Kitabı oku: «Le tyran du village : moeurs de l'Italie régénérée»
Ouida
Le tyran du village : moeurs de l'Italie régénérée

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331771
Table des matières
LE TYRAN DU VILLAGE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
LE
TYRAN DU VILLAGE
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I
Table des matières
Santa-Rosalia-in-Selva est un village situé où vous voudrez, entre la mer Adriatique et la mer Tyrrhénienne, entre les Dolomites et les Abruzzes. Sa position géographique n’a pas besoin d’être indiquée plus clairement; il suffit de dire que c’est un petit borgo italien, comme il y en a beaucoup sous le doux ciel bleu de cet aimable et bien-aimé pays qui a donné le jour à Théocrite et au Tasse. Un village blanc comme un galet et baigné par une rivière verte comme l’Adige; un village devant lequel s’étendent, coupés par de basses montagnes, des champs de blé, de châtaigniers, d’oliviers et de vignes; un village avec de grands peupliers au bord de l’eau et une église au clocher de briques rouges dont la cloche s’agite derrière sa cage de bois. A travers les plaines et sur le flanc des collines sont semées des vingtaines d’autres villages; d’étroites routes les séparent dont le réseau se laisse à peine voir sous les feuilles de vignes. La réunion de quelques centaines de toits constitue ce qu’on appelle la commune de Vezzaja et Ghiralda. La localité la plus importante de cette agglomération est Santa-Rosalia-in-Selva, ainsi nommée parce que jadis elle était cachée au milieu des bois, comme un nid de merles sous le feuillage; Santa-Rosalia-in-Selva, un bourg simple, honnête, frais et tout à fait champêtre, où les femmes, brûlées par le soleil, tressent de la paille sur le pas de leur porte, tandis qu’à côté d’elles se roulent par terre de petits enfants nus, semblables à des amours qui se seraient échappés des panneaux du Corrège. Là, au printemps, les asphodèles et l’odorant narcisse poussent partout dans les prairies et les champs de blé; en automne, les chariots traînés par des bœufs descendent lentement l’unique rue du village avec leur chargement de tonneaux remplis de raisin. La rue, vierge de tout pavé, ne compte d’autres boutiques que l’étal du boucher, l’échoppe de l’épicier et une sorte de petit appentis vieux et sombre où une vieille femme vend des gâteaux, de la bimbeloterie et des rosaires.
La riante campagne des environs semble ne faire qu’un avec Santa-Rosalia, qui en été disparaît sous le feuillage des vignes et des oliviers; seul émerge du milieu de cette verdure le clocher de la principale église, San-Giuseppe, avec la statue du saint se dressant dans la direction du ciel.
Autrefois, et même jusqu’à ces derniers temps, la vie avait toujours été fort paisible à Santa-Rosalia. Le village s’était tenu en dehors des révolutions et du reste; on n’y parlait jamais politique. Quand les gens qui avaient connu le vin à dix centimes la bouteille durent le payer un franc, ils se grattèrent la tête et furent intrigués; on leur dit que c’était le prix de la liberté; ils trouvèrent l’explication toute naturelle et crurent que la liberté était un nom pour désigner la maladie de la vigne.
L’église fut blanchie à la chaux, la trattoria devint le café Victor-Emmanuel, les avis du comité de recrutement furent affichés sur le pont, et un bureau de contributions s’installa près de la boutique du boucher, dans un bâtiment neuf dont la façade portait un écu avec une croix blanche sur champ de gueules. Santa-Rosalia ne fit pas grande attention à ces divers changements. Tout, il est vrai, renchérissait. «C’est parce que là-bas on a éclairé la ville au gaz,» observaient les uns; «c’est à cause du chemin de fer,» disaient les autres; ceux-ci mettaient la chose sur le compte du roi; ceux-là rendaient l’engrais liquide responsable de tout. Néanmoins personne encore ne s’inquiétait trop de la situation; chacun continuait à aller à la messe et à faire de son mieux pour être heureux,–jusqu’aux événements que je me propose de raconter.
Comme toutes les communes italiennes, la commune de Vezzaja et Ghiralda, qui a pour centre le village de Santa-Rosalia, est censée jouir d’une indépendance garantie pratiquement par l’autonomie législative. Aussi longtemps qu’elle fournit à l’État sa quote-part des impositions, l’État est censé n’avoir rien à démêler avec elle; on la regarde comme absolument libre de s’administrer elle-même: il n’y a qu’une voix là-dessus, et sa liberté est si respectée, que le préfet même de la province n’ose y porter aucune atteinte:–du moins il le dit quand il tient à s’épargner quelque embarras.
Dans ce libre gouvernement, quiconque paye cinq francs de contributions est électeur communal et concourt à élire un corps de trente membres qui à leur tour élisent un conseil de sept membres, lesquels choisissent eux-mêmes un personnage unique appelé syndic, c’est-à-dire maire. Ce procédé de distillation et de condensation du pouvoir fait un admirable effet en théorie. Ceux qui auront la patience de lire les pages de ce livre verront comment ce système opère en pratique.
Maintenant, à Vezzaja et Ghiralda, les trente ne font rien qu’élire les sept; les sept ne font rien qu’élire le syndic; le syndic ne fait rien que choisir son secrétaire, et le secrétaire, avec ses deux assistants respectivement honorés des titres de conciliateur et de chancelier, s’évertue à vexer la population par tous les moyens que lui suggère l’esprit bureaucratique le plus aiguisé. Les fonctions du secrétaire devraient être simplement celles qu’un secrétaire possède partout; mais un individu habile sait les utiliser pour commettre dans la localité toutes sortes d’extorsions et d’actes tyranniques. Le chancelier (cancelliere) a pour tâche de molester le public de mille manières; par l’entremise de l’huissier, son fidus Achates, il fait pleuvoir les assignations et les mandats d’amener. Quant au conciliateur (giudice concilialore), si l’on s’en tient au nom qu’il porte, son office semble être de concilier les différends, d’arranger les difficultés entre débiteurs et créanciers, etc.; mais, comme en général il se distingue surtout par une complète ignorance de la loi et de la nature humaine, ainsi que par une tendance marquée à recevoir des honoraires de toutes mains, il en résulte que, loin de remplir l’objet de sa charge, il s’applique le plus souvent à semer partout la discorde. Étant donné que tous ces hauts fonctionnaires sont des gens qui en tout autre pays seraient bouchers, boulangers ou quincailliers, on comprendra aisément qu’ils ne procurent pas un bonheur absolument sans mélange à la société sur laquelle ils règnent. Les plus capables sont d’anciens teneurs de livres, d’anciens notaires ou de petits négociants faillis, qui se trouvent en relations d’intérêt avec le préfet de la province ou le syndic de la commune. Or, comme généralement tous trois sont, par tempérament, de petits Gesslers et qu’ils jouissent d’une autorité presque sans contrôle, on s’explique facilement que leur joug pèse d’un poids assez lourd sur les épaules de leurs voisins et sujets, dont ils font danser les écus avec une charmante désinvolture. Le pouvoir est doux, et vous avez beau n’être que petit clerc, vous en goûtez les douceurs tout autant,–sinon plus,–que si vous étiez empereur.
La tyrannie est un plaisir tout à fait sans danger dans cette contrée affranchie. La loi italienne, calquée sur d’autres lois d’importation étrangère, est devenue peut-être la plus ingénieuse machine que l’esprit humain ait jamais inventée pour torturer l’humanité. Dans les villes, cet instrument de supplice n’est pas d’un emploi aussi commode, car là où il y a des foules on peut toujours craindre une émeute; d’ailleurs les villes possèdent d’horribles choses appelées journaux et de mauvais citoyens assez pervertis pour écrire dans ces journaux. Mais, à la campagne, ce qu’on appelle loi, interprété et augmenté selon le besoin, peut agir comme une charrue à vapeur sans rencontrer le moindre obstacle. Le peuple, timide et embarrassé, est aussi incapable de se défendre que la brebis dans la main du tondeur; la vue des papiers de chancellerie, de l’épée d’un carabinier, suffit pour l’épouvanter; personne n’est là pour lui dire qu’il a des droits, et d’ailleurs les droits constituent partout un luxe très dispendieux; cela coûte aussi cher à soutenir que l’entretien d’un équipage.
De temps à autre le peuple découvre ses droits et en use pour allumer un baril de pétrole, ce dont on le blâme: sans doute il commet une terrible folie, mais le blâme devrait s’adresser à ses maîtres, qui ne lui permettent de s’éclairer qu’à cette lumière sinistre. Si les populations ne se servent de leur pétrole que pour allumer leur lampe de ménage, il faut l’attribuer à leur patience et à leur docilité; ni la loi revue et augmentée, ni les gens chargés de veiller à son fonctionnement ne sont pour rien dans ce résultat.
Bâti irrégulièrement sur le bord de la verte et impétueuse rivière, Santa-Rosalia possède, comme de juste, ce qu’il appelle une piazza, et il a quelque prétention au titre de ville; mais l’herbe pousse dru entre les pavés de sa place, et ses habitants sont aussi rustiques que des villageois peuvent l’être. L’humble borgo n’avait jamais été très peuplé; toutefois, au temps dont je parle, si sa population était peu nombreuse, du moins la bonne harmonie régnait parmi elle.
Là habitaient: Luigi Canterelli (familièrement Gigi), qui vendait toutes sortes de choses utiles, depuis des marteaux jusqu’à des épingles, depuis des drogues jusqu’à de grosses fèves; Ferdinando Gambacorta (généralement appelé Nando), qui cumulait les métiers de plombier, de charron et de charpentier; Leopoldo Franceschi (plus connu sous le nom de Poldo), qui était tout à la fois serrurier, forgeron, ferblantier et maréchal ferrant; Raffaelle Dando (Faello), qui était le gros boucher du pays, et Alessandro Montanto (Sandro), qui en était le petit; Vincenzio Torriggiani (Cencio), le tailleur de l’endroit, qu’on pouvait voir toute la journée assis à la turque sur le seuil de sa porte, en train de tirer l’aiguille et toujours prêt à jaboter; Filippo Ras-selluccio (Lippo), boulanger et grainetier; Giuseppe Lante (Beppo), marchand de vin traiteur, qui n’avait pas son pareil dans la chrétienté pour vous faire rôtir une douzaine de grives ou frire une douzaine d’artichauts; Leonardo Mariani (Nardo), qui vendait des couleurs, de l’huile et des brosses. Ce dernier était aussi maître de poste, emploi dont il s’acquittait à sa manière: il éparpillait les lettres sur son comptoir et les laissait là jusqu’à ce que quelqu’un, ayant affaire à l’endroit où elles étaient adressées, entrât dans sa boutique et consentît à les porter à leur adresse. Naturellement Santa-Rosalia possédait un pharmacien, il dottore Guarino Squillace, à qui la commune allouait environ cinq cents francs par an pour soigner les corps, tandis que don Lelio, le vicaire de San-Giuseppe, recevait mensuellement de l’État la valeur de vingt-deux francs pour soigner les âmes. Citons encore le meunier Demetrio Pastorini, qui habitait près de la rivière et qui était père de sept beaux enfants, garçons et filles; enfin quantité de gens très pauvres, gagnant leur pain de façon ou d’autre. Inutile d’ajouter qu’aux environs du village demeuraient beaucoup de petits bourgeois, force contadini et fattori qui traversaient la place tantôt montés sur de fougueux coursiers, tantôt assis dans ces véhicules à sonnettes qu’on appelle bagheri, et qui tiennent à la fois du chariot et du cabriolet.
Santa-Rosalia avait été érigé en chef-lieu d’une nouvelle commune depuis quelque dix ans; mais, quoique le vin eût décuplé de prix et que les taxes fussent devenues cinquante fois plus lourdes, Santa-Rosalia ne s’était pas trop cruellement ressenti de son changement de situation, car il avait eu pour syndic un excellent homme (cela se voit encore quelquefois aujourd’hui), un certain marquis Palmarola, aussi simple que Cincinnatus et aussi doux que saint François. Malheureusement pour Santa-Rosalia, par une chaude journée d’été, Palmarola était mort de la fièvre tierce et on avait élu à sa place un personnage bien différent de lui, le cavaliere Anselmo Durellazzo. Le marquis voyait tout par lui-même, ne signait jamais un papier sans le lire et sans s’informer du cas qui avait nécessité cette procédure; il laissait dormir nombre de règlements absurdes et inhumains; pauvres et riches obtenaient de lui une égale justice. La plupart des gens sont injustes à l’égard des uns ou des autres. Mais il faut tout dire: le marquis était catholique et gentilhomme; comme tel, il avait la sottise de croire à une chose aussi démodée que la responsabilité morale.
Le cavaliere Durellazzo n’avait pas ces scrupules. Il avait été en ville fabricant de bougies sur une grande échelle, et quoique l’Église l’eût aidé à faire fortune, il lui témoignait un profond mépris. Avec ses millions, il avait acheté des propriétés dans la commune de Vezzaja et Ghiralda. La giunta estima que nul ne pouvait faire un meilleur syndic; il le croyait aussi. C’était un gros homme indolent et ami de ses aises; à peine entré en charge, il signa quelques centaines de blancs-seings pour s’épargner tout embarras. Il n’avait d’autre souci que de jouer aux dominos et d’être salué bien bas par les paysans. Comme lui-même avait passé toute sa vie à faire des courbettes, cela le changeait.
Sous le cavaliere Durellazzo, le désordre ne tarda pas à se mettre dans la commune; des plaintes furent faites aux trente, qui les renvoyèrent aux sept, qui les renvoyèrent au syndic. Le cavaliere Durellazzo, après avoir regardé autour de lui, imagina de remédier au mal sans pour cela compromettre sa propre tranquillité. Il appela messer Gaspardo Nellemane, alors employé à la municipalité de la ville voisine, et bientôt arriva à Santa-Rosalia un homme de haute taille et de belle prestance, très correctement vêtu d’habits faits à la ville: c’était le nouveau secrétaire communal.
Messer Gaspardo Nellemane avait environ vingt-sept ans; il était bien fait de sa personne; son visage basané et assez beau confirmait l’origine israélite qu’on lui attribuait. Il faisait grande figure à Santa-Rosalia, s’habillait à la mode de la ville et avait beaucoup de bagues à ses doigts, s’il ne se lavait pas toujours les mains. Dans sa manière de fumer son cigare, de porter son chapeau et d’envoyer un coup de pied au chien qu’il rencontrait sur son chemin, il y avait quelque chose qui décelait un homme vraiment comme il faut.
Messer Nellemane avait vu le jour dans une sombre et petite boutique de quincaillerie; son enfance s’était écoulée au milieu des pots, des marmites et de la ferraille jusqu’au moment où son vieux père, remarquant sa vivacité d’esprit, l’envoya à l’école. Des bancs de la classe, le jeune Gaspardo passa dans une étude de notaire et de là au service civil d’Italie. A présent il était un grand homme à Santa-Rosalia: il touchait, comme traitement officiel, deux fois plus que le pharmacien et quatre fois plus que le vicaire; il avait en outre la table et le logement, sans compter les profits éventuels qui ne font jamais défaut à un habile administrateur.
L’appartement de messer Gaspardo Nellemane se composait de deux petites pièces fort pauvrement meublées; son service était fait par l’homme qui balayait les ordures du palais communal; il mangeait des fèves frites à l’huile et du poisson salé, sauf les jours de grandes fêtes, où il se régalait d’un morceau de chevreau; bref, son train de vie était celui du particulier le plus modeste. Mais, quoiqu’il fumât des cigares de deux centimes et bût d’un mauvais vin qui coûtait quelques sous la bouteille, messer Gaspardo ne laissait pas d’être un homme ambitieux. Il ne voyait pas de raison qui pût l’empêcher de devenir député, ministre même avant de mourir, et, en effet, il n’y en avait aucune. C’était un simple employé à douze cent cinquante francs par an; mais il avait une âme au-dessus de tout scrupule et un cœur dur comme une meule de moulin.
Dans l’exercice de ses fonctions, il se montrait seulement l’exécuteur docile, quoique énergique, des volontés de la giunta: ainsi le jeune Bonaparte semblait n’être qu’un simple général se bornant à exécuter les ordres de la république. Mais, dans quelque condition qu’il se trouve, le génie sait se faire sa place, et, en réalité, les membres de la giunta n’étaient que des automates mis en mouvement par messer Nellemane. Ces messieurs se réunissaient chaque semaine autour de la table du conseil et croyaient s’occuper d’affaires; au fond, ils se bornaient à regarder à travers les lunettes que leur présentait messer Nellemane. Ce dernier leur épargnait beaucoup d’embarras, et ils lui en savaient gré.
Au centre de Santa-Rosalia s’élevait le palazzo communale, bâtiment carré laid et nu dont la façade, avec son badigeon qui s’écaillait et son ciment qui s’en allait par morceaux, avait toujours l’air sale et poussiéreux. On disait aux gens de Santa-Rosalia que cette vilaine bâtisse était pour eux le temple de la liberté et de l’équité: de la liberté publique et privée, de l’équité impartiale et incorruptible qui ne fait acception de personne. A l’intérieur du palazzo communale messer Nellemane faisait tout à sa guise; il gouvernait de là la commune «avec douceur et modération». Ainsi s’exprimait-il lui-même sur le compte de son administration, en prenant le soir une bibita à la terrasse de l’humble petit café qui était fier. de compter parmi ses clients un si grand homme. Le secrétaire, le conciliateur’et le chancelier passaient ensemble la plupart de leurs soirées dans ce café, où ils jouaient aux cartes, sirotaient des liqueurs et fumaient des cigares, dans cet accord parfait qui caractérisait leur carrière publique et privée. Ils ne se querellaient jamais: pas si sots! L’un tenait la brebis, l’autre la tondait, et le troisième ramassait la laine; si jamais ils s’étaient querellés, ils auraient pu laisser échapper la bête.
Messer Gaspardo Nellemane se disait parfois qu’il aurait très bien pu à lui tout seul tenir la brebis, la tondre et ramasser la laine, car il était habile; tandis que ses amis, le conciliateur et le chancelier, ne brillaient point par l’intelligence. 1
Le conciliateur était un gros homme chauve, qui, à une époque lointaine, après avoir commencé par vouloir être prêtre, avait été ensuite cuisinier, aubergiste et marchand de fromages, sans jamais réussir à rien; adonné à la boisson, il sommeillait presque toujours. Le chancelier avait été jadis garçon pharmacien; mais il s’était attiré des désagréments dans l’exercice de cette profession, car, faute de comprendre les chiennes d’étiquettes latines collées sur ses pots et ses flacons, il commettait des méprises préjudiciables aux malades. Il était petit, fluet et très timide. On ne lui connaissait qu’une passion: les artichauts à l’huile.
Messer Gaspardo Nellemane était d’une autre pâte que ses collègues, qu’il appelait si affectueusement son cher Tonino et son bien-aimé Maso. Il avait une maîtresse tête, et son supérieur, le très honorable signor cavaliere Durellazzo, ne se permettait jamais de discuter avec lui, moins encore de lui adresser un mot de reproche. Quand une fois par semaine ou par mois le syndic se rendait en voiture à Santa-Rosalia, c’était toujours pour approuver tous les faits et gestes de son subordonné. Va bene, va benissimo, murmurait-il en réponse aux complaisantes explications que lui donnait le secrétaire. Ainsi messer Gaspardo Nellemane régnait et gouvernait à Santa-Rosalia-in-Selva, comme nombre de ses pareils règnent et gouvernent encore d’un bout à l’autre du pays en cette année de grâce1880.
Le public crée la bureaucratie, et il est mangé par elle: c’est la vieille histoire de Saturne et de ses fils. Messer Gaspardo représentait, à la vérité, un fort insignifiant atome de la bureaucratie européenne; mais il était assez gros pour avaler la commune de Vezzaja et Ghiralda.
Toute la commune le détestait et néanmoins rampait devant lui. La commune avait nommé les trente; les trente avaient nommé les sept; les sept avaient nommé le syndic; le syndic avait nommé messer Gaspardo, et une fois que cet habile cavalier eut enfourché la mule patiente, personne dans tout le territoire de Vezzaja et Ghiralda ne fut capable de le désarçonner.
Selon messer Nellemane, d’accord en cela avec beaucoup d’hommes publics plus considérables que lui, le gouvernement était une machine ingénieusement construite pour extraire du public tout ce qui pouvait en être extrait. Le public était un chevreau à écorcher, une brebis à tondre, une grappe de raisin dont il fallait exprimer le jus. Le public devait être mis sous le pressoir et transformé en vin pour être bu par messer Nellemane. Messer Nellemane n’était pas encore ministre, mais il pensait comme un ministre.
De fait, c’était seulement un gratte-papier, touchant un maigre salaire et mangeant, au vu de tout le monde, des tomates frites dans la petite arrière-salle du café; mais il avait l’âme d’un homme d’État. Quand un âne rue, battez-le; quand il meurt, écorchez-le; ainsi seulement vous en tirerez profit: telle était son opinion, et le public était l’âne de messer Nellemane.
Il y avait environ trois ans et demi que messer Nellemane faisait le bonheur de Santa-Rosalia, quand survint le premier des incidents que je me propose de raconter, et qui changèrent les destins de quelques-uns de ces pauvres gens dont le monde daigne s’occuper, si George Sand ou George Éliot écrivent leurs aventures, mais qui, en dehors du livre, sont absolument insignifiants et dénués d’intérêt.
C’était par un bel après-midi tout embaumé de senteurs printanières. Messer Nellemane avait dîné
à trois heures, et en ce moment il longeait la rive gauche de la Rosa, la rive où il n’y avait pas de maisons.
Messer Nellemane était ce jour-là dans une agréable disposition d’esprit; il avait été inspecter les routes avec son ami Pierino Za a fi, l’ingénieur de la commune, un ingénieur qui en savait trop peu pour être même employé de chemin de fer. Heureusement pour lui, il avait été à l’école avec messer Nellemane, et il lui avait prêté dans son enfance quelques petites sommes d’argent. Aussi, lorsque la commune avait eu besoin d’un ingénieur, le titulaire de l’emploi étant venu à mourir, messer Nellemane avait dit: «Il y a ici Pierino Zaffi, un homme pour qui le percement du Gran Sasso et le desséchement du lac Majeur ne seraient qu’un jeu. Ce serait une bonne fortune pour nous si nous pouvions nous assurer ses services.» A quoi le syndic avait répondu: Va bene, va benissimo. C’est ainsi que Pierino Zaffi en était arrivé à émarger sur la liste civile de Vezzaja et Ghiralda.
Il y avait une taxe très lourde pour l’entretien des routes de la commune; quiconque avait cinquante francs de rente devait y contribuer; les fonds amassés étaient considérables.
Or les routes étaient très mauvaises à Vezzaja et Ghiralda. Pierino Zaffi était là pour les améliorer, et la grosse somme prélevée à cet effet sur le public était là aussi. Mais il aurait été beaucoup trop simple que Pierino Zaffi réparât les routes et que l’argent inscrit au budget de la voirie fût employé à cet usage. Les deux camarades d’école s’y prirent tout autrement. Ils décidèrent de traiter à forfait pour la réparation des routes: le travail serait adjugé à celui qui s’engagerait à l’effectuer au plus bas prix. Un meunier proposa de s’en charger moyennant une subvention annuelle de quatre cents francs; il fut conspué. Au meunier succéda un tailleur de pierres, qui demanda pour cette besogne trois cent cinquante francs; lui aussi fut dédaigneusement écarté. Ensuite un entrepreneur de la ville fit offre pour deux cents francs; on le refusa, mais en y mettant des formes, parce qu’il était entrepreneur. Finalement, après bien des marchandages, des criailleries et des discussions, le tailleur de pierres consentit à prendre les routes pour cent quarante francs et les obtint.
La manière dont l’adjudicataire entendait l’exécution du cahier des charges était on ne peut plus simple: il faisait décharger sur les grands chemins, en divers endroits, tout ce que sa cour contenait de gravois et de pierres de rebut; quand, par hasard, il se trouvait ne posséder ni gravois ni pierres de rebut, il arrêtait net les travaux.
C’était à qui maudirait le mauvais état des routes, remplies de trous et d’ornières qui causaient de fréquents accidents aux attelages. Le tailleur de pierres se contentait de répondre que, s’il ne s’acquittait pas bien de sa tâche, c’était à l’ingénieur de le dire et d’aviser en conséquence. On s’adressa alors à Pierino Zaffi. Celui-ci fit une inspection; il déjeuna avec le tailleur de pierres, qui lui fit boire du vino santo et le régala de son mieux; ensuite il envoya un rapport attestant que les routes ne laissaient rien à désirer. «Vous voyez bien!» fit triomphalement le tailleur de pierres, couvert par le témoignage de l’ingénieur. De son côté, messer Nellemane lut le rapport à la giunta, et le syndic dit: Va bene, va benissimo. Quant à l’inspection, messer Nellemane avait regardé le blé vert des champs, messer Pierino avait regardé les nuages du ciel; après quoi tous deux s’étaient déclarés satisfaits, enchantés, positivement émerveillés de l’excellence des routes. Si les mules se brisaient les jambes, c’est qu’elles étaient entêtées; si les roues se détachaient des essieux, c’est qu’elles ne tenaient pas bien. Il fallait s’en prendre aux mules et aux roues; l’état des routes était excellent.
Voilà comment le service de la voirie est compris à Vezzaja et Ghiralda. Le gouvernement municipal est un bienfait et la meilleure garantie de la liberté, –du moins on nous le dit.
Cependant où avait passé le reste des sommes versées par les contribuables pour l’entretien des routes, déduction faite des cent quarante francs alloués au tailleur de pierres? C’est ce que personne dans la commune ne pensa jamais à demander. La patience du public payant est étonnante partout. Il est probable que c’est cette vertu d’âne qui rend les hommes d’État en général et les ministres des finances en particulier si dédaigneux du public. Ils le traitent comme Sganarelle traite sa femme.
Messer Nellemane était allé faire un tour d’inspection avec messer Pierino, et il revenait de fort bonne humeur: le vino santo avait été exquis; les grives et le lièvre aux herbes s’étaient trouvés cuits à point. Aussi messer Gaspardo regagnait-il sa demeure le cœur content. Il suivait le bord de la Rosa, cette jolie rivière verte comme le dos d’un lézard, orageuse et mugissante lorsqu’elle est gonflée par les crues de l’hiver, mais qui, en été, limpide et peu profonde, laisse transparaître son lit de sable jaune pâle.
Si petite qu’elle soit, la Rosa est une rivière historique: les anciennes chroniques parlent de pieux pèlerinages accomplis le long de ses berges et de guerres impies engagées sur ses rives; des armées guelfes et gibelines l’ont traversée; des Espagnols et des Allemands ont été engloutis dans ses eaux.
Mais messer Nellemane ne songeait pas à ces vieilles histoires; il avait pour le passé un mépris sans bornes; qu’ils étaient stupides ces barons et ces soudards du moyen âge, qui ne savaient que rôtir le pied d’un Juif ou serrer le pouce d’un usurier dans un pas de vis! Combien plus aisément on atteignait le même but avec les contributions, les tribunaux et le code! Messer Gaspardo Nellemanc était, comme beaucoup d’autres philosophes modernes, parfaitement convaincu qu’il n’y avait jamais eu d’époque aussi bonne que la nôtre.
Il flânait, son cigare Cavour aux lèvres; le soleil se retirait vers l’ouest; une brise légère faisait frissonner les peupliers de Lombardie qui bordaient la rivière; ailleurs la chaleur et la poussière étaient insupportables, mais le long de la Rosa on jouissait de l’ombre et de la fraîcheur.
Tout à coup le regard de messer Nellemane tomba sur une contravention. Son œil brilla à cette vue comme l’œil d’un cheval de bataille brille à la vue d’une armée. Ce qu’il venait d’apercevoir était un vieillard coupant des osiers sur le bord de la Rosa, alors basse. Près de lui une jeune fille lavait du linge dans la rivière, tandis qu’un peu plus loin un jeune homme cherchait des cailloux dans l’eau.
Le vieillard, Filippo Mazzetti, communément appelé Lippo, était vannier; il raccommodait les chaises de jonc et fabriquait divers objets en osier. C’était certainement un homme très pauvre, dans le sens que le grand nombre attache au mot pauvreté, mais il était aussi heureux qu’un grillon dans le blé. Il avait une petite maison à lui, sise au bord de la rivière, à l’endroit où celle-ci fait un coude, et il savait toujours s’arranger pour avoir, les dimanches, une livre ou deux de viande. Quant à ses cannes et à ses osiers, ils ne lui coûtaient que la peine de les couper.
La jeune fille qui se trouvait à côté de lui était la fille de son fils défunt; elle était l’orgueil de son âme et la prunelle de son œil. Elle s’appelait Viola, car le nom de l’héroïne shakespearienne se rencontre fréquemment ici parmi les populations des campagnes, et elle ressemblait à la Sybilla Persica du Guerchin autant qu’un être humain peut ressembler à une pensée immortelle. Il y avait beaucoup de noblesse dans son visage pensif, et quand elle allait avec son grand-père couper des osiers et des branches de saule, quand elle portait sur sa tête une verte botte de roseaux ou un rouge faisceau de baguettes d’érable, elle était aussi pleine de grâce et d’inconsciente grandeur que si elle avait été la fille des Césars.
Elle n’aurait pas su lire une ligne; elle allait habituellement nu-pieds et travaillait dur depuis l’aurore jusqu’au coucher du soleil, mais elle possédait la calme et sculpturale beauté de l’antique Héra. Son grand-père avait veillé sur elle avec le plus grand soin, ne la laissant jamais sortir sans lui. Ce vieillard ridé, très petit et très brûlé par le soleil, avait à côté d’elle l’air d’une branche flétrie à côté d’une amaryllis. Ils étaient dévoués l’un à l’autre, et rien, à Santa-Rosalia, n’avait troublé le calme de leur vie innocente jusqu’au moment où messer Nellemane, cheminant le long de la rivière, aperçut par malheur Viola qui lavait du linge, Pippo qui coupait des roseaux, et le fils aîné du meunier, Carmelo Pastorini, qui, les jambes dans l’eau, ramassait des cailloux.
Messer Gaspardo Nellemane s’arrêta après avoir découvert cette chose dont la vue était en même temps un bonheur et un sujet d’irritation pour lui,– une contravention. Il avait promulgué un code tout neuf dont l’invention lui appartenait en propre; selon lui, l’administration devait être une persécution; si elle ne s’affirmait pas perpétuellement elle-même, qui la respecterait? Il avait déclaré punissable tout ce qu’il était humainement possible de transformer en délit.
Chaque commune a le droit de légiférer pour son propre compte. En conséquence, messer Gaspardo avait rédigé environ trois cent quatre-vingt-dix règlements; la giunta les avait insouciamment acceptés, et le très honorable syndic, cavaliere Durellazzo, après y avoir jeté un coup d’œil, avait dit: Va bene, va benissimo; c’est ainsi que l’œuvre juridique du secrétaire avait acquis force de loi à Santa-Rosalia. Tout récemment il venait d’introduire dans son code une disposition en vertu de laquelle on ne pouvait couper de cannes ni de roseaux dans la rivière, à moins d’en avoir obtenu l’autorisation de la commune, et ce moyennant finance. L’État, c’est moi, et sa poche est aussi la mienne: telle était la constante manière de voir de messer Nellemane.
Il descendit donc au bord de l’eau, et, la beauté de la jeune fille agissant sur lui, il prit un ton tout à fait bienveillant pour dire au vieux Pippo:
«Mon cher ami, ce que vous faites là est contraire à la loi, à moins que vous n’ayez payé pour obtenir une autorisation, ce dont je doute. Pouvez-vous me montrer votre permis?»
Le vieux Pippo, qui avait l’oreille assez dure et le caractère quelque peu revêche, fit entendre un sourd grognement et continua sa besogne. Messer Nellemane reprit avec un peu plus de sévérité:
«Mon ami, entendez-vous? il est expressément défendu par les règlements de la police municipale de faire ce que vous faites. Il y a une amende pour la première contravention et une pénalité très lourde en cas de récidive.
–Pendant quatre cents ans et plus nos pères ont coupé des roseaux dans la Rosa,» répondit Pippo, qui leva enfin les yeux sur son interlocuteur et fixa sa pipe dans la ceinture de son pantalon.
«Nous n’acceptons pas des précédents périmés comme une justification pour la transgression des lois communales,» répliqua messer Gaspardo. Il aimait à se servir de mots très longs pour prouver qu’il était un homme instruit et qu’il ne parlait pas comme le vulgaire.
Quoique facile à effrayer, Pippo aurait volontiers entrepris une timide défense de ce qui lui paraissait être un droit héréditaire; mais les grands mots de messer Nellemane le bouleversèrent au point qu’il s’imagina avoir commis sans le savoir un meurtre ou un péché contre le Saint-Esprit.
«Scusi tanto, signore! dit-il dans son trouble. Mais tout le monde coupe les roseaux; mon père et mon grand-père les coupaient. Avec quoi ferai-je mes paniers?
–Pétitionnez pour obtenir un permis, et, si on vous l’accorde, payez-le, dit sévèrement messer Nellemane. Si désormais vous coupez encore des roseaux, vous serez assigné et condamné à une amende.»
Pippo, abasourdi, se gratta la tête. Le jeune Carmelo, qui, toujours dans l’eau, lavait ses cailloux, regarda Viola en train de laver la chemise de son grand-père; il la vit tremblante et fixant sur le visage du grand homme des yeux élargis par la frayeur.
«C’est un ancien droit, cria hardiment Carmelo au secrétaire de la commune. C’est un droit qui appartient au peuple, comme celui de ramasser ces cailloux; la rivière est un bien commun à nous tous.
–Le peuple n’a pas de droits quand la majesté de la loi les abroge et les abolit,» répliqua avec dignité messer Nellemane. Cette parole était peut-être la plus vraie qu’il eût jamais dite. Ensuite il écrivit sur le carnet qu’il portait toujours avec lui: «Carmelo, de la famille Pastorini, semble être d’un caractère pointilleux et insubordonné; mera: à surveiller.» Il allait poursuivre en termes plus sévères, quand par hasard ses yeux tombèrent sur le beau visage de Viola. Nonobstant sa grandeur, messer Nellemane était homme. Un instant il fut ébloui et touché par l’éclat des yeux humides et effrayés de la jeune fille; il savait qu’elle était la petite-fille du vieux Pippo, mais il ne l’avait pas remarquée jusqu’alors.
Il substitua un langage plus doux à la phrase qu’il avait sur les lèvres.
«Vous êtes averti, Mazzetti, et averti par moi, dit-il d’un ton de charitable condescendance; comme vous ignoriez les règlements municipaux, pour cette fois je ne ferai pas de rapport sur vous, mais prenez garde de violer encore la loi! Voyez l’article6du XIVe règlement du code communal de Vezzaja et Ghiralda. Buon’ sera, buon’ riposo.»
Et il s’éloigna d’un air plein de bonhomie.
«Puis-je les emporter, penses-tu? demanda avec hésitation le vieux Pippo, qui couvait des yeux sa botte de joncs.
–A votre place, je ne m’inquiéterais ni de lui ni de ses lois,» dit le jeune Carmelo dont un sourire de dédain épanouit le frais visage, tandis qu’il s’apprêtait à emporter sa provision de cailloux. «Il est né d’hier, et la rivière était ici avant aucun de nous; elle a été faite pour notre usage.
–Tout cela est fort bien, Carmelo, dit timidement Viola. Mais ce gentilhomme fait tout ce qu’il veut, il a trois gardes à ses ordres, et avec quelques amendes ils vous ruinent. Voyez le pauvre Nanni!»
Giovanni était un savetier qui, tenant boutique en plein air, comme son père l’avait toujours fait avant lui, avait contrevenu par là à l’article20du nouveau code introduit dans la commune depuis l’avènement de messer Nellemane aux fonctions de secrétaire. Cet article, en effet, défendait d’encombrer la voie publique en s’y installant à demeure. Comme Giovanni, vieillard entêté et obtus, persistait à croire que le pavé devant sa porte lui appartenait, et qu’il s’obstinait également à l’encombrer avec sa table, sa chaise et ses outils, la municipalité lui envoya assignations sur assignations. Finalement le total des amendes encourues par le délinquant contumace atteignit un tel chiffre, que Nanni, qui gagnait environ un franc par jour et vivait là-dessus, se vit aussi hors d’état de payer cette somme qu’il l’eût été de construire la basilique de Saint-Pierre.
Il reçut alors la visite de l’huissier de la commune, qui finit par vendre ses pots, ses casseroles et tout son pauvre mobilier. Le pauvre vieux en éprouva un tel chagrin, qu’il perdit la tête, et s’asphyxia avec sa dernière pincée de charbon de terre. Son cadavre fut trouvé gisant sur le plancher nu de sa chambre, car la justice lui avait enlevé toute sa literie.
En son vivant Nanni avait été un bon et gai garçon. Sa mort affecta péniblement les gens de son village, car c’était lui qui depuis un demi-siècle avait fait ou raccommodé tous les souliers que les paysans portaient le dimanche.
«Je me souviens de Nanni, dit le jeune homme, dont le visage s’assombrit. Ce sont ces lois de nouvelle invention qui l’ont tué; et quant à ce gentilhomme, comme vous l’appelez, si quelqu’un lui flanquait une rossée, il ferait une bonne action.
–Chut! fit Viola en regardant avec effroi dans la direction de messer Gaspardo, qu’on apercevait de dos cheminant le long de la rive opposée.
–Dois-je les emporter ou les laisser ici?» dit Pippo toujours en proie à la même perplexité; et son regard, qui jusqu’alors n’avait pas quitté les roseaux, se porta sur Carmelo comme pour lui demander une réponse.
Le fils du meunier laissa retomber ses cailloux dans la rivière; en une ou deux enjambées il arriva à l’endroit où se trouvait le vieillard, chargea les roseaux sur ses épaules et s’achemina avec ce fardeau vers la maison de Pippo, située à quelque trois cents pas de là en aval. Messer Gaspardo, qui s’était retourné, vit le fait; il le nota sur son calepin et continua sa promenade.
A cette heure avancée de l’après-midi, la rivière avait pris une teinte vert et or; çà et là un plant de tulipes ponctuait de rouge le paysage silencieux, qu’illuminaient les rayons du soleil couchant. Dans cette clarté messer Nellemane, qui marchait le long de la Rosa, mettait une tache sombre et grimaçante.
Viola contempla la noire silhouette du secrétaire et se sentit effrayée, terriblement effrayée; elle souhaita qu’il n’eût point vu Carmelo Pastorini charger les osiers sur son dos. Peu importait d’ailleurs au jeune homme: il avait l’audace confiante et sereine de son âge. Ayant tiré un bon numéro, il s’était vu libéré du service après quarante jours passés à l’armée et habitait maintenant avec son père, possesseur d’un petit moulin à eau établi sur la Rosa; il ne craignait rien. Mais Pippo et Viola craignaient tout, sans savoir pourtant ce qu’ils avaient à craindre. Ils étaient oppressés par cette vague terreur qui, comme un spectre, accompagne les pauvres honnêtes durant tout le cours de leur laborieuse et famélique existence: la terreur de la loi toujours présente pour les espionner, observer leurs démarches, vider leurs poches.
Les pauvres arrivent assez facilement à se rendre compte de la justice et de la nécessité de la loi criminelle; aussi savent-ils en respecter les rigueurs. Mais ce qu’ils ne peuvent comprendre, ce sont les mesquines tyrannies de la loi civile qui les brise physiquement et moralement. Quand elle ne déprime pas leur âme, elle enflamme leur sang: ils s’affilient alors au socialisme, au nihilisme, à l’internationale, à tout parti qui leur promet l’affranchissement et la vengeance.
En Italie, nous tous qui avons quelque chose à perdre, nous craignons le socialisme; et pourtant nous laissons les syndics, leurs conciliateurs, leurs chanceliers, leurs secrétaires en semer la graine par tout le pays sous forme de petites injustices et de petites cruautés: ce sont les dents du dragon mythologique d’où naîtront tôt ou tard des hommes armés.
II
Table des matières
Pendànt ce temps, messer Gaspardo rentrait à l’appartement qu’il occupait au municipio et envoyait chercher Bindo Terri, un des gardes champêtres chargés de veiller à la stricte observation des trois cent quatre-vingt-seize règlements censément émanés de la giunta, mais dont la paternité véritable appartenait à messer Nellemane. Bindo était un grand vaurien qui mettait maintenant tous ses soins à démontrer la sagesse de l’adage: «Servez-vous d’un voleur pour arrêter un voleur.» Toute sa jeunesse s’était passée à polissonner; mais tandis qu’il flânait dans les rues de Santa-Rosalia, attrapant des oiseaux et faisant des commissions, messer Nellemane, avec son flair accoutumé, avait découvert dans ce «gouapeur» l’étoffe d’un fonctionnaire public; il l’avait donc recommandé si chaudement à son supérieur Durellazzo, que le syndic avait répondu: Va bene, va benissimo, à la proposition de transformer le vagabond Bindo en garde champêtre au moyen d’un uniforme gris, d’un baudrier, d’une courte épée et d’un chapeau à plumes. On stimula au plus haut point le zèle de Bindo en lui promettant la moitié de toutes les amendes qu’il pourrait infliger aux violateurs du nouveau code de Vezzaja et Ghiralda.
Messer Gaspardo manda ce zélé fonctionnaire et lui dit:
«Quel caractère a le fils aîné du meunier Pastorini?»
Plus d’une fois, avant son entrée au service public, Bindo avait été rossé par les Pastorini, à qui il volait du blé; il s’empressa de répondre:
«C’est un homme sauvage, hautain et sans respect pour l’autorité.
–Un personnage dangereux? Je m’en doutais. A-t-il jamais pris part à des troubles?»
Bindo secoua tristement la tête. Les Pastorini, père et fils, étaient des gens tranquilles, honnêtes, craignant Dieu: il y avait là de quoi dépiter outre mesure un gardien de la morale et des bonnes mœurs qui empochait la moitié des amendes.
«Ils gagnent de l’argent avec leur moulin?
–Comment donc, signore! C’est le seul qui existe le long de la rivière sur un parcours de cinq milles.
–Et il leur appartient?
–Il est dans la famille Pastorini depuis des centaines d’années.
–Y compris le boschetto?
–Parfaitement, illuslrissimo.
–Vous pouvez vous retirer, mon cher Bindo, dit messer Nellemane, qui aimait à être appelé illuslrissimo. Mais ayez l’œil sur Carmelo Pastorini, car il me fait l’effet d’un jeune homme sournois, antipathique, insubordonné, et par ce temps de socialisme on ne sait jamais.»
Bindo inclina respectueusement sa tête frisée devant son supérieur et sortit en laissant derrière lui une liste des délits constatés durant la journée. Le code de messer Nellemane interdisait presque toutes les actions qu’un homme, un enfant, un chien, un cheval, un âne, une chèvre, une vache, un canard ou une poule pouvaient accomplir sur la voie publique. Cette législation traitant comme des crimes de haute trahison la plupart des plaisirs primitifs et des pratiques en usage dans ce monde rustique, il n’était pas très difficile à un fonctionnaire vigilant comme Bindo, qui avait toujours l’œil et l’oreille au guet, de fournir à son patron une liste de contraventions aussi longue que celle des vaisseaux grecs dans le second chant de l’Iliade.
Bindo Terri préférait les voies de la vertu à celles du vagabondage; au lieu d’être mis en prison, il y mettait les autres, ce qui réunissait le charme de la variété à l’attrait du pouvoir. C’était aussi une carrière plus lucrative. Si les gens ne voulaient pas voir leur existence en butte aux tracasseries, leurs habitudes contrariées, leurs chiens empoisonnés, ils glissaient de temps à autre quelques francs dans la main de Bindo. En outre, les bouchers, les boulangers, les marchands de bestiaux et les courtiers en blé qui voulaient frauder le trésor devenaient une source très considérable de revenus pour le garde champêtre, car celui-ci savait admirablement fermer l’œil à l’occasion.
Quand votre traitement annuel ne s’élève pas tout à fait à vingt livres sterling, il va de soi que vous devez suppléer de façon ou d’autre à l’insuffisance de cette somme. En rétribuant sur le pied de500francs par an les services inappréciables de Bindo et en lui donnant la moitié des amendes, la giunta lui disait implicitement: «Vole, opprime, fais-toi graisser la patte, gagne ton pain aux dépens du public;» et il se procurait ainsi non seulement son pain, mais son vin, ses cigares et le reste.
Naturellement il nourrissait une haine spéciale à l’endroit des individus honnêtes, de ceux qui payaient exactement les taxes et obéissaient aux lois: il n’y avait rien à gagner pour lui avec ces gens-là.
De même qu’en rédigeant son code, messer Gaspardo Nellemane n’avait point songé à rendre le peuple plus heureux ou plus honnête, mais s’était préoccupé uniquement de remplir la caisse municipale au moyen des amendes; de même son lieutenant, le futé Bindo, faisait souvent le guet dans l’espoir de constater non l’observation, mais la violation de la loi. Le gros boucher de la place transportait à la ville ses bêtes tuées sans acquitter un liard de droit, parce qu’il avait eu la sagesse de se ménager des intelligences avec Bindo. Moins bien avisé, le petit boucher établi au tournant de la rivière persistait à dire sottement que Bindo, avant de s’être régénéré dans le service public, lui avait cent fois volé des tripes et des tranches de porc. Aussi ce malheureux avait-il à payer force amendes et droits pour chaque tête de bétail, de cochon ou de chevreau.
Que voulez–vous! la corruption est, dans le monde entier, la loi naturelle de la vie administrative. Pourquoi Bindo aurait-il seul fait exception à la règle générale?
Via! disait-il en gonflant ses joues et en mettant sur le côté son chapeau à plumes, chaque fois que quelqu’un lui laissait entendre qu’il n’avait pas les mains aussi nettes qu’on aurait pu le désirer chez un gardien de la décence et de la moralité publiques.
De tout temps Bindo avait détesté toute la famille Pastorini. Dans leur petit moulin établi sur la Rosa et ombragé par de grands peupliers verts, ils avaient toujours vécu innocemment, honnêtement, en paix avec le ciel et avec leurs voisins. Ils payaient régulièrement leurs impositions, ne faisaient de tort à personne, recevaient volontiers chez eux, étaient bien vus de tout le monde; les fils travaillaient ferme et ne fréquentaient pas le cabaret; une telle famille devait être particulièrement odieuse à un serviteur de l’État qui empochait la moitié des amendes infligées aux gens tapageurs ou insubordonnés.
C’est pourquoi Bindo tressaillit en entendant les paroles de son supérieur. C’était un jeune homme capable et doué d’un esprit très inventif; son imagination lui montra instantanément Carmelo, ce Carmelo si honnête, si franc, si tranquille, si sobre, en un mot si détestable sous tous les rapports, amené devant le tribunal et traîné du tribunal en prison.
«Pourquoi pas?» se dit joyeusement Bindo.
Cependant messer Gaspardo avait allumé un long cigare et s’était assis pour savourer à loisir sa liste.
Elle était de nature à réjouir et à réconforter son âme. Procès-verbal avait été dressé pour des arbres dont on n’avait pas coupé les branches assez bas, pour des enfants qu’on avait laissé jouer sur les augustes degrés du palais communal, pour des chiens non tenus en laisse, pour des pots de fleurs placés sur l’appui d’une fenêtre, pour des seaux d’eau vidés dans une gouttière, pour une chaise mise sur la voie publique, pour les mille et une choses défendues par le législateur éclairé de Vezzaja et Ghiralda.
«Que le public est pervers!» pensait messer Nellemane en parcourant la série des contraventions. Il voulait un public modèle, un public qui lui tirât son chapeau, qui tînt ses chiens à l’attache, qui ne se permît jamais le moindre rire ni la moindre vivacité, qui eût des enfants disciplinés comme des agents de police et qui respectât le code de messer Nellemane comme une législation envoyée d’en haut. Pourtant ce public modèle, à supposer même qu’on eût pu le créer exprès pour lui, aurait donné peu de satisfaction au secrétaire communal, car ce dernier n’aurait eu personne à punir, aucune amende à faire entrer dans cette caisse municipale que le fonctionnaire devait remplir pour permettre au particulier de la vider. Comme tous les autres grands hommes, il se plaisait surtout au milieu des flots agités. Il replia donc la liste en admirant la perversité du public, et se rendit au café de la Nuova Italia, où il soupa économiquement d’une salade et d’un morceau de foie. Ensuite il se mit à jouer aux dominos avec le conciliateur Maso, qui s’était fait une règle de le laisser toujours gagner. Quiconque recherchait les bonnes grâces de messer Gaspardo perdait invariablement en jouant avec lui.
Santa-Rosalia est situé le long de la Rosa, et les modestes maisons du bourg s’ouvrent au centre, sur un espace découvert où la belle et vieille église à la flèche élancée fait face au moderne et hideux palais communal. L’espèce de lande poussiéreuse et désolée qui s’étend entre ces deux bâtiments est ce qu’on nomme par politesse la piazza. Les vieillards de la génération de Pippo et même des hommes moins âgés qui se souvenaient de leur enfance pouvaient se rappeler le temps où des platanes et des tilleuls ombrageaient cette place; au milieu s’élevait alors une antique et monumentale fontaine de pierre, la joie des gens, des chiens, des chevaux et des bestiaux qui venaient y boire, le bonheur des bambins qui y prenaient leurs ébats.
Mais la première giunta nommée au lendemain de l’affranchissement avait fait abattre et vendre les arbres. Puis, quand arriva messer Nellemane, il trouva à redire à l’existence de la fontaine, parce qu’elle offrait un centre de réunion aux habitants. Le secrétaire communal ne partageait pas l’avis de M. Ruskin, que des Italiennes groupées avec leurs cruches de bronze autour d’une fontaine, au lever ou à la chute du jour, constituent un des spectacles les plus poétiques du monde. En conséquence, il décida la suppression de la fontaine, l’enlèvement des pierres et le retour de l’eau à la rivière. La population gémit, se lamenta et protesta timidement, mais la giunta donna son assentiment au projet, et le syndic dit comme toujours: Va bene, va benissimo.
L’œuvre de destruction s’accomplit donc, non sans entraîner des frais considérables, qui figurèrent au budget des dépenses communales sous la rubrique: «Travaux pour la salubrité et l’embellissement de Santa-Rosalia.» Tout ce que le peuple gagna à la démolition de la fontaine fut d’avoir à sa place un terrain rempli de gravois et de décombres. Quant aux vieilles pierres, le bruit courut qu’un riche Russe, après s’être arrangé préalablement avec messer Nellemane, les avait fait transporter à sa maison de campagne située à cinquante milles de là. Un jardinier des environs jura à ses voisins qu’il les y avait vues. «On dit, ajoutait-il, qu’elles ont été sculptées par quelque grand artiste d’autrefois.» Mais messer Nellemane déclara que ces pierres avaient été cassées pour servir au repavage des routes, attendu que, n’ayant absolument aucune valeur, elles n’auraient pu être utilisées autrement. L’incident n’eut pas de suites, comme il arrive à la plupart des enquêtes touchant les dommages causés aux populations ou la manière dont on dépense les deniers publics. Les gens de Santa-Rosalia eurent beau déplorer la perte de la fontaine, leurs plaintes ne trouvèrent pas d’écho. La giunta estima d’un commun accord que la place avait beaucoup meilleur air depuis qu’elle était privée de tout ornement. D’ailleurs, pensaient les conseillers, les arbres et les fontaines, cela engendre l’humidité. Et puis, pourquoi n’aurait-on pas fait à Santa-Rosalia ce qui se faisait à Rome? De même que les petits chiens imitent toujours les gros, de même les villages aiment à copier les grandes villes.
Personne n’osa jamais parler des pierres à messer Nellemane, celui-ci ayant donné sa parole qu’elles avaient été transformées en pavés. On ignora toujours que, peu de temps après leur disparition, il avait placé cinq mille francs à l’étranger. Le secrétaire communal traitait, en effet, ces petites affaires par l’entremise d’un sien cousin, changeur à Alexandrie, un Israélite «roublard» au teint jaune et aux vêtements crasseux, qui, selon toute probabilité, mourra baron et banquier. Ce soir-là toutefois, après avoir mangé son souper, messer Nellemane n’avait l’esprit occupé ni d’achats de rentes ni d’aucun autre objet profane; il pensait à Viola Mazzetti.
La petite maison de pierre que possédait l’aïeul de la jeune fille s’appelait la Casa della Madonna, à cause d’une vierge en porcelaine bleue et blanche placée dans une niche au–dessus de la porte. Cette demeure, dont la construction remontait au XIIIe siècle, était petite et basse, mais solidement bâtie. Située au coin de la piazza, elle faisait un angle avec la rivière et avec la route non pavée qui séparait le bourg de l’eau. La porte et la fenêtre de la cuisine donnaient sur la place, de sorte que messer Nellemane, assis du côté opposé du square, pouvait très bien voir la maison.
Tout en fumant, en lisant le journal et en jouant aux dominos, messer Nellemane ne perdait pas de vue cette cabane. La Rosa s’offrait également à ses regards sur un assez long parcours. C’est ainsi quele secrétaire communal vit Carmelo marcher à grands pas sous les peupliers et les sorbiers qui bordaient la rive opposée, puis franchir rapidement le gué, et, arrivé de l’autre côté de la rivière, courir à la maison de Pippo, où il entra sans frapper.
Dès lors messer Nellemane, qui, nonobstant son omniscience, ne savait pas voir à travers des murs de pierre, dut se borner à suivre Carmelo non plus des yeux, mais mentalement; ce qu’il fit avec irritation, car la beauté de la, jeune fille avait éveillé la passion chez lui-même.
Tandis qu’il se livrait à des réflexions chagrines en jouant aux dominos alternativement avec Maso et avec Tonino, ses excellents amis, la claire soirée d’automne commençait à prendre une teinte grise et mélancolique. Carmelo Pastorini causait à voix basse avec Viola, et le vieux Pippo, après avoir fumé sa pipe, s’était endormi. Carmelo était un beau gars, bien découplé, qui ressemblait étonnamment au Faune de Rome, dont il avait les admirables proportions. On peut rencontrer çà et là parmi la populace les vieux types classiques conservés presque sans altération; la parfaite symétrie, l’attitude aisée et noble des modèles antiques se retrouvent en grande partie chez des hommes qui ne se sont jamais courbés sur des pupitres et qui, dans leur enfance, ont toujours ignoré l’usage des chaussures.
«Comme vous marchez mal!» disait un jour un officier à un conscrit toscan. Celui-ci répondit à l’officier, qui était bon pour lui: «Signor capitano, comment peut-on bien marcher avec une grande courroie en travers de la poitrine et du cuir sur les pieds? Si je pouvais ôter mes bottes et porter mon havresac sur ma tête, alors je marcherais aussi bien que n’importe qui;» et le premier usage que ce jeune homme fit de sa liberté, quand il eut fini son temps de service, fut de jeter ses bottes au loin.
En ce moment Carmelo, pieds nus et vêtu de toile bleue à cause de la chaleur, s’entretenait tout bas avec Viola, appuyé contre la petite fenêtre de la chambre. La jeune fille tenait son beau visage basané penché sur la paille qu’elle tressait; elle souriait légèrement, tout en gardant une expression sérieuse.
Ils s’aimaient d’un amour innocent et calme. Ni l’un ni l’autre ne possédait rien, mais cela ne les inquiétait pas: Carmelo pouvait toujours travailler au moulin de son père, et Viola ne craignait pas la pauvreté. L’épouse de saint François, qui avait été de tout temps sa compagne, ne lui faisait pas peur.
Dans ce pays, les garçons et les filles se marient sans beaucoup songer à l’avenir, ce qui ne les empêche pas d’être pour la plupart heureux en ménage. Les enfants s’ébattent joyeusement sur le sol comme de petits lapins, et tout va bien, ou du moins tout irait bien si, sur les seuils ensoleillés, la loi ne projetait son ombre, pareille à celle de la mort.
Jusqu’alors pourtant il avait à peine été question de mariage entre le fils du meunier et la petite-fille du vannier. Carmelo, impressionné qu’il était par l’angélique pureté visible dans toute la personne de Viola, faisait sa cour d’une façon timide et respectueuse plutôt que passionnée. D’un autre côté, Pippo, homme jaloux de son autorité domestique, avait dit: Adagio, adagio voulant faire entendre par là qu’ils étaient jeunes et que rien ne pressait. Demetrio Pastorini pensait de même, en sorte que la vie des deux amoureux se passait tranquillement dans une douce pastorale plus heureuse et moins troublée que la passion même triomphante.
Toutefois, ce soir-là, dans la demi-obscurité du crépuscule, Carmelo devint plus audacieux.
«Pourquoi ne nous marierions-nous pas, comme les autres?» murmura-t-il.
Viola sourit faiblement, mais le réveil soudain de Pippo interrompit leur tête-à-tête.
«Ne pas couper les osiers de la Rosa! s’écria le vieillard. Depuis vingt mille ans tout le monde les a toujours coupés. Que nous veut cet intrigant avec ses règlements, ses taxes et ses démolitions?
–Silence, grand-père,» dit craintivement Viola. Elle se rappelait la mort du pauvre Nanni, et de la fenêtre pouvait voir au delà de la rivière la place où il y avait eu autrefois une fontaine. Elle pouvait aussi apercevoir messer Gaspardo Nellemane qui, assis sur sa chaise de fer devant le café, était en train de gagner une partie de dominos contre le fluet Tonino, tandis que le gros Maso les regardait jouer. Pareillement, du lieu où il se trouvait, messer Nellemane pouvait voir la jeune fille. A huit heures, Carmelo se retira, et les Mazzetti firent un léger souper; puis Viola alluma une lampe pour permettre à son grand-père d’achever une chaise de canne qu’il devait remettre le lendemain au prêtre de la paroisse. Alors le secrétaire communal put voir mieux encore la tête brune de Viola, et il l’examina en connaisseur, comme un artiste aurait étudié un effet de lumière sur une toile d’Ostade ou de van Steen. Cette vue lui causa presque la même sensation agréable qu’il avait éprouvée en lisant la liste des contraventions relevées par le garde-champêtre Bindo.
Viola était, sans contredit, la plus charmante fille de la localité. Avec ses yeux couleur d’onyx, ses paupières bordées de longs cils, ses lèvres rouges et bien arquées, ses membres harmonieux et souples, elle aurait été une beauté n’importe où, à la cour d’un prince comme dans l’atelier d’un peintre. «Je puis toujours la regarder sans que cela tire à conséquence,» pensait-il, et il la regarda jusqu’au moment où, Pippo ayant terminé son travail, elle éteignit sa lampe et ferma le volet.
Messer Nellemane, n’ayant plus alors devant lui qu’une petite maison noire, jeta son bout de cigare avec un geste de grand seigneur, repoussa sa chaise de fer et s’achemina vers son logis.
III
Table des matières
Le lendemain était le dernier jour d’avril, et dans les villages reculés au-dessus desquels s’élèvent les Apennins, comme dans ceux qui couronnent ces montagnes, s’est conservée la vieille et gracieuse coutume du Calen di Maggio, usage qui existait aussi dans notre pays au temps où la «joyeuse Angleterre» n’avait pas encore fait place à l’Angleterre industrielle et mercantile.
Dans les villes, grandes et petites, la vieille coutume a totalement disparu; dans beaucoup de villages même, la nuit de noce d’avril et de mai se passe sans donner lieu à aucune cérémonie; mais les campagnes les plus éloignées des centres civilisés continuent à souhaiter la bienvenue au mois des fleurs. C’est une occasion de réjouissances naïves et de galantes sérénades. Santa-Rosalia comptait au nombre de ces localités arriérées, et quand revenait la fameuse nuit, les jeunes gens du bourg se formaient en cortège sur les bords de la Rosa, puis les maggiaioli, comme on les appelait, allaient de maison en maison, portant le mai et chantant l’ancienne chanson:
Or è di Maggio e fiorito è il limone,
Noi salutiamo di casa il padrone, etc.
Cette année, le mai, un jeune arbre vert enguirlandé à sa cime de fleurs et de citrons, était porté par Carmelo, dont le jeune frère, Cesarellino, portait la corbeille traditionnelle renfermant les bouquets à jeter aux filles. Ils étaient accompagnés d’autres gars qui avaient des tulipes rouges et jaunes à leurs chapeaux, des chemises aux gaies couleurs et des mandolines en bandoulière sur l’épaule. Les maggiaioli allaient de porte en porte faire entendre leur salutation et leur chant. En retour on leur donnait du vin, des gâteaux enrubannés de faveurs rouges, et de temps à autre de l’argent, qu’ils recevaient en faisant le signe de la croix. Cet argent était mis de côté pour être dépensé en messes à l’intention des pauvres âmes du purgatoire.
Assis à la fenêtre de sa chambre, au palais communal, messer Nellemane vit le groupe des jeunes gens s’avancer processionnellement le long de la rivière; il reconnut le visage de Carmelo au moment où celui-ci, élevant en l’air l’arbre de mai, chantait d’une voix fraîche et mélodieuse:
Or è di Maggio che fiorito è di fiori,
et s’arrêtait devant la petite maison de la Madone. Les maggiaioli jetèrent leurs fleurs par la fenêtre ouverte, ce à quoi Viola souriante répondit par un envoi de gâteaux. Messer Nellemane, témoin de cet innocent passe-temps, fronça le sourcil.
«Quelle folie païenne! grommela-t-il. Quel enfantillage et quel obscurantisme dans ce siècle de la raison!»
Y avait-il moyen de tolérer cela?
Ce fait pouvait être considéré comme tapage nocturne, festival non autorisé, ou réunion publique sans permission du conseil.
La loi a aboli presque tous ces inoffensifs amusements. Le carnaval n’existe plus guère que de nom; à la Toussaint, une foule grossière insulte aux morts par son indécente gaieté; la Saint-Jean est supprimée et remplacée par la fête du Statut. Au lieu des processions de l’Église, ce qui défile dans les rues c’est une multitude sale, bruyante, gouailleuse, assoiffée de feux d’artifice et de boisson.
Messer Nellemane consulta impatiemment ses livres de droit et son propre code.
Il découvrit au moins cinquante-cinq articles différents, dont un seul eût suffi pour lui permettre d’abroger cette coutume odieuse.
Jusqu’à dix heures, la paix de sa soirée fut troublée par le chant de la vieille sérénade, qui tantôt se rapprochait, tantôt s’éloignait; par les sons de la guitare, les éclats de rire et l’idée désagréable que le peuple s’amusait sans en avoir demandé ni acheté la permission légale.
«Nous verrons un peu l’année prochaine!» murmura le vindicatif secrétaire au moment où expiraient les derniers bruits de la fête. Bientôt le silence et l’obscurité régnèrent dans tout le village. Carmelo alla se coucher, aussi heureux que fatigué, après avoir planté l’arbre de mai près de la porte du moulin.
Le lendemain avait lieu la réunion hebdomadaire des sept que présidait le syndic, et comme messer Nellemane était le grand moteur, le levier central, le cerveau et le cœur du conseil, il fut trop occupé pour donner une pensée à la maison de la Madone.
Il lui fallait déployer beaucoup de tact durant ces séances, car il n’était que secrétaire, et sa tâche se réduisait censément à prendre des notes et à lire des rapports. Mais, avec un air d’extrême déférence et d’irréprochable modestie, il savait faire adopter ses vues, souffler le syndic quand celui-ci assistait à la réunion, et, en son absence, le suppléer. En appa-– rence, les fameux règlements pour la police, l’hygiène et l’édilité de Santa-Rosalia étaient le produit de l’intelligence des trente; ils avaient été amendés par les sept et soumis par le syndic à l’approbation du préfet, puis, par ce dernier, à la ratification du ministre de l’intérieur. Mais, en réalité, toutes ces lois avaient jailli de l’esprit de messer Nellemane, cette source de sagesse. Leur gestation et leur enfantement représentaient pour lui bien des journées laborieuses et bien des nuits sans sommeil. Ce travail législatif lui avait coûté plusieurs mois d’efforts intellectuels, car il n’est guère de problème plus ardu que celui qui consiste à tirer des sous de poches qui n’en contiennent pas, et messer Nellemane, soucieux d’introduire dans tous les goussets la main avide de la loi, avait consacré à cette question autant d’heures qu’un savant acharné à la découverte de quelque vérité mathématique ou physiologique. Son œuvre accomplie, il eut le chagrin de la voir attribuée à ses supérieurs; mais il se consola en pensant que, s’il n’en avait pas l’honneur, il en aurait au moins presque tous les profits.
La séance, ce jour-là, fut longue.
La giunta se composait de deux nobles, de deux petits bourgeois, d’un avocat, d’un médecin et d’un usurier. Ce dernier, riche personnage qui avait acheté une maison sur la route de Pomodoro à Santa-Rosalia, s’appelait Simone Zauli. C’était le membre le plus influent du conseil, grâce à l’argent qu’il avait prêté sur billets ou sur hypothèques à chacun de ses six collègues; mais ce jour-là il était absent. Par contre, les nobles s’étaient rendus à la séance, chose qu’ils ne faisaient pas une fois en un an. Ils arrivèrent, furieux du mauvais état des routes, car leurs chevaux s’étaient blessés, et eux-mêmes avaient été violemment cahotés durant tout le voyage. Messer Nellemane dut se mettre en frais d’imagination et de flatteries pendant toute la matinée, pour les apaiser et les maintenir dans l’opinion que son ami Pierino Zaffi était le premier ingénieur du monde.
Il y réussit enfin, à force d’ingéniosité et de mensonges. La séance fut levée; le cavaliere Durellazzo prononça le Va bene, va benissimo, qu’il répétait comme s’il eût été un kakatoès, et messer Gaspardo Nellemane eut beaucoup trop de lettres à expédier, de minutes à faire, etc., pour penser soit à Viola, soit à Carmelo.
Mais le lendemain, se trouvant libre, il s’excusa de manquer à son service habituel de l’après-midi, au palais communal, en alléguant une course à faire à la ville; sous ce prétexte, il se fit raser, parfumer et friser par le barbier du village; puis, vêtu de ses meilleurs habits, il se dirigea vers la maison de Pippo, ayant vu le vieillard sortir avec la chaise de jonc du prêtre.
La porte était ouverte; le secrétaire entra en disant poliment: «Scusi, signorina mia.»
Viola lavait des laitues et des herbes.
Naturellement c’était une jeune fille pauvre, illettrée et presque en haillons; mais elle avait un charmant visage et une chevelure noire comme l’aile d’un corbeau. Un peintre qui l’aurait aperçue, même dans cette position, en train de laver des légumes, serait tombé à ses pieds, et de grands princes peut-être en eussent fait autant.
Elle devint toute rouge à la vue de messer Nellemane, vêtu comme un marquis, frisé, parfumé et ganté.
«Scusi tanto, signorina mia,» répéta-t-il, et il lui souhaita le bonjour avec force belles phrases. Viola mit ses laitues à terre, présenta une chaise au visiteur et resta debout devant lui, intimidée et craintive.
«J’étais venu pour parler à votre père, dit messer Nellemane, qui refusa la chaise et se confondit en remerciements. Je désirais lui expliquer que le fait de couper des osiers dans la rivière.
–Ah1» fit Viola angoissée; elle devint très pâle, et ses grands yeux ressemblèrent à ceux d’une biche effrayée. Le visiteur s’empressa galamment de compléter sa pensée.
«. Constitue une atteinte directe à nos lois civiles; mais, messer Filippo étant un résident si ancien et ayant entendu dire que ses ancêtres avaient toujours joui de ce privilège, je crois qu’on pourrait faire une exception en sa faveur. Je verrai moi-même le syndic à ce propos, et. je réponds de tout! Je veillerai à ce que messer Filippo ne soit pas inquiété à cause de cela. Je lui donnerai moi-même et sans frais une autorisation; il n’aura qu’à venir à la municipalité un de ces jours, à l’heure de midi.»
Viola murmura quelques mots parfaitement inintelligibles; mais ses yeux remercièrent le gracieux tyran qui promettait d’épargner son humble demeure, et il se crut payé. La jeune fille était muette, il est vrai, et sa confusion la faisait paraître stupide; mais cela ne déplaisait pas à messer Nellemane, qui voyait dans l’embarras de son interlocutrice un tribut naïf rendu à sa propre grandeur et à ses propres séductions. Ses yeux hardis, noirs et brillants, s’attachèrent sur elle avec une expression si passionnée, que Viola, inquiète, se prit à souhaiter vaguement le retour de son grand-père.
Cependant messer Nellemane ne semblait pas pressé de s’en aller; appuyé sur le dos de la chaise, qu’il refusait d’occuper autrement, il se répandait en phrases éloquentes et en amabilités sucrées qui mettaient au supplice la jeune paysanne, nullement habituée à un pareil langage.
Carmelo ne parlait jamais comme cela, et Viola remarqua avec surprise, presque avec appréhension, que le visiteur en entrant avait fermé la porte derrière lui.
Toutefois messer Nellemane n’avait pas encore risqué une déclaration en règle; mais il accablait son interlocutrice de compliments qui la faisaient rougir comme une rose de Damas.
«Ne craignez rien pour votre grand-père, carina. Avec un visage comme le vôtre, vous lui feriez pardonner de bien pires délits que le fait de prendre des roseaux à la rivière.»
En ce moment, un chien s’élança à la poursuite du cochon, le cochon effraya la poule, la poule s’envola dans la huche à la farine, et cet incident trivial coupa court à l’éloquence et à la galanterie de messer Nellemane, car Viola, heureuse de l’interruption, courut vers la truie et la fit rentrer dans un cabinet qui servait de demeure à l’animal. Le visage du se-

crétaire s’assombrit: un porc dans une maison d’habitation! C’était une contravention à l’article3du règlement CCCL.
L’auteur des ordonnances concernant la police, l’hygiène et l’édilité de la commune ne pouvait pas ne pas se sentir atteint dans toutes les fibres de son être moral. Il fut sur le point de se hérisser comme un porc-épic; mais. il était amoureux. Saluant précipitamment Viola, il quitta la maison avec la confusion d’un homme qui vient de sacrifier un devoir public à une inclination personnelle.
«Si ce n’était pas pour elle!. Juste ciel, ils transgressent toutes les lois!» pensait-il en mettant son chapeau et en allant prendre la diligence. Le cahotant véhicule l’emporta, à travers des champs plantés d’oliviers, dans la direction de la ville, dont les dômes et les tours brillaient dans le brouillard doré du matin comme une Jérusalem nouvelle.
Quand Pippo revint, sa petite-fille lui apprit la visite qu’elle avait reçue. Avec la défiance qui est un trait si bizarre de ces natures dociles et facilement satisfaites, le vieillard ouvrit de grands yeux, jura quelque peu et se gratta la tête.
«Que peut-il donc bien vouloir!» dit-il.
Viola se détourna, car elle sentait ses joues devenir brûlantes. Quelque innocente que soit une jeune fille, elle a conscience du danger dont la menace une passion brutale, et instinctivement elle le redoute.
«La permission de couper les roseaux! Me donner la permission! cria Pippo d’un ton moqueur. Seigneur, bientôt il faudra leur permission pour que l’herbe pousse, pour que les poumons respirent; on ne pourra plus ni voir, ni parler, ni rire, ni tousser sans leur permission! Seigneur, le monde bat la breloque!»
Viola lui servit sa soupe: de l’eau chaude avec du pain, de l’ail et un peu de persil.
«Ils nous laisseront manger notre soupe peut-être! grommela le vieillard. Savoir si bientôt nous n’aurons pas une taxe à payer pour cela! Ne laisse plus désormais ce coquin venir espionner ici. Que les saints nous assistent! Dans mon jeune temps, il aurait reçu un coup de couteau avant d’avoir pu faire du pays un nid de guêpes et de serpents, comme l’est à présent Santa-Rosalia. Permettre de couper les osiers! Tu devras bientôt demander une permission pour porter tes cheveux sur ta tête!»
Dans sa colère, il mangeait si vite, qu’il se brûla avec son potage.
Viola se retira dans la petite arrière-cuisine de la maison. Un vague effroi s’était emparé d’elle. La jeune fille ne pouvait oublier avec quelle admiration hardie messer Gaspardo avait fixé sur elle ses yeux noirs, et elle avait peur.
Elle ne dit rien de ses craintes ni à son grand-père ni à Carmelo. Nature discrète, prudente et sereine, elle jugea qu’une semblable communication, loin de servir à quelque chose, ne pourrait qu’offrir des dangers et faire naître des ressentiments.
Pippo, qui venait de se brûler avec son potage, but une gorgée d’abondance acide comme du vinaigre, et, après avoir fait sa méridienne accoutumée, il prit des joncs pour les tresser et alla s’installer avec une chaise sur le pavé, devant sa porte, sans se soucier des règlements municipaux non plus que du sort de Nanni, le contempteur de la loi.
A la journée, qui avait été fort belle, succéda une charmante soirée. Les hirondelles regagnaient leurs nids; les ombres allaient s’allongeant; le vent apportait une douce odeur de romarin et de fleurs de vigne. Les gens avaient cessé leurs travaux et causaient debout contre leur porte, ou penchés en dehors de leurs croisées. Un calme idyllique régnait dans le village. Seulement sur la poussière du chemin se dessinait une ombre ambulante que les villageois regardaient de travers; à son approche, les conversations perdaient leur gaieté et la tranquillité disparaissait de tous les cœurs. C’était l’ombre de l’oppressor ruslicorum, du garde Bindo, qui, accompagné d’un carabinier, allait et venait, en quête de contraventions à constater.
Les riches peuvent n’attacher aucune importance à ces allées et venues du garde, à ce système d’inquisition et de condamnation qui fonctionne dès le lever du soleil et qui ne cesse même pas quand tombe la nuit miséricordieuse. Pour les riches, ce n’est rien, cela ne les atteint presque jamais; ils vivent derrière les portes de leurs maisons, et si parfois ils sont condamnés, ils envoient leurs hommes d’affaires payer l’amende. Mais il n’en est pas de même des pauvres, dont l’existence se passe en plein air, dont les chiens et les enfants prennent ensemble leurs ébats sur le pavé, dont les économies, péniblement acquises, sont cachées sous une brique ou dans un bas. Il n’en est pas de même de ces êtres effarés et tremblants devant la toute-puissance présumée de la loi, sans défense contre l’oppression et passivement résignés à de grandes injustices, par crainte d’aggraver leurs maux en essayant de s’y soustraire. Pour les pauvres, l’homme de police, qui toujours au milieu d’eux note leurs allées et venues, confisque leur gagne-pain, s’assure s’ils ont allumé leur chandelle, surveille l’usage qu’ils font de leurs outils, les gambades de leurs enfants, les fantaisies de leurs chiens, les plantes grimpantes qui tapissent les murs extérieurs de leurs maisons, le tout à seule fin de dresser procès-verbal; pour les pauvres, dis-je, l’homme de police assombrit l’éclat de notre soleil italien, chasse la gaieté du logis, et remplit d’une incessante anxiété les rares moments de loisir. Les riches font ces misérables lois, et les parasites du fonctionnarisme en assurent l’exécution; ils sont comme des épines dans une chair déjà meurtrie, comme des aiguillons de guêpes dans des blessures déjà ouvertes. En vain les pauvres souffrent ces choses, nul n’y fait attention.
Quand le socialiste brûle ou que le nihiliste assassine, les hommes sages s’étonnent. Aveugles et insensés sans doute sont les socialistes et les nihilistes, mais non moins aveugles, non moins insensés sont les conducteurs de peuples qui traitent l’honnête citoyen comme le coupable, lui faisant un crime des jeux insouciants, des actes inoffensifs de ses enfants et de ses animaux, pour l’atteindre ainsi à l’intime de son foyer.
La loi devrait être une majesté solennelle, auguste, infaillible, participant de la justice de Dieu. Du haut de son trône, elle devrait étendre une main puissante pour saisir le coupable, et le coupable seul. Mais quand la loi n’est qu’une inquisition mesquine, tracassière, cruelle, rapace, s’immisçant dans tous les actes de la vie domestique et regardant à chaque carreau de vitre, il faut excuser les pauvres honnêtes s’ils lui crachent au visage et l’appellent de son vrai nom: une ignoble volerie.
Bindo flânait dans les rues du village, ayant soin de se faire accompagner d’un carabinier armé, et regardait partout, cherchant une proie à dévorer. Y avait-il une échelle appuyée contre un mur, un enfant jouant sur la place, un morceau de bois devant la porte d’une maison, un chien aux prises avec un autre chien, une quelconque des cent et une bagatelles dont le code de Santa-Rosalia faisait des péchés capitaux, alors Bindo était heureux, et messer Gaspardo Nellemane l’était aussi.
Bindo, il est vrai, mettait un sage discernement dans l’exercice de ses fonctions, et messer Nellemane faisait de même, comme nous l’avons vu en ce qui concernait les deux bouchers, le gros et le petit. L’autorité tolérait les tas d’ordures qui empoisonnaient l’air devant la porte de la pizzicheria, parce que le patron faisait parvenir à certains buffets d’excellents fromages et de délicieuses pâtes, sous couleur d’offrir des œufs de Pâques. Spitz, le chien du pharmacien, courait en toute liberté d’un bout de la rue à l’autre, parce que son digne maître savait que les pilules dorées constituent une panacée toute-puissante. Le boulanger pouvait impunément laisser son combustible en monceau devant sa porte, vendre à faux poids, mêler à sa farine des glands et des pois pilés; mais, à la Noël, le boulanger, sagement inspiré, avait offert à messer Nellemane du tabac de contrebande fort bon, et du brandy (un cadeau qui, disait-il, lui avait été envoyé de France). Quant à Bindo, il lui avait dit: «S’il vous était agréable d’avoir chaque matin une fila de pain blanc, vous savez que vous n’avez pas à vous gêner; nous sommes de si vieux amis, je ne pourrais me résoudre à accepter votre argent.»
Naturellement, l’homme de la pizzicheria, le pharmacien et le boulanger trouvaient tous trois la commune de Vezzaja et Ghiralda admirablement administrée; du moins ils avaient des raisons pour le dire. C’était la partie sensée, judicieuse, docile, raisonnable de la population. «Pourquoi tous ne sont-ils pas comme cela?» pensaient messer Nellemane, ses collègues et ses lieutenants.
Beaucoup de villageois de Santa-Rosalia appartenaient à d’anciennes familles du pays. Il y avait là nombre de gens très pauvres, mais qui habitaient là où leurs ancêtres avaient habité durant des siècles. Pippo notamment occupait la demeure où ses aïeux s’étaient succédé depuis un temps immémorial. Là se trouvait un petit cours d’eau qui passait à travers sa buanderie et allait sortir près de sa porte; lui-même se rappelait avoir vu son bisaïeul tremper les cannes et les osiers dans ce ruisseau; son bisaïeul, qui était déjà un vieillard lorsque les cavaliers de Murat avaient installé leurs chevaux dans l’église de San-Giuseppe.
Ce cours d’eau prenait naissance dans le petit jardin potager et fruitier de Pippo; jusqu’alors on l’avait laissé couler dans la maison et en sortir pour se rendre à la rivière en traversant la rue. Tout le monde pensait que c’était la bénédiction des saints qui avait fait jaillir la source à l’endroit précis où habitait un vannier, lequel avait toujours besoin d’eau pour tremper ses branches de saule et ses cannes. Jamais il n’était venu à l’esprit de personne que la vieille maisonnette avait été bâtie là exprès pour servir de demeure à un vannier.
Par cette belle soirée, Bindo Terri parcourait le village, ayant en poche des friandises empoisonnées pour les chiens. Ses yeux perçants, qui furetaient partout en quête de quelque contravention, aperçurent l’eau coulant gaiement à travers la route, un ruisselet étroit et sans profondeur, aussi agréable à voir qu’utile à la propreté. De l’eau qui sort d’une maison et qui traverse un chemin public! Bindo n’était pas bien sûr que ce fût un crime contre le code, mais il était absolument persuadé que c’en devait être un. Il ouvrit le livre des regolamenti municipali, dont il ne se séparait jamais, et, quoiqu’il ne fût pas très instruit, réussit à en épeler les dispositions. L’étudiant avec soin, promenant son doigt sous chaque mot, selon l’usage des paysans en tous pays, il trouva, comme il s’y attendait, imprimée dans le CCLVIIIe règlement de son bien-aimé code, la défense de jeter ou de laisser couler de l’eau sur la voie publique. Bindo certainement n’avait jamais lu Shakespeare ni entendu parler de lui; néanmoins il se dit: Cela servira.
Pippo travaillait assis sur le seuil de sa porte.
«Arrêtez cette eau, dit le zélé Bindo.
–Eh! fit le vieillard stupéfait.
–Il faut que vous arrêtiez cette eau; l’eau ne doit pas couler à travers une grande route,» reprit Bindo d’un ton d’autorité.
Pippo ouvrait des yeux de plus en plus étonnés.
«C’est Dieu qui l’a fait couler là, et je pense bien qu’il ne l’arrêtera pas pour vous faire plaisir, répliqua le vannier au jeune homme.
–Vous devez renfermer ce ruisseau dans votre maison ou le mettre à sec, poursuivit avec irritation le fonctionnaire. Il est contraire à la loi d’avoir de l’eau sur la voie publique. On est forcé de marcher dedans ou de l’enjamber. Vous devez la retenir chez vous ou la tarir, sinon je ferai un rapport sur vous.
–Jeune homme, dit très patiemment le paisible Pippo, cette eau coule depuis que le monde est monde; les pères de mon père l’ont laissée couler et ont remercié Dieu de l’avoir, je fais de même. Passez votre chemin, Bindo Terri, et ne vous mêlez pas de faire la leçon à un homme de soixante-six ans.»
Pour un garde être appelé jeune homme e! Cette offense rendit Bindo livide, et, s’il l’eût osé, il eût fait ingurgiter à l’insulteur un de ses polpetti empoisonnés.
Il murmura quelques mots inintelligibles; Pippo les écouta en sifflant avec irrévérence, puis le vieillard monta la petite rue, si l’on peut appeler rue le chemin mal empierré qui longeait la Rosa aux eaux gris-vert.
«Chère Notre-Dame et tous les saints! cria Pippo à son voisin, ce jeune étourneau prétend maintenant que l’eau ne doit pas couler comme Dieu veut qu’elle coule. Je suppose que bientôt nos têtes devront rester immobiles sur nos épaules!
–Avez-vous une pièce établissant que l’eau peut couler?» dit nerveusement le voisin. C’était le tonnelier Cecco (Francesco Zagazzi), un homme maigre et timide, qui venait d’avoir une amende à payer parce que son chien s’était couché en dehors de la porte au lieu de se coucher en dedans. Ce chien était un petit terrier à peine visible à l’œil nu.
«Bonté de Dieu! Ceccino, reprit Pippo en colère, cette eau coule là depuis des siècles. Pensez-vous que le Tout-Puissant ait demandé la permission de Bindo Terri avant de mettre le monde en mouvement?»
Le voisin, avec un visage anxieux, cracha dans la poussière.
«Le Tout-Puissant a donné quatre pattes aux chiens et ne les leur a pas collées sous le derrière, dit-il d’un air pensif; mais, d’après Bindo Terri.
–Puisse Bindo Terri avoir une attaque d’apoplexie!» cria Pippo; ce qui est la manière italienne de dire: «Que le diable vous emporte!» Ensuite, ayant fait un faisceau de ses osiers et de ses baguettes de saule, il s’approcha de sa demeure, et cria à Viola:
«Enfant, entends-tu cela? Ils me somment d’arrêter l’eau! Le ruisseau appartient au Tout-Puissant; c’est lui qui l’a fait jaillir au commencement du monde, et je dois l’empêcher de couler! Cela est pire que de me défendre de couper des osiers!»
Viola devint pâle.
«Bindo aura dit cela en plaisantant, grand-père.
–Dieu le sait! soupira Pippo. C’est le monde renversé, quand un Bindo Terri peut se permettre de venir morigéner un homme de mon âge!
–Il faut lui parler gentiment, grand-père, dit la jeune fille mal à l’aise.
–Non, non; cela, je ne le ferai jamais, répliqua le petit vieillard. Je lui briserai la tête. Empêcher cette eau de couler! Empêcher le soleil de briller, empêcher le vent de souffler, empêcher la lune d’accomplir sa révolution! Eh bien, ils sont fous!
–Non, ils ne sont pas fous,» observa le voisin qui avait été mis à l’amende à cause de son terrier, et il secoua tristement sa pipe pour en faire tomber les cendres. «Ils ne sont pas fous, ils sont très malins; ils sont trop malins pour nous, voilà le fait. N’avez-vous pas un morceau de papier prouvant que cette eau est à vous?
–Un morceau de papier! un morceau de papier! répondit Pippo avec une sorte de fureur. Elle a coulé pour mon père, pour mon grand-père et pour mon bisaïeul, cela me suffit. Un morceau de papier r! Qui parle d’un morceau de papier? Le ruisseau m’appartient.
–Peut-être qu’ils oublieront cette affaire, dit Viola, essayant de le consoler.
–Un morceau de papier! répéta Pippo sans l’écouter. Avez-vous besoin d’un morceau de papier pour laisser l’église à sa place? Avez-vous besoin d’un morceau de papier pour laisser les étoiles suivre leur route? Un morceau de papier! L’eau court à travers la maison et en sort; c’est une chose libre, une chose libre.»
Le voisin hocha la tête.
«Si vous ne vous êtes pas muni d’un morceau de papier.»
Le monde entier, pour lui, était fait de morceaux de papier: il avait été si souvent assigné et mis à l’amende! Les gens heureux avaient des morceaux de papier qui les exemptaient de tout; les gens malheureux avaient des morceaux de papier qui les condamnaient pour tout! Aux yeux de cet homme abruti, le monde était un chaos dans la confusion duquel cette seule idée se dégageait nette et tangible. Pippo, irrité, lui dit que sa mère avait été une ânesse et son père un galérien; mais le voisin supporta l’insulte sans se fâcher, et rentra chez lui en disant au vannier que «jamais on ne le laisserait tranquille possesseur de cette eau, à moins qu’il n’eût un morceau de papier».
La populace, comme je l’ai dit, peut très bien comprendre la loi qui la punit quand elle vole, quand elle assassine, quand elle fait des faux, quand elle incendie; elle sait assez bien comprendre le châtiment et n’en conteste pas la justice. Mais le code qui la punit parce qu’elle s’assied au soleil, parce que son chien court, parce que son enfant fouette une toupie, parce qu’elle arrête son cheval fatigué pour le faire reposer à l’ombre d’un mur, parce qu’elle laisse sa chèvre affamée brouter sur le bord de la route une poignée d’herbe qui, n’étant la propriété de personne, est par conséquent celle de tout le monde, ce code, la populace ne le comprend pas; il a pour effet de la rendre stupide et hargneuse, comme les pauvres chiens que battent des maîtres cruels. C’est ainsi que les gardes empochent des amendes, que les prisons se remplissent de captifs et les cimetières de tombes anonymes.
Bindo Terri était arrivé sur la place. Le carabinier, qui n’était pas son ami, lui déclara quelque peu brutalement qu’il avait déjà perdu assez de temps comme cela, et qu’au lieu de flâner dans le village il devait faire sa ronde dans la campagne, où il ne manquait pas de voleurs toujours prêts à dévaliser les poulaillers et les greniers. Se voyant quitté par son compagnon, le garde champêtre, peu disposé à s’aventurer seul au milieu de la populace, entra dans le petit café de l’Italie-Nouvelle. Il demanda du vin et du tabac, puis se mit à jouer aux cartes avec des individus de sa clique.
Au moment où Bindo, abandonné par le carabinier, disparaissait dans l’intérieur du café, l’épicier Gigi Canterelli, qui joignait au commerce de l’épicerie celui des drogues et des couleurs, et qui avait aussi une sorte de trattoria dans son arrière-salle, causait à voix basse, debout sur le seuil de sa boutique.
«Diamine! disait-il, combien de fois n’ai-je pas rossé ce coquin lorsqu’il n’était encore qu’un monellino, parce qu’il me volait des prunes, de la mélasse et des couteaux! Que les saints nous bénissent! à présent il prend sa revanche sur nous tous, et il règle les vieux comptes! Devinez un peu ce qu’il a fait il y a huit ou quinze jours? ajouta Gigi en s’adressant à un jeune soldat, tout nouvellement libéré du service, qui était venu acheter de la poudre chez lui. La loi m’ordonne de mettre une lumière à ma porte le soir (le Seigneur sait pourquoi, car il n’y a pas un enfant à vingt milles à la ronde qui ne puisse trouver ma maison les yeux fermés); mais n’importe, c’est la loi, et je ne dis rien contre elle; je suppose que les gens qui l’ont faite avaient quelque bonne raison pour la faire, et je n’ai jamais manqué d’allumer cette lampe chaque soir, depuis qu’on en a donné l’ordre après notre émancipation. Mais ce soir-là, il y a peut-être de cela un mois, un tas de gens se trouvaient dans ma boutique, et ils parlaient tous de cet orfèvre qui a été assassiné à la ville. J’avais près de vingt personnes à servir à la fois; c’était à ne savoir auquel entendre. L’un disait que l’homme avait été tué d’un coup de couteau, l’autre d’un coup de pistolet. D’après celui-ci, il avait été étranglé; d’après celui-là, on lui avait fracassé la tête avec un marteau. Bref, j’oubliai tout à fait la lampe, pour la première fois depuis quinze ans! Je sais le temps, parce que l’ordre concernant les lampes a été donné juste un an après que nous fûmes devenus libres. C’est bien; j’oubliai d’allumer la lampe. Le lendemain arrive chez moi ce gueux revêtu, Bindo Terri.
«–Comment vous nommez-vous? me demanda-t-il.
«–Je croyais que vous le saviez,» dis-je, et à part moi je pensais: Tu as assez souvent senti ma houssine sur ta culotte quand tu étais gamin.
«–Pas d’observations s! répliqua-t-il avec un aplomb du diable; comment vous nommez-vous?
«–Luigi Canterelli,» dis-je, me sentant tout bête, moi vieillard de soixante-dix ans, devant ce filou à qui j’avais fréquemment donné les étrivières!
«–Luigi Canterelli,» répète-t-il, comme s’il eût été le prelore en personne, et il couche cela par écrit.
«Aussi sûr que j’existe, le lendemain je suis cité à comparaître comme prévenu de contravention. Ordre de me présenter devant le conciliatore si je ne veux pas avoir affaire à la cour supérieure. J’arrive et je trouve là le polisson, qui dépose que je n’ai pas éclairé ma boutique alors que la lune était levée. On m’a condamné à vingt-sept francs d’amende, et si j’avais soufflé mot de la mélasse et des couteaux de poche d’autrefois, je me serais mis dans de mauvais draps: on m’aurait poursuivi pour outrage à un serviteur de la loi. Oh! que le Seigneur nous sauve!»
Gigi cracha solennellement dans la poussière et ralluma sa pipe, qui s’était éteinte pendant son discours.
«Nous sommes tous des sots, dit d’un air sombre le soldat libéré. Qu’est-ce qu’on me donnait à manger? Du pain noir, et toujours en quantité insuffisante. A Milan, au mois de mars, on me faisait geler dans une jaquette de coton, sous prétexte que là-bas, en Sicile, les camarades portaient des jaquettes de coton et que nous devions avoir le même habillement. Mais en Sicile il fait, dit-on, une chaleur infernale, tandis que Milan est une vraie glacière; et ici à la maison, mon père avait grand besoin de moi tout ce temps-là: durant trois étés, il a dû payer un ouvrier parce que j’avais été pris par la milice!. Malheur!»
Un ami lui poussa le coude; messer Nellemane venait d’apparaître, coiffé d’un chapeau à haute forme et vêtu d’habits faits à la ville; messer Nellemane regarda le jeune soldat dans les yeux.
«Vous n’êtes pas patriote, mon garçon, dit-il sévèrement. J’ai peur que vous n’ayez été qu’un soldat sans conviction. Vous étiez une motte de terre, le gouvernement a fait de vous un homme. Soyez reconnaissant.»
Le jeune homme rougit; il se sentait blessé et humilié. C’était un paysan qui avait été pris par la conscription exactement comme un jeune bœuf est pris pour être mené à l’abattoir, et il n’avait jamais compris très bien pourquoi. Son cœur était toujours resté attaché à ses champs, à son foyer, à ses vignes, à sa promise; il avait détesté la vie de caserne, les marches sans but à travers la poussière, l’exercice et les manœuvres, le poids du havresac et les détonations des armes à feu; il avait été un jeune homme avant-que le gouvernement n’eût fait de lui une machine. Sans se révolter extérieurement, il avait exécré tout cela, et il était revenu à son lieu natal plus violent, plus dur et plus cruel qu’il ne l’était avant de le quitter. Quand il décrocha sa vieille mandoline pendue à la porte de la ferme, il s’aperçut qu’il n’en sentait plus la musique, comme si ses oreilles étaient restées assourdies par les battements du tambour, et messer Nellemane lui disait d’être reconnaissant. Il baissa les yeux, ôta son chapeau et garda le silence.
Messer Nellemane parlait avec la sérénité d’un homme étranger au métier des armes. La fortune, qui se plaisait à le favoriser, l’avait privé de son père au moment où il allait tirer au sort; de sorte que, comme fils unique de veuve, il avait été exempté de tout service militaire.
«Soyez tranquille, vous valez mieux qu’il ne vaudra jamais, ce maudit gratte-papier juif,» murmura le vieux Gigi au jeune soldat; mais ce dernier fronça le sourcil et s’éloigna d’un air maussade.
Si l’ennemi avait envahi son pays, il aurait défendu son hameau jusqu’au dernier soupir; mais être traîné à Milan, porter un costume de chie-en-lit et manger du pain noir pendant que les champs avaient besoin de ses bras, que ses vieux parents s’exténuaient à travailler et que sa promise devenait l’épouse d’un autre., non, il n’était pas patriote, si pour mériter ce nom il faut avoir aimé le métier de conscrit.
Pourtant il avait jeté dans le Mincio un Français qui traitait les Italiens de lâches. Messer Nellemane n’en aurait peut-être pas fait autant, à moins toutefois qu’un ministre ne se fût trouvé là pour être témoin de sa valeur et lui donner de l’avancement.
Le lendemain matin, Bindo Terri apporta sa liste de contraventions, liste où figurait entre autres le cas du vieux Filippo. Messer Gaspardo biffa ce nom d’un trait de plume.
«Attendez un peu, dit-il à son zélé serviteur; naturellement l’eau ne doit pas couler à travers la route. Vous avez parfaitement raison, c’est un abus, et il est formellement interdit; mais vous avez parlé à Mazzetti, et nous lui donnerons du temps. Comme ancien habitant du pays, il mérite d’être traité avec égards. Nous devons d’abord procéder par voie d’avertissement, de conseil, de recommandation, quitte à user ensuite de nos pouvoirs si la personne se montre rebelle et entêtée. Il ne faut pas être trop dur.»
Surpris, désappointé, Bindo Terri fut sur le point de chercher querelle à son patron. Il aurait pu répliquer, s’il l’eût voulu, que les délinquants inscrits sur sa liste devaient être traités selon la rigueur des règlements. Mais, au fond, il avait une peur atroce de messer Gaspardo, qui était si bon pour lui. Le garde champêtre se contenta donc de grommeler un tantinet sous sa moustache, et, au sortir du palais municipal, il se consola en allant acheter du foie de bœuf: il cuisait cela chez lui en le mélangeant avec du phosphore et en faisait des boulettes qu’il jetait sur les chemins de la campagne afin d’empoisonner les chiens. Il n’avait pas le droit de jeter ces boulettes dans le jour, les règlements même ne le lui permettaient pas, mais il n’y avait rien non plus qui l’empêchât de le faire, et si, comme cela arrivait de temps à autre, un mouton passant au milieu d’un troupeau venait à manger l’horrible drogue et était pris de ce que son berger regardait comme une attaque, c’était pour Bindo un plaisir sans pareil d’assister, caché derrière une haie, à l’agonie de la bête et au désespoir du berger.
Quoiqu’il eût mis un frein au zèle de son sous-ordre, messer Nellemane, bien entendu, ne laissait pas de l’approuver intérieurement. Un cours d’eau traversant un chemin public était pour lui un objet d’horreur, ce qu’est une étole ou un rochet pour un protestant rigide. Or, cela était incontestable, le petit ruisseau sortait du jardin de Pippo et coupait, comme un fil d’argent, la route poussiéreuse. C’était précisément une de ces choses illicites, abusives, restes des anciennes coutumes et des privilèges d’antan, que le code de la commune avait pour but de supprimer radicalement.
A la vérité, l’eau qui se rendait de chez Pippo à la rivière était si peu visible, que messer Nellemane lui-même l’avait traversée plus de cent fois sans y faire attention. Il l’avait vue, mais il avait pris cela pour la fuite d’un tuyau ou tout autre accident momentané. Maintenant, toutefois, la chose lui apparaissait avec toute la noirceur, toute l’inexprimable insolence d’une contravention.
Pour le moment néanmoins il fit taire ses sentiments et se borna à noter le fait dans sa mémoire pour s’en servir au besoin. Le secrétaire communal continuait à courtiser Viola, secrètement il est vrai, pour éviter le scandale, mais avec une audace qui brusquait les préliminaires et se lançait in medias res sans aucun souci des convenances, comme le devait un haut personnage faisant à une pauvre villageoise l’honneur de la remarquer. Pourtant, à sa grande surprise, il n’avançait guère dans les bonnes gràces de la jeune fille. Il ne pouvait trouver moyen de la voir seule. Le vieux Pippo était presque toujours là, et sa présence irritait messer Nellemane au point qu’il se sentait envie de l’étrangler en lui fourrant ses roseaux dans la gorge. Si le vannier s’absentait, sa place était occupée par la voisine, la femme du tonnelier, qui arrivait avec sa tribu d’enfants, ou par quelqu’une des filles Pastorini, ou encore par la grand’tante de Viola du côté maternel, une petite vieille aux joues roses et flétries qui appelait messer Nellemane «Eccellenza» et ouvrait tout grands ses petits yeux noirs en voyant entrer dans la maisonnette un si haut personnage.
La solitude était chose inconnue à Santa-Rosalia; toutes les portes restaient ouvertes, et tout le travail se faisait au milieu d’un concert de voix babillardes. La causerie est la vraie consolation des populations italiennes; le charme du bavardage leur fait oublier le mauvais pain dont elles se nourrissent et le vin baptisé qu’elles boivent. La conversation roule sur la vache de Lippo qui a vêlé, le bambino de Tina qui a fait ses dents, la fille de Dina qui va se marier à Pâques, le nouveau surplis du vicaire, la nouvelle robe de la fattoressa, les chances qu’il y a pour que l’huile soit à bon marché et la farine chère; enfin sur toutes sortes de petits incidents locaux qui sont pour ces villageois ce que sont pour nous les scandales du Jockey-Club, les combinaisons de Worth, les fonds turcs ou les discours du prince de Bismarck.
De toute sa vie Viola n’avait jamais été seule; son grand-père pensait qu’une femme ne doit jamais l’être; mais son nouvel admirateur se figurait que tous ces gens en permanence autour de la jeune fille étaient autant de précautions prises contre lui; aussi était-il terriblement vexé.
Il ne tenait pas à ce que tout le voisinage s’occupât de ses assiduités auprès de la petite-fille de ce pauvre vieillard, et il savait fort bien que, si vous jetez seulement un gland dans la poussière, les gens assureront le lendemain que vous avez planté toute une forêt de chênes.
Les Italiens babillent comme des pies; s’ils ne laissaient pas s’évaporer ainsi leurs sentiments, ils seraient moins faciles à gouverner qu’ils ne le sont; mais, dans ce monde, jamais un grand parleur n’a fait de grandes choses.
Messer Gaspardo Nellemane n’était nullement un homme immoral. D’un tempérament assez froid et d’un esprit avisé, il avait souvent vu de brillantes carrières arrêtées net par une folie de jeunesse, et il redoutait extrêmement toute histoire qui eût pu compromettre son avenir. Les amourettes de rencontre n’avaient que peu d’attrait pour cette âme ambitieuse. Néanmoins messer Nellemane n’était pas un saint, et il n’avait pu rester insensible à la beauté de Viola, la petite-fille de Pippo.
L’épouser? Non, il ne pensait pas à se marier,– pas avant d’avoir obtenu un poste meilleur que celui de Santa-Rosalia et de s’être mis en mesure de découvrir quelque héritière, quelque fille de strozzino, de marchand d’huile ou de fabricant de chandelles, dont la dot pût l’aider à devenir député, car messer Nellemane comptait bien, un jour ou l’autre, quitter le rond de cuir municipal pour les bancs de Montc-Citorio. Non, il ne songeait pas à épouser Viola; mais elle était belle, séduisante; il voulait lui plaire, gagner son cœur, ce à quoi il espérait parvenir en cherchant lui-même à la séduire par quelque riche et brillant cadeau.
Quoiqu’il ne fût qu’un simple secrétaire, messer Nellemane avait toutes les idées d’un gentilhomme.
La Fête-Dieu, cette année-là, tombait à la fin de mai, et naturellement il devait y avoir des processions dans tout le pays. Les jeunes filles les plus dénuées de ressources trouvaient toujours, en pareil cas, une robe blanche ou bleue, quelquefois même un voile de tulle pour accompagner le saint sacrement, porté sous un dais entre les rangées de mûriers qui bordaient les routes poussiéreuses et à travers les jardins des villas avoisinantes.
Viola était très pauvre, et ses vêtements, quoique propres, étaient toujours fort rapiécés; messer Gaspardo crut donc faire un coup de maître en allant lui-même choisir à la ville une pièce de mousseline bleu azur, une couronne de roses blanches et des souliers à boucles argentées, des souliers comme en portaient les dames. Rentré chez lui, il fit de tous ces achats un petit paquet qu’il vint lui-même déposer sur la table de la maison de Pippo, dans un moment où le vieillard et sa petite-fille étaient absents.
Sur le rouleau de mousseline il avait attaché avec une épingle une carte portant ces mots: Con ossequie teneri alla più bella del mondo, dal suo devoto. –G.N.
Il connaissait le vrai chemin pour arriver au cœur des femmes. Le hasard voulut que Viola se trouvât seule quand ses yeux tombèrent sur le paquet; son grand-père était allé fumer une pipe dehors avec un voisin. Elle rougit beaucoup, puis devint très pâle. Elle n’eut pas plus tôt lu les mots écrits sur la carte, qu’elle monta précipitamment le raide escalier de pierre qui conduisait à sa misérable petite chambre et cacha le paquet sous le drap de son lit.! Au premier regard jeté sur la mousseline bleue, la couronne blanche et les boucles, elle s’était mise à trembler comme à la vue d’un spectre.
Nonobstant sa simplicité, elle possédait la finesse habituelle à ses compatriotes et cette circonspection qui est toujours au fond de leur tempérament sanguin. Si Carmelo voyait ces présents, il serait capable de les jeter à la tête du donateur et de proférer en plein palais municipal des paroles dangereuses.
Viola se disait que son vieux grand-père lui-même.
Son cœur défaillit à la pensée qu’on avait défendu à Pippo de couper les joncs et de laisser sortir l’eau de chez lui.
«Si je lui parlais gentiment?» se dit-elle, croyant, comme les gens de son pays, que les belles paroles sont une panacée contre tous les maux, un talisman qui préserve de tout péril, de toute inimitié.
«Puis-je aller voir la tante Nunziatina ce soir?» demanda-t-elle à Pippo.
Sa grand’tante demeurait à l’autre bout de Santa-Rosalia; c’était cette même petite vieille aux joues roses, à qui les visites de messer Nellemane causaient tant de stupéfaction. Elle était pauvre, disons mieux, elle n’avait pas le sou; elle occupait une chambre en commun avec trois autres personnes et vivait franchement d’aumônes. Sa mendicité était d’ailleurs très honnête: elle allait de maison en maison avec un grand panier; on lui donnait du pain, des restes de viande, un peu d’argent, de temps à autre une bouteille de vin, et alors elle chantait son Jubilale. Tout le monde la connaissait et l’aimait dans ce pays, où elle avait passé toute sa vie; on savait fort bien qu’elle ne possédait pas un sou vaillant. Elle avait été mariée à un journalier, qui s’était coupé la main en taillant une haie de myrtes, et qui était mort de la gangrène, laissant la vieille Annunziata sans aucune ressource.
Le gouvernement, qui défend la mendicilé et met les mendiants en prison, n’a pas encore pourvu par une loi à la subsistance des pauvres; de sorte qu’à quatre-vingts ans Nunziatina n’avait que le choix d’aller de porte en porte avec son panier, ou de mourir de faim silencieusement. Beaucoup prennent ce dernier parti,–et personne n’y fait attention.
Dans cette riante contrée, où la vie demande si peu de chose pour être heureuse et satisfaire ses besoins, la misère revêt un aspect plus lugubre que sous le triste climat du Nord. Là le brouillard cache les multitudes qui souffrent, et le froid est le tyran universel. Ici, avec un peu de pain, d’huile et de vin, l’être humain s’épanouit joyeusement; mais, hélas! ce peu même, on compte par milliers, par dizaines de milliers, ceux qui périssent faute de l’avoir.
Messer Nellemane et ses pareils savent bien pourquoi.
«Puis-je aller voir Nunziatina?» dit Viola.
Son grand-père inclina la tête en signe d’assentiment; elle alla chercher le paquet qu’elle avait caché sous son drap, et revint avec.
«Qu’est-ce que tu as là? demanda Pippo.
–C’est la toile que j’ai filée; ma tante la vendra mieux que moi,» répondit Viola, qui croyait qu’un petit mensonge était permis pour avoir la paix; cependant elle rougit en prononçant ces mots, car c’était une nature franche et droite.
Le vieillard se mit en devoir de l’accompagner; il ne souffrait jamais qu’elle allât seule dans le village.
Quand ils furent arrivés au domicile d’Annunziata, laissant sa petite-fille monter l’escalier, Pippo resta en bas à causer avec le charpentier à qui appartenait la maison, et qui demeurait au rez-de-chaussée; le reste de l’immeuble était loué.
La maison était bâtie sur un terrain vague, dans un endroit où la rivière formait un coude; non loin de là, des peupliers faisaient entendre un murmure agréable; des chèvres et des oies pâturaient dans le rare gazon.
«La giunta va abattre les arbres à la Toussaint, dit tristement le charpentier.
–Per Bacco! fit Pippo, qui n’avait jamais connu d’autre vin qu’une aigre piquette.
–Bientôt ils couperont les ongles de nos orteils, soupira le charpentier.
–Ils le feraient s’ils pouvaient les vendre un centime la pièce, «répondit Pippo, et il fit part à son interlocuteur des ennuis qu’il avait avec les joncs et le ruisseau.
Pendant ce temps, Viola était montée chez sa grand’tante et lui racontait son histoire. D’apparence robuste, malgré son âge, Nunziatina avait un chapeau de paille, une robe très courte et de vieilles bottes de cuir comme celles d’un laboureur; sa figure, laide et brûlée par le soleil, mais rayonnante de gaieté, n’était pas déplaisante à voir.
«Chère Notre-Dame! mais c’est une belle étoffe pour une robe! s’écria la vieille femme en touchant la mousseline bleue aussi respectueusement que si c’eût été la sainte hostie. Eh! eh! je m’en suis doutée l’autre jour; ce monsieur ne vient pas pour rien, me suis-je dit.
–Mais je ne puis pas garder cela, dit Viola en rougissant et avec une nuance d’hésitation dans la voix.
–Non, ma joie, tu ferais mal de le garder,» répondit immédiatement la vieille.
«Au fait, ses intentions sont peut-être honnêtes,» dit en réfléchissant Nunziatina. A part soi elle se disait: «Elle est si belle, l’enfant! pourquoi pas?. Après tout, quoiqu’il fasse ici la pluie et le beau temps, c’est, dit-on, le fils d’un chaudronnier, et, au bout du compte, il n’est que secrétaire.»
Viola secoua la tête, et ses joues devinrent rouges. Les jeunes filles nées dans la pauvreté acquièrent de bonne heure la connaissance du mal.
«Non, non; c’est un mauvais homme, reprit-elle avec un léger frisson. Et d’ailleurs, quand même ses intentions seraient honnêtes, je dois garder ma foi à Carmelo.
–Le gars a donc fait sa demande?
–Oui; nous n’attendons plus que le consentement de nos parents pour nous marier.
–C’est une autre affaire, dit la vieille femme. Maintenant, que veux-tu de moi, ma chère? car je présume que tu as quelque chose à me demander.
–Voici ce que je pensais, répondit Viola. Je ne puis pas aller chez messer Gaspardo, cela est impossible; je ne sors jamais seule, et grand-père serait furieux. D’ailleurs, je tiens à ce que ni lui ni Carmelo ne sachent rien. Je vous prierais donc de reporter le paquet à messer Gaspardo; vous le remercieriez de ma part, vous lui parleriez gentiment, et vous lui diriez que je suis fiancée. Il me semble que c’est la meilleure chose à faire. Vous pouvez le voir n’importe quel jour, dit-on, au palais communal; nous devons prendre garde de le blesser, car il peut faire beaucoup de mal aux gens, et il est déjà fâché pour des choses que grand-père a faites.»
La vieille femme se mit à rire; c’était une âme gaie, quoiqu’elle eût quatre-vingt-quatre ans, qu’elle ne possédât pas un sou et qu’elle dût s’attendre à être enterrée dans un cercueil de sapin, aux frais de la paroisse.
«Une belle figure que je ferai dans un palais! dit-elle avec un rire éclatant comme le chant d’un rouge-gorge. Mais causons de cela sérieusement, ma bien-aimée, et puissent les chers saints nous conseiller!»
Elles causèrent de cela sérieusement, retournant la question sous toutes ses faces, comme les Italiens aiment à le faire en toute occasion; ce présent d’amour tourmentait fort la jeune fille; la vieille femme, au contraire, en était plutôt flattée et amusée.
«Je vous en prie, parlez-lui gentiment, suppliait Viola, tandis que le vieux Pippo lui criait de descendre. Je vous en prie, soyez humble et gracieuse en causant avec lui: il peut faire tant de mal à grand-père!
–Peuh! il ne nous mangera pas, dit Nunziatina, qui était une intrépide. Et il ne sera pas le premier, ma chère, qui aura trouvé la place prise par un meilleur que lui auprès d’une belle jeune fille.»
Viola n’eut la force ni de sourire ni de rougir.
«Il peut faire tant de tort à tout le monde!» dit-elle en soupirant avec angoisse.
La crainte de Gaspardo Nellemane pesait sur elle comme une main de plomb.
«Parlez-lui gentiment, ma chère, je vous en prie!
–N’aie pas peur, dit gaiement la vieille. Il ne peut pas me faire de mal, mon enfant. Qui n’a rien ne perd rien. Le proverbe ne le dit-il pas? Pourquoi en voudriez-vous à ce jeune homme? Il ne songe pas à mal, j’en suis sûre.
–Viola, descends, te dis-je! Ta langue est longue comme d’ici à la ville et ferait deux fois le tour de la cathédrale!» cria d’en bas Pippo impatienté.
Viola descendit l’escalier le cœur gros et se demandant quel serait le résultat de la mission donnée à sa grand’tante. Elle ne pouvait oublier les yeux noirs et hardis de messer Gaspardo.
Mais devant la porte de la maison ils rencontrèrent Carmelo, qui revenait de conduire des sacs de farine dans un hameau du voisinage. La jeune fille et son grand-père prirent place dans la charrette derrière Bigio, le bon vieux cheval gris dont les grelots sonnaient joyeusement. La route se fit gaiement à l’ombre des peupliers et le long de la rivière. L’honnête tendresse qu’elle lut dans les yeux brillants de son amoureux procura quelque apaisement à Viola et la dédommagea au centuple du sacrifice qu’elle faisait en renonçant à la robe de mousseline, à la couronne de roses et aux souliers à boucles d’argent.
Dans la matinée, Nunziatina mit le paquet dans son panier à aumônes, et, s’appuyant sur sa canne, trotta à travers Santa-Rosalia jusqu’au palais muni– cipal. Là elle demanda hardiment à voir messer Nellemane. C’était une créature brave et délurée que cette vieille femme; elle possédait l’indépendance opiniâtre qu’on retrouve encore chez les gens trop âgés pour apprendre à ramper devant la loi municipale, ce fléau de la nation.
La grandeur de messer Gaspardo ne l’intimidait en aucune façon, et elle lutta vaillamment contre Tonino, Maso et Bindo, qui tous trois essayèrent de l’éconduire. A la fin, en dépit d’eux tous, elle monta l’escalier de pierre, avec ses bottes à gros clous qui étaient trois fois trop larges pour elle, et à dix heures précises elle se trouva en présence de l’auguste personnage.
Messer Gaspardo lui fit un accueil charmant: il savait qu’elle était la grand’tante de Viola Mazzetti. Les jalousies vertes étaient fermées, à cause du soleil. Le secrétaire communal, qui donnait ses audiences de dix heures à midi, était assis devant un grand bureau couvert de papiers; il y avait autour de lui des cartes du district, des volumes du code pénal et du code civil. Réellement on l’aurait presque pris pour le préfet de la province, tant il personnifiait majestueusement la Loi.
«Je suis charmée de trouver Votre Excellence toute seule,» dit l’alerte petite vieille en déposant son panier sur le bureau.
On m’a dit de lui parler gentiment, pensa-t-elle, et rien ne lui fera plus de plaisir qu’un grand titre qui me donne l’air d’un âne en lui parlant.
«Tout le pays s’entretient sans cesse de ce qu’il doit à votre illustre personne (c’est vrai, ajouta-t-elle mentalement, tout le monde ne cesse de le maudire du matin au soir), et jamais je ne me serais permis, pauvre vieille mendiante que je suis, de venir vous déranger si je n’avais à vous parler au sujet de la petite-fille de ma sœur.
–Parlez,» dit le secrétaire; mais on voyait dans

ses yeux qu’il était contrarié et inquiet; l’entretien tournait autrement qu’il ne l’aurait voulu. Que son admiration pour Viola devînt un sujet de discussion dans la famille de la jeune fille, c’était la chose qui cadrait le moins avec ses désirs ou ses desseins. La jeune fille se sera déjà vantée, pensa-t-il avec colère, et il maudit à part soi la vanité féminine.
«Vous admirez Viola, me dit-on, et cela paraît vrai, en effet, puisque vous lui envoyez de si beaux présents, signore mio,» continua la rusée Nunziatina; puis elle attendit une réponse.
Messer Gaspardo rongeait sa moustache avec irritation.
«Tout le monde admire une belle jeune fille, dit-il enfin avec un rire forcé. Vous ne devez pas vous hâter de conclure que.
–Non, non, Monsieur, je ne conclus rien,» reprit la vieille femme sur un ton très gai; mais ses petits’ yeux bruns, restés vifs et perçants, plongeaient dans ceux de son interlocuteur, dont ils fouillaient jusqu’aux profondeurs de l’âme. «Les gentilshommes comme vous ont une façon aimable de faire des compliments qui ne signifient rien; oh! rien du tout; et ma Viola est une jeune fille beaucoup trop sensée pour avoir attaché de l’importance à votre manière de parler ou d’agir. Seulement, comme elle vous est très reconnaissante d’une telle courtoisie, et qu’il ne lui est guère possible de venir vous le dire, elle m’a chargée de la remplacer auprès de vous. Soyez sûr, Monsieur, qu’elle ne vous en a pas moins d’obligations, quoiqu’elle se croie tenue de vous renvoyer vos jolies choses par mon entremise, Monsieur.»
Sur ce, Nunziatina tira de son panier tous les présents au moyen desquels messer Nellemane s’était flatté de jouer le rôle de Faust, et les déposa très respectueusement sur la table.
Messer Nellemane changea de couleur. Pâle de rage, il se leva à demi de son fauteuil.
«Quoi, femme! balbutia-t-il; quoi! êtes-vous folle? Vous osez m’insulter!
–Non, non, Monsieur; jamais je n’y ai songé, repartit la fine mouche: pas plus que vous n’avez songé à insulter l’enfant en lui achetant cette jolie toilette pour la Fête-Dieu; c’était de votre part une politesse de gentilhomme.
–Pourquoi alors?. balbutia de nouveau messer Nellemane d’une voix étranglée par la fureur.
–Pourquoi, Monsieur? répliqua la petite vieille en se redressant et en s’appuyant des deux mains sur son bâton; pourquoi, Monsieur? Parce qu’il ne convient pas aux jeunes filles d’accepter les cadeaux de ceux qui sont trop au-dessus d’elles pour penser à les épouser et qui, en conséquence, ne cherchent qu’une distraction agréable à l’homme peut-être, mais funeste à la femme. Les filles de la ville, je le sais, se prêtent volontiers à cette sorte de jeu, mais il n’en est pas de même des nôtres. Voilà tout ce que je voulais dire, en y ajoutant mes remerciements, signore Gaspardo, car je suis tout à fait convaincue que vous ne nourrissiez aucune mauvaise pensée à l’égard de Viola. Maintenant souffrez que je vous débarrasse de l’ennui de ma présence et que je vous souhaite le bonjour.»
Cette phrase par laquelle le paysan italien a coutume de prendre congé n’était pas ici une figure oratoire, car Nunziatina était, en effet, le plus grand ennui qui eût jamais traversé l’heureuse carrière de messer Nellemane. Ayant ainsi parlé, la petite vieille en chapeau de paille et en jupons courts s’inclina devant le secrétaire communal avec cette grâce que conservent souvent les gens même les plus humbles et les plus âgés, dans ce pays jadis privilégié de l’art. Ensuite elle quitta la chambre et descendit l’escalier de pierre en riant d’un petit rire tranquille.
Elle n’avait pas parlé des fiançailles de Viola. En Italie, la politesse, d’accord avec la prudence, fait une loi à chacun, riche ou pauvre, de ne jamais dire, sous quelque prétexte que ce soit, une chose désagréable.
«Il l’apprendra toujours assez tôt, pensait-elle; c’est un homme mauvais et dangereux; le diable habite sous ses paupières.»
Néanmoins elle se borna à dire gaiement à sa petite-nièce:
«Je lui ai poliment remis le paquet, ma chère, et je l’ai remercié. J’espère qu’à l’avenir il te laissera tranquille.»
Elle jugeait inutile de faire part de ses craintes à l’enfant. Mieux valait, croyait-elle, profiter des premiers sous qu’on lui donnerait pour acheter, au lieu d’un morceau de chevreau, une bougie de vraie cire: elle la brûlerait devant la Madone du vieux chêne, dans l’église San-Romualdo. C’était une image miraculeuse placée dans le tronc d’un vieil arbre depuis on ne savait combien de siècles, et qui opérait beaucoup de guérisons extraordinaires, grâce à l’infinie bonté de la sainte Vierge. Cette même semaine, Nunziatina réalisa son pieux dessein.
Mais tandis que la bougie sacrée brûlait devant la Madone, les feux d’une rage profane brûlaient dans la poitrine de messer Nellemane. Il sentait qu’il avait été refait, et refait par une vieille femme en haillons, qui évidemment l’avait berné en lui donnant de l’illustrissimo. A la vérité, il avait encore dans sa ville natale sa grand’mère, qui n’était ni moins pauvre ni moins déguenillée que Nunziatina. Mais il cherchait toujours à oublier sa grand’mère, comme il cherchait à oublier la vieille ferraille de la boutique paternelle, car un futur homme politique, un aspirant ministre n’avait que faire de s’embarrasser de tels souvenirs. Il envoyait bien de temps à autre à sa mère un billet de banque par lettre chargée, mais c’était toujours à la condition qu’elle ne lui donnerait jamais signe de vie.
Si une mémoire tenace rend de grands services à un homme, le talent d’oublier est en général plus utile encore.
Le feu de sa rage le consumait, et il était d’autant plus furieux que sur le moment il ne savait comment frapper ceux qui se moquaient de lui.
Toutefois, une heure ou deux plus tard, il dit négligemment à Bindo Terri:
«Cette vieille femme qui est venue m’apporter une pétition aujourd’hui, c’est une mendiante de profession?»
Bindo chercha à lire sur le visage de son chef ce qu’il devait répondre; mais la physionomie de messer Nellemane resta impénétrable.
«La Nunziatina? dit le garde champêtre avec hésitation; non, signore, je ne voudrais pas l’appeler ainsi; tout le monde la connaît, elle a toujours été comme cela; elle va de maison en maison et visite les villas du voisinage.»
Un éclair de colère dans les yeux de messer Gaspardo apprit à son fidèle serviteur qu’il avait fait fausse route; il se ravisa aussitôt:
«Sans doute c’est une mendiante, ajouta-t-il. Je crois qu’elle fait ce métier depuis vingt ans. Voilà bien longtemps que je la connais, et je l’ai toujours vue vivre d’aumônes. Une dame, il y a quelque temps, lui avait obtenu une place au Monte-Sacro; mais la vieille gaillarde prétend qu’elle ne pourrait pas vivre enfermée: si elle ne faisait pas ses douze milles par jour, elle mourrait, dit-elle. Oui, pour sûr, illustrissimo, c’est une mendiante,
–Une vagabonde!»
Messer Nellemane haussa les épaules et gémit sur la dégradation d’une société où les mendiants continuent à trouver des soutiens qui les font vivre grassement. Il tomba dans une profonde méditation. Les395règlements concernant la police, l’hygiène et l’édilité de la commune renfermaient une lacune terrible: il n’y était pas question du tout des mendiants.
«Ils trouvent moyen de faire subsister toutes ces créatures, et ils se plaignent d’être écrasés par les taxes royales et locales!» dit-il à haute voix à son subordonné. Ils c’étaient les propriétaires du district, hommes de vieille race, d’extérieur distingué et d’habitudes élégantes, dont le rang faisait envie à messer Nellemane en même temps que leur pauvreté excitait son mépris.
Bindo Terri soupira aussi et leva les mains pour montrer qu’il s’associait, aux sentiments de son patron. Quant à lui, il savait très bien que la plupart des gens qui faisaient l’aumône à Annunziata appartenaient à la classe la plus pauvre: c’étaient, en effet, des paysans ou des ouvriers, maçons, charpentiers, forgerons, etc.; mais le garde champêtre comprenait que l’heure eût été mal choisie pour donner cette explication à son chef.
«Il n’y a rien là au sujet des mendiants? questionna-t-il en tournant les feuillets de ses chers et vénérés règlements.
–Pas encore, répondit messer Nellemane. Le bon cavaliere Durellazzo est peut-être trop doux pour les classes vagabondes.»
En ce moment même, le bon cavaliere Durellazzo, coiffé d’un large chapeau de paille, assis sur une chaise de paille, fumant un cigare fait en ’grande partie de paille, prenait le frais sur une plage méditerranéenne, et, loin de sa commune, ne s’inquiétait pas plus d’elle que quand il y résidait.
IV
Table des matières
Ce même soir, par une malheureuse fatalité, messer Nellemane alla se promener sur les rives verdoyantes de la Rosa, pour le plaisir de contempler une vilaine besogne qu’il avait faite l’année précédente. Un vieux couvent, autrefois occupé par une congrégation olivétine, couronnait une colline qui s’élevait sur les bords de la rivière. Durant des siècles, cette colline tapissée de forêts avait offert l’aspect le plus pittoresque: les grands cyprès plusieurs fois séculaires se dressaient majestueusement à côté de l’ilex couleur de bronze, du peuplier argenté, du châtaignier et de l’acacia, abritant au printemps des millions de primevères et d’autres petites fleurs sauvages.
Santa-Rosalia est situé dans une aimable et pastorale contrée, où l’écho semble répéter les vers de Théocrite; la campagne est couverte d’une luxuriante végétation; partout des plantes grimpantes, des haies de rosiers, des vignes mariées aux érables; dans le lointain, des montagnes blanches dorées par le sole1 prêtent au paysage cette solennité et ce charme éthéré qui leur sont propres. Mais avec l’ère de la liberté a commencé le déboisement du pays; l’avarice éveillée dans l’âme des propriétaires a pratiqué çà et là de larges coupes sombres. Au lieu des magnifiques pyramides de feuillage qui ombrageaient naguère le chemin longeant la Rosa, on voit étendus sur la route des centaines et des milliers d’arbres dépouillés de leurs branches. Maintes collines arrondies, semblables aux ballons des Vosges, dont elles avaient la riche verdure, privées maintenant de leurs taillis et même de leur gazon, montrent aux rayons du soleil un front dénudé où ne poussera plus jamais ni un arbre, ni une fleur, ni une bruyère.
C’est le progrès.
Au nom de la liberté, on avait exproprié le monastère de Francesca Romana et dispersé les religieuses; celles qui avaient une famille y étaient rentrées; les autres n’avaient trouvé au sortir du couvent, pour les recevoir, que la pesante solitude; les dots données par elles à l’Eglise avaient passé dans les coffres du gouvernement, des grands entrepreneurs, des ingénieurs et des ministres.
On ne respecta même pas la vieille demeure de ces sœurs olivétines; on la mit au pillage, presque comme l’eût fait une armée ennemie. Les crucifix, les ivoires, les sculptures, l’État les vendit à des marchands de curiosités; les fresques peintes par Sodoma et les Carracci furent détachées des murs et achetées par une nation étrangère.
Tout cela avait été fait avan t le règne de messer Nellemane, mais par des gens qui auraient pu être les frères aînés de messer Nellemane, tant ils lui ressemblaient.
A son arrivée dans le village, le bâtiment désert était debout sur la colline, pareil à une cité ruinée, majestueux encore, car ses murs tout revêtus de marbre et de porphyre n’auraient cédé qu’au canon, et son grand clocher, vrai chef-d’œuvre de symétrie et de sveltesse, dressait toujours vers le ciel sa flèche blanche comme l’ivoire, quoiqu’on en eût enlevé les cloches et qu’on les eût fondues pour couler en bronze, là-bas au chef-lieu, un des frères aînés de messer Nellemane. A la base de ce monument prétendùment élevé à un soldat de la liberté figuraient, assises ensemble, la Renommée et la Paix.
Tandis que le gouvernement se demandait s’il ferait de l’ancien couvent un collège, une caserne, un magasin à poudre ou un laboratoire, les années s’écoulaient, et l’humidité conspirait avec la sécheresse pour transformer ce bâtiment en une ruine. Cependant la beauté de la forêt avoisinante était restée intacte, lorsque Santa-Rosalia vit pour la première fois messer Nellemane. Après un peu de temps passé sur ce fauteuil de secrétaire communal d’où il espérait bien se hisser à une secrétairerie d’État, le nouveau venu remarqua l’ex-temple de la superstition. A son indicible étonnement, tous les bois qui couvraient le penchant de la colline avaient été laissés debout,
Il sentit s’agiter dans sa poitrine tous les instincts qui lui avaient toujours fait croire à sa future destinée de ministre des finances ou de l’intérieur.
Quelle perte sèche pour le trésor public! Et quelle commission en perspective pour lui! De toutes les choses de ce monde messer Nellemane n’aimait rien tant que les tours de bâton. C’est à ce signe que se reconnaît toujours l’esprit officiel. D’autre part, il détestait les arbres comme il détestait les chiens. De même qu’il ne pouvait souffrir les chiens qu’enchainés, de même à ses yeux les arbres n’étaient tolérables que sciés en long et soigneusement rabotés.
L’esprit officiel, inné en lui, s’indignait qu’on laissât subsister ce bois jadis sacré, alors que le couvent qu’il entourait avait été traité comme la libre pensée sait toujours traiter les monuments de l’obscurantisme.
Messer Nellemane en toucha discrètement un mot au cavaliere Durellazo; le syndic fit une communication à la giunta; le préfet de la province fut vu et pressenti; celui-ci alla à Rome et s’entretint de la question avec le ministre des travaux publics, qui était son ami. On découvrit tout à coup que les arsenaux de la marine avaient grand besoin de bois de chêne, bien qu’ils n’employassent que du fer dans la construction des vaisseaux; bientôt il fut décrété que les arbres qui avaient abrité le fanatisme du passé seraient abattus pour aider à remplir les coffres du présent.
Le ministre confia le soin de la vente au préfet; le préfet en chargea le syndic de Vezzaja et Ghiralda, réserve faite, bien entendu, de la commission préfectorale; ces choses-là vont de soi. A son tour le syndic remit l’affaire aux mains de son secrétaire, la commission syndicale étant, comme de juste, toujours sous-entendue, et il fut implicitement convenu que chacun des membres de la giunta aurait aussi un intérêt dans l’opération.
Quand de la somme totale produite par la vente de cette forêt à l’État eurent été défalquées les diverses commissions, d’abord celles des ministres de la capitale, puis celle du préfet de la province et finalement celles des personnages subalternes, y compris messer Nellemane lui-même, qui, ayant eu tout l’embarras de la besogne, ne s’était pas oublié, il se trouva que jamais bois de construction acheté pour les arsenaux de la marine n’était revenu plus cher à la nation.
Pourtant tout le monde fut enchanté, sauf quelques artistes qui essayèrent de faire du tapage à ce propos, –selon l’habitude de ces êtres insupportables,–sauf aussi la population de la commune en général, qui n’était pas consultée et ne comptait pas. Les particularités de la vente étaient de ces choses d’administration qui ne sortent jamais des chancelleries, et dont ne font mention en aucun pays les livres parlementaires, bleus, verts ou jaunes.
Les arbres furent abattus, le fer et le feu eurent raison des géants séculaires; les lièvres, les oiseaux, les myriades de bêtes innocentes qui avaient si longtemps vécu sous le couvert de la forêt s’enfuirent ou furent victimes d’un massacre impitoyable; des charretées de bois allèrent brûler dans les fournaises des travaux publics ou pourrir dans les chantiers; et messer Nellemane acheta secrètement des fonds étrangers par l’entremise de son dévoué cousin; du reste, toutes les personnes mêlées à la vente achetèrent quelque chose.
Le couvent resta solitaire et lugubre sur sa colline désolée; là où, au printemps dernier encore, avaient fleuri les primevères et les iris, il n’y eut plus qu’un terrain nu et creusé de trous affreux.
Maintenant messer Nellemane contemplait son œuvre et la trouvait digne de lui; il sentait qu’elle était en plein dans l’esprit du temps.
N’a-t-on pas, en effet, jeté bas la chapelle de Guillaume Tell et la maison de Milton, rasé les murs d’Augsbourg et les tours de Nuremberg, démoli les maisons espagnoles de Bruxelles, le grand Châtelet de Paris et le Tabard Inn du vieux Londres?... Le secrétaire communal sentait que les ruines faites par lui pouvaient fièrement revendiquer une place parmi les grandes destructions que l’économie et l’esprit progressif des municipalités ont accomplies dans ce noble et esthétique XIXe siècle.
Les architectes et les artistes d’autrefois avaient travaillé là avec conscience, avec respect, avec amour, au nom de Dieu et des arts; mais messer Nellemane, quoiqu’il n’eût jamais entendu parler de Sainte-Beuve, aurait signé des deux mains la pensée du célèbre critique: Dieu, ce n’est pas français, et, pour son propre compte, il aurait tout aussi volontiers affirmé que l’art était un mot à rayer du dictionnaire italien.
Jadis les municipalités européennes croyaient n’avoir d’autre raison d’être que le patriotisme et la gloire de leurs cités; elles s’inspiraient dans leurs constructions du sentiment religieux et de l’amour du pays. Aujourd’hui on a changé tout cela: une municipalité n’est plus qu’une réunion de gens préoc cupés de leurs propres intérêts; chacun d’eux ne re cherche que son avantage personnel. Qu’on jett: bas d’anciennes murailles ou qu’on en élève de nou velles, il y a de l’or à pêcher dans le mortier pour les conseillers communaux, les commissionnaires et les entrepreneurs, qui ne peuvent jamais comprendre pourquoi tout le monde n’est pas aussi satisfait qu’eux. Qu’il s’agisse de démolir ou de construire, tous ils ne songent qu’au profit.
Si des arbres sont abattus dans les jardins de Kensington ou aux Cascine, si de vieilles églises sont rasées à Rome ou à Paris, si de nouvelles rues enlaidissent Venise ou Vienne, si l’on morcelle outrageusement les jardins du Pincio ou du Bois, il y a toujours, en pareil cas, quelqu’un qui empoche clandestinement quelque chose. Au lieu de Jacques Cœur, de William de Wykham ou d’Alan Walsingham, nous avons des édiles aussi avares qu’Harpagon, aussi stupides que Prud’homme et plus impitoyables qu’Attila.
Ils sont toujours surpris que vous ne soyez pas content.
Si vous aimez la belle architecture, que ne faites-vous une grande construction de verre pouvant servir pour un marché ou une exposition? Ou bien que n’élevez-vous un édifice de sucre blanc, que vous serez libre d’appeler à votre choix ministère de la guerre, église, collège ou palais?
L’esprit bureaucratique et l’esprit municipal ne peuvent comprendre de joie plus haute que celle de détruire, de reconstruire et d’empocher les bénéfices des deux opérations.
Notre ami messer Nellemane avait reçu en naissant des aptitudes bureaucratiques et municipales très prononcées; dans son étroite sphère, il s’efforçait d’accomplir de grandes choses, et c’était toujours avec plaisir qu’il contemplait le désert de sable par lequel les chênes du couvent avaient été remplacés. Ce soir-là, malheureusement, comme il faisait sa promenade favorite au monastère ruiné de Santa-Francesca, il aperçut deux ombres, et toute sa satisfaction s’évanouit. Les ombres étaient beaucoup plus bas que lui et apparaissaient comme deux jeunes acacias qui ont grandi ensemble, s’appuyant l’un sur l’autre; elles se mouvaient lentement sous les rangées de peupliers avoisinant le moulin à eau.
Son cœur tressaillit de rage et sa face rougeâtre devint livide.
Il venait de reconnaître, dans l’heureux couple qui causait à voix basse sous les arbres, Viola et le jeune Carmelo. Son amour fut piqué au vif, mais plus encore son orgueil et sa vanité. «Elle me repousse!» se disait-il avec l’amertume qu’un empereur aurait pu éprouver en voyant une jeune paysanne lui préférer un rustre.
Sans doute, comme origine, la vieille boutique de quincaillerie n’était pas si fort au-dessus du moulin; mais messer Nellemane était maintenant un serviteur de l’État, ou plutôt il faisait partie intégrante de l’État lui-même, comme une roue dentée fait partie de l’immense machine qu’elle aide à mettre en mouvement; aussi s’estimait-il un personnage très considérable.
De la colline où il se trouvait, il voyait en bas les amoureux se promener sous les peupliers, précédés de Toppa, le gros chien blanc du moulin, et son âme était dévorée de rage et de jalousie.
Il pouvait voir la roue brune qui clapotait dans la rivière; il pouvait voir les sacs de farine adossés à la haie de sureau; il pouvait voir le geai dans sa cage placée à l’extérieur de la maison, dont une fleur de passion tapissait entièrement le mur; il pouvait voir la tête blanche du vieux meunier lui-même penché en dehors d’une petite fenêtre carrée et donnant des ordres au garçon, qui attendait avec la charrette près de la porte; enfin il pouvait voir les amoureux marchant à pas lents au bord de l’eau. En ce moment Carmelo et Viola songeaient qu’ils passeraient toute leur vie paisiblement sous ce même toit et qu’ils le laisseraient après eux à leurs enfants, lesquels à leur tour gagneraient leur pain en faisant tourner dans les mêmes eaux vertes les mêmes vieilles roues de bois.
Messer Nellemane abaissa ses regards sur cette tranquille petite scène et proféra une imprécation.
V
Table des matières
Deux ou trois jours après arriva la Fête-Dieu; elle tombait le31mai.
Viola n’aurait pas été une fille d’Ève si, aux approches de cette solennité, la pensée de la robe bleue et de la couronne blanche de messer Nellemane ne lui eût pas arraché un soupir. Que n’auraient pas dit les autres jeunes filles en la voyant dans cette belle toilette et avec ces souliers à boucles brillantes!
Elle ne se repentait pas d’avoir rendu ces cadeaux; mais plus d’une fois elle se prit à regretter qu’ils ne lui eussent pas été donnés par son grand-père ou par Carmelo.
La procession était la grande fête de l’année à Santa-Rosalia, comme dans tous les autres villages et bourgs des environs. Messer Nellemane, qui était rationaliste, souhaitait vivement l’abolition de cette coutume, selon lui dégradante et idiote. En vrai libre penseur, il était d’avis qu’il ne devait y avoir ni distinctions pour les riches, ni distractions pour les pauvres. Il aurait volontiers interdit sous des peines sévères les drapeaux, la musique, les illuminations et les rassemblements de toute sorte, sauf pour les solennités libérales; mais il n’en avait pas le pouvoir: le gouvernement ne s’est pas encore décidé à en finir avec tous les usages consacrés par le temps, et sans le gouvernement il ne pouvait rien, vu que la chose n’était pas du ressort municipal.
Aussi à chaque Fête-Dieu avait-il à subir tout le long du jour le bruit des cloches, l’aspect des villageois vêtus de leurs meilleurs habits, l’odeur de l’encens et la vue des bannières. Tout cela l’agaçait, le rendait malheureux, si malheureux, qu’il ne trouvait même pas une consolation dans le chiffre des contraventions, toujours nombreuses en un jour où les gens étaient trop gais pour enchaîner leurs chiens et enfermer leurs enfants. D’ailleurs Bindo lui-même cédait au courant: oui, les jeunes filles parées de leurs plus beaux atours, les maisons aux portes ouvertes, dans la plupart desquelles on festinait joyeusement, et à la tombée de la nuit les danses et les illuminations sur la place, tout cela faisait oublier au garde champêtre sa vigilance accoutumée.
Cet été, la procession devait paraître plus insupportable que jamais à messer Gaspardo, attendu que Viola Mazzetti ne portait pas la robe, la couronne et les souliers à boucles qu’il avait achetés pour elle; la jeune fille était vêtue de son humble robe grise, et la pauvreté de ce costume faisait valoir sa beauté, comme les feuilles noires du magnolia en relèvent la fleur. Elle n’avait même pas une épingle d’argent dans ses cheveux.
Le vieux Pastorini était l’organisateur de la fête, et dans la musique du village Carmelo battait le tambour; il le battait, à la vérité, avec plus de zèle que de discrétion, si bien que le bruit de sa caisse couvrait tous les autres instruments. Néanmoins il recevait force compliments, et, de fait, il avait très bonne grâce en s’escrimant ainsi avec ses baguettes.
Un tel spectacle eût été intolérable pourmesser Nellemane. C’est pourquoi il se leva de bonne heure ce jour-là et alla s’occuper d’affaires à la grande ville, située à douze milles de là, laissant Santa-Rosalia faire ses folies, puisqu’il n’avait pas le pouvoir de l’en empêcher.
Santa-Rosalia profita de la permission: très paisiblement et très pieusement d’abord, puis avec une franche et cordiale gaieté.
Les divertissements italiens ont perdu leur charme; le sens de la couleur et de l’harmonie n’existe plus chez ce peuple, dont les ancêtres ont servi de modèles à Léonard et à Raphaël, et dont les membres aujourd’hui encore rappellent si souvent les belles formes du Faune et du Discobole. Leurs réjouissances n’ont rien de la grâce et de l’éclat des foires françaises, rien même du pittoresque et de la couleur des fêtes champêtres allemandes. Il n’est pas jusqu’au carnaval qui, nonobstant sa gaieté bouffonne, ne laisse à désirer sous le rapport de la grâce et du coloris. Pourtant ces gens s’amusent; ils s’amusent la plupart du temps d’une façon très innocente et très joviale, quand ils oublient leurs papiers de contributions, leurs estomacs vides et leurs boutiques en faillite.
Ce jour-là le village s’amusait, quoique sa piazza fût très poussiéreuse, sa musique très discordante, sa nourriture et sa boisson aussi mauvaises que possible. Mais c’était la Fête-Dieu, et tout le monde était heureux. Quand la longue procession eut di’t sa dernière prière, le Irescone commença sur la place, et chaque maison s’illumina.
Messer Nellemane, qui était allé à la ville pour échapper aux cérémonies et festivités de Santa-Rosalia, forcé de revenir par la dernière diligence, trouva à dix heures du soir, en descendant de son méchant véhicule, la place encore bondée d’une foule compacte. Le palais municipal était noir comme un crêpe; cela, il pouvait l’ordonner; mais des cordons de flammes couraient aux fenêtres de toutes les autres maisons qui entouraient la place.
L’illumination était dans tout son éclat; la musique résonnait joyeusement; les jeunes gens et les jeunes filles causaient et riaient tout en faisant des entrechats. Le tambour avait été déposé sur un pavé, où il était gardé par l’honnête chien du moulin; Carmelo dansait avec Viola, tandis que le vieux Pippo et le meunier, assis sur deux chaises de jonc à côté du chien et du tambour, regardaient en souriant et en battant la mesure.
Au-dessus d’eux tous, le ciel était pur et serein; la rivière reflétait la clarté de la lune; des jardins environnants arrivait l’odeur des lis, des roses et des œillets. Santa-Rosalia était in festa, et les deux vieillards, échauffés par des libations un peu plus copieuses que d’ordinaire, se disaient l’un à l’autre:
«Pourquoi ne les marierions-nous pas tout de suite? Ils ne seront jamais plus riches, et la jeunesse est le meilleur temps de la vie.»
Messer Nellemane n’entendit pas les paroles des deux vieillards, mais il vit les jeunes danseurs.
Sombre, le chapeau abaissé sur les sourcils, il traversa la place en se frayant de force un passage au milieu de la foule. Lui qui se distinguait généralement par la politesse un peu compassée de ses manières, l’avait tout à fait oubliée en cette circonstance.
Rentré chez lui, il se coucha, après avoir fermé ses volets pour n’avoir plus sous les yeux le ciel radieux, l’air embaumé, les lampions étincelants. Mais les éclats de rire, les sons de la musique et les joyeux murmures des danseurs, il ne put, en dépit de ses volets fermés, les empêcher d’arriver jusqu’à lui, et il les maudit.
Pour la première fois de sa vie il trouva que la libre pensée n’était pas une doctrine de tout point satisfaisante, car, étant admis l’athéisme, la malédiction, comme la bénédiction, n’est qu’un pur flatus vocis. Pour la première fois messer Nellemane sentit que la vieille religion avait un avantage sur l’agnosticisme: elle vous donnait un enfer où vous pouviez envoyer vos rivaux et vos ennemis.
La semaine suivante, Pippo avec sa petite-fille et le père Pastorini avec son fils se rendirent à la municipalité de Santa-Rosalia. Ils avaient fait toilette. Pippo portait sur l’épaule une jaquette neuve de couleur bleue foncée, et sa chemise faisait de beaux plis au-dessus de la ceinture de son pantalon; le meunier avait mis son costume gris des dimanches; Carmelo était superbe avec sa chemise rose, sa cravate bleue et l’aile de geai passée dans le galon de son chapeau rond à larges bords; quant à Viola, elle était vêtue d’une robe d’étoffe claire qu’elle avait achetée à Pomodoro pour son mariage, et elle avait au cou le collier de perles de sa feue mère; un vif incarnat colorait ses joues ordinairement pâles, et, sans le secours de son grand-père, elle n’aurait jamais eu la force de monter les marches.
Bindo Terri était sur le seuil du palais municipal; à la vue du petit groupe, il fit une moue méprisante et cracha sur la pierre. Le vieux Pastorini, qui était le plus brave des quatre, demanda à voir le très honorable syndic.
Bindo siffla.
En entrant, ils trouvèrent le chancelier en train de manger de petites figues noires. Ce personnage leur dit que le très honorable syndic était aux bains de mer pour sa santé, mais que son secrétaire, le très estimable messer Gaspardo Nellemane, avait pleins pouvoirs pour le remplacer, de quelque affaire qu’il s’agît.
De rouge qu’elle était, Viola devint toute pâle.
«Eh bien, voyons son très estimable secrétaire, dit hardiment le meunier. C’est une affaire qui ne souffre pas de délai, n’est-ce pas, fils?»
Demetrio Pastorini, homme gai, prononça ces mots avec un rire et un clignement d’yeux. Le chancelier les invita à monter l’escalier, et, quand ils seraient arrivés sur le palier, à frapper à la porte de droite; cela fait, il retourna manger ses figues, dont il jetait les peaux sur le parquet de ce lieu auguste où il était défendu aux enfants de jouer.
La petite société monta l’escalier, et le vieux Pastorini frappa à la porte avec son bâton.
«Entrez!» fit du dedans la voix du haut fonctionnaire; ils obéirent et se trouvèrent en présence de messer Nellemane.
Une rapide et sinistre lueur, pareille au scintillement d’un miroir d’acier à la clarté de la lune, s’alluma dans les yeux du soupirant dédaigné; il se doutait de ce que ces gens venaient faire.
Un instant après, le mauvais regard s’éteignit pour faire place à un sourire empreint d’une bienveillante condescendance.
«Ser Filippo, bonjour. Signorina mia, vous êtes belle comme l’aurore; signore Pastorini, que puis-je faire pour vous? Mais je devine l’objet de votre visite.; non, avant de me mettre à votre disposition comme fonctionnaire, permettez-moi, comme ami, de vous souhaiter toutes sortes de bonheurs.»
Les hommes furent subjugués, fascinés, séduits. Ils pensèrent qu’après tout ce tyran de la localité pouvait être un bon camarade; seule la jeune fille ne fut pas dupe: elle avait vu le premier éclair cruel et menaçant qu’avaient lancé les yeux du Faust de son village, et elle en avait été frappée comme d’un coup de couteau. Dans le sourire qui succéda à ce regard, elle ne vit que le rictus d’un serpent.
Son cœur était oppressé; néanmoins elle s’inclina et remercia messer Nellemane.
Celui-ci prononça quelques mots polis, protesta de son amitié en termes bien tournés, et le vieux Pippo se dit: «Après tout cela, il ne viendra plus me chercher chicane pour les joncs et le ruisseau.»
Ensuite le secrétaire faisant fonction de syndic procéda, de l’air le plus calme, à sa besogne d’officier de l’état civil.
L’engagement de mariage entre Pastorini Carmelo, âgé de vingt-deux ans, et Mazzetti Viola, âgée de dix-sept ans, fut rédigé dans le style d’usage et affiché, pour que toute la commune pût en prendre connaissance, derrière un verre sale entouré d’un cadre plus sale encore: telles sont les formalités admirablement élevées et délicates par lequelles les gouvernements modernes croient nécessaire de rehausser le mariage.
De retour chez elle, Viola ôta sa robe et se mit à faire du pain; Carmelo retroussa ses manches et manœuvra des sacs de farine jusqu’à la tombée de la nuit: tous deux savaient que, quand la lune, maintenant en son plein, entrerait dans son dernier quartier, le plus beau jour de la vie luirait pour eux.
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