Kitabı oku: «Le Prévôt de Paris, 1380»

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Paul de Wint

Le Prévôt de Paris, 1380


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324629

Table des matières

INTRODUCTION.

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVII

XIX

XX

XXI

ÉPILOGUE.


INTRODUCTION.

Table des matières

L’HISTOIRE de France est, sans contredit, l’une des plus fécondes en événemens, et lorsque, pour écrire, on y voudra puiser des faits, choisir des héros, la matière ne manquera jamais; tous les règnes passant l’un après l’autre sous les yeux du lecteur, lui offriront une mine intarissable.

Parmi tant de pages historiques, que de noms ont été illustrés!... Et pourtant j’ai cru devoir m’attaquer à celui que les historiens ont pour ainsi dire dédaigné, à celui d’un ministre tolérant, l’honneur de son siècle, la victime des haines religieuses, d’Hugues Aubriot enfin.

Mézeray ne daigne pas en parler. Froissard cite à peine son nom. Dutillet seulement s’exprime ainsi dans sa chronique:

«Les Escholiers et gens d’église, poursuivant

» en justice Hugues Aubriot, homme

» bien venu à la cour, et lequel estant prévot

» de Paris avoit édifié de grands et magniques

» bastimens que Paul Émile expose au

» long; ce qu’ils firent d’autant que ledict Aubriot

» les méprisoit, lors d’une part et d’autre

» leur fesoit la guerre par petites menées

» et faciendes; l’évesque de Paris le déclara

» hérétique, et le condamna à prison

» perpétuelle....

» Le peuple de Paris délivra de prison Aubriot

» par sédition et tumulte, à celle fin de

» l’avoir pour chef: dont pour ce, telles gens

» furent appelées Maillotins.

» Iceluy, s’étant souplement escoulé n’a

» jamais este veu depuis.»

Ainsi l’historien de ce règne semble ignorer les circonstances de sa naissance et de sa mort.

Dans cet oubli de l’un des personnages les plus marquans de la cour de Charles V, ne reconnaît-on pas l’empire que les prêtres exerçaient sur le peuple de cette époque?... Ne voyons-nous pas sa vie tout entière s’effacer sous le jugement inique, qui le condamne au feu d’abord, puis à la prison perpétuelle, quand la cour, qui avait eu la lâcheté de l’abandonner, osa pourtant se récrier sur l’énormité de la peine que lui infligeait la haine de ses ennemis plutôt que la conscience de ses juges?... Et dans quelle prison devait-il attendre la mort?... Dans cette Bastille que nos pères ont renversée, et qu’Aubriot avait fait construire dans l’intérêt de la monarchie, et pour la sûreté de la capitale.

Mais il était accusé d’hérésie; et un hérétique n’était plus digne des égards de ses contemporains, ni de l’estime de la postérité, aux yeux d’un peuple que le clergé fascinait à son gré.

Il fallait donc qu’on oubliât son passage dans ce monde, et, chose inouie, les historiens qu’aucune considération ne devrait arrêter, subirent eux-mêmes l’influence monacale. Pour complaire aux tyrans de cette époque, ils étouffèrent sous le mutisme de leur plume la voix de la renommée qui proclamait le nom d’Aubriot et le recommandait à la reconnaissance publique.

Le lecteur sait qu’il dut sa disgrâce à la protection qu’il accorda aux Juifs, à ce peuple errant et persécuté, que la haine des prêtres jeta, pour ainsi dire, en pâture perpétuelle à la réprobation publique.

Et en effet, ne voyons-nous pas les Juifs, dans les six premiers siècles de l’Église, traités avec considération par les Chrétiens qui ne faisaient aucune difficulté de s’allier à eux, tout-à coup persécutés, sous prétexte d’arrêter l’espèce de domination qu’ils avaient acquise, et pour les punir de prétendus sacriléges pendant les cérémonies religieuses de la semaine sainte?... Alors le roi Childebert crut devoir réprimer cette licence, et leur défendit de paraître ces jours-là, ni dans les rues, ni sur les places publiques, non-seulement dans Paris, mais encore dans toutes les villes du royaume, et ce fut un concile tenu à Orléans, en 555, qui excommunia tous les Chrétiens qui s’allieraient aux Juifs.

Le roi Chilpéric fut un des premiers qui voulut les convertir et les forcer à se faire baptiser. Les uns se rendirent, épouvantés par ses menaces, et les autres, attirés par l’honneur qu’il voulait bien leur faire de les tenir sur les fonts baptismaux. Mais ce grand zèle ne dura pas long-temps, et ce même roi permit bientôt que ceux qu’il avait forcés à se faire baptiser, abjurassent la religion chrétienne.

Dagobert, à la prière de l’empereur Héraclius, les persécuta à son tour, et la plus grande partie abandonna le royaume (650).

Plusieurs siècles après, en 1096, l’Europe entière sembla se liguer contre eux. La France, l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne, les persécutèrent à un tel point, qu’un écrivain contemporain prétend que plusieurs milliers de ces malheureux devinrent victimes de la fureur des Chrétiens.

Ces massacres n’empêchèrent pourtant pas ceux qui y avaient échappé de tenter de s’établir de nouveau en France, et surtout à Paris. Il y revinrent peu de temps après, et s’ils furent tranquilles et respectés sous Louis-le-Gros et Louis-le-Jeune, ils ne purent se garantir de la rapacité et des mauvais traitemens de Philippe-Auguste, de Louis VIII, de saint Louis, de Philippe-Le-Hardi, de Philippe-le-Bel, de Philippe-le-Long, du Roi Jean, et enfin de Charles VI, sous le règne duquel se passe la dernière partie de notre histoire.

Le premier de ces rois, Philippe-Auguste, voulant donner un prétexte à ses extorsions, les accusa d’être la cause de la misère du peuple, et d’avoir, à l’aide de leur usure, envahi une partie des maisons de Paris; de s’être approprié les trésors des églises, les vases sacrés, etc.; et il poussa l’accusation si loin, que non-seulement, il leur reprocha de se servir de calices pour des usages infâmes et dégoûtans, mais encore de sacrifier, tous les ans au vendredi saint, un jeune enfant chrétien.

Accusation absurde et calomnieuse!...

Selon Rigord, ils furent chassés, en 11.82, et Philippe les rappela en 1198, an de tirer d’eux l’argent dont il avait encore besoin pour sa nouvelle croisade.

Jusqu’à saint Louis, les Juifs vécurent assez tranquilles, mais ce prince les persécuta de nouveau; ce fut un de leurs plus cruels ennemis, quoiqu’il ne fût pas, comme ses prédécesseurs, animé par l’appât de leurs richesses, mais bien par une piété fanatique.

Néanmoins, il prohiba leur usure, fit brûler leurs livres saints, les obligea de porter une marque qui pût les faire reconnaître, et finit, comme les autres, par les chasser de son royaume.

Sous Philippe-le-Bel, en 1280, il fut dit au parlement de la Chandeleur, le roi présent, que tous les Juifs qui étaient venus s’établir en France, sortiraient dans la mi-carême; et selon Genebrard, ce prince les chassa en 1295, et fit piller les biens de ceux qui restèrent.

De son côté, Sauval assure, d’après le témoignage des rabbins, Levi ben Gerson, Abraham Zachut, et Joseph Coben, que cette persécution fut la plus cruelle de toutes, et bien plus barbare que celle qu’ils souffrirent sous Philippe-Auguste; car ces auteurs prétendent. que non-content de les avoir pillés au point de ne leur laisser que le seul vêtement qu’ils portaient, on en fit une telle boucherie, qu’il en périt de faim et de misère, au moins douze cent mille, c’est-à-dire, deux fois autant qu’il s’en sauva d’Égypte sous la conduite de Moïse.

Quelques années s’écoulèrent encore après cette persécution, et Philippe-le-Bel ne fut pas plutôt mort, que les Juifs traitèrent avec Louis-le-Hutin, qui leur permit, moyennant une somme assez considérable, de revenir se fixer à Paris pendant l’espace de treize années.

Leurs livres, leurs synagognes, leurs cimetières, tout leur fut rendu, et ils eurent alors le droit de se faire payer les dettes qu’on avait contractées envers eux.

Si l’on en croit plusieurs historiens ou chroniqueurs, cette espèce de bail passé entre un roi et ses sujets, n’eut pas entière exécution, et Genebrard, que j’ai déjà cité plus haut, prétend que cinq ou six ans après, le peuple vint forcer Philippe-le-Long de révoquer ce que Louis-le-Hutin avait fait pour eux, en 1515. Mais cet historien, ainsi que le remarque judicieusement Sauvai, s’est trompé ou de date ou de règne, puisqu’il donne cet exil comme étant arrivé en 1525 et que Philippe-le-Long mourut le 5 janvier 1522.

Philippe de Valois voulut ensuite les obliger à se convertir, ou à sortir du royaume.

Après lui, le roi Jean les rappela pour payer une partie de sa rançon; et sous Charles V enfin, ils vécurent en paix, grâce aux soins de son ministre, qui réprima plusieurs fois la fureur populaire, sans cesse déchaînée contre eux.

Tel est l’abrégé succinct de l’état des Juifs, depuis leur établissement en France, jusqu’à l’époque où leur nouveau protecteur, renversé lui-même, les laissa sans appui, sous le règne d’un monarque en démence.

Les personnages historiques et ceux que j’ai créés pour les accoler au héros principal, n’auront servi qu’à faire connaître cette époque, et les mœurs et les coutumes de ce peuple déjà si loin de nous.

Si je me suis abstenu d’employer souvent le vieux langage, qui peut-être pouvait convenir à certains acteurs que j’ai mis en scène, c’est que j’étais convaincu que cette lecture, souvent trop fatigante, peut malgré son type original, amener un certain refroidissement dans l’action et même en paralyser la marche. En effet, la langue du moyen-âge n’offre rien d’harmonieux et de poétique; elle se sent trop des siècles barbares qui l’enfantèrent, pour que nous cherchions à la remettre en vigueur; tout son mérite est dans sa grande naïveté et sa concision toute latine; mais puisque nous nous sommes enrichis de mots heureux, de tournures gracieuses et élégantes, qui peignent et rendent mieux nos idées, pourquoi rétrograder?... Ce serait vouloir faire parler un vieillard comme s’exprime un enfant: action qui nous paraîtrait et bizarre et ridicule.

Je livre donc au public mon premier ouvrage, tel que je l’ai conçu et exécuté, et j’attends de lui cette critique judicieuse et vraie. qui plus tard devra me servir et d’avis et de conseils; car, ne me dissimulant pas la faiblesse de mon œuvre, j’ai besoin néanmoins qu’on m’en signale les défauts, afin d’éviter à l’avenir d’y retomber encore.

I

Table des matières

Quelques pages d’histoire.

L’histoire des malheurs des peuples n’est autre que celle des sottises ou des crimes de leurs chefs.

Les princes veulent être absolus, les nobles veulent être indépendans, les peuples veulent être heureux.

(DUPATY. )

LE roi Charles V venait de monter sur le trône.

La France à cette époque reculée, se sentait encore des secousses du règne précédent, et les années écoulées depuis cette guerre civile qu’on nomma la Révolte de la Jacquerie, n’avaient point encore effacé la haîne que les paysans conservaient contre les nobles.

Ils se rappelaient encore que cent mille d’entre eux avaient succombé sous le fer de leurs seigneurs; qu’un instant peut-être, ils avaient rêvé l’affranchissement, et qu’ils n’avaient fait, au contraire, qu’ajouter un anneau de plus à leur chaîne.

On se souvenait des intrigues, des sourdes menées, des cruautés même de ce roi de Navarre, fils aîné de Philippe, comte d’Évreux, et de Jeanne de Navarre; ce même Charles Ier surnommé le Mauvais, dont Mézerai parle et dit: qu’il avait toutes les bonnes qualités qu’un mauvais caractère rend pernicieuses.

Ce redoutable adversaire de la royauté de Jean avait su s’attirer les bonnes graces de la noblesse et ranger sous sa bannière jusqu’ au dauphin même. Tous le voyaient avec plaisir se charger du rôle dangereux de conspirateur et lever sans crainte l’étendard de la rébellion.

Jean sut bientôt ramener à lui son fils dont le cœur n’était point encore endurci; il se servit de son amitié et de sa liaison avec Charles, pour faire tomber son adversaire dans le piège qu’il lui tendit, et où ce dernier se laissa prendre, tout adroit et rusé qu’il pouvait être.

Le roi de Navarre fut donc saisi au milieu des réjouissances publiques où il assistait, et Jean, non content de cette victoire, voulut encore rassasier ses yeux du spectacle d’un supplice: il fit exécuter quatre des favoris de Charles le Mauvais; et le comte d’Harcourt fut un des malheureux qui payèrent de leur tête les intrigues de leur maître.

On se rappelait la guerre qu’avait allumée contre Jean cet acte d’autorité ; cette guerre qui vint finir en 1556, à la fameuse bataille de Poitiers, et où le roi Jean, vaincu et fait prisonnier par le prince de Galles, surnommé le prince Noir, fut conduit en Angleterre où, il resta quatre années entières. Il voulut sortir de cette captivité en signant le traité le plus honteux qu’on eût jamais proposé à la France; c’est-à-dire, en livrant à l’Angleterre douze de nos plus belles provinces: la Normandie, la Saintonge, le Poitou, la Guyenne, le Maine, l’Anjou, la Touraine, le pays d’Aunis, le Périgord, le Limousin, le Ponthieu, le Boulonnais, et de plus, quatre millions d’écus d’or.

Les états et le dauphin refusèrent de ratifier un semblable traité.

La guerre recommença de nouveau, et le vieil Édouard ne put que ravager quelques provinces qui, cette fois, ne tombèrent même pas entre ses mains.

La paix de Brétigny, en 1560, mit un terme à la captivité du roi Jean; on le ramena en grande pompe à Calais où il fut échangé contre des otages.

Cependant combien de crimes n’avait-il point été commis avant son retour...?

Le dauphin était parvenu à se faire reconnaître régent; mais cette régence, véritable tutelle, ne lui fut conférée qu’à la condition expresse: qu’il ne ferait rien d’important sans l’avis de trente-six personnes qui lui furent données pour conseil.

On ne connaissait point encore sa fermeté, et cette défiance était en quelque façon pardonnable; car on se souvenait qu’il avait trahi le roi de Navarre, sous le masque de l’amitié ; qu’il avait abandonné son père à la bataille de Poitiers: et ces causes réunies formaient de graves griefs contre lui.

Le roi de Navarre, depuis sorti de prison, en sut tirer parti, et, guidant à couvert les factieux, il mit à leur tête un Lecoq, évêque de Laon, et Marcel, prévôt des marchands, qui, se fondant sur les fautes précédentes et sur l’altération des monnaies par le dauphin, rejetèrent sur ce dernier tous les désordres auxquels le royaume était en proie, et proclamèrent hautement le renversement de l’état, si l’on ne se hâtait d’y remédier. Secondé par les Parisiens, Marcel courut au palais du dauphin; il fit massacrer à ses pieds et dans sa chambre même, le maréchal de Normandie et celui de Champagne, et comme leur sang avait rejailli sur ses vêtemens, et qu’il avait paru en être effrayé , Marcel lui jeta pour sauvegarde son chaperon aux couleurs de la ligue, en lui disant avec une sorte de mépris: «On n’en veut point à ta

» personne...»

Bientôt le roi de Navarre se rendit à Paris escorté de ses hommes d’armes; il fit publier à son de trompe, qu’il voulait parler au peuple, le haranguer dans la place qui servait aux combats en champ clos; et là, il lui prouva, avec sa finesse d’esprit ordinaire, qu’il avait plus de droit à la couronne de France que celui qui la portait encore, et que le roi Édouard qui semblait y prétendre. Son discours fut couvert d’applaudissemens, et il devint en quelque façon l’idole du peuple.

Le dauphin, de son côté, voulut employer le même moyen; il vint aux halles haranguer le peuple à son tour; mais privé de cette éloquence persuasive que possédait si bien son compétiteur, il manqua son but et s’exposa au rire et aux huées de la multitude.

Il agit donc de finesse. Il promit et feignit d’accorder tout ce qu’on lui demandait; mais il s’assura en secret l’appui de la noblesse: il quitta la capitale, et ayant visité quelques provinces, il revint tenir les états généraux à Compiègne; là, il rassembla environ trente mille hommes d’armes, et, possesseur de quelque argent, il revint à Paris soumettre les révoltés.

Ce même Marcel, prévôt des marchands et chef des factieux, fut assommé par un nommé Maillard au moment où il se disposait à livrer les portes de la ville à Charles-le-Mauvais. Cette mort fit alors changer la face des affaires; elle ramena au parti du dauphin presque tous les insurgés sortis de ce peuple aussi prompt à vaincre pour une belle cause, que prompt à changer pour en défendre une autre.

Une chose remarquable, c’est qu’au milieu de ces troubles, de ces factions sans cesse renaissantes, le luxe, ver rongeur pour un état, qui, comme celui de cette époque était tout entier au métier des armes et totalement étranger au commerce, le luxe, dis-je, avait fait des progrès effrayans; on ne voyait dans toutes les villes que des fêtes brillantes et des repas splendides; on n’apercevait que hoquetons brodés et chaperons chamarrés de clinquant et de dentelles, tandis que les campagnes étaient en proie à la plus affreuse misère, que les villageois étaient écrasés par le travail et les impôts.

Quant à la noblesse, presque tous les seigneurs avaient aliéné ou vendu une partie de leurs domaines pour subvenir aux frais des croisades; et lorsqu’ils échappaient aux cimeterres des Sarrasins, ils rentraient en France et ne retrouvaient plus alors pour centre de possession, que leurs vieux châteaux, leurs donjons et leurs tours crénelées.

De là cette haine des nobles contre les vilains. Ils ne pouvaient voir sans une sorte de rage, leurs terres passées entre les mains et devenues la propriété de gens qu’ils s’étaient habitués à regarder comme esclaves; ils accusaient leurs ancêtres d’aveuglement devant la signature de ces actes qu’ils ne pouvaient annuler; ils employaient le peu de forces qui leur restaient pour opprimer le pauvre laboureur; tout enfin tendait chez eux à les ramener à leur ancienne condition, et pour y parvenir, il n’est pas de moyens honteux dont ils ne se servissent, pas de vieilles lois, de vieux abus, de vieux droits oubliés et perdus, qu’ils ne cherchassent à remettre en vigueur. Ils poussaient même la déloyauté jusqu’à produire de faux actes qu’ils soutenaient être authentiques; somme toute, les paysans étaient plus malheureux, libres et propriétaires du terrain qu’ils cultivaient, que lorsqu’ils labouraient ce même terrain sous le fouet de la servitude.

Mais ces exactions et ces mauvais traitemens sur des gens doux et inoffensifs, devaient enfin produire le germe d’une révolution. On se lasse de souffrir; et les paysans du Beauvoisy sentirent les premiers la dignité d’hommes. Ils se rassemblèrent un jour, et l’un d’eux osa dire hautement que tous leurs malheurs venaient de l’orgueil et de la cupidité de la noblesse qui, loin d’être comme ses ancêtres, était totalement dégénérée et ne trouvait plus de courage que pour maltraiter le peuple; or, le seul moyen de se délivrer de cette tyrannie était de punir les oppresseurs par le fer et la flamme.

Ces avis furent écoutés. Ils s’armèrent, et tous les habitans des contrées voisines suivirent leur exemple; malheureusement ils salirent leur cause si belle en elle même, par les massacres les plus horribles et les cruautés les plus inouies.

Leur nombre croissait de jour en jour; déjà près de quarante mille hommes étaient armés; ils avaient élu un chef qu’ils nommaient Jacques Bonhomme ; mais la noblesse s’étant liée pour se défendre contre ces nouveaux ennemis, elle eut bientôt exterminé les rebelles; le sire de Couci fut un de ceux qui leur fit le plus de mal. Ils furent poursuivis et traqués comme des bêtes fauves; et en effet, que pouvait cette multitude mal armée et forte seulement de sa férocité et de son désespoir, contre une forêt de lances et des hommes bardés de fer?.... Il fallait succomber: les révoltés succombèrent!....

Mais un principe de haine, un germe de révolte n’en resta pas moins caché dans le cœur des villageois, et combien de siècles ont passé depuis cette époque sans les détruire entièrement!

Un règne en butte à tant de désordres, de guerres, de révolutions, est loin d’être un règne tranquille, et celui qui lui succède ne peut que s’en sentir long-temps encore: c’est ce qui arriva.

Le dauphin, à son avènement au trône sous le nom de Charles V, eut plusieurs guerres à soutenir.

Édouard, le vainqueur de Poitiers, se vit enlever en quelques campagnes les provinces qu’il possédait encore et qui lui coûtaient si cher. Charles de Navarre renouvela ses prétentions sur la Brie et la Champagne; mais Duguesclin vivait et Duguesclin le battit. Duguesclin! l’ennemi né des Anglais! celui dont le nom seul les faisait trembler! et, pour me servir des expressions de Mézerai, qu’ils n’osaient plus regarder que par les créneaux de leurs murailles!

Charles avait appris à se connaître; il avait eu la force de se juger: chef souverain d’un peuple guerrier, il ne se sentait pas le courage de le conduire lui-même à la victoire; il se souvenait de la bataille de Poitiers, et ne voyait en lui qu’un soldat médiocre et peureux. D’ailleurs sa santé toujours faible et chancelante le rendait incapable de suivre lui-même des opérations militaires; et l’on donne pour cause de cette espèce de langueur à laquelle il était en proie, les effets d’un poison assez violent qui lui fut administré par Charles-le-Mauvais lorsqu’il n’était encore que dauphin; poison qui lui fit tomber, en moins d’un mois, là barbe, les ongles, la peau, et auquel il n’échappa qu’en se faisant faire au bras gauche une large incision pour donner une plaie à l’activité du venin.

Néanmoins, Charles conserva toujours une ame de feu dans un corps faible et débile. Ses vingt-deux ans de souffrances n’ôtèrent rien à la force de son jugement, et ses qualités politiques lui valurent le surnom de Sage.

Si les guerres furent longues et nombreuses sous son règne, c’est à la position critique où il se trouvait, qu’on doit en attribuer tous les malheurs; ces guerres devenaient nécessaires pour employer un corps militaire que jusqu’alors on n’avait pu discipliner. Lorsqu’ on était en paix, ce corps redoutable se partageait en différentes bandes, lesquelles avaient chacune un chef; elles se répandaient ensuite dans les campagnes, pillaient et ravageaient ceux que quelques jours avant elles venaient de défendre. Ces bandes étaient connues sous le nom de grandes compagnies ou malandrins, et les soldats qui les composaient, dédaignant de retourner à la charrue, se livraient à toutes sortes de brigandages et de dilapidations, et devenaient pour l’Etat un fléau plus terrible encore que celui des guerres civiles.

Charles-le-Sage finit par se défaire de ces soldats en les envoyant, d’abord en Bretagne soutenir Charles de Blois, ensuite en Castille, à la solde de Henri de Transtamare qui disputait le trône à son frère Pierre-le-Cruel.

Ce même Henri, meurtrier de son frère, qu’il poignarda au milieu d’une bataille, devint plus tard l’allié fidèle de Charles V, qui, pour effacer la honte du traité de Bretigny, ajourna, comme seigneur suzerain, le duc de Guyenne à la cour des pairs. Il déclara en même temps la guerre à Edouard, roi d’Angleterre, et bientôt cinq armées furent sur pied pour défendre l’indépendance du royaume.

Dans cette occurrence, Charles prévoit tout; il ne peut commander lui-même, mais il a, dans son cabinet, réglé jusqu’aux marches et aux campemens. Duguesclin est son bras droit; il vient de le faire Connétable en lui confiant la plus nombreuse de ses armées. La victoire lui sourit; en quelques jours la Guyenne est presque conquise; mais le général anglais, par une marche aussi savante que prompte, tourne l’armée et fond à l’improviste sur la capitale dont les murailles, hérissées de fer, le tiennent quelque temps en échec.

On provoque, on injurie le roi de France, on le défie au combat, et des fenêtres du Louvre on entend les trompettes et les fanfares anglaises.

Charles ne s’en émeut point; il est calme, réservé ; aucune sortie n’est faite, elle aurait pu lui être funeste; et par cette impassible fermeté, il lasse le général anglais, qui chaque jour et de plus en plus resserré par Duguesclin, est enfin obligé de lever le siège et de battre en retraite. De son côté Henri attaque la flotte anglaise et réussit à couper les communications entre la Guyenne, où les généraux français ne trouvent déjà plus d’obstacles à vaincre.

Tout semblait favoriser le roi Charles, et c’est alors seulement qu’il parvint à rabaisser l’orgueil de ses rivaux, et à leur prouver, que pour le bien des empires, un roi prudent et sage, est souvent plus fort qu’un roi courageux.

Après avoir jeté un coup d’œil rapide sur la position intérieure de la France à cette époque, j’ajouterai:

Que les guerres nombreuses soutenues par Charles V, ne l’avaient point empêché d’amasser des richesses immenses pour le temps, et de doter l’état, et la capitale surtout, de monumens précieux qui seuls pouvaient immortaliser un règne.

Secondé par Hugues Aubriot, prévôt des marchands, qu’il nomma plus tard intendant des finances et premier ministre, il fit élever les murs crénelés de la fameuse Bastille; jeta sur la Seine plusieurs ponts, entre autres celui de St Michel; construisit le petit Châtelet et fit enfin reculer les limites de la ville, qu’il entoura de murailles, depuis la porte Saint Antoine jusqu’à celle du Louvre.

Tous ces travaux et embellissemens lui avaient gagné l’amour de ses sujets, mais malheureusement pour eux, il ne vécut pas assez; son fils qui lui succéda, trop jeune encore pour occuper le trône, dut laisser les rênes de l’état entre les mains de ses oncles, qui devinrent les oppresseurs du peuple et dissipèrent en peu de temps les richesses que le feu roi avait amassées avec tant de peine.

Le peuple n’avait plus de défenseurs Charles V venait de succomber, et son ministre languissait dans les fers!..

II

Table des matières

Un intérieur du temps.

Les goûts dépravés indiquent une ame pareille.

C’ÉTAIT dans la rue Froidmentel.

Les maisons de ce temps étaient loin d’être construites comme nous les voyons de nos jours; elles n’avaient ordinairement que deux étages au plus; leurs toits, tout à fait en pointe, formaient une espèce d’auvent sur la rue, de manière que si le premier étage présentait sur sa façade deux fenêtres étroites, le second ne pouvait en avoir qu’une, en raison de l’excessive pente du toit, qui venait se joindre à celui de la maison voisine. Cet ensemble formait en quelque sorte des rues festonnées à dents de loup.

Les pierres étaient réservées pour les châteaux, les ponts et autres monumens publics, et les maisons ne se construisaient que de plâtre et de bois; on avait le soin de laisser les charpentes apparentes en dehors, elles étaient enjolivées selon la richesse du propriétaire; quelques uns les faisaient sculpter à grands frais, et d’autres se contentaient de les revêtir d’ardoises ou de les peindre d’une couleur noire, ce qui, contrastant avec la blancheur du plâtre, donnait de loin à la ville l’aspect d’un demi-deuil.

Les fenêtres étaient garnies d’une quantité de petits carreaux en verre fort épais, et fermées la nuit par de lourds volets en bois. peint assez communément d’une couleur sombre.

Les boutiques, sans devantures autres que celles de la maison, présentaient une seule croisée et souvent une porte pleine qui restait ouverte jusqu’à la tombée du jour; or, n’y ayant qu’une seule porte d’entrée pour chaque maison, elle était habituellement occupée par un seul locataire.

C’est dans un de ces réduits que nous allons transporter la scène suivante.

Le couvre-feu venait de sonner.

Toutes les portes et les fenêtres de la ville, comme par un effet magique, s’étaient fermées aux derniers tintemens de la cloche du soir.

La capitale se trouvait dans une obscurité complète, et les rues d’autant plus noires, que le temps était sombre et brumeux, et que les pâles rayons d’une lune d’octobre se cachaient sous le manteau noir des nuages d’automne.

Il était dix heures.

La ville, déserte, devenait en quelque sorte la propriété de plusieurs classes de gens, qu’on nommait alors les Truands, les Cagous, les Maladriers, les coupeurs de bourses etc., tous gens sans aveu et dont l’existence était soutenue par le vol, qu’ils accompagnaient souvent du meurtre. Il était dangereux à cette époque de se trouver attardé et de rentrer nuitamment chez soi, l’on risquait d’être, au détour d’une ruelle, assailli par ceux qui, le matin même, avaient imploré votre pitié et reçu vos aumônes.

Il fallait marcher, armé d’une bonne dague, afin de se faire justice soi-même; et souvent encore, succombant sous le nombre, le bourgeois et le seigneur étaient heureux de s’en tirer seulement avec la perte de leurs sachettes garnies de pennons ou de Carolus d’or.

Il était dix heures, ai-je dit, et des pas lourds se faisaient entendre sur les pavés pointus et boueux de la rue Froidmentel. Un homme à la taille haute, à la démarche hardie, s’arrête, et frappe à la porte d’une petite maison basse, dont les volets extérieurs, fendus en plusieurs endroits, laissaient passer par intervalles une lueur incertaine.

On vint ouvrir; il entra et referma sur lui, avec précaution, la porte qui semblait vouloir trahir l’arrivée d’un des hôtes du chenel, en poussant un long gémissement occasionné par le frottement de ses gonds rouillés.

L’intérieur de cette maison, loin d’être décoré avec grâce, présentait de tous côtés des murs charbonnés d’images obscènes; les meubles consistaient en quelques tables grossièrement travaillées, et quelques escabelles servant de sièges aux habitués et aux propriétaires de ce clapier.

Deux hommes y étaient déjà attablés; et au bruit que fit la porte en se fermant ils tournèrent la tête, et tendirent la main au nouveau convive qui leur arrivait.

— Que Notre-Dame te soit en aide! lui dit l’un d’eux.

— Que les ribaudes te fassent joie! lui dit l’autre. Quelles nouvelles viens-tu nous apporter aujourd’hui?...

— Rien qui vaille la peine d’en parler, répondit le nouveau venu; pourtant ne nous éloignons pas ce soir: un certain jeune seigneur, s’il n’a pas menti, nous a taillé de la besogne, ou pour cette nuit, ou pour l’autre.... Nous verrons s’il tiendra sa parole, et malheur à lui s’il m’a trompé !....

— Eh! de quelle nature est le travail que nous aurons à faire?...

— Tu es bien curieux aujourd’hui?— N’as-tu pas l’habitude de suivre mes ordres? Et que peut te faire l’espèce de travail pourvu que les pennons qui te reviendront remplissent les poches de ton surcot!...

— Ne nous fâchons pas, Jehan-le-Vieil; tu connais mon zèle à te servir: je n’ai pas changé. La pointe de mon poignard sent encore la chair, tu le sais..... et la peau d’un Juif ne l’émousserait pas.... En attendant, trinquons ensemble, et buvons à la santé de ceux qui vivent aujourd’hui, et qui demain iront danser avec les anges ou grimacer avec les diables. — Holà !... un pot de Gâtinais!...

Et la porte du fond s’ouvrit. Une jeune fille d’une quinzaine d’années vint apporter aux trois convives le pot que l’un d’eux avait demandé ; puis elle se retira sans proférer une seule parole.

— Sais-tu qu’elle est gente la pucelette Caguerine, dit Jehan-le-Vieil, c’est un morceau de roi. Qu’en dis-tu, Maillard?

— Le roi ne prend plus de ces morceaux-là, répondit celui-ci. Notre pauvre Charles V, que Dieu lui fasse miséricorde, n’ira pas loin, je pense..... Mais si tu nous parlais de son ministre, oh! celui-là, je ne dis pas, c’est un gaillard....

— Oui.... mais Caguerine n’est pas juive, et ce sont des juives qu’il lui faut. Déjà plusieurs sont passées par ses mains, et je ne désespère pas, puisqu’il les aime tant, que bientôt il portera la rouelle et se fera juif lui-même.

— Tant mieux! répondit Maillard.

— Comment, tant mieux?

— Oui, parce que j’aurai peut-être le plaisir de le voir plus tôt faire quelques pirouettes en l’air, où tant d’autres ont été rendre l’ame... Oh! que je lui en veux.... sans les gardes de la prévôté qui l’accompagnent partout, Maillard-le-Cagou lui aurait déjà joué quelque mauvais tour.

— Il est plus fin que toi, Maillard, et le peuple est pour lui; le peuple l’aime celui-là, et pourtant c’est un ministre du roi.

— Le peuple!... le peuple!... Eh que me fait le peuple à moi, vieux malandrin que je suis!... Je te le jure, Jehan-le-Vieil, par la barbe de St. Côme, tôt ou tard je me vengerai de lui et lui ferai payer avec du sang les jours qu’il m’a fait passer dans les basses fosses du Châtelet.

Et la figure de Maillard-le-Cagou se contractait d’une manière effrayante; ses yeux étaient scintillans de colère; ses lèvres, ombragées par une barbe longue et sale, s’entr’ouvraient à demi, et produisaient un certain jeu de physionomie qui ressemblait aux rires, mais à ces rires de démons, à ces rires sataniques qui conviennent si bien au génie du mal. Sa main droite, qu’il tenait cachée dans l’ouverture d’une espèce de veste qu’il portait, s’agitait vivement et produisait un léger bruit de fer; c’était le manche d’un poignard que ses doigts retournaient et caressaient avec une sorte de convulsion.

Jehan-le-Vieil le regardait avec impassibilité ; son coude était appuyé sur la table, et sa main soutenait son énorme tête chevelue, couverte d’un chapeau brun. Ses regards étaient immobiles, il paraissait plongé dans de graves réflexions; plusieurs fois ses lèvres s’étaient agitées, comme s’il eût voulu révéler un secret, et pourtant sa bouche était restée muette, sa voix n’avait produit aucun son. Enfin, comme pour mettre un terme à cette gêne, à cette contrainte où il se trouvait, il saisit une large coupe pleine de liqueur, et, la portant à sa bouche, il dit en souriant et regardant de nouveau Maillard, qui grimaçait encore:

— Je bois à Hugues Aubriot, prévôt des marchands et ministre de Charles V!..

A ce nom Maillard fit un bond sur son escabelle, et, prenant machinalement sa coupe, il avala tout d’un trait le breuvage qu’elle contenait, sans répondre au toast que Jehan-le-Vieil venait de porter, puis la frappant avec force sur la table, il en fit voler les morceaux jusque sur les genoux du troisième convive, qui jusqu’alors n’avait pas pris part à la conversation, et était allé s’appuyer sur le mantel de l’énorme cheminée qui chauffait la salle.

— Tête Dieu! s’écria-t-il, en se réveillant en sursaut; la conversation s’anime, mes seigneurs, et les marchands auront beau jeu si les cagous cassent la vaisselle des clapiers....

Puis il vint se remettre à table, en demandant aux autres quel avait été le sujet de leur discussion; il fronça le sourcil, et regardant Maillard-le-Cagou, il lui posa lourdement sur l’épaule sa main noire et calleuse, et lui dit:

— Tu seras donc toujours le même, Maillard?.... La rancune et la colère te feront un jour rendre l’âme aux suppôtts de l’enfer.... Mort Dieu!.... mais que dirais-tu donc, si, comme moi, ton cou d’homme avait senti le chanvre tordu se serrer autour de lui?... Si, connue moi, top nez avait flairé de près l’odeur de la potence?.... J’en fus sauvé comme par miracle... c’est vrai..... mais dois-je en vouloir à celui qui m’y faisait accrocher?... Eh non!... Son métier, à lui, est de nous faire pendre; le nôtre est de l’éviter. Eh bien! jouons au plus fin, travaillons à qui saura le mieux se tromper, et plus tard, s’il faut que l’un de nous aille faire une pose de vingt-quatre heures au gibet de Montfaucon, si c’est moi qui le devance, je ne serai pas le dernier des cagoux; si c’est lui qui vient avant moi, ce ne sera pas le premier des ministres.

— Hardouin a raison, dit Jehan-le-Vieil, la potence est aussi bien pour le juif que pour le chrétien, pour le truand que pour le seigneur; le grand point est de savoir l’éviter.... Mais j’entends quelque chose!...

Puis, se levant doucement et avec précaution, il alla coller son oreille contre les fentes de la porte d’entrée; il tendit une main vers ses deux compagnons en signe de silence, et resta quelque temps immobile dans cette posture. écoutant ce qui pouvait se passer au dehors. Des pas se firent entendre, ils s’approchèrent, et bientôt trois coups égaux retentirent à la porte.... C’était le signal convenu avec Jehan-le-Vieil; il ouvrit, et un jeune seigneur d’environ vingt et quelques années, se présenta; ils se parlèrent tous deux à voix basse...

— La porte se referma et l’inconnu s’éloigna d’un pas rapide et précipité.

III

Table des matières

La Buive.

Les lois naturelles, civiles et religieuses se contredisent: on en fait un amalgame, à sa guise, et l’on n’est ni homme, ni citoyen, ni religieux.

La religion ne doit jamais servir, ni de prétexte, ni d’excuse pour faire le mal.

Au temps où nous reportons notre histoire, les Juifs se reposaient dans une douce sécurité des persécutions qui, depuis les six premiers siècles de l’église, avaient constamment pesé sur eux.

Les Juifs, peuple errant et fugitif, peuple nomade et sans patrie, qui, toujours exposés aux vexations, aux mépris, à la cupidité des gouvernans et des prêtres chrétiens, semblaient, par une tenacité et une constance incompréhensibles, vouloir vivre et se fixer et sous le glaive de leurs tyrans, de ceux qui s’étaient fait une loi de les abattre, de les persécuter sans cesse, et de les punir par un supplice souvent plus cruel pour eux, que les tortures et les bûchers, c’est-à-dire par la confiscation de leurs immenses richesses.

Combien de fois les rois n’avaient-ils pas employé ces moyens honteux pour subvenir aux dépenses de leurs folles entreprises...

Combien de fois, couvrant ces vols du manteau de la religion, n’avaient-ils pas forcé les Juifs à payer de leurs deniers ces croisades en terre sainte, ces voyages d’outre-mer, qui long-temps ont été la ruine et la perte de l’état?.. Et ces rois, qui dans leur zèle ardent sacrifiaient tout au fol espoir de conquérir un tombeau vide, revenaient après avoir creusé et rempli celui de plusieurs milliers de leurs sujets!...

Et c’est la religion qui leur commandait de tels sacrifices!... C’est la religion qui les excitait au vol, au meurtre, au pillage?... —C’est au nom de la religion que tant de têtes se sont courbées sous la hache des infidèles, que tant de corps ont été ensevelis sous les débris de leurs murailles!

Fatale erreur!.. Affreux aveuglement!!!...

Et de nos jours, de nos jours même, les prêtres, dont la voix ne devrait prêcher que la tolérance, ne seraient-ils pas les premiers encore à nous pousser au fond du précipice, à nous exciter à nous entr’égorger pour soutenir leurs dogmes erronés et anti-religieux!... Ne sont-ils pas les premiers à jeter ce vernis de réprobation sur les Juifs, sur cette classe d’hommes, qui comme nous ont une famille, qui comme nous ont droit à la miséricorde divine!...

Hors l’église, il n’est point de salut, disent-ils!...

Eh! que sont-ils donc ces Juifs?... Sont-ils des idolâtres? N’adorent-ils pas un Dieu créateur, comme nous adorons le nôtre?...

Ils ne croient point au Christ!..

Mais moi chrétien, me forceront-ils d’y croire, ces prêtres?... Verrai-je sans pitié leurs simagrées religieuses? Devrai-je ajouter foi à ces mystères qu’ils veulent expliquer et qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes?... Non!... Les flambeaux de la civilisation ont remplacé les ténèbres de l’ignorance. L’homme commence à regarder l’homme comme son frère et son égal, comme fils d’un même créateur, d’un même Dieu; les siècles ont enfin fait écrouler ces barrières qui séparaient les différentes sectes; l’anglican et le chrétien, le juif et le réformé , tous ont atteint l’époque où les croyances religieuses doivent être libres; elles le sont effectivement, mais les ministres de chacune d’elles voudraient toujours avoir la suprématie; chacun en particulier prêche les beautés de sa religion et cherche à détruire celles des autres; et si les peuples n’avaient point acquis ce degré de jugement où la philosophie devait peu à peu les amener, nous verrions encore des provinces entières se lever et s’armer pour défendre le prélat ou le moine, qui le conduirait lui-même, le glaive à la main, au milieu des batailles, en soufflant à pleine bouche le feu des guerres civiles!!...

Or les Juifs, sous le règne de Charles V quoique tranquilles possesseurs des biens qu’ils avaient acquis depuis leur dernier bannissement, n’étaient pas moins regardés comme les parias de la population parisienne.

Ils habitaient un quartier de la ville qu’on appelait à cette époque la Juiverie; ce quartier se composait de plusieurs rues fermées ou par d’énormes portes, ou seulement par de longues chaînes en fer.

Il leur était défendu de se loger ailleurs que dans les rues qui leur étaient désignées. Ils avaient leurs garanties ou privilèges, leur justice, leurs juges à part, qui depuis Louis-e-Gros se nommaient Conservateurs des Juifs.

C’est au concile de Latran en 1215, qu’il leur fut ordonné de porter sur l’estomac une marque ronde, afin de les distinguer d’avec les Chrétiens; règlement qui néanmoins n’eut d’effet qu’en 1269, quand saint Louis leur commanda de coudre sur leur robe de dessus une pièce de drap jaune d’une palme de diamètre et de quatre de circonférence; cette marque fut appelée rouelle, en raison de la ressemblance qu’elle offrait avec une roue.

Mais les Juifs, obligés de se conformer à ce règlement, se contentèrent de diminuer insensiblement cette marque jusqu’à ce qu’elle ne fût plus que de la largeur d’un écu. En 1500, ils portaient encore, outre la rouelle, une corne sur la tête, et c’est Philippe-le-Hardi qui, en 1517, supprima cette distinction et les exempta de la porter. Depuis, le roi Jean, en 1565, vint annuler toutes les dispenses qu’ils avaient obtenues et les obligea de nouveau à porter sur leurs vêtemens de dessus une rouelle, moitié rouge et blanche et de la grandeur de son sceau.

Sous Charles V ils étaient encore distingués de cette manière bizarre.

Le quartier dont j’ai parlé plus haut se composait des rues qui avoisinaient le pilori des halles; elles se nommaient, l’une la rue de la Poterie, l’autre la rue de la Friperie, une troisième, rue de la Chaussetterie, et la dernière, rue Jean-de-Beauce.

C’est dans celle-ci que s’élevait une petite maison d’assez laide apparence; elle appartenait à un nommé Élie Samuel, homme d’une soixantaine d’années environ, au teint pâle, à la barbe longue. Sa figure portait une expression de mélancolie et de tristesse; il avait vu et souffert les anciennes persécutions contre ses frères en religion, et peut-être en redoutait-il d’autres encore. Sa mise, sans être celle d’un malheureux, n’était pourtant pas celle d’un homme riche comme il l’était. Un chaperon noir sans broderie retenait sous sa forme ronde des cheveux blanchis par l’âge, une longue robe noire d’une étoffe semblable à notre serge couvrait entièrement son corps frêle et débile. Ses habitudes étaient simples et modestes; il vivait retiré, et sa seule compagne était une fille qu’il idolâtrait.

Sara était son nom.

La nature semblait avoir pris plaisir à l’embellir. Son regard était celui d’un ange; ses cheveux, au reflet d’ébène, se coupaient en bandeau sur son front virginal et retombaient en boucles ondoyantes et soyeuses. Sa bouche au contour délicat, au gracieux sourire, laissait entrevoir sous ses lèvres de corail deux rangées de perles d’une blancheur éclatante. Sa voix mélodieuse et cadencée parlait à l’ame, et tout en elle avait quelque chose de suave et de céleste.

Elle comptait à peine vingt ans. Chérie de son père, elle n’avait jamais connu les douceurs d’une amitié toute maternelle. Celle à qui elle devait l’existence l’avait portée dans l’exil, jusqu’au jour où elle l’avait mise au monde, et ce jour fut le dernier pour elle; la malheureuse mère succomba sous le poids des douleurs et des privations dont elle avait été la victime.

Sara s’était donc habituée, dès son enfance, à reporter sur une seule tête, sur un seul être, tout ce qu’un jeune cœur peut contenir d’amitié. Orpheline dès qu’elle avait respiré l’air de ce monde, elle n’avait connu que son père; son père seul l’avait élevée, l’avait nourrie, l’avait protégée.

Son père!... C’était un Dieu pour elle, c’était un être à part, un être isolé du monde!...

Son père!... C’était plus que sa vie!!...

Oh! qu’elle est belle cette religion du cœur!... Une amitié comme la sienne, c’est le brasier ardent qui porte toujours la même chaleur et ne se consume jamais; c’est l’aimant qui s’attache au fer et ne s’en sépare plus!...

Elle avait vingt ans, et son ame vierge n’avait point encore senti une étincelle d’amour; elle ignorait le pouvoir de cette funeste passion, de ce feu caché qui nous dévore avec les plus horribles tourmens; de cette espèce de frénésie qui nous fait oublier tout, jusqu’aux devoirs les plus sacrés...

L’amour était pour elle un mot vide de sens, et le mariage un acte auquel elle ne voulait pas se soumettre.

Avec ses vingt ans, elle était bien jeune, Sara!... et, son cœur s’agitait au seul penser qu’il faudrait partager ce qu’elle ressentait pour son père, et le reporter sur un être qu’elle connaîtrait à peine. Elle ignorait, que ce que nous nommons amour; et ce qu’elle entendait par amitié, étaient deux essences différentes et distinctes, deux passions qui pourraient se représenter, l’une par la folie, l’autre par la sagesse.

Pauvre enfant!!..

Et tu devais pourtant la connaître, cette passion fougueuse! Le ciel ne te faisait pas grâce des tourmens qu’il t’avait réservés!.. Ta vie, si belle, si tranquille à son aurore, devait enfin atteindre un horizon noirci par les tempêtes!!... et tes pas de jeune fille foulaient innocemment le cratère du volcan!

— Cache-toi, vierge pudique!... cache-toi!!... que les regards d’un homme, d’un seul homme, ne rencontrent pas les tiens!... Tes yeux aux prunelles humides et brillantes lancent une flamme électrique, une flamme inconnue à tes sens, qui terrasse celui qu’elle atteint. Le son de ta voix, pur comme le frémissement de l’air, sonore comme le cristal harmonique, vient frapper droit à l’ame!... Et tu ne veux pas aimer... Tu ne veux pas qu’on t’aime d’amour!... Ah! détrompe-toi, ta volonté n’est rien contre celle du destin; et si le sort a marqué ta place dans ses victimes, il faut courber le front sous le joug qu’il te prépare!!...

Oh! que j’ai vu de jeunes filles fuir l’amour, et devenir bientôt sa proie!

La belle Juive, se conformant aux goûts de son vieux père, ne sortait que très-rarement, et partageait son temps entre celui qu’elle donnait aux soins du ménage et celui qu’elle consacrait au travail ou à l’étude; alors ses doigts agiles se promenaient sur la toile, et les fleurs les plus légères, les plus variées, naissaient comme par enchantement et brillaient des plus vives couleurs; parfois c’était la dentelle qui se déployait sous ses mains créatrices; la dentelle aux mille festons, aux jours inégaux et calculés; la dentelle qui devait orner son berrettin de velours cramoisi.

Elle passait ainsi des jours heureux et pleins de charmes, pour un cœur qui ne désirait rien, rien autre chose que les caresses d’un père.

Hélas! cette douce torpeur, cette tranquillité d’ame, devaient bientôt s’évanouir!...

Depuis quelques jours, il n’était bruit dans la ville que d’une espèce de fête ou cérémonie religieuse, qui devait avoir lieu au Charnier des Saints-Innocens; chacun en particulier se disposait à y assister, et jusqu’au vieux Samuel, tout le monde espérait en prendre sa part.

Il en avait déjà parlé à Sara; mais elle avait rejeté l’offre d’y assister; elle avait objecté à son père sa position précaire dans le monde parisien, sa qualité de juif, qui, aux yeux du populaire était un titre au mépris et quelquefois même aux mauvais traitemens; mais jusqu’ alors, rien n’avait pu le détourner de son idée primitive, celle de donner quelques instans de plaisir, quelques heures de distraction à une jeune fille, qui semblait prendre à tâche de n’en pas vouloir. Pourtant la scène qui devait se représenter n’était pas de nature à égayer ses yeux, les acteurs de ce spectacle lugubre et diabolique n’étaient rien moins qu’intéressans; mais la nouveauté a tant de charmes, et la curiosité d’une femme a tant de force sur son esprit, qu’on peut aisément la vaincre en caressant ce défaut inné chez elle.

Le vieux Samuel revint un jour plus tôt qu’à l’ordinaire et annonça à sa fille qu’ils allaient se rendre, tous deux, aux environs du Charnier des Innocens, pour jouir d’un spectacle nouveau qui devait s’y représenter; il n’osa pas néanmoins détailler la nature de ce spectacle, ni même en dire le nom, dans la crainte que sa fille ne s’opposât formellement à s’y laisser conduire.

Sara se conforma à la volonté de son père; elle mit la dernière main à sa toilette, qui, loin d’être brillante, relevait par sa simplicité des charmes qui n’avaient pas besoin de parure. Elle donna de plus quelques soins à l’habillement de son vieux père, et lorsque tout fut préparé, ils descendirent l’escalier noir et tortueux de leur demeure, et s’acheminèrent vers l’endroit désigné plus haut; terrain, qui après avoir supporté les ogives d’une église et les murs d’un cimetière ou charnier, est devenu de nos jours, en conservant son nom, l’emplacement d’un marché.

Le peuple courait dans les rues sales et étroites de la capitale, chacun se pressait d’arriver au lieu du rendez-vous; et, semblable à la boule de neige qui grossit en roulant, la foule devenait plus épaisse et plus compacte à mesure qu’elle approchait du Charnier.

Le bruit sourd et confus des voix, le trépignement des chevaux, les cris des enfans, ressemblaient assez au bourdonnement aigu, que le vent fait en s’engouffrant dans une allée d’arbres.

Plus la belle Juive avançait, plus les battemens de son cœur redoublaient de vitesse; un frisson intérieur s’était emparé de tout son être; elle semblait prévoir ce qui devait lui arriver; et pourtant elle n’aurait pas voulu retourner sur ses pas; autant, chez elle, elle avait peu d’envie d’être spectatrice de cette cérémonie, autant elle le désirait maintenant: son père, son vieux père, ne marchait point assez vite au gré de son impatience, elle le soutenait, elle l’aidait de toutes ses forces de jeune fille, et sa curiosité devenait d’autant plus vive que les questions qu’elle adressait au vieux Samuel restaient assez souvent sans réponse.

Enfin, ses yeux purent apercevoir, mais de fort loin encore, le théâtre où devait se représenter la farce religieuse dont on voulait amuser le peuple.

IV

Table des matières

La Danse macabre.

Abbé, venez tost; vous fuyez!

N’ayez j’a la chère esbabie;

Il convient que la mort suyez

Combien que moult l’avez baye

Commandez à Dieu l’abbaye,

Que gros et gras vous a nourri,

Tout pourrirez à peu d’aye:

Le plus gras en premier pourry

(Danse macabre.)

DEPUIS plusieurs heures déjà, les cloches de la ville étaient toutes en mouvement; le beffroi de Saint-Germain-le-Rond surtout se distinguait des autres, par ses sons aigres et discordans.

La foule grossissait de plus en plus, et les rues adjacentes à l’espèce de place où se découvrait le Charnier des Saints-Innocens étaient obstruées par une masse de populaire, dont la curiosité était le premier mobile.

Cette foule était, en tous points, quant à la composition, semblable à celle que nous voyons quelquefois de nos jours; c’est-à-dire, composée d’hommes, de femmes, et surtout d’enfans de tous les rangs et de toutes les classes. Cette masse formait une bigarrure assez remarquable par les différens genres de vêtemens sur lesquels l’œil du spectateur pouvait se reposer.

Près de la toque de velours à la longue plume flottante, on remarquait le chaperon aux couleurs sombres; à côté du hoqueton brodé de l’archer se découpait la soutanelle de l’escholastre; à la cagoule noire et longue du clerc, s’accolait le justaucorps du mendiant et du cagou, espèce d’hommes qu’on rencontre partout où les vols sont faciles et sûrs, et qui viennent, pour ainsi dire, trafiquer sur la curiosité publique, en s’appropriant par ruse, les doublons ou même la monnaie qu’ils ne pourraient acquérir par l’aumône.

Que de sachettes élégantes et bien garnies devaient devenir la propriété de ces gueux aux cheveux sales et plats, aux plaies hideuses et dégoûtantes, aux vêtemens boueux et en guenilles!... Que de jeunes filles devaient voir disparaître, sous leurs yeux mêmes, les chaînes d’or qui paraient leurs cous de vierges, sans que leurs mains blanches et délicates pussent les retenir!..... Que de chevaliers, ou d’hommes d’armes devaient rentrer le soir sans les insignes d’or ou d’argent qui distinguaient leur grade!....

C’est dans cette foule avide de spectacle et de butin, que le vieux Samuel conduisait sa fille, la belle Sara. C’est au milieu de cet océan de figures humaines, de cette masse mouvante d’êtres de toute nature, que devaient venir se confondre le visage angélique de la belle Juive et les traits vénérables de son vieux père.

Le groupe de monde qui les précédait, tournait le coin de la vieille rue du Puits pour se mêler aux curieux déjà rassemblés; eux-mêmes allaient s’y joindre aussi, mais à l’aspect de ce concours immense de spectateurs, le visage de Sara devint pâle comme la lampe qui va s’éteindre; un nouveau frisson parcourut tous ses membres, la peur se glissa dans son ame craintive: elle tremblait.

Son premier mouvement fut de retourner sur ses pas, de rentrer dans la maison paisible qu’en ce moment elle n’aurait plus voulu quitter; son bras attirait celui de son vieux père; ses beaux yeux par un langage muet, mais si expressif pour ceux qui le comprennent, lui demandaient comme une grace, le suppliaient même de ne point avancer davantage, de ne pas s’enterrer dans ce gouffre mouvant, aux mille bouches béantes et aux flancs resserrés; mais ces supplications devenaient inutiles; une main invisible semblait les pousser vers un but inconnu pour eux.

Samuel toujours prudent, toujours circonspect, n’écoutait plus cette voix intérieure qui l’avait guidé jusqu’alors; une folle curiosité avait détruit sa sagesse d’homme et de père. Ils pénétrèrent donc dans ce monde qui, s’ouvrant pour les engloutir, se replia sur eux et leur ferma toutes les issues.

Il n’y avait plus à reculer.

Déjà plusieurs fois autour d’eux, le nom de juif avait été prononcé ; on l’accompagnait même d’épithètes insultantes; mais la beauté de Sara devenait l’égide de son père.

En effet, la beauté conserve toujours une espèce d’ascendant sur les masses; la beauté, dans la position où se trouvait la belle juive, ressemblait à cette fleur dont la tige est hérissée d’épines; nul n’ose la toucher et pourtant chacun l’admire.

La scène religieuse et burlesque allait commencer.

Les sons lugubres d’une musique d’église se mêlaient aux tintemens des cloches, et le peuple, retenu et serré par les gardes de la prévôté, faisait entendre des cris de joie.

Toutes les figures étaient tournées vers le Charnier des Saints-Innocens) où devait se représenter cette danse célèbre qu’on nomma depuis danse des morts ou danse macabre; c’était la première qu’on la représentait à Paris, et cela vient expliquer facilement le concours de monde qui se trouvait réuni sur cette même place.

Sur un espace de plusieurs toises de long. s’élevait un échafaud d’environ neuf ou dix pieds de haut, recouvert entièrement d’une espèce de serge noire; des rideaux de même couleur, décorés de larmes et de franges d’argent, fermaient les extrémités de ce théâtre en plein air, et, se repliant sur le devant où ils étaient relevés en draperies, ils venaient former pour les acteurs de cette comédie diabolique, ce que nous appelons les coulisses. C’est là qu’après avoir tournoyé sous les yeux des spectateurs, ils disparaissaient en un instant ponr revenir encore, mais sous une autre forme et sous un autre costume.

L’intérieur de cette salle improvisée était éclairé par une immense quantité de lampes ou de flambeaux, dont la clarté vacillante se trouvait absorbée et pâlie par les rayons pourprés du soleil.

L’heure à laquelle devait commencer la représentation, venait de sonner à l’horloge du palais , et pas un des acteurs ne s’était encore montré. On attendait l’arrivée d’un grand personnage et de sa suite nombreuse; mais rien n’annonçait encore qu’ils s’approchassent du lieu de réunion. Le peuple commençait à s’impatienter.

Aux cris de joie, qui, à plusieurs reprises, s’étaient fait entendre dans la foule, avaient succédé des paroles et des murmures réprobateurs....

Le peuple qu’on invite à une fête ne doit jamais attendre, ou le plaisir qu’il s’y promettait se change bientôt en mécontentement; et cette masse paisible et joyeuse devient tout-à-coup exigeante et colère: les trépignemens de pieds, les huées de la multitude, touchent de près à la rebellion; et combien de fois pour des causes aussi futiles, un jour de fête et de réjouissances publiques ne s’est-il pas changé en un jour de deuil et de massacre...!

Enfin, un bruit sourd comme le mugissement d’un fleuve qui rompt ses digues, se fait entendre au loin; il approche, et bientôt on entend distinctement la voix et les acclamations du peuple. Le roi et son cortége étaient en marche. Les cris: Vive Charles V:... Vive le ministre!... les accompagnaient sur leur passage; partout la Coule se ruait pour courir au devant d’eux, pour les voir de près, pour toucher la housse de leurs chevaux...

Quelle escorte pour un roi que celle d’un peuple qui l’aime...!

On l’approchait, on l’entourait, et, si son cœur battait plus vite, ce ne pouvait être que de plaisir et non de crainte; cette fête devenait pour lui une marche triomphale; c’était une espèce d’audience publique qu’il donnait à ses sujets, dont les sentimens d’amitié se montraient à nu et s’exhalaient de toutes les bouches.

La tête du cortège débouchait déjà sur la place du Charnier; les gardes de la prévôté s’occupaient à refoulera coups de boulaies le monde qui débordait de toute part et venait encombrer l’endroit réservé pour le roi.

Sur une estrade, s’élevait un trône richement orné de velours et brodé d’or; il était abrité par un dais recouvert des mêmes ornemens; sur les degrés de ce trône étaient plusieurs fauteuils destinés aux princes du sang, aux ministres de Charles V et aux membres influens du clergé catholique.

Le roi mit pied à terre et vint s’asseoir sur le trône qui lui était destiné ; Hugues Aubriot vint se placer à sa droite, ainsi que les ducs de Berry, d’Anjou et de Bourgogne; à gauche étaient Bertrand Duguesclin, connétable, Boucicault, Olivier de Clisson, Enguerrand de Coucy et Louis de Sancerre, tous quatre maréchaux de France; venaient ensuite les évêques et cardinaux invités à assister à cette cérémonie religieuse.

Le reste du cortège, toujours à cheval, était de chaque côté de l’estrade royale.

Le signal fut donné par le roi; les fanfares guerrières se firent entendre, les chants et les musiques religieuses leur succédèrent ensuite...; et le peuple battit dés mains.

Un long silence succéda à ces démonstrations d’allégresse, et lorsque le premier acteur se présenta sur la scène aux yeux étonnés des spectateurs, une sorte de frayeur s’empara de tous les esprits; les milliers de regards tournés vers le théâtre, comme par un effet magique, se détournèrent ensemble, et ceux dont les mains étaient restées libres et dégagées de la foule, se signèrent dévotement.

Petit à petit la confiance revint, et l’on s’habitua à regarder avec indifférence ce qui venait de produire cette terreur panique.

C’était un homme, couvert des pieds à la tête par un long manteau noir. Il s’agita quelque temps, et lorsqu’il étendit ses bras, on découvrit une tête décharnée, sans yeux et sans lèvres, et le corps d’un squelette hideux, représentant la mort, principal personnage de la danse qu’on allait exécuter. Il jeta son manteau loin de lui, il arma sa main d’une faulx; et, après plusieurs tours et gambades qu’il exécuta, il disparut, et fut remplacé par un autre personnage, non moins effrayant pour le peuple ignorant de ces temps reculés.

C’était un énorme diable, à la figure hideuse, aux longues cornes, aux vêtemens couleur de feu et de fumée; ses mains tenaient des serpens qu’il agitait en cadence, au son de la musique lugubre qui venait de saluer son apparition. Après plusieurs tours de scène et quantité de postures, les plus bizarres et les plus diaboliques qu’il pût prendre, il fut secondé par la mort, premier acteur qui s’était déjà montré. Alors s’établit entre eux une espèce de colloque muet, car c’était en pantomime que ces premières allégories se représentaient; puis, se mettant à danser en rond en se tenant par les mains, ils se séparèrent bientôt, et revinrent accompagnés d’une foule d’autres sujets tous différemment habillés, et séparés, chacun par un squelette ou par un diable, tandis que les deux premiers, appuyés sur le devant contre les draperies de chaque extrémité du théâtre, s’agitaient de mille manières, toutes plus fantastiques les unes que les autres, en battant la mesure avec leurs pieds.

La mort, ou chef des squelettes, les reins entortillés par un serpent , se démenait en raclant sur un rehab ou rebec, espèce de violon à trois cordes; tandis que Satan, ou le chef des diables, épuisait ses poumons à souffler dans une trompe ou corne, assez semblable à celles dont se servent les enfans dans les jours joyeux de notre carnaval.

Là, tous les rangs et toutes les classes d’hommes étaient représentés par un personnage différent, revêtu du costume qui lui convenait. Tous les grands du royaume passaient tour à tour, donnant la main à un squelette et à un diable, qui les entraînait; et ceux-ci étaient bientôt suivis et remplacés par d’autres, soit par un prêtre en robe sacerdotale, soit par un mendiant en guenilles, qui comme eux disparaissait aussi: voulant induire de cette allégorie, que la mort vient ici-bas saisir sa proie; que chacun à son tour doit lui payer le fatal tribut, et que les richesses et les grandeurs, comme l’indigence et la médiocrité, sont toutes sujettes à la même loi.

A ce spectacle inattendu pour la multitude, les cris de Noël!... Noël!!.. se tirent entendre de toutes parts, et le peuple, s’agitant en même temps, semblait suivre dans ses mouvemens les cadences mesurées et le tournoiement des acteurs de cette dramaturgie diabolique et religieuse.

Le spectacle touchait à sa fin.

Le vieux Samuel et sa fille, que nous avons laissés tous deux spectateurs, tour à tour poussés et repoussés, heurtés, coudoyés, étaient parvenus, comme par miracle, à se dégager de la foule; ils respiraient plus à l’aise, n’ayant plus devant eux les gardes de la prévôté, qui de distance en distance maintenaient le monde et l’empêchaient de s’approcher trop près de l’estrade du trône et de l’échafaud qui supportait le théâtre.

Tout à coup, un bruit affreux se fait entendre; les cris: au meurtre!..... au meurtre!..... sortent de toutes les bouches; et les archers, ne pouvant plus contenir le peuple, se trouvent pêle-mêle avec lui, forcés et rejetés jusque sous les pieds des chevaux des jeunes seigneurs, qui formaient le cortège du roi. Les coursiers effrayés se cabrent, renversent tout ce qu’ils rencontrent, et Samuel lui-même allait être terrassé , lorsque ara, voyant le danger qui menaçait son père, se jette au devant de lui, lui fait un rempart de son corps, et, victime de son dévouement, tombe elle-même renversée et foulée aux pieds des chevaux.

Mais tout fut bientôt rentré dans l’ordre, et les fauteurs de ce trouble, quelques cagous ou coupeurs de bourses, arrêtés par les soldats, se dirigeaient déjà, liés et garottés, vers la prison du Châtelet, quand ce malheur arriva à la belle juive.

Elle gisait, étendue sur le pavé de la place, et Samuel, à genoux près d’elle, cherchait à la rappeler à la vie, par les soins les plus assidus et les plus touchans.

Le roi s’était aperçu de ce malheur, et de suite Hugues Aubriot avait donné des ordres pour qu’on secourût cette infortunée jeune fille; mais les secours n’arrivaient point assez vite au gré de ses désirs, et, soit curiosité, soit tout autre sentiment intérieur, il descendit de la place qu’il occupait près du roi et vint aider lui-même le vieux Samuel à soulever sa fille; mais la commotion avait été trop vive, Sara, la belle Sara, pâle comme la robe blanche qui la couvrait, n’avait point encore retrouvé l’usage de ses sens. Aubriot la tenait appuyée sur un de ses bras, tandis que de l’autre il ceignait sa taille d’abeille; la main du ministre touchait le cœur de la jeune fille, dont les battemens prenaient peu à peu plus de force, et, les yeux tournés vers cette créature angélique, il suivait le moindre de ses mouvemens, il respirait son haleine pure et suave comme le parfum d’une fleur; il n’osait parler, comme s’il eût craint de la tirer trop tôt du sommeil léthargique où elle était plongée.

C’en était fait, Aubriot n’avait pu voir Sara la juive, sans l’aimer. Un instant avait suffi pour lui faire oublier tout..... oui tout,... pour ne penser qu’à elle, pour ne plus voir qu’elle, elle seule dans le monde.

Mais Sara ne l’avait point encore vu, lui; Sara n’avait pas encore ouvert les yeux..... Ah! si elle devait le fuir, si elle refusait de l’entendre, de le voir, de l’aimer, c’était un supplice, des tortures, que son ame de feu n’aurait pu supporter!...

Toutes ces idées, et d’autres encore, se présentaient en foule et passaient avec la rapidité de l’éclair dans son cerveau brûlant.

Sara revint en liu à elle; ses beaux yeux s’ouvrirent au jour, et ne reconnaissant pas le bras qui la soutenait, elle jeta un léger cri et ses premières paroles demandèrent son père; elle l’aperçut et fit un faible effort pour s’éloigner d’Aubriot et courir à Samuel, mais ses forces épuisées, refusèrent de la soutenir, elle s’abandonna de nouveau aux soins de son généreux protecteur, et d’une voix affaiblie par les souffrances, elle le remercia de sa générosité. — Chrétien, lui dit-elle, tu viens en ce moment de secourir une malheureuse juive; mais le Dieu d’Israël ne laissera pas une pareille action sans récompense; je le prierai de toute mon ame, pour qu’il veuille bien te protéger!.....

Et sa figure, blanche comme une première neige, s’était colorée d’une légère teinte pourprée; ses yeux s’étaient élevés vers le ciel qu’elle venait d’implorer, et, l’ame plus tranquille, elle s’abandonna tout entière à sa destinée.

Bientôt une espèce de brancard ou litière, fut apportée par les ordres d’Aubriot et lui-même y déposa son précieux fardeau, le confiant à son page favori et à quelques hommes d’armes, pour lui faire faire place et l’accompagner jusqu’à sa demenre.

Il prit congé de Samuel et de sa fille et remonta sur son cheval; il se disposa à suivre le roi, qu’il devait accompagner jusqu’au Louvre.

Le cortège se remit en marche. Plus d’une ois, avant de quitter la place du Charnier des saints Innocens, les regards d’Aubriot se portèrent involontairement sur la belle juive, qu’il venait de secourir.

Enfin la foule s’écoula peu à peu, et Samuel suivant de près le brancard sur lequel reposait Sara, se dirigea vers sa demeure, où ils arrivèrent peu de temps après. Là les secours de l’art lui furent prodigués, la blessure était légère, elle ne pouvait avoir de suites funestes.

V

Table des matières

La maison du porc-épic.

Il y a du mérite sans élévation; mais il n’y a pas d’élévation sans quelque mérite.

(LAROCHEFOUCAULD.)

— Olivier!... l’heure du conseil est-elle arrivée?...

— Non, Messire Prévôt... Le sablier coule sa dixième heure et les varlets de notre seigneur et maître, le roi, ne sont pas encore venus vous avertir de son lever.

— Fais donc apprêter mon pourpoint de velours, et que tout soit prêt pour ma prochaine sortie.

— Tout est commandé déjà....

— C’est bien.... Or çà, viens ici, que je confère avec toi, mon jeune ami, mon gentil écuyer.... Viens!... J’ai besoin que tu m’entretiennes de ma belle juive, de Sara; car c’est son nom, tu me l’as dit. Sara! qu’elle est belle!.... Dis-moi.... oh! répète encore qu’elle t’a parlé de moi, qu’elle m’a remarqué dans cette foule de seigneurs; dans cette atmosphère brillante de paillettes et de soie! Oui!... j’étais près d’elle.... je sentais les battemens de son cœur.... Il me semble la voir encore, la tête penchée sur mon épaule, lorsque ses beaux yeux se sont rouverts au jour, lorsque ses regards se sont portés sur moi, qu’elle n’avait jamais vu et qu’elle regardait avec la douceur d’un ange! — Et sa prière!... comme elle était vraie!... comme elle était fervente!.... Oh! c’était comme un rêve pour moi; une seule chose m’occupait alors, c’était elle.... elle seulement.... rien qu’elle!... Je ne voyais plus rien autour de moi; j’aurais voulu la cacher à tous les yeux, dans la crainte que des regards impudiques ne vinssent un instant souiller son regard de vierge!... Et je ne pouvais le faire, une sorte de jalousie s’était introduite dans mon âme, j’en sentais déjà toute la force.... Oh! je souffrais.... oui, je souffrais!... Mais je le sens ici, je voudrais encore de cette souffrance pour renouveler le mélange de plaisir que j’éprouvais avec elle!...

Olivier!... mon cher Olivier!... toi qui ne l’as plus quittée jusque chez elle, n’as-tu pas vu quelques jeunes seigneurs la regarder avec envie! N’as-tu pas remarqué quelqu’un qui suivît son lit de douleur?... quelqu’un qui voulût savoir quel toit abritait cette créature toute divine?... Oh! parle... dis-le-moi... je t’en supplie!... J’en mourrais, vois-tu, si l’on voulait me la ravir....

— Non, seigneur, personne ne nous a suivis; nous nous sommes fait jour à travers la foule; elle nous a même accompagnés jusqu’ à la juiverie; mais personne, je le répète, personne n’a paru la suivre. D’ailleurs sa qualité de juive, vous le savez, aux yeux du populaire est un titre au mépris.

— Les imbecilles:... mépriser une femme parce qu’elle est juive.... Oh! que le peuple est stupide!.:. Le peuple!... mais c’est un mélange de sottise et de férocité !... Parce que ses ancêtres ont répudié les juifs, le peuple de nos jours est prêt à en faire autant? Le peuple de Charles V est le même que celui de Philippe-le-Bel!... oui, le même!... Eh! qu’ont-ils donc fait, ces malheureux Juifs, pour qu’on les injurie, pour qu’on les persécute encore?... Eux, qui viennent, avec une confiance aveugle, livrer leurs biens et leur existence même entre les mains d’une nation qu’on croit civilisée, et qui toujours est la première à inscrire son nom en lettres de sang sur la liste de leurs persécuteurs!...

Mais c’est affreux cette haine!... cette hypocrisie!...

Et ce sont des grands, des seigneurs, des prêtres même, qui poussent les manans à les outrager ainsi!... Les ingrats!... les fourbes!... Eux si plats, si rampans lorsqu’ils vont mendier un service, un prêt d’argent à des hommes qu’ils méprisent, des hommes qu’ils renient pour leurs frères!... Ils sont rampans, ai-je dit?.... Oui.... ils le sont, mais c’est quand ils ont besoin d’eux; loin de les outrager ils les flattent, alors qu’ils veulent en tirer les carolus d’or qui chaque jour viennent s’engloutir dans le gouffre de leurs folles dépenses!...

Et l’on en veut aux Juifs parce qu’ils prêtent avec usure?..... Ils n’en prendront jamais assez à cette race de vautours qui les ronge; jamais ils ne pourront retrouver les biens qui leur ont été ravis, et dont on convoite encore les misérables débris.

Olivier!... Le temps approche, peut-être, ou de nouvelles persécutions viendront peser sur les Juifs; mais, avant qu’elles aient lieu, il faut que Charles V descende du trône, et qu’il entraîne avec lui leur protecteur, c’est-à-dire Hugues Aubriot, son premier ministre!... Entends-tu?...

Et le prévôt s’était levé avec vivacité ; d’un pied il avait repoussé avec force l’énorme fauteuil gothique sur lequel il était assis, et se promenant à grands pas dans la salle, il semblait plongé dans de graves méditations. Tantôt ses bras étaient croisés sur sa poitrine, tantôt ses mains venaient se joindre derrière lui, et ses doigts s’agitaient alors avec une sorte de contraction nerveuse.

Olivier, son page, debout, le corps appuyé contre l’embrasure d’une fenêtre en ogive ornée de vitraux de couleurs, le regardait avec inquiétude; il suivait ses moindres gestes, ses moindres mouvemens; il n’osait cependant pas hasarder une seule parole d’espérance ou de consolation. Il respectait un silence qu’il n’osait rompre, dans la crainte d’irriter son maître plus qu’il ne l’était déjà ; du reste, il savait que ses accès d’humeur et de colère étaient de peu de durée, et que, semblables à ces nuages noirs qui viennent obscurcir pour quelques instans un ciel d’azur, ils devaient comme eux disparaître avec la même vitesse.

En effet, Aubriot ne resta pas long-temps dans cet état d’irritation, et, reprenant un ton plus doux, il s’adressa de nouveau à Olivier, et lui intima l’ordre de se tenir prêt à porter un message dans la ville, à l’endroit qu’il devait lui désigner.

Olivier sortit, et le ministre s’approchant de son bureau traça quelques lignes sur un parchemin, qu’il plia, cacheta de son sceau; et, ceci terminé, il se mit à se promener encore comme il l’avait fait quelques instans auparavant.

Il est temps, je pense, de faire connaissance avec un des principaux personnages de notre histoire.

Hugues Aubriot, d’une famille médiocre de Dijon, était parvenu à s’insinuer dans les bonnes grâces de Louis de France, duc d’Anjou, et de Philippe de France, duc de Bourgogne. Nommé prévôt des marchands, il s’attira l’amitié des premiers officiers de la cour par les présens qu’il leur fit, et l’estime du roi et des Parisiens par les nombreux édifices dont il embellit, la capitale. La Bastille, le Petit-Châtelet, le pont St. Michel, les murailles de la ville étaient autant de monumens qui parlaient en sa faveur; aussi Charles V, qui lui accordait une confiance sans bornes, finit-il par le nommer son premier ministre.

Voulant l’avoir près de lui, il lui fit présent en 1569 d’une somme de quinze cents francs d’or, qui dut être employée à l’achat d’un hôtel, qu’on appelait la maison du Porc-Epic. Il était situé rue de Jouy.

Le roi, à cette époque, avait établi sa demeure ordinaire à l’hôtel royal de St. Paul, qu’il avait fait bâtir, et auquel il donnait, dans son édit du mois de juillet 1564, le nom d’hôtel solennel des grands ébastemens.

Bâti sur les emplacemens des anciens hôtels d’Elampes, de St. Maur, etc., ce palais s’étendait, d’un côté, le long de la rivière sur le quai St. Paul, et de l’autre, touchait à la Bastille, en longeant la rue St. Antoine.

La cour, c’est-à-dire le roi et sa famille y occupaient de grands appartenions, lesquels avaient presque tous leurs chapelles, leurs jardins, leurs préaux et leurs galeries.

Cet hôtel était flanqué de grosses tours, sans doute, comme le dit Sainte-Foix, pour donner au corps de bâtiment un air de domination et de majesté. Les jardins étaient très-vastes et n’étaient pas plantés comme ceux de nos palais royaux, c’est-à-dire, qu’en place de ces énormes marronniers, de ces superbes tilleuls dont nous recherchons l’ombrage, de ces ifs aux mille formes diverses et variées, poussaient, çà et là, une quantité d’arbres fruitiers. C’est même d’une treille qui faisait l’ornement d’un des jardins, et d’une cerisaie superbe, que sont venus les noms des rues Beautreillis et de la Cerisaie, rues qui furent percées plus tard sur l’emplacement de cette ancienne demeure royale .

L’extérieur du château avait un aspect étrange. Dans les cours, on aurait eu peine à décider si c’était une prison, un château ou une église; d’énormes barreaux de fer treillagés en fil d’archal, garnissaient toutes les fenêtres sans doute pour empêcher les pigeons, qui étaient en grand nombre dans les basses-cours, d’entrer dans les appartemens du roi.

Les vitraux étaient en verres de couleur, surchargés d’armoiries, de devises, et même de figures de saints.

Quant à l’intérieur, il était assez richement orné. Les poutres ou solives, qui dans ce temps restaient toujours apparentes, étaient couvertes d’ornemens sculptés, et, pour ainsi dire, brodées de fleurs de lys en étain doré. Les murs étaient tendus et drapés en velours et en soie. Les meubles, en grand nombre, et faits [dans le goût de ces temps reculés, étaient incrustés d’ornemens en cuivre, en nacre, en écaille ou en ivoire. Les sièges étaient des bancs, des escabelles, des formes rembourrées et garnies d’étoffe; le roi seul avait des chaises à bras garnies de franges de soie. Les lits, qu’on appelait couches, étaient d’une dimension exorbitante; ils portaient ordinairement dix ou douze pieds carrés; il y en avait de plus petits néanmoins, et ceux-ci se nommaient couchettes, nom que nous avons conservé ; ils n’avaient jamais plus de six pieds carrés. Ces lits s’y trouvaient en grande quantité, car il était d’usage alors de retenir à coucher avec soi les personnes qu’on affectionnait le plus.

C’est dans cet hôtel que se rendait tous les jours Hugues Aubriot, pour assister et présider au besoin, en qualité de premier ministre, le conseil du roi.

L’ascendant que cet homme avait su prendre sur l’esprit de Charles V, lui avait attiré depuis long-temps la haine de ces mêmes princes du sang qui l’avaient protégé d’abord; mais sa conduite irréprochable, quant au gouvernement, le mettait à l’abri des factions et des intrigues chaque jour renouveleés contre lui. Un seul tort lui était reproché, c’était sa conduite tant soit peu dépravée; comme si dans ce siècle les mœurs des gouvernans et du peuple même eussent été à l’abri de toute accusation. On le sentit bien, et afin de donner plus de poids à cette calomnie, on voulut que le clergé fît cause commune avec la noblesse. On lui supposa pour maîtresses les femmes les plus déhontées et les plus dissolues; femmes qu’on avait le grand soin de choisir dans la classe juive; s’appuyant, pour en donner des preuves, sur le titre de protecteur des Juifs qu’il se plaisait à prendre.

En effet, les Juifs, sous son gouvernement, vivaient tranquilles et à l’abri des persécutions que le peuple était toujours prêt à exercer contre eux. Les nobles étaient obligés de se conformer aux lois qu’il faisait exécuter avec rigueur, et, par conséquent, à rendre avec usure et aux termes fixés par eux, l’argent emprunté à ces hommes qu’ils auraient voulu piller encore.

Les temps étaient passés où l’on jugeait les Juifs sans les entendre; et le terrain que nous nommons la place Dauphine, et qui, à cette époque, s’appelait l’île aux Bureaux, depuis long-temps était veuf, non de ses potences, mais des cadavres juifs qu’on y accrochait, et qui, par un raffinement de mépris, s’y balançaient entre deux chiens qu’on avait le soin de pendre avec eux.

Ces temps étaient passés, mais ils menaçaient de revenir bientôt. Hugues Aubriot l’avait déjà prévu, son caractère ferme et courageux n’en avait pas fléchi un seul instant; et cette dernière circonstance, cette rencontre imprévue de Sara la juive, était un motif de plus pour qu’il protégeât de nouveau les frères en religion de celle qu’il idolâtrait.

Jusqu’à présent tout n’avait été peut-être que supposition et calomnie; maintenant, c’était la réalité. Hugues Aubriot aimait une juive, mais une juive pure comme une matinée du printemps; une juive, dont l’éveil de la vie était exempt de reproche.... Eh! que lui faisait à lui la différence de religion, Sara n’était-elle pas un ange? une femme comme il en avait rêvé une dans ses plus beaux songes de jeunesse?... une femme sur laquelle toutes ses pensées, toutes ses affections devaient s’accumuler, et dont la perte eût été pour lui plus que celle de son rang, de ses richesses et de sa vie!...

Hugues Aubriot était un homme bien au-dessus de son siècle; les préjugés religieux n’étaient rien pour lui; mais, aux yeux de la populace toujours fanatique, c’était un crime de les braver et de s’en affranchir. Il le sentait bien pourtant, et son caractère ne pouvait se plier à faire ce qu’il appelait de la lâcheté ou de l’hypocrisie.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
231 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066324629
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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