Kitabı oku: «Pensées de Tolstoï»

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Ossip-Lourié

Pensées de Tolstoï


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4066338039323

Table des matières

PARIS ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET C ie FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

PRÉFACE

I

LA VIE.—L’HOMME.—LA SOCIÉTÉ

II

LA RELIGION

III

LE POUVOIR

IV

LE PATRIOTISME

V

LE MILITARISME

VI

LA RICHESSE

VII

LE TRAVAIL.—LE BONHEUR

VIII

LA SCIENCE.—L’ART

IX

L’ÉDUCATION.—L’INSTRUCTION

X

LE FÉMINISME.—L’AMOUR.—LE MARIAGE

XI

LE BIEN.—LE MAL.—LA VÉRITÉ.—L’IDÉAL

XII

DIVERSES

XIII

LA MORT

APPENDICE

I

LES ŒUVRES DE TOLSTOÏ

MANUSCRITS ET ÉDITIONS RUSSES

II

LE TOLSTOÏSME

EN FRANÇAIS

EN ALLEMAND

EN ANGLAIS

EN DANOIS

EN SUÉDOIS

EN NORVÉGIEN

III

SOURCES DES PENSÉES

IV

PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET Cie FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

Table des matières

PRÉFACE

Table des matières

A. M. Th. Ribot.

Par ce temps de surmenage intellectuel, tout le monde ne peut approfondir les nombreux écrits des philosophes étrangers, surtout ceux de Tolstoï[1] dont les traductions sont très multiples. J’ai donc eu l’idée de réunir ses pensées. À ceux qui le connaissent déjà, elles le feront revivre; à ceux qui l’ont mal connu, elles le révéleront; à ceux qui l’ignorent, elles suggéreront le désir de l’étudier.

Car on peut ne pas admettre toutes les théories de mon illustre compatriote: il est impossible de nier leur puissance, leur sincérité, leur pureté morale.

Mon idée était assez difficile à réaliser. Tolstoï n’a jamais écrit ses pensées. Il fallait les chercher dans ses œuvres. Il s’agissait d’y découvrir et de résumer ses pensées fondamentales, essentielles; il importait aussi que chaque pensée eût un sens propre, complet, absolu; qu’elle traduisît bien l’idée de Tolstoï et, en même temps, qu’elle ne fût pas dénaturée: sint ut sunt aut non sint.

Je me suis servi, pour mon ouvrage, des œuvres originales de Tolstoï[2]. Quant à celles interdites par la censure russe, j’en ai eu en ma disposition les manuscrits autographes et les éditions russes publiées à l’étranger[3].

Après un assez long travail, je me suis trouvé en possession de 434 feuilles détachées portant chacune une pensée de Tolstoï et les réflexions qu’elle m’a suggérées[4]. Comment classer ces pensées? Quel ordre admettre? L’ordre chronologique ou celui des idées? J’ai accepté le second. J’ai voulu présenter la conception de Tolstoï, et non pas l’évolution de sa pensée. Je le répète, c’est la pensée elle-même et non son évolution que je cherchais. Cette évolution me semblait être compréhensible.

I

Trois étapes successives, trois phases de développement ont amené Tolstoï à son enseignement actuel: 1o la jeunesse, 2o l’âge viril et 3o la vieillesse de notre auteur.

Dans ses Souvenirs de jeunesse, qu’il nous a présentés avec des couleurs si vives et si attirantes, Tolstoï chantait «la fraîcheur, l’insouciance, la gaieté innocente et la soif insatiable d’affection[5]». En son âge viril, il eut foi en l’humanité, dans le progrès; il prêcha comme but le bien commun, ainsi que peuvent en témoigner la Guerre et la Paix et Anna Karenine[6], datées de cette époque. «Si le communisme est prématuré, il a de l’avenir, de la logique, comme le christianisme des premiers siècles[7],» dit Nikolaï Levine. Tolstoï admet à cette époque que «l’homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est, quoiqu’il fasse, l’instrument inconscient du travail de l’histoire et de l’humanité[8]». Il croit même que «le fatalisme est inévitable dans l’histoire, si l’on veut en comprendre les manifestations illogiques, ou, du moins, celles dont nous n’entrevoyons pas le sens et dont l’illogisme grandit à nos yeux, à mesure que nous nous efforçons de nous en rendre compte[9]».

Parvenu à la vieillesse,—à l’âge où les passions s’endorment, où le développement s’arrête, où l’on jette un regard sur la route parcourue,—Tolstoï a brûlé tout ce qu’il adorait et s’est mis à adorer tout ce qu’il brûlait jadis. Pourquoi? En voici la raison. Après avoir connu et pratiqué toutes les misères morales de la vie, après avoir subi toutes les tentations de la chair et de l’esprit, Tolstoï s’est trouvé en face du néant; il s’est posé la question suivante: «Quel est pour moi le sens de la vie, étant donné que la loi du monde,—basée sur l’enseignement dit le christianisme,—et d’après laquelle j’ai vécu jusqu’à présent, est mauvaise?»

Nietzsche aussi s’est posé la même question et, avant d’avoir dépassé la ligne du néant, avant d’être entré dans la vie inconsciente, le philosophe allemand a cru même y avoir trouvé une réponse: «Le monde, injustifiable au point de vue rationnel, peut se justifier comme phénomène esthétique.» Cette conception aurait pu faire vivre Nietzsche, s’il avait voulu s’en contenter; mais «il s’est contraint à penser sa pensée jusqu’au bout, à la pousser jusqu’à ses conséquences dernières[10]».

Tolstoï n’a pas trouvé de réponse immédiate à sa question, ou plutôt sa première réponse fut négative, «J’étais, dit Tolstoï, comme un homme égaré dans la forêt et qui court de tous côtés pour trouver la sortie: il sait que chaque pas l’égare davantage et pourtant il ne peut se défendre de se jeter de tous côtés[11].» Cet état a trois issues: suicide, folie, régression. Plus haut est le degré de l’évolution intellectuelle, plus grande est cette régression. Tolstoï a pensé au suicide. «Je voulais, dit-il, me débarrasser de la vie à l’aide d’une corde ou d’une balle... L’idée du suicide était pour moi si tentante que je devais user de ruse envers moi-même pour ne pas l’accomplir trop précipitamment. J’avais peur de la vie, je tendais à en sortir, et, malgré cela, j’espérais d’elle encore quelque chose[12].» L’instinct de conservation individuelle lui interdisait de renoncer à sa vie. L’énergie vitale n’était pas totalement anéantie en Tolstoï et il ne portait en lui, comme Nietzsche, aucun germe de folie; il lui fallait donc, pour justifier sa vie, en trouver un nouveau sens. Tolstoï s’adressa à la science. Les incursions dans le domaine des sciences non seulement ne le débarrassèrent pas de ses doutes, de son désespoir, mais les augmentèrent encore. «Les sciences ignorent les questions de la vie... Les réponses de toutes les sciences ne sont que des mots sans portée[13].» Tolstoï est allé chercher le sens de la vie chez les philosophes et les fondateurs de religions. Mais ni le perfectionnement individuel de la doctrine de Confucius, ni la doctrine de Socrate, ni la théorie des stoïciens reconnaissant l’indépendance de l’être raisonnable comme la seule base de la vraie vie, rien ne satisfaisait Tolstoï; le moïsme lui a souri un moment, et si la douce figure du Juif de Nazareth ne l’eût attiré, Tolstoï aurait peut-être trouvé le sens de la vie dans la doctrine du judaïsme, c’est-à-dire dans la fidélité de chacun à l’alliance avec Dieu, envisagé comme Idéal. Mais Jésus l’attirait, et voici pourquoi: 1o Chaque réformateur prend les vérités connues de ceux à qui il prêche, comme base de son enseignement. C’est ce que fait Jésus au milieu des Juifs. Jésus reconnaît que la loi de Moïse et surtout les écrits des prophètes, d’Isaïe particulièrement, contiennent des vérités éternelles (par exemple, le commandement: «Aime Dieu et ton prochain») et il les prend comme base de sa doctrine. 2o La doctrine de Confucius, de Socrate, même de Bouddha et de Moïse, sont des doctrines de combat, tandis que celle de Jésus: Ne résiste pas au méchant correspondait mieux à l’état où se trouvait Tolstoï, c’est-à-dire à l’état où tout en gardant l’énergie de la conservation vitale, il n’avait plus celle de l’action. Il avait besoin du calme physique et moral, du silence, de la paix. Or, «toute la doctrine de Jésus n’a qu’un but: donner le règne de Dieu aux hommes—la paix[14]». 3o La recherche du vrai nous fait souffrir. Le penseur, poursuivant la vérité dans l’infini, souffre beaucoup plus que le guerrier combattant corps à corps avec l’ennemi. Tolstoï a beaucoup souffert. Il a perdu le sens de la vie, et la loi de conservation individuelle lui ordonnait de vivre! Or, de tous les hommes supérieurs qui ont contribué à la naissance des théories nouvelles de la vie, c’est Jésus de Nazareth qui a souffert le plus. Il s’établit une sorte de fluide électrique entre ceux qui souffrent. Celui qui ignore les souffrances morales ne pourra jamais adoucir celles d’autrui. La souffrance nous rapproche et nous fait comprendre les uns les autres. Et c’est pourquoi la douce figure de Jésus, qui a connu la souffrance, attirait Tolstoï, et il a cru trouver dans son enseignement le sens de la vie. Sa joie fut immense. «J’ai cru à la doctrine de Jésus, dit-il, et ma vie changea[15].»

Cette joie fut inconsciente, puisque la conscience, c’est-à-dire la raison de Tolstoï n’apercevait pas que la doctrine de Jésus, comme toutes les doctrines philosophiques et théologiques, enseignait aux hommes de régler leur vie, et non pas le sens de la vie. Toutes indiquent comment vivre et non le pourquoi de la vie. Même pour comment vivre les philosophes et les théologiens ne s’entendent guère: chacun loue sa doctrine, chacun exalte son dieu. Le sens de la vie! Qui jamais le découvrirait? Lorsque la psycho-physiologie aura déterminé (?!) les lois inconscientes qui gouvernent le monde sensible, peut-être connaîtrons-nous le pourquoi de notre existence! En attendant, «la continuité de la vie doit être pour nous un dogme[16]».

II

Tolstoï a donc trouvé une nouvelle conception de la vie. Cette conception se résume dans un des commandements de Jésus: Ne résiste pas au méchant. «Ne résiste pas au méchant, nous explique Tolstoï, veut dire: ne résiste jamais, c’est-à-dire n’oppose jamais la violence[17], autrement dit: ne commets jamais rien qui soit contraire à l’amour[18].» Si les hommes veulent connaître le bonheur, ils doivent: a) vivre en paix avec tout le monde et b) ne jamais résister au mal par le mal. C’est là le royaume des cieux. «Le royaume des cieux n’existe que dans les cœurs des hommes. Le royaume des cieux n’est autre chose que la compréhension de la vie; il est comme l’arbre du printemps qui grandit au moyen des éléments fournis par sa propre substance[19].» C’est le règne de la Solidarité universelle. Cette conception religieuse est la source de toutes les idées actuelles de Tolstoï sur la vie, l’organisation sociale, la science, l’art, etc. Tolstoï cherche partout la nature; mais, au lieu de la pénétrer au point de vue psycho-physiologique, physique, cosmique ou sociologique, Tolstoï l’enveloppe d’un manteau mystique, d’une pureté immaculée. «Le bonheur, c’est de vivre avec la nature, de la voir, de la sentir, de lui parler[20].» «La connaissance de la foi prend sa source dans une origine mystérieuse[21].»

Ce naturisme mystique est le fond essentiel de la nouvelle règle de vie de Tolstoï.

Mais il ne suffit pas de trouver une nouvelle règle de vie, il faut encore la pratiquer. «Je veux faire du bien et je fais du mal,» dit l’apôtre Paul. Le grand mérite de Tolstoï, c’est d’avoir appliqué à la vie réelle sa nouvelle théorie de la vie. «Une foi dont ne découlent pas des actes n’est pas la foi[22].»

Tolstoï ne se contente cependant pas de connaître la vérité, de la pratiquer, d’être devenu juste et vertueux,—après avoir pratiqué toutes les misères de la vie;—il veut être prophète, il veut communiquer aux hommes égarés sa connaissance de la vérité. Lorsque l’on croit à une idée, on éprouve le désir de la communiquer aux autres. Tolstoï se souvient du conte délicieux du prophète Jonas auquel Dieu a appris que la connaissance de la vérité n’est nécessaire que pour la transmettre à ceux qui ne la possèdent pas. Le prophète Jonas a beaucoup hésité avant d’accepter l’aphorisme de Dieu, tandis que Tolstoï croit que «sa vie raisonnable ne lui est donnée que pour luire devant les hommes, que l’unique sens de sa vie consiste à vivre dans la clarté de la lumière qui est en lui, et à la placer, non pas sous le boisseau, mais bien haut devant les hommes[23]». Il est vrai que Tolstoï connaît l’expérience de Jonas.

Certes, il est juste que le penseur qui comprend l’infériorité intellectuelle et morale de ses semblables se considère en droit et même en devoir de leur indiquer le chemin qu’il croit vrai. L’état de conscience de la majorité des hommes, avouons-le franchement, ne se trouve pas à un très haut degré. Mais nul ne peut purifier la conscience d’autrui. Le développement de l’humanité, comme celui de l’individu, doit passer par toutes les phases de l’évolution normale. L’humanité ne peut pas par la seule force de sa volonté, qui se trouve en dépendance des lois inconscientes, elle ne peut pas, dis-je, par un seul mouvement rejeter toutes les horreurs que les siècles lui ont léguées. Il se peut que de temps en temps, sur les divers points du globe, surgissent des surhommes, des Moïse, des Socrate, des Jésus, mais ils ne font qu’aider la marche de l’évolution: ils ne changent pas la course lente de l’humanité. On peut changer les formes de la vie, on n’en change jamais le fond; si ce changement ne se fait de lui-même, il n’aboutit à rien, ou presque à rien. L’esprit s’approprie des pensées nouvelles qui restent souvent à l’état de notions, mais qui ne passent pas dans le sang. Un changement des formes extérieures de la vie ne change pas les conditions biologiques de l’individu. Ni la liberté, ni l’amour ne se donnent: ils se conçoivent. Celui qui n’est pas libre, ne porte pas dans son âme la notion de la liberté. L’individu ne peut être affranchi que par des efforts évolutifs sur lui-même. Mais, pour se développer, il a besoin encore du secours de ses semblables. L’individu, tout en étant le commencement et la fin par lui-même, se trouve, comme facteur de la continuité de la vie, en rapport avec d’autres individus, qui composent ainsi la famille, la société, l’humanité. Or, dès que les individus se réunissent en groupes, leur développement intellectuel devient inférieur au développement de chacun d’eux. La foule, l’humanité, comme unité, ou, d’après quelques-uns, comme organisme, se développe plus lentement que l’individu. Pour que «le royaume des cieux», dont parle Tolstoï, c’est-à-dire celui de l’amour, règne sur la terre, il ne suffit donc pas que les individus, isolément, se trouvent à un tel degré de développement pour comprendre le sens de «ne pas résister au mal par la violence»; il faut que la société, l’humanité entière parvienne au même degré de développement intellectuel. Tolstoï a beau nier l’existence de l’humanité[24],—elle est un fait réel. L’humanité peut être synonyme du mot foule, mais cette foule existe, nous sommes constamment en contact avec elle, c’est elle qui nous fait souffrir,—inconsciemment,—nous qui sommes plus avancés qu’elle. La foule existe. Pour qu’elle arrive à comprendre le ne résiste pas au mal, il faut qu’elle passe par les trois phases évolutives par lesquelles Tolstoï lui-même a passé: 1o l’enfance, 2o l’âge mûr et 3o la vieillesse, qui correspondent 1o à l’individu, 2o à la famille et 3o à la société. L’humanité dite civilisée n’a pas encore dépassé la première phase de son développement—l’individu. Mais elle commence à s’apercevoir que c’est l’individu—sans distinction de sexes—qui est la base de la famille, de la société; elle commence aussi à constater que l’un des éléments de la famille—la femme—était trop négligé jusqu’à présent, et elle songe déjà à les préparer, homme et femme, en vue de la réorganisation de la famille. La forme familiale de ce temps ne ressemble pas à celle du siècle précédent. Il faut espérer que la famille du xxe siècle ne ressemblera pas à celle d’aujourd’hui. Quand les nouvelles bases de la famille seront établies, il s’agira de réorganiser celles de la société. Et cela se fera non par la révolution, mais par l’évolution. Lorsque la société aura connu toutes les misères, lorsque la coupe de ses souffrances aura débordé,—une seule goutte fait déborder un vase trop plein,—lorsque les sources, où elle puise ses forces actuelles, seront épuisées, elle sera obligée, pour la continuité de la vie, à chercher des bases nouvelles. Elle se posera la même question que Tolstoï s’est posée: «Quel est le sens de ma vie, étant donné que les règles sur lesquelles elle a été basée jusqu’à présent sont fausses?» Et elle puisera peut-être le nouveau sens de la vie dans la même source où Tolstoï a cru trouver celui de la sienne: ne résiste pas au mal par la violence,—si elle ne rentre pas dans la vie inconsciente comme Nietzsche. Tout dépendra de l’évolution inconsciente de l’humanité.

Pourquoi Tolstoï n’avait-il pas pratiqué jusqu’à l’âge de cinquante ans les doctrines qu’il prêche aujourd’hui? «Parce que je ne connaissais pas la vérité[25],» dit-il. Mais pourquoi Tolstoï n’avait-il pas connu cette vérité plus tôt? La vraie réponse, je l’avais indiquée plus haut. A l’âge viril Tolstoï portait en lui d’autres sources de vie, plus fortes que les méditations abstraites. Elles étaient certainement inférieures, au point de vue moral, à celles que lui révéla la doctrine du Galiléen; mais Tolstoï ne le savait pas lorsqu’il y puisait la vie, il le faisait inconsciemment. Car il y a dans la vie de l’homme comme dans celle de l’humanité plus d’inconscient que de conscient. C’est aussi l’évolution inconsciente qui a amené Tolstoï à sa nouvelle théorie de la vie, mais y étant parvenu, il en a pris conscience. Et son grand mérite, c’est d’avoir dit tout haut que la minorité affranchie pense depuis longtemps et commence même à murmurer tout bas: que les bases de notre société sont fausses et qu’il est temps de trouver des ressources nouvelles, des conditions morales dont dépend l’avenir de l’humanité. En somme, ce n’est pas la société que Tolstoï nie, c’est seulement ses bases mensongères.

Tolstoï n’est pas nihiliste. Il ne nie rien. S’il est contre l’humanité, c’est pour défendre les droits sacrés de l’individu. Le bonheur de tous ne signifie-t-il pas le bonheur individuel de chacun? Si Tolstoï proclame l’horreur de la guerre et l’absurdité de l’Église et du Pouvoir, c’est parce qu’il est convaincu que les hommes ont mieux à faire que de se massacrer mutuellement, et qu’ils ne doivent être gouvernés que par leur conscience. Tolstoï ne nie pas le mariage: il trouve seulement qu’il doit être basé sur l’amour mutuel de l’homme et de la femme, et que son but unique doit être la fondation de la famille. Il ne nie pas l’instruction: il constate qu’elle est devenue «la dispensatrice des brevets d’oisiveté[26]»; qu’elle «déshabitue les jeunes gens de la vie, c’est-à-dire du travail; qu’elle les rend parasites, incapables d’un effort quelconque[27]». Tolstoï ne nie ni l’art ni la science: il veut que «le penseur, le peintre ne planent point dans la sérénité des hauteurs olympiques, mais qu’ils souffrent avec les hommes, pour les sauver et les consoler[28]».

Tolstoï ne prêche pas la révolte. A quoi bon se révolter? Ce sont les faibles qui se révoltent; la révolte pour eux est une consolation. Les hommes forts n’ont pas besoin d’être consolés. Ils considèrent les injustices que l’on veut leur imposer et... ils sourient. Ce n’est pas aux hommes qu’ils demandent justice, c’est à leur conscience. Quant au non-agir de Tolstoï, il ne signifie pas l’indifférence; il enseigne qu’au lieu de rechercher—vainement—à atteindre un but mesquin et stérile, il est plus préférable d’agir sur nous-mêmes, sur notre âme, sur notre morale pour devenir plus dignes de porter le nom d’homme.

Tolstoï n’est pas pessimiste. Il ne nie pas la vie en général, il ne s’élève que contre la vie telle qu’elle est, c’est-à-dire basée sur le mensonge. Il affirme la bonté native de l’homme, il croit à la vie, il croit au bonheur, il croit à l’amour universel. «L’homme ne vit pas de ses besoins à lui, dit-il, mais il vit par l’amour[29]». «Dieu, c’est l’Amour[30].» «Le seul temple vraiment sacré est le monde des hommes unis dans l’amour[31].»

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
110 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4066338039323
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Editör:
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