Kitabı oku: «Une amie dévouée»
Paul Avenel
Une amie dévouée
Moeurs parisiennes

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066302146
Table des matières
I LE SEPTIÈME JOUR
II M. PYTHAGORE GRAFFINARD
III LA LUNE DE MIEL
V A LA RECHERCHE D’UN GENDRE
V LE JEUNE HOMME DE CHAT ELLERAULT
VI LE SAMEDI A PARIS
VII UNE OMELETTE DE SIX CENTS ŒUFS
VIII LA REINE DES AMAZONES
IX OH! LES HOMMES!
X GAUCHE, RIDICULE ET BÊTE
XI CHATELLERAULT ET PARIS
XII LE PREMIER RENDEZ-VOUS
XIII LE N o 7DU CAFÉ ANGLAIS
XIV LE LANGAGE DU CŒUR
XV QUAND ON A BESOIN D’ARGENT
XVI LE PAYS DE BOUGIVAL
XVII OU LE MAJOR DU MOULIN SE FACHE
XVIII LE DRAME DE LA CITÉ BERGÈRE
XIX ANNETTE CHEZ ONÉSIME
XX L’ÉPINGLE A TÊTE DE CORAIL
XXI MADAME F. DE BELLEFONTAINE
XXII LE COMMENCEMENT DE LA VENGEANCE
XXIII UN HOMME A LA MER
MŒURS PARISIENNES
PAR
PAUL AVENEL
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1884
Droits de reproduction et de traduction réservés.
I
LE SEPTIÈME JOUR
Table des matières
Entendez-vous ces ondes sonores traverser l’espace?
C’est le glas monotone des cloches des églises, qui monte en pleurant vers le ciel.
Cette note banale, chanson lugubre, attriste Jes âmes des bien portants et donne le frisson de la mort aux malades.
Ce jour qui se lève d’une façon si triste, c’est le jour consacré au repos et... aux plaisirs. C’est le septième jour de la semaine, c’est le dimanche.
Dans la vie, chacun prend son plaisir où il le trouve.
Pour s’amuser, il faut avoir de l’argent de poche et être libre.
Le sportsman va aux courses.
Le gandin se lève tard.
La dévote va à la messe, si elle est jeune, pour voir les toilettes et connaître le dernier mot de la mode; si elle est vieille, par habitude et pour prier.
Le boursier passe la journée à la campagne, et le boursicotier aux fêtes villageoises de la campagne.
Le négociant va dans ses propriétés.
Le petit commerçant ou le boutiquier se rend avec sa famille et ses amis aux réunions patronales des environs de Paris.
Les canotiers vont aux régates.
L’étudiant herborise avec son étudiante dans les bois de Clamart et de Meudon.
Le calicot fait sa tête. On le rencontre un peu partout. Il est multiple et ses transformations sont nombreuses.
Le flâneur se promène le long des boulevards et des Champs-Élysées.
Le paresseux ne quitte sa chambre qu’à l’heure du dîner.
Le bureaucrate visite les établissements de Paris, et donne son avis à qui veut l’entendre sur leur exécution et sur leur utilité.
Les marchandes de plaisirs affichent et parent leur marchandise, cherchent partout des acheteurs.
Les amoureux, qui ne peuvent disposer que de ce jour-là, se donnent rendez-vous. La cuisinière reçoit son cousin le pompier, et la bonne d’enfant va trouver son cousin le pioupiou, qui l’attend aux Tuileries ou au jardin du Luxembourg.
Le demi-monde s’attife, se pomponne, se recrépit, se maquille pour subjuguer le monde entier,–le maquillage est une seconde nature.
Le dimanche est un jour d’échéance pour le sentiment. Débiteurs et créanciers s’entendent à merveille! Que de jeunes fous sont partis ce jour-là pour le pays du cœur, et sont revenus non sans avoir laissé des lambeaux de leurs plus douces illusions aux ronces de la route!
Les plaisirs du dimanche sont les plaisirs de tout le monde.
Pour les chevaux, c’est différent; pour les chevaux de fiacre, c’est la fatigue; mais, pour les chevaux de courses, le septième jour est un jour de lutte et de gloire.
Avez-vous été, cher lecteur, par une belle matinée de printemps, aux fêtes hippiques données par la Société d’encouragement sur le vaste hippodrome de Longchamps?–C’est là que se réunissent toutes les prodigalités, toutes les élégances, toutes les exagérations, toutes les folies de la fashion parisienne. La vaste pelouse, encombrée d’attelages magnifiques et de curieux enthousiastes, offre un spectacle animé et grandiose. Le coup d’œil est splendide.
Les cochers s’impatientent, crient, jurent; les cavaliers galopent, s’arrêtent, se penchent, pour montrer avec quel art ils manient leur monture. Ils sont, pour la plupart, élégants et distingués. –La foule se presse, se pousse, se rue vers l’endroit où la curiosité l’attire. Comme une mer houleuse, elle a son flux et son reflux. Vue de loin, c’est un océan de têtes.
La gandinerie aristocratique et la bicherie luxueuse sont là à droits égaux. Elles représentent le luxe et le faux luxe, voilà la différence; mais elles ont toutes deux des armoiries, des laquais, des pur-sang attelés à des drags, des phaétons, des mail-coaches, voilà la ressemblance. On y voit le marquis de Saint-Flour regardant de tous ses yeux la célèbre Nini-Chignon, et le comte de Vert-Galant envoyant un bouquet monstre à mademoiselle Patte de Velours.
Le monde des courses ne cherche qu’à se mettre en vedette pour exciter l’admiration ou l’envie. Chacun, du haut de son brillant équipage, cherche de l’œil si on le regarde, si on le critique, si on l’admire ou si l’on est épaté. Tout pour l’épatement, c’est la devise de ce monde.
Depuis la grande dame du faubourg noble jusqu’à la fille entretenue de la rue Blanche, qui engage une partie de ses diamants pour se payer une voiture et un cocher; depuis le grand seigneur jusqu’à l’employé qui économise toute la semaine sur sa nourriture pour louer un cheval le dimanche... Épatement... épatement... toujours épatement!–Gloire, vanité, gloriole, ridicule!
Le champ de courses foisonne de gandins, de ces jeunes gens qui, pour se dire hommes de cheval, affectent les manières du meilleur monde. –La majorité de ces pseudo-fils de famille tripotent à la Bourse. Ils y font des affaires et quelquefois des bénéfices. Ils mangent leur gain, au jour le jour, avec une fille qui se moque d’eux et dont ils payent le quart du luxe; les trois autres quarts se soldent au hasard de la fourchette.
Quand ils vont dans le monde, ces chevaliers de la corbeille, ils mettent leur carnet de coulissier dans leur poche et un mouchoir de batiste par-dessus.
Ils ont de belles connaissances dans les hautes régions de la finance, et le frottement continuel avec cette classe de la société leur donne un certain vernis de capacité qui ébaubit le bon bourgeois.
En dehors de la cote, leur savoir est mince. Ils ont ouvert le dictionnaire du Sport et en ont retenu quelques mots.–Chez eux, le cheval tue le livre, l’écurie remplace la bibliothèque.
Ils prennent volontiers le Pirée pour un homme, Milo pour le nom d’un sculpteur de l’antiquité, célèbre par sa Vénus, et Boule pour le nom employé dans l’ébénisterie. Ils disent: J’ai un meuble de Boule, comme ils diraient: J’ai un meuble de Palissandre. Ils appellent un homard: un cardinal des mers, quand ils soupent au café Anglais, mais ils font leur poussière, comme les autres, sur nos promenades depuis que l’hippodromie est en honneur!
Le dimanche est donc un jour important pour les plaisirs de Paris. C’est un temps d’arrêt pour cette population si intelligente et si laborieuse, qui a porté à un si haut degré l’art et l’industrie. C’est un prétexte de repos et d’amusement dont chacun profite à sa manière.
Le penseur, qui mure les plaisirs de sa vie dans son intelligence, a horreur de ce sep tième jour de la semaine. Il est désorienté, ahuri, hébété par ces jambes qui marchent, par ces bras qui se balancent, par ces toilettes qui frappent la vue, par ces chuchotements, par ces rires, ce bruit, ce va-et-vient qui donnent à la vie un aspect remuant et désœuvré. Il s’enferme dans son cabinet, condamne sa porte et se remet à son travail de la veille.
Ce septième jour tant envié des lycéens, des bureaucrates, des employés, enfin de tous ceux qui sont tenus par une règle claustrale ou une courroie administrative, a deux physionomies bien distinctes: l’une gaie, l’autre triste; l’une pauvre, l’autre riche.
Lorsque la meute humaine, affolée par les plaisirs du dimanche, se rue sur un point indiqué, elle est joyeuse, pimpante, frétillante, si le soleil répand sur elle ses chauds rayons; les toilettes ont des miroitements, les visages ont des sourires, les yeux ont des scintillations.
C’est gai!
Si le ciel se couvre, si la foudre gronde, si de grosses gouttes estampillent les chapeaux à la mode, Madame de Sainte-Vertu abandonne les rênes de son attelage et se réfugie dans sa voiture capitonnée; Mademoiselle OEil-de-Faucon, au contraire, brave la pluie en vraie cochère, son étincelante toilette s’éteint sous l’averse; elle met un certain orgueil à rentrer chez elle trempée jusqu à la ceinture, elle a bravé l’orage sous les yeux de ses riches amants. Quelle gaillarde!
C’est triste!
Par un dimanche de soleil, regardez les passants de la rue, ils ont toujours une apparence de bien-être, de richesse; vienne une ondée, les vêtements s’affaissent, le sourire disparaît des physionomies, l’un saute en voiture, l’autre se réfugie sous une porte ou dans un passage. Le mouvement de la foule se ralentit, puis s’arrête, comme le balancier d’une grande horloge dont les poids sont descendus; il pleut, le but de la journée est manqué.
Le soleil, c’est la richesse du pauvre.
La pluie, c’est la tristesse du riche.
Le boutiquier subit plus que tout autre les influences du dimanche. Ses commis et ses commises sont toujours charmants, prévenants, empressés le samedi; les clients n’ont qu’à se louer de leur amabilité; ils ne se doutent pas qu’ils doivent cela à la veille du dimanche.
Le lundi, ces mêmes employés sont maussades, indifférents, désagréables; c’est le lendemain du dimanche. Ils ont été passer leur jour de repos à Fontenay-aux-Roses ou à Bougival, et ils sont rentrés à Paris fatigués, exténués, rompus; il leur faut la moitié de la semaine pour retrouver leur sérénité.
L’attente des plaisirs du dimanche leur fait supporter patiemment les ennuis du travail journalier.
Tel est le dimanche à Paris! Et dire que Dieu a fait ce septième jour pour se reposer!
II
M. PYTHAGORE GRAFFINARD
Table des matières
M. Pythagore Graffinard était un des plus illustres parfumeurs de la rue Saint-Denis.
Aujourd’hui, il a quarante-cinq ans, le teint frais, le jarret souple et le petit mot pour rire.
Le bruit courait dans le quartier qu’il avait eu une jeunesse échevelée. Malgré les quelques cheveux argentés qui commençaient à poindre sur sa tête, il aimait toujours le cotillon. C’était encore sa passion dominante.
A vingt-cinq ans c’était un homme fort aimable, dans toute l’acception du mot. Son regard passionné, son sourire provocant, sa taille élégante lui donnaient l’allure d’un charmant cavalier.
Les jeunes boutiquières avaient la faiblesse de loucher de son côté, lorsqu’il passait sur le trottoir. Il le savait bien, le fat! Il était si heureux de poser pour un gaillard à bonnes fortunes!
Il avait une grande qualité: la discrétion.
Il faisait ses coups à la sourdine. Il n’avait jamais eu de confident pour ses amours. Il gardait son bonheur comme un avare son trésor. Il n’était jamais atteint par la fièvre de l’égoïsme. Quand, par hasard, il narrait les phases d’une de ses aventures galantes, il la mettait sur le compte d’un de ses amis, dont il se gardait, comme on doit bien le penser, de prononcer le nom. Il entourait, par ce moyen, ses récits d’un certain mystère qui leur donnait un relief de vraisemblance et d’intérêt.
Pythagore était un roué de la boutique, un galantin à l’eau de rose, dont l’histoire amoureuse aurait pu être écrite en collaboration par les plus belles femmes de la rue Saint-Denis, car elles en connaissaient au moins chacune un chapitre.
Un beau jour, fatigué des plaisirs faciles et éphémères, il résolut de faire une fin. Il acheta un fonds de parfumerie, et épousa la fille d’un marchand de roses de Provins. Cette jeune provinciale lui apporta une jolie dot, et toutes les vertus de son département. Ce n’était pas une beauté hors ligne, mais elle avait tout ce qu’il faut pour plaire et être aimée. Cette nature vierge, simple et douce, fit une révolution dans les goûts et les appétits mondains de Pythagore. Il se rangea, il se donna tout entier à son commerce, et sa maison devint bientôt une des premières de la place, pour la renommée des huiles, des poudres et des parfums.
Cette félicité, embaumée par les essences les plus délicates et les plus volatiles, ne devait pas être de longue durée.
Après deux années de mariage, madame Graffinard devint mère; mais elle mourut en donnant le jour à une gracieuse petite fille qui, sur les fonts baptismaux, reçut le nom de Rose, en souvenir de celle dont elle avait causé la mort. C’était le prénom de la parfumeuse.
Nous ne savons comment peindre le désespoir de Pythagore. Frappé dans ses plus chères affections, il devint fou. Il ferma son magasin pendant huit jours, pour cause de décès, ou bliant les affaires et ne songeant qu’à son bon heur perdu.
Il avait vingt-huit ans alors.
Le temps, ce grand médecin des âmes affligées, ramena peu à peu la raison et le sang-froid dans l’esprit du commerçant. Il garda longtemps sa tristesse, et ne trouvait quelque soulagement à sa douleur que dans les sourires de la frêle créature qui lui rappelait sa femme bien-aimée.
En pensant à l’avenir de sa petite Rose, il surmonta ses maux et se remit aux affaires avec une ardeur nouvelle. L’amour paternel fit place à son désespoir, désormais il avait un but dans la vie: travailler pour le bonheur de son enfant.
Quand la petite Rose eut cinq ans, il la mit dans un pensionnat des environs de Paris. Il pensa que l’air de la campagne était plus nutritif que l’atmosphère épaisse de la rue Saint-Denis. Il avait raison, ne voulant pas avoir une fille souffreteuse et malingre.
Au bout de quelques années, Pythagore Graffinard comprit qu’il n’était pas apte à donner les soins nécessaires à l’éducation d’une demoiselle. Il aimait Rose à l’adoration, mais il ne se sentait pas de force à accepter la responsabilité de son avenir. Il songea donc à se remarier.
Le choix d’une nouvelle épouse était difficile. Le mariage est une loterie. La première fois il avait tiré un bon numéro, la chance le favoriserait-elle encore au second tirage?
L’incertitude du sort lui donnait beaucoup à réfléchir. Il hésitait. Il avait peur. Et cependant sa fille, à sa sortie de pension, devait trouver sous son toit une affection toute féminine. Il savait bien que souvent une belle-mère n’a pas les vertus d’une mère pour l’enfant qui ne lui doit pas la vie, mais heureusement qu’ici-bas il y a des exceptions. Toutes les belles-mères ne sont pas des marâtres. Il cherchait l’exception.
Rose avait douze ans et lui en avait quarante quand il crut avoir découvert la femme vertueuse qui pouvait le seconder dans ses projets.
Pythagore avait rencontré chez un de ses confrères, dans une soirée de famille où il était régulièrement invité, une personne qui pouvait lui convenir. C’était une vieille fille qui s’épanouissait dans sa trentième année. Elle était caissière chez M. Stanislas Benjoin depuis plusieurs années. Dans tout le quartier, on la citait comme un modèle de distinction et d’innocence. Jamais le plus léger cancan n’avait porté atteinte à sa réputation; on en parlait avec respect, elle faisait honneur à la parfumerie.
Un jour Pythagore Graffinard prit son parti. Il alla trouver le parfumeur Benjoin.
–Mon cher confrère, lui dit-il, je viens vous demander un conseil.
–Si c’est pour acheter des huiles ou des amandes au-dessous du cours, après faillite, répondit M. Stanislas, je vous engage à faire le marché, si toutefois les huiles et les amandes sont de bonnes qualité. On ne gagne jamais assez dans le commerce. Si vous le désirez, je me mets avec vous de compte à demi dans l’affaire.
–Il ne s’agit pas d’une affaire commerciale.
–Alors, c’est différent, parlez.
–Il s’agit de mariage.
–Et vous n’appelez pas cela une affaire commerciale! s’écria M. Stanislas Benjoin.
–Pas à mon point de vue, du moins.
–Cela vous regarde. Ici-bas, chacun pour soi et Dieu pour tous.
–La jeune personne est pauvre, je crois.
–Et le prétendu?
–Il est dans une belle position.
–Tant mieux pour la future.
–La personne en question passe pour avoir de belles qualités.
–C’est quelque chose.
–Il s’agit de mademoiselle Aurore, votre caissière.
–Qui donc en est amoureux.
–Moi.
–Vous!
–Oui.
–Je vous en fais mon compliment.
–Et je viens vous prier de me dire en toute franchise votre sentiment sur elle.
–Ah! vous aimez mademoiselle Aurore des Quatre-Vents.
–Elle est donc noble?
–Oui, mon cher ami, cette belle personne jouit de la particule aristocratique; elle est de vieille souche et de noble race.
–Vous ne plaisantez pas?
–En affaires, je suis toujours sérieux.
–Vous connaissez donc son histoire?
–Oui, depuis son premier vagissement jusqu’à son dernier sourire de jeune fille.
–Alors vous allez me renseigner sur son compte.
–Avec toute la sollicitude dont je suis capable.
Cette scène se passait dans l’entresol situé au-dessus du magasin de M. Stanislas Benjoin.
Le parfumeur se leva et prit dans une armoire une bouteille de chartreuse verte. Il la posa sur une petite table qu’il plaça entre Pythagore et lui. Il remplit deux verres de la stomachique liqueur et trinqua avec son collègue en parfums.
–Mademoiselle Aurore des Quatre-Vents est fille unique du vicomte Arthur-Louis-Hortensius des Quatre-Vents. Ce noble fut exilé sous le premier empire. Il rentra en France à la suite de Louis XVIII et eut sa part dans le milliard voté pour les émigrés qui avaient tenu haut et ferme, hors frontière, le drapeau blanc de la branche aînée des Bourbons; à l’avènement de Charles X, il fut nommé grand veneur de Sa Majesté, et en juillet1830, il accompagnait avec M. Odilon Barrot et autres gentilshommes, son roi, à Cherbourg, qui partait pour l’exil.
» Il revint à Paris et, dans l’intérêt de son pays, il n’accompagna pas alors le roi déchu en Angleterre. Il écrivit, en1848, sur son blason: Liberté, Égalité, Fraternité, et se mit à la disposition du gouvernement provisoire. La République, dans l’intérêt du pays, se garda bien d’accepter ses services et il mourut de désespoir dans son domaine, qu’il avait depuis longtemps hypothéqué pour le double de sa valeur.
» Ce patriote de la vieille souche laissa une fille, âgée de douze ans environ, qui, pendant la dernière tourmente révolutionnaire, fut recueillie par un vieux frère, fermier d’une propriété de M. des Quatre-Vents. Mon frère, qui, grâce à son travail et à son activité avait amassé quelque fortune, se rendit acquéreur de la ferme dont il n’avait été jusqu’alors que locataire et éleva avec tous les soins qu’on doit à l’infortune mademoiselle Aurore des Quatre-Vents. Cette jeune orpheline se montra toujours digne des bienfaits dont elle fut l’objet; elle est instruite, laborieuse et économe. Comme physique elle est irréprochable, et son reste de fierté aristocratique est tempéré par un vernis de modestie qui ne laisse rien à désirer. Voyez plutôt.
En disant cela, M. Stanislas Benjoin poussa lentement la planchette qui recouvrait un judas pratiqué dans le parquet de l’appartement, et par cette ouverture, Pythagore Graffinard put apercevoir mademoiselle des Quatre-Vents, assise majestueusement à son comptoir, faisant de sa blanche main l’addition d’une facture de parfumerie.
–Elle est charmante, dit Pythagore, charmante, charmante.
–Chut! plus bas, mon cher confrère, reprit Stanislas à demi-voix; elle pourrait nous entendre.
Et il repoussa sans bruit la planchette sur l’ouverture du judas.
–Ainsi, vous la trouvez charmante, monsieur Graffinard?
–Charmante, charmante, répéta celui-ci.
–Il y a beaucoup de’gens de votre avis.
–Cela ne m’étonne pas.
–Avez-vous remarqué ce joli grain de beauté, admirablement placé sur son cou d’albâtre? On dirait une perle noire incrustée dans sa blanche peau. Regardez.
Benjoin rouvrit le judas.
–En effet, ce signe est d’un grand effet, répondit Pythagore, en dévorant de tous ses yeux la belle Aurore des Quatre-Vents.
–Si cette jeune personne, reprit M. Stanislas, avait une riche toilette, elle serait la plus agréable personne de la capitale.
Et il referma le judas.
–Mais, si elle consent à porter mon nom, repartit vivement Graffinard, je pourrai la lui donner, moi, cette riche toilette...
–Là n’est pas la question, mon cher confrère.
–Que voulez-vous dire?
–Je veux dire que mademoiselle Aurore n’a pas le défaut de la coquetterie. Elle a déjà refusé bien souvent les présents qui lui ont été offerts. Elle est très susceptible sur cet article-là.
–Mon intention est de lui donner mon nom avant tout.
–Je le pense bien; mais l’acceptera-t-elle?
–On l’a donc déjà demandée en mariage?
–Parbleu! le dernier prétendant qu’elle à évincé est le pharmacien de la rue de la Lune. Il est riche cependant. Eh bien! elle l’a re poussé parce qu’elle a trouvé qu’il avait un trop gros serpent dans la devanture de sa boutique. Ce reptile à l’eau-de-vie lui a fait peur.
–Moi, je n’ai pas un boa dans un bocal, si c’est cela qui l’épouvante! Je vis au milieu des odeurs les plus douces et les plus suaves.
–Aussi aurez-vous des chances de réussir.
–Elle n’a donc pas l’intention alors de coiffer sainte Catherine?
–Non, si elle trouve un mari qui lui plaise.
–Il me semble que je suis dans de bonnes conditions pour cela... J’ai quinze mille livres de rente et je suis parfumeur...
–Elle a trente ans, dont elle n’a gardé que les printemps, vous en avez quarante...
–Dont je n’ai gardé aussi que les printemps, continua Pythagore.
–C’est ce que j’allais dire... A vous deux, vous formerez un couple parfait.
–Assurément, repartit M. Graffinard enthousiasmé.
Et, s’approchant du judas, il l’ouvrit de nouveau.
–Oui, oui, dit-il, cette belle Aurore est la femme qu’il me faut.
–Allons, pas d’enfantillage! reprit M. Stanislas en refermant brusquement l’ouverture faite au parquet, vous allez tout compromettre. Si elle s’apercevait que nous la regardons, adieu tous nos projets.
–De la prudence, alors.
–Et surtout de la raison.
–Je n’agirai pas sans vos conseils, mon cher Benjoin.
–Ce soir, venez dîner avec nous, vous au rez tout le temps de contempler mademoiselle Aurore.
–J’accepte volontiers.
–Je vais dire à ma femme que je vous ai invité, et elle corsera un peu le menu.
–Avec moi, pas de cérémonies, je vous en prie.
–Laissez-moi faire… un rien... un morceau de veau au petits pois, comme supplément... Aimez-vous le veau?
–Je l’adore.
–Tant mieux. Je vous placerai à côté de mademoiselle Aurore, et l’on se mettra à table à six heures.
–Comptez sur moi. Je rentre à la maison faire un bout de toilette.
–Allons donc!...
–Mais ce n’est pas à vous que je dois plaire!
–C’est juste.
–Je vais jeter quelques gouttes d’essence de Catalpista sur ma chevelure; c’est une odeur qui porte aux sens...
–Non, non, du tout, monsieur Pythagore; mademoiselle Aurore préfère à tous les parfums le baume des Tropiques.
–C’est son odeur favorite?
–Oui, elle a un faible pour cet arôme.
–Bon, à ce soir.
–Six heures précises.
–En attendant, présentez mes respectueux hommages à madame Stanislas Benjoin.
–Je n’y manquerai pas.
Six semaines après cette première entrevue, M. Pythagore Graffinard, parfumeur en titre du maire de Pantin et autres souverains étrangers, acceptait pour légitime épouse, devant M. le maire de son arrondissement, mademoiselle Aurore des Quatre-Vents.
III
LA LUNE DE MIEL
Table des matières
Un certain écrivain réaliste a dit: «Le mariage est un échange de mauvaise humeur le jour et de mauvaise odeur la nuit.»
Cette définition doit avoir une variante pour les parfumeurs.
M. Pythagore Graffinard était donc au comble de ses vœux. Il avait pour nouvelle épouse l’unique descendante des Quatre-Vents. Il était heureux en pensant que Rose, sa fille aimée, trouverait en elle une belle-mère affectueuse et dévouée. Mais, hélas! en ces circonstances, le mari propose et la femme dispose. Le Deus ex machinà porte une crinoline. En hymen, souvent, le féminin est plus noble que le masculin. C’est ce qui devait avoir lieu dans le ménage Graffinard.
Pendant les premières semaines, madame Aurore Graffinard parut accepter avec bonheur sa position. En effet, elle devait mentalement remercier le ciel d’avoir opéré si subitement un changement dans sa vie. De simple employée de parfumerie, elle passait à la tête d’une des meilleures maisons de la partie.
M. Graffinard, de son côté, était au septième ciel! Il adorait sa belle Aurore, et si par devoir il n’avait pas été voir sa fille à la pension, il ne se serait jamais souvenu qu’il avait déjà été marié. Il était aux petits soins pour sa femme, il semblait rajeunir.
Le mariage produit cet effet-là, pendant un certain laps de temps, sur divers individus.
M. Pythagore Graffinard, en échange de vieux parchemins nobiliaires que mademoiselle des Quatre-Vents lui avait apportés en guise de dot, lui donnait tout ce qu’elle pouvait désirer. Il lui avait acheté des bijoux, des cachemires, des robes de soie, des dentelles. Chaque nouveau cadeau produisait un nouvel effet sur l’esprit de cette jeune femme, qui, grâce à ses trente ans, avait trouvé un mari comme on n’en trouve pas souvent à cet âge.
Mademoiselle Aurore avait en perspective de mourir vieille fille, derrière un comptoir, quand M. Graffïnard fit attention à elle. Il est vrai qu’elle avait une réputation sans tache et des qualités féminines incontestables.
Les époux Graffinard étaient donc bien heureux.–Monsieur s’occupait activement de son commerce et Madame trônait dans le magasin.
Chaque dimanche, ces heureux époux se rendaient aux environs de Paris, à la pension de la jeune Rose. Madame Graffinard paraissait porter beaucoup d’affection à cette enfant. Pythagore en était ravi. Il se disait: «Ma fille aura un appui pour faire ses premiers pas dans la vie. Aurore lui inculquera des principes pleins de noblesse et de grandeur.»
La petite fille semblait aussi porter beaucoup d’amitié à sa nouvelle maman. Elle était contente de lui être agréable. C’était avec joie qu’elle lui annonçait qu’elle avait été la première de sa classe. Et madame Aurore Graffinard l’embrassait avec effusion, en lui disant avec un bon sourire:
–Mon enfant, le travail est la chose la plus importante de la vie. Quand on a de l’intelligence, c’est un crime d’être ignorante.
M. Graffinard sentait son cœur palpiter quand il entendait sa femme émettre de pareils préceptes. Il la regardait avec admiration et il se disait:
«Elle se ressent de son origine. Bon sang ne peut mentir! Ce vieux sang noble qui coule dans ses veines est comme les vieux vins d’un bon cru, il a gagné avec les années. C’est trop de bonheur pour moi, simple parfumeur, d’avoir mis la main sur une femme aussi accomplie: belle, noble et bonne! Jamais toutes les vertus réunies ne seront à la hauteur de sa moindre qualité.»
Quelquefois, après la visite à la pension, M. Graffinard disait à sa tendre compagne:
–Si nous allions prendre un peu l’air de la campagne. Qu’en dites-vous, ma colombe?
Madame, qui n’était pas encore blasée de sa nouvelle position, répondait:
–Volontiers, mon chéri. J’aime assez la brise des bords de la Seine ou le parfum des grands bois... Les hautes futaies et les cépées touffues ont bien leur charme.
Et l’on prenait le chemin de fer.
Le couple Graffinard revenait à minuit de Marly ou de Bellevue. Monsieur était content, et madame était heureuse. Ils avaient beaucoup marché, le soleil les avait bien caressés de ses plus chauds rayons, ils avaient mangé une bonne matelotte, sous une tonnelle garnie de lierre, de chèvrefeuille ou de vigne vierge. Ils arrivaient rue Saint-Denis, harassés, mais satisfaits de l’emploi de leur dimanche.
Si cette vie simple et aimante avait duré, notre parfumeur aurait pu croire au paradis sur terre; mais son bonheur ne pouvait pas survivre à la troisième année de son mariage. Plusieurs causes réunies contribuèrent au refroidissement de son amour conjugal. Nous allons en énumérer quelques-unes.
Nous avons dit que madame Aurore Graffinard portait beaucoup d’affection à la jeune Rose. Cette tendresse pour l’enfant de son mari changea tout à coup lorsque M. Graffinard parla de retirer sa fille de pension. Elle entrait dans sa seizième année, elle était jolie, frêle, élancée; il était donc tout naturel que son père songeât à la faire venir près de lui pour lui donner les premières notions du monde et s’occuper de son avenir.
Madame Graffinard, qui depuis quelque temps s’était laissé mordre par le serpent de la coquetterie, vit avec une certaine jalousie le retour de l’enfant sous le toit paternel.
Elle comprenait qu’elle perdait tous ses avantages en ayant à côté d’elle, dans le magasin, une belle jeune fille au printemps de la vie, quand elle, quoique toujours charmante, s’inclinait vers l’automne. On pouvait prendre Rose pour sa propre fille, et cela la vieillissait encore plus.
Madame Graffinard, dans le trimestre qui pré céda la sortie de pension de Rose, s’escrima pour des sujets futiles contre son mari, afin d’essayer ses forces. L’idée lui vint alors de porter culotte, si cela était possible.
Pythagore Graffinard, confiant dans l’amitié et la reconnaissance de sa femme, car il se re gardait comme ayant beaucoup fait pour elle, était loin de se douter des idées qui se heur taient dans la cervelle d’Aurore et dont l’explosion devait apporter un nouveau changement dans sa manière de vivre.
Un beau matin, en se levant, madame Graffinard demanda une grâce à son mari: c’est que désormais il consentît à faire deux lits.
Le parfumeur fut très étonné de cette demande. Il expliqua à sa femme l’avantage de coucher ensemble, la satisfaction qu’on éprouvait de ne pas être séparés; et puis, il ne voyait pas pourquoi ils feraient lit à part, puisque depuis leur bénédiction nuptiale ils avaient lit commun.
Madame Aurore Graffinard allégua que, dans sa noble famille, il était bon genre que Monsieur eût sa chambre et que Madame eût la sienne; elle lui expliqua que les goûts changeaient avec l’âge... qu’elle ne pouvait plus supporter l’essence de Catalpista, dont Monsieur imprégnait tous ses vêtements, depuis son foulard de tête jusqu’à ses chaussettes.
M. Graffioard fit remarquer judicieusement à sa moitié que si, lui, il. usait de l’essence de Catalpista, elle, elle abusait du baume des Tropiques, dont elle aspergeait toute sa toilette de nuit, et que, par amour pour elle, il s’était acclimaté à son parfum de" prédilection.
Madame Graffinard, ayant toujours son idée fixe, alla jusqu’à prétendre que la combinaison de l’essence et du baume formait une odeur qui viciait l’air de la chambre. Elle prétendit que ses digestions devenaient difficiles et qu’elle attribuait son malaise à la perturbation produite dans l’atmosphère qu’elle respirait.
M. Pythagore, pour ramener la paix dans le ménage, proposa de renoncer à l’essence de Catalpista et de se mettre au baume des Tropiques, mais cette concession ne faisait pas le compte d’Aurore. Elle s’opposa à tout sacrifice de la part de son mari et persista à vouloir faire deux lits.
Coucher seule était pour elle un commencement de liberté; c’était un premier pas vers la conquête de son indépendance, à laquelle elle songeait plus que jamais.
M. Graffinard, après avoir lutté avec le courageux entêtement d’un héros, fut obligé de céder. Il se fit monter un lit dans une chambre contiguë à celle de sa femme. Il demanda à laisser ouverte la porte de communication. Madame y consentit d’abord, mais au bout de quelques jours, elle dit à son mari:
–Mon ami, vous ronflez comme une locomotive: vous m’empêchez de dormir.
–Vraiment ma louloute?
–Oui, Pythagore.
–Eh bien! vous m’étonnez, car je ne m’en suis jamais aperçu.
–Mais moi, je m’en aperçois et j’en souffre. En vérité!
–Votre organe respiratoire est si bruyant qu’il trouble mon sommeil. Je me réveille en sursaut et je crois toujours être à un enterrement. Il me semble entendre le son lugubre de l’ophicléide religieux conduisant un mort à sa dernière demeure; c’est horrible!
–J’en frémis moi-même...
–Aussi, faute de repos, je deviens affreuse. Le matin, en me mirant dans la glace, je me fais peur. J’ai les yeux battus jusqu’au menton, j’ai l’air d’une garde-malade. Voyez plutôt.
–Vous êtes charmante, au contraire, s’écria le parfumeur; c’est votre miroir qui vous abuse.
–Je sais ce que je dis, mon ami. Il faut que désormais vous ayez la bonté de fermer la porte de votre chambre. La nuit est faite pour dormir.
–Vous n’avez pas toujours dit cela.
–Les idées changent avec l’âge.
–Vous avez trente-trois ans.
–Trente-deux, s’il vous plaît, monsieur Graffinard.
–Trente-deux, soit! cet âge est encore le printemps pour une jolie femme.
–Sans doute. Mais aujourd’hui j’ai le sommeil plus léger, le système nerveux plus sensible, plus impressionnable... Allez-vous donc m’en faire un crime?
–Du tout. Un galant homme doit être indulgent pour les petits caprices de sa femme… surtout quand elle est jolie.
–C’est de moi que vous parlez?
–Assurément.
–Vous voulez railler?
–Allons, Aurore, avez-vous la prétention de me faire accroire que vous avez des rides comme une sexagénaire? Il suffit que mes yeux s’arrêtent sur vos friands attraits pour être convaincu du contraire. Je ne vous ai jamais vue si fraîche, si appétissante que ce matin!
Et M. Pythagore Graffinard fit un mouvement pour saisir la taille élancée de sa femme.
–Pythagore, pas d’enfantillage! dit-elle en le repoussant doucement. Vous vous croyez donc toujours dans la lune de miel?
–Éternellement, ma chère.
–Soyez donc sérieux, quand je vous parle sérieusement.
–Avec quel ton vous me dites cela!
–Si vous ne voulez pas être raisonnable, je ferai poser un verrou à la porte.
–Vous n’auriez pas cette cruauté?
–Alors, tenez compte de mes prières.
–Pour vous prouver ma bonne volonté, ma chère Louloute, je fermerai ma porte à partir de ce soir et je ne ronflerai plus...
–A la bonne heure!
–Mais, en attendant, je vous demanderai une grâce.
–Laquelle?
–Laissez-moi déposer un baiser sur vos blanches épaules.
M. Grafiinard serra avec ivresse sa femme contre son cœur et l’embrassa avec toute l’ardeur d’un jeune marié.
Il brûlait toujours, lui; mais elle?
Il ne s’apercevait pas, le pauvre parfumeur, du changement notable qui s’opérait chaque jour dans l’esprit de sa femme.–Où madame Graffinard voulait-elle en venir?
L’esquif matrimonial qui portait le couple Graffinard continua ainsi à louvoyer avec des intermittences de beau temps, de pluies, de ra fales, de coups de soleil et de coups d’épingle. Cela dura trois mois, c’est-à-dire jusqu’à la sortie de pension de mademoiselle Rose. Alors la tempête commença à gronder dans le lointain, et bientôt, de l’horizon, vint s’abattre sur la tête de l’infortuné Pythagore.
Les causes atmosphériques de cet ouragan n’échapperont pas à la sagacité du lecteur, comme dirait ce bon M. Prudhomme, quand il saura que madame Graffinard ne se serait pas jetée au feu pour son mari, ni pour la jeune demoiselle de quinze ans dont elle était la belle-mère. Sa coquetterie et ses prétentions à la jeunesse souffraient beaucoup de la présence de Rose à la maison.
Madame Graffinard recevait un coup de poignard dans le cœur chaque fois qu’une pratique lui disait, en voyant Rose assise à côté d’elle au comptoir:
–Madame, vous avez là une bien jolie fille.
La modestie et la timidité faisaient rougir Rose, et madame Graffinard marmottait quelques mots inintelligibles de réponse, en tremblant de dépit et pâlissant de colère.
Le placide Pythagore était loin de se douter des combats furieux que les pensées se livraient alors dans le cerveau de sa femme... Ah! si Honoré de Balzac avait passé par là et s’il était entré dans le magasin, il aurait lu sur la physionomie de la parfumeuse les révoltes comprimées de ses sentiments; mais Graffinard n’était pas Balzac.
En quelques semaines, Aurore sentit que sa position n’était tenable qu’à la condition de sacrifier l’automne de sa vie au printemps de mademoiselle Rose Graffinard (style de parfumeur).
L’une allait-elle consentir à renoncer au monde parce que l’autre y entrait?
Aurore avait horreur de son rôle de belle-mère. Elle eût donné deux doigts de sa jolie main pour que Rose fût laide et qu’elle eût consenti à se retirer dans un couvent; mais la belle enfant sentait en elle, sans pouvoir encore se l’expliquer, que la femme qui n’est pas abrutie dès l’enfance par des parents stupides ou fanatiques, doit tenir sa place honorablement ici-bas, et ne pas arriver à l’imbécillité par l’abus des oraisons. Les êtres humains n’ont pas été créés pour être abêtis par le carcere duro des Pater et des Ave.
Mademoiselle Graffinard ne se contentait pas d’être une jolie personne, elle était encore intelligente, aimable et spirituelle.
Toutes ces qualités augmentaient journellement l’aversion de la belle-mère. Elle se crut encore assez douée de charmes pour défendre la position qu’elle occupait parmi les beautés du quartier. Le voisinage incessant de Rose lui donnait un grand désavantage, mais à force de soins et d’habileté, elle entra résolument en lutte.
Elle devint plus coquette, elle fit l’aimable et resta quelques heures seulement au magasin par jour. Elle se disait malade et se donnait du repos. La coquetterie lui défendait la fatigue et la jalousie l’éloignait de Rose.
A force de bander un arc, la corde finit par se rompre; à force de souffrir, on arrive à l’émeute et à la révolte. Vainqueur, on peut vivre au moins; vaincu, on meurt, et tout est dit.
Aurore voulait s’affranchir de cette position pénible; incapable de se résigner, elle avait résolu de se révolter. Elle voulait se révolter, vaincre et vivre dans une complète indépendance. Elle sentait que le sang noble des Quatre-Vents qui coulait dans ses veines n’avait pas dégénéré sous le plafond roturier d’un magasin de parfumerie.
Peu à peu elle devint froide et réservée avec mademoiselle Rose.
Quand elle parlait de cette charmante enfant, elle disait: «La fille de mon mari.» Elle ne perdait aucune occasion de faire remarquer qu’elle n’était pour rien dans sa venue au monde.
M. Graffinard ne voyait rien de tout cela, et Rose supportait sans se plaindre la manière d’agir de sa coquette belle-mère.
Enfin, il arriva un jour que madame Graffinard devint plus nerveuse, plus irritable, plus sévère pour la pauvre jeune fille. Elle refusa nettement de paraître à côté d’elle au magasin.
Le parfumeur regarda cela comme un caprice de jolie femme et ne souffla mot.
De concessions en concessions de la part de ce débonnaire de mari, la belle Aurore parvint à imposer ses volontés dans la maison. Puis elle se refusa de sortir avec Rose. Quand l’enfant désirait aller au spectacle, Madame disait: «Dites à votre père de vous y conduire.» Pour la promenade, même réponse.
Le parfumeur regarda cela comme un caprice de jolie femme et ne souffla mot.
Avec le temps, madame Graffinard se fortifia dans son camp retranché. Elle dormait la grasse matinée, passait deux heures à sa toilette, puis, sortait seule à travers la ville. En prenant goût à la liberté, elle devint plus fière et plus coquette. Elle se mit à suivre les modes, les toilettes tapageuses devinrent ses préférées. Elle doubla ses dépenses et, insensiblement, elle arriva à ouvrir des comptes illimités chez sa modiste et chez sa couturière.
Le parfumeur regarda encore cela comme un caprice de jolie femme et ne souffla mot.
Oamour, quand tu nous tiens! La passion de Pythagore pour la dernière descendante des Quatre-Vents tournait en faiblesse. Et quand il voulut mettre un frein à ses fantaisies, il n’était plus temps.
Madame ne tenait aucun compte des observations de Monsieur. Elle avait réponse à tout. Elle finit de convaincre le malheureux boutiquier qu’il devait regarder comme un grand honneur qu’elle eût consenti à descendre jusqu’à lui; si quelqu’un devait souffrir de cette mésalliance, c’était elle. Graffinard voulut invoquer les principes de89, mais elle l’envoya promener avec ses idées révolutionnaires.
–Ah! c’est ainsi, madame, s’écria un jour Pythagore, dans un moment de colère, eh bien! je vous couperai les vivres.
–C’est ce que nous verrons.
–Vous le verrez.
–Je ferai des dettes et vous les payerez.
–Je ne les payerai pas.
–Je vous en défie.
Ce dernier mot était un coup de massue sur la tête de l’ex-galant parfumeur. Il tenait à son honorabilité, à son crédit; il redoutait l’esclandre, il recula, sachant par expérience que ce que femme veut, le mari doit le vouloir.
Et madame se radoucissant tout à coup, lui dit avec une doucereuse voix:
–Croyez-vous donc, mon ami, qu’il soit bien agréable pour une femme de mon âge de passer ma vie à côté de votre grande fille? Il faut que vous ayez bien peu de perspicacité pour ne pas avoir deviné cela? Que ne la mariez-vous?
–Marier Rose?
–Oui.
–Déjà!
–Elle entre dans sa seizième année.
–C’est juste. Mais il faut lui trouver un parti sortable.
–Vous le chercherez.
–Mettre la main sur un bon gendre n’est pas chose facile.
–Il y a bien un merle blanc au Jardin des Plantes.
–Ce n’est pas une raison.
–Si, ce qu’on veut, on le peut.
–Je ne demanderais pas mieux... mais...
–Assez, monsieur Pythagore. Et je vous promets qu’avant trois mois Rose sera mariée...
–A la bonne heure!
–Alors vous reprendrez cette amabilité qui va au cœur et vous me rendrez tout votre amour.
–Pour le moment ne parlons pas des absents, répondit Aurore.
–Toujours railleuse, toujours fine et piquante, murmura Graffinard avec un sourire forcé.
–En attendant, je veux faire un tour au Bois...
–Au Bois?
–Vous n’avez pas remarqué que, depuis quelques jours, je n’ai plus d’appétit...
–Allez, allez, Aurore de ma vie, si le grand air est nécessaire à votre santé. Pendant ce temps, je vais penser à notre futur gendre.
Madame fit toilette, et, se prélassant dans une riche calèche de louage, partit pour le bois de Vincennes. Cette promenade lui était sympathique, il y avait un feuillage ombreux, de timides oiseaux qui voletaient et de hardis jeunes officiers qui avaient des œillades assassines comme la pointe de leur épée.
Il est temps de l’avouer à nos lecteurs, la charmante Aurore des Quatre-Vents avait toujours eu un faible pour l’habit militaire.
Tous les goûts sont dans la nature, se disait le parfumeur Graffinard, et il regardait encore cela comme un caprice de jolie femme et ne soufflait mot.
V
A LA RECHERCHE D’UN GENDRE
Table des matières
En cherchant dans sa mémoire, M. Pythagore Graffinard se souvint qu’il avait à Châtellerault un sien ami qui avait un fils et que ce fils devait avoir de vingt-cinq à vingt-six ans.
Ce jeune homme pouvait donc être un bon parti pour sa fille.
Il avait connu son ami Fourcadin dans une belle position de fortune, et comme il Je savait d une économie excessive qui allait, en certaines occasions, jusqu’à l’avarice, il ne doutait pas qu’il eût doublé ou même triplé ses capitaux dans son commerce de couteaux.
En pensant à Fourcadin, il pensa à Châtellerault et il se dit: Cette ville est en province et la province a du bon pour l’élevage des gendres.
Il fit donc les réflexions suivantes:
J’ai toujours entendu dire que, depuis Charlemagne, Paris était la ville la plus pervertie de France. Il est donc prudent et sage, pour un père de famille, de chercher un gendre hors des murs de la grande cité: Châtellerault est mon affaire. Là, les mœurs doivent être douces et patriarcales, quoiqu’on y fabrique beaucoup de couteaux...
Ce n’est donc pas une raison, car il y a des gendarmes qui ont le cœur tendre comme la rosée, et il y a, à Nanterre, des rosières qui ont un cœur de marbre et une figure de cire. Pourquoi? That is the question!
Les mœurs de nos départements ont donc une supériorité incontestable sur les mœurs de la capitale.
La jeunesse doit donc avoir une dose de morale plus grande. Elle a de la tenue, et qui sait se tenir, jouit dans le monde d’une considération méritée.
La dépravation de la vie parisienne, le dé braillé de ses instincts sont autant de poisons subtils qui s’infiltrent dans les jeunes âmes. Cette intoxication porte un préjudice incalculable à l avenir des jeunes célibataires.
Jetez donc entre les bras d’un de ces roués du boulevard et d’estaminet une fille chaste et pure?
Le père sera le bourreau, l’enfant, la victime.
Et je veux que Rose soit heureuse.
Je vais donc écrire sur-le-champ à mon brave Fourcadin, et s’il y a moyen, ma fille deviendra sa bru.–Il est bien entendu que je n’influencerai en rien le choix de ma chère Rose.–Je veux qu’elle se marie selon son coeur; s’il y a de bons ménages sur terre, ce sont ceux-là.»
M. Graffinard passa dans son cabinet et se mit à son bureau.
Pendant que le parfumeur se disposait à demander un gendre au département de la Vienne, il se jouait dans son magasin une petite comédie qui aurait pu faire supposer que l’époux futur de sa fille habitait le département de la Seine.
Madame Aurore Graffinard montait en voiture, quand un jeune homme, qui depuis quelques instants était entré dans la rue Saint-Denis, se dirigea vers la maison de parfumerie. Il se retourna pour suivre des yeux la calèche qui emportait l’aimable boutiquière au bois de Vincennes, puis reporta son attention sur l’objet de sa pensée première. Il regarda à travers les glaces de la devanture du magasin; mademoiselle Rose était seule au comptoir. Il en ressentit une douce émotion.
La jeune fille, tout en paraissant fort occupée à un ouvrage de broderie, avait pu observer ce qui se passait dans la rue. Elle avait baissé un peu plus ses paupières pour mieux voir et sentait en elle un trouble indéfinissable qui la charmait... Il y a tant d’ivresse dans les premières émotions du coeur!
Le jeune homme s’assura d’un regard que M. Graffinard n’était pas là; il entra.
Rose détourna la tête pour cacher le léger incarnat qui venait d’envahir subitement le satin de ses joues. Elle voulait feindre de ne pas voir, mais elle faisait cela malhabilement, comme une innocente.
Si, en ce moment, on lui eût dit un mot, un seul mot, qui pût lui faire soupçonner qu’on lisait sur sa figure ce qui se passait en elle, au lieu de nier simplement, elle aurait caché son visage dans ses mains, comme font les enfants lorsqu’ils sont pris en faute.
Du reste, ceci fait son éloge.
Aujourd’hui qu’il n’y a plus d’enfants, les jeunes filles sont rares.
Le jeune homme salua mademoiselle Graffinard.
Elle rendit le salut en inclinant légèrement la tête en avant, et en prononçant le mot Monsieur d’une façon inintelligible.
L’amoureux, au bout de cinq minutes, vint au comptoir pour solder les objets de parfumerie qu’il avait choisis. Il fit à mademoiselle Rose un de ces compliments stéréotypés, que font, dans le monde, les gens honnêtes et timides.
Rose baissa les yeux, ses joues s’empourprèrent davantage. Pour se tirer d’embarras, elle remuait la monnaie dans le tiroir de son comptoir sans pouvoir se rendre compte combien elle avait à remettre sur la pièce de vingt francs qu’elle avait devant elle.
–Mais vous me rendez deux francs de trop, dit le jeune homme.
–Ah! c’est juste, répondit mademoiselle Graffinard.
–Et monsieur votre père se porte toujours bien?
–Mais oui, monsieur.
–Allons, tant mieux; mademoiselle, j’ai bien l’honneur de vous saluer.
A peine l’inconnu eut-il disparu, que Rose leva la main qu’elle avait posé sur le louis d’or. Elle le prit, le considéra attentivement, et, tirant un petit porte-monnaie en velours de sa poche, elle échangea la pièce contre une autre de même valeur, qu’elle jeta dans le tiroir.
C’est un souvenir de lui, se dit-elle; il lui a appartenu, ce beau louis: je veux le conserver toujours, il me servira de talisman. On dit, d’ailleurs, que lorsqu’on possède une pièce d’or qui a appartenu à une personne à laquelle on s’intéresse, elle vous sert de préservatif contre les mauvaises pensées et les accidents.»
Les gens naïfs sont superstitieux.
Une jeune fille peut donc croire aux dictons des bonnes femmes.
Il y a des légendes, des proverbes, des croyances qui se transmettent de génération en génération, en passant simplement de bouche en bouche. C’est ainsi que certaines absurdités, certaines âneries voyagent à travers les âges, sans avoir jamais eu de contradicteurs, parce que l’homme sérieux qui les entend lève les épaules et tourne le dos, sans se donner la peine de les réfuter. C’est un tort, car les ignorants, les imbéciles et les idiots les répètent, les propagent et les éternisent.
Que de ratures il y aurait à faire dans ce code verbal qu’on appelle la Sagesse des nations. Que de proverbes sont stupides!...
Comme on le voit, mademoiselle Rose n’était pas très avancée dans ses amours. Elle en était encore à ces préliminaires enfantins et charmants qui, pourtant, agitent le cœur en troublant la conscience.
On sent qu’on fait mal, mais on éprouve tant de bien! Si l’on ne va pas plus vite dans le chemin fleuri des sentiments, c’est que la conscience est là, comme un gendarme moustachu, sabre au côté. Elle ne quitte pas de l’œil ce pauvre cœur, et elle est toujours prête à l’arrêter au moindre écart.
Mademoiselle Graffinard avait vu pour la première fois M. Maxime à sa pension. Il était le frère aîné d’une de ses amies. Lorsque le jeune homme venait voir sa sœur, Rose l’avait rencontré au parloir. Elle avait causé plusieurs fois avec lui et l’avait même chargé, un jour, d’une lettre pour son père. Maxime connaissait le parfumeur et se trouvait très heureux d’obliger la jolie pensionnaire.
Quand Rose sortit de pension, Maxime fit une consommation exagérée de parfumerie, pour avoir un prétexte d’entrer dans le magasin qui recélait celle qu’il aimait. Il aurait pu employer d’autres moyens; mais, pour le moment, il avait choisi le plus simple, comme étant le plus naturel. Il n’avait pas l’étoffe d’un roué: il croyait à la religion de l’amour.
Ce fut donc avec une agréable émotion que mademoiselle Graffinard glissa son porte-monnaie dans la poche de sa robe, petite poche discrète, cachée entre deux plis d’étoffe, qui, pour la première fois, devenait complice d’un cœur qui s’éveille.
La jeune fille jeta un coup d’œil vers le fond du magasin, pour bien se convaincre de l’absence de son père. Puis, satisfaite de ne le voir ni l’entendre, sa physionomie reprit le calme de l’innocence. Elle se remit tranquillement à son travail de broderie, mais elle était toute à ses pensées, elle éprouvait un bonheur invisible.
M. Pythagore Graffinard, après avoir choisi dans une boîte sa meilleure plume de fer, était assis à son bureau, écrivant la lettre suivante:
«Mon cher Fourcadin,
Il y a longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous serrer la main, mais croyez que je n’en suis pas moins votre ami tout dévoué, comme autrefois, lorsque vous habitiez la capitale. J’espère que vous avez toujours cette santé florissante qui faisait tant envie, jadis, aux souffreteux et poitrinaires de notre quartier. Je vois dans l’almanach Bottin-Didot que vous êtes un des premiers fabricants de Châtellerault, je vous en fais mon compliment bien sincère; et par contre je vous dirai que ma parfumerie va aussi son petit bonhomme de chemin. Je boulotte, je me plais dans la vie commerciale et ma fortune s’arrondit. J’ai une grande fille, douce, aimable, bonne, charmante.
Elle est en âge de se marier. Mais je lui voudrais trouver un parti convenable, quelque jeune homme riche de province, rangé, vertueux, honnête. Nos Parisiens sont trop dans le progrès, ils déraillent trop facilement de la ligne droite pour qu’un père de famille leur confie l’avenir de son enfant... Mais j’y pense, est-ce que vous n’avez pas un fils? Il me semble l’avoir embrassé, il y a une quinzaine d’années, à l’hôtel du Plat d’étain, où vous étiez descendu en revenant voir Paris. S’il est bon sujet et s’il est beau physiquement, expédiez-le-moi.–S’il plaît à ma fille, si ma fille lui plaît, c’est une affaire faite. Si ça vous va, mon cher Fourcadin, répondez-moi illico.
Votre vieil ami tout dévoué,
PYTHAGORE GRAFFINARD».
Notre excellent parfumeur, après avoir sablé son épître avec une poudre de grès bleu à paillettes d’or, la relut plusieurs fois. Il en parut satisfait. La plume de madame de Sévigné, selon lui, n’avait jamais eu de plus belle inspiration épistolaire.
Il prit son chapeau et sortit. Il alla mettre lui-même la lettre à la poste, afin d’être seul dans le secret de sa démarche.
Pendant que M. Graffinard cheminait vers le bureau de poste, Aurore, son épouse chérie, était assise sur le fin gazon du bois de Vincennes à côté d’un jeune officier, au regard martial et à la moustache provocante.
Voici ce qui lui était arrivé:
Madame Graffinard, en entrant dans le bois, avait ordonné à son cocher de brûler le macadam.–Les chevaux, excités par le fouet, avaient pris une allure rapide.–Il faisait lourd, le soleil était brûlant, l’air pénétrait avec peine dans la poitrine.–La vitesse imprimée à la voiture produisait un léger courant d’air qui, en frappant au visage de la charmante promeneuse, lui faisait éprouver une certaine sensation de fraîcheur. Elle était heureuse, s’abandonnant avec indolence aux molles secousses de son véhicule. Rêveuse. les yeux à demi fermés, elle avait parfaitement oublié qu’il existait au monde un parfumeur du nom de Graffinard. Ses idées s’envolaient vers des régions plus éthérées que l’atmosphère banale d’un magasin de parfumerie... quand tout à coup les chevaux prirent le mors aux dents; un taon à l’aiguillon terrible venait de s’abattre sur eux. L’attelage, rendu furieux par les piqûres de l’insecte, dévorait l’espace. Le cocher, surpris par cette course vertigineuse, fut précipité de son siège. La voiture, au détour d’une allée, heurta un poteau; un des essieux se brisa, et madame Graffinard, à demi morte de peur, alla rouler à quelques mètres de là sur la pelouse. Sa chute fut amortie par deux bras vigoureux qui, au moment du danger, se tendirent vers elle. Ce secours inattendu lui venait d’un grand, bel et jeune officier, qui, avec un sang-froid tout militaire, avait paré aux funestes conséquences de ce dangereux accident. Elle en fut quitte pour une violente émotion.
Pour échapper aux regards curieux de la foule, le galant officier offrit son bras à Aurore, en lui disant:
––Il faut marcher un peu, madame, pour remettre vos sens dans leur état normal.
Madame Graffinard obéit machinalement, et son sauveur l’emmena dans une des sinueuses allées qui se perdent dans les taillis.
–Eh bien! comment vous trouvez-vous à présent? lui dit-il après quelques minutes de marche.
–Mieux, monsieur.
– Le mouvement est un remède souverain à laccident qui a failli vous faire perdre la vie. Dans un quart d’heure vous aurez retrouvé votre sérénité première, et je bénirai alors le ciel de m’a voir placé sur votre route.
–Je noublierai jamais l’important service que vous m’avez rendu; sans vous, je serais peut-être morte à cette heure.
Vous ne deviez pas mourir, madame, répondit en souriant l’officier; dans le bois de Vincennes, il y a un dieu pour les jolies femmes.
–Vous êtes alors un des anges de ce dieu, ajouta la parfumeuse en jetant timidement les yeux sur son sauveur, qu’elle n’avait pas encore regardé.
–Belle et spirituelle, madame, dit alors le jeune homme avec un doux sourire, vous avez toutes les perfections de la femme.
–Je pourrais répondre à votre compliment flatteur en parlant de votre courage, monsieur; mais permettez-moi de vous témoigner seulement toute ma reconnaissance pour vos soins empressés et votre dévouement.
–C’est inutile, madame. Je suis déjà assez récompensé par le plaisir que j’éprouve de vous avoir rendu service.
–Et je vous en garderai un éternel souvenir!..
–Vous paraissez fatiguée, dit alors l’officier en s’arrêtant et en changeant de ton.
–Oui, mon émotion est passée et la fatigue est venue.
–Si vous voulez vous reposer un instant.
Aurore se sentait brisée; elle s’assit sur un tertre de gazon qui bordait le chemin. Elle était encore pâle et portait fréquemment à ses narines fines et arquées un riche flacon de sels.
Le jeune officier se plaça près d’elle et put alors la contempler tout à son aise.
Après un long silence, madame Graffinard reprit la parole pour demander le nom de celui à qui elle devait la vie.
L’officier prit une carte dans un petit portefeuille et la lui présenta.
Aurore y lut les mots suivants:
«Anténor des Malhars.»
– Est-ce que par hasard, monsieur, demanda la belle parfumeuse, vous seriez parent de M. Philippe des Malhars dont l’immense propriété est située en Bretagne, non loin du château des Quatre-Vents?
– Philippe des Malhars, répondit Anténor, était mon grand-père.
–Serait-il possible?
–C’est l’exacte vérité, madame.
– Dans ma jeunesse, j’ai beaucoup entendu parler de votre honorable famille.
– Y aurait-il indiscrétion à vous demander?..
–Ne m’interrogez pas, monsieur, je vous en prie.
Madame Graffinard se leva brusquement et lit signe à une voiture qui passait au bout de l’allée.
Anténor n’était pas encore revenu de sa surprise qu’Aurore était installée dans le coupé.
–Rue Saint-Denis, dit-elle, vite!
Le jeune officier accourut trop tard pour saluer une dernière fois la charmante Parisienne,
–Quel est donc ce mystère? dit-il.
Madame Graffinard, blottie dans un coin de la voiture, faisait les réflexions suivantes:
» Grand Dieu!... quelle honte pour moi, si ce jeune homme avait osé me demander mon nom! Il aurait vu que la seule descendante en ligne directe de l’ancienne et honorable maison des Quatre-Vents est aujourd’hui la femme d’un parfumeur dans le quartier Saint-Denis. Quelle humiliation pour mes nobles aïeux! D’un château séculaire tomber dans une boutique d’essences et de pommades! quelle dégringolade! c’est affreux! Et puis, avoir troqué le nom nobiliaire des Quatre-Vents contre le nom plébéien de Graftinard-Pouah!..»
Et Aurore cacha sa figure dans ses deux mains en poussant un profond soupir. Elle resta absorbée dans ses pénibles pensées, jusqu’à ce que la voiture s’arrêtât devant la porte de son magasin. Elle ouvrit la portière, jeta une pièce de cinq francs au cocher et gagna rapidement sa chambre. En un clin d’œil elle eut changé de toilette, puis elle s assit devant sa glace, pour réparer tant bien que mal le désordre de sa coiffure.
M. Pythagore Graffinard, après avoir jeté sa lettre à la poste, revenait heureux et content à son domicile. En tournant la rue Saint-Denis, il se trouva face à face avec son vieil ami Stanislas Benjoin.
–C’est vous, Stanislas, s’écria-t-il.
–Moi-même, mon cher Pythagore.
–Par quel hasard êtes-vous dans la capitale?
–Je suis venu régler mon compte avec mon successeur.
– Depuis que vous êtes retiré des affaires, vous ne vous ennuyez pas?
–Non; je m’occupe d’histoire naturelle; J’herborise le jour et je lis M. de Buffon le soir.
–Et madame Benjoin?
–Ma femme s’occupe de ses poules et de ses rosiers.
–A propos, vous êtes grand-père?
–Oui, ma fille a accouché d’un gros garçon la semaine dernière.
–La mère et l’enfant se portent bien?
–Comme la porte Saint-Denis.
–Ah! vous avez été chançard de trouver un gendre et un successeur tout à la fois.
–Certes, mon gendre Bouricot n’a pas à se plaindre non plus. Il fait de bonnes affaires et de beaux enfants. Et puis, il faut vous dire: en épousant ma fille, il est tombé sur un véritable trésor; Cornélie a été élevée dans la perfection; elle est industrieuse comme le castor, bonne et douce comme la sarigue, prévoyante comme le lapin et économe comme le rat musqué... Vous voyez donc bien, mon cher Pythagore, que ma fille réunit toutes les qualités propres à faire le bonheur domestique de l’homme que je lui ai donné pour époux.
–Vous parlez comme feu Buffon.
–Le style c’est l’homme. Et madame Graffinard se porte bien?
–A merveille!
Je me sauve. Il faut que je sois à Maisons-Laffitte pour dîner. Venez nous voir un de ces jours.
Heureux homme! se dit le parfumeur en voyant s’éloigner son ami. Il a marié sa fille et il vit tranquille à la campagne, sous de grands arbres; il peut manger en plein air, et cueillir des fruits nouveaux dans son jardin.
Il ne connaît pas son bonheur. Espérons que ma fille sera aussi heureuse, car le fils de Fourcadin doit être probe, honnête, rangé; il ne doit avoir aucun vice de ces jeunes gens de Paris qui se font un plaisir de passer leur jeunesse à piétiner sur le cœur des demoiselles.
V
LE JEUNE HOMME DE CHAT ELLERAULT
Table des matières
Un beau matin, M. Pythagore Graffinard, en dépouillant sa correspondance, trouva une lettre portant le timbre de Chatellerault.
–Enfin! dit-il.
Il fendit délicatement l’enveloppe avec un couteau à papier.
–Après tout, ajouta-t-il, je n’ai pas à me plaindre de la négligence de mon ami, il n’a mis que huit jours pour me répondre. C’est de la promptitude pour un commerçant de province.
Il prit la lettre et l’ouvrit.
Il la lut à demi-voix; elle était ainsi con çue:
«Mon cher Pythagore,
Votre honorée, que j’ai reçue la semaine dernière, m’a causé une véritable joie. Si vous croyez que mon fils puisse devenir votre gendre, j’acquiesce dès aujourd’hui à ce mariage. Nos enfants formeront un couple assorti; votre fille, si elle a tenu ce qu’elle promettait, doit être char mante, et mon fils qui a tenu plus qu’il ne promettait, est un joli luron.–Pour moi, il n’a qu’un défaut, c’est de ne pas mordre à la fabrication des couteaux et de préférer la lecture du Journal amusant au règlement des comptes courants que j’ai avec mes commettants. Il aura peut-être plus de goût pour la parfumerie. Enfin je vous l’expédierai sous trois jours, et, si les beaux yeux de mademoiselle Rose trouvent le chemin de son cœur, vous me le ferez savoir.– Du reste, mon ami, je vous donne carte blanche pour traiter cette affaire de conjungo, ce que vous ferez sera bien fait.
Onésime arrivera donc à Paris samedi prochain; comme ce jour-là n’est pas un jour d’échéance, vous pourrez le recevoir tout à loisir.
Votre ami pour la vie,
FOURCADIN.»
Voilà donc un mari pour ma fille, pensa le parfumeur; pourvu que mon enfant l’accepte, toutefois. Le jeune Fourcadin est peut-être un peu emprunté, un peu godiche, mais cela tient au terroir où il est né. Je me charge de l’acclimater à Paris, je lui procurerai des distractions, bals, concerts, promenades, rien ne me coûtera pour le préserver de la nostalgie. Il sera donc ici samedi. Je commencerai par lui donner un avant-goût des plaisirs du dimanche en le conduisant aux courses du bois de Boulogne. Je vais prévenir Aurore de la prochaine arrivée de mon gendre.
Et M. Graffinard monta quatre à quatre dans la chambre de sa femme.
Aurore était à sa toilette; enveloppée dans un ample peignoir, elle était aux mains de son coiffeur, qui lui arrangeait artistement un chignon bouffant qu’il lui avait apporté. Ces cheveux, suivant l’artiste capillaire, venaient de Bretagne, le pays où Aurore avait reçu le jour. Ils avaient été coupés sur la tête d’une jeune Bretonne bretonnante. Madame Graffinard apportait beaucoup d’importance à l’origine de sa chevelure.
Elle avait des préjugés pour enchignonner sa tête.
Ces cheveux payés au poids de l’or avaient peut-être été rasés sur le crâne de la femme d’un porteur d’eau; mais, en coquetterie comme en religion, c’est la foi qui sauve.
Les coiffeurs de Paris sont tous plus ou moins descendants de M. de Crac, pour flatter la manie de leurs clients; verbeux, loquaces et parfois spirituels, ils savent aussi bien que personne qu’on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre.
–Qui est là? demanda madame Graffinard sans sortir de son immobilité.
–C’est moi, ma chérie, répondit le parfumeur.
–Pourquoi venir me déranger à cette heure?
–J’ai une nouvelle à vous apprendre.
Je ne puis vous écouter en ce moment, monsieur; vous voyez bien que je suis toute à ma toilette. Revenez dans une heure.
–J’attendrai, chère Aurore.
Et M. Graffinard s’assit sur une chaise.
–Non, sortez; vous troublez mon coiffeur dans son inspiration.
–C’est, je crois, inutile de renvoyer monsieur votre mari, madame, dit alors le coiffeur; Je viens de placer la dernière épingle dans vos beaux cheveux.
–Vous reviendrez demain, à la même heure?
–C’est entendu, madame.
Et le coiffeur sortit de la chambre en faisant un gracieux salut aux époux Graffinard.
Madame se contempla encore quelques instants dans sa glace et dit en se tournant vers Pythagore:
–Comment trouvez-vous cette nouvelle coiffure?
–Charmante, répondit le parfumeur en quittant sa place et en admirant la tête de sa femme avec la profonde attention qu’eût mise un collectionneur à regarder un objet d’art.
–Cette mode nouvelle me rajeunit, n’est-ce pas?
–Vous n’avez pas besoin de cela pour me plaire, Aurore.
Madame Graffinard jeta un coup d’œil oblique sur son mari et fit une petite moue fort si gnificative. Cette expression de physionomie que Pythagore n’avait pas remarquée, voulait dire: Imbécile, est-ce que vous croyez que c’est pour vous que je me fais si belle?
Si je cherche à dissimuler ma trente-troisième année, ce n’est pas pour faire la cour à vos quarante-cinq ans! Je n’ai pas acheté de longs et beaux cheveux pour donner des velléités à votre perruque poivre et sel! J’ai des idées de séduction, mais elles ne me sont pas inspirées par votre physique suranné. Si je veux rajeunir ma tête, c’est que mon cœur n’est pas vieux. L’une a passé la trentaine, l’autre n’a pas vingt ans. L’une s ennuie rue Saint-Denis et l’autre se réjouit au bois de Vincennes. C’est là qu’il s’est éveillé, c’est là qu il a goûté des sensations nouvelles.»
M. Graffinard, après avoir tourné autour de sa femme en poussant quelques exclamations admiratives, donna une intonation confidentielle à sa voix et dit:
Vous m’aviez manifesté le désir de marier Rose, je vous ai écoutée.
–Ah! fit la parfumeuse en inspectant ses ongles taillés en amandes.
–Oui, ma chérie, samedi prochain, le chemin de fer nous apportera un gendre.
–J’en suis heureuse pour votre fille. Vous ne me dites rien de ma nouvelle robe?
–Ravissante. Où l’avez-vous achetée?
–C’est Hortensia, la grande couturière de la rue de Rivoli, qui me l’a fournie.
–Vous avez l’air d’une reine.
–La coupe en est gracieuse, n’est-ce pas?
–Admirable! Elle vous coûte cher?
–Non, cinq ou six cents francs;... du reste on vous enverra la facture.
–Vous auriez dû me consulter, Aurore, avant de faire cette emplette. J’ai des amis dans les nouveautés qui vous auraient donné une étoffe aussi belle et à meilleur compte.
–Est-ce que vous croyez que je vais fournir moi-même mon étoffe à ma couturière?
–Pourquoi non?
–Parce que je ne veux pas ressembler à ces femmes au goût étroit et mesquin qui assassinent la mode par leur parcimonie. Hortensia fournit, coupe et livre à ses pratiques toutes les toilettes qui sortent de chez elle. Elle n’accepte de nouvelles clientes qu’à cette condition.
–C’est différent, répondit M. Graffinard, dompté par le ton impérieux que sa femme avait pris pour prononcer ces derniers mots.
–Alors, votre gendre arrive à la fin de cette semaine? reprit Aurore avec calme en se dirigeant vers le lit sur lequel elle prit un riche et élégant chapeau qu’on lui avait apporté dans la matinée.
–Oui, répondit le parfumeur. Onésime, fils de mon vieil ami Fourcadin, sera ici samedi.
–Est-il riche?
–Il doit l’être.
–Tant mieux!
–Il a vingt-cinq ans.
–C’est bien. Est-il joli garçon?
–Je le crois.
–Plaira-t-il à votre fille?
–Je le pense.
–Espérons-le! Que dites-vous de ma coiffure?
–Délicieuse. On vous prendrait pour la sœur cadette de Rose.
–Vraiment?
–Je vous le jure!
–Ali! c’est qu’Amélie excelle dans son art!
–Quelle Amélie?
–La modiste de la rue Laffitte.
–Je ne la connais pas.
–C’est que vous ne lisez pas les journaux.
–Si, pourtant.
–Son nom resplendit à la quatrième page.
–C’est possible; moi, je ne lis que les faits divers.
–Sa renommée est européenne.
–Elle est chère?
–Non.
–Combien vous vend-elle ce chapeau?
–Soixante ou quatre-vingts francs, je ne sais au juste.
–Soixante ou quatre-vingts francs!
–Eh bien?
–Vous voulez donc me ruiner?
–Je ne puis pourtant pas m’habiller comme une maîtresse de piano à vingt sous le cachet.
–Je ne vous demande pas un tel sacrifice... mais il me semble...
–Que vous semble-t-il? interrompit Aurore avec impatience.
–Il me semble que des parfumeurs ne doivent pas s’habiller comme des ambassadeurs.
–La raison?
–La raison en est bien simple...
–Tenez, Pythagore, vous m’ennuyez, repartit vivement madame Graffinard.
–Si j’ai consenti à vous épouser, ce n’est pas pour être tyrannisée... Vous êtes riche, je peux bien être élégante. Étant dans les affaires, votre fortune, votre fortune augmente tous les jours, et puis nous n’avons pas d’enfant... Il faut vous défaire de la manie de thésauriser avant que cette manie soit passée à l’état de passion... Et d’ailleurs j’ai les avares en horreur... Si vous me poussez à bout, si vous m’exaspérez par vos lésineries continuelles, je renonce au monde, je brûle ces toilettes, je me coupe les cheveux et je me retire dans un couvent. J’aime mieux m’enterrer vivante dans une cellule que de vivre torturée par vos idées fausses et votre mauvais caractère.
–Oh! ma louloute chérie, calmez-vous, s’écria le parfumeur en prenant dans ses mains les mains tremblantes de sa femme. J’ai eu tort... pardonnez-moi...
–Je sens que je vais me trouver mal, dit Aurore d’une voix faible.
–Mon Dieu! mon Dieu! un peu de courage, remettez-vous, mon adorée.
–Vous me tournez les sens, Pythagore; vous me ferez mourir... vous voulez donc ma mort?
–Aurore, chassez ces tristes idées...
–J’étouffe ici.
–Voulez-vous que je vous ouvre les fenêtres?
–Non, je reviens à moi.
–Vous me ferez envoyer les factures par vos fournisseurs, je les paierai... Allons, ne pensons plus à tout cela!
–Il y a des moments où vous êtes cruel, Pythagore.
–J’en conviens, mais pardonnez-moi.
–Je vous pardonne et je vais prendre l’air.
–C’est cela; sortez un peu, allez au Bois; l’air y est pur et bienfaisant, au Bois; les arbres, les feuilles, les herbes purifient l’atmosphère...
–Déjeunez sans moi.
–Non pas.
–La scène violente que vous m’avez faite m’a coupé l’appétit.
–Est-il possible?
–Je prends un biscuit et un verre de vin de Madère seulement avant de monter en voiture.
–Je vais chercher cela.
Pendant que Grafiinard se dirigeait vers la salle à manger, Aurore jetait un dernier coup d’œil à sa toilette et souriait complaisamment à son miroir.
–Si je pouvais le rencontrer, pensait-elle.
Une heure plus tard, elle était en équipage. Elle allait au grand trot de ses chevaux au bois de Vinçennes.
Sa toilette tapageuse, sa pose indolente au fond de sa voiture effaçait le cachet d’honnêteté qui relève la femme aux yeux de la foule. En la voyant passer, on disait: «Oh! la jolie cocotte!»
La coquetterie la jetait d’un seul coup dans le demi-monde, en apparence dn moins.
Mais, jusqu’à présent, elle était bien peu cou pable; elle voulait plaire à celui qui lui avait sauvé la vie, elle voulait le revoir et lui témoigner une fois de plus sa reconnaissance. Est-ce donc un si grand crime de montrer de la gratitude pour un service rendu?
En se faisant coquette, elle croyait se faire grande dame.
Aurore des Quatre-Vents oubliait et voulait faire oublier madame Pythagore Graffinard.
Prenez-y garde, madame; la coquetterie est sœur de la passion. Une femme coquette calcule encore toutes ses actions, mais une femme passionnée ne raisonne plus. Elle obéit aux égarements de son cœur et ferme les yeux pour ne pas entrevoir la profondeur des précipices qui bordent le chemin qu’elle suit.
Comment expliquer la conduite de la belle parfumeuse?
Elle avait quitté subitement M. Anténor des Malhars pour ne pas lui avouer que, d’un castel breton elle était tombée dans un entresol de la rue Saint-Denis. Et, à présent, elle se mettait à la recherche du jeune officier, par ca price ou par curiosité peut-être!
Elle regrettait, nous pouvons le supposer, la façon peu civile avec laquelle elle avait pris congé de lui après son accident. Elle revenait donc au bois avec un bon sentiment dans l’âme.
Attendons pour juger la belle délaissée que son procès soit commencé et que sa cause soit entendue. Chers lecteurs, ne faisons pas comme certaines gens qui accusent et condamnent toutes les femmes, sans exception. Chez elles, l’intention ne peut être réputée pour le fait. Nous savons bien que les femmes sont plus variables que les girouettes, puisqu’elles changent lors même que le vent ne change pas... Mais soyons indulgents pour madame Graffinard; elle fait peut-être exception à la règle générale.
Laissons notre belle Aurore à tous les charmes de sa promenade au bois de Vincennes et revenons rue Saint-Denis.
M. Pythagore Graffinard vient de se mettre à table pour déjeuner, et en face de lui il a Rose, sa fille bien-aimée.
–Serais-tu enchantée de te marier, ma chère enfant? dit le parfumeur en donnant à sa fille des asperges que la bonne venait de mettre sur la table.
–Oui, papa, répondit naïvement Rose.
–Ah! ah! fit M. Pythagore; eh bien! j’attends de Châtellerault le fils d’un mien ami, et, s’il te plaît, tu seras sa femme.
–Quand arrive-t-il?
–Samedi.
–Oh! mon Dieu! si tôt!
–Oui; mais tu es toute tremblante; qu’as-tu?...
–Ce ne sera rien, mon père; la surprise...
–Remets-toi, ma petite Rose. Quand tu auras vu le jeune homme de Châtellerault nous causerons plus longuement de mes projets.
VI
LE SAMEDI A PARIS
Table des matières
Pour un observateur, le samedi est un des jours de la semaine les plus curieux à étudier.
La veille du dimanche a une grande influence sur le caractère, les habitudes et les sentiments de la population parisienne.
Les commis, les employés, les bureaucrates sont les sensitives de ce sixième jour de la semaine.
Ces messieurs, généralement impolis, sont ce jour-là aimables, de peur que leurs supérieurs ne les chargent d’un supplément de besogne, qu ils seraient obligés de faire le dimanche.
Avez-vous remarqué, chers lecteurs, combien un employé qui regarde le public par un guichet, qu’il peut ouvrir ou fermer à volonté, est souvent désagréable?
–Dans certains ministères, dans certaines administrations de chemin de fer, la politesse ne semble jamais être à l’ordre du jour.
Être poli ne coûte rien pourtant.
On dit qu’en Angleterre la bureaucratie est plus révérencieuse pour le public. Je suis heureux de le croire, et j’en fais mes compliments à MM. les Anglais. Ici, je n’ai à m’occuper que des mille et une tribulations qui taquinent, qui énervent ce que l’employé français, caché derrière un petit rideau vert, appelle le bon public. Il le laisse attendre et se morfondre, tandis que lui se lime les ongles ou fait des cocottes en papier sur son pupitre.
Les employés de nos institutions publiques sont de petits despotes qui se vengent de leur servitude par une autorité relative.
Un subalterne qui use d’un pouvoir qu’il prend et se donne met toujours dans son autorité un peu de la fatuité de la mouche du coche, et de la vanité de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf.
Le samedi, les coquettes ont l’esprit à la toilette. Depuis la grisette jusqu’à la femme à la mode, depuis la petite bourgeoise jusqu’à la grande dame, les instincts sont éveillés par la même cause.
Les commis et les commises des boutiquiers subissent peut-être plus que personne l’influence du samedi; depuis l’homme de peine jusqu’au patron, il s’opère un changement dans leur humeur respective.
L’homme de peine se place dès le matin dans les brancards de sa voiture à bras et porte à domicile toutes les commandes qui devaient être livrées dans le courant de la semaine; il travaille ce jour-là comme un nègre... que le fouet du planteur force à travailler.
L’aiguillon qui l’excite est l’idée du lendemain: le dimanche. Ce jour de liberté lui produit l’effet de la carotte fraîche aux cheveux verts que le maraîcher attache devant le nez de son âne pour le faire marcher plus vite. L’animal, voyant ce légume appétissant se balancer devant ses yeux pleins de convoitise, double le pas, prend le trot, puis le galop, espérant attraper la carotte et la manger; oubliant, par gourmandise, la longueur de la route et la fatigue, il arrive en nage au marché sans s’en apercevoir.
Que de Parisiens imitent cet âne!
M. Pythagore Graffinard s’était levé de grand matin; à peine les yeux ouverts, il s’était dit: C’est aujourd’hui samedi, mon gendre est en route. Il a pris le convoi de nuit qui passe à Chàtellerault; il déjeunera aujourd’hui avec nous. Jetons un coup d’œil au magasin et expédions les affaires le plus vite possible.
Il descendit, alla réveiller Jacques, l’homme de peine, et fit ouvrir le magasin.»
Il se mit sur le pas de sa porte, jetant à droite et à gauche un coup d’œil; mais il n’aperçut que quelques voitures, qui dérangeaient les balayeurs de leur matinale occupation.
La rue Saint-Denis était morne; cette fourmilière commerciale, si active, si industrieuse, était encore sous l’influence du repos silencieux de la nuit. Un employé de la Compagnie du gaz passa et éteignit les becs de gaz, dont la lueur commençait à blêmir aux premières clartés du jour. Il vit une laitière s’installer avec ses boîtes à lait dans l’embrasure d’une porte cochère. Un instant après, il aperçut un chiffon nier, pliant sous le faix de sa hotte, se dirigeant vers le quartier Mouffetard; mais, en interro geant l’espace, il ne voyait pas la voiture de remise qui, selon lui, devait, à cette heure, amener son gendre du chemin de fer.
Quand Jacques eut nettoyé, balayé, épousseté le magasin, M. Graffinard rentra. Il prit un flacon contenant une essence parfumée et en jeta quelques gouttes sur le parquet.
–Il faut d’abord flatter l’odorat d’Onésime, dit-il. Les parfums orientaux comme celui-ci portent aux sens et disposent bien l’esprit. Il faut qu’avant tout le fils de mon ami ait une haute idée de ma parfumerie.
Puis, il se mit au comptoir et prépara le travail de la journée, en attendant l’arrivée de ses commis.
Le personnel du magasin de M. Graffinard se composait de deux charmantes demoiselles, Gérardine et Bertha; d’un commis de ville, M. Franchard, dit Bouton de Rose, et d’un employé de magasin, nommé Musquet.
A huit heures tout le monde était arrivé.
M. Graffinard quitta son comptoir, donna quelques ordres à son commis de ville et passa dans son laboratoire pour presser quelques livraisons de parfumerie qu’il devait le jour même expédier en province.
–Est-ce que vous sortez? dit Musquet en s’adressant à Franchard, qui venait de mettre son chapeau.
–Oui, répondit celui-ci; je vais rue de la Verrerie, pour un achat de matières premières.
–Et de là?
–De là, je vais rue de Rivoli et rue de la Paix.
–Alors, vous reviendrez par les boulevards?
–Probablement.
–Prenez-moi donc un billet aux poules des courses.
–Volontiers.
–J’ai perdu dimanche dernier, mais j’espère me rattraper demain.
–Vous perdez vos appointements avec des chevaux, et moi je les dépense avec des femmes.
–Et vous avez bien raison, monsieur Bouton de Rose, dit mademoiselle Gérardine.
–Mademoiselle, faites-moi le plaisir de ne pas m’appeler ainsi dans le magasin du patron. Il a des oreilles, le patron.
–Oh! oui, fit Bertha.
–Je ne permets de ces libertés qu’à ma fiancée, entre la poire et le fromage, lorsque nous sommes en tête à tête en cabinet de société.
–Il appelle sa fiancée sa bonne amie, dit Gérardine.
–C’est sa maîtresse qu’il devrait dire, ajouta Musquet.
–Un langage discret et pudique est de rigueur dans un magasin de parfumerie comme le nôtre, répondit M. Franchard. Quand on tient à l’estime de son patron, il est utile de mettre les points sur les i de sa conversation.
Un bruit de pas se fit entendre à l’entresol, et M. Franchard gagna la porte en lançant ces mots à demi-voix: Gare au judas! Et des yeux il désignait la petite ouverture pratiquée dans le plafond.
M. Franchard était un homme de trente-cinq ans, soigné de sa personne, poli, prétentieux, maniaque et mystérieux, au demeurant le meilleur garçon du monde. Tout ce qu’il faisait était en vue de plaire à son patron; il y avait quatorze ans qu’il était dans la maison. Il avait toute la confiance de M. Graffinard.
–Monsieur Musquet, dit la gentille Bertha, j’aurais quelque chose à vous demander.
–Parlez, mademoiselle, répondit le commis.
–Pourquoi donc a-t-on surnommé Franchard Bouton de Rose?
–Oh! c’est toute une histoire.
–Raison de plus pour nous la conter, dit à son tour mademoiselle Gérardine.
–Entre nous, ça peut se dire, n’est-ce pas? ajouta Bertha.
–Oui, mais à voix basse.
–A cause du patron? observa Gérardine.
–Justement.
–Nous écoutons, dirent ensemble les deux jeunes filles en se rapprochant de Musquet.
Il allait commencer son récit, quand une voiture s’arrêta devant la porte. Les deux commises regagnèrent précipitamment leurs places respectives en voyant un inconnu, en costume de voyage, entrer dans le magasin.
M. Musquet prit un air avenant, souriant, gracieux, en un mot essentiellement parisien, et s’avança vers l’étranger.
–Que désire Monsieur? dit-il.
–Je désirerais voir M. Graffinard.
–Donnez-vous la peine de vous asseoir. Et le commis avança un siège.
–C’est bien ici qu’il demeure? demanda l’inconnu en examinant la montre et les comptoirs.
–Oui, monsieur, on va le prévenir.
En ce moment, mademoiselle Gérardine portait à ses lèvres l’embouchure en palissandre d’un tuyau acoustique qui correspondait à l’entresol.
Aussitôt le judas s’ouvrit, et l’on entendit M. Pythagore pousser une exclamation de joie.
Le parfumeur, avant de descendre, entr’ouvrit la porte de la chambre de sa fille et dit:
–Rose, fais-toi belle... C’est lui, il est arrivé!...
Il descendit quatre à quatre l’escalier et entra, le cœur ému, dans le magasin.
–Monsieur, j’ai l’honneur de vous saluer, dit-il en s’avançant vers le jeune homme.
L’inconnu s’inclina.
–Faites-moi donc l’amitié de me suivre par ici... dans mon cabinet.
–A vos ordres, monsieur, répondit le voyageur en suivant le trop heureux Pythagore.
Le cabinet attenait au magasin; le parfumeur en ouvrit la porte et fit cérémonieusement passer l’inconnu devant lui. Il prit une chaise, la plaça près de son bureau et invita du geste le jeune homme à s’asseoir.
M. Graffinard se mit dans son fauteuil de cuir vert, se renversa en arrière en croisant ses jambes et dit avec un joyeux sourire:
–Eh bien! mon jeune ami, avez-vous fait un bon voyage?
–Excellent, monsieur.
–Vous avez laissé en bonne santé le papa Fourcadin?
–Quand je l’ai quitté il se portait à mer veille.
–Tant mieux! Du reste, ça ne me surprend pas, il a toujours eu une santé de fer.
–Vous le connaissez depuis longtemps?
Pardi! nous avons fait nos premières armes commerciales ensemble. Ah! c’était un gaillard!
–Il m’a parlé de vous et paraît vous aimer.
–Entre nous, ç’a toujours été à la vie à la mort. Et sa coutellerie va bien?
–Très bien. Il fait des affaires d’or.
–Ça ne me surprend pas, il est très intelligent.
–Et vous ne mordez pas aux coutoaux, vous, jeune homme.
–Non monsieur; j’aime mieux...
–La parfumerie, par exemple! Ah! pardonnez-moi, j’entends ma fille qui descend, je vais vous la présenter.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.