniser, ne aussi le peuple gallican ne s’accoustuma oncques à subjection servile. Et pour ce, se la royale sequelle de France delinque de sa première vertu, sans nulle doubte elle perdra son royaulme et sera translaté en autre main.»
Chez Oresme, les sentiments du citoyen s’élèvent à la hauteur des lumières du savant.
Le monarque auquel il adressait ces conseils était capable de les comprendre et de les suivre; aussi l’histoire lui a-t-elle conservé le nom de Charles le Sage. Mais avec lui devaient disparaître la puissance et la prospérité du pays, livré de nouveau aux déchirements de la guerre civile et à la honte de l’invasion étrangère.
Les vrais principes en matière de monnaies, enseignés par Nicole Oresme, pratiqués par Charles le Sage, furent ensevelis dans la ruine commune de la patrie, à tel point qu’on les regarda comme d’audacieuses nouveautés quand Bodin s’en rendit l’organe au seizième siècle . Ces principes qui ont inspiré en Italie les meilleurs ouvrages sur les monnaies, n’y furent professés qu’à la même époque; le discorso du comte Scaruffi porte la date de 1582 . On sait que Rice Vaughan , Cotton, Petty, North et Locke, qui ont familiarisé l’Angleterre avec la même doctrine, appartiennent au dix-septième siècle.
A la France ancienne revient donc sans conteste l’honneur d’avoir, la première, formulé la doctrine de la monnaie dans l’écrit de Nicole Oresme, que nous pouvons, avec notre savant ami M. Roscher, saluer du nom de grand économiste; mais la France moderne en a seule recueilli le profit. Les altérations du numéraire, après avoir repris leur cours sous Charles VI, ne s’arrêtent qu’à la grande révolution. En 1789, la livre ne représentait plus que le 86me de l’argent fin qu’elle contenait du temps de Charlemagne, et le 10me de la quotité prescrite par Charles V .
Aujourd’hui le franc équivaut d’une manière invariable à quatre grammes et demi d’argent fin, au titre de neuf dixièmes; il pèse donc cinq grammes.
Mais en ce qui concerne la doctrine, ne soyons pas trop fiers ni trop dédaigneux de l’ignorance des aïeux. Avouons humblement qu’il reste encore beaucoup à faire pour que la vérité pénètre dans nombre d’esprits prévenus, qui persistent à supposer que la monnaie n’est point une production naturelle, qu’elle est une création souveraine des gouvernements, des sociétés. L’histoire est là pour montrer où conduit une pareille méprise, et depuis longtemps le Traictie de Nicole Oresme aurait dû en guérir le pays.
PETIT TRAICTIE DE LA PREMIÈRE INVENTION DES MONNOIES
Table des matières
VARIANTES ET CORRECTIONS.
La traduction française du Traictie de Nicole Oresme, que nous reproduisons d’après un manuscrit de la Bibliothèque impériale , a été imprimée à Bruges par Colard Mansion.
Voici ce que dit à ce sujet M. Van Praet, dans sa Notice sur Colard Mansion, libraire et imprimeur de la ville de Bruges dons le quinzième siècle :
«Traité des Monnoies, traduit du latin de Nicolas Oresme en français, petit in-folio.
«Edition en ancienne grosse bâtarde, sans chiffres, réclames, signatures ni initiales; à longues lignes au nombre de vingt-trois sur les pages entières, contenant quarante-quatre feuillets.
«Edition de la plus grande rareté, qui n’a point été connue, et dont le seul exemplaire, vendu 670 francs à la vente des livres de M. Haillet de Couronne, en 1811, est en la possession de l’auteur de cette notice. Les caractères seuls indiquent qu’elle sort des presses de Mansion, qui y a employé ses plus gros caractères; hauteur 271 m. (10 p.).
«Ce livre renferme la traduction française anonyme de l’ouvrage intitulé De mutatione monetarum ac variatione facta per reges, que Nicolas Oresme composa pour Charles V, et qui parut imprimée pour la première fois à Paris, in-4, sans date, par Thomas Keet, au commencement du seizième siècle.
«Les éditeurs de la Bibliothèque de France de Fontette (t. III, p. 296, n° 32-924) ne connaissaient l’existence de la traduction que par le Codicille d’Or, qui la cite (p. 8 et 22), et ne savaient pas qu’elle avait été imprimée.»
Cet exemplaire, qui paraît être unique, a été légué par M. Van Praet, à la Bibliothèque impériale, avec la magnifique collection des Colard Mansion; il est marqué E, 514, avec cette indication: «Il fut imprimé à Bruges pendant le quinzième siècle.»
Une obligeante communication nous a permis de collationner le texte imprimé par Colard Mansion avec le manuscrit que nous publions ici. Afin de rendre cette édition aussi complète et aussi exacte que possible, nous avons noté les variantes et les corrections qui rendent fréquemment le sens plus facile à saisir et donnent aux expressions une tournure plus heureuse. Il est possible que des modifications aient été apportées au texte primitif, et que certaines rectifications aient été introduites, alors que plus d’un siècle séparait la mort d’Oresme de la publication faite par Colard Mansion.
Nous devons ajouter que, dans divers passages, le manuscrit de la Bibliothèque impériale se montre plus complet que l’exemplaire imprimé. Celui-ci omet notamment cette belle pensée : «Qui seroit doncques celluy qui en prince qui auroit diminué le poix ou bonté de la matière ainsi figurée de son propre signe, auroit fiance?»
Quant à l’exemplaire latin, imprimé par Thomas Keet, dont parle M. Van Praet, nous l’avons dernièrement trouvé à la Bibliothèque impériale. C’est un petit in-4° de 16 pages d’impression très-compacte. Une indication manuscrite sur le titre porte ces mots: Parisiis Thomas Keet circa an. 1511; il est intitulé : «Tractatus brevissimus optimis tamen sententiis refertissimus, de mutatione monetarum ac variatione facta per reges aut principes editus, a reverendo in Christo patre Nicolao Oresmio Lexoviensi, quondam antistite, theologo pariter ac philosopho acutissimo.»
Cet exemplaire a évidemment servi de type à plusieurs dès réimpressions ultérieurement faites; il peut expliquer comment diverses lacunes ont continué de mutiler l’œuvre originale. C’est ainsi que les chapitres XVI et XVII manquent, ou du moins leur texte ne se trouve reproduit que d’une manière fort abrégée.
L’édition que nous publions, et qui est le résultat d’un travail exécuté sur les divers manuscrits latins de l’œuvre d’Oresme, possédés par la Bibliothèque impériale, est donc plus fidèle et plus complète.
Voici les indications utiles à consulter pour amender le texte français:
VARIANTES ET CORRECTIONS
SUIVANT L’ÉDITION IMPRIMÉE PAR COLARD MANSION.




FIN DES VARIANTES.
Cy commence ung petit Traictie de la première Invention des monnoies et des causes et manières d’icelles.
Table des matières
A quelle fin elles furent faictes. — Comment on en doit user. — A qui appartient les forgier, empirer ou muer, et quelz inconvéniens en pevent venir et sourdre. Assemblé de plusieurs volumes et puis translaté de latin en françois nagaires, affin de monstrer le grant default et mesus que aujourduy se faict en icelle par les marchans et communs, et que le Roy et les Princes tollèrent et seuffrent, dont ensuivront plusieurs maulx, inconvéniens et dommaiges irréparables, si de brief provison et remède n’y est mise, comme il sera spécifié ou procès cy après.
LE PROLOGUE DU TRANSLATEUR.
Discord du pris des monnoies entre les marchans.
Hault pris d’or et d’argent.
Transport d’or et d’argent.
Monnoies empirées qui se apportent au Royaume.
Monnoie irrégulière.
Quant marcs d’argent pour ung marc d’or.
Veritate manifestata, cedat oppinio veritati. Qui est à dire, en françois, que quant vérité est manifestée, toute oppinion doit cesser et donner lieu à vérité. Et cestui dit ay amené à mon propos, pour ce qu’il semble à plusieurs que aucun Roy ou Prince puisse, de sa propre auctorité, de droit ou de previlège, franchement muer les monnoyes en son Royaume courans et en ordonnera sa volunté et plaisir, et avec ce, sur icelles prendre gaing et émolument tel et autant qu’il luy plaist. A aucuns autres semble le contraire et que telle auctorité ne luy a oncques esté octroyée. Pour laquelle controversie et débat, j’entens en ce petit present Traictie, quelle chose, selon philosophie et principalement selon les raisons d’Aristote, il me semble estre à dire, commençant à l’origine et commencement des premières monnoies, et à quelle fin elles furent trouvées, riens toutesvoies accertenant, n’affermant témérairement ne par oppinion, mais du tout me soubzmectant à la correction des plus grans et plus exprs de moyen ceste science; lesquelz, par aventure des choses que suis à dire, se pourroit par icelles exciter et esveiller à en déterminer la vérité par dessus tout, tellement que tout scrupule et doubte cessans, les sages et prudens hommes puissent convenir ensemble en une vraye et profitable sentence et selon icelle trouver que aux princes, aux subgectz, voire et à toute la chose publicque, puisse profiter . Car certainement, ou temps present il en seroit grant besoing, veu que chacun à sa volunté en use, en donnant la monnoie à tel et si hault pris qu’il luy plaist; qui est grant vitupère et déshonneur au prince dont icelle porte la figure de le souffrir, car c’est directement atempte contre sa haultesse et seigneurie; et, en après, en la désertion et confusion totalle du bien universel de son royaume et pays. Car aujourduy il y a plus à faire entre les marchands d’estre d’accord du pris de la Monnoie et la évaluacion, qu’il n’y a de marchandise dont ilz traictent. Parquoy l’or et l’argent sont à present venuz à si hault pris, que, si de brief n’y est pourveu de remède, il est à doubter de plusieurs inconvéniens grans et moult dommaigeables en la tollerance et souffrance d’icelle, comme des matières, à savoir, or et argent, estre transportez ès pays voisins, là où le cours est plus hault, et par ce, diminuer le Royaume ou préjudice du premier et de ses subgectz. Par laquelle evacuacion de matières, les marchans souffreroient détriment en leurs marchandises et denrées, et n’auroient cours oudit Royaume, ainsi évacué de pecune; et encores, qui est pire chose, les changeurs et banquiers qui sçavent où l’or a cours à plus hault pris, chacun en sa figure, ilz, par secrètes cautelles en diminuent le pays, et l’envoient ou vendent dehors aux marchans, en recevant d’iceulx autres pièces d’or, mixtes et de bas aloy, desquelles ilz emplissent le pays. Par quoy il est à doubter que quant il plaira au Roy ou Prince remestre ordre en sa monnoie, que tous ceulx qui seront empeschez trouvez de celle mauvaise monnoie, n’y perdent largement; comme des Postulas, nouvellement forgies ou pays du Liege, ausquelz on donne cours en ce Royaume, pour demy escu d’or, et toutesfois ilz sont de si bas aloy que mendre ne se pourroit trouver; et, encores, qui pis vault, irréguliers loy, et n’y a aucune vraye assiète ou pied, sur quoy on se puist actendre. Et ainsi des autres deniers de bas or, dont il doubte de son aloy. Et touchant la course de la monnoie d’argent, à la évaluation du marc, il est aussi à doubter la diminucion du Royaume, arcequ’il vault plus ès pays voisins, qu’il ne fait icy. Et n’y est pas la regle de XII marcs d’argent fin, gardez pour ung marc d’or fin, comme ceulx sçavent que la science entendant, qu’il seroit longue et prolixe à le descripre et d’entendement grief: si m’en passe à tant et viens aux Rubriches d’un chacun Chapistre dudit Traictie.
Cy commencent les Rubriches des chapitres ensuivans en cest Traictie de l’origine, nature, droiz et mutations des monnoies.
Table des matières
Le premier chapitre est pour laquelle chose fut la monnoie trouvée premièrement.
Le second est de quelle matière doit estre la monnoie.
Le tiers est de la diversité des matières des monnoies.
Le quart est de la forme et figure de la monnoie.
Le quint, à qui il appartient faire monnoie.
Le sixiesme, à qui doit estre monnoie.
Le septiesme, à quelle despense doit estre la monnoie forgée.
Le huitiesme, des mutacions des monnoies, en général.
Le neufviesme, de la mutacion de la monnoie, en figure.
Le dixiesme, de la mutacion de la proporcion de la monnoie.
Le unziesme, de la mutacion du nom de la monnoie.
Le douziesme, de la mutacion du poix de la monnoie.
Le treiziesme, de la mutacion de la matière de la monnoie.
Le quatorziesme, de la mutacion composée de la monnoie.
Le quinziesme, comment le gaing qui vient à un prince, par la mutacion des monnoies, est minsce.
Le seziesme, comment le gaing de la mutacion de la monnoie est contre nature.
Le dixseptiesme, comment le gaing qui vient de la mutacion de la monnoie est pire que usure.
Le dixhuitiesme, que telles mutations de monnoies, quant est en elles, ne sont à permectre.
Le dixneufviesme est d’aucuns inconvéniens touchant le prince, lesquelz sensuivent par les mutacions des monnoies.
Le vingtiesme, d’aucuns autres inconvéniens touchant toute la communaulté.
Le vingt uniesme, d’autres inconvéniens touchant seullement une partie de la communaulté.
Le vingt deuxiesme, se la communaulté peult faire telles mutacions de monnoies.
Le vingt troisiesme, l’argument en quoi le prince peult muer les monnoies.
Le vingt quatriesme, la response à l’argument précédent et la conclusion principalle.
Le vingt cinquiesme, comment le tirant prince ne peult longuement durer.
Le vingt sixsiesme, comment prandre gaing à cause des mutacions des monnoies préjudicie à toute la royalle puissance.
Ainsi doncques, par les prohemes et chapitres icy dessus touchez, il appert, en partie, des esclandres, intérestz et inconvéniens, et non pas encores de tous qui se pevent ensuivir et desjà commencent ou royaume et pays où l’en tolère et seuffre faire telz abbuz en la monnoie et ès nobles métaulx dont elle se fait et doit faire. Et combien que à moy n’appartient d’en faire la querelle, actendu que je suis le moindre et le plus ignare et inscient de tous, toutesfois soit cestuy advertissement entendu et pris pour le bon couraige et vouloir que j’ay au bien universel, et ne m’en soit imputé aucune téméraire opprobre par les lisans, je en supplie.
Cy commence le Traictie de la première origène et natures du droit des monnoies; et premièrement pour quelle cause monnoie fut premier trouvée.
Table des matières
Commutation de vivres par avant la monnoie.
Invention première de faire monnoie pour instrument.
Quando dividebat Altissimus gentes, quando separabat filios Adam, constituit terminos popidorum juxta numerum filiorum, etc. Quant le très hault et souverain Dieu omnipotent divisoit les gens et séparoit les filz de Adam, il constitua termes aux peuples, selon le nombre des filz d’Israel; dont, en après, les hommes se multiplièrent sur la terre et leurs possessions leurs furent divisées et départies, si comme expédiant estoit. De celle chose advint que l’un eut plus en sa possession d’une chose que sa nécessité ne comportoit, et l’autre avoit de celle mesme chose ou pou ou néant; mais par contraire, de ung autre il habundoit et avoit tropt, dont le premier avoit indigence. Si comme, par aventure, habundoit à largesse de brebis et autre bestail, mais il avoit nécessité de froment et de pain; et le laboureur, par contraire, avoit du pain assez, mais il defailloit de bestail. Aussi une région superhabundoit en une chose dont en aultre avoit grant défaulte. Les hommes donc, pour ceste cause commencèrent communiquer et eschanger leurs richesses ensemble, sans monnoie, en donnant, l’un une brebis à l’autre pour du froment, et ung donnoit son labouraige pour du pain ou pour de la laine. Et ainsi faisoient de toutes autres choses; laquelle manière ilz acoustumèrent par long temps, en plusieurs citez et pays, si comme racompte Justin, historiographe, et autres anciens auteurs. Mais, comme en ceste-manière de permutacion et changement des choses, moult de difficultez et controversies aveinssent entre eulx, les hommes subtilz trouvèrent ung usaige plus legier, c’est assavoir, de faire monnoie, laquelle fust instrument de preuver et marchander les ungs aux autres leurs naturelles richesses, par lesquelles et de par elles, on subvient plus hastivement à humaine nécessité, car toutes pecunes sont dictes artificielles richesses et non autrement, actendu qu’il peut avenir que aucun habundant en icelles, encores pourroit mourir de fain de lez elles, si comme exemplifie et mect par histoire le philosophe Aristote d’un Roy convoiteux que Ovide, en son livre de Métamorphose, nomme Midas, qui aoura et pria les Dieux que tout ce qu’il atoucheroit fust or. La quelle folle prière les Dieux luy octroièrent, et ainsi mourut de fain demprès son or, si comme le faingnirent les poètes, car par pecune on ne secoure point hastivement à indigence de humaine vie, mais elle est instrument artificiel trouvé pour les naturelles richesses plus legièrement permuer. Et ainsi, sans autre approbacion, clèrement peult apparoir que la monnoie est moult utile et nécessaire pour le bien de la communaulté publicque, voire et encores très nécessaire, comme appreuve Aristote, en sou cinquiesme livre des Ethicques, combien que le poete die:
Effodiuntur opes irritamenta malorum.
Jamque nocens ferrum ferroque nocentius aurum, etc.
Or et argent tirez des boyaulx de la terre.
L’usaige desmonnoies très saincl.
Qui est à dire en françois, que les richesses, c’est assavoir, or, argent, que l’on arrache et tire des boyaulx de la terre sont les moqueries et tromperies des mauvaiz hommes, car moult de maulx sont par elles faiz et perpétrez, avec homicides infiniz, comme nagueres et ou temps present a esté et est assez devant les yeulx des vivans; et celle chose se fait par la perverse convoitise des mauvais hommes, et non pas icelle mesme pecune en soy; car elle est moult amye et nécessaire à la vie humaine, et de laquelle l’usaige est très bon; à ce propos dit Cassiodore, ces mesmes pecunes, jaçoit ce que en l’usaige très sainct, semblent estre villes, il est toutesfois à entendre qu’elles furent des anciens misez en usaige, par grande raison . Et, en aultre lieu dit qu’il est necessaire que les monnoies soient trouvées, espécialement pour subvenir en l’usaige publicque .
Le second chapitre. De quelle matière doit estre la monnoie.
Table des matières
Quant en or et argent se doit mesler métal.
Monnoie d’arain.
Et pour ce doncques que monnoie est l’instrument pour permuer les Richesses naturelles, les ungs aux aultres, comme dit est ou Chapitre précédent, il fut expédient que tel instrument fut apte et convenable à traictier et manier legièrement des mains, legier à porter et que pour petite portion d’icelle pevent (estre) achaptez et commuez Richesses naturelles, en plus grande quantité, avec plusieurs autres condicions qui seront cy après veues et notées. Il convint donc que la Monnoie fut faicte de précieuse matière et petite en quantité, si comme est or; mais, de telle matière doit estre compétente habundance ou pays. Et quant l’or ny peult souffire, on fait aussi Monnoie d’argent. Où ces deux métaulx ne peuvent souffire ou trouver ne se pevent en habundance compétente, et donc ce devroit faire une Monnoie meslée ou simple d’autre pur métal, laquelle anciennement se faisoit d’arain ou de cuivre, si comme raconte Ovide, ou premier livre De Fastis, où il dit:
Æra dabant olim, melius nunc omen in auro est,
Victaque concessit prisca moneta novæ.
Invention première d’or et d’argent.
Meclre l’or et l’argent en monnoie.
Trésors des sépulchres mis hors pour la chose publicque.
Ne avoir legier or et argent en habondance.
Alkémie.
Qui veult dire, en françois, que les anciens, ou temps jadis, donnoient leurs monnoies de cuivre, mais maintenant et mieulx le baillent les modernes en or. Et aussi l’ancienne vie a delaissé à la nouvelle exemple de bonne monnoie. Semblable mutacion aussi promist Notre Seigneur par Ysaïe le prophète, disant: Pour cuivre j’aporteray or, et pour fer je donneray argent. Les deux métaulx sont donc bien convéniens et très propices à monnoie; et ainsi, comme dit Cassiodorus , les deux premiers que on dit avoir trouvé ces deux métaulx furent Cutus qui trouva l’or, et Indus l’argent; tous deux Roys de Sithie; et, par grande louenge, les baillèrent à l’umain usaigc, dont ilz furent reputez divins des peuples des lors. Et pour ce ne doit-on pas permectre que tant d’iceulx métaulx soient applicqués en autres usaiges, que le résidu ne souffise pour faire monnoie. Laquelle chose voyant et considérant jadis Theodoricus, roy d’Ytalie, et droictement adverty de l’or et de l’argent, que, à la coustume des anciens payens estoit mis en leurs sépulchres, avec les mors, commenda ceulx oster et les fist apporter à faire monnoie, à l’usaige et proffit de la chose publicque, disant estre gendre de coulpe deshonneste ce laissier ès sépulchres des mors mucié inutillement la chose dont la vie des hommes se povoit soustenir et aider. En oultre, il n’est pas expédient ne politique que telle matière, c’est assavoir, or et argent, soit en trop grande habundance, car, par adventure, pour celle mesme cause se départit et fut reboutée la Monnoie de cuivre, de l’usaige humain, comme dist Ovide. Quoy aussi, pour celle chose, par adventure, a esté promeu à l’umain usaige, affin que l’or et l’argent qui sont moult convenables à faire monnoie, ne se puissent de legier avoir en grande copie ou habondance, ou aussi les hommes legièrement ne le puissent, par alkémie, faire comme aucuns le temptent et essaient à le faire. Ausquelz je diray: ainsi justement repugne nature et se oppose à l’encontre de celuy qui, pour néant, s’efforce excéder et surmonter en ses euvres naturelles.
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