Kitabı oku: «Roger Bontemps : histoire d'un notaire et d'une tonne de poudre d'or»

Yazı tipi:

Paul Féval

Roger Bontemps : histoire d'un notaire et d'une tonne de poudre d'or


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318093

Table des matières

AVANT-PROPOS

ROGER BONTEMPS

PREMIÈRE PARTIE L’Acte de vente et le Contrat de mariage

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

DEUXIÈME PARTIE L’AVENTURIER MALGRÉ LUI

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

CONCLUSION

AVANT-PROPOS

Table des matières

–J’ai lu de vous, me dit la marquise, un conte fort invraisemblable, intitulé les Couteaux d’or. J’aime les histoires d’intérieur, à la manière anglaise, pleines de tasses de thé, de tartines au beurre et de recettes pour conserver les fonds d’artichaut. Je prenais à l’avance ces Couteaux d’or pour des couteaux de table, et je pensais que William, le jeune homme qui veut épouser la fille du pasteur méthodiste, les apporterait au presbytère, dans un étui de chagrin, pour cadeau de noces.

–Et vous fûtes désappointée?

–Je crois bien! Un sauvage à Parisis! Un sauvage muet qui ne refait pas les Lettres Persanes! Un Huron pour tout de bon! Et des machines de l’autre monde que vous faites passer sur la butte Montmartre! Et un duel à l’américaine dans la plaine Saint-Denis!.

–Vous ne croyez pas à tout cela, madame?

–Non, certes. Et pourtant je sais une aventure beaucoup plus surprenante.

–A laquelle vous croyez?

–Il le faut bien, c’est l’histoire de mon notaire.

Nous en sommes tous là. Il n’est pas un seul d’entre nous qui n’ait dit au moins une fois en sa vie, après avoir écouté un récit, ces deux choses contradictoires:

–C’est invraisemblable, mais je sais une aventure bien plus étonnante encore!

Sous-entendu: Qui n’est pas invraisemblable.

–Pourquoi, cependant?

–Parce que c’est de l’histoire.

–Oui-dà! Et qu’est-ce que l’histoire?

Il est notaire, pourquoi le cacher? notaire à Paris. Ce fait ne prouve rien pour ou contre les autres notaires. Il est fort comme un athlète et brave comme un lion; il a le sang-froid d’un peau-rouge et l’esprit d’un sauvage du boulevard des Capucines; il est insolemment bon, jeune et beau; il a épousé la femme la plus exquise.

Il est notaire avec cela! Sous quel prétexte? Une vocation à ce qu’il dit. Vous verrez bien.

Car ce qui va suivre est purement et simplement l’histoire de Roger Cazal de Lavaur, surnommé Roger Bontemps et notaire de Mme la marquise.

ROGER BONTEMPS

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
L’Acte de vente et le Contrat de mariage

Table des matières

I

Table des matières

NID DE FAUVETTE

Il y avait une petite plate-forme en planches, juste au-dessus du conduit de pierres guillochées qui bordait le toit, car c’était une vieille maison, une vieille maison du vieux Paris qui voyait d’un côté le cèdre du Jardin des Plantes, à la hanche du Panthéon, et de l’autre le Palais du Luxembourg, avec les ombrages fleuris de ses jardins. Sur la petite plate-forme, il y avait un jardin aussi qui souriait au soleil couchant: quatre pots en terre rose, deux de pois de senteur et deux de pensées.

La fenêtre était mansardée gaiement et rond-voûtée. Elle regardait la plaine de Montrouge par-dessus les maisons.

Vis-à-vis de la fenêtre et tout auprès du lit qui avait vrai ment des rideaux ruchés de perse à onze sous, propres, clairs et joyeux, s’ouvrait une petite porte. Certes, Nannon était bien logée. Outre sa chambre, cette chambre où nous sommes, si nette et si mignonne, elle jouissait d’un bûcher pour mettre ses robes, son fourneau et les petits fagots qui allument le poële, l’hiver. Cela lui coûtait deux cents cinquante francs par an, et toutes les fleuristes du pays latin convoitaient ses domaines.

Roger, le fiancé, venait de l’autre bord de la Seine. Ce n’était déjà plus un étudiant. Il habitait les quartiers d’affaires, là-bas, au-delà du Palais-Royal. Nannon avait vingt ans; Roger était d’âge à être notaire tout juste. Roger, cependant, était beaucoup plus enfant que Nannette.

La chambrette n’avait point de cheminée; à droite et à gauche du poële dont le tuyau coudé s’enfonçait dans le papier de la tapisserie, deux chers portraits pendaient, deux miniatures, un capitaine de cavalerie dont les cheveux grisonnaient et une femme qui n’était plus jeune, mais qui était toujours belle. Nannette vivait sous les yeux de son père et de sa mère qu’elle avait perdus et c’était une honnête fille dans toute la force du terme.

Roger de son côté, était le plus loyal garçon de France et de Navarre. Si vous lui eussiez demandé ses intentions à l’égard de Nannette, il vous aurait regardé avec ses grands yeux fiers et francs qui exprimaient si bien l’étonnement. Malgré son état de fleuriste, c’était une vraie petite demoiselle, tout à fait, et Roger l’avait demandée en mariage.

Seulement, Roger avait une mère, une douce femme qui était noble et bourgeoise à la fois: noble par ses souvenirs, bourgeoise par le besoin passionné qu’elle avait dejfaire un établissement à son cher fils. Je ne sais pas si ces Cazal de Lavaur étaient jamais allés aux croisades, mais la bonne dame était bien fière de son nom. Cazal, disait-elle, s’était allié dans le temps à Mortemart et à Rohan, et certes, vous avez entendu parler du chef d’escadre Cazal de Lavaur qui était moips célèbre que Jean-Bart.

Hélas! oui, mais il fallait un établissement à Roger. Quel joli soldat il vous eût fait! Il était clerc de maître Denis-Tiburce Piédaniel, notaire de la Société œnophile et de la compagnie Baudelion (pour les engrais concentrés). On ne devient guères amiral à cette école-là.

Roger était Parisien de Paris, ce qui est très-rare, Nannette venait de quelque part, en Bretagne, aux environs de la ville d’Auray. Son père, un vieux soldat qui n’en savait pas bien long, était mort en sollicitant un bureau de tabac; sa mère avait travaillé pour l’élever honnêtement et chrétiennement, puis un pauvre soir d’hiver, Nannette se vit seule au travers de ses larmes. Elle employa son dernier argent pour acheter un terrain auprès de la tombe du capitaine. Il y avait des fleurs toujours fraîches en ce petit coin du cimetière Montparnasse où vous auriez pris Nannette pour un ange agenouillé.

Ce fut en revenant de là que Nannette rencontra Roger pour la première fois. Elle longeait le boulevard extérieur; la nuit se faisait; des étudiants qui, pour le moment, ne songeaient pasà leurs examens, lui barrèrent la route. Roger entendit un enfant qui criait à l’aide. La suite de ce récit vous montrera comhien peu de goût il avait pour les aventures; mais quand on y est, il faut marcher. Roger assomma. quelques étudiants et l’histoire n’est pas plus longue que cela.

Nannon savait les chansons de Bretagne qui l’avaient bercée; elle avait une de ces douces petites voix qui vous chantent dans le cœur, Cela impatiente les vieilles femmes, chantent dans le cœur, la portière disait:

–Faut le printemps pour la fauvette. Attendez seulement l’hiver!

Nannette attendait et chantait. Tout le voisinage connaissait les mignons refrains de la fauvette, mais on n’apercevait guère son minois qu’à l’heure où elle arrosait son jardin. Le reste du temps, invisible derrière ses quatre pots de terre rose, elle tournait, c’est le mot technique de cette humble et gracieuse industrie des fleuristes, elle tournait des liserons plus légers que ceux des haies, des bruyères plus délicates que celles des landes bretonnes, elle tournait des bluets, des coquelicots et de la folle avoine. C’était une fée. Les fleurs naissaient, vivantes, sous le charmant travail de ses doigts.

Elle avait accepté la recherche de Roger bien volontiers, mais sans étonnement, car elle ignorait trop la vie pour deviner la distance qui sépare une fleuriste d’un clerc de notaire gentilhomme, en passe d’acheter l’étude de son patron. Ils s’aimaient bien; Roger avait parlé au bon curé de St-Jacques du Haut-pas, qui était le confesseur de Nannette et l’on n’attendait plus, pour aller à l’autel, que le consentement de Mmee de Lavaur.

Nannette et Roger étaient beaux tous les deux et je ne sais quel mystérieux air de famille faisait songer à l’un quand l’autre se montrait; c’était bien la même franchise absolue de caractère; la même «bravoure,» pour dire le mot qui leur allait également à tous deux. La portière dont nous avons déjà cité une sentence disait en parlant de leurs fiançailles:

–C’est trop joli. Un ménage comme ça ferait tort aux autres.

Six heures du soir venaient de sonner à la tour de Saint Jacques du Haut-Pas. Roger devait venir aujourd’hui causer du fameux consentement qui se laissait un peu désirer. La chambre de Nannon était vide, mais on entendait parler dans le petit bûcher, dont la porte s’ouvrit tout à coup. Nannon en sortit et referma la porte. Elle était rouge comme une cerise. A peine la porte fut-elle refermée que sa joue devint pâle; ses yeux, en même temps se remplirent de larmes. Elle resta immobile, comme si elle eût voulu recueillir des pensées rebelles; puis elle s’assit auprès de sa petite table à ouvrage et mit sa tête entre ses mains, qui disparurent dans les masses abondantes de ses cheveux, Par intervalles, on voyait l’effort des sanglots sourds qui secouaient sa poitrine.

Vous n’eussiez rien entendu, vous, car il y avait loin du nid de Nannette au rez-de-chaussée, pourtant, un son frappa son oreille; ses mains s’écartèrent à droite et à gauche de son front; elle rejeta, pour écouter mieux, tous ses cheveux en arrière.

–Il vient murmura-t-elle en se levant.

Elle avait reconnu le pas de Roger dès la première volée. En un tour de main ses cheveux roulés se nouèrent sur son chignon, ses yeux, tamponnés vigoureusement, essayèrent un sourire. Elle saisit son ouvrage et prit sa place habituelle auprès de la croisée. Il y avait une tristesse mortelle dans ses yeux, mais aussi une préoccupation et la marque d’un travail mental.

Comme le pas de Roger, plus distinct, sonnait sur le palier du troisième étage, elle appela un sourire sur ses lèvres. Ce n’était pas assez. Elle se mit à chanter de sa pauvre douce voix, qui d’abord trembla, mais qui bientôt s’affermit; car, sous cette gentille enveloppe, il y avait une volonté de bronze.

Elle savait bien des chansons bretonnes. Sans choisir, elle tomba sur cette gaillarde invocation des bons gars d’Auray, qui supplie et menace tour à tour la mère de la Vierge:

A Sainte-Anne, en Auray,

J’irai pieds nus sur la route,

Et je lui porterai

Les plus beaux bouquets qu’j’au rai. (bis.)

Il y a là une roulade villageoise que Nannon réussissait à miracle. Parfois, quand Roger montait et qu’elle chantait, il ralentissait le pas pour écouter mieux; mais, cette fois, il ne s’arrêta point. Nannon poursuivit, et au travers de la porte, vous auriez juré qu’elle était gaie comme pinson.

C’est la fille à Joson Michaille

Qui m’tient au cœur depuis l’printemps.

J’gagne dix-huit sous quand j’vas aux champs,

J’peux-t êtr’soldat, car j’ai la taille:

Si j’pouvais trouver un trésor,

Dans un vieux pot des pièces d’or.

A Sainte-Anne, en Auray,

J’irai pieds nus sur la route,

Et je lui porterai

Les plus beaux bouquets qu’jaurai. (bis.)

Roger attendit la fin du refrain pour ouvrir. Il avait couru. La sueur perlait à son front. Et pourtant, il avait mis bien du temps à monter les quatre étages.

Il entra, Nannette lui fit un petit signe de tête, et continua de chanter:

J’achèt’rais l’cousin Jean-Marie;

Il est bon pour servir le roi.

Catherin’ne voyant plus qu’moi,

Ça lui donn’rait peut-être envie.

Si j’pouvais trouver un trésor,

Dans un vieux pot des pièces d’or.

–Vous êtes gaie, ce soir! dit Roger qui semblait soucieux.

Elle le regarda en lançant son refrain d’une voix provocante:

A Sainte-Anne, en Auray,

J’irai pieds nus sur la route.

–Si je croyais qu’en faisant ce voyage-là je trouverais un trésor. interrompit Roger.

–Ah! fit-elle. C’est bon dans les chansons!

Et la fleur vira dans ses doigts. Ils avaient tous deux de ces figures qui sont des livres ouverts. Jamais entre eux, il n’y avait eu ni secret ni réticence. Roger s’assit. Ils restèrent un instant silencieux.

–Vous ne chantez plus? dit Roger d’un air contraint.

–Non, répondit Nannette sèchement.

Puis elle ajouta, en rabattant ses longs cils sur ses regards sournois:

–Vous venez de bonne heure.

–J’avais hâte de vous voir, répliqua Roger, qui évidemment saisissait avec ardeur cette porte ouverte à une explication.

Elle fredonna:

J’irais boir’ma petit’chopine

Tous les matins au cabaret.

La femm’dirait ce qu’ê voudrait,

Quand j’s’rais l’époux de Catherine.

Si j’pouvais trouver un trésor.

Dans un grand pot des pièces d’or.

Roger la regarda au moment où elle allait entamer le refrain, et lui dit d’un accent sérieux:

–Vous avez quelque chose?

–Parbleu! répondit-elle brusquement.

Ce n’était ni son ton ordinaire, ni son style.

–C’est un secret?

–Tout le monde en aurait donc, des secrets!

Roger rougit et voulut lui prendre la main. Elle le repoussa.

–J’ai que je ne sais pas où se trouvent les trésors, murmura-t-elle prête à pleurer. Mais elle ajouta bravement et chantant à pleine voix:

Dans un vieux pot des pièces d’or!

Puis elle éclata de rire. Ce rire sonna tristement dans la chambre qui redevint muette.

–Eh bien! oui, dit tout à coup Roger, il y a quelque chose et je venais vous le dire. Maman refuse son consentement, elle a arrangé pour moi un autre mariage, mais ne craignez rien.

–Connu! prononça nettement Nannon en haussant les épaules.

Il faut répéter que ce n’était point là du tout son style ordinaire. Nannon était une ouvrière et n’était rien de plus, mais elle n’employait jamais l’odieux parlage des grisettes, tout fait de mots malsonnants qu’elles prennent la peine d’apprendre par cœur aux petits théâtres. D’ordinaire, Nannon parlait comme elle pensait, c’est-à-dire correctement et bien. Mais aujourd’hui, il semblait qu’elle eût arboré une méchante cocarde. Sa voix, son regard, son geste, toute sa personne enfin avait physionomie de défi.

Roger réussit à lui prendre la main, la main était froide et morte.

–Vous avez vu quelqu’un murmura-t-il, on vous a dit quelque chose?

Au lieu de répondre, elle demanda:

–M’inviterez-vous à la cérémonie?

–La cérémonie ne se fera jamais si vous voulez, prononça doucement Roger.

Nannon répéta en détournant les yeux:

–Connu!

–Écoutez, dit Roger non sans irritation, vous cherchez à me piquer et vous avez tort, car j’ai bien de l’embarras.

–Ah! oui, dit-elle, redoublant d’ironie, bien de l’embarras: c’est juste!

–Je ne vous avais jamais vue ainsi, Nannette!

Un mot vint jusqu’à ses lèvres mais elle le retint et dit sèchement:

–Possible!

Roger abandonna sa main qui s’affaissa d’un mouvement découragé, mais cela dura si peu, qu’il eût fallu l’œil d’un observateur pour déchiffrer ce muet symptôme de défaillance. La main se releva prestement et les tiges virèrent de plus belle, tandis que le refrain allait, véritable déclaration de guerre:

Si j’pouvais trouver un trésor,

Dans un vieux pot des pièces d’or!

– Et qu’en feriez-vous, ma pauvre Nannon? demanda Roger attendri à son insu par l’effort même qu’on faisait pour le blesser au vif.

–Cela ne vous regarde plus, répondit-elle.

Il se leva brusquement, comme si ce mot eût touché en lui –quelque blessure cachée. Il fit un tour dans l’étroite chambrette où chaque objet lui sautait aux yeux comme un adieu.

–Qui vous a prévenue? demanda-t-il tout d’un coup.

–C’est quelqu’un, répliqua Nannette.

Rien ne dit tant ni si bien que ces réponses d’enfant, qui n’ont par elles-mêmes aucun sens. Roger revint et croisa ses bras sur sa poitrine,

–Vous savez pourtant bien, reprit-il, que ma bonne mère pense et agit pour moi depuis le jour de ma naissance. Elle n’a que moi; elle n’a qu’un rêve qui est mon avenir. Moi, je ne lui ai jamais résisté, et j’allais commencer ce soir.

Nannon trancha son fil de soie d’un coup de dent.

–Ah!... fit-elle.

Puis elle mit ses doigts devant sa bouche, qui s’ouvrit comme pour bailler.

– Oh! dit Roger avec une consternation véritable; je vous parle de ma mère!

–Est-elle blonde ou brune, demanda Nannette, votre demoiselle qui a de quoi payer l’étude?

–Est-ce bien vous que j’entends! balbutia le pauvre garçon. J’étais donc fou avant ce soir!

–Bah! fit-elle avec le geste de celles qui jettent leur bonnet par-dessus les moulins, pourquoi se gêner, maintenant?

C’était trop; on dépassait le but. Roger ne crut pas. Son front soucieux se dérida, et il dit:

–Vous essayez de me blesser.

Il vint une étrange expression au visage de la fillette, qui le regarda en face et prononça tout bas:

–C’est lâche, les hommes!

–Eh bien, c’est vrai! s’écria Roger. J’ai été lâche, lâche envers ma mère que j’ai laissée s’engager. s’engager. me disant toujours: Demain, je lui raconterai l’histoire de mon cœur... et le lendemain je n’osais pas. Pourquoi? Parce que si ma mère s’était mise entre nous deux, je serais devenu fou!

Nannette avait grand’peine à tenir sa paupière baissée. Un instant de plus, ses yeux rieurs et mouillés allaient, en s’ouvrant, dévoiler toute son âme. Mais Roger tressaillit tout à coup, et s’interrompit pour regarder la porte du petit bûcher. Un léger bruit était venu de ce côté. Nannette avait entendu aussi, car une rougeur lui monta aux joues.

Cela fit plus que le bruit lui-même. Roger devint pâle et tremblant. La bizarre conduite de sa fiancée posait une énigme. Était-ce le mot de l’énigme qui se cachait derrière cette porte fermée? Il y eut un silence presque solennel. Le bruit ne se renouvela point.

Nannon, les yeux toujours baissés, reprit son chant d’une voix qu’elle voulait rendre indifférente et libre. Un rayon de soleil couchant, glissant à travers les fleurs, jouait dans l’or de ses cheveux et découpait, selon une ligne lumineuse, les profils de ses traits. Roger avait cette angoisse qui serre le cœur au chevet d’une morte bien-aimée. Il la contemplait et songeait: «c’est peut-être la dernière fois...»

–Vous n’étiez pas seule, Nannon, murmura-t-il si bas que la fillette le devina plutôt qu’elle ne l’entendit.

Elle répondit d’un accent de défi:

–Après! Quand cela serait?

–Il y a quelqu’un là, dit Roger en pointant du doigt la porte.

Nannon tourna la tête.

–Et si ce quelqu’un-là n’est pas un misérable poltron, continua Roger qui haussa le ton malgré lui, je l’engage à se montrer!

Nannon jeta son ouvrage, et resta un instant le regard cloué au sol, Roger crut qu’elle allait parler; sa bouche, en effet, s’eentr’ouvrit, mais ce fut pour donner passage à un rire strident et sec que Roger ne lui connaissait pas. Ce rire le souffleta comme eût fait la main d’un ennemi. Il saisit son chapeau qu’il avait jeté sur un meuble en entrant, mais il ne partit pas encore parce qu’il crut voir une souffrance au travers des paupières baissées de la jeune fille.

–Nannette, dit-il avec une émotion profonde, si je m’en vais ainsi, jamais je ne reviendrai plus.

Etait-ce un sanglot, ou le restant de l’éclat de rire? Nannon répondit:

–Vous êtes assez grand pour savoir ce que vous avez à faire.

–Adieu, Nannette, dit Roger douloureusement. Soyez heureuse.

–Merci, répondit-elle, et bonne chance!

Roger sortit. Dans l’escalier, il put entendre le dernier couplet de la chanson:

Vous m’devez bien ça bonne mère,

Car v’là longtemps que je paye des vœux.

Ça n’vous coût’rien d’fair’des heureux,

Et j’commence à m’mettre en colère.

Faut pourtant que j’trouv’mon trésor,

Un grand vieux pot, tout plein d’pièces d’or!

Roger descendit l’escalier. Quand Nannette s’arrêta pour écouter, elle entendit encore le bruit de ses pas. Alors elle entama le refrain d’une voix qui allait se brisant:

A Sainte-Anne, en Auray.

J’irai pieds nus sur la route.

Ce fut tout. Elle avait fait de son mieux. Ses deux mains s’appuyèrent ensemble contre sa poitrine. Elle tomba en bas de sa chaise comme une morte.

Le petit bûcher s’ouvrit en ce moment. Une femme qui avait des cheveux gris sous sa capote de soie noire franchit le seuil. C’était une physionomie douce et bonne; dans ses traits déjà flétris par les années, on retrouvait le dessin du jeune et beau visage de Roger. Elle traversa la chambrette d’un pas pressé, mais que l’émotion faisait chanceler. Ses yeux étaient remplis de larmes.

Nannon rouvrit les yeux pour la regarder.

–Êtes-vous contente de moi? demanda-t-elle en essayant de sourire.

La vieille dame se pencha sur elle et la baisa au front.

–Si nous étions riches. commença-t-elle.

Et comme Nannon redressait sa tête charmante avec fierté, elle ajouta:

–Mon enfant, vous ne savez pas ce que j’allais dire. On ne récompense pas ce que vous venez de faire avec de l’argent. J’allais dire: si nous étions riches, je vous choisirais entre toutes les femmes pour rendre mon Roger le plus heureux des hommes. Vous êtes un admirable cœur!

–Je l’aimais bien, dit simplement Nannette, mais j’ai compris que vous l’aimiez mieux que moi, puisque vous êtes sa mère. L’idée de briser son avenir et de l’empêcher d’arriver, comme vous dites, m’a tuée, madame.

–Et que comptez-vous faire?demanda la mère de Roger, car c’était bien Mme Cazal de Lavaur.

–Je pense que je ne vivrai pas longtemps, répondit Nan nette.

Le front de la vieille dame se rembrunit.

–Une menace pareille ne serait pas digne de vous, dit-elle.

–Oh! fit Nannette qui eut une fois encore son sourire d’enfant, allez, je suis chrétienne, je ne menace pas. S’il entendait parler d’un malheur, cela empoisonnerait tout dans sa vie. Oh! non, je ne me tuerai pas, il faut qu’il soit heureux avec sa richesse. C’est bien assez de moi pour souffrir. Je ne mourrai pas à Paris. Il y avait une pauvre fille ici, sur le carré On l’appelait Fanfare, parce que sa joie faisait du bruit. Son fiancé s’est marié. Elle est partie pour l’Amérique où ailleurs, je ne sais où. Là-bas, on ne sait ni qui vit ni qui meurt.

Mmede Lavaur l’attira contre sa poitrine.

–Oh! oui, pensa-t-elle tout haut, vous l’aimiez bien, ma fille.

–Et dire que sa mère m’embrasse! murmura Nannette, et qu’elle m’appelle sa fille! Quand on fait bien, on est récompensé. Je vivrai et je mourrai avec ce souvenir-là.

–El si je me trompais, pourtant! pensa tout haut la vieille dame. Roger aussi vous aime bien. Si je lui volais son bonheur!

Nannette prit ses deux mains et les effleura de ses lèvres.

–Les mères ne se trompent jamais, dit-elle. Je n’ai plus de parents et je fais des fleurs. Épouser une fille comme moi, c’est se casser le cou, voilà le mot, n’est-ce pas, madame? Embrassez-moi encore une fois et priez pour moi commeje prierai pour vous. Adieu.

II

Table des matières

LE PARAPET

Au collége Henri IV, quelques années en deçà, quand Robert le Diable et Roger Bontemps étaient d’accord, il n’y avait plus à discuter. Volontiers le petit peuple du lycée se fût divisé en deux camps, car Roger et Robert avaient chacun des partisans, mais c’était entre eux une amitié solide et déjà vieille, malgré la différence profonde de leurs caractères. Roger était facile à vivre comme tous les insouciants; –comme tous les ambitieux, Robert le Diable qui, de son nom s’appelait Robert Mornaix, avait des susceptibilités nerveuses et des boutades despotiques.

Roger était bon garçon, Robert était charmant; Roger était fort, loyal et brave, Robert avait des chevaleries et des heures de faiblesses. On l’avait vu terrible. Il était beaucoup plus craint que Roger.

Ni l’un ni l’autre n’avait remporté aucun succès très-marquant dans le tournoi scolaire. Là-bas il est rare que les «bons élèyes» soient maîtres à l’heure des récréations. Ils allaient leur chemin d’écolier d’un pas égal et suffisant. Robert mordait galamment, lui qui pourtant avait des aspirations de poète, aux mathématiques et à la géographie. Il recherchait avec avidité les récits de voyages et surtout les féeries mexicaines; il y avait en lui du «chercheur d’or;» il étudiait passionnément l’anglais et l’espagnol pour avoir langue plus tard dans ces romanesques pays où l’opulence est à fleur de terre.

Roger apprenait aussi l’anglais, mais par complaisance pure et pour donner la réplique à son copain de prédilection. Il prétendait aimer ses aises par-dessus tout et faisait ainsi l’épitaphe de sa vie future: «Bon époux, parfait notaire.» Seulement, quand Robert l’engageait dans quelque folle équipée, avant la fin de l’histoire, il avait toujours pris les devants, et il fallait l’en retirer de force. «par la peau du cou, comme un chien qui mord,» pour employer les propres expressions de Thomas Stone, le professeur d’anglais qui était un vieux philosophe.

En résumé, Roger détestait les aventures; Robert les adorait. Thomas Stone disait, précisément à ce propos d’aventuress: «Robert le Diable en prendra par goût, tous les jours, un petit verre ou deux, mais si Roger Bontemps y touche, en une fois il avalera la bouteille!»

Un soir de septembre, en1852,nos deux amis mangeaient le dîner d’adieu au restaurant Dagneaux, seuls, dans un cabinet particulier. Roger était triste; l’espoir enthousiaste montait la tête de Robert. Le cloître de l’université n’avait plus pour lui ni grilles ni serrures; en avant, c’était l’espace et la liberté: il allait entrer dans la vie.

–Les autres années, dit Roger, quand tu partais pour ton pays, nous prenions rendez-vous à deux mois.

–Maintenant c’est à deux ans, à dix ans peut-être, répliqua Robert, mais quand tu me reverras je serai riche.

Roger secoua la tête. Robert poursuivit d’un ton tranchant et décidé:

–Mon père s’appelle Mornaix tout court parce qu’il est pauvre, mais tout auprès de chez nous il y a un domaine de dix mille hectares, un domaine de roi, le plus beau domaine qui soit en France; il a nom la terre de Belbon. Le château ressemble à celui de Saint-Cloud, mais il est plus vaste; le parc servit de modèle au parc de Fontainebleau Mon père, M. Mornaix tout court, en est le régisseur. Mes aïeux, les Mornaix de Belbon, en étaient les maîtres et seigneurs. Je veux qu’il soit à moi comme il fut à mes aïeux, ce grand, ce royal domaine. C’est un but cela. Il te manque un but. Sans cela, tu me vaudrais deux fois.

–Mon but est d’être notaire, fit observer paisiblement Roger. Quand tu auras ta propriété de dix mille hectares, je suppose que tu me prendras pour ton notaire.

Mornaix sourit.

–Toi, murmura-t-il, souviens-toi des prophéties de Thomas Stone. Tu feras quelque effrayante gambade avant d’acheter ton étude.

–Que Dieu m’en préserve! répliqua Roger. Mes aïeux n’avaient ni donjon ni palais, et nous sommes gentilshommes de robe. La magistrature me fait peur parce que, si je condamnais un homme à mort, je ne dormirais plus. Le notariat, au contraire, est un sacerdoce et un oreiller. J’y vois la vie en sieste: chacun son caractère. J’ai ma mère, vois-tu: il lui faut un fils tranquille pour la faire heureuse. J’épouserai, quand il en sera temps, une jolie petite demoiselle bien douce.

A la gare du chemin de fer. ils se tinrent longtemps embrassés, car ils s’aimaient fraternellement.

–Tu m’écriras souvent, dit Roger qui avait les larmes aux yeux.

–Oui souvent, que je sois loin ou près, heureux ou malheureux. Tant que je signerai: Mornaix, je ferai mon purgatoire. Mais quand tu recevras une lettre signée: comte de Belbon.

Il y eut une dernière étreinte et Roger revint seul.

Pendant quatre ans au moins, on parla de Robert le Diable et de Roger Bontemps dans les cours du collége Henri IV. Aujourd’hui encore, quelques paléographes de dortoir racontent aux nouveaux leurs fredaines légendaires. Robert écrivit d’abord très-souvent, puis plus rarement. Sa dernière lettre, qui parvint à Paris en1859, était datée de Arispe, en Sonora, et signée Mornaix comme les autres.

Roger était resté à Paris. Il avait mené un instant la vie d’étudiant puis la rencontre de Nannon l’avait converti net. C’était toute son histoire. Thomas Stone venait le voir deux ou trois fois l’an pour savoir s’il n’avait pas encore fait sa gambade.

–Plus vous tardez, my dear, disait le professeur d’anglais, plus le saut périlleux sera capital. Vous me préviendrez la veille.

Ce Thomas Stone pouvait être un philosophe, mais moi je vous dis qu’avec Nannette, jamais Roger n’aurait fait le saut périlleux. Chacun de nous, une fois dans sa vie, est mis en présence de son ange gardien: il ne s’agit que de ne le point laisser prendre sa volée.

Cette petite Nannon, qui chantait si bien les chansons bretonnes, était l’ange gardien de Roger, et Roger le savait. En descendant l’escalier, après la scène que nous avons racontée, il se demanda vingt fois s’il avait bien sa raison. Nannette ainsi changée du jour au lendemain! Nannette, la gentillesse, la grâce, la pudeur! Nannette ayant pris ce ton! Nannette trouvant ces mots! Que croire? L’idée lui vint de remonter pour voir s’il n’était pas le jouet d’un mauvais rêve.

Mais, au bas de l’ eescalier, il se dit: «Elle ressemble aux autres, voilà tout, et j’allais faire une sottise!»

Il descendit la rue d’Enfer à longues enjambées.

–Voilà pensa-t-il encore, c’est une dent qu’on arrache! Demain, je n’y songerai plus. Mon caractère est comme cela; il me semble déjà que je suis beaucoup plus calme. étonnamment plus calme. Et même, à bien considérer les choses, c’était une aventure; je n’aime pas ça. Que diable! je n’ai pas été créé et mis au monde pour contrarier ma mère. Je n’ai pas les préjugés de caste, c’est vrai, mais enfin nous sommes les Lavaur, bonne noblesse de robe. bien que, à tout prendre, elle fût la fille d’un soldat. Mais quel changement à vue! interrompit-il en s’arrêtant court au beau milieu de la place Saint-Michel, et en ôtant son chapeau pour s’essuyer le front: ce n’est pas naturel. Si je retournais.

Il y avait des étudiantes qui buvaient de la bière, le long du trottoir, devant l’estaminet voisin.

–Connu! dit l’une d’elles.

Et une autre:

–C’est lâche, les hommes!

Roger enfonça brusquement son chapeau sur ses yeux et reprit sa course. Il était décidément beaucoup plus calme; la preuve, c’est qu’il continuait son monologue enragé, pressant le pas ou le ralentissant, se décoiffant, gesticulant et piquant droit devant lui sans savoir où il allait.

Ses réflexions étaient sages. En définitive, sa mère avait arrangé son mariage avec Mlle Eudoxie qui apportait une dot, et on allait traiter pour la charge de maître Denis-Tiburce Piédaniel. Voilà du solide et du réel. Ce soir, ce soir même, le contrat et l’acte devaient être signés.

Et vraiment, toute cette affaire était providentielle. Roger avait laissé sa mère aller de l’avant. Je vous le demande; si, à la dernière heure, Roger était venu rompre le mariage et la cession de l’étude pour cette Nannette qu’elle eût été sa figure?

Bravo! ma foi, bravo! on ne brise pas une vocation. Il se sentait notaire prédestiné. Bravo! il savait bien désormais où il courait: il courait chez maître Piédaniel signer le contrat de mariage et l’acte de vente. Seulement, il tournait le dos à la Madeleine et maître Piédaniel demeurait rue Tronchet.–

Tout chemin ne mène-t-il pas à Rome? Il s’assit sur le parapet d’un pont et il n’eut point su dire quel pont.

La nuit se faisait. Huit heures sonnèrent à l’horloge du Palais de Justice. La réunion était pour neuf heures chez maître Piédaniel. Roger se dit: «Il est temps.»

Et il resta sur son parapet, écoutant le murmure de la ville et le bruit vague de l’eau qui coulait sous les arches. Je ne sais pourquoi le souvenir de Robert lui vint à ce moment. Il avait si grand besoin d’un ami!

Parmi les murmures de l’eau il y avait une voix qui chantait autour de son cœur:

Si j’pouvais trouver un trésor,

Dans un vieux pot des pièces d’or.

Eh bien, oui! Si elle avait eu de l’or, beaucoup de pièces d’or tombées du ciel, Roger pensait cela, Nannette aurait acheté l’étude, acheté le consentement de la bonne mère, acheté tout, y compris lui, Roger. Voilà ce que voulait dire la chanson. Oh! c’est lâche, les hommeses! Roger pleura. Puis il écouta dans ses souvenirs ce rire sec, ce rire qui l’avait tant étonné sur les lèvres de Nannette.

Le calme arrivait grand train, cela se voyait. Deux hommes étaient accoudés sur le parapet à quinze pas de lui et causaient. Il ne les entendait pas.

Sans écouter, on a confusément conscience. Roger savait que ces deux hommes s’entretenaient en anglais. Au moyen de ce mystérieux procédé, l’association des idées, l’anglais des dpux inconnus évoqua pour Roger, ce brave professeur du collége Henri IV, qui lui avait prédit une culbute capitale. Il regarda couler l’eau et se dit: «Je n’ai assurément point la pensée du suicide.»

Une phrase se détacha, cependant, de la conversation des deux hommes, dont l’un dit: ,

–La carte est tracée au sang sur un mouchoir.

Roger crut avoir mal compris. Il est d’ailleurs, pour ceux qui ont étudié une langue étrangère par principe et qui n’ont pas suffisamment pratiqué, une très-grande difficulté de traduire la parole, et cette difficulté même entretient un constant désir.

Machinalement Roger se mit à prêter l’oreille pour voir s’il n’avait point attaché aux mots un sens par trop absurde. «La carte est tracée au sang sur un mouchoir.» Que pouvait signifier cette phrase bizarre?

Mais les deux inconnus n’avaient pas du tout l’accent irréprochable et vraiment académique de Thomas Stone. Ils parlaient en outre un patois hybride, plein d’abréviations hardies et mélangé de mots espagnols. Ces trois syllabes «El conde» revenaient surtout à chaque instant dans leur conversation.

Roger ne comprenait pas du tout la série des idées échangées; quelques membres de phrase seulement surgissaient pour lui de temps en temps comme les jalons d’une route invisible. Sans le vouloir assurément, et aussi sans le savoir, il s’acharnait à ce travail qui faisait diversion à son mal.

Au bout de dix minutes il avait saisi très-péniblement et très-vaguement ce qu’il fallait pour conclure que les deux inconnus appartenaient à une police quelconque et suivaient la trace d’un malfaiteur à Paris. Ils avaient ou devaient avoir un troisième associé qui s’appelait Sam et qui était présentement sur la piste du fugitif. Selon toute apparence, El conde, «le comte» était l’homme ainsi poursuivi.

Que lui importait tout cela? Hélas! peu de chose. Quand sonna la demie de huit heures, les deux inconnus se redressèrent en même temps et prirent la direction du quai. Roger les suivit. Pourquoi? Comme il eût regardé des joueurs de boule ou le bâtonniste de nos foires. Il lui fallait un hochet en ce moment.

Sur le quai chacun des deux inconnus prit un fiacre. Roger s’arrêta à les regarder comme un enfant curieux et inassouvi qui s’attriste à voir tomber déjà la toile du théâtre des Marionnettes. Les deux inconnus s’étaient serré la main en disant:

–A cette nuit!

Mais tout à coup Roger s’éveilla de son engourdissement, à l’instant où les deux voitures partaient, prenant des directions opposées, cette question tomba distinctement de l’une des portières:

–Quel est le nom de l’homme?

Distinctement aussi, l’autre portière répondit:

–Roger Cazal de Lavaur.

Le premier instinct de Roger fut de s’élancer, mais les deux fiacres galopaient déjà en sens contraire l’un de l’autre.

III

Table des matières

VOITURE MORTUAIRE

Roger était frappé violemment. L’homme que ces limiers poursuivaient, c’était lui-mêmee! Il resta tout songeur.

En s’efforçant rétrospectivement d’interroger l’ensemble du mystérieux entretien qu’il avait écouté à bâtons rompus, il retrouva des séries de sons qu’il n’avait pu traduire à la volée: un nom de femme qui n’avait rien d’anglais: Naranja, le mot digger (fouilleur ou mineur) vingt fois prononcé, et enfin l’adresse exacte de la maison où lui, Roger, demeurait avec sa mère, «rue du Mail, no9.»

Ce dernier fait changea le cours de ses réflexions. Il n’est point de notaire au monde qui ne possède dans ses cartons une pleine douzaine de romans. Roger s’établit à feuilleter en idée les dossiers de maître Piédaniel, cherchant quelque drame où il pût prendre un bout de rôle. Cela l’occupa dix minutes, au bout desquelles il se reprocha avec amertume de n’avoir pas donné un louis au cocher de la première citadine venue pour suivre à tout le moins l’un des iiacres: celui dont la portière ouverte avait répondu: «Roger Cazal de Lavaur.»

Mais il n’était plus temps. Et d’ailleurs, que lui importait tout cela? Nannettete! La pensée de Nannette lui revint et l’impatienta. Il voulut la chasser d’autorité et se dit: «Tout est pour le mieux. Ce n’était qu’une aventurere! Je promets de brûler un cierge à sainte Anne. Allons! en route! Il s’agit de signer ce soir l’acte de vente et le contrat de mariage.»

Il prit sa course vers le quartier de la Madeleine où respirait maître Piédaniel. L’horloge du Palais de Justice marquait huit heures quarante-deux minutes quand il passa devant la grille. Vers dix heures, il arrivait au bout de la rue Vivienne.

Pourquoi tout ce temps? Est-ce qu’on sait? Il ne s’était assis que trois quarts d’heure sur un banc, dans le jardin du Palais-Royal. Qu’avait-il fait là? Il avait repassé péniblement chaque mot, chaque syllabe de sa conversation avec Nannette et il s’était dit: «C’est impossible! j’ai rêvé!» Sur cette pente, il en arriva bien vite à penserr: «C’est moi qui ai tous les torts.»

La solide honnêteté de Nannon, sa vertu si simple et si vraie lui revinrent en mémoire. Quand il se leva de son banc, ce fut pour aller vers les ponts. Il voulait demander pardon. Mais, en définitive, un homme ne vire pas comme une toupie. Elle avait dit: «Connu!» elle avait dit: «c’est lâche, les hommes!» Epouse-t-on les jeunes personnes qui parlent cette langue du pays latin?. Roger s’arrêta avant d’avoir regagné la Seine.

Cependant que se passait-il chez maître Piédaniel où les deux actes authentiques attendaient impatiemment Roger, savoir: le contrat de vente à l’étude, le contrat de mariage au salon? Le thé s’y prenait, du thé très-bon, nuagé de rhum ou de lait, selon les sexes, et corroboré de tartines. Maître Piédaniel parlait d’heureux ménages et de licitations productives. C’est toujours intéressant. Il faisait l’éloge de Roger, au grand orgueil de son excellente mère. Roger avait été un clerc ponctuel, il serait un remarquable patron. Que dire de plus à la louange d’un notaire? Elle était triomphante, cette chère Mme de Lavaur, malgré les nuances sombres de sa toilette. Sa figure radieuse entonnait l’épithalame. A ceux qui constataient déjà le retard de Roger, elle répondait: «Il va venir, j’en suis sûre!»

Et de fait, elle en était sûre; elle avait assez bien travaillé pour cela chez Nannette!

J’oubliais de vous dire que là-haut, dans sa chambrette, Nannon était toute seule et qu’elle ne chantait plus. Elle faisait ses paquets loyalement en pleurant.

Mlle Eudoxie, la fiancée choisie par Mme de Lavaur, connaissait Roger pour avoir dansé trois fois avec lui l’hiver passé. Elle était la nièce de maître Piédaniel. Elle croyait au notariat comme les filles des preux vénéraient la lance, au temps jadis.

Roger, lui, montait enfin la rue Vivienne, donnant ainsi raison aux certitudes de Mme de Lavaur. Il allait de bonne foi vers son étude et vers son ménage. Seulement, il prenait le plus long; et nous devons avouer que Mlle Eudoxie était absente de ses rêves.

Roger avait le front un peu lourd. Ce n’étaient plus désormais ses réflexions qui le fatiguaient. Il ne pensait à rien et cheminait comme un automate.

Sur le boulevard à la hauteur du café Riche, vous voyez qu’il était désormais bien près du port, il s’arrêta court, regardant d’un œil stupéfait un jeune homme assis devant une table de l’extérieur qui supportait un grog intact et un petit sac de voyage. Le sac avait une physionomie américaine. Le jeune homme était basané comme un turco, malgré la délicatesse presque féminine de ses traits. Il portait les cheveux ras, la moustache longue et tombante. Son costume était celui d’un Anglais en tour.

Quand ses yeux noirs, profonds et ardents rencontrèrent ceux de Roger, il fit un geste joyeux et s’écria:

–Enfin, te voilà!

Sa joie n’était mélangée d’aucune surprise. Roger n’en dit pas beaucoup plus long. Il était au plus fort de la torpeur qui suit les grandes émotions, et si étrange qu’elle fût, la rencontre ne secouait qu’à demi son engourdissement.

–Je pensais justement à toi, murmura-t-il d’une voix basse et fatiguée.

–Parbleu! dit l’autre, à qui penserais-tu?

Roger le regarda en homme qui ne comprend point.

–Je me disais, poursuivit-il, je n’ai jamais eu qu’un ami: Robert.

Ils se prirent la main, puis ils s’embrassèrent. Ils étaient jeunes tous deux; leur étreinte fut sincère et vive.

–Serais-tu dans l’embarras? demanda Robert Mornaix, dis vite nous n’avons pas beaucoup le temps de parler de toi.

–Oui, répondit Roger, je suis dans un grand embarras.

–As-tu besoin d’argent?

–Non.

Tout de suite après cette réponse, Mornaix devint distrait.

–J’ai cru que tu allais manquer au rendez-vous! dit-il d’un ton de reproche.

–Au rendez-vous? répéta Roger qui n’était pas à l’heure où l’on devine les charades.

–Ehh! oui, dit Mornaix avec impatience. Je suis allé chez toi, rue du Mail, no9. Il n’y avait personne. J’ai laissé une lettre, signée comte de Belbon.

–Ah interrompit Roger, tu as gagné la partie, là-bas, alors?

Mornaix ne répondit point, et acheva:

–La lettre te donnait un rendez-vous ici, à dix heures.

–Je n’ai pas reçu ta lettre, et je passe ici par hasard, dit Roger. C’est ma ro te.

–Où vas-tu?

–Me marier et acheter mon étude.

–Ah! mais comme tu dis cela!

–Je dis cela comme cela est. je souffre.

Mornaix lui prit les deux mains et les sentit froides.

–Tu es bien pâle murmura-t-il.

––Je souffre, répéta Roger.

Mornaix resta un instant silencieux. Malgré sa préoccupation, Roger remarqua que les regards de son ami allaient et venaient avec une perçante inquiétude, interrogeant les alentours et aussi le lointain.

–Tu as peut-être aussi besoin de moi, dit-il rendu à la bonté de sa nature.

–Peut-être, répliqua Mornaix.

Il ajouta en consultant sa montree:

–Nous avons une demi-heure. Conte-moi ton histoire.

Roger ne se fit pas prier. Avec la narvetéqui était en lui et que chacun de nous trouve aux heures d’angoisse morale, il établit le pauvre bilan de sa situation entre sa mère bien-aimée, Nannette qu’il voulait oublier, quoi qu’elle fût tout son cœur, Mlle Eudoxie qu’il allait épouser, et la charge de notaire qui était son bâton de maréchal. Ce qu’il y a de meilleur dans ces humbles récits de la vie réelle, c’est le détail; on peut même dire que tout est dans le détail. Chaque incident, ici, perd sa signification aussitôt qu’on le dépouille de la bourre qui l’enveloppe. Tout mot doit être dit selon sa note précise, avec le dièze ou le bémol qui en modifia si merveilleusement le sens, avec le sourire qui le ponctua, avec le geste qui en fut le costume et l’accent.

Or, Robert Mornaix ne voulait point de détails. Il prétendait juger sur l’exposé aride du fait, semblable en ceci à la plupart des arbitres, qui jamais n’ont le temps.

Il n’avait pas le temps.

Chaque fois que Roger voulait s’expliquer, analyser ou peindre, Mornaix consultait sa montre et lui fermait la bouche. Au bout d’un quart d’heure, Roger avait achevé, et, la cause entendue, Mornaix n’en savait pas le premier mot.

–Résumé, dit-il d’un ton tranchant: Tu crois aimer une petite personne qui t’a fait accroire ce qu’elle a voulu au sujet de ses parents, pauvres, mais honnêtes. Elle parle un français douteux, compris seulement dans le quartier des écoles, tu voudrais l’épouser, ta mère veut te marier sérieusement; toi, tu veux être notaire, et, à supposer que le notariat soit une serrure fermée, le mariage semble en être la clef. Seulement, le mariage suppose une femme, et tu n’aimes pas celle qu’on te propose. En foi de quoi te voilà penaud, ne sachant s’il faut aller à hue ou à dia, et plus enfant dix fois que nous ne l’étions au collége. A quoi donc as-tu perdu ton temps, mon copain?

Roger ne répondit pas. Mornaix fixa sur lui ses yeux étincelants, et demanda brusquement:

–Veux-tu faire fortune tout d’un coup?

–J’avoue que cela m’est à peu près égal, répliqua Roger d’un ton froid et doux.

Mornaix fronça le sourcil et haussa les épaules.

–Avec la fortune, dit-il pourtant, tu aurais épousé ta Nannette.

–Oh! fit Roger, il n’y avait pas besoin de fortune pour cela. Si elle avait voulu, rien au monde ne nous aurait séparés jamais!

–Tu n’as pas changé depuis notre rhétorique, gronda Mornaix non sans quelque dédain; tu détestes toujours les aventures?

–Cordialement.

Robert Mornaix baissa la voix et ajouta:

–Eh bien! frère, nos routes ne sont pas de celles qui se rencontrent. J’avais espéré mieux de toi.

–Frère, répliqua Roger, cela me fait plaisir de t’entendre m’appeler ainsi. Je n’aime pas souvent et j’aime longtemps. Ceux que j’aime ne peuvent jamais trop espérer de moi. Que veux-tu?

Il tendit la main à Mornaix, qui fixait de nouveau sur lui ses yeux de feu et semblait hésiter. Ce dernier reprit après un silence.

–C’est que. il s’agit d’aventures.

–Soit, dit Roger en souriant. Je n’en veux pas pour moi, mais je peux épouser les tiennes.

–De terribles aventures, poursuivit Robert.

–Soit, prenons-les terribles. Une fois qu’on y est, peu importe. Te souviens-tu de la prédiction de Thomas Stone?

La figure basanée du voyageur s’éclaira. Il secoua vigoureusementla main qui restait dans les siennes, et s’écria:

–Je retrouve mon Roger Bontemps!

– Et tu me fais l’effet, copain, d’avoir pleinement mérité ton nom de Robert-le-diable. Confesse-toi, je t’écoute.

Mornaix lança encore une fois à la ronde son regard rapide et attentif.

–Pas ici, murmura-t-il.

–Pourtant, il faut au moins que je sache.

–C’est un duel, un duel à mort, prononça Robert à voix basse.

– Et je serai ton témoin?

–Mieux que cela, peut-être.

–Garçon! appela Roger.

–Que veux-tu demanda Mornaix.

–Une plume, du papier et de l’encre, répondit Roger. Je veux écrire à ma mère et à mon patron, pour leur expliquer comme quoi il m’a été impossible d’aller ’ce soir signer mon acte de vente et mon contrat.

–C’est juste, dit Robert, les convenances. Tu es le plus charmant garçon que j’ai jamais rencontré en ma viee!

On apporta tout ce qu’il faut pour écrire, et Roger entama aussitôt sa correspondance.

–Tu étais bon tireur autrefois? lui dit Mornaix.

–J’ai beaucoup gagné depuis, laisse-moi écrire.

–Je te laisse. Tu montais bien à cheval?

–Je suis un true rider. laisse-moi.

–Fais, fais!. Tu traversais la Seine à la nage?

–J’irais sur le dos de Paris à Saint-Cloud. Bon! voilà que je parle de Saint-Cloud à maître Piédaniel!

Il déchira sa lettre et recommença courageusement.

Là-bas, cependant, chez le notaire, on l’attendait toujours, et, de trois minutes en trois minutes, Mme de Lavaur répétait à l’assistance impatientée:

–Il viendra. Je suis sûre qu’il viendra!

Roger avait déjà écrit quatre lignes, lorsqu’une voix prononça derrière lui, rapidement et tout bas en anglais:

–It’s done! (c’est fait).

Il regarda et vit un homme, vêtu de toile et coiffé d’un large chapeau de paille, qui s’éloignait dans la direction de la chaussée. Mornaix s’était levé.

–Partons! dit-il.

–C’est la seconde fois que j’entends parler anglais ce soir, dit Roger. Est-ce l’aventure qui commence?

–Partons! tu finiras ta lettre là-bas.

–Là-bas! où?

–Viens!

Il entraîna Roger, qui fit un bouchon de sa lettre et répéta d’un ton résigné:

–C’est ça. J’écrirai de là-bas.

Au moment où ils quittaient la devanture du café Riche, un gaillard de haute taille, maigre comme un coucou, mais charpenté en athlète, sortit de la salle où il s’était tenu derrière eux, le dos tourné, et les suivit à vingt pas de distance.

Robert Mornaix, qui marchait très-vite, st. retourna plusieurs fois avant d’atteindre l’angle de la rue Lepelletier. Mais, dans un espace de vingt pas, sur le boulevard, il y a quarante passants. Notre homme avait abondamment de quoi abriter sa poursuite. Derrière l’Opéra, un fiacre attendait.

–Monte! ordonna Mornaix à Roger.

Et tout de suite après, parlant au cocher:

–Palais-Royal, porte du perron!

Le fiacre partit au galop. A la grande surprise de Roger, le fiacre n’était pas vide. Il contenait cet homme qui portait un costume de planteur et qui avait dit en anglais: C’est faitt! Roger espérait bien que cet homme et Mornaix allaient échanger quelques paroles en forme d’explication. Il n’en fut rien. Place de la Bourse, seulement, Robert dit:

–Voici l’ordre et la marche: Nous descendrons au perron. Toi, Malgache, tu enfiles le passage Radziwill, et tu descends la rue des Bons-Enfants; toi, Roger, tu prends la rue de Richelieu. Moi, je traverse le jardin. Je serai arrivé aussi vite que vous place du Palais-Royal, angle de l’hôtel du Louvre. L’autre fiacre est là.

–Ça va bien! grommela Roger. Nous avons donc un régiment à nos trousses?

Il lui fut répondu par un serrement de main qui semblait dire:

–La raillerie n’est pas de saison.

Le fiacre s’arrêta cependant au perron du Palais-Royal, et tout fut exécuté de point en point, selon que Mornaix l’avait réglé. Quand Roger, après avoir descendu la rue de Richelieu à grandes enjambées, arriva au coin de l’hôtel du Louvre, ses deux compagnons étaient déjà en voiture.

Fouette cocher! Ces deux fiacres étaient de choix, probablement, car leurs attelages brûlaient le pavé. La rue de Rivoli, la place de la Concorde, puis la grande avenue des Champs-Élysées furent parcourues au galop jusqu’au rondpoint. Là, on prit l’avenue Montaigne.

–Avant-dernière porte à droite! dit Mornaix au cocher.

L’instant d’après, le fiacre s’arrêtait devant l’entrée d’une sorte de chantier. Il y avait un couloir assez long, aboutissant à un jardin. Le Malgache avait pris les devants.

–Allons-nous encore changer de wagon? demanda Roger.

M-ornaix s’arrêta en tressaillant.

–N’a-t-on point marché là-bas derrière nous! demanda-t-il avec une terrible inquiétude.

Ils prêtèrent l’oreille. On n’entendait rien que la brise de nuit, caressant la cime des arbres. Une maison était devant eux avec un petit perron coquet et un vestibule ouvert des deux côtés; ils montèrent le perron et traversèrent le vestibule, dont les portes se refermèrent aussitôt, les laissant dans une cour close d’un mur tout neuf. La porte cochère de cette cour s’ouvrait rue Bizet, à l’angle de la rue de Marbeuf.

A supposer qu’on fît, par derrière, comme c’était l’apparence, la chasse à nos trois compagnons, la fermeture de l’entrée et de la sortie du vestibule arrêtait tout net la poursuite et forçait les limiers à faire le grand tour par le quai de Billy. Ce raisonnement vint à l’esprit de Roger.

Mais il n’eut pas le temps de bien réfléchir. Au milieu de la cour, éclairée par deux lampions posés à terre, une voiture encore stationnait. Deux vigoureux chevaux y étaient attelés. On allait, selon la propre expression de Roger, changer une fois de plus de wagon.

Etrange wagon, celui-là, et dont les lugubres profils sont bien connus à Paris!

C’est un cabriolet, au dos duquel un appendice carré s’ajoute, sorte de boîte où un être humain couché pourrait tenir. Ce qui donne cette pensée, c’est que des trous sont percés de distance en distance, comme pour favoriser la respiration d’un animal captif. Mais telle n’est pas la destination de ces trous. Le prisonnier qui habite ces boîtes ne respire plus. On s’en sert pour faire voyager les cadavres, quand une volonté pieuse de la famille ou un suprême caprice du mort choisit un lieu d’inhumation lointain.

Tel était le véhicule dont l’aspect mit, il faut bien le dire, un court frisson sous la peau de notre Roger Bontemps.

–Monte! lui dit encore Mornaix

Il monta dans le cabriolet. Le Malgache était déjà sur le siége. Robert Mornaix prit place à son tour, le portail s’ouvrit à deux battants, et la voiture roula comme un tourbillon sur le pavé du quai de Billy.

IV

Table des matières

LE CHEMIN CREUX

Roger Bontemps n’aimait pas les aventures. Quelqu’un qui eût aimé les aventures aurait trouvé peut-être que celle-ci manquait de charme et de gaieté. Involontairement, Roger songeait au fardeau qui était derrière. Il le voyait, dans sa prison carrée, misérablement balloté par les cahots du chemin. Etait-ce un homme ou une femme? Et pourquoi ces romanesques précautions pour faire voyager un objet qui, d’ordinaire, n’excite point la convoitise des malfaiteurs?

Une fois, Roger sentit un frisson qui courait par ses veines. Il s’était demandé: «S’agirait-il d’un crime? «

Nous parlons de ses réflexions parce qu’il n’avait personne à qui les confier, et de ses doutes parce que le moyen de les éclaircir lui manquait. Auprès de lui, dans le cabriolet, il n’y avait que cet homme appelé le Malgache, personnage taciturne, dont les traits durs et la face hâlée semblaient repousser d’avance les questions. Mornaix était sur le siège et conduisait à toute vitesse. Deux ou trois fois, Roger lui avait adressé la parole, et s’était attiré cette laconique réponse:

–Nous causerons là-bas!

La caravane roulante s’était, du reste, augmentée d’un nouveau membre, une sorte de gamin de Paris, costumé avec le sans-gêne de cette respectable caste, et que Roger avait entendu nommer Grelot dans la cour de la maison mystérieuse.

Grelot formait l’arrière-garde. Il naviguait à reculons, assis sur la boite funèbre comme un artilleur sur son caisson. A moitié chemin de Versailles, Mornaix l’avait prié assez rudement de se taire, parce qu’il entonnait une chanson.

–Nous causerons là-bas!

Où là-bas?

Quelle figure avait-on dû faire chez maître Piédaniel? Roger, ayant du loisir, se mit à rédiger dans sa tête la lettre d’excuse qu’il devait écrire le lendemain, là-bas. Il pensa qu’une lettre ne suftisait point. Il en fallait trois: une pour le patron, une pour sa mère, une pour les parents de Mlle Eudoxie.

Et Nannette! Son souvenir vint, triste et souriant à la fois. Roger, désormais, ne pouvait plus songer à autre chose.

On changea de chevaux un peu avant d’arriver à Versailles. Le relais attendait en pleine route. La ville fut traversée au grand galop. La nuit était noire. De larges nuages couraient au ciel. La route.jusque-là complétement sombre, s’éclaira vaguement, à cette lumière de la lune voilée qui prête aux objets des formes étranges.

Mornaix, tout en faisant avec une remarquable habileté son métier de cocher, jetait sans cesse à droite et à gauche des regards inquiets. Plusieurs fois, il se leva debout sur son siège pour examiner la route parcourue. En ces occasions, il échangeait un mot avec Grelot, l’arrière-garde, pour se bien assurer que celui-ci veillait.

Au second relais, pendant qu’on dételait les chevaux fumants, Mornaix fit le tour de la voiture et Roger l’entendît qui parlait. La voix qui lui répondit semblait étouffée. Elle n’appartenait certes point à Grelot. C’était une voix de femme. Mais la course reprit bientôt et les chevaux frais dévorèrent la route.

–Naranja souffre, dit Mornaix en espagnol. Cela ne peut durer.

Le Malgache répondit, employant la même langue, mais avec le plein accent mexicain:

–Encore deux heures!

Roger, éveillé brusquement de sa rêverie, répéta comme s’il se fût interrogé lui-mêmee:

–Naranja!

Puis il ajouta:

–C’est la deuxième fois que j’entends ce nom-là!

Mornaix se retourna sans ralentir la course de son attelage.

–Explique-toi! dit-il.

Roger raconta en quelques mots ce qui lui était arrivé sur le parapet du pont, la conversation des deux inconnus, la peine extrême qu’il avait eue à traduire quelques bribes de leur anglais, et l’intérêt bizarre qu’il avait pris à cette énigme au plus fort de sa détresse.

–Qu’ont-ils dit de Naranja? demanda Mornaix, toujours précis et froid.

Roger interrogea ses souvenirs. Les événements de cette soirée l’avaient étourdi, en vérité, comme un coup de massue. Quelques heures le séparaient à peine du moment où il avait vu Nannette pour la dernière fois et cependant, tout lui apparaissait au travers de ce voile qui recouvre les choses lointaines.

–J’aurai vécu dix ans, cette suitt! murmura-t-il en appuyant ses deux mains contre son front.

–Qu’ont-ils dit de Naranjaa? répéta Mornaix.

–Je n’ai pas pu tout comprendre, répondit Roger.

–Qu’as-tu compris?

–Qu’ils poursuivaient quelqu’un avec une volonté implacable: un ennemi ou un criminel.

–N’ont-ils parlé que de Naranja?

–Ils ont parlé de l’homme qu’ils poursuivent. ils le nommaient el conde.

–C’est tout?

–Non. Je n’ai pas dit encore la chose qui m’a frappé le plus: ils ont aussi parlé de moi.

–De toi! répéta Mornaix avec une nuance d’étonnement.

–De moi. à mesure que je cherche, leurs propres paroles me reviennent. Mais tu m’as dit que tu signais à présent comte de Belbon! interrompit-il tout à coup. C’est toi qui es leur et Conde, peut-être?

–Oui, prononça froidement Mornaix. C’est moi qu’ils cherchent: ils m’ont suivi chez toi comme ils me suivent partout.

Il se leva d’un mouvement brusque et s’appuya d’une main à la capote du coupé pour interroger la nuit d’un long regard.

–Seraient-ils sur nos traces! dit Roger, malgré tant de précautions!

–S’ils n’y sont pas, ils y seront, répliqua Mornaix.

–Ont-ils donc droit sur toi?

–Selon les pays le droit change, pononça lentement Ro-–bert Mornaix.

Il ajouta en s’adressant à Grelot:

–Toi, ouvre l’œil!

–Je veille, répondit Grelot. Voilà deux fois que je vois de la poussière au sommet des côtes, mais c’est peut-être le vent.

–Il a vu quelque chose! dit le Malgache en espagnol.

Mornaix se retourna pour lancer un coup de fouet aux chevaux. La voiture allait comme le vent.

–Nous ne sommes pourtant pas chez les sauvages! pensa tout haut Roger. Pourquoi prendre tant de peine quand on peut passer parole aux gendarmes?

Le Malgache eut un rire silencieux dans son coin.

–Copain, dit Roger, chacun son goût. Moi, je n’aime pas les gens qui rient quand on parle des gendarmes, et je prétends savoir..

–J’espère pourtant, mon cher monsieur de Lavaur, interrompit le Malgache en assez bon français, que nous ferons, noux deux, une paire d’amis avec le temps.

Roger resta muet de surprise.

–Je te présente, dit Mornaix, le seigneur Miguel Maria Torres. Les Smith ont dû parler du digger.

–Certes, fit Roger, le mineur! ils s’occupaient énormément du mineurr!

–C’est le seigneur Miguel Maria, frère de ma femme, ici présent.

Le Malgache souleva poliment son grand chapeau de paille. Roger salua en balbutiant:

–Ah! tu es marié, copain?

Un coup de sifflet aigu et court retentit, Robert précipita aussitôt le galop de ses chevaux, mais au lieu de continuer sa course en ligne directe, il tourna au coude du premier chemin de traverse qui se présenta et le suivit pendant une cinquantaine de pas.

–Stop! dit le Malgache. En voilà assez. Il faut savoir si c’est une fausse alerte. Qu’as-tu vu, Grelot?

Grelot ne répondit pas. Il n’était plus à son poste.

Le Malgache sauta à terre et marcha rapidement vers la grande route. Roger remarqua que son pas ne produisait –aucun son. Mornaix aussi se laissa glisser sur le chemin en lui recommandant de tenir en bride l’attelage. Plusieurs minutes se passèrent. Un silence complet régnait aux alentours.

Dans ce silence, une voix douce, la voix que Roger avait entendue déjà au relais, appela Robert. Personne ne répondit. La voix appela une seconde fois et ses inflexions exprimaient une plaintive impatience. Roger descendit à son tour. Pour un garçon qui n’aimait pas les aventures, il était assurément mal servi.

La lune dépassait maintenant la cime des arbres; aucun nuage ne la couvrait it; ses rayons tombaient d’aplomb sur la voiture. Roger regarda tout autour de lui; il écouta après avoir regardé; c’était l’apparence de la solitude la plus absolue. La voix s’éleva pour la troisième fois, disant:

–Robert, je t’en prie, ôte ce couvercle, ne fût-ce qu’un instant. J’étouffe!

Nos lecteurs souriraient si nous allions jusqu’à prétendre que Roger éprouva une bien vive surprise. Depuis longtemps déjà, il supposait que le funèbre compartiment ne contenait point une morte, mais tout se présentait à lui, cette nuit, sous une forme si bizarre qu’il vivait en défiance du témoignage même de ses sens.

Le quart d’une journée s’était à peine écoulé depuis qu’il montait le modeste escalier de Nannette. On était à l’heure où les cafés du boulevard vont se fermer. Mme de Lavaur, Mlle Eudoxie et Me Piédaniel devaient faire leur toilette de nuit. Et que pensaient-ils de son absence? Et Nannette?. Tenez! pour moins que rien, il aurait juré que tout ceci était un cauchemar. Quand il eut fait le tour de la voiture, il put entendre distinctement une voix qui lui demandait:

–Est-ce toi, Robert?

Et comme il hésitait à répondre, mesurant instinctivement le danger aux incroyables précautions qu’il voyait prises, une plainte sortit du coffre. Roger prit le couvercle à deux mains et le souleva. Il ne vit d’abord qu’une figure d’enfant, qui essayait un sourire parmi les grosses larmes que la lumière de la lune brillantait sur sa joue comme des perles de cristal. Mais le sourire s’enfuit et une expression de vif effroi le remplaça bien vite. La jeune femme ferma les yeux et tout son corps trembla:

–Seigneur, mon Dieu, ayez pitié de moi! murmura-t-elle, ce n’est pas Robert!

Puis un soupir faible s’échappa de sa poitrine et son corps cessa de tressaillir. Roger voulut la rassurer, mais elle n’entendait plus. Elle était évanouie.

Si les précautions prises étaient incroyables, nous avons déjà dit le mot, la terreur produite par le mystérieux ennemi était donc aussi bien profonde! Roger sentit cela en dehors de tout raisonnement. Il se vit enveloppé par un ordre d’idées et de faits absolument inconnus et qui, du premier saut, franchissaient la frontière du vraisemblable.

Y avait-il donc, en pleine France du dix-neuvième siècle des périls contre lesquels l’organisation sociale ne peut rien? Le pays des Hurons commençait-il à dix lieues du boulevard de Gand? Quel motif avait pu porter Robert Mornaix à se priver de ces magnifiques et banales protections qui entourent tout le monde? Pourquoi jouer à cache-cache dans la campagne déserte? Les chemins de fer n’ont-ils pas supprimé pour le voyageur la solitude et la nuit?

Chez nous l’homme ne se protège plus lui-même; il n’a pas la permission de porter des armes. Cela dit tout. La loi, tutrice, est seule armée, de sorte que tout homme qui, chez nous, porte des armes et renonce à la publique tutelle de la loi encourt ce soupçon d’être l’ennemi de la loi.

Il est pourtant des choses qui s’attaquent à la loi et que les mœurs de notre «beau monde» ne rangent point dans la catégorie des faits déshonorants. Un enlèvement, par exemple. Mais Mornaix avait dit: «Je suis marié.» Sa femme, c’était sa femme qu’il faisait voyager ainsi.

Sa femme! presque un enfant! Jetée au milieu de ce roman brutal et sinistre! L’idée de folie me vint. Elle ne tint pas. On suppose un fou, mais ils étaient trois, tous trois calmas, résolus et manifestement dirigés par une volonté réfléchie. L’un des trois était le frère de cette débile et charmante créature.

La lune éclairait distinctement l’intérieur de cette loge où, pour la première fois peut-être une poitrine vivante respirait. Ce que Roger voyait n’était pas moins étrange que le reste. Un peignoir de soie rose dessinait la taille exiguë, mais gracieuse de Naranja. Une légère guirlande de fleurs s’enroulait dans sa chevelure abondante et plus noire que le jais. Elle était couchée sur un matelas de satin. C’était comme un lit de noces, souriant et heureux.

Mais le long du matelas, quatre longues, carabines, deux à droite, deux à gauche, étaient emballées avec un soin minutieux. Et involontairement, Roger se dit: «Nous sommes quatre; il y en a une pour moi.»

Robert Mornaix ne lui avait point caché qu’il s’agissait d’un duel à mort: duel dans lequel lui, Roger, ne devait pas seulement être témoin, mais second.

Or, par vocation, il est bon de le répéter, Roger Bontemps était un notaire et non point un chevalier errant. Il vous eût soutenu cet axiome l’épée à la main, pour peu que vous l’eussiez voulu. Il trouvait toutes ces choses encore bien plus extravagantes que vous ou moi. L’aventure, en thèse générale, était son cauchemar, il se débattait là-dedans comme un barbet qu’on baigne malgré lui. Mais l’aventure le tenait et le submergeait. Il avait beau faire: il y perdait plante.

Certes, on eût bien étonné Me Denis-Tiburce Piédaniel si on l’eût éveillé en ce moment pour lui dire que son futur successeur était dans un chemin creux de la Brie, occupé avec, une houri sonorienne, en costume de bal et voyageant au fond d’un cercueil.

Quand on a l’honneur d’être notaire et qu’on habite depuis trente-deux ans le même appartement de la rue Tronchet, on peut supposer Nannette et même rédiger au besoin son contrat de mariage; la mansarde voisine du Panthéon est dans la nature; mais Naranja! Un rêve d’opium! L’absurde!

Roger faisait de son mieux. Nous devons constater qu’à part le trouble causé par le côté moral de l’aventure et la vue de la jeune femme évanouie, il était aussi calme que s’il avait eu ses pantoufles aux pieds dans son cabinet de travail. Pas une seule fois la pensée ne lui vint qu’étant donnée la diabolique tournure prise par les événements, la sombre haie qui bordait le chemin pouvait d’un moment à l’autre s’illuminer à la lueur d’un coup de feu. Et si elle était venue, cette pensée, Roger n’eût fait ni plus ni moins.

Il souleva la tête de Naranja et l’appuya sur le bord de la caisse, protégée par le matelas. La jeune femme rouvrait– déjà ses yeux, quand un bruit léger annonça le retour des voyageurs ou l’approche d’un étranger. D’instinct et comprenant qu’il était là sentinelle en faction, il saisit une des carabines qu’il dépouilla de son étui. Le chien relevé lui montra une capsule brillante. L’arme était chargée. Il attendit, sûr d’elle et de lui-même.

Trois formes se dressèrent autour de lui sans qu’aucun mouvement, autre que le premier bruit, eût trahi leur approche.

–Bravo! dit Mornaix. Mais tu aurais été scalpé comme un ange, en attendant! Une autre fois tu feras mieux. Il faut l’apprentissage.

–J’avais entendu un frôlement de branches. répliqua Roger.

Les trois compagnons se regardèrent, et le Malgache reprit d’une voix basse et inquiètee:

–Alors il y a ici une autre personne que nous!

Et, sans se consulter davantage, il disparut derrière la haie de droite, tandis que Grelot, comme une couleuvre, perçait la haie de gauche. Mornaix restait seul avec Roger.

–C’était une fausse alerte, là-bas, dit-il: deux gendarmes à cheval.

Puis il ajouta en regardant Naranja qui lui souriait comme en un rêve:

–Tu as vu ma femme, copain? C’est une étonnante histoire, va!

Naranja lui parla à l’oreille.

–Si fait, si fait, répondit Mornaix, tu le connais: c’est Roger Bontemps, mon copain de collége Henri IV. Je t’ai assez parlé de lui!

Naranja tendit sa belle petite main à Roger et dit:

–J’ai eu grand’peur. J’avais cru reconnaître un des hommes du Saint-Jean-Baptiste.

–Senor Conde, ajouta-t-elle d’un petit ton impérieux, quand il s’agirait de la vie, je ne veux plus rester là-dedans. Ce n’est pas ce que j’ai dit: on n’étouffe pas; il y a de la place et de l’air. Je sais bien que la voiture est neuve et n’a jamais servi, mais jouer ainsi à la morte, c’est péché; cela doit porter malheur!

–Au pays de Naranja les femmes sont braves et ne craignent pas le martyre, mais dès qu’il s’agit de mauvais présages. Allons! Roger! un coup de main! La senorita a ditt: je veux!

–Ce n’est cependant pas pour plaisanter que tu as employé un pareil stratagème? objecta sérieusement Roger.

–Certes, mais ceux qu’il s’agissait de tromper sont loin, et Mme la comtesse risquerait mille fois sa vie, la sienne et la nôtre par-dessus le marché, pour ne pas dîner treize à tablee!

Naranja protesta par une petite moue, mais elle se laissa enlever comme une enfant, et les deux amis la portèrent dans le coupé.

–C’est un vendredi, murmura-t-elle, que j’ai vu ma mère pour la dernière fois.

–Rien! dit Grelot qui reparut derrière la voiture.

–Rienn! répéta le Malgache. M. de Lavaur se sera trompé.

La voiture tourna et regagna la grande route au galop.

Quand le bruit des roues se fut étouffé au lointain, un sifflement doux et cadencé tomba de la cime d’un chêne à vingt pas, environ, du lieu où la halte s’était faite. Un hennissement lointain répondit. De l’autre côté du champ qui bordait le chemin creux, sur la droite, il y avait un taillis. Un magnifique cheval bondit hors des branchages et traversa le champ au petit galop. Les branches du chêne bruirent: Roger ne s’était pas trompé.

Le pied d’un homme toucha terre, sous l’arbre, à l’instant même où le beau cheval arrivait, caracolant et se jouant. L’homme se mit en selle. Quelques minutes après, il rejoignait deux cavaliers qui attendaient, immobiles, sur la lisière de la grand’route.

Ces trois compagnons étaient de haute taille et campés sur leurs montures comme les hommes de bronze des groupes équestres. Ils échangèrent quelques brèves paroles, puis leurs chevaux partirent du même élan, comme s’il se fût agi d’une course au clocher, et ils disparurent au milieu d’un nuage de poussière en suivant la route que la voiture avait prise.

V

Table des matières

LA VIEILLE MAISON

Il y avait désormais plusieurs phangements dans la voiture qui emportait notre petite caravane. Miguel, le Malgache occupait l’emploi de cocher; Grelot, le gamin de Paris, avait pris la place de Naranja sur le matelas de satin et dormait comme un juste, ce qui ne l’empêchait point de répondre distinctement: «Je veille.» chaque fois qu’on lui donnait le mot d’alerte.

Dans le coupé, Naranja était entre Roger et Robert. Elle sommeillait, la tête appuyée sur l’épaule de son mari. Les deux amis respectaient son repos: Roger songeait à Nannette et à la possibilité d’acheter l’étude à crédit. Le restant du voyage fut court; aucun incident ne le troubla. Quatre heures après avoir quitté Paris, la voiture prit une route de troisième classe qui Longeait les murs d’un parc. C’était le quatrième relais. Par-dessus les murs, on voyait de splendides futaies. Robert dit tout bas à Roger:

–Regarde bien cela.

L’attelage excellent, et poussé à toute vitesse, courut le long de ces murailles pendant près d’une demi-heure. Deux ou trois fois Mornaix demanda: Trouves-tu cela beau?

Une grille se présenta, entrée vraiment royale, qui laissa voir une immense avenue de chênes géants, alignant à perte de vue sa nef immense qui avait le ciel pour clef de voûte et ses doubles-côtés perdus dans la nuit. Miguel ralentit le pas des chevaux en passant devant cette grille, au bout de laquelle la lune illuminait avec mystère les cent croisées d’un monumental château.

–Trouves-tu cela beau? demanda encore Mornaix.

Puis, après la grille, flanquée d’un admirable pavillon en briques rouges, prouvant que la place royale de Paris n’était pas le dernier mot de l’art au temps de Louis XII, un large saut-de-loup remplaçait le mur.

Un parc anglais ajoutait sa féerie aux solides splendeurs du parc français. La lune caressa le velours des pelouses, nivelées de main d’homme où, par intervalles, des groupes d’arbres s’élevaient, juste à leur point pour faire paysage: car la poésie de ces charmantes idylles joue à la nature comme les enfants jouent à l’homme. Elle copie des tableaux avec de la terre, des chênes, de l’herbe et de l’eau, poussant même l’amusette jusqu’à convoquer des bestiaux de parade et du gibier pour rire.

Mais ceci était grand et luttait avec la nature. Aussi loin que le regard pouvait aller, la rivière déroulait son large ruban d’argent, et l’étang qui allait perdant son cristal dans l’ombre semblait un lac.

–Trouves-tu cela beau? demanda une troisième fois Robert Mornaix.

Et quand l’attelage eut repris son allure rapide, il ajouta:

–Tout cela c’est le domaine de Belbon dont mon père fut l’intendant, dont mon aïeul était le maître. Mon père est mort, à force de contempler ce paradis perdu. Je n’ai plus de mère. J’ai juré que le portrait de mon père et le portrait de ma mère seraient dans le grand salon du château, et je me suis dit que Naranja aurait tout cela pour cadeau de noces.

–Est-ce que nous allons conquérir ces. plaines et ces futaies à coups d’epée? demanda Roger. Tu ne parles plus de ton duel.

Mornaix soupira et répondit:

–Patience!

C’était enfin le bout du parc. La voiture tourna l’extrémité occidentale du saut-de-loup auquel succédait brusquement un mur en ruine, doublé d’une haie de ronces et s’engagea dans une coulée d’aspect sauvage qui descendait dans le vallon. La voiture s’arrêta tout à coup, bien qu’il n’y eût point d’apparence d’habitation, et Mornaix dit:

–C’est ici la maison de mon père.

On entendit, en effet, derrière un haut talus, planté d’ormes et bordé par une mare, un bruit de sabots et les aboiements d’un gros chien. Une porte invisible roula sur ses gonds, et une voix cria en patois percheron:

–Faut tourner la murette; le chemin est bon assez!

Miguel poussa l’attelage et la voiture tourna en craquant pour passer sous un grand sureau qui masquait l’angle de «la murette.» Une porte de ferme était derrière. La voiture entra dans une cour et le gros chien se tut Il vint en rampant rôder autour de Robert Mornaix.

–Tout de même, dit la voix, la bête a senti notre monsieur!

Une énorme lanterne, qui se balançait à la main d’une paysanne, vint éclairer la scène. La paysanne était debout sur un perron formé de trois marches d’ardoise au-dessus desquelles s’ouvrait l’entrée principale de la maison: un véritable manoir de l’Ile de France, bien autrement antique que le château voisin.

–Salut à tous, dit la bonne femme. Les lits sont blancs et le réveillon vous attend.

Mornaix répondit en sautant à terre:

–Bonsoir, Vincent; bonsoir, vieille Madeleine.

Au son de sa voix, le gros chien tendit le cou et poussa un long hurlement de joie.

–Bonsoir aussi, Turc, mon vieux, ajouta Robert en lui donnant une caresse.

Vincent, l’homme aux sabots, se mit à dételer. Madeleine éclairait Miguel qui soutenait Naranja. La bonne femme n’avait pas assez d’yeux pour la regarder, si jolie dans sa robe rose.

–La voiture dans la grange, dit Robert Mornaix à Vincent; les chevaux à l’écurie, les portes fermées à double tour et Turc lâché en liberté toute la nuit. Si quelqu’un frappe, visage de bois.

Il appela Grelot de la main et ajouta à voix bassee:

–Les carabines toutes prêtes!

L’instant d’après, tout était silence et solitude autour de la maison, dont la lune déchiquetait les bizarres profils. Vincent et Madeleine se regardaient tout interdits dans la cuisine.

–Notre monsieur ne revient pas au pays pour longtemps, dit Madeleine avec un soupir.

Vincent secoua sa tète grise, coiffée du bonnet de laine et répliqua:

–J’ai de la tristesse dans mon idée, et je suis comme quand il y a un malheur.

–Viens nous coucher, opina Madeleine.

–Non, répliqua le bonhomme. Notre monsieur veut qu’on fasse une ronde toutes les demi-heures, sans chandelle, dans la cour et le verger.

–La jeune madame a l’air qu’on l’a enlevée, murmura Madeleine.

–Et as-tu vu celui qui a un chapeau de paille? C’est noir comme le démonn!

–Et le grand blond a demandé pour écrire.

–Ça ne dort pas la nuit!

–Toutes les portes fermées à double tour!

–Visage de bois si on frappe!

Ils tressaillirent tous deux parce que le vieux chien Turc poussait au dehors un long et plaintif hurlement.

–La bête n’avait pas geint comme ça, dit tout bas Madeleine, depuis la nuit où la défunte madame passa.

Ils firent ensemble le signe de la croix et ne parlèrent plus pour écouter mieux; mais aucun bruit nouveau ne vint rompre le silence de la nuit.

Comme beaucoup de manoirs, dont la construction remonte à une époque reculée, la maison Mornaix était située dans une sorte de trou. De trois côtés, on pouvait parcourir en tous sens la campagne environnante sans apercevoir ses toits pointus et ses pigeonniers surmontés de girouettes. Vers l’ouest seulement un vallon humide, où croissaient de grands peupliers, laissait une échappée de vue à demi ouverte, et montrait la rivière d’Eure qui coulait à cinq cents pas de là.

Si par hasard quelqu’un eût cheminé, à pareille heure de nuit, dans les sentiers mouillés de la prairie, il eût distingué, à travers les arbres, l’étrange silhouette de la gentilhommière, découpant sur le ciel les lignes tourmentées et noires de ses profils. Aucune lumière ne paraissait aux fenêtres; mais le mur d’une petite tourelle intérieure, frappé par un reflet, trahissait au moins une lampe allumée. Dans le champ de clarté dessiné carrément par la lampe, une ombre se mouvait.

Ils étaient deux, pourtant, dans la chambre éclairée, mais Mornaix seul se promenait de long en large, Roger Bontemps, assis devant une table, recommençait fidèlement la lettre que le départ de Paris avait interrompue. Il s’agissait, nous le savons, de présenter des excuses à qui de droit, et d’expliquer pourquoi, en sa double qualité de fiancé de Mlle Eudoxie et de successeur de Me Piédaniel, Roger avait manqué une paire de rendez-vous.

Roger avait à sa disposition du papier jauni dans l’armoire, une plume d’oie impossible, et de l’encre trouble, recouverte d’une épaisse couche de moisissure. Il avait mis un quart d’heure à dater ce qui lui laissait le loisir de polir son style. Il avait écrit:

«Gilliers-Saint-Martin, près Nogent-le-Roy (Eure-et-Loire).»

–Il y a encore une bonne trotte d’ici à la rue Tronchet, dit-il en déposant la plume pour prendre un peu de repos. Maître Piédaniel est assez intelligent pour comprendre.

–Laisse-nous la paix, avec ton maître Piédaniel, interrompit brusquement Mornaix, qui vint se camper devant lui, debout et les bras croisés sur sa poitrine. Causons.

–J’avoue, répondit Roger, que j’ai un peu sommeil. Si on doit se battre demain.

–Demain ou après; peut-être cette nuit.

Roger poursuivit.

–Je vais te dire; chaque fois que je songe à Nannette, j’ai envie de pleurer comme un bénêt.

Mornaix reprit sa promenade. Roger écrivit:

«Mon cher monsieur Piédaniel, des circonstances fortuites, dont vous voudrez bien donner le détail à maman.»

Mornaix était derrière lui et lisait pardessus son épaule.

–Maman! répéta-t-il en éclatant de rire. Grand dadais!

Roger effaça maman pour mettre ma mère, et rougit. Mornaix s’assit.

–Tu penses bien, dit-il, que je ne t’ai pas dérangé pour des prunes. Laisse ta lettre. Je vais te raconter des choses qui t’empêcheront de dormir!

–Tant pis! murmura Roger.

–Comment trouves-tu ma femme?

–Bien faible et bien pâle.

–C’est tout?

–Et jolie.

–C’est heureux, à la fin

–Presque aussi jolie que Nannon!

–Elle est meilleure que jolie, brave autant que bonne et forte encore plus que brave. Elle a fait une fois deux cents lieues à mes côtés dans le désert.

–Sur ces petits pieds-là! dit Roger attendri.

–C’est le pays des épopées, là-bas, reprit Mornaix, dont les narines gonflées semblaient appeler une atmosphère âpre et lointaine, c’est la terre des grandes aventures!

–En fait d’aventures, dit Roger Bontemps, je ne les aime ni grandes ni petites.

–Notaire! gronda Mornaix. Si une fois tu étais là-bas.

–Quand tu m’auras perdu, copain, ne va pas m’y chercher. Mais on a parlé dans la chambre de ta femme. Écoutee!

–Naranja! appela Mornaix, dont la voix s’adoucit tout à coup.

N’ayant point de réponse, il prit la lampe et ouvrit la porte de la chambre voisine, où l’on avait fait le lit de la jeune femme. Pendant cela, Roger continuait sa lettre.

«A ma mère, m’ont empêché, bien malgré moi, d’être exact au rendez-vous d’hier au soir.»

–Viens voir! dit Mornaix arrêté sur le seuil.

Le lit était tout proche, un vieux lit carré à supports guillochés, dont le bois, noirci par le temps, avait le poli de l’ébène. Naranja était étendue tout habillée et dormait, la tête baignée dans les boucles de ses cheveux noirs. Mornaix la contemplait en souriant.

–Tu l’aimes bien? demanda Roger avec émotion.

Il y a des gens qui n’aiment pas montrer les battements de leur cœur. Mornaix répondit:

–Naranja représente pour moi une tonne de poudre d’or.

Roger eut le frisson comme si une douche d’eau glacée l’eût enveloppé de froid.

–Ah! fit-il d’un ton sec. Et combien pèse une tonne de poudre d’or?

–Cela dépend des fûts. La mienne peut peser quinze cents kilos.

–Une si petite femme! Et cela fait en argent?

–A trois mille quatre cents francs le kilo, cela donne cinq millions, plus une fraction.

Roger Bontemps pirouetta sur ses talons. Mornaix referma la porte et le suivit.

–S’il s’agissait d’un tonneau de jauge, continua-t-il gravement, il faudrait parler de soixante-quatre millions... mais tu ne m’écoutes plus?

–Non, répliqua Roger. J’annonce à ceux qui m’attendaient hier que le rendez-vous est pour demain.

–Ce sera une lettre perdue, dit tranquillement Robert.

–Pourquoi cela?

–Parce que tu n’iras pas à ce rendez-vous.

–Je suppose que tu ne comples pas me retenir malgré moi?

–En aucune façon.

–En ce cas, comme je ne me sens aucune vocation pour les affaires de poudre d’or...

–Naranja est ma femme, interrompit Mornaix d’un accent profond. Je mentirais si je disais que je n’ai point la passion d’être riche, car je veux pour elle toutes les joies de la terre. Mais regarde-moi bien dans le blanc des yeux, comme nous disions au collége: j’aime ma femme pour tout l’or enfermé dans les entrailles du globe!

Roger posa sa plume sur la table.

–Chacun aime à sa manière, murmura-t-il. Moi, l’idée de marchander Nannon ne me serait pas même venue.

Mornaix eut un geste de colère, Roger dit:

–Laissons cela. Si j’ai mal parlé, je t’en demande pardon. Pour le moment, de quoi est-il question? De Naranja ou de la tonne de poudre d’or?

–Des deux. et de ce splendide domaine autour duquel nous avons galopé pendant une heure. As-tu vu ce carré blanc suspendu à la grille?

–Non. Le domaine est en vente?

–Au prix de trois millions.

–A vue de nez, c’est cher.

–Je le payerais le double.

–Charge-moi de cette affaire-là. Si tu as tes cinq millions, plus une fraction, nous pourrions traiter au comptant.

–Mais je ne les ai pas.

–Tu disais que la dot de ta femme.

–Notaire! Une dot! Naranja!

–Où donc est-elle la tonne de poudre d’or? demanda Roger.

–A trois mille lieues d’ici, plus une fraction.

–Au diable tes fractions!

–As-tu encore sommeil?

–Non.

–Tant mieux, car il est urgent de veiller, dans la situation où nous sommes.

–Dans quelle situation sommes-nous? Je ne vois rien, je ne devine rien. Me feras-tu la grâce à la fin de m’expliquer quel jeu nous jouons?

–J’allais te le proposer, dit Mornaix qui prit dans une armoire un flacon avec des verres et déposa le tout sur la table.

–Alors, l’histoire est longue? soupira Roger.

–Assez. Allume un cigare.

Une vieille pendule à poids qui grognait au fond de son armoire vitrée sonna trois heures après minuit.

Roger repoussa son papier d’un geste résigné, disant

–Je finirai ma lettre au jour. Raconte-moi le gros, n’est-ce pas, le nécessaire, en passant par-dessus les aventures, si tu ne veux pas que je ronfle.

Il détestait terriblement les aventures!

VI

Table des matières

NUIT DE VEILLE

Avant de commencer son récit, Robert Mornaix ouvrit la fenêtre qui donnait sur les jardins. Il siffla doucement et un bruit pareil lui répondit aussitôt. Il y avait une sentinelle sous la croisée. Roger, tournant son regard de ce côté, aperçut des cimes d’arbres, éclairées par la lune, un toit pointu et un clocheton de forme carrée. Le silence le plus profond régnait au dehors.

–Ah çà, dit-il, quand Mornaix revint après avoir fermé la fenêtre, tes gaillards ne dorment donc jamais!

–Pas souvent, répliqua Robert, mais ils se dédommageront à bord.

–C’est juste, trois mille lieues de traversée, plus une fraction. Je te prie d’excuser ma curiosité: Cette vieille maison n’a pas bonne mine, la nuit. Est-ce que tu craindrais une attaque à main armée?

–Oui, répondit Mornaix tranquillement, une attaque à main armée est tout à fait dans l’ordre des choses possibles.

En s’asseyant, il ajouta d’un ton rêveur:

–Ce sont des diables pour suivre une piste. Et à tout prendre, peut-être vaudrait-il mieux en finir d’un seul coup.

–Il y a une carabine pour moi je suppose?

–Et une bonne! répliqua Mornaix en lui serrant la main.

Roger lui rendit son étreinte cordialement et prit un visage moins morose.

–Du moment qu’on est fixé, murmura-t-il, cela soulage. Cause, maintenant, je t’écoute.

Mornaix, emplit les verres et prit la posture d’un homme qui va entamer une longue histoire.

–Si je commençais par le commencement, dit-il, nous en aurions pour jusqu’à demain au soir. C’est un drôle de pays, là-bas.

–Y a-t-il des notaires? demanda Roger.

–Oui, mais il faut passer un examen pour le maniement du révolver à six coups. J’en ai connu un qui savait son métier sur le bout du doigt. Il était en même temps mon boucher à San-Francisco et me vendait, ma foi, du jarret de bœuf à sept francs la livre. Quand on manquait de viande, il portait des madriers sur son dos et célébrait le service divin pour les anabaptistes, dans sa grange où il jouait de l’accordéon les jours de bal. Il est maintenant colonel, peut-être même brigadier, depuis le temps, à moins qu’on ne l’ait pendu: c’était un garçon d’avenir.

Il but une gorgée et répéta d’un accent solennel:

–Là-bas, c’est un drôle de pays, mais je ne sais par quel bout prendre mon histoire!

–D’après ce que je vois, dit Roger, dans ton histoire il est absolument impossible d’éviter les aventures.

–On s’y fait, moi, je trouvais déjà l’existence monotone là-bas. Ce que j’appelle une aventure, vois-tu, c’est de Signer un contrat de mariage avec une demoiselle qu’on ne connaît pas et d’acheter trois cent mille francs la coque d’un garde-notes ou l’étude d’un limaçon quand on a la taille, la figure, l’esprit et le cœur d’un homme.

Roger soupira gros.

–La demoiselle, je ne dis pas, murmura-t-il, mais l’étude!. ah! l’étude!

–J’ai trouvé le joint pour aborder notre affaire! s’écria Mornaix qui battit des mains. Je serai clair, concis et bref. Si nous n’avons rien de nouveau cette nuit, tu pars au petit jour.

–Tout seul?

–Naturellement. Ces coquins-là ne te connaissent pass; tu passeras comme une lettre à la poste. Tu prends Dreux, puis Évreux, où tu changes de cheval en mangeant un morceau.

–Je n’ai pas faim, dit Roger.

–Comme tu voudras. Tu piques au Neubourg et de là à LPont-Audemer où tu n’as plus qu’une enjambée pour attraper Honfleur. A Honfleur, tu demandes le patron Renard, un vieux loup qui était second maître à bord du clipper de la compagnie du Hâvre, quand je pris passage pour New-York, dans le temps. Il est retraité. Il doit avoir un côtre, un chasse-marée, une cabotaine, enfin quelque chose pour gagner sa vie et pester contre le vent debout. Tu luis dis: «je n’aime pas la vapeur;» il comprend ça; «je veux passer en Angleterre sur une bonne barque à voile qui sente le roulis, qui abatte au tangage; c’est mon agrément et il y a des dames.» Il t’embrassera. Tu donneras des arrhes, et tu feras en sorte que son bateau soit paré à descendre avec la marée. Ça te va-t-il?

–Oui, dit Roger. Et après je serai libre?

–Parbleu! Tu es libre dès à présent, copain, si tu veux.

Roger fronça le sourcil.

–Je n’ai pas mérité ce mot-là! dit-il.

–Eh bien! non! tu ne seras pas libre. Ma femme doit être pour toi une sœur.

––Et je l’aime déjà comme si j’étais son frère.;

Mornaix-l’embrassa sur les deux joues,

–Sans ta fringale de notariat, dit-il avec émotion, quel amour de garçon tu serais! As-tu quelque chose à demander pour ta gouverne?

––Non, tout ça est clair; seulement, ça ne m’a rien appris.

–Comment!

–Je ne sais pas pourquoi ces gens-là te poursuivent.

–C’est juste.

–Ni qui ils sont.

–C’est vrai.

–Ni comment il se fait que tu détales devant des malfaiteurs: car je suppose que ce sont des malfaiteurs.

–Tu peux bien le jurer!

–Que tu détales devant eux comme le gibier allonge devant les chiens, en pleine France, au dix-neuvième siècle, où la culture du gendarme est si prospère.

Mornaix se gratta franchement l’oreille.

–Copain, dit-il, j’ai peur d’avoir bien de la peine à t’expliquer cela. Tu dois être d’avis, toi, que la civilisation vaut mieux que la sauvagerie.

–Mais oui, répliqua Roger en souriant, c’est un peu mon opinion.

–Et tu la proclames avec un sourire de notaire! Tu as de bons auteurs de ton côté. Moi-même qui te parle, je trouve que le boulevard des Italiens est un endroit agréable où l’on peut se procurer les biens de la vie plus commodément qu’au sein des forêts. Néanmoins je ne suis pas entièrement fixé, et je vais te pousser un argument personnel, comme on dit au collége: A la santé de Nannon!

Roger tressaillit et son verre trembla en choquant celui de Mornaix.

–N’y a-t-il pas eu entre vous deux, poursuivit ce dernier quelqu’un ou quelque chose, un obstacle vivant ou non, mais à coup sûr civilisé?

–Non, interrompit Roger. Je te l’ai dit: si elle avait voulu, elle serait ma femme.

–Et aucun civilisé ne s’intéresse à toi suffisamment * pour avoir essayé de poser un garde-fou au-devant de l’abîme où tu allais te casser le cou, notairement parlant?

Roger passa la main sur son front et se mit à réfléchir.

Puis, tout à coup, il se jeta au cou de Mornaix en s’écriant:

–Il y a maman! tu m’éclaires! voilà qui vaut bien des tonnes d’or!

–Second argument, dit Mornaix, puisé dans les entrailles mêmes du sujet: Je suppose que nous soyons là-bas dans la prairie et que trois assassins nous poursuivent, que faisons-nous! Nous avons des armes et de la tête, nous intervertissons les rôles; nous attaquons à notre tour. En prenant un peu sur la gauche, ou sur la droite, nous les laissons passer et nous les couchons proprement dans l’herbe, incapables de nuire désormais: voilà pour la nature. En civilisation, c’est différent. La loi veut des preuves. Vous avez beau savoir de science certaine que Jean, par exemple, a fait dessein de vous poignarder, la loi à laquelle vous vous adressez répond: «Dès que ce Jean vous aura bel et bien poignardé, ne manquez pas de revenir et de porter plainte.

–Tu exagères! fit Roger.

–Très-bien! ce mot là est facile à dire et il y a des mots qui mènent loin. Moi je crois aux faits plus qu’aux mots. Je peux être sauvage à l’occasion, mais à l’occasion seulement et quand il le faut. Le reste du temps je suis un jeune homme bien élevé. Je me suis adressé à la loi, représentée par le magistrat qui veille à la sûreté publique. J’ai exposé qu’il y avait en France une certaine quantité d’hommes, libres de ces entraves qu’on nomme la morale, la religion, etc.: des bandits en un mot, dans toute la force du terme: je les ai désignés par leurs noms, j’ai fourni leurs signalements, et j’ai déclaré que leur intention formelle était de s’emparer de ma femme légitime qui représentait pour eux une somme de soixante quatre millions de francs.

La figure de Roger exprima un malaise.

–On a dû te prendre pour un fou, prononça-t-il avec une certaine répugnance.

–Précisément: un fou. Ce mot-là est encore très-facile à dire et conduit énormément loin. Et cependant, quoi de plus logiqne? Moi je sais que la tonne contient quinze cents ou tout au plus deux mille kilogrammes de poudre d’or, ce qui donne de cinq à sept millions, en négligeant les fractions. Mais les hommes dont je parle sont des marins; ils prennent le mot tonne dans son sens technique.

–Ils savent donc?. voulut demander Roger.

–Ils ne savent pas où est la tonne, interrompit Mornaix qui faisait un effort sérieux et sincère pour rendre son explication catégorique. Ils savent qu’il y a quelque part une tonne d’or. La tonne est, pour eux, un contenant jaugeant mille kilos d’eau et par conséquent, eu égard à la proportion des densités, dix-neuf mille kilogrammes d’or, c’est-à-dire, à leur estime, de quoi défoncer tous les barils de rhum du globe, de quoi briser toute la vaisselle de tous les cabarets des deux mondes, de quoi acheter une montagne de plaisir haute comme le Chimboraçao, de quoi flamber un punch large et profond comme l’Océan, en un mot, de quoi entamer une orgie absurde, enchantée, sanglante, ivre, infernale, dont une existence de cent ans ne pourrait atteindre le terme!

Mornaix essuya son front qui était pâle.

–Je comprends, dit Roger, secoué par un rapide frisson. C’est insensé, mais ce doit être vrai.

–C’est vrai, comme il est vrai que cette lampe nous éclaire! prononça Mornaix avec une sombre énergie. Tu as dit le mot, nous sommes, Naranja et moi, un gibier poursuivi par des chiens, en pleine France, au dix-neuvième siècle, sous le nez des gendarmes, par devant notaire!

–Pas encore notaire, soupira Roger, et qui sait si Me Piédaniel ne traitera pas avec le second clerc? Mais ton affaire est plus importante que la mienne.

–Crois-tu? dit Mornaix non sans amertume.

–Il est évident, reprit Roger, qu’un magistrat n’a pas pu donner grande attention à un romam si invraisemblable. Ces choses-là ont lieu peut-être, de temps en temps, dans les savanes du nouveau monde, jamais autour de Paris. En conscience, nos commissaires de police ne sont pas institués pour protéger les tonnes d’or, cachées à trois mille lieues de la préfecture, et d’un autre côté, toute action de police s’arrête devant le grand principe de la liberté individuelle. La société n’a qu’un droit, celui de surveillance.

–Et penses-tu que la société ait établi beaucoup de surveillants ici autour?? A l’heure qu’il est, je ne vois pas grande différence entre la campagne française et les savanes du nouveau monde: une paire de gendarmes, çà et là, des gardes-champêtres ronflant dans leur lit... pour empêcher les frères Smith de passer, il faudrait une demi-douzaine de brigades, et encore.

–Ah çà! dit Roger qui prit son verre d’un geste tout regaillardi, tes frères Smith sont donc de bien déterminés lurons?

–Mineurs, marins, batteurs d’estrade, moitié Comanches, moitié Yankees, ce sont des démons, tout uniment!

Roger se frotta les mains.

–Je n’aime pas les aventures, pensa-t-il tout haut, mais assommer un chien enragé, ça peut arriver à tout le monde. Il y a pourtant une chose qui me gêne et que je voudrais éclaircir: ils sont intelligents, tes limiers?

–A leur manière, souverainement intelligents.

–Alors quel bénéfice peuvent-ils avoir de vous assassiner. ta femme et toi, puisqu’ils ne savent pas où est la tonne de poudre d’or?

–Il faut distinguer: moi, le bénéfice est clair et n’a pas besoin d’être expliqué. Ma femme, c’est différent. Ils veulent la prendre vivante..

–Pour la faire parler?

Mornaix ne répondit que par un signe de tête. Des gouttes de sueur perlaient à son front.

–Mais si elle ne veut pas parler? insista Roger.

–Ils ont la torture, articula péniblement Mornaix.

–La torture! répéta Roger révolté en se levant malgré lui.

–Ils pensent, acheva Mornaix dont la voix s’altérait, qu’il n’y a point de femme capable de garder un secret dans la torture.

–De par tous les diables! gronda Roger, je ne dors pas, pourtant! La torture! cette frêle et gracieuse enfant! Des sauvages dans la Beauee le grenier de la France! Prenons les carabines, et chargeons à fond sur ces abominables coquins, ce sera ma première et dernière aventure! J’ai besoin de casser une tête ou deux, ma parole d’honneur!. Je t’en prie, viens! Est-ce que tu ne veux pas venir?

Mornaix le regardait en souriant froidement.

–Aller où? murmura-t-il.

Il commanda le silence d’un geste iméprieux au moment où Roger ouvrait la bouche pour répliquer. On grattait doucement à la porte qui s’entrouvrit presque aussitôt, montrant la sombre tête du Malgache. Celui-ci entra et traversa la chambre d’un pas furtif. Il mit le goulot de la bouteille dans sa bouche et but une large lampée.

–Quoi de nouveau, Miguel-Maria? demanda Mornaix.

–Vous êtes mal placés là, répondit le Malgache. On vous découvre de trois endroits: du verger, du talus qui borde le chemin et du sommet de la rampe: on aurait pu faire coup double.

Il prit la table et la porta contre la muraille entre les deux– fenêlres.

–Il n’y avait qu’à éteindre la lampe, opina Roger.

Miguel mit sur lui son œil ardent comme on regarde les enfants qui laissent parler la naïveté de leur âge.

–La lampe nous garde, répliqua laconiquement Mornaix.

Selon les indications de Miguel, il choisit avec soin, le long de la muraille, deux nouvelles places pour mettre les fauteuils. Roger fut prié de prendre un de ces sièges, et les deux beaux-frères se tinrent debout près du lambris.

–Il y a donc quelque chose? demanda pour la seconde fois Mornaix.

Roger était désormais tout oreilles. Le Malgache ayant voulu parler en espagnol, il l’interrompit résolûment pour dire:

–En français, s’il vous plaît, mon brave, j’ai le droit de tout entendre.

–C’est juste, approuva Mornaix.

–Eh bien! dit Miguel en s’adressant à Roger précisément, vous ne serez pas beaucoup plus avancé quand vous m’aurez entendu. Vos nuits ne ressemblent pas aux nôtres, et l’oreille qu’on colle au gazon, ici, entend bavarder le lointain de tous côtés. Cela gêne. Les gens attardés vont et viennent dans vos chemins, les voitures roulent, les chevaux trottent, les locomotives appellent parmi les sourds grondements du train qui écrase le rail. Écouter l’ennemi qui rampe est impossible, au milieu de tout cela, comme il est impossible de suivre une piste dans vos sentiers où mille pistes se croisent. En France, un homme comme moi ne vaut pas beaucoup plus que vous.

Il fit un salut grave et poli et se tourna vers Mornaix pour achever:

–Je n’ai rien vu, Grelot n’a rien vu. Le vieil homme fait sa ronde exactement. Il dit que cette nuit, comme les autres nuits, il y a des morts qui rôdent entre le verger et les murs du grand parc.

–Ah! fit Mornaix qui devint plus attentif. Vincent a vu des morts?

–Oui. Le cimetière est là tout près, à ce qu’il paraît.

–Tout près.

–Alors, il n’y a rien d’étonnant. Mais j’ai dit à Madeleine de vous apporter chacun une carabine.

–Et tu as bien fait. Je n’aime pas beaucoup ces morts qui rôdent.

La porte roula doucement sur ses gonds pour la seconde fois, et la figure effrayée de la vieille Madeleine se montra sur le seuil. Elle tenait une carabine dans chaque main.

–Dieu ait pitié de nous, notre monsieurr! balbutia-t-elle de sa pauvre voix qui chevrotait. Que va-t-il se passer dans la maison de votre père cette nuit?

Elle ajouta en dressant les armes contre la muraille:

–Le chien Turc n’avait pas hurlé si malement depuis la fois où la bonne dame s’éteignit dans la chambre où vous êtes... . et Vincent dit que les mort passent et repassent pardessus les murailles du grand parc de Belbon.

Miguel et Mornaix échangèrent un rapide regard, pendant que Madeleine se signait abondamment.

–Portez un verre d’eau-de-vie au jeune homme qui est dans le jardin, dit Mornaix. Demain, vous dormirez tranquilles.

Quand Madeleine fut partie, il reprit d’un ton soucieux:

–Que pensez-vous de tout cela Malgache?

Miguel secoua la tête et répondit:

–Je n’ai rien vu, je n’ai rien entendu, mais ils nous suivent depuis Paris, j’en mettrais ma main au feu: je les sens.

–C’est comme moi, fit Robert, je les sens.

–Ma parole, murmura Roger, il me semble que je les sens aussi. Pouah!

Miguel lui adressa un signe de tête protecteur et gagna la porte en disant.–

–Je vais’voir un peu du côté du cimetière de quelle couleur sont ces morts qui s’amusent à passer et à repasser les murailles du grand parc.

Il sortit sans bruit comme il était entré. Un cri de hibou, qui semblait tomber du sommet des arbres plantés le long do la maison, retentit dans la nuit.

–Robert! appela la douce voix de Naranja. Viens!

Et quand la porte fut ouverte:

–J’avais besoin de te voir. Je rêvais que nous étions prisonniers tous deux. Ils me disaient: livre le secret ou ton mari va mourir!

VII

Table des matières

UNE RÉVOLUTION AU MEXIQUE

Au dehors, la nuit était calme. Des nuages légers glissaient sur la lune dont ils voilaient à peine la clarté. Naranja s’était rendormie.

–J’ai songé à toi. parce que je n’ai que toi, disait à Roger Mornaix, poursuivant l’entretien qui avait marché. Là-bas, où tout le monde est brave et où chacun joue sa vie à pair ou non dix fois chaque jour, je n’ai jamais rencontré personne qui fût plus solidement brave que toi. Tu es le meilleur souvenir de mon enfance. Je te vois toujours ferme et fort au milieu de nos luttes.

–Ah! ah! fit Roger, tu me valais bien! mais les coups de poing ne sont pas des aventures.

–Quand j’ai vu ce grand danger sur moi, et sur cette chère créature que j’aime cent fois plus que moi, je me suis dit «Il y a Roger.» 1

–Bravo! S’il s’agissait seulement d’affaires litigieuses.

–Tu ne te connais pas toi-même.

Possible! je suis peut-être un héros, au fond. Mais causons raison. Tiens, copain, je sais la moitié de ton histoire, veux-tu savoir ce que j’aurais fait, à ta place?

–Voyons ce que tu aurais fait.

–Je suppose que je sois poursuivi comme toi, par des sauvages, avec Nannette, devenue ma femme par la bonté de Dieu. Eh bien, en Sauvagie, je me trouve fort embarrassé; mais, en France, je me moque de tes peaux de cuivre comme du grand Turc. Je leur oppose tout uniment une chose qui les embarrassera autant et plus que le désert ne me gênerait moi-même: la civilisation. Il ne s’agit pas de les dénoncer aux magistrats qui n’y peuvent rien. La jus tice n’est qu’un morceau de la civilisation. La civilisation, comme je l’entends, c’est notre vie même, l’éducation de notre siècle, ses mœurs, ses allures, son progrès matériel, sa poésie, sa prose, sa force et sa faiblesse. Tes sauvages ont la grandeur du désert, je les bats par la grandeur de la foule. J’oppose mes réverbères à leur nuit, mon bruit à leur silence, ma cohue à leurs stratagèmes de solitaires. Je prends ma femme sous mon bras, je la plante dans un wagon du chemin de fer du Havre, choisissant celui qui contient déjà bonne compagnie: que feront tes sauvages? quatre heures de grande vitesse me mênent au quai. J’y trouve un navire géant, bourré de passagers; j’y retiens une cabine. Tes sauvages ont un pied-de-nez. De deux choses l’une, où ils restent à terre, et alors bien le bonsoir; où ils embarquent aussi. Un mot à l’oreille du capitaine, ponctué par un billet de cinq cents francs, peut arranger bien des choses. Est-il récalcitrant? Messieurs et dames, j’ai l’honneur de vous signaler trois bandits qui sont ici avec de mauvaises intentions. Ayez l’obligeance de choisir entre un honnête homme qui protège sa femme, et ces messieurs que voici. On rit, je ne dis pas non. C’est bête comme un acte authentique ce que je te dis là, mais on est prévenu et les trois bandits n’ont qu’à se bien tenir. La traversée est assurée. Arrivons-nous dans le pays dos tonnes d’or, des serpents à sonnettes, des tigres, des brigands et des aventures? Nous voilà à deux de jeu: homme contre homme. Le procureur impérial étant supprimé, en avant les droits de la nature! A toi, à moi! comme au collège, avec cette seule réserve que le coup de poing est remplacé avantageusement par le couteau ou le révolver. Allume! Je crois que Thomas Stone avait un peu raison: si j’entrais une fois dans cette danse-là, je mènerais un drôle de cavalier seul à la pastourellee! On tue, à moins qu’on ne soit tué; et pourquoi serait-on tué, si on a bon pied, bon œil? On tue, voilà le vrai. C’est un tantinet fâcheux, mais nécessité n’a pas de loi. En suite de quoi on va chercher sa tonne de poudre d’or paisiblement, et l’on revient de même acheter les mille hectares de produit et d’agrément. Voilà le programme.

Roger prononça ce remarquable discours avec chaleur et conviction. Mornaix l’écoutait d’un air pensif.

–Il y a du vrai là-dedans, murmura-t-il enfin; mais tout n’est pas vrai, parce que tu ne sais pas tout. S’il ne s’agissait que d’arriver sain et sauf jusqu’à la mer, ou même de traverser l’Océan sans encombre, ton plan serait bon, quoique la barbarie puisse garder, au milieu même de la foule et sous le grand soleil, une partie de ses terribles avantages. J’ai hésité un instantt j’avais vu, moi aussi, cette voie ouverte et qui présente une apparente sécurité: si donc je me suis déterminé à réfugier celle que j’aime dans la nuit et dans la solitude, si j’ai choisi les sentiers détournés d’où la protection publique est absente, si, enfin, j’ai entamé avec mes sauvages ennemis cette lutte de ruses où je les sais pourtant si habiles, c’est qu’il y a autre chose. A ce jeu de barres que nous jouons, le but est séparé de nous par trois étapes principales. Il faut d’abord gagner la mer, puis naviguer, puis entreprendre un long voyage dans un autre hémisphère. Pour la première étape, et pour la seconde aussi, ton expédient pourrait servir; mais, au seuil même de la dernière, il perdrait sa vertu et nous laisserait sans défense à la merci de la meute qui nous aurait suivis depuis le point de départ, aiguisant ses dents et guettant patiemment l’heure propice. Il n’y a malheureusement là ni suppositions romanesques, ni imprévu, ni débauche d’imagination. Si bizarre que soit autour de nous la physionomie des choses, nous sommes pris dans une plate et grossière réalité. Ta foule, ta sauvegarde sociale ne nous accompagneraient pas dans le désert australien.

–Ah! fit Roger, je croyais qu’il s’agissait du Mexique.

–C’est une histoire étrange, répliqua Mornaix. Depuis que nous sommes ensemble, j’en ai fait le tour en quelque sorte, côtoyant sans cesse le récit des événements qui ont préparé la situation où nous sommes et n’osant y entrer jamais. Tu en sais assez long seulement pour comprendre que la lugubre comédie de notre départ avait sa raison d’être. C’était là le dernier anneau de toute une chaîne de précautions et de stratagèmes que nous laissions derrière nous, tendue en travers de la route. Ceux qui nous suivent l’ont-ils franchie d’un bond, se sont-ils glissés ’en dessous comme des serpents, où restent-ils, à l’heure où nous sommes, arrêtés devant l’obstacle? Avant l’aube, nous saurons cela. Il y avait là-bas, à Paris, dans la maison de l’avenue Montaigne, un vrai deuil, une vraie bière, une vraie morte. Les formalités du voyage posthume avaient été solennellement accomplies: c’était de quoi tromper tous les ! limiers de la police parisienne; mais il n’y a peut-être pas assez pour mettre en défaut les Smith qui sont des diables. ! Miguel nous a dit: «Je les sens;» il est rare que Miguel : , se trompe. La fin de l’aventure est bien près de nous.

–Ils sont trois, dit Roger, nous sommes trois: ce n’est pas une aventure qu’il nous faut, c’est une bataille rangée.

–Et Grelot, le comptes-tu pour rien? Tu aurais tort; mais ne sont-ils que trois? Le Saint-jean-Baptiste avait quatorze hommes d’équipage.

–Le Saint-Jean-Baptiste? répéta Roger. Voilà deux fois que tu prononces ce nom-là. Qu’est-ce que c’est que le Saint-Jean-Baptistee!

–C’est un brick-goëlette américain. Écoute, nous avons encore deux heures de nuit et il ne nous est pas permis de fermer l’œil. Serre-toi davantage contre le mur; ton épaule dépasse l’embrasure; il ne leur en faut pas tant. En deux heures, je peux bien t’expliquer toute la charade.

–C’est dit, répliqua Roger, qui se mit prudemment en espalier tout contre la vieille tapisserie, car il n’avait point de vaine gloire; mais va droit ton chemin et brûle les aventures.

Mornaix emplit les verres. Il quitta sa chaise avec précaution et entre-bâilla la fenêtre, tenant sa tête au niveau de l’appui. Au coup de sifflet presque imperceptible qui tomba de ses lèvres, un sifflement pareil répondit sous la croisée.

–Tout va bien, dit-il en regagnant son siège. Quand ils valent quelque chose, ces gamins de Paris sont des anges. Nous y sommes. Le soir où je te quittai, après notre sortie du collége.

–Peste, fit Roger, nous prenons les choses ab ovo, cette fois-ci.

–Ne m’interromps pas. Ce soir-là, j’avais un livre dans ma poche: le premier roman de Gabriel Ferry, ce poète de la plume et de l’épée que je devais retrouver dans la prairie sonorienne, avec son cousin, son frère dans les armes ett dans la poésie, le noble Paul Duplessis: deux fiers jeuness gens, morts tous deux loin des grandes forêts qu’ils ont chantées. Mon père approuva le projet que j’avais d’aller au loin chercher de l’or, de l’or vierge qu’on ne gagne point sur les hommes, afin de ressusciter l’éclat de notre vieux nom Je partis.

Ce sont des contrées sur lesquelles on a parlé beaucoup. J’ai passé ma jeunesse dans ce paradis livré au démon; j’ai senti monter jusqu’à mon cerveau l’asphyxie des brutalités mexicaines. J’ai eu, j’ai encore sur la gorge le-pied de ces barbaries, j’ai entrevu ces collines brûlantes mieux gardées que les trésors de la fable, ces lacs opulents, mais maudits, d’où nul ne revient; ces nécropoles silencieuses où blanchissent les ossements des héros du désert; ces vallées aux aspects inouïs où les gisements d’or natif renvoient au soleil rayons pour rayons.

Il y avait là des aventuriers grands comme des rois: des Français, et l’on a pu croire une fois qu’ils allaient conquérir un empire à la France; mais derrière les géants rôdent les nains, et, par le plus singulier de tous les mystères, tout géant mordu au talon par un nain tombe et meurt.

J’ai vu Pindray, le fort, dont les travaux seront la légende herculéenne de cette naissance d’un peuple. J’ai vu Gaston de Raousset-Boulbon, le conquérant, le chevalier à la gloire de qui rien ne manque, pas même la calomnie; j’ai vécu avec eux, j’ai combattu sous eux, j’étais fait comme eux. peut-être.

Mais ce n’est pas mon histoire que je veux te raconter, c’est l’histoire du drame où notre amitié fraternelle te donne un rôle. En1857, vers la fin de mai, j’entrai pour la première fois sous le toit du père de Naranja. J’étais armé comme il faut et je portais une ceinture amplement garnie, car mes équipées de chercheur d’or m’ont toujours réussi à miracle; mais j’errais en fugitif sur la côte du golfe de Cortez, cherchant à traverser la mer Vermeille pour aller de Sonora en basse Californie. Un mot t’apprendra mes raisons. J’avais renouvelé dans le nord de la Sonora. la tentative où Raousset-Boulbon avait échoué quelques années auparavant. Le mécontentement général m’avait donné, sur le papier, une très-respectable armée et cent lieues de pays, au-nord-ouest de Arispe, s’étaient prononcées en ma faveur. Pendant toute une matinée, j’aurais pu traiter de puissance à puissance avec le gouvernement de Mexico. Seulement, vers midi, quand on tira lespremiers coups de fusil, tous mes nobles amis allèrent faire la sieste, et je restai seul avec une vingtaine d’aventuriers européens. Nous faillîmes, malgré tout, prendre une ville de six cents âmes, commandée par onze généraux, et le soir nous pûmes faire retraite en bon ordre.

Le lendemain, nous gagnâmes la montagne où une attaque des Indiens Apaches nous dispersa bel et bien. Ceux-là sont de terribles camarades qui ne se prononcent pas, mais qui se battent.

Ce fut mon beau-frère actuel, Miguel Maria, qui me rencontra demi-mort de soif et de faim dans un champ et qui commença par m’envoyer la charge de son trabuco, me prenant pour un autre. Ces précautions sont usitées là-bas. J’ai dit un champ, car le père de Miguel et de Naranja, le seigneur Perès, possédait un des plus riches établissements de la côte; il était puissant comme un baron des temps féodaux et riche à ne pas connaître sa fortune. Miguel me fit d’humbles excuses, les Mexicains sont les plus courtois des hommes, et s’étonna fort de m’avoir manqué. Je bus à sa gourde. Je vis, en passant près de l’abreuvoir, plus de mille têtes de bétail.

Dans le langage sonorien, le seigneur Hernan Perès da Concha n’était qu’un fermier ou rancheroo; mais, selon sa propre estime, il était le premier homme du monde. Et par le fait, si l’envie lui en prenait, il pouvait faire lecer dix mille bêtes à cornes sur ses immenses domaines ou enfermer dans son corral quinze cents chevaux mustangs les plus beaux de l’univers. Ses serviteurs se comptaient par centaines: des blancs, des noirs, des rouges, des métis et même des gentilshommes, témoin son intendant qui se faisait appeler M. de Pizarre. Le seigneur Hernan, outre son rancho, avait des mines et trois pêcheries de perles dans le golfe, entre Cerralvo et l’Espirtù-Santo. Je me trouvai chez lui en pays de connaissance; il avait, en effet, fourni quelques fonds à ma récente expédition et devait être ministre de la guerre dans notre futur empire. Le Mexique compte ainsi un millier de ministres-chrysalides, engagés dans une centaine de sérieuses combinaisons. Avec la moitié de ces hommes d’État incompris, on gouvernerait aisément le reste du globe.

Les bâtiments du rancho s’étendaient comme une ville. Le gros œuvre de l’habitation proprement dite était en terre cuite aux rayons du soleil ou adobé; mais construit selon un dessin élégant et large, les terrasses énormes semblaient des jardins suspendus, au-dessus desquels s’élevaient seulement les grands magueys et le clocher à jour de l’église. Le tout s’entourait d’un fort rempart de troncs d’arbres qui n’opposait pas toujours, hélas! un obstacle suffisant aux visites de la cavalerie indienne.

Le seigneur Hernan Perez da Concha me fit faire grande chère. Nous bûmes du vin de France en quantité. A la troisième bouteille de son château-laffite, qui était d’excellent petit bourgogne, il mit le président de la république mexicaine dans sa poche et m’avoua franchement qu’il avait bien compté me donner un croc-en-jambes après la victoire. Le Mexique était le centre de la terre, don Hernan se proposait de conquérir les États-Unis pour arriver au Canada, et d’annexer ensuite l’empire du Brésil avec les diverses républiques du Sud. Cela fait, l’ancien monde n’avait qu’à se bien tenir!

Au dessert, le seigneur Hernan correspondait avec ses vice-rois de Paris, de Londres et de Saint-Pétersbourg. Il traitait les peuples avec bonté et protégeait les vignobles. Il avait le vin gai. Il appelait de temps en temps son intendant, M. de Pizarre, pour lui donner des pichenettes sur les oreilles ou des coups de pied plus bas. M. de Pizarre recevait gravement ces marques de confiance et sortait pour les rendre à quelque subalterne.

C’était une maison régie par le mariage libre, comme disent vos bavards de la presse parisienne. Le seigneur Hernan vivait en sultan; il était père beaucoup plus abondamment que Priam. La moitié de ses valets, le tiers de ses bergers, lui devaient respect filial. Il n’en éprouvait ni contentement ni chagrin et regardait d’un œil tranquille cette lignée multicolore qui grouillait sur ses domaines.

Parmi tant d’héritiers, le seigneur Hernan avait fait choix d’une fillette charmante,–tout son portrait, disait-il, bien qu’elle fût admirablement belle et qu’il fut, lui, un assez laid échantillon de la race portugaise,–il l’avait légitimée dans son opinion toute-puissante et l’élevait en princesse royale. C’était Naranja.

A cette époque, Naranja allait avoir quinze ans. Je ne la vis point alors, parce que les Apaches du Rio Colorado étaient venus le mois passé faire une razzia. Le seigneur Hernan me raconta assez tranquillement que Naranja, la prunelle de ses yeux, avait été enlevée avec les autres jeunes filles de la Rancheria.

Je ne saurais trop dire pourquoi je proposai d’aller au village apache et de lui reconquérir sa fille. Il y a très-certainement des destinées. Ma fortune et tout le bonheur de ma vie étaient là. Le seigneur Hernan parut assez content de ma proposition. Il me dit qu’il ne serait pas fâché de revoir le trésor de son âme et qu’il me la donnerait pour femme avec les trois pêcheries du golfe et cinq cents têtes de bétail. Ce fut en riant que j’acceptai à tout hasard.

Le lendemain matin, le seigneur Hernan avait perdu tout souvenir de notre accord. Quand je le lui rappelai, il me dit: «C’est bien, mais pour ne pas perdre une pareille course, vous ferez une chasse au buffle dans le Nord. et tant mieux si vous ramenez la petite fille.»

Miguel, qu’on appelait le Malgache, à cause de sa mère, une superbe négresse de Madagascar, me fut donné comme lieutenant. Susan, sa fiancée, avait été aussi enlevée par les Indiens. J’eus en outre seize hommes, parmi lesquels se trouvait une manière de singe, aide de cuisine du seigneur Hernan, qui se nommait Grelot, et qui avait l’honneur d’être un Parisien de la rue Grenétat. On trouve le gamin de Paris partout, mais c’est à Paris seulement qu’il est intolérable.

Nous partîmes le1er juin1857, avec le gréement complet d’une grande chasse au buffle. Le seigneur Hernan nous accompagna un bout de chemin, cravachant de temps en temps M. de Pizarre pour témoigner de son heureuse humeur. Nous étions tous montés admirablement et armés jusqu’aux dents. Sur dix-huit que nous étions on pouvait bien compter une douzaine de solides gaillards.

Parmi les Indiens libres qui font la guerre sur la frontière du Mexique, on place au premier rang les Apaches et leurs rivaux les Comanches. Les deux peuplades combattent à cheval, poussant à ses suprêmes limites la tactique sauvage et déployant en toute occasion une terrible bravoure. Un indien de l’une ou l’autre tribu vaut un Européen bien armé dans la lutte corps à corps; en forêt ou dans la prairie, alors que la victoire dépend de la finesse des sens et de la rapidité instinctive des résolutions, jointes à la parfaite connaissance du terrain, un Apache peut tenir dix Mexicains en échec.

Nous fûmes cinq mois entiers sur le sentier de la guerre et nous aurions échoué peut-être sans la rencontre que nous fîmes de trois hommes, trois frères, Américains de naissance, mécréants fieffés, qui rôdaient à la recherche de l’or, ou plutôt à la recherche des mineurs enrichis. Les trois Smith, Bob, Sam et Jonathan ne m’étaient pas inconnus. Ils jouissaient d’une terrible réputation parmi les métis de la prairie et traitaient de puissance en puissance avee les Indiens libres. Brigands sur terre, pirates sur mer, ils vivaient de violences et jamais ne faisaient fortune.

Moyennant cinquante onces d’or, dont vingt-cinq payées d’avance, les trois frères Smith nous mirent à même de surprendre le camp des Apaches. Le gros de la nation était sur le sentier de la guerre contre les Comanches-serpents de la Cordilière. Nous trouvâmes seulement des apprentis guerriers et des vieillards, gardant tout un peuples de femmes.

Ces femmes étaient uniformément esclaves, à l’exception de Naranja qui avait été protégée par le choix d’un chef, Peep o’day, comme l’appelaient nos alliés Smith. Peep of the day, (le Poinl-du-jour), un puissant guerrier, la voulait pour femme.

Nous trouvâmes Naranja dans une abane où il n’y avait point d’hommes, et servie par de vieilles squaws comme une princesse. Ce fut une nuit de terreur et de sang, je l’emportai dans mes bras, évanouie qu’elle était.

–C’est le jour de mes quinze ans, me dit-elle quand ses yeux rencontrèrent les miens en s’éveillant. J’avais bien prié Dieu de m’envoyer mon ami, car Point-du-jour avait dit: je reviendrai le lendemain de tes quinze ans et tu seras ma femme.

–Et qui nommiez-vous ainsi votre ami, Naranja?

–Je ne sais. celui que Dieu me destine. vous, peut-être.

Telles furent nos fiançailles. Nous ramenions au rancho du seigneur Hernan six cents peaux de buffles, mais deux femmes seulement. Les autres étaient mortes. Naranja, seule, avait conservé son cher sourire: Susan, la promise de Miguel nous suivait, morne et folle par moments; quand elle recouvrait sa raison, elle voulait mourir. Grelot qui avait été la gaieté de l’expédition et s’était montré brave comme Bayard, sans jamais cesser de rire, trouvait grâce devant cette infortunée. Grelot nous dit un soir.

–Susan m’a parlé; les trois Smith ont gagné deux fois leur vie dans cette affaire-là. Ce sont eux qui nous ont menés au campement; mais c’étaient eux qui avaient mené les Apaches au rancho.

C’était vrai. Le jour où Miguel, notre ami, se trouvera le couteau à la main face à face avec un des trois Smith, ce sera une rude histoire!

Le27octobre, après cinq mois moins troisjours d’absence, nous frappions à la porte du seigneur Hernan. Nous savions qu’il y avait eu dans l’intervalle deux ou trois petites secousses du volcan politique séant à Mexico, mais ce n’étaient point nos affaires. Un homme en costume de général vint à notre rencontre: c’était M. de Pizarre. Il tenait du gouvernement nouveau le rancho confisqué de ce pauvre seigneur Hernan qui le servait désormais en qualité d’homme de confiance. Le rancho était plein de gens de guerre; M. de Pizarre s’était éveillé un matin héros des pieds à la tête; il préparait une expédition contre je ne sais quelle bourgade qui s’était prononcée en faveur de je ne sais qui. On ne voyait que coursiers caparaçonné et bonnes gens déguisés en soldats avec de longues lances, ornées de banderoles. Tous ces braves criaient à tue-tête vive quelqu’un et vive quelque chose, mais Grelot, qui prit langue, revint me dire qu’il y avait quatre ou cinq partis bien tranchés dans l’armée du général Pizarre et qu’il était gravement question d’un prononcement nouveau en faveur de l’ancien chef des cuisines qui était maintenant colonel. Cet homme d’Etat voulait marcher sur Mexico; Grelot ayant été déjà son ministre, entrevoyait un portefeuille.

Le général Pizarre nous reçut d’un air rogue, témoignant qu’il avait des méfiances au sujet de nos opinions politiques. Comme le pauvre seigneur Hernan s’élançait vers Naranja en pleurant de joie, le général payant ses dettes avec exactitude, lui donna une pichenette. sur le nez et un coup de pied tout semblable à ceux qu’il recevait autrefois. Curieux retour des choses d’ici-bass! le seigneur Hernan se montra flatté de celte familiarité excessive. Sa postérité l’entourait et se moquait de lui à l’unanimité.

Le général, cependant, eut la malheureuse idée de mettre sa grosse main sous le menton de Naranja et de lui dire:

–Te voilà grandie Anhita. Veux-tu être ma favorite?

Naranja le repoussa et moi, hélas! Je lui brisai sur la tête un joli bambou que j’avais à la main. Il tomba comme un bœuf assommé. Le seigneurHernan se précipita sur moi le couteau levé, écumant et criant:

–Ah! gabache! incrédule! larron! vas-tu empêcher la gloire de ma fille!

VIII

Table des matières

LE SAINT-JEAN-BAPTISTE

Naranja se jeta entre moi et son père, continua Mornaix, et cent voix se mirent à hurler: Arma! arma! Mais personne ne releva le général. Le seigneur H-ernan, voyant qu’il était bel et bien évanoui, lui reprocha vivement sa trahison et l’appela fils de chienne. M. de Pizarre ne pouvait répondre; le seigneur Hernan lui dit tout net qu’il était un lâche et lui donna sur le nez la fameuse pichenette, signe authentique de l’autorité. Alors, l’armée se prononça; je fus nommé vice-roi et je promis une constitution. Les chevaux piaffèrent, les lances agitèrent leurs banderoles brillantes, on hurla, on tira des coups de tromblon et le pinole coula à flots pour célébrer l’ère de gloire et de prosperité où entrait cet heureux pays. Enfin, la contrée allait être gouvernée par un homme de son choix! On craignit pour la raison du seigneur Hernan, tant son allégresse ressemblait à un délire. Le général, chargé de chaînes et déclaré traître à la constitution, fut mis à la cave. Naranja et moi nous fûmes mariés, ce soir là, par un prêtre catholique.

Le seigneur Hernan avait entendu dire que les gentilshommes des rois de Portugal dormaient en travers de la porte de leurs maîtres. Il fit faire son lit en travers du seuil de ma chambre à coucher. J’étais assurément bien gardé!

Je m’endormis donc au faîte de la puissance. Le lendemain matin, je fus éveillé par le tocsin qui sonnait à toute volée. A ce bruit solennel se mêlèrent bientôt les salves de mousqueterie et d’effrénées clameurs. C’était le général qui rentrait en grâce auprès de son armée. On se prononçait. J’étais atteint et convaincu de divers crimes et cent voix demandaient ma tête criminelle. Le pinole coulait malgré l’heure matinale. «Arma! arma! arma!»

Grelot m’apporta ma carabine chargée. Miguel attendait avec les chevaux, tout sellés de l’autre côté du rempart. Nous cassâmes une ou deux de ces têtes fêlées et nous prîmes le large, dédaignant de tenter une nouvelle révolution. Telle est, en petit, l’histoire du gouvernement mexicain depuis bien des années. La partie se joue d’ordinaire entre un seigneur Hernan quelconque et n’importe quel M. de Pizarre qui sont égaux en droits, n’en ayant aucun ni l’un ni l’autre. Entre eux deux, le premier passant venu peut jouer le rôle de l’arbitre de la fable.

Je te dis cela, interrompit ici Mornaix, parce que mon intention était d’être l’arbitre. J’avais toujours présente à la pensée cette parole de Raousset: «quiconque amènera du dehors cent hommes résolus et dévoués sera maître de la Senora.» J’aurais eu mille hommes en huit jours là où j’étais; mais les résolus et les dévoués il fallait aller les chercher ailleurs.

Je savais que les frères Smith avaient un brick-goëlette, bon marcheur, dans les eaux de San Jose. Pendant notre expédition contre les Apaches, j’avais fait marché avec les Smith pour un voyage en Europe, aller et retour. Je comptais recruter mes hommes chez le peuple le plus souffrant qui soit au monde, mais que les beaux parleurs de la politique oublient systématiquement dans leurs plaidoyers humanitaires: en Irlande. Ces Polonais de la Russie britannique appartiennent à quiconque vient les délivrer de leur misérable enfer.

Nous étions quatre en sortant de la rancheria: Miguel, Grelot, Naranja et moi. Tous nos autres compagnons avaient pris parti pour le pinole du général, et Susan, la pauvre folle, s’était enfuie durant la nuit. Nous gagnâmes la côte, poursuivis mollement par les cavaliers à banderoles et nous trouvâmes les Smith au rendez-vous. Au plus haut sommet de la falaise, les signaux convenus entre eux et l’équipage du Saint-Jean-Baptiste. étaient allumés déjà. Il n’y avait cependant aucun navire en vue.

Nous restâmes trois jours dans l’attente. La nuit, nous trouvions un asile au bas de la falaise, dans un hameau composé de quatre ou cinq cabanes, habitées par des familles de pêcheurs de perles. Il y avait là une pauvre douce créature, un nègre nommé Bambô, qui était plongeur de son métier et que la maladie retenait avec les femmes. On l’appelait en riant «l’homme à la tonne d’or,» parce que, à différentes reprises, quand le rack ou le pinole dénouaient sa langue, il s’était vanté de connaître un lieu où une tonne d’or était cachée. Tu vois que nous arrivons au cœur de notre histoire.

Naranja bonne et secourable, savait quelques-uns des naïfs secrets de la médecine populaire au Mexique. Elle donna des soins à Bambô qui l’adorait comme une divinité. Un soir qu’il allait s’endormant par l’effet d’un breuvage, il lui dit, et nous crûmes qu’il parlait déjà dans un rêve:

–Maîtresse, vous serez riche comme une reine.

Il y avait là deux des frères Smith. Grelot me dit qu’ils avaient échangé entre eux un singulier regard. Mais quelques minutes après, Sam rentra, annonçant que le Saint-Jean-Baptiste était en vue. Nous sortîmes tous et nous apercûmes au lointain du golfe, vers le sud, un feu qui brillait sur l’eau. Les signaux de la falaise furent éteints et nous dormîmes dans nos manteaux, décidés à embarquer le lendemain.

Nous montâmes à bord en effet, et Naranja fut la seule à remarquer que son nègre Bambô n’était point venu lui souhaiter bon voyage à l’heure du départ.

Nous sortîmes du golfe, doublant la pointe de San Jose par une bonne brise du nord-est qui nous halait à raison de huit nœuds, car le Saint-Jean-Baptiste méritait sa réputation. Les trois Smith étaient à bord. Il n’y avait pas d’eux à nous une très-grande sympathie, mais Miguel seul était leur ennemi déclaré. Encore avait-il gagné sur lui qu’il mâterait sa rancune jusqu’au retour. Quantt à l’équipage, c’était une assez bizarre séquelle, gens de sac et de corde pour la plupart, mais bons vivants, parmi lesquels maître Grelot fut bientôt en faveur. En somme, les Smith savaient ce que nous valions; ils étaient de caractère et de mœurs à comprendre les chances de l’entreprise: peut-être même espéraient-ils en son succès plus que de raison, ce qui ne les empêchait point de courir encore un autre gibier. Nous pouvions dormir tranquilles, tant qu’aucun cas de guerre ne surgirait entre nous.

Ce n’est pas notre voyage que je veux te raconter. Nous fûmes grillés comme tout le monde entre les tropiques; nous fûmes glacés en doublant le cap Horn, et ballottés par la tempête éternelle qui tourmente ces diaboliques parages. Le Saint-Jean-Baptiste se comportait admirablement bien à la mer, quoique j’aie lieu de penser qu’il n’avait pas coûté cher à ses maîtres.

Un soir nous étions dans l’Océan déjà depuis douze jours et nous faisions route au nord-est, par le travers de la Plata. Naranja était seule sur le pont avec Grelot, son garde du corps habituel. Je dois dire, du reste, qu’elle n’avait pas besoin d’être protégée contre l’équipage du brick qui l’aimait pour sa charmante douceur. Elle prenait le frais, retrouvant avec délices les tièdes brises de son golfe bien-aimé. Le sommeil la guettait parmi ses rêves: espoirs ou souvenirs. Tout à coup, au milieu du silence qui planait sur cette mer, tranquille et magnifique miroir reflétant des myriades d’étoiles, elle crut entendre vaguement une plainte, un cri d’angoisse profond et contenu. Naranja est d’un pays où la femme supporte assez bien le spectacle d’une cruauté, soit vis-à-vis des animaux, soit même vis-à-vis des .hommes, mais elle n’a des femmes de son pays que les grâces caressantes et le besoin d’aimer avec toute son âme. C’est un cœur d’or. Cette plainte l’occupa toute la nuit. Grelot s’était informé pour savoir si quelqu’un des matelots était malade, ou si les Smith avaient infligé, à fond de cale, une de ces hideuses punitions qui maintiennent l’autorité par la terreur. Il n’y avait rien de cela. Tout le monde était sain et l’équipage menait joyeuse vie.

D’où venait cette plainte? Le lendemain Naranja ne l’entendit pas seule. J’étais près d’elle, balançant son hamac de soie, suspendu aux haubans de bâbord, quand je la vis pâlir. Un cri déchirant montait de la cale. Une chanson créole, entonnée à pleine voix par Sam Smith, couvrit bientôt tout autre bruit, mais le gémissement était dans nos oreilles. Il y avait évidemment à bord un mystère de vengeance ou d’iniquité.

Je n’ai pas besoin d’insister sur ce point que notre position vis-à-vis des Smith et de leurs hommes exigeait une extrême prudence. Nous étions par le fait à leur merci, puisque, en cas de lutte, ils eussent été quatorze contre nous trois. Depuis quelques jours, un fait nouveau ajoutait à mes inquiétudes. Jonathan Smith, le plus jeune des trois frères qui n’était que lieutenant à bord, mais qui, en réalité, imposait son vouloir aux autres regardait Naranja plus que je ne l’aurais voulu. Elle avait peur de lui horriblement. Moi aussi j’avais peur, sachant que nous étions gardés uniquement par la certitude où était Jonathan qu’à la première– attaque il aurait la cervelle broyée par les six balles de mon revolver.

La prudence dominait ici tout autre considération. La traversée devait encore durer un mois pour le moins J’ordonnai à chacun de faire comme si rien n’eût transpiré du secret des Smith; j’essayai môme de faire croire à Naranja que ses sens l’avaient trompée. Malheureusement il ne. se passait guère de soirées, sans que cette plainte déchirante arrivât jusqu’à nos oreilles. C’était, en vérité, comme une torture quotidienne et prolongée hideusement. On ne tuait pass; on suppliciait.

Mes ordres étaient formels et appuyés sur la raison la plus élémentaire, mais on ne va pas longtemps contre la générosité d’une femme: j’allais dire contre sa curiosité. Je fus trahi par tout mon monde qui passa du côté de Naranja avec armes et bagages. Je crois même que je finis par déserter à l’ennemi. Pendant les dernières semaines de notre traversée, il n’était question entre nous que de la malheureuse victime enchaînée à fond de cale.

Car nous avions peu à peu percé l’ombre qui enveloppait le mystère. Miguel-Maria a des yeux qui voient tout et des oreilles auxquelles rien n’échappe; quant à Grelot, il en remontrerait aux Indiens eux-mêmes en fait de ruses et de tours de force dus à la finesse des sens. Comme production sauvages il n’y a pas de forêt vierge qui puisse lutter contre Paris.

Naranja les ayant mis tous deux en campagne ils déployèrent leurs talents, et malgré la surveillance incessante des Smith, ils parvinrent à se glisser inaperçus dans la cale. On avait clos une portion du magasin de manière à former une niche ou boîte de six à sept pieds carrés; une créature humaine était enfermée là-dedans, et on lui infligeait quotidiennement une sorte de question pour lui arracher une confession. Le patient résistait avec une vaillance inouïe, car le voyage durait depuis près de trois mois, et les Smith n’avaient rien gagné sur lui.

Ils ne voulaient pas le tuer. On le soignait quand il était malade. Une fois Grelot surprit un lambeau d’interrogatoire qui était toute une révélation. Jonathan Smith avait dit:

–Tu seras bien nourri et bien vêtu, on te fera une cabine sur le pont pour que tu puisses fumer ta cigarette au soleil. Tu auras du rack tant que tu voudras, et par dessus le marché tu partageras avec nous, si tu veux nous dire où est la tonne de poudre d’or...

Pas n’était besoin d’en savoir plus long. Le martyr de la cale était le pauvre nègre Bambô, l’homme à la tonne d’or, et nous comprenions maintenant pourquoi, à l’heure du départ, il n’était point venu souhaiter le bon voyage à Naranja, sa bienfaitrice.

En cette occasion, j’eus toutes les peines du monde à faire prévaloir mon autorité. Naranja, révoltée, voulait tenter une intervention. Elle disait en pleurant:

–Le pauvre Bambô m’a promis que je serais riche comme une reine. C’est peut être pour moi qu’il garde son secret.

Miguel, moins tendre, avait sa vengeance: il prétendait qu’en cassant la tête aux trois Smith on se rendrait aisément maître de l’équipage. Grelot proposait de clouer tout uniment les écoutilles, comme faisait le bon capitaine Surcouf quand il ramenait, lui cinquième, soixante Anglais prisonniers à Saint-Malo. Il se chargeait de manœuvrer le brick, ayant fait métier de mousse jadis pour gagner son passage.

Rien n’est impossible, à tout prendre, et je ne dis pas qu’ils eussent tort absolument,–mais la présence de Naranja faisait de moi un autre homme. J’avais des sollicitudes de mère. Quand je veillais sur son sommeil d’entant, mon cœur se fondait en des terreurs inconnues. Je n’osais pluss; j’étais trop heureux. L’idée de jouer mon trésor dans une lutte violente m’épouvantait.

Le raisonnement qui me donngain de cause contre leurs généreuses impatiences fut celui-ci: Les Smith ont intérêt à conserver la vie du nègre. Il vaut pour eux une somme énorme, et sa mort serait la ruine des espérances qu’ils ont conçues. Aussitôt que nous aurons jeté l’ancre dans un port européen, je prends l’engagement d’honneur de délivrer ce malheureux.

Neuf jours après, le4février1860, le Saint-Jean-Baptiste entrait dans le golfe de Galway et mouillait en rade à un demi-mille du rivage, vers la tombée de la nuit. La délivrance de Bambô était devenue notre principale affaire. Je demandai place dans le canot qui devait conduire deux des frères Smith en ville, et je ne me fis point accompagner pour éviter d’inspirer des soupçons. Nous nous séparâmes sur le quai, les frères Smith et moi. Pour tout ce qui regardait mon métier d’enrôleur, j’avais des renseignements très-précis, et je comptais, pour prendre langue sur le bon anglais de notre ami Thomas Stone. Les frères Smith purent voir que j’entrais dans le cabaret des Trois-Géants, situé sur le port même.

Seulement, je ne fis que traverser la salle commune afin de prier le mnître de l’établissement de me conduire chez le magistrat de police.

Le magistrat de police, là-bas, c’est le diable. Quand l’Europe aura enfin le temps et le cœur de sonder cette plaie irlandaise que l’Angleterre entretient avec le bea sang-froid des gens habitués à parler liberté, générosité, tolérance, etc., on verra de prodigieuses choses. Ceci n’arrivera de longtemps. Il est plus commode de s’acharner à dire que la constitution anglaise est le modèle de toutes les mansuétudes. D’ailleurs l’Irlande n’est pas à la mode.

Le cabaretier me regarda de travers; les bonnes gens qui buvaient du poteen s’éloignèrent de moi par cette double raison que je parlais le pur anglais de Thomas Stone et que je demandais un magistrat. Je passai une bonne heure et demie à errer de rue en rue, avant de trouver la demeure de cet honorable gentleman. Quand je l’eus trouvée, une servante sordide m’en ferma la porte au nez en me disant qu’elle ne comprenait point l’anglais de Thomas Stone.

Dix heures sonnaient à la collégiale et il y avait trois heures que je marchais sur le pavé pointu de la capitale du Connaught, quand un policeman compatissant m’apprit enfin que je trouverais mister Proof à son club. Le club de mister Prooétait un débit de whiskey ou spirit-shop, situé derrière la maison commune, et véritablement digne du nom de bouge. Mister Proof était là on effet, se délassant des devoirs laborieux de sa charge, et faisant une partie de backgammun avec un seigneur de grasse mine. Une demi-douzaine de respectables bonnes gens à chemises douteuses et à pipes courtes, solidement enchâssées dans de jaunes mâchoires, pariaient et buvaient du grog sans eau. Dès le premier mot que je lui dis, mister Proof m’envoya paître formellement et me demanda si je le prenais pour un phoque.

Thomas Stone ne m’avait pas enseigné qu’on nommait ainsi dans l’ouest les agents de l’administration mari-■ time.

Il lallut retourner au port. Vers onze heures, je pus trouver le cabaret où capitaine O’kir, inspecteur de la marine, faisait sa partie de dames avec ses dignes amis. Capitaine O’kir, me demanda si je le prenais pour un corbeau. Il me parut fort en colère.

Le lendemain seulement je pus conduire un chef constable et quatre hommes à baguette à bord du Saint-Jean-Bap tiste. Les trois Smith étaient sur le pont et n’opposèrent aucune résistance aux investigations de l’autorité, avec laquelle ils échangèrent de vigoureuses poignées de main. L’autorité et les Smith se mirent, dès l’abord, à parler un langage qui fut pour moi de l’hébreu. Encore une rhétorique que n’enseignait point Thomas Stone. Comme j’avais fourni des renseignements très-exacts, on descendit à fond de cale où l’on ne trouva rien du tout. La cage en planches elle-même avait disparu, et les divers arrimages occupaient le navire de bout en bout.

J’éprouvai alors la plus profonde terreur qui ait amené la sueur froide à mes tempes. Le chef constable m’ayant demandé caution pour le tort causé, j’entrai dans notre cabine, et aussitôt l’idée d’un quadruple assassinat me traversa l’esprit. Notre chambre était vide.

–Où est ma femme! m’écriai-je. Où sont mes deux compagnons!

–Vous voyez bien que c’est un fou, dit froidement Jonathan Smith.

–Un fou de la plus dangereuse espèce. C’est évident, répondit le chef constable.

Je pus remarquer, et ma détresse s’en augmenta, que l’aménagement de la cabine avait été changé. Rien n’y restait de ce qui pouvait trahir la présence d’une femme. Je me laissai porter dans le canot. Je n’étais plus moi-même. A mon dernier effort, qui était une accusation de meurtre, un éclat de rire général avait répondu. Avant de se séparer, l’autorité et les Smith trinquèrent abondamment.

J’avais un voile de sang sur les yeux quand nous touchâmes le quai. Pour moi, il y avait quatre cadavres au fond de la mer. Puis une autre pensée me vint: Ces hommes pleins de ruses diaboliques, avaient pratiqué une cachette à bord peut-être.

–Poussez au large, m’écriai-je, véritablement fou, cette fois. Je veux retourner, je veux voir! Cinquante onces d’or à qui me ramènera au brick!

Personne ne me répondit. Le constable et ses quatre acolytes étaient debout sur la jetée, et. se faisaient de leurs mains une visière pour regarder au large.

Au large, le Saint-Jean-Bapitste, toutes voiles dehors et poussé par une forte brise d’est, filait grand largue vers les îles Sud-Arran. Le nom de Naranja me vint aux lèvres et je tombai foudroyé sur le sol.

Je m’éveillai dans une pauvre cabane au bord du lac Corrib, de l’autre côté de Galway. Auprès du lit où j’étais couché je reconnus Miguel, Grelot, et Naranja qui me souriait parmi ses larmes. Sur un autre grabat le pauvre Bambô gisait, la tête enveloppée de linges sanglants. Grelot, envoyé à ma recherche, m’avait trouvé évanoui sur le quai, entouré de curieux qui dissertaient sur les dangers de l’ivrognerie. Le chef constable et ses quatre braves m’avaient laissé là charitablement pour aller à leurs affaires.

Quant à l’étrange aventure du Saint-Jean-Baptiste et à la disparition du nègre, en compagnie de mes amis, voici ce qui s’était passé. Après le départ des deux frères aînés, Jonathan Smith était resté seul maître à bord. C’était assurément le plus redoutable des trois, mais il aimait le rack, et dès qu’il pouvait éviter l’œil de ses frères, il se livrait avec une sorte de fureur à sa passion favorite. Une fois ivre, c’était une bête féroce.

Miguel l’entendit s’enfermer dans la cambuse et prépara les armes à tout hasard, car Dieu seul pouvait savoir les folies que le rack allait inspirer à Jonathan Smith. Grelot fut chargé de faire le guet.

Jonathan resta plus d’une heure dans la cambuse. La terre était environ à trois encâblures sur notre hancho de tribord. De temps en temps, Miguel et Naranja pouvaient ouïr comme le bruit d’un corps qu’on eut jeté à la mer: c’étaient les matelots du brick qui, en l’absence de toute surveillance, se coulaient par les sabords et gagnaient la côte à la nage pour voir de plus près les lanternes fumeuses des cabarets de Galway. Miguel compta ainsi dix plongeons successifs, et peu après Grelot vint annoncer que de tout l’équipage, il n’y avait plus à bord que Jack, le mousse et Jonathan Smith.

Celui-ci sortait justement de la cambuse, pâle et l’œil troublé. Il avait peine à se soutenir sur ses jambes. Il fit quelques pas vers la cabine et appela Naranja, mais il. se ravisa bientôt, saisit un merlin qui. se trouvait à sa portée, chancela, trouva l’échelle et roula du haut en bas dans la cale. L’instant d’après des hurlements de douleur remplissaient le navire.

Rien ne pût empêcher Naranja de se précipiter au secours. Elle seule avait deviné d’où les cris partaient, car Grelot et Miguel pensaient que Jonathan avait dû se briser quelque membre dans sa chute. Il n’en était rien; l’ivrogne avait roulé comme une masse inerte et ne s’était point fait de mal. Les cris venaient de la cage où Bambô était renfermé. Quand Miguel arriva, le malheureux nègre demandait grâce d’une voix affaiblie déjà et Jonathan frappait comme un furieux, disantt:

–Ah! j’aurai ton secret, moi, misérable brute! où est la tonne d’or? dis-moi où est la tonne d’or! Si tu ne veux pas me le dire, j’ouvrirai ton crâne et je trouverai le secret dedanss!

Et les coups sonnaient horriblement sur la tête de Bambô.

Naranja se jeta sur Jonathan et son faible choc suffit à le terrasser. Miguel le maintint renversé en appuyant le pied contre sa poitrine, tandis que Grelot le garrottait. Naranja pansait déjà les blessures du nègre qui était joyeux, malgré ses souffrances, et allait répétant:

–Anhita envoyée par le bon Dieu!-Anhita riche comme une reine!

Jonathan écoutait cela. L’écume qui bordait sès lèvres se rougissait de sang et son regard menaçait Naranja. Roger, souviens-toi de ce que je t’ai dit: C’est Naranja qu’ils veulent. Les femmes ne résistent pas à la torture. Bambô était un homme.

Ce fut Naranja qui commanda la manœuvre. On lia le mousse Jack au pied du grand mât et la yole fut mise à la mer. Tu devines le reste.

Je n’eus aucun reproche à faire, car ils ne pouvaient attendre le retour des SmiLh et de l’équipage après ce qui s’était passé; mais si le chef constable eût trouvé, à bord du Saint Jean-Baptiste ce que je lui avais annoncé, les Smith seraient aujourd’hui hors d’état de nous nuire.

Au lieu de cela, Bob et Sam Smith avaient trouvé, au retour, la cage vide et leur frère garrotté; la ruse employée alors par eux était indiquée par la circonstance même: ils avaient détruit toute trace de l’existence du captif. Pour la justice, j’étais un fou et le captif n’avait jamais existé.

Sans doute, en voyant fuir le brick à toutes voiles, le chef constable avait dû réfléchir; mais c’était un magistrat trop sage pour perdre son temps en rêveries vaines. Son déjeuner l’attendait à la maison.

Je me sentais mieux ou plutôt guéri, car la joie est un remède souverain pour les maux que cause le chagrin. Il n’en était pas de même de Bambô, dont les blessures étaient mortelles. Vers minuit il appela, disant qu’il sentait sa fin prochaine et qu’il ne voulait pas emporter avec lui le secret qui causait sa mort.

Nous fîmes cercle autour de son matelas et il commença son histoire.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
391 s. 3 illüstrasyon
ISBN:
4064066318093
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