Kitabı oku: «Le chef-d'oeuvre de Papa Schmeltz»

Yazı tipi:

Paul Celières

Le chef-d'oeuvre de Papa Schmeltz


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319786

Table des matières

CHAPITRE I. UN ÉVÉNEMENT DE PETITE VILLE.

CHAPITRE II. LA PROTÉGÉE DE GLUCK.

CHAPITRE III. BATAILLE PERDUE.

CHAPITRE IV. LE MAUVAIS GÉNIE DE SATURNIN.

CHAPITRE V. A LA LYRE D’ORPHÉE.

CHAPITRE VI. PROJETS D’AVENIR.

CHAPITRE VII. UN MAUVAIS TOUR D’ÉCOLIER.

CHAPITRE VIII. L’HOMME PROPOSE, DIEU DISPOSE.

CHAPITRE IX. LES FRÈRES ENNEMIS.

CHAPITRE X. UN HOMME A LA MER.

CHAPITRE XI. L’HÉRITAGE DE PROSPER.

CHAPITRE XII. LYDIE.

CHAPITRE XIII. LA ROMANCE D’ÉLISE.

CHAPITRE XIV. A COUPS DE GRIFFE.

CHAPITRE XV. UNE RÉSURRECTION.

CHAPITRE XVI. UN SERMON D’ENFANT.

CHAPITRE XVII. LE ROI PASTEUR.

CHAPITRE XVIII. EN ROUTE!

CHAPITRE XIX. LES LÉVRIERS DE MADEMOISELLE SAINT-HUBERTI.

CHAPITRE XX. UNE AMIE SINCÈRE.

CHAPITRE XXI. LE8JUIN 1781.

CHAPITRE XXII. UN RÔLE IMPOSSIBLE.

CHAPITRE XXIII. LA NUIT PORTE CONSEIL.

CHAPITRE XXIV. URBAIN.

CHAPITRE XXV. LE MASSACRE DES INNOCENTS.

CHAPITRE XXVI. UNE PLUIE DE BOUQUETS.

CHAPITRE XXVII. FANTAISIE DE MALADE.

CHAPITRE XXVIII. LE RETOUR.

CHAPITRE XXIX. UNE POIGNÉE DE CENDRES.

CHAPITRE XXX. AU PAYS DES ÉTOILES.

CHAPITRE I.
UN ÉVÉNEMENT DE PETITE VILLE.

Table des matières

Tout le monde sait ce qu’aujourd’hui même, et dans une ville comme Paris, il faut à un musicien de volonté, d’énergie, de persévérance pour organiser et mener à bien un concert. Le talent est quelque chose, l’argent est beaucoup, sans doute. Mais étant donné que l’on ne manque ni de l’un ni de l’autre, que de peine à prendre! que de pas à faire, que d’obstacles à vaincre!

Il faut une salle d’abord, vaste, aérée, élégante autant que possible. Si, par bonheur, on n’arrive pas en plein carême, on a chance d’en trouver une.

Puis c’est le programme à composer.

Chose toute simple et toute facile? Eh bien, non.

Il faut qu’il soit assez attrayant, ce programme, pour justifier la mention: «Prix du billet: 10francs». Mais on ne veut pas cependant que sa musique, à soi, cette musique à laquelle, ébloui par l’espérance d’une notoriété passagère, on sacrifie tout, soit amoindrie, éclipsée, réduite à rien, par des noms comme ceux de Beethoven, d’Haydn ou de Mozart. On cherche dans les gloires de second ordre. Après de longues hésitations, le choix est fait; huit morceaux variés, c’est bien.

Mais qui les exécutera ces morceaux? Des confrères, c’est-à-dire des rivaux, presque des ennemis. Encore n’est-on pas sûr de les avoir. Celui-ci veut une montagne d’or, celui-là est enrhumé. L’un est en deuil du beau-frère d’un parent de sa femme, l’autre marie sa fille. Tous, ou presque tous enfin, hésitent à donner le concours de leur talent et à s’effacer au profit d’un nouveau venu qui va rogner la part du gâteau.

A force de prières cependant on a réuni son monde; on a fait coller les affiches, distribuer les programmes, déposer les billets chez tous les marchands de musique; le grand jour est arrivé!.

La salle s’emplit lentement, le public bâille. On est venu par complaisance, on a hâte de s’en aller. Les bravos sont d’autant plus vifs qu’on est plus près de la fin, et quand approche le dernier morceau, les mieux disposés ne songent qu’à trouver une voiture pour ne pas dîner trop tard; on va, le soir même, entendre les Cloches de Corneville!

Le malheureux musicien rentre chez lui, découragé, navré, amèrement sûr qu’il vient de donner un coup d’épée dans l’eau, ce qui ne l’empêchera pas de recommencer, d’affronter les mêmes fatigues et de revenir dans la même salle implorer les mêmes bravos négligents.

Si telles sont les difficultés de nos jours, et à Paris, nous laissons à penser ce qu’elles devaient être au milieu du dix-huitième siècle et dans une petite ville de la Suisse.

Ce n’est pas qu’à cette époque le public fût indifférent aux œuvres musicales. Loin de là. Jamais peut-être ses enthousiasmes n’ont été plus vifs, ses attaques plus violentes. La passion musicale était en quelque sorte à son apogée. De l’Allemagne et de l’Italie surgissaient tous ces grands noms qui, nouveaux alors, sont restés pour nous entourés d’une lumineuse auréole. Les maîtres que, seul, Beethoven devait dépasser plus tard étaient dans la force de leur génie, et les auditeurs ne leur manquaient pas. La France, moins riche en grands noms, n’en était pas pour cela moins passionnée, et après la lutte fameuse des lullistes et des ramistes, allait commencer la guerre plus fameuse encore des glückistes et des piccinnistes.

Mais le bruit de ces querelles artistiques ne franchis. sait pas les portes de Paris. S’il arrivait jusqu’aux grandes villes, ce n’était que comme un écho. Pour les bourgs et les bourgades, il n’en restait rien. L’enthousiasme des grandes œuvres musicales devait donc être, et était en effet, chose inconnue dans une petite ville telle que Nyon.

Tout le monde aujourd’hui connaît Nyon. Quiconque a traversé le lac de Genève, l’a vue de loin, coquettement perchée sur sa colline, baignant le pied de sa vieille forteresse dans l’eau transparente et bleue. Quiconque a fait la traditionnelle excursion des bords du Léman s’est arrêté à Nyon, a visité son donjon, sa tour romaine, et du haut de sa terrasse, admiré le merveilleux horizon que ferme dans un lointain brumeux l’immense chaîne des Alpes, dont les sommets blancs se confondent avec les nuages.

Mais, en1777, malgré le voisinage de Fcrney, où la célébrité de Voltaire attirait nombre de gens d’esprit et de gens de cour, les voyageurs étaient rares à Nyon. Les hôtelleries–il n’y en avait que deux convenables –se rattrapaient sur la qualité. Ceux qui s’y arrêtaient ne pouvaient être que des gens riches, ayant du temps à perdre et de l’argent à dépenser. C’étaient, malheureusement, de rares aubaines. La ville gardait le plus souvent son aspect tranquille et morne. Les habitants s’y endormaient chaque soir bercés par les mêmes cancans, s’y réveillaient chaque matin au bruit des mêmes bavardages, et tournaient chaque jour dans le cercle étroit où ils avaient tourné la veille. Ils se souciaient fort peu de Glück, encore moins de Piccinni; si nous exceptons quelques gros bonnets de la bourgeoisie, aucun même n’en savait les noms.

Organiser un concert dans un tel milieu devait être difficile, on en conviendra. Les résultats de l’aventure, à supposer qu’on y réussît, ne pouvaient se solder que par un déficit pécuniaire, et quelle gloire en espérer? Pareille idée n’avait pu mûrir que dans un cerveau mal équilibré, c’était un signe incontestable de folie. Telle fut du moins l’opinion de MM. Kinkelin, Growghauser, Christen, Waldrick, etc., notables de la ville, et de M. Wolfermann, le bourgmestre, lorsqu’ils virent, un beau matin, collées sur toutes les murailles, aux endroits les plus apparents, de grandes affiches jaunes ainsi libellées:

Jeudi8août1777.

SOLENNITÉ MUSICALE

DANS LA GRANDE SALLE DE L’HOTELLERIE DE LA COURONNE

FRAGMENTS D’UN OPÉRA INÉDIT

exécutés sur le violon avec accompagnement de clavecin

PAR L’AUTEUR S. SCH ***

SAVOIR:

1 Introduction.

2 Romance d’Aminlas.

3 Marche triomphale.

4 Prière de Tamiris.

5 Air de ballet.

6 Entr’acte sur la quatrième corde.

7 Finale.

Le clavecin sera tenu par M. Karl Speckert.

On commencera à trois heures.

PRIX DES PLACES: Debout, 6sols.

Assis, 1livre10sols.

Places réservées, 3livres.

Ces initiales S. Sch*** étaient plus que transparentes, et tout le monde, sans hésiter, prononça le nom de Saturnin Schmeltz, l’organiste de l’église catholique. Il occupait ce poste depuis dix ans. Depuis dix ans aussi, comme le traitement était mince, il accordait en ville les clavecins, donnait des leçons de solfège aux jeunes filles de la haute bourgeoisie, et ne dédaignait même pas de faire danser les jours de grande fête, quand il en était prié. Il faut vivre. Mais un homme qui accorde des clavecins ne peut pas être un grand musicien; un homme qui fait danser ne peut pas avoir composé un opéra. C’est contraire à toutes les règles du sens commun. M. Kinkelin, l’orfèvre, haussa les épaules; M. Growghauser leva les yeux au ciel; quant à M. Wolfermann, le bourgmestre, il aspira une prise de tabac d’Espagne, secoua son jabot, et pivota sur ses talons en murmurant:

–Vieux fou!

Pour le gros de la population ce ne fut qu’une surprise,–presque agréable. Sans doute, la chose était bizarre; on ne savait trop ce que ce pouvait être que cet opéra inédit; cela menaçait d’être fort ennuyeux. Mais c’était une occasion pour les femmes de mettre leur robe des grands jours et de sortir les bijoux de l’armoire; c’était pour les hommes une heure ou deux de bavardage en face d’un pot de bière ou d’un cruchon de vin; et le8août, bien avant l’heure indiquée, tous les bourgeois qui pouvaient se passer une fantaisie d’une livre dix sols, se dirigèrent vers l’hôtellerie de la Couronne.

Cette hôtellerie tenait alors à Nyon le même rang que de nos jours, à Paris, l’Hôtel continental ou le Grand Hôtel; c’était ce qu’il y avait de mieux. Par ses dispositions intérieures comme par sa situation, elle écrasait sa rivale, l’hôtellerie du Cheval blanc, située dans la partie haute de la ville. Des fenêtres de la Couronne on avait vue sur le lac, chose précieuse, et l’on n’en payait pas un denier de plus. Dans les grandes villes, à Genève même, on aurait vainement cherché une cuisine comme celle de la Couronne. Cette cuisine, immense, éclairée par quatre grandes fenêtres, donnait d’un côté sur la place, de l’autre sur le lac. Comme dans toutes les auberges de cette époque, elle servait de salle à manger. Au fond, devant une cheminée énorme, et le fourneau attenant, les filles de cuisine, toutes rouges de la chaleur du feu, allaient et venaient la casserole en main, tandis qu’en face, sur une longue table de bois, mangeaient et buvaient les voyageurs. Cette cuisine, c’était toute l’auberge. Les heures de sommeil exceptées, c’était là que vivaient les gens de la maison aussi bien que les gens de passage; c’était là que se colportaient et se fabriquaient au besoin les nouvelles; c’était là enfin que trônait dans sa rotondité M. Jean Möser.

Derrière cette grande cuisine, une pièce plus petite, simplement meublée aussi de tables de bois et d’escabeaux, était réservée aux habitués, aux gros bourgeois qui venaient, le soir, boire des pots de bière et fumer leur pipe.

A gauche, à l’extrémité d’une large voûte sous laquelle, en passant, les voitures grondaient avec un bruit de tonnerre, s’ouvraient une cour et des écuries sans pareilles; soixante et dix chevaux y tenaient à l’aise.

Mais ce qui, mieux que tout cela, donnait à l’hôtellerie de la Couronne une incontestable supériorité sur sa rivale, c’était une salle, dite salle d’été, longue de vingt-cinq toises, et percée du côté du lac de dix larges ouvertures garnies de treillages en bois où venaient s’enrouler des plantes grimpantes, vignes, vignes vierges, clématites, jasmins. Il y avait plaisir à s’asseoir là, et à regarder, les coudes sur la balustrade, l’immense paysage, toujours nouveau, qui, vu ainsi, à travers cette échancrure dans la muraille, semblait un décor de théâtre aperçu du fond d’une loge–adorable décor illuminé par un lustre sans égal, le soleil. Cette salle se trouvait presque de plain-pied avec la rive. Trois des fenêtres, en outre, s’ouvraient à volonté jusqu’en bas, et devenaient autant de portes. Intérieurement les murailles en étaient peintes. Des bergers et des bergères s’y tenaient depuis fort longtemps la jambe levée, le sourire aux lèvres, sous des guirlandes de fleurs,–bien mesquines et bien pâles à côté de celles de Dieu qui poussaient en face. Ce qui n’empêchait pas les gens de la ville de s’extasier sur le luxe de cette décoration et de la recommander aux étrangers; sottise énorme! quand il aurait suffi de les prendre par la main, de les mener sur la berge, et de leur dire: Regardez!

L’aspect de la salle vue du dehors était ravissant en effet. Imaginez un colossal berceau de verdure et de fleurs qui se détachait sur le blanc des maisons environnantes.

Ah! le vieux Schmeltz avait eu la main heureuse. Une pareille salle était introuvable, même à prix d’or! Et M. Jean Möser la lui avait prêtée sans vouloir un sou de location! M. Karl Speckert, d’autre part, s’était fait un plaisir de tenir le clavecin, sans rien réclamer pour cette peine. L’un et l’autre, il est vrai, se croyaient assez payés. Jean Môser s’était dit qu’une grande affluence de monde était un débouché sûr pour ses comestibles et ses vins; Karl Speckert comptait que la séance lui vaudrait quelques applaudissements et, par suite, quelques leçons. Cet égoïsme avait profité au père Schmeltz en lui aplanissant la route.

Il n’en avait pas moins été forcé cependant de prendre à sa charge la décoration de la salle. Il avait fallu installer dans le fond une estrade volante; et, devant, une longue suite de banquettes, en velours pour les places réservées, en bois pour le menu peuple à une livre dix sols. Il avait, de plus, fait placer extérieurement, sur toute la longueur de la salle, des trophées de drapeaux et de bannières aux armes de la ville et du canton.

Toutes ses économies y avaient passé. Ce n’était rien s’il atteignait le but.

Car il avait un but à coup sûr. Mais lequel?

Les notables, tout en le traitant de fou, lui soupçonnaient une arrière pensée, et se doutaient vaguement que ce n’était pas à eux, notables, que s’adressaient dans la pensée de l’auteur les fragments de l’opéra inédit. Ce soupçon ne laissait pas de les indisposer. La vanité froissée est impitoyable. Et le public, qui s’était, une bonne heure d’avance, empilé dans la salle, commençait à murmurer quand M. le bourgmestre fit solennellement son entrée.

C’était un homme très majestueux que M. Wolfermann. Costume, geste, démarche, tout en lui trahissait le sentiment, peut-être exagéré, qu’il avait de son importance. Son habit de drap marron, plus large d’une demi-aune que tous les habits, son gilet à fleurs, brodé jusque sous les bras, les grosses boucles de ses souliers, sa lourde canne à pomme d’or, marquaient bien la distance qui sépare un bourgmestre de ses administrés. Sa perruque à marteaux–mode que conservait religieusement la magistrature–avait quelque chose d’altier. Il n’était pas jusqu’à son tricorne enfin qui ne parût majestueux; ses ailes, fièrement retroussées, semblaient dire: je couvre la tête d’un bourgmestre.

Il s’avançait donnant le poing à Mme Wolfermann, presque aussi imposante que lui, vêtue d’une robe à paniers en soie grise, à petits bouquets de fleurs, et coiffée d’une pyramide poudrée qui, à chaque mouvement de tête, l’enveloppait comme d’un nuage.

Etriqué dans une veste à petits pans, marchait derrière eux leur fils Urbain, gamin d’une quinzaine d’années tout au plus, dont les grands yeux bleus, limpides et purs, gardaient le naïf étonnement de l’enfance. Avec ses longs cheveux, blonds comme un épi qui va mûrir, il avait l’air timide, un peu sauvage, mais si bon en même temps, qu’il charmait. Quand Urbain ne les accompagnait pas, M. et Mme Wolfermann semblaient ridicules dans leur majesté; était-il près d’eux, en le regardant on les trouvait presque agréables à voir.

–Ah çà, dit M. Wolfermann à Jean Moser en entrant, on n’a pas encore commencé

–Pas encore, monsieur le bourgmestre.

–Je le vois bien!… le clavecin fermé!… le pupitre sans musique!… je le vois bien. J’ai avancé mon dîner d’une heure. Mme Wolfermann n’apasmême pris le temps de s’habiller. et nous arrivons trop tôt!… A quoi songe ce vieux Schmeltz?

–Mais, monsieur le bourgmestre.

–Où est-il?

–Mais.

–C’est d’une inconvenance!. Croiriez-vous, Möser, que j’ai payé neuf livres pour venir ici?… SchmelLz aurait pu, ce me semble, nous inviter.

–En effet, monsieur le bourgmestre.

–Et l’on étouffe dans cette salle! dit Mme Wolfermann. c’est intolérable!

–L’affiche porte trois heures, reprit le bourgmestre. et il est.

–Deux heures et demie seulement, riposta Möser; monsieur le bourgmestre a le temps de prendre un verre de grog.

–Volontiers, Jean. Servez-nous dans ce coin, près de la fenêtre. nous irons toujours assez tôt nous claquemurer près de l’estrade pour entendre les élucubrations musicales de ce.

–Croque-notes, dit Mme Wolfermann dédaigneusement.

–Croque-notes… oui. ma chère amie. croque-notes. je cherchais le mot. A-t-on idée d’une pareille chose? M. Saturnin Schmeltz, auteur d’un opéra inédit!

–Inédit. Je le crois sans peine.

–Mais à quel propos nous en offre-t-il des fragments?

–Histoire de gagner une centaine de livres.

–Après quoi il se moquera de nous.

–Je n’en jurerais pas.

–Nous avons eu torL de venir.

–Dans notre situation. nous ne pouvions guère. et. puisque nous sommes venus. attendons.

Tout en donnant la réplique à Mme Wolfermann, le bourgmestre échangeait des saluts majestueux avec ses administrés. Majestueusement encore, il sucra son grog, et en but quelques gorgées en murmurant:

–Mais il en prend trop à son aise!

Au même instant, un «ah! ah!» étouffé, murmure de curiosité, d’impatience, de soulagement, courut dans la foule. On venait d’apercevoir Saturnin Schmeltz à la porte.

L’étrange figure! Long, maigre, un peu voûté, marchant la tête basse, il semblait vieux et ne devait pas l’être. Le regard était resté jeune, quoique noyé dans une indéfinissable tristesse. Il était très pâle, et des rides profondément creusées lui balafraient le front et le visage d’un inextricable réseau. Ses cheveux longs et déjà gris, sans poudre, lui pendaient sur le dos, noués négligemment d’un vieux ruban noir; ses lèvres épaisses, rouges encore d’un sang vivace, respiraient la bonté, mais comme son regard, une tristesse morne aussi. La tristesse, voilà ce qui se dégageait de tout son être, de sa tenue, de son large habit noir usé, de ses bas dont les reprises étaient visibles, aussi bien que de ses traits ridés et amaigris, de ses mains presque tremblantes, de ses yeux toujours voilés. Cet homme avait dû souffrir, souffrir beaucoup; il devait souffrir encore. Toutes ses rides étaient des douleurs. C’étaient les illusions, qui, en s’envolant une à une, avaient une à une, d’un coup d’aile, creusé sur son front ces marques de leur passage, qui devaient se retrouver sur le cœur. Il marchait timidement;–le passé l’avait rendu craintif sans doute. Meurtri par les hommes, il en avait peur, comme un chien souvent battu qui, n’attendant plus de caresses, s’éloigne des passants. Cet homme-là, pour risquer l’enjeu d’une telle partie, avait dû faire un effort violent sur lui-même. A le voir on le devinait. L’angoisse était peinte sur son visage. Ses yeux, baissés, se levaient à peine sur la foule qui l’entourait, comme s’il avait craint de lire une raillerie dans les regards fixés sur lui. Son espérance, s’il en avait une, était faible comme une lueur; elle ne rayonnait pas. On ne Lui sentait pas, enfin, cette confiance qui s’impose et qui commande l’attention.

Il y avait en lui quelque chose d’un condamné. Soit qu’il n’eût pas vu, soit qu’il n’eût pas voulu voir le bourgmestre; il était passé sans s’arrêter, sans tourner la tête, sans saluer.

–Schmeltz! cria M. Wolfermann, pâle de colère.

Le vieux musicien se retourna, fronça légèrement le sourcil, hésita, et, croyant sans doute ne pouvoir autrement faire, s’approcha le chapeau à la main.

–Vous ne nous aviez pas vus, Schmeltz? dit M. Wolfermann.

–Non, monsieur le bourgmestre.

–J’aime à croire que sans cela.

–Je serais venu vous remercier d’avoir daigné honorer de votre présence.

–Hé, hé. pour neuf livres!

–A trois livres par place, en effet.

–Vous n’avez donc offert de places à personne?

–Je ne suis pas riche, monsieur le bourgmestre.

Sur cette réponse faite d’un ton presque dur, Saturnin Schmeltz salua très bas, et s’éloigna.

–Ce vieux fou, dit M. Wolfermann, sans se soucier d’être ou non entendu, ne me pardonnera jamais de lui avoir reproché sa maladresse.

–A quel propos? demanda Mme Wolfermann, qui ne songeait qu’à ne point écraser ses paniers.

–Ne vous souvient-il pas, chère amie, qu’un jour à la grand’messe, il s’était avisé de nous jouer je ne sais quel air.

–De lui, sans doute.

–Et qu’après l’office, je lui ai dit: «A l’avenir, Schmeltz, faites-nous grâce de ces flons-flons.

–Je me souviens. en effet.

–Il se venge, le vieux diable!. Il va nous en assassiner pendant deux heures.

Et M. Wolfermann se leva, pensant que le moment était venu de gagner sa place et d’écouter pour neuf livres les flons-flons de l’organiste du chapitre.

Mais l’estrade était vide, le clavecin fermé.

–Cela passe les bornes! murmura-t-il;. c’est se moquer!… Que fait-il donc?

En même temps, il le cherchait des yeux.

Schmeltz était dehors, sur la berge. Immobile, les bras pendants, il regardait fixement au loin un petit point blanc, perceptible à peine, qui se balançait sur la surface éclatante du lac. Un point, rien de plus. Etait-ce un oiseau qui rasait la vague? Un morceau de nuage qui allait s’évanouir au vent? Par instants il grandissait, sa forme s’accentuait, et l’on distinguait une voile. Puis, brusquement encore, les angles s’effaçaient; ce n’était plus qu’une tache sur l’horizon, et le pauvre Schmeltz, tout triste, les mains tremblantes, le regardait fuir et disparaître en murmurant:

–Il ne revient pas!

Son visage s’éclairait au contraire, malgré lui ses mains remontaient comme pour se joindre, quand l’imperceptible point s’élargissait, quand la voile semblait se rapprocher du rivage.

–Que regarde-t-il ainsi? demanda M. Wolfermann à Jean Möser, qui passait.

–Cette voile. là-bas. sans doute, monsieur le bourgmestre.

–Il attend donc quelqu’un?

–C’est à croire.

–Des gens d’importance à coup sûr, puisqu’il ne daigne pas commencer pour nous!… Savez-vous, Möser, quelles sont ces gens-là?

–Quelles gens? monsieur le bourgmestre.

–Hé! je crois dire ce que je veux dire;. les gens qu’il attend;… les gens qui se promènent là-bas dans cette barque, et qui semblent, ma foi, se soucier de lui, comme il le mérite.

–Ce sont, monsieur le bourgmestre, des voyageurs arrivés il y a quatre jours.

–Et descendus chez vous?

–Bien entendu! répondit naïvement Möser.

–Vous les connaissez alors?

–Heu. c’est-à-dire. enfin. ce sont des Français.

–Et c’est pour des étrangers que.!

M. Wolfermann était indigné.

–Des Français de qualité? demanda Mme Wolfermann.

–Un, oui;. quant aux autres.

–Et comment l’appelez-vous cet. un? fit dédaigneusement le bourgmestre.

–Le marquis de Montlignon.

M. Wolfermann resta un moment bouche béante, et Mme Wolfermann en oublia ses paniers. Un marquis! Cela méritait considération. Mais Schmeltz n’en était pas moins un faquin d’oser faire attendre les notables et le bourgmestre,–fût-ce pour un marquis! Certes, M. Wolfermann professait pour la noblesse le respect qui lui était dû, mais il ne pouvait accueillir sans quelque amertume la certitude que le père Schmeltz ne destinait, en somme, les fragments de son opéra inédit qu’aux nobles oreilles de M. le marquis, et qu’il en jugeait indignes ses oreilles bourgeoises, à lui, Wolfermann. Cela valait une leçon.

Il se préparait à la donner en intimant à Schmeltz, salarié par le chapitre, l’ordre de commencer immédiatement, lorsque le son du clavecin, qui venait de résonner tout à coup sous les doigts de Karl Speckert, changea le cours de ses idées.

Ce n’était encore, cependant, qu’un menuet pour faire patienter le public.

Schmeltz avait vu la voile se rapprocher, la barque se diriger vers la terre, et avait dit à Speckert:

–Allez!

Et Speckert, qui ne demandait pas mieux que de travailler pour son compte personnel, était parti.

Schmeltz, lui, n’avait pas bougé. Il était toujours à la même place, suivant des yeux le petit point blanc qui grossissait de minute en minute, comme si la barque, à peine visible encore, qui grossissait avec lui, eût porté son avenir et sa fortune.

–Ça, dit M. Wolfermann à Jean Môser, qu’est-ce décidément que ce marquis de Montlignon?

–Un Français, monsieur le bourgmestre.

–Vous me l’avez dit. Mais encore…? Pourquoi Schmeltz l’attend–il si impatiemment? Pourquoi Schmeltz.?

–Oh! quant à cela.

–Est-ce donc un artiste? un musicien? un.?

–Je ne sais pas, monsieur le bourgmestre.

Mais Jean Môser avait, en répondant, comme un sourire malicieux sur les lèvres. Il est donc permis de supposer qu’il prenait secrètement parti pour le père Schmeltz, et qu’il en savait un peu plus qu’il n’en voulait dire.

CHAPITRE II.
LA PROTÉGÉE DE GLUCK.

Table des matières

Ce qu’il savait bien, en effet, puisque, deux jours avant, il l’avait dit lui-même à Saturnin, c’est que M. le marquis de Montlignon était commissaire des Menus-Plaisirs du roi Louis XVI, et, comme tel, avait la haute main dans les affaires de l’Académie royale de musique à Paris.

Elles marchaient assez mal depuis une dizaine d’années, ces affaires. Ecrasés par les dépenses excessives qu’entraînait un luxe inouï de mise en scène, tous ceux qui en avaient obtenu le privilége s’étaient successivement retirés, les uns ruinés, les autres tout près de l’être. Après Rebel et Berton, soit qu’il ne se fût trouvé personne pour tenter l’aventure, soit que personne n’eût paru de taille pour une si lourde responsabilité, on se vit réduit à confier la direction aux commissaires des Menus, qui devaient rendre à l’Académie royale un peu de son prestige évanoui.

Les commissaires, désireux de faire leur cour, sachant la jeune reine Marie-Antoinette passionnée pour la musique, brillamment exécutée surtout, n’épargnaient, pour lui donner satisfaction, ni l’argent ni la peine. Le luxe des costumes et des décors devint plus éblouissant que jamais, et l’on se mit en quête d’artistes pour exécuter les grandes œuvres du répertoire.

C’était surtout au marquis de Montlignon que revenait ce dernier soin. Homme de cour, jeune encore, ayant partout ses grandes entrées, il était plus que tout autre à même, pour se guider, de recueillir les bruits et les propos; car, en cela comme en tout alors, il s’agissait moins de bien faire que de satisfaire la cour, moins de produire sur la scène un artiste d’un incontestable mérite que de mettre en lumière tel ou tel, protégé par M. le duc, bien vu de M. le prince, ou recommandé par une dame d’honneur de Sa Majesté. C’était donc une charge de courtisan plus que d’administrateur. Le plus habile devait être celui qui pouvait le mieux peser le poids des recommandations et la valeur des appuis. Le talent, sans doute oui, le talent comptait, mais en seconde ligne; il arrivait–à aucune époque le vrai talent ne reste en chemin–mais plus tard.

M. de Montlignon était cependant un fort honnête homme, voulant et cherchant le bien, voire le mieux. Mais il était de son temps et de son monde.

S’il suffisait, pour le guider dans ses choix, d’un mot en l’air de M. le duc ou de M. le prince, on comprendra sans peine de quelle importance devait être un mot de la reine. Or, dans le courant de juin de cette année1777, la reine lui avait dit:

–Monsieur, voyez donc le chevalier Glück; il a, m’a-t-il dit entendu à Strasbourg une jeune femme dont le talent l’a beaucoup frappé.

La reine, on le sait, protégeait ouvertement le chevalier Glück. Aux yeux de M. de Montlignon cela comptait plus que le génie du compositeur. Mais cette fois du moins, sa conscience devait rester à l’abri de tout reproche. Un musicien tel que le chevalier Glück ne pouvait de toute évidence solliciter l’entrée de l’Académie royale que pour une artiste de valeur. Il n’était pas homme à tromper les gens, encore moins à se tromper lui-même en pareille matière. Le marquis l’alla donc trouver, et au bout d’une demi-heure le quitta, persuadé que, grâce à lui, l’Académie royale avait trouvé la chanteuse introuvable. Sophie Arnould s’était retirée; on ne pouvait pas compter beaucoup sur Mlle Laguerre; il y avait une place à prendre. Le chevalier Glück assurait que Mlle Antoinette Clavel– ainsi se nommait sa protégée–était de force à la bien tenir. Il y avait en elle, disait-il, l’étoffe d’une cantatrice de premier ordre et d’une incomparable tragédienne.

Le marquis de Montlignon ne se le fit pas répéter. Il demanda des chevaux et fit prier M. Tiburce Gillis de vouloir bien l’accompagner à Strasbourg.

Cette prière équivalait à un ordre en raison des positions respectives de celui qui l’adressait et de celui qui allait la recevoir.

Tiburce Gillis, appointé à huit cents livres comme simple copiste des rôles à l’Académie royale, y avait, en se mêlant un peu de tout, conquis une situation exceptionnelle. Il s’était rendu indispensable. Accompagnateur, timbalier à l’occasion, metteur en scène, régisseur, il se trouvait là toujours à point pour remplacer un absent, combler un vide, sauver une situation. Il passait pour excellent musicien, quoique, à vrai dire, il n’eût jamais donné de preuves de sa science; pour excellent administrateur, quoiqu’il n’eût jamais rien administré, et depuis les commissaires du roi jusqu’au chef d’orchestre, il n’était personne qui à l’occasion ne le consultât.

Partant pour une mission délicate, c’était à lui que, par habitude avait dû songer le marquis. Rien de plus fastidieux, d’ailleurs, que de voyager seul, et Tiburce était un charmant compagnon.

Italien par sa mère, Provençal par son père, il tenait de l’une l’astuce et l’habileté câline, de l’autre l’exubérance et l’aplomb. De l’esprit avec cela, ce qui ne gâte rien, et du charme, ce qui vaut mieux encore. Le charme lui venait d’un fonds de bonté naturelle qui le portait à défendre toujours le plus faible contre le plus fort, sauf à prendre pour lui les horions, et qui se trahissait d’autant mieux que ses actes étaient rarement d’accord avec ses paroles.

A l’entendre, il était féroce. Pour un retard il mettait l’amende en avant, pour une récidive il ne parlait de rien de moins que du For-L’évêque. Mais si un choriste manquait à l’appel, il répondait pour lui et chantait à sa place.

Ses opinions, en apparence, n’avaient guère plus de fixité. Lulliste aujourd’hui, ramiste demain, il brûlait facilement ses dieux, sauf à les repêcher dans leurs cendres. Il disait blanc ou noir selon qu’il faisait beau ou vilain temps, que le vent soufflait de l’ouest ou du nord. Mais on avait touj ours plaisir à l’entendre.

Sa situation à l’Académie royale, situation tout bas enviée par bien des gens, lui venait moins de son habileté que de la sympathie qu’il inspirait. Il suffisait de le voir, avec son nez au vent, sa large bouche épanouie, ses petits yeux vifs et mobiles, pour s’écrier: Voilà une figure de bon garçon! et pour lui tendre la main. Il était jeune d’ailleurs, jeune d’âge et jeune de cœur; comment ne pas séduire les gens avec cela? Le marquis de Montlignon l’aimait beaucoup, il le lui rendait de son mieux, et ce ne pouvait être pour tous deux qu’un plaisir de faire route ensemble.

Aussi le voyage fut-il court, égayé par la bonne humeur de Tiburce et par quelques repas plantureux dans les meilleures auberges qu’on trouva.

Le premier soin du marquis, en arrivant, fut d’aller voir et entendre au théâtre la protégée du chevalier Glück. Il s’en était fait une très haute idée; il en avait, en chemin, si bien établi par induction toutes les qualités éclatantes qu’il eut peine à retenir un cri de surprise lorsqu’il vit entrer en scène une jeune femme, maigre, petite, mal costumée et d’une beauté médiocre. Les traits étaient irréguliers, la bouche trop grande, le menton trop accentué. L’artiste allait-elle faire oublier la femme? On donnait ce soir-là Achante et Céphise, opéra de Rameau, qui avait été joué pour la première fois à Paris en1751. Le rôle tenu par la demoiselle Antoinette Clavel, le marquis l’avait vu tenu par toutes les cantatrices qui, de1751à1777, s’étaient succédé à Paris.

La comparaison ne lui parut pas à l’avantage de celle qu’il était venu chercher si loin.

–Comprenez-vous, Tiburce, que le chevalier Glück nous ait fait faire deux cents lieues en poste pour entendre. ça?

–Elle ne chante pas faux, monsieur le marquis, c’est beaucoup.

–Ce n’est pas assez.

–La tenue est bonne.

–J’en conviens.

–Il y a quelque chose.

–Vous trouvez?

–N’avez-vous pas remarqué déjà, monsieur, que l’on n’aime pas les huîtres quand on en mange pour la première fois?

–Ah! dit en riant M. de Montlignon, si cette pauvre fille entendait votre comparaison.

–Elle aurait grand tort de s’en fâcher, . je la défends.

–Hé! palsambleu, je ne l’attaque pas. Contredire M. le chevalier Glück! La reine ne me le pardonnerait de sa vie. Mais je crains fort que l’Académie royale ne s’enrichisse d’une prodigieuse inutilité.

Le marquis ne faisait pas, on le voit, grand fonds sur sa nouvelle recrue. Il s’attendait à des exclamations de surprise, à des protestations de reconnaissance quand il lui ferait part de ce coup de fortune inespéré. Mais il était écrit que tout le surprendrait dans ce voyage.

Lorsqu’il se présenta le lendemain chez la jeune femme, il la trouva dans une misérable chambre à peine meublée. Elle était vêtue d’une robe noire étroite dont elle s’occupait à recoudre le bas tout effrangé. Près d’elle, sur un canapé crasseux se tenait, à demi-couché, maniant des cartes, un personnage vêtu d’une culotte et d’un habit de velours ponceau fané, d’un justaucorps de satin dont les broderies s’éraillaient, chaussé de bas de soie douteux et de souliers plus douteux encore. D’un côté la misère qui s’avoue, de l’autre la misère qui regimbe.

En entrant, après avoir salué, le marquis interrogea des yeux, et sembla dire:

–Qu’est-ce que c’est que ça?

–M. le chevalier de Croissy, mon mari, dit la jeune femme d’un ton cérémonieux et froid sous lequel on sentait comme une arrière-pensée de résignation.

Rien ne s’opposait, dès lors, à ce que M. de Montlignon fît connaître le but de sa démarche. Sur la recommandation de Glück, il offrait à Mme de Croissy une place de second sujet à l’Académie royale de Paris. Le chevalier se leva d’un bond et resta bouche béante. Mais la jeune femme ne bougea pas; elle tira tranquillement son aiguille et répondit seulement:

–Bien, monsieur.

–Vous acceptez?

–Je le crois bien qu’elle accepte! s’écria le chevalier.

–Mais sans enthousiasme à ce qu’il me semble, dit le marquis à Mme de Croissy.

–Sans enthousiasme en effet, répondit-elle. J’ai, depuis que je suis au monde, vu bien des pays, l’Allemagne, la Pologne, la Prusse. que sais-je? Quoique bien jeune encore, j’ai chanté un peu partout. J’ai été applaudie quelquefois, mais sifflée trop souvent pour ne pas me défier de moi-même et de l’avenir.

–C’est la fortune que je vous apporte.

–Parbleu! s’écria le chevalier.

–La fortune. ou la fin du rêve, dit Antoinette gravement. Si j’échoue là, je n’ai plus rien à espérer.

Elle garda le silence un moment, puis ajouta:

–Mais qu’importe!. A défaut de succès, l’art reste à l’artiste. Je chanterai pour moi si le public ne veut pas m’entendre, et je me consolerai de ses dédains. Nous partirons quand il vous plaira.

–Le plus tôt sera le mieux.

–En effet. J’ai hâte de remercier M. le chevalier Glück.

–Il n’est pas à Paris en ce moment. On le dit chez M. de Voltaire à Ferney.

–Eh bien, nous passerons par Ferney.

–Je suis à vos ordres.

Le marquis, captivé malgré lui, dominé à son insu par le ton sérieux et grave de la jeune femme, s’inclina et prit congé.

Le départ était fixé au lendemain.

–Monsieur le marquis, dit Tiburce en regagnant l’hôtellerie où ils étaient logés, je commence à comprendre.

–Moi aussi, répondit le marquis.

–C’est une âme d’artiste.

–Et Glück ne s’y est pas trompé.

Ame d’artiste, en effet. Vouée toute jeune à la musique, elle n’avait pas connu l’aride sécheresse des premières études. Le jour où elle avait été d’âge à raisonner, à comprendre, à sentir, elle était entrée de plain-pied dans les chefs-d’œuvre. Familiarisée, dès l’enfance, avec leurs exquises beautés, elle avait chanté comme les autres parlent, mais pour elle-même, quoique déjà livrée au public. Sans famille, exploitée par des aventuriers, elle avait couru le monde. Puis avec l’habitude, un grain d’ambition lui était venu. L’artiste a beau faire, il se grise au bruit des applaudissements. Plus il en reçoit, plus il en désire, comme s’il avait conscience de l’inanité de sa gloire, dont il ne doit rien garder.

Antoinette avait donc, comme tant d’autres, rêvé les triomphes et la fortune. Mais de toutes ses courses lointaines, il ne lui était resté que désillusion et fatigue. Le respect de son art et d’elle-même l’empêchait de se prêter aux exagérations scéniques, aux moyens vulgaires en usage pour enthousiasmer les spectateurs. Devant un public d’élite, elle aurait eu des chances de succès, l’avis de Glück en était la preuve; mais devant des paysans autrichiens, devant des marchands polonais, jouant au hasard dans une salle d’auberge ou dans une grange, elle s’était toujours trouvée hors du milieu qui lui convenait. De là ces échecs dont elle avait souffert en dépit de l’indignité du public qui les lui infligeait; de là cette lassitude qui l’avait ramenée un jour à Strasbourg, découragée,–à vingt ans!

Là peut-être aussi, fallait-il chercher le secret de son mariage. Acclamée, elle aurait supporté sa solitude; sifflée, elle y succombait. C’était avoir trop peu que de n’avoir pas même, pour se consoler de ses défaites, une famille comme tout le monde; que de n’avoir personne à qui confier ses peines, à qui demander une espérance. Ce besoin, vaguement éprouvé, l’avait donnée à M. de Croissy qu’elle connaissait peu, et qu’elle n’eût sans doute pas épousé si elle l’avait mieux connu.

Cadet de petite noblesse, le chevalier avait mangé jusqu’au dernier sou sa maigre part de l’héritage paternel. Il vivait d’expédients; toujours sûr du lendemain s’il avait un habit neuf et s’il pouvait entrer décemment dans quelque tripot. Le jeu lui avait pris le plus clair de son bien; c’était sur le jeu qu’il comptait pour se refaire un état dans le monde.

Quel avait été son but en recherchant la main de Mlle Antoinette Clavel, qui n’était, nous le savons, ni belle ni riche? Avait-il eu assez de foi en son talent pour y espérer la fortune? Peut-être; puisqu’il ne s’était déclaré qu’après le passage du chevalier Glück à Strasbourg. On pouvait croire qu’une indiscrétion de coulisses lui avait ouvert les yeux, et qu’il savait ne rien devoir perdre au marché qu’il proposait.

Que l’on ne se hâte pas, cependant, de ne voir dans M. de Croissy qu’un intrigant de bas étage. De son temps, il n’y avait pas déshonneur à vivre du jeu; encore moins à s’enrichir par un mariage. Un gentilhomme ne pouvait, sans déroger, demander au travail la vie de chaque jour. Or, M. de Croissy était gentilhomme, et Versailles était trop loin; toute alliance avec une fille noble impossible. Les bourgeoises se méfiaient;–on a toujours eu dans la bourgeoisie le travers de compter la dot et de ne pas se payer de mots. Antoinette Clavel s’était donc trouvée là juste à point pour apporter au chevalier ce qu’il ne pouvait trouver nulle part–une espérance de fortune. Et le chevalier avait pris aux cheveux l’occasion.

Antoinette n’avait pas tardé à en souffrir. M. de Croissy ne valait ni par le caractère, ni par l’esprit, ni par le cœur. La misère de la pauvre fille s’était aggravée, et sa solitude n’en était pas restée moins profonde. Mariée, elle s’était au contraire sentie plus seule que jamais; plus que jamais elle s’était repliée sur elle-même; plus que jamais elle avait demandé aux sublimités de l’art la consolation et l’oubli. En cela, du moins, elle avait gagné quelque chose. Le mariage l’avait rejetée dans la voie qu’elle devait parcourir si brillamment, et où l’avenir, après tant d’années de luttes et de fatigues, lui réservait tant d’acclamations et de triomphes.

Mais elle n’en était pas là encore à cette époque. Le public strasbourgeois l’accueillait froidement, sinon mal. Elle n’avait pas, comme telle de ses camarades, toute une armée le soir dans la salle, toute une cour d’adulateurs dans sa loge. Ceux qui la fréquentaient, du moins, étaient des amis sûrs; elle pouvait compter sur eux. Leurs hommages n’allaient qu’à l’artiste; la femme y était pour peu de chose–ou pour rien. Mais, disons-le vite, ils étaient peu, très peu nombreux; et leurs rangs s’éclaircissaient chaque jour. On n’en pouvait guère citer qu’un seul–un tout jeune homme, le vicomte d’Entragues, lieutenant au régiment de cavalerie Royal-Roussillon–dont la fidèle et sincère admiration ne se fût pas démentie. Aussi, la tristesse d’Antoinette ne s’effaçait-elle que pour lui. Seul de tous ceux qui s’étaient trouvés mêlés à sa vie, il y devait laisser une trace; et de tout ce qu’elle allait quitter pour gagner Paris, elle ne regrettait rien que cette intimité fraternelle et pure qui avait été comme un rayon de soleil dans l’obscurité de son passé.

Mais dès que le vicomte d’Entragues fut averti du prochain départ de la jeune femme, il sollicita un congé et pria le chevalier de l’accueillir comme compagnon de route. M. de Croissy ne se fit pas prier. Le vicomte était pour cela trop beau joueur. Les frais du voyage se trouvaient payés d’avance.

On quitta Strasbourg le lendemain pour gagner Colmar, puis Belfort, Besançon, Gex, et aller à Ferney saluer le chevalier Glück, ainsi que le voulait Mme de Croissy.

Huit jours de voyage, à la façon dont on voyageait à cette époque, suffisaient pour faire de vieux amis. La franche cordialité du vicomte d’Entragues, la bonne humeur grondeuse de Tiburce, avaient tout d’abord, en même temps que la grâce pénétrante d’Antoinette, rapproché ces inconnus de la veille. Le marquis avait accepté le chevalier, dont sa femme était l’excuse; et le chevalier l’avait déclaré parfait gentilhomme après lui avoir gagné quinze louis au lansquenet. Sauf d’Entragues, ils étaient d’ailleurs tous plus ou moins gens de théâtre, c’est-à-dire d’un monde où les amitiés se font vite et se défont comme elles se sont faites. Une sorte d’intimité les unissait donc lorsque, après leur visite à Ferney, ils descendirent jusqu’au lac de Genève, sur les bords duquel Antoinette avait manifesté le désir de s’arrêter.

C’était ce caprice qui avait valu à Jean Moser l’honneur de loger M. de Montlignon, honneur doublé d’un profit.

Dès l’arrivée, ce ne fut qu’un va-et-vient de la cave au salon de ces messieurs. On menait joyeuse vie. On oubliait pour un temps l’Académie royale, les cancans de coulisses, les bavardages de foyer; on se grisait de grand air et de bon vin. Aussi le marquis ne put-il se défendre d’une grimace et d’un geste de dépit lorsque Moser lui présenta la requête suivante:

MONSEIGNEUR,

Je compte faire entendre demain, dans la grande salle de l’hôtellerie de la Couronne, quelques fragments d’un opéra que j’ai composé. Daignez, je vous en supplie humblement, assister à cette séance. C’est une heure que je vous demande; une heure pour laquelle, si vous me refusiez, j’aurais inutilement sacrifié mes dernières ressources. Ma suprême espérance est en vous.

Daignez agréer, Monseigneur, l’hommage respectueux de celui qui se dit

Votre très humble et très obéissant serviteur,

S. SCHMELTZ.

–Patatras! dit Tiburce; une tuile!

–Pauvre homme! dit Antoinette.

–Bon! s’écria M. de Croissy, madame est déjà dans le camp ennemi.

–Ennemi? pourquoi?

–M. le chevalier a raison, riposta vivement Tiburce; cet homme-là nous veut du mal!… S’imagine-t-il que nous en manquons de musique, à Paris! de musique et de musiciens?. Oh! les musiciens! si j’approchais le roi, je lui demanderais en grâce de prononcer contre eux des peines…

Infamantes? dit en riant d’Entragues.

–Non. je ne vais pas jusque-là;. mais afflictives.

–Et quand a-t-il lieu ce concert? demanda Antoinette au marquis.

–Demain, à trois heures.

–Vous y assisterez, n’est-ce pas?

–Mais.

–Je vous en prie!. relisez cette lettre. Si elle n’est pas d’un fou, elle est d’un homme qui a bien souffert.

–Il n’en est pas mort, dit le chevalier, puisqu’il écrit.

–Malheureusement! ajouta Tiburce.

–Bah! laissez donc! répliqua Antoinette en souriant; si l’on siffle, vous applaudirez.

–Jamais!

–Je parie dix louis dans le jeu de madame, dit le marquis.

–Tenu! s’écria le chevalier.

Antoinette ne put s’empêcher de rire. Pour un joueur habile, son mari jouait mal cette fois. La conclusion du pari tranchait la question en tout cas. Il était décidé qu’on assisterait à la solennité musicale du sieur Schmeltz.

Mais le lendemain, après dîner–on dînait alors à midi–la chaleur était accablante, intolérable; les arbres immobiles repliaient leurs feuilles; l’horizon dansait dans une brume chaude, et sur le lac, au loin, on voyait passer cependant des brises qui en ridaient la surface et la frangeaient çà et là d’une légère écume blanche.

–Ah! dit le chevalier en essuyant son visage inondé de sueur, on serait mieux là-bas qu’ici.

–Qu’en pensez-vous, madame? demanda d’Entragues.

–Je suis de l’avis de monsieur;… une fois n’est pas coutume.

–Partons donc!

–Mais nous n’avons qu’une heure.

–On nous attendra, dit Tiburce.

–Ou l’on se passera de nous, ajouta le chevalier.

Cinq minutes après, la barque, déjà loin de la rive, cherchait au large un souffle d’air frais.

Antoinette, assise à l’avant, causait à voix basse avec M. de Montlignon; Tiburce, couché dans le fond, sur le dos, jetait au hasard des billevesées qu’on n’écoutait pas, tandis que le chevalier, sur le banc du milieu, tirait de sa poche un jeu de cartes et proposait une partie au pauvre d’Entragues. Celui-ci seul excepté, chacun avait de plaisir ce qu’il en souhaitait selon ses goûts.

Antoinette surtout se trouvait heureuse. Perdue sur ce lac immense dont les rives s’effaçaient dans de vaporeuses demi-teintes, elle était si loin du monde, que l’oubli lui venait de ce qu’elle en avait souffert; le mouvement lent et doux de la vague l’alanguissait dans une somnolence où le rêve tenait autant de place que la réalité.

La barque, cependant, s’étant rapprochée de terre, elle aperçut sous les arcades vertes de l’hôtellerie la foule qui se pressait dans la salle, et, debout sur la berge, immobile, un vieux bonhomme qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle devina.

–Quelle heure est-il? demanda-t-elle.

–Ah! madame, s’écria Tiburce sans bouger, demander à un homme heureux quelle heure il est, c’est lui dire: «Ton bonheur va te glisser dans les doigts; tes minutes sont comptées; tu n’es que poussière et tu retourneras en poussière!» Demander à un homme quelle heure il est, c’est arracher le pain à celui qui mange, le verre à celui qui boit!… Je ne veux pas savoir quelle heure il est.

–Seriez-vous un égoïste, Tiburce?

–Oui, madame. et la seule chose qui me distingue en .cela des autres hommes, c’est que j’en conviens.

–Vous vous fâcheriez, si l’on vous croyait.

–Pas en ce moment, je vous le jure!. On est si bien là, couché à l’ombre de cette voile, avec le ciel bleu sur la tête et cet agréable silence! On oublie qu’il existe un art qui se nomme la musique, et des misérables que l’on appelle des musiciens.

–Et c’est de cet oubli que je me plains. On nous attend là-bas.

–Qui ça? demanda le chevalier;… ce vieux drôle qui espère nous attendrir et nous soutirer quelques louis.

–Pas à vous, en tout cas, répondit dédaigneusement Mmp de Croissy.

Le chevalier ne parut pas avoir entendu.

–Quand il s’agit de se faire duper, reprit-il, on vous trouve toujours prête. Les leçons ne vous servent de rien.

–J’aime mieux être dupée vingt fois qu’injuste et cruelle une seule. Chose promise, d’ailleurs, chose due.

–Nous ne sommes pas engagés; si l’on m’en veut croire, nous resterons ici tranquillement, vous à causer, Tiburce à rêver, d’Entragues et moi à jouer; et nous laisserons notre bonhomme gratter ses cordes sans nous. On le paiera double au retour, et l’on n’entendra plus parler de lui.

–De quel droit méprisez-vous un inconnu?

–A quel titre l’estimez-vous?

–Je ne l’estime ni ne le méprise; je ne l’aime ni ne le hais. Mais il est malheureux et pauvre; je le respecte.

–Libre à vous, ma chère. Versez sur ce vieux bohémien les trésors de votre pitié, si bon vous semble; mais que ce ne soit pas à nos dépens. Nous sommes on ne peut mieux dans cette barque, et nous la quitterions pour aller nous enfermer avec tous ces bourgeois endimanchés!

–Oui, répondit seulement Antoinette.

Et, se tournant vers le patron:

–A terre! ajouta-t-elle.

–Ah! permettez!. s’écria le chevalier.

Antoinette le regarda fixement et, d’un ton impérieux, répliqua:

–Je le désire; ne m’obligez pas à dire: je le veux!

Tiburce, que le bruit de la discussion avait tiré de sa somnolence, se leva d’un bond et, se découvrant:

–Décidément, s’écria-t-il, le chevalier Glück a raison; vous serez une étoile!

–Bravo! Tiburce, dit le marquis; le mot est neuf; il aura du succès à la Cour.

–Plus que moi, peut-être, à l’Opéra, murmura Antoinette.

–Vous serez une étoile! répéta Tiburce, en gesticulant.

–Comparaison d’Italien, exagération de Gascon!… Les étoiles d’hier brilleront ce soir, demain et toujours! Nous ne faisons que passer et disparaître nous autres. Nous ne sommes pas plus des étoiles que le soleil peint sur nos toiles de fond n’est un soleil!. Mais je ne vous en remercie pas moins, Tiburce, . une espérance est toujours la bien-venue.

–Ah! j’ai mieux qu’une espérance à présent, dit le marquis, et M. de Croissy, sans le savoir, vient de nous rendre un grand service. Il nous a permis de vous juger.

–Le fait est, reprit Tiburce, que vous avez parlé comme une reine.

–Qui n’a pas encore de sujets.

–Vous m’oubliez! dit tout bas d’Entragues.

–C’est vrai! lui répondit-elle en souriant; pardonnez-moi.

La barque venait de toucher, elle sauta vivement à terre, et, avant de gagner la salle, se retourna du côté du lac.

–Que c’est beau! dit-elle à d’Entragues. De tout ce que j’ai vu dans tous les pays, c’est ce que j’ai vu de plus beau! Je viens de vivre les premières heures calmes et heureuses de ma vie. Le souvenir ne s’en effacera pas, et si je tombe jamais malade.

–Bon! fit le chevalier, qui venait de s’approcher; quelle idée!

–Si je tombe jamais malade, si je suis jamais en danger, c’est ici, sur les rives de cet admirable lac bleu, que je veux venir chercher la guérison ou attendre la mort.

Le chevalier n’eut pas le temps de répliquer; elle lui avait tourné le dos pour rejoindre M. de Montlignon, a qui Schmeltz, humblement courbé, disait en balbutiant:

–Je suis confus, monsieur le marquis!… Je ne saisi comment vous exprimer ma reconnaissance!. Vous ne pouvez comprendre encore le prix que j’attache à. ni pourquoi. mais. Veuillez m’excuser, monsieur le marquis, . je vais commencer.

Et il s’élança sur l’estrade, pendant que M. de Montlignon, d’Entragues, le chevalier, Tiburce et Antoinette fendaient la foule et allaient s’asseoir au premier rang sur le banc de velours qui leur avait été réservé.

Pendant un moment, ce fut un brouhaha dans la salle. Tout le monde se levait, se hissait sur les pointes pour apercevoir les nouveaux venus. Les hommes s’extasiaient sur l’habit ponceau–tout neuf auj ourd’hui– du chevalier, sur le brillant uniforme bleu du vicomte d’Entragues, sur le costume gris brodé de noir de M. de Montlignon; les femmes regardaient avec une surprise presque dédaigneuse Antoinette, vêtue, comme à Strasbourg, d’une robe noire toute simple, sans double jupe ni paniers, et coiffée, très bas, de ses cheveux à elle, avec un nuage de poudre seulement.

Puis la curiosité se calma. Schmeltz, du bout de son archet, venait de frapper son pupitre. Karl Speckert était au clavecin.

On fit silence et on attendit.

CHAPITRE III.
BATAILLE PERDUE.

Table des matières

Schmeltz, depuis qu’il avait mis le pied sur l’estrade, semblait avoir retrouvé quelque assurance. Il se tenait plus droit et promenait sur la foule de ses auditeurs un regard presque ferme. Tant qu’avait duré le brouhaha de l’installation, il était resté dans la même posture; la main gauche, qui tenait le violon, pendante; la main droite, qui tenait l’archet, appuyée sur son pupitre. Dès que le silence se fut rétabli, pâle et tremblant légèrement, il s’avança au bout de l’estrade, saa, et dit:

–Mesdames et Messieurs.

Mais, comme il n’avait salué que le marquis de Montlignon; comme, en parlant, il n’avait regardé que lui, un «oh! oh!» ironique courut avec un frémissement dans toute la salle. Il fut obligé de s’arrêter et de reprendre:

–Mesdames et Messieurs, l’opéra dont je vais avoir l’honneur d’exécuter quelques morceaux devant vous a puur titre: Abdolonyme ou le Roi pasteur.

–Ah! ah! fit le chevalier en ricanant.

Sa femme lui lança un regard qui l’obligea au silence. Mais elle ne pouvait avoir le même empire sur des inconnus; et, en même temps que le «ah! ah!» du chevalier, on avait pu entendre la voix aigre de M. Wolfermann qui, rouge de colère, disait en haussant les épaules:

–Ce n’est pas de la musique, ça!

Les autres notables s’étaient contentés de se regarder et souriaient dédaigneusement pendant que Schmeltz. continuait:

–Le poème de cet opéra fut écrit en1750par l’illustre abbé Métastasio. Il fut mis en musique et représenté à Vienne, en1751, devant Leurs Majestés Impériales par les seigneurs et les dames de la cour.

–Eh bien, après

–Que nous importe?

–Voilà bien des mots inutiles.

–Arrivons au fait. £

Tous ces lambeaux de phrase étaient murmurés par MM. Wolfermann, Kinkelin, Growghauser, etc., mais n’arrivèrent aux oreilles de Schmeltz que comme un bourdonnement, dont il eut tort de ne pas tenir compte. Il reprit:

–J’ai cru, cependant, que je pouvais, autorisé par plus d’un exemple, écrire sur ce même poème une partition nouvelle. J’ai d’ailleurs pris la liberté de faire au texte primitif quelques changements dont je m’excuse.

Il venait de saluer en prononçant ces derniers mots; il avait fait un pas en arrière; on crut qu’il commençait, et un murmure qui signifiait clairement: «C’est bien heureux!» partit de plusieurs points de la salle. Mais Schmeltz, au lieu de-lever son archet, refit en avant le pas qu’il venait de faire en arrière, salua de nouveau et dit:

–Mesdames et Messieurs, quelques mots sur le sujet me paraissent indispensables. Alexandre, roi de Macédoine.

Des rires, encore étouffés, lui coupèrent la parole. Il s’arrêta, le silence se rétablit. Etait-ce bienveillance du public? Non. Mais on commençait à le trouver très drôle après l’avoir trouvé très ennuyeux, et l’on ne voulait rien perdre de la comédie qu’il donnait. Il ne s’agissait plus de musique.

–Alexandre, roi de Macédoine, reprit-il, pouvait, après avoir délivré Sidon de son tyran, retenir la souveraineté de ce royaume. Mais il trouva plus de gloire à remettre sur le trône l’héritier de la maison royale, qui, inconnu sous l’habit de berger, vivait dans la pauvreté. Voilà le fondement, historique en partie, sur lequel l’auteur a construit cette pièce. Le premier acte se passe dans la campagne. Le théâtre représente un paysage agréable. Sur le devant de la scène on voit des cabanes de bergers; plus loin, la ville de Sidon, près de laquelle est établi le camp d’Alexandre. Dans l’introduction de ce premier acte, que je vais avoir l’honneur de vous faire entendre, j’ai voulu peindre le contraste entre ce repos des champs et le bruit de la guerre qui vient de finir à peine.

–Voyons ça! dit M. Wolfermann en riant.

Schmeltz avait fait signe à Karl Speckert, et, l’archet levé, allait marquer le première mesure, quand il s’interrompit tout à coup, et revint au bord de l’estrade.

–Maladroit! murmura Antoinette, qui se dépitait pour le pauvre homme du mauvais vouloir du public et de ses fautes à lui.

–C’est un vrai guet-apens, grommelait de son côté Tiburce, et du diable si je n’aime pas mieux payer vingt louis au chevalier que d’applaudir un pareil drôle.

Quant au marquis de Montlignon, soit que sa position semi-officielle l’obligeât à plus de retenue, soit qu’il n’eût pas d’avis à émettre encore, il ne bougeait ni ne disait mot. La vérité est qu’il s’ennuyait profondément.

Schmeltz, cependant, au milieu des rires de l’assistance, avait salué et disait:

–Mesdames et Messieurs, ne disposant pour cette exécution que de deux instruments, je me suis efforcé de rendre sur le clavecin les effets d’orchestre les plus marqués. Mais vous devez comprendre que j’ai dû y renoncer pour beaucoup d’autres. Ce que vous allez entendre ne saurait donc vous donner qu’une idée très imparfaite de ce que serait l’œuvre, exécutée par un bon orchestre.

Ces derniers mots, comme les autres, ne s’adressaient qu’au marquis. Il ne donna ni signe d’approbation, ni marque de désapprobation.

Schmeltz prit ce silence et cette immobilité pour un encouragement. Il se remit à son pupitre, leva la main, marqua la mesure, et le clavecin commença par une suite d’accords sur lesquels il était, en effet, difficile de se prononcer. Puis ce fut le tour du violon. Le vieux bonhomme, rajeuni tout à coup, attaqua par un coup d’archet franc, vigoureux, et fit chanter à son violon une mélodie d’une simplicité presque naïve et d’une ampleur presque magistrale en même temps. Oui, c’était bien le calme, le sublime repos de la nature c’était bien la rêverie douce éveillée dans l’âme par les harmonies confuses que Dieu met dans le silence des champs. Les cordes vibraient sous les doigts de Schmeltz, doucement sonores, sans une défaillance, sans qu’un grincement vint briser le charme, une note imparfaite emporter le rêve. Le violon, ce roi des instruments, donnait dans sa main tout ce qu’il pouvait donner. Pendant ce temps, le clavecin, en sourdine, ébauchait une marche guerrière qui semblait se rapprocher, qui grandissait, qui étouffa bientôt le chant du premier motif et finit par emporter le violon avec elle. Puis le tumulte s’apaisa, et tandis que le clavecin reprenait le thème du violon, celui-ci, à son tour, reprit en sourdine la marche guerrière, où se plaquaient çà et là quelques notes du chant primitif, comme un regret ou une espérance au milieu de la confusion d’un désastre.

Au premier coup d’archet, Tiburce avait dressé l’oreille et regardé Antoinette. Au milieu du morceau, il frémissait et murmurait:

–Très beau!. c’est très beau.

Ses doigts se crispaient les uns sur les autres comme s’il se fût retenu d’applaudir.

–Chevalier, dit tout bas d’Entragues à M. de Croissy, vous avez perdu. Regardez Tiburce.

Bouche béante, le nez en l’air, il buvait pour ainsi dire les notes une à une. L’enthousiasme le faisait haleter, et quand le clavecin plaqua son dernier accord, quand Schmeltz donna son dernier coup d’archet, il battit des mains avec frénésie, sans se soucier des gens qui l’entouraient, en disant à Antoinette, qui applaudissait aussi:

–C’est un chef-d’œuvre!

Malheureusement pour le pauvre Schmeltz, Tiburce et la jeune femme étaient seuls de cet avis. M. de Montlignon, tout commissaire qu’il était des menus plaisirs du roi, n’avait pas compris grand’chose à ce qu’il venait d’entendre. Le reste du public n’y avait rien compris du tout. Les applaudissements sincères de Tiburce n’eurent pour écho dans la salle qu’un formidable éclat de rire. On crut qu’il ne frappait si fort que pour se moquer, et l’on vint à la rescousse. M. Wolfermann se tordait, M. Kinkelin se tenait les côtes, M. Growghauser se frappait la poitrine pour ne pas étouffer. Jamais tous ces braves gens ne s’étaient si fort amusés.

Tiburce regardait à droite et à gauche, ébahi, ne sachant s’il était au milieu d’une foule aliénée.

Quant à Schmeltz, tout, bravos et rires, l’avait cruellement frappé au cœur. Lui aussi, il avait cru que Tiburce ne battait des mains que pour se moquer. Comment ne pas le croire? Tout le monde riait. Le pauvre homme, tremblant, baissa la tête. Il regardait son violon et son archet, comme pour leur demander le secret de cette cruelle raillerie. Il n’osait plus lever les yeux sur ses bourreaux; il n’osait plus remuer; il sentait ses pieds cloués à la planche de l’estrade, et, pelotonné dans sa douleur, il recevait, sans avoir la force de s’y soustraire, cette averse de quolibets.

Le calme finit par se rétablir cependant. Il aspira, pour se remettre, une longue bouffée d’air, demanda tout bas au ciel un peu de courage, et s’avança une fois encore devant le public.

–Mesdames et Messieurs, dit-il d’une voix émue, le second morceau indiqué au programme est la romance d’Amintas as. Quelques mots me suffiront pour vous donner une idée de la situation.

–C’est bien heureux! murmura en ricanant un notable.

–Amintas est fiancé à Elise, noble Phénicienne de l’ancienne race de Cadmus. Dans le cours de la première scène de ce premier acte, Elise lui apprend que sa mère approuve enfin leur union. «Hélas! répond le jeune roi pasteur.»–«D’où vient ce soupir?» lui demande-t-elle. C’est par la romance dont il s’agit que répond Amintas. En voici la traduction., car j’ai travaillé sur un poème italien.

–Voyons la traduction, dit M. Wolfermann, en se croisant les mains sur le ventre.

–«Pourquoi le Destin m’a-t-il fait naître si peu digne de vous? Le sang de Cadmus coule dans vos veines. Pauvre berger, j’ignore de quels parents j’ai reçu le jour. Quand vous renoncez pour moi au bonheur que vous promettent les richesses de votre père, je n’ai à vous offrir qu’un troupeau.»

–Ça n’est pas assez! dit une voix railleuse.

Schmeltz fit sur lui-même un effort violent pour ne pas entendre. Il reprit son violon et commença. Ce n’était plus la plainte d’Amintas qu’il chantait; c’était la sienne. Toute sa douleur, à lui, s’échappait dans le motif doux et triste de la romance, dont les notes sortaient du violon comme brisées par des sanglots. Jamais peut-être pareils sons n’avaient été tirés par une main humaine d’un instrument construit par des hommes. Antoinette et Tiburce, unis en ce moment par l’admirable communion du beau dans l’art, se regardaient, et, sans se parler, se disaient:

–Oui, c’est un chef-d’œuvre!

Et, en ce moment-là même, au fond de la salle, un mauvais plaisant avait trouvé moyen de raccorder à une note tenue de la romance le motif d’un refrain populaire qui courait la ville en ce temps-là. Imaginez les P’tits Agneaux ou le Beau Nicolas au milieu d’une symphonie de Beethoven! C’était grossier, c’était bête, c’était sans excuse; et ce fut pourtant comme une étincelle dans une traînée de poudre. Le refrain fut saisi au bond, repris à demi-voix, comme un sourd murmure d’abord, puis entonné franchement.

Le malheureux Schmeltz s’arrêta comme frappé d’un coup de foudre et se laissa tomber sur une chaise qui se trouvait là, pour ne pas tomber de sa hauteur sur le plancher. Ses forces étaient à bout. Deux larmes lui coulaient sur le visage, mais deux larmes qui ne s’arrêtaient pas, tant lui montaient aux yeux, rapides et pressées, toutes les larmes de son cœur. Il ne voyait plus rien qu’une masse confuse de têtes; il n’entendait plus qu’un vague bourdonnement mêlé de cris indistincts.

De cette foule, tout à coup, une enfant, une petite fille d’une douzaine d’années, s’élança en courant sur l’estrade, sauta sur les genoux de Schmeltz, lui entoura le cou, et l’embrassa en lui disant:

–Ne pleure donc pas!

Puis une voix claire, impérieuse, une voix de femme, cria:

–Lydie!

La petite fille, moitié riant, moitié pleurant, répéta:

–Ne pleure pas! et se sauva.

Pour prendre pitié de cette grande douleur, il ne s’était trouvé que l’âme d’une enfant; qu’une voix d’enfant pour lui jeter un mot de consolation!

Schmeltz l’avait à peine entrevue cette petite fille; il avait à peine senti ses baisers; il n’avait pas même entendu ses paroles. Mais la secousse de ce brusque mouvement l’avait tiré de sa torpeur et lui avait rendu le sentiment de l’épouvantable réalité qui l’écrasait.

Il se leva brusquement, à demi fou, son violon et son archet dans la main, sauta de l’estrade, et, comme un malfaiteur poursuivi, se réfugia dans l’arrière-salle de l’hôtellerie de la Couronne.

La petite fille, qui l’avait suivi dans la foule, y entra en même temps que lui, et s’approcha, mendiant, pour ainsi dire, un regard. Mais il ne semblait pas se douter qu’elle fût là.

Ce regard, elle le valait bien pourtant, l’étrange petite créature!

Brune de peau, l’œil noir, la lèvre ardente, elle pétillait de vie, de malice et d’impatience contenue. Ses deux yeux, fixés sur Schmeltz, jetaient des éclairs où se mêlaient la pitié, le dépit, l’étonnement. Elle semblait à la fois surprise de son dédain et triste de sa douleur, qu’elle ne comprenait pas, sans doute, mais qu’elle acceptait pour excuse et dont elle souffrait avec lui.

Elle ne le connaissait pas cependant, c’était clair. A sa mise, elle n’était pas du pays. Ce devait être la fille de quelque gentilhomme ou de quelque riche bourgeois de passage. Elle était coiffée à la mode, poudrée et vêtue d’une robe de soie brodée de fleurs, avec double jupe relevée par des paniers. Ses bas étaient de soie; ses souliers à hauts talons. Tout cela, plus vieux que son âge, avait quelque chose de prétentieux–dont elle ne se doutait pas. A douze ans on ne sait pas encore si l’on est riche ou pauvre, l’inégalité sociale n’existe pas; à douze ans on ne calcule pas l’effet de ses actes: c’est d’instinct que l’on donne ses larmes et ses sourires.

Voyant pleurer Schmeltz, elle pleurait. Tout son petit être volait à lui. Une force inexplicable semblait la pousser vers cet inconnu, comme si elle eût senti qu’elle devait le revoir plus tard et que sa destinée était mystérieusement liée à la sienne.

Debout à deux pas de lui, elle attendait qu’il lui adressât la parole. Puis, comme il ne bougeait pas, effrayée peut-être de cette longue immobilité, elle s’approcha frissonnante, allongea le bras et le tira par sa manche. Schmeltz, sans lever les yeux, sans rien dire, agita la main pour l’éloigner. Elle obéit, se retira dans le fond de la salle et, à demi-voix, se mit à fredonner avec une étonnante exactitude le motif de la romance d’Amintas qu’elle venait d’entendre. Schmeltz tressaillit, se leva, l’œil égaré, et d’une voix stridente lui cria:

–Tais-toi!. tais-toi donc!

Puis il retomba sur sa chaise, plus seul que jamais, ne sachant déjà plus qu’elle était là, n’entendant plus sa voix, qui s’éteignait avec les dernières notes, n’entendant même plus les cris qui s’élevaient, à deux pas de lui, dans la grande salle.

CHAPITRE IV.
LE MAUVAIS GÉNIE DE SATURNIN.

Table des matières

Dieu sait pourtant si l’on y criait, depuis qu’il en était sorti!

Ahuri par les éclats de rire qui avaient répondu à ses bravos après l’introduction, Tiburce n’avait pas protesté, quoique son sang de méridional bouillonnât. Mais lorsqu’au beau milieu de la romance, il avait entendu un refrain inepte couvrir la pure mélodie du violon de Schmeltz, il était monté sur sa banquette et, la face tournée vers la foule, avait crié à pleine voix:

Tas de brutes!

C’était le moment même où Schmeltz, effaré, s’esquivait. Il n’avait donc pas entendu cette défense vigoureuse qui lui aurait donné quelque force et laissé une espérance.

Tas de brutes! Le mot avait frappé en plein visage M. Wolfermann le bourgmestre, avait éclaboussé messieurs les notables, et, du coup, porté au comble leur indignation. Tout le monde s’était levé; on agitait les cannes; les plus ardents parlaient déjà de jeter à l’eau cet insolent personnage.

Mais on n’est pas Gascon pour rien; Tiburce était plus Gascon qu’Italien. Sans se soucier des cris, des huées, des menaces, il sauta sur l’estrade, tandis que M. de Montlignon, un peu par dignité personnelle, beaucoup sans doute pour éviter à une femme les désagréments d’un pareil conflit, offrait son bras à la future étoile de l’Académie royale et se retirait avec elle. Le chevalier et d’Entragues, riant à pleine gorge au contraire, et charmés de cette aventure qui mettait quelque gaieté dans la monotonie du voyage, s’étaient placés devant l’estrade pour juger les coups et défendre au besoin leur ami, qui se démenait comme un diable dans un bénitier, en criant:

–Quand vous m’aurez jeté à l’eau, en serez-vous moins un ridicule assemblage de bourgeois bêtes et de paysans grossiers?. De la musique à ces gens-là! quelle pitié!. Du violon pour ces gens-là!. allons donc! c’est sur des poëlons et des casseroles qu’il leur faudrait donner des concerts!… Ils se pâmeraient d’aise, comme des ânes au bruit de la cloche du moulin!

Il aurait continué longtemps de la sorte si les cris n’avaient couvert sa voix. On assiégeait l’estrade en même temps, sans oser la franchir encore. C’était chose grave que de s’attaquer aux gens quand ils avaient apparence de gentilhomme et portaient l’épée. Tiburce, en outre, était de la suite d’un Français, d’un marquis, c’était très sérieux! On hésitait; d’autant plus que M. Wolfermann, voyant la tournure de l’affaire, essayait, quoique furieux lui-même, de calmer ses administrés, à la tête desquels les notables, forts de leur qualité, se montraient les plus ardents.

–Ne faites pas attention, Kinkelin, disait-il, cet homme est un fou!. Je vous en supplie, Growghauser, pas de violence!

Mais sa voix n’allait pas loin. Tandis qu’il s’escrimait aux premiers rangs, la colère montait parmi les derniers. Les cris devenaient des hurlements; et, du fond de la salle, une cruche de grès, lancée à tour de bras, vint se briser contre la muraille à une demi-toise de Tiburce.

–Bon! s’écria-t-il, voilà un imbécile qui me jette ses compatriotes à la tête!

D’Entragues et le chevalier ne purent retenir un éclat de rire. Mais le feu était aux poudres. Une poussée brusque renversa le bourgmestre, et la foule, envahissant l’estrade, entoura le malheureux Tiburce, qui courait le risque d’être mis en pièces, si un nouveau personnage ne se fût brusquement interposé.

C’était un homme dans la force de l’âge, de haute taille et de grandes manières, vêtu d’un élégant costume de velours brodé, l’épée au côté; un gentilhomme assurément. D’une main, il écarta les bourgeois, et, de l’autre, saisissant Tiburce par le bras:

–Morbleu! monsieur, dit-il, je ne souffrirai pas que vous vous fassiez assommer pour si peu de chose!

–Cela me regarde! riposta Tiburce en essayant de se-dégager.

–Eh! savez-vous, monsieur, si-cela ne me regarde pas aussi?

–Mêlez-vous de vos affaires!

–Suivez-moi d’abord et sortons d’ici, puisqu’il en est temps encore! Nous nous expliquerons ensuite, si bon vous semble.

En même temps, il entraînait Tiburce que poussaient, de leur côté, d’Entragues et le chevalier. Bon gré, mal gré, il lui fallut donc déguerpir et céder la place aux bourgeois. Toujours criant et se débattant on l’emmena, par des ruelles, jusqu’aux dernières maisons de la ville, puis dans les champs, où le silence devait le calmer. Là, le gentilhomme inconnu, qui n’avait pas cessé de le maintenir énergiquement, lui rendit sa liberté, et le saluant avec déférence:

–Je vous ai tiré des mains de ces furieux, monsieur, lui dit-il, je m’en félicite. Je n’ai qu’un regret, c’est de n’être pas arrivé assez tôt pour empêcher cette déplorable équipée.

–Fussiez-vous venu quinze jours plus tôt, répliqua sèchement Tiburce, vous ne m’auriez pas empêché de dire leur fait à ces butors.

–Vous n’en auriez pas eu l’occasion, monsieur,

–Vraiment?

–J’aurais empêché ce vieux fou de se donner en spectacle.

–Et vous auriez eu tort, monsieur. Cela m’aurait privé du plaisir de l’entendre et de mesurer la distance qu’il y a entre un homme de génie et des sots.

–Vous avez assez haute opinion d’un homme que vous connaissez à peine.

–Et vous, trop mauvaise d’un homme que vous ne connaissez pas du tout.

–C’est mon frère, monsieur, dit froidement le gentilhomme.

Tiburce s’arrêta court, regarda son interlocuteur et répondit:

–Eh bien, tant pis pour lui.

L’inconnu pâlit légèrement, tressaillit et répliqua:

–Pourquoi, je vous prie?

–Parce que, à la façon dont vous le défendez aujourd’hui, vous n’avez jamais dû le servir, et que, s’il est fou, comme vous le dites, il se pourrait bien que vous lui eussiez pris un peu de sa raison.

–Allons, allons, messieurs, dit d’Entragues.

–Du calme! ajouta le chevalier.

Ce bon conseil ne visait que Tiburce dont la voix mordante, aigrie par la colère, cinglait en plein visage son interlocuteur, qui, plus maître de lui, pesait ses mots. Une pâleur légère, un imperceptible tremblement des mains trahissaient cependant chez lui une sourde irritation, et ce fut d’un ton sec qu’il répondit:

–Quoi que j’aie fait, je ne vous reconnais pas le droit de m’en demander compte.

–Hé! monsieur, ce que vous avez fait, je l’ignore. bonne raison pour que je ne m’en mêle pas!. si je le savais.

–Vous m’obligeriez en gardant la même réserve.

–Je ferais selon ma conscience, monsieur, et je défendrais sans doute contre vous un homme que vous traitez de vieux fou, et qui, votre frère ou non, a plus de talent, à coup sûr, que vous n’avez de cœur!

–Je n’ai pas pour habitude, monsieur, de laisser tomber de pareils mots sans les relever.

Ce disant, l’inconnu avait mis l’épée à la main. Tiburce tira la sienne. D’Entragues et le chevalier n’essayèrent même pas de calmer les deux adversaires; les épées hors du fourreau, il était trop tard. Ils se rangèrent sur le bord du chemin, pour leur faire place.

Tiburce, agile, souple, et rusé comme un Italien, aurait eu beau jeu, peut-être, avec un peu de calme; mais il était hors de lui, la colère l’aveuglait. Il fit faute sur faute et s’enferra de lui-même au bout d’un instant. L’épée de son adversaire lui avait traversé le bras.

Rien ne calme comme la sensation froide d’une lame dans les chairs. Tiburce retomba du coup des hauteurs où il était monté.

–Ah! morbleu! dit-il, tandis que d’Entragues lui enveloppait le bras et s’efforçait d’arrêter le sang; je n’ai que ce que je mérite!. je suis un niais!. Et n’avais-je pas raison tantôt?

–Quand ça? demanda en souriant le chevalier.

–Dans la barque. sur ce lac. où nous aurions dû rester. quand je disais que les musiciens sont des êtres nuisibles. et la musique une diabolique invention.

–Je crois, monsieur, que vous êtes maintenant dans le vrai, dit l’inconnu en saluant; et j’espère que vous ne me garderez pas rancune. Votre main?

–Hé! la voilà ma main, monsieur. Mais vous aurez beau dire, votre frère a bien du talent.

Sur cette réplique, Tiburce, après avoir salué, reprit avec ses compagnons le chemin de la ville. Il était d’assez méchante humeur et, quoi qu’il en eût dit, un peu ébranlé dans sa conviction sur le «vieux fou». Celui qui le traitait ainsi devait avoir quelques bonnes raisons pour en juger; et c’était lui, Tiburce, qui, tout compte fait, avait eu tort de se prononcer. La belle introduction du premier acte d’Abdolonyme et la romance du Roi pasteur étaient déjà loin; si loin, qu’il n’en souffla mot en arrivant à l’hôtellerie de la Couronne, et n’insista pas pour que M. de Montlignon prît, au sujet du vieux musicien, des renseignements plus précis.

Il était urgent, d’ailleurs, de ne pas prolonger le séjour à Nyon après une pareille algarade. On pouvait craindre un retour offensif des habitants; le mieux était de ne pas s’y exposer. M. de Montlignon donna donc ses ordres en conséquence et demanda des chevaux pour le soir même.

Schmeltz n’existait plus; il n’avait jamais existé. Antoinette elle-même, tout émue encore de la scène violente qui venait d’avoir lieu, du danger que venait de courir son compagnon de route, ne songeait plus à lui. Le malheureux Schmeltz, dont M. de Mcntlignon emportait la dernière espérance, allait retomber dans son obscurité et s’y enfoncer;–à moins que son frère.

Mais le seigneur de Boisbénard ne semblait pas, on l’a vu, d’humeur à soutenir ses prétentions musicales. Revenait-il seulement d’humeur à le consoler de son échec? C’était plus que douteux; car il ne demanda pas même à le voir, et ne l’aurait pas vu, sans doute, s’il avait trouvé à l’auberge, prêtes pour le départ, sa fille et la gouvernante qui devaient l’y attendre. Il n’y trouva que celle-ci, qui, debout à la porte, agitait désespérément les bras et criait:

–Lydie! Lydie!

–Qu’est-ce donc, madame Eusèbe? demanda-t-il; ma fille?.

–Mademoiselle a disparu, monsieur!

–Disparu!

–Je suis lasse de l’appeler.

–Mieux vaudrait la chercher que de l’appeler.

–Je cours les rues depuis une heure.

–Les rues. les rues. où supposez-vous donc qu’elle puisse être?… quand vous a-t-elle quittée?. quel chemin a-t-elle pris?

–Ah! monsieur, elle m’a glissé dans les doigts, au moment de la bagarre, pour sauter sur l’estrade et embrasser, comme une petite folle, ce violoneux!

Mme Eusèbe ignorait, on le voit, les liens de parenté qui unissaient le violoneux à son maître. Elle demeura muette de stupeur quand celui-ci, froidement, l’interrompit en disant:

–Ce monsieur est mon frère, madame Eusèbe.

Pour un moment, elle en oublia la petite fille. Puis, bientôt remise:

–Je comprends alors, dit-elle, que…

–Lydie ne le connaît pas, répliqua M. de Boisbénard; elle ne l’a jamais vu!. Mais cette enfant a d’étranges caprices. Ne pensez-vous pas qu’elle l’ait suivi?

–Et pourquoi, monsieur? à quel propos?

––Vous en êtes-vous informée, enfin?

–Hé! comment l’aurais-je pu, au milieu d’un pareil vacarme?

Ce qui semblait impossible à la vieille gouvernante fut peu de chose pour M. de Boisbénard. Il appela d’un tel ton, que Jean Môser, tout ahuri qu’il était au milieu des débris de sa vaisselle, s’approcha, courbé en deux, le bonnet à la main, et répondit à toutes les questions. Il avait vu la petite fille.. Elle était à côté, dans l’arrière-salle.

–Elle tient compagnie, dit-il, à ce pauvre diable de Schmeltz.

M. de Boisbénard parut hésiter un moment, puis se tournant vers Mme Eusèbe:

–Allez la chercher, lui dit-il.

Mme Eusèbe ouvrit la porte et appela: Lydie! N’obtenant rien, elle entra et essaya de ramener l’enfant. Mais elle se cramponnait à la table. Il fallut que M. de Boisbénard se montrât et dît sévèrement:

–Obéissez!

La petite fille baissa la tête et suivit, toute maussade, sa gouvernante. Son père allait se retirer avec elle, quand Schmeltz, qui, à ce mot «Obéissez!» avait tressailli, se leva d’un bond, les poings fermés.

–Prosper! murmura-t-il, Prosper ici!

–Depuis ce matin, dit M. de Boisbénard; et mon intention, s’il faut vous l’avouer, était de repartir sans vous voir.

–J’ignorais que vous fussiez venu, répondit Schmeltz en retombant assis; mais, le sachant, je vous aurais laissé partir.

–Je vois avec peine que vos sentiments pour moi n’ont pas changé.

–Cela vous étonne? demanda ironiquement Saturnin.

–Un peu. Voilà quinze ans bientôt que nous ne nous sommes vus!. nous nous sommes quittés jeunes, nous nous retrouvons presque vieux.

–Bons ou mauvais, les souvenirs ne vieillissent pas.

–Et je vous en ai laissé plus de mauvais que de bons?

–Toutes les douleurs de ma vie me sont venues de vous, mon frère, vous le savez bien!… et celle qui m’a frappé tout à l’heure encore n’a plus rien qui me surprenne;. vous étiez là!

–Vous avez tort de me soupçonner. Je ne comptais pas venir ici. Parti de Paris, avec ma fille, sans autre but que de voir du pays, j’y ai été appelé par une affaire grave. Lorsque je suis arrivé, vous étiez engagé déjà dans cette malheureuse équipée. Je n’ai donc rien fait contre vous.

–Aujourd’hui. peut-être…

–Et ce que j’ai fait autrefois.

–Oh! Je n’ai rien oublié! s’écria vivement Saturnin. Je pouvais être quelqu’un, quelque chose, et qui suis-je, grâce à vous?–Saturnin Schmeltz, l’accordeur de clavecins; le père Schmeltz, comme on dit ici; un vieux dont on se moque!

–Et que l’on épargnerait s’il avait assez de raiso pour ne pas afficher des prétentions que rien ne justifie.

–Qu’en savez-vous? riposta Saturnin fièrement; vous ne m’avez jamais fait l’honneur de m’entendre.

–Dites plutôt que votre vanité.

–Ma vanité!. parce que, un moment, j’ai cru en moi!. Ah! vous devez être satisfait;. je n’y crois plus!

–Rien ne vous empêcherait donc de vous souvenir que je suis votre frère.

–A quoi bon?… je n’ai besoin de rien;… je ne demande rien à personne;. et si je devais implorer le secours de quelqu’un, ce n’est pas à vous que j’irais.

–L’orgueil blessé ne pardonne pas, décidément.

–Vanité tout à l’heure, orgueil à présent, dit tristement Saturnin; vous ne voyez en moi, vous n’avez jamais rien vu en moi–que cela!. Vous m’avez torturé, humilié, trompé. oui trompé lâchement, et c’est mon orgueil, dites-vous, qui ne pardonne pas. Non, non;. ce qui ne pardonne pas, c’est le cœur meurtri, où vous n’avez rien laissé des affections pures de notre enfance!. ah! Prosper! Prosper!

–Mon nom vous revient aux lèvres, cependant, dit M. de Boisbénard en tendant la main à son frère.

Mais Saturnin se recula.

–Vous me l’avez tendue bien des fois, murmura-t-il; et pourtant. vous ne m’avez jamais aimé!

–J’ai combattu vos idées folles, voilà tout.

–Arracher à un homme la foi qui est sa force, l’espérance qui le soutient, est-ce l’aimer?

–Oui, si, en échange, on lui offre la fortune. Comparez votre destinée à la mienne, et dites si j’avais tort. Vous vous plaignez aujourd’hui de n’être que le vieux Schmeltz, accordeur de clavecins!. A qui la faute?

–A vous! à vous! à vous! cria Saturnin en se dressant de toute sa hauteur avec une énergie presque farouche.

–Si vous aviez voulu, continua M. de Boisbénard sans répondre, je vous aurais trouvé de l’argent, des appuis; vous seriez riche comme moi, noble comme moi.

–Vous vous appelez Prosper Schmeltz.

–Schmeltz de Boisbénard, s’il vous plaît, en vertu de lettres patentes.

–Un chef-d’œuvre anoblit mieux qu’une terre.

–Un chef-d’œuvre! s’écria Prosper; n’en fait pas qui veut des chefs-d’œuvre!. C’est avec cette sotte ambition que l’on vit dans la misère et que l’on meurt à l’hôpital.

–Je le disais bien, murmura Schmeltz, que vous ne pouviez être ici que pour me faire souffrir!

M. de Boisbénard haussa les épaules, fit deux ou trois tours dans la salle, et se rapprochant:

–J’ai demandé mes chevaux, dit-il; je pars ce soir. Voulez-vous me suivre?

–Non.

–Voulez-vous embrasser ma fille?

–Non.

–Comme il vous plaira. Si vous venez jamais à Paris.

–Il y a des hôpitaux ici!

–Mais il n’y a pas de maisons de fous, répliqua durement M. de Boisbénard;… et c’est dommage!

Puis il sortit en battant la porte et en murmurant:

–Il est incorrigible!. Tant pis pour lui.

Schmeltz, debout, avait suivi son frère d’un regard dur, presque haineux. Dès que la porte se fut refermée derrière lui, il retomba sur sa chaise, la tête dans les mains, pleurant des larmes de rage, perdu dans les souvenirs de son passé, dans les amertumes de son présent, et resta là jusqu’au soir, sans avoir conscience: du temps qui s’écoulait.

Jean Möser, à la brune, lui rappela qu’il était l’heure de souper.

Il se leva, remit machinalement son violon et son archet dans la boîte et sortit de l’auberge pour rentrer chez lui. Comme il passait sous la voûte qui menait de la cour à la rue, deux chaises de poste dont les chevaux piaffaient l’obligèrent à se ranger contre une borne: l’une emportait le marquis et ses compagnons de voyage qui, pelotonnés sur les coussins de la voiture, ne l’aperçurent même pas; l’autre emportait M. de Boisbénard et sa fille, la petite Lydie, qui, le nez à la portière, le reconnut, et de ses deux mains lui envoya un adieu dans un baiser. Baiser perdu comme les autres: Schmeltz ne l’avait pas vu; et il se remit en route sans se douter qu’il y avait au monde une enfant dont les yeux et le cœur gardaient son image et son souvenir.

*

CHAPITRE V.
A LA LYRE D’ORPHÉE.

Table des matières

Le ressentiment de Schmeltz était, on vient de le voir, amer et profond. Il avait fallu, pour qu’il en vînt là, toute une suite de faits, échelonnés comme autant de stations douloureuses dans le rude chemin de sa vie.

Saturnin était né en1728. Il avait donc, au moment où a commencé notre récit, quarante-neuf ans; et, quoiqu’il parût déjà vieux, quoique son frère parût presque jeune encore, il n’y avait entre eux qu’une faible différence d’âge: Prosper était né en1730.

Ils étaient fils, tous deux, du sieur Jean Schmeltz, luthier à l’enseigne de la Lyre d’Orphée.

Cette grosse lyre, en bois, grossièrement sculptée, dorée jadis, se balançait, rongée par le temps, au-dessous d’un énorme balcon de pierre, démesurément ventru, et soutenu par des têtes de faunes grimaçantes, à l’angle de la rue Tirechape et de la rue de la Chausseteric. La rue de la Chausseterie était en prolongement de la rue Saint-Honoré.

Enfouie sous ce lourd entablement, la boutique de M. Schmeltz, déjà sombre, était assombrie encore par l’amoncellement des instruments de toutes sortes, vio-Ions, violes, basses et guitares, qui en masquaient les petites vitres vertes. Il fallait, quand on y mettait le pied, quelques minutes d’attention pour y distinguer le maître du lieu, petit vieillard maigre, anguleux, sec, aux traits durs et accentués, qui s’agitait dans ce fouillis comme un insecte dans un tas de bois. On l’y entendait avant de le voir. Chaque pas, en effet, sur le plancher, arrachait comme un sourd murmure aux instruments épars çà et là, et ce bruit inattendu donnait quelque chose de fantastique a la boutique et à l’homme.

L’atelier était au fond. On y pénétrait par une porte basse. Là, le jour arrivait à flots à travers un grand vitrage qui donnait sur une cour pavée, close à son extrémité d’un mur, mitoyen avec le jardin d’un hôtel. Les deux élèves de M. Schmeltz devaient s’y trouver au mieux pour travailler.

C’est un métier, ou plutôt un art, difficile que celui de luthier. M. Schmeltz, jaloux de sa réputation–il était élève lui-même de Jean Grancino de Milan–se tenait à l’atelier plus souvent qu’à la boutique. Enfoui dans son tablier de serge verte, la perruque de travers, les besicles sur le nez, il essayait ses bois, calculait ses épaisseurs et ses courbes, surveillait son vernis, chauffait sa colle ou gourmandait ses élèves. Il n’allait à la boutique que s’il était averti par la cloche de la porte d’entrée qu’une pratique lui arrivait. Chose fréquente d’ailleurs: comme fournisseur de l’Académie royale, il était en relations suivies avec tout ce que Paris comptait de musiciens, exécutants ou compositeurs. On le citait pour la finesse et la précision de son oreille qui saisissait une différence de son inappréciable pour tout autre. Fallait-il juger de la valeur d’un instrument, on venait chercher M. Schmeltz; se prononcer sur un accord douteux, sur un effet d’orchestre, c’était à lui que l’on s’adressait encore. Ses minutes étaient donc comptées. Aussi, le jour où il s’était trouvé veuf avec deux enfants, avait-il été forcé, ne pouvant s’occuper d’eux, de les confier à une bonne femme qui cultivait quelques carrés de terre à la Râpée.

Chaque dimanche, M. Schmeltz, après avoir mis partout les volets, montait sur sa mule, sortait de Paris par la porte Saint-Antoine, suivait au petit trot la rue de Bercy, et arrivait, les poches pleines, chez la mère Chauvel.

Saturnin avait une dizaine d’années à cette époque. C’était un gros garçon lourd, massif, et «en dessous», disait la mère Chauvel, qui s’étonnait de ne pas le voir courir, jouer, sauter et se battre comme les autres garçons de son âge.. Enfant bizarre, il échappait aux caresses et glaçait les sourires. Son regard fixe et comme rêveur étonnait. Son front énorme, carré, nettement dessiné par une chevelure noire et drue, donnait à sa physionomie quelque chose d’un peu farouche; et, comme s’il avait eu conscience de l’impression qu’il donnait, il n’approchait les gens qu’avec une réserve timide, ne se livrait pas, et, pour son père même, ne trouvait ni élans joyeux ni paroles.

Le seul être qu’il parût aimer était le petit Prosper, son cadet, gentil bambin, tout frêle et tout blond. Pour un caprice de lui, Saturnin devenait agile et adroit; qu’il s’agît de l’amuser ou de le défendre, il était là; s’il se trouvait malade par hasard, il le veillait; toutes ses forces vives allaient à lui. Prosper le payait mal de cette affection. Mais des gens qu’on aime, grands ou petits, est-ce que l’on exige du retour? La raison et la volonté ne sont rien dans les élans instinctifs du cœur. Meurtris quelquefois, nous n’en aimons pas moins qui nous a frappés.

Le premier chagrin de Saturnin fut celui qu’il ressentit le jour où M. Schmeltz fit monter Prosper en croupe sur sa mule et l’emmena au collège Louis le Grand. M. Schmeltz était un de ces hommes dont la volonté va jusqu’à l’entêtement et qui ne démordent pas d’un parti pris. Jugeant Prosper plus intelligent que son aîné, il avait décidé que Prosper serait l’honneur de la famille. Il le destinait à la robe. Ses études finies, il devait entrer chez un procureur au Châtelet. Du Châtelet au Palais, il n’y avait pas loin. Prosper pouvait devenir magistrat, conseiller au Parlement. L’ambition paternelle ne voit pas d’obstacles.

Quant à Saturnin, M. Schmeltz lui gardait la lyre d’Orphée. Il attendait pour le reprendre qu’il fût d’âge à bien saisir les premiers éléments de son art.

Il ne le voyait jamais, du reste, sans le préparer à cet avenir, et sans lui donner, tout en marchant, quelques notions de ce travail qui avait été et qui était encore sa constante préoccupation. Un morceau de bois trouvé sur la route lui servait d’entrée en matière. Sans avoir mis le pied à l’atelier, Saturnin savait déjà que l’érable était préférable à tout autre bois pour le fond des instruments à archet, pour le manche, les éclisses et le chevalet; qu’il fallait employer le sapin pour la table supérieure, l’âme et les contre-éclisses; l’ébène pour la touche, les filets et les chevilles. Il avait appris sur un petit violon d’enfant le nom des différentes parties de l’instrument. Son oreille semblait bonne, en outre, M. Schmeltz avait pris soin de s’en assurer, et tout lui permettait de croire qu’il trouverait en son fils aîné un successeur digne de lui.

Saturnin, cependant, l’écoutait sans souffler mot, mais ne l’entendait pas toujours. Ce n’était, de sa part, ni ennui, ni fatigue, ni mauvais vouloir. Au premier murmure du vent dans les arbres, au bruit éloigné d’une chanson sur la rivière, sa pensée s’envolait et ne revenait plus. Il se sentait bercé dans une rêverie confuse dont il n’aurait pu dire ni le point de départ ni le but. Son âme chantait avec le vent dans les arbres, avec le marinier sur la rivière; et la voix de son père n’était plus que l’accompagnement des mélodies sans suite qu’il brodait à son insu sur le thème que lui avait apporté le hasard. De là ces longs silences qui laissaient au brave M. Schmeltz toutes ses illusions.

Saturnin, d’ailleurs, n’avait jamais opposé la moindre résistance à ses projets–ce qui eût été fort difficile–et vers la fin de l’année1740, il l’installa, rue Tirechape, à l’établi.

Saturnin n’avait pas quitté sans regret la mère Chauvel, ses champs de salades; la plaine, où il courait en liberté; les berges de la Seine, où il allait se coucher sous les arbres et rêver tout à son aise en fredonnant. La boutique lui fit l’effet d’une prison; tout l’y attrista, tout lui en déplut. Les premiers mois de son apprentissage furent une douleur pour lui, autant qu’une déception pour M. Schmeltz. Saturnin, qui promettait un élève si docile, un travailleur si assidu, ne faisait que des sottises. Il ne semblait rien comprendre au métier; il gâchait le bois, gaspillait le temps, et n’était bon qu’à passer l’archet sur les cordes, délassement auquel il paraissait prendre un vif plaisir.

Le laissait-on seul, il courait à la boutique, s’asseyait près d’une viole, et en tirait des sons, n’importe lesquels, au hasard, comme s’il avait cherché sur l’instrument une mélodie oubliée. La vibration des cordes lui donnait des frissons étranges, l’emportait dans un tourbillon de rêves; et rien n’y faisait, ni réprimandes ni taloches. C’était son école buissonnière à lui.

Le seul point sur lequel M. Schmeltz eût à se déclarer satisfait était l’étude de la musique. Il la lui faisait apprendre, estimant avec raison que pour être bon luthier il faut être d’abord bon musicien. Chaque matin, au saut du lit, Saturnin allait rue des Francs-Bourgeois, chez son maître de clavecin; il y allait tout droit, sans flâner, sans bayer aux corneilles, sans se mêler aux attroupements des polissons de son âge, que le premier pître venu rassemblait autour de lui. Sa leçon de clavecin était la seule heure du jour qui comptât pour lui, il n’en perdait ni un mot ni une note; elle aurait pu durer jusqu’au soir sans qu’il la trouvât trop longue.

Aussi fit-il des progrès rapides, si rapides, qu’au bout d’un an le pauvre croque-notes, musicien de hasard, qui lui donnait leçon, vint tout effaré dire à M. Schmeltz que son élève en savait plus long que lui. C’était conscience de sa part. M. Schmeltz lui en tint bon compte en décidant, séance tenante, que Saturnin irait, le lendemain même, prendre–ailleurs–des leçons de violon.

Il en fut du violon comme du clavecin. Ce que les autres mettent cinq ans à savoir mal et à faire plus mal encore, Saturnin le sut et le fit bien en dix-huit mois. Cela tenait du prodige, et, pourtant, n’ouvrit pas les yeux à M. Schmeltz. Luthier il était, luthier devait être son fils! Et, comme luthier, Saturnin n’avait fait que de très médiocrus progrès. Faire chanter un stradivarius, bien; mais l’étudier pour lui arracher son secret, non; il ne s’y entendait plus; le feu sacré lui manquait. Sa leçon du matin finie, il comptait les heures, il travaillait comme un chien battu, c’est-à-dire mal, essuyait chaque soir le flot toujours grossissant de la colère paternelle et s’endormait bercé par les mélodies de sa leçon de musique du lendemain.

Avait-il cependant conscience de sa vocation? Non, pas encore, pas plus que de ses forces. Constamment humilié par son père, il le croyait sur parole, se jugeait bête, et souffrait de son infériorité. Mais plus il se sentait bas, plus haut il aspirait à monter. Sans savoir encore comment y arriver, il rêvait quelquefois gloire et fortune. Son rêve alors atteignait des proportions invraisemblables. Ce n’étaient pas des succès, c’étaient des triomphes; ce n’était pas l’aisance d’un bourgeois, c’était l’immense fortune d’un grand seigneur qu’il entrevoyait. Folie pure! il en rougissait secrètement, et, sans doute, à force d’énergie, n’y serait pas revenu, si à ce rêve le hasard n’était venu donner un point d’appui.

Un matin–c’était en1745–la porte de la boutique s’étant ouverte, M. Schmeltz laissa tomber un archet qu’il tenait et se précipita en criant:

–Monsieur Rameau, chez moi!

A ce nom, les deux élèves avaient d’un bond quitté l’atelier et étaient venus se planter dans l’arrière-boutique, bouche béante, curieux comme s’il se fût agi d’un roi. Celui qui venait d’entrer ne payait pourtant pas de mine: c’était un homme grand, sec, d’une maigreur diaphane, d’aspect dur et quelque peu hautain –air de procureur ou d’homme de loi–peu de chose enfin, dans ce temps où l’on ne se retournait guère que pour les gentilshommes en pourpoint de velours brodé. Cependant M. Schmeltz avait précipitamment ôté son tablier de serge; il saluait jusqu’à terre et bousculait, chose inouïe! ses violons et ses basses pour avancer un siège au visiteur,

–Ah! monsieur Rameau, disait-il en même temps, quel triomphe hier soir!

–Oui, dit négligemment Rameau, oui… pas trop mal. ces ânes de comédiens ont bronché par-ci par-là.

–Oh! si peu!…

–Si peu? mon cher monsieur Schmeltz, si peu?… Ils ont écorché le finale du premier acte, défiguré le trio du second. que sais-je encore?… des brutes!. J’ai sué sang et eau pendant les répétitions.

–Vous n’avez pas perdu votre peine. les Fêtes de Polymnie seront jouées quarante fois de suite!. Monsieur Berger n’aura pas souvent de succès comme ceui-là.

–Mais il n’aura pas souvent de ma musique s’il s’obstine à sacrifier les seconds rôles, je lui tiendrai la dragée haute. On m’a fait attendre assez longtemps! Chacun son tour.

Saturnin regardait tout ébahi cet homme qui parlait de faire marcher le directeur de l’Académie royale, ce bourgeois qui traitait les artistes de l’Académie royale comme un roi le dernier de ses sujets, qui le prenait enfin si haut avec son père.

–Et qu’y a-t-il pour votre service? dit humblement M. Schmeltz.

–Je viens vous prier de vouloir bien vous trouver demain à l’Opéra pour l’heure de la répétition.

–De quoi s’agit-il?

–De me mettre d’accord avec ces messieurs de l’orchestre. Voilà huit jours que nous disputons. et nous n’en finirons pas sans vous.

–Vous pouvez compter sur moi, monsieur Rameau.

–A demain donc.

–A demain.

Et tandis que Rameau, pour sortir, passait devant lui la tête haute, M. Schmeltz saluait à en perdre haleine. Quand la porte fut refermée:

–Quel homme! s’écria-t-il en levant les mains au ciel; quel génie!. Lulli ne compte plus!… Si vous aviez vu la loge de la reine, hier soir… on y trépignait.

–Il doit gagner gros? dit un des élèves.

–Gros? répliqua dédaigneusement M. Schmeltz. est-ce que l’on paye jamais les chefs-d’œuvre ce qu’ils valent?

Saturnin buvait les paroles de son père. Son enthousiasme l’électrisait; et, tortueusement, sans bruit, sans secousse, comme une anguille dans une touffe d’herbes, une pensée se glissait dans son esprit:

–Si l’on pouvait dire un jour de moi ce que mon père dit de lui!

Quand une pareille idée tombe dans un cerveau de dix-sept ans, elle y prend racine aussi sûrement qu’un grain de blé dans un sillon. Saturnin s’endormit ce soir-là en se répétant:

–Si l’on pouvait dire un jour de moi ce que mon père dit de lui!

Un chef-d’œuvre! Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre? Il n’avait pas de terme de comparaison. Il n’avait jamais mis le piedà l’opéra, et ses morceaux d’étude au clavecin ou sur le violon ne lui suffisaient pas pour élucider ce point obscur. Mais il avait, à cette visite de Rameau, gagné–ou perdu, comme on voudra–de savoir que son rêve, à lui, était pour d’autres une réalité. Il pouvait donc n’y pas renoncer, puisqu’il restait dans le domaine du possible. Sa vocation commençait à se dessiner.

Prosper, vers le même temps, acheva ses études au collège Louis le Grand et obtint ses licences. Son retour apporta quelques changements au logis de la rue Tirechape; et–c’est l’histoire de presque toutes les existences humaines–ces changements, chose futile, décidèrent de cette chose grave: l’avenir.

Le logement de M. Schmeltz se composait de deux chambres contiguës situées au-dessus de la boutique et donnant toutes les deux sur le balcon ventru qui soutenait la lyre d’Orphée. Prosper étant au collège, M. SchmelLz avait donné à Saturnin l’une de ces chambres. Mais Prosper, sortant du collège, Prosper licencié, clerc de procureur, futur conseiller au parlement, ne pouvait coucher dans un appentis ou dans la boutique. Saturnin dut céder sa chambre. On lui dressa un lit dans l’atelier, lit volant qui disparaissait chaque matin. Il ne s’en plaignit pas, c’était pour son frère.

Car il ne l’aimait pas moins alors qu’au temps où ils couraient tous les deux sur les berges de la Rapée. Tant qu’avait duré son esclavage au collège, il l’avait plaint de tout son cœur et avait marqué d’une croix blanche les jours où le pauvre prisonnier venait au logis. Quelles fêtes ces jours-là! Comme il était fier, le bon Saturnin, de promener son cadet par la ville! Quand on se retournait pour admirer sa bonne mine et son frais visage, il disait tout bas merci aux passants. Lorsque le gamin, grisé par cette muette flatterie, par les adulations qu’il retrouvait au logis, se moquait de la lourde tournure de son aîné, de sa mise ridicule ou de ses naïfs propos, Saturnin disait merci encore. Venant de son frère, c’était pain bénit. La journée avait été trop courte, et son cœur se gonflait comme ses yeux quand on reconduisait le petit jusqu’à la porte du collège. Quel bonheur aussi Lorsqu’il en revint pour n’y plus rentrer!

Il ne fut pas seul du reste à se réjouir. On tua le veau gras. M. Schmeltz assembla le ban et l’arrière-ban de ses amis; il chanta au dessert; il alla même jusqu’à promettre à son cher fils, espoir de la maison, de le mener le lendemain, à l’Académie royale de musique, entendre les Fêles de Polymnie.

Ses prédictions sur cet opéra ne s’étaient pas réalisées. Le succès n’avait qu’à demi répondu aux espérances de l’auteur et du directeur. Il ne restait rien ou presque rien de l’enthousiasme factice du premier soir. Mais ce n’en était pas moins, pour un échappé de collège, une vraie bonne fortune. Pour Saturnin c’était mieux encore: quelque chose comme le droit d’enlrée dans un coin du ciel; car, M. Rameau ayant par bonheur accordé trois places, il se trouvait de la partie.

On chercherait vainement des mots pour peindre sa stupeur étonnée lorsqu’il se vit dans cette salle dont l’éclairage lui semblait féerique–plus de huit cents bougies!–au milieu de cette foule élégante de gentilshommes et de grandes dames, dont les bijoux et les colliers de pierres fines étincelaient sur le fond sombre des loges. Mais cet effarement des yeux s’évanouit aux premiers accords de l’orchestre. Tout ce qui l’entourait cessa d’exister dès que le rideau de la scène fut levé. Pendant trois heures il vécut dans le monde imaginaire des dieux de la fable, parmi ces héros et ces muses qui parlaient un langage inconnu aux hommes et dont les paroles s’épandaient en incomparables harmonies. Pendant trois heures Saturnin fut ivre, comme s’il avait bu outre mesure; ivre à ne pas entendre ce qui se disait auprès de lui, à ne pas voir ce qui se pas-sait dans la salle. Jamais il n’avait senti pareil vertige. Ramassé sur lui-même, silencieux, haletant, il écoutait de toutes ses oreilles, de tous ses yeux, de tout son corps. Cette soirée le payait de ses cinq années d’apprentissage et lui ouvrait les portes d’une vie nouvelle. Lorsqu’il revint, à neuf heures et demie, rue Tirechape, lorsque, après avoir regardé souper son père et son frère–il n’aurait pas pu manger–il se retrouva seul dans l’atelier où l’attendait son piètre lit de sangle, la fantastique apparition qui venait de l’éblouir n’était pas dissipée encore. Les instruments accrochés au mur reprenaient pour lui les mélodies de l’orchestre; à la clarté pâle de la June, qui glissait par le vitrage, il revoyait dans l’atelier les personnages des Fêtes de Polymnie tels qu’il les avait vus, avec leurs éclatants costumes de soie et d’or; il les entendait; leurs chants lui revenaient plus nets, plus distincts; et, en même temps, plus distincte et plus nette aussi lui revenait son ambition. Un chef-d’œuvre! il se rendait compte maintenant de ce que c’était.

Vaincu par la fatigue, il s’endormit en se disant:

–Ce que d’autres ont fait, je puis le faire–et je le ferai!

C’était bientôt dit. Mais comment?

Ce fut sa première pensée quand il s’éveilla. Il savait juste assez de musique pour comprendre qu’il ne savait rien, et qu’il lui fallait tout apprendre, harmonie, orchestration, contrepoint, fugue. et le reste. Comment? Faire confidence deses projets à M. Schmeltz? Il le connaissait trop pour y songer. Rien à espérer de ce côté. Prosper était trop jeune et ne disposait de rien ni de personne. Restait donc seulement à voir ce qu’il pouvait par lui-même.

–Beaucoup! se dit-il après réflexion, si j’avais des partitions et des livres.

Ce désir, aiguisé parles obstacles, l’amena bientôt à penser qu’un homme comme son père, un savant, devait avoir des livres quelque part, quoiqu’il ne lui en eût jamais vu. Ses yeux, en même temps, s’arrêtèrent par hasard sur une porte, à demi masquée au fond de l’atelier par des planches et du bois de réserve. Cette porte, on ne l’avait jamais ouverLe devant lui; et selon toute apparence, on ne l’avait pas ouverte depuis longtemps. Les moulures en étaient grises de poussière, les charnières noires de rouille.

Où menait cette porte? Pourquoi n’entrait-on jamais là? L’imagination avait beau jeu.

Saturnin, pelotonné dans son lit en attendant l’heure de se lever, eut plus de temps qu’il ne lui en fallait pour meubler ce domaine invisible de trésors à faire frissonner un avare.

C’était un dimanche ce matin-là. Les élèves ne devaient pas venir à l’atelier. Fatigué, selon toute apparence, de sa soirée de la veille, M. Schmeltz se lèverait plus tard que de coutume. Prosper n’était pas à craindre. Saturnin sauta de son lit, passa ses chausses et s’en fut dégager la porte de ce qui l’obstruait. La clef était pendue à un clou sur la muraille. Il la prit, l’engagea dans la serrure, la fit tourner avec précaution, et se recoucha, tout tremblant, après cette belle équipée. Il avait entendu marcher.–Mais au bout de cinq minutes, n’entendant plus rien, ne voyant personne, chassé de son lit par la tentation, il sauta sur la clef, ouvrit brusquement la porte et entra.

Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.

Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
330 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066319786
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

Benzer kitaplar