Kitabı oku: «Réfutation des Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse»

Yazı tipi:

Paul-Mathieu Laurent

Réfutation des Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066326395

Table des matières

INTRODUCTION.

RÉFUTATION DES MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE

LIVRE PREMIER.

§ I.

§ II.

§ III.

§ IV.

LIVRE DEUXIÈME.

§ I.

§ II.

§ III.

§ IV.

V.

§ VI.

§ VII.

LIVRE TROISIÈME.

§ I.

§ II.

§ III.

§ IV.

LIVRE QUATRIÈME.

§ I.

§ II.

LIVRE CINQUIÈME.

§ I.

§ II.

§ III.

§ IV.

§ V.

§ VI.

LIVRE SIXIÈME.

§1

§ II.

§ III.

§ IV.

§ V.

LIVRE SEPTIÈME.

§ I.

§ II.

§ III.

§ IV.

LIVRE HUITIÈME.

§ I.

§ II.

§ III.

§ IV.

LIVRE NEUVIÈME.

§ I.

§11.

§ III.

LIVRE DIXIÈME.

§ I.

§ II.

LIVRE ONZIÈME.

§ I.

§ II.

§ III.

LIVRE DOUZIÈME.

§ I.

§11.

§ III.

§ IV.

§ V.

§ VI.

§ VII

§ VIII.

§ IX.

§ X.

LIVRE TREIZIÈME.

§ I.

§ II.

§ III.

§ IV.

§ V.

§ VI.

LIVRE QUATORZIÈME.

§ I.

§ II.

§ III.

§ IV.


INTRODUCTION.

Table des matières

Le maréchal Marmont, rejeté de la scène politique dans la force de l’âge, et réduit par la révolution de juillet à passer les dernières années de sa vie sur la terre étrangère, a cherché à se consoler des angoisses de l’exil et des rigueurs de l’opinion publique, en élaborant une volumineuse apologie pour répondre aux accusations flétrissantes de l’empereur Napoléon et aux soupçons outrageants du duc d’Angoulême.

Singulière destinée que la sienne! Après avoir été, de son vivant, l’auxiliaire bienvenu de l’étranger, dans le renversement de l’Empire, il continue, au fond de la tombe, son œuvre antinationale, et sert d’instrument, par la publication de ses Mémoires, aux ennemis de la France nouvelle personnifiée dans Napoléon, aux détracteurs systématiques du héros législateur, toujours attentifs à recueillir avec avidité et à exploiter sans relâche tout ce qu’ils croient profitable à leurs vieilles rancunes et à leurs nouveaux ressentiments contre la mémoire de l’Empereur.

Le duc de Raguse aurait pu intituler son livre: l’Anti-Napoléon.

Si le mensonge, le fiel et le venin y sont combinés de manière à réjouir l’esprit de coterie, obstiné à ne voir jamais dans Napoléon le fondateur d’un ordre nouveau, et à nier toujours la profondeur des racines de sa popularité universelle, c’est un devoir pour ceux qui ont applaudi à l’apothéose du grand homme et qui ont cru, au milieu de tant de superbes sceptiques, à l’influence traditionnelle et légitime du représentant perpétuel de la révolution française, puissamment disciplinée et glorieusement propagée; c’est un devoir pour eux de protester contre les imaginations suspectes, les appréciations malveillantes et les inductions perfides dont le duc de Raguse a composé les neuf volumes de ses Mémoires, et qui peuvent servir d’aliment aux plus mauvaises passions.

Ce devoir est d’autant plus impérieux que le maréchal Marmont ne s’est pas contenté de travailler odieusement à obscurcir l’éclat de la renommée du grand homme, et qu’il s’est attaqué au grand peuple lui-même, à la nation tout entière, à la jeune et noble France qui a fixé sur elle depuis plus d’un demi-siècle les regards et les respects du monde, et qui est ainsi condamnée à voir l’un de ses enfants, fatalement égaré, s’appliquer, en face de l’Europe, à ternir toutes les illustrations de son pays et de son temps, en s’efforçant d’abaisser les caractères, d’effacer les talents et d’amoindrir les services, dans toutes les classes et sous tous les régimes, sans ménager plus la Restauration et le gouvernement de juillet, que la République et l’Empire.

Infortuné soldat! Il avait été pourtant, au début de sa vie militaire, un brave et brillant cavalier, tel à peu près qu’il s’est peint lui-même dans ses Mémoires, aussi passionné pour les armes que pour les plaisirs, et menant très-bien de front la chasse aux Autrichiens et la poursuite des Italiennes, tout en gardant, au fond de l’âme, dans ses élans patriotiques comme dans ses ardeurs juvéniles, une large place aux froids calculs pour sa renommée et sa fortune.

Poussé de bonne heure par l’ambition, soutenu par son incontestable mérite, et aidé surtout par la haute faveur que lui accorda trop longtemps son tout-puissant camarade, il avança rapidement sous le Consulat et sous l’Empire. Nommé maréchal sur le champ de bataille de Wagram, décoré du titre de duc pour sa conduite en Illyrie, successeur de Masséna en Espagne, où il ne fut guère plus heureux que lui, il avait vaillamment combattu en Allemagne en 1813, aussi bien que pendant l’incomparable campagne de France en 1814, lorsque, après s’être décidé, le 50 mars, à ouvrir les portes de la capitale aux vaincus de Champ–Aubert, de Vauchamp et de Montmirail, il mit ou laissa mettre ses troupes fidèles à la discrétion de l’ennemi, au lieu de les rapprocher de l’Empereur ou de les conduire sur la Loire, selon que ses instructions le lui commandaient, et que l’honneur de l’armée et les intérêts du pays l’exigeaient.

Un an après, les Bourbons, à peine délivrés de la tutelle de leurs puissants alliés, abandonnaient précipitamment le palais de leurs ancêtres; et la première parole que l’Empereur, débarqué à Cannes, avait adressée à l’armée, retentissait sur la place du Carrousel, où les braves de l’île d’Elbe répétaient à l’envi: «Nous n’avons pas été vaincus! deux hommes, sortis de nos rangs, ont trahi nos lauriers, leur pays, leur prince, leur bienfaiteur.»

L’accusation de l’Empereur n’étonnait personne. Elle avait été prévenue par la justice du peuple, devancière de celle de Dieu. Depuis un an, la population parisienne avait pris à Marmont son masque nobiliaire pour en faire un signe d’opprobre; et, par une de ces hardiesses néologiques qui lui sont familières, elle ne disait plus tromper ou trahir, mais RAGUSER.

Ainsi marqué au front par le peuple et par l’Empereur, Marmont ne sut qu’imiter et suivre ses nouveaux maîtres; il gagna la frontière.

Singulier retour de fortune! Émigré à son tour, le glorieux artilleur de Marengo, qui se félicitait en l’an IV, dans une lettre à son père, d’avoir chassé de Vérone dix mille émigrés à la suite du prétendu roi de France, se trouva réduit à partager l’hospitalité accordée dans les Flandres à Louis XVIII, et à rentrer en France avec lui, le lendemain du grand désastre de Waterloo, que de nouvelles défections avaient préparé et que d’inconcevables méprises consommèrent.

Quinze ans plus tard, l’émigration redevint pour lui une désolante nécessité.

Malheureux Marmont! la fatalité l’avait conduit, en 1814, à favoriser le rétablissement des Bourbons, en compromettant l’honneur de l’armée; la fatalité le poussa, en 1830, à conjurer leur chute, en faisant de Paris ce qu’il avait répugné à en faire, quinze ans auparavant, un champ de bataille. Il avait capitulé avec l’invasion; il capitula avec la révolution. Louis-Philippe fut appelé à remplacer Charles X, et le duc de Raguse, déjà solennellement flétri par Napoléon, dont il s’était trop hâté de déserter la cause au profit des Bourbons, dut se laisser jeter à la face le mot fatal de trahison, et se voir arracher son épée par un des princes à qui il avait tout sacrifié, le souvenir de sa gloire, le calme de sa conscience, et jusqu’au soin de sa mémoire. On le punissait d’avoir paru moins résolu et moins ardent à combattre le peuple qu’il n’avait été prompt et décidé à trahir l’Empereur. La justice de Dieu passait par là.

Que faire après un tel outrage? où porter le poids d’un pareil affront? Le vaincu de juillet entreprit de lointains voyages, et prépara de nombreux volumes.

Marmont avait trop de pénétration et de perspicacité pour s’abuser sur l’étendue et la vivacité du sentiment de répulsion dont il était l’objet. Il entendait parfaitement le cri de la conscience publique qui s’élevait contre lui des deux pôles du monde politique. Mais son immense orgueil, qui égalait au moins sa fine intelligence, lui laissait encore des illusions qui le faisaient persévérer bravement, héroïquement, en dépit de l’opinion universelle, dans l’estime et la confiance qu’il s’était toujours largement accordées à lui-même. Si tout le monde l’accusait, c’était, pensait-il, parce que nul n’avait su le comprendre. Pourquoi donc ne le dirait-il pas? Pourquoi, au lieu de se résigner humblement à une injuste condamnation prononcée par des juges prévenus ou ineptes, ne porterait-il pas sa cause devant un autre tribunal, et ne viendrait-il pas demander à l’impartiale postérité de reviser la sentence de ses contemporains ignorants ou passionnés? Dans sa conviction la plus profonde, il n’a qu’à parler, il n’a qu’à dire ce qu’il a voulu, ce qu’il a fait, partout et toujours, pour que la France, honteuse de l’avoir méconnu, rougisse bientôt de ses anathèmes immérités, et se presse de le faire passer du pilori, où elle l’a odieusement cloué, sur le piédestal qu’elle a dressé pour de faux grands hommes. Plus de ménagement donc pour la génération inintelligente et ingrate qui n’a pas su découvrir, mettre en lumière, et placer à son rang, au-dessus de tous les rangs, le vrai génie, le véritable héros de la France nouvelle, l’homme réellement supérieur qui, sans exercer jamais le suprême commandement, se trouva partout aposté et intervint toujours à propos, pour écarter les plus grands revers ou pour décider les plus beaux succès, dans les immortelles campagnes d’Italie, d’Égypte, de Syrie et d’Allemagne. Que ce génie incompris et voué à l’opprobre, pour prix des services éclatants qu’il a rendus à son pays et dont il a bien voulu laisser le mérite et le profit à un autre; que ce génie ne s’éteigne pas sans avoir détrompé le monde et averti l’histoire à l’endroit de l’incroyable méprise dont il a été victime. Il ne faut pour cela qu’un écrit de sa main qui démente toutes les traditions contemporaines par son propre témoignage. Après avoir été souvent l’artisan secret de nos triomphes ou le réparateur invisible de nos désastres, il ne peut plus contenir les révélations qui ont manqué jusqu’ici à la vérité historique et à la justice nationale. Trop longtemps martyr discret de la fatalité, le duc de Raguse va enfin élever la voix pour rendre à chacun ce qui lui appartient.

Voyons donc à l’œuvre ce superbe redresseur de torts, inspiré d’en haut pour éclairer les générations futures sur les prodiges et sur les aberrations de son temps, sur les vrais et faux grands hommes de son époque. Dès les premiers pas, il laisse apercevoir qu’il ne veut rien moins que refaire le plan, changer les rôles, travestir les personnages de notre drame militaire et politique depuis 1792, en couvrant d’abondantes corrections, ou en cachant sous d’épaisses ratures les plus belles pages de nos annales. Tout le monde avait cru, par exemple, que la révolution française, quelque part que l’on dût faire à la réprobation des crimes qui l’ont souillée, avait produit des illustrations exceptionnelles dans toutes les carrières; qu’elle avait été féconde en supériorités incontestables dans la politique, dans les sciences, dans les arts, et surtout dans les armes. C’était une erreur grossière, une énorme bévue. D’après le jugement que le duc de Raguse a rendu à huis clos et qu’il a fait prononcer sur sa tombe, ces soldats intrépides que la France admirait et que l’Europe redoutait; ces valeureux et habiles généraux que toutes les nations du continent s’étaient habituées à regarder comme les héros d’une grande épopée, et dont le peuple français avait fait de nouveaux demi-dieux, en offrant partout leurs noms et leurs images à l’admiration et à la reconnaissance publiques; ces illustres guerriers, que leurs ennemis aussi bien que leurs concitoyens avaient appelés tantôt les fils chéris de la victoire, tantôt les braves des braves, et qui avaient formé autour de Napoléon, depuis Montenotte jusqu’à Waterloo, comme une phalange d’immortels; ces enfants privilégiés d’un siècle de merveilles n’étaient tous que des hommes médiocres ou nuls, lâches ou improbes, incapables ou indignes, niais ou pervers.

Tous! je me trompe. Le maréchal Marmont, ainsi que je l’ai déjà indiqué, veut bien laisser à son pays désillusionné une consolation, celle de reporter sur l’un des héros du temps tous les talents et toutes les vertus, le génie et la gloire dont il a dépouillé les autres. A chaque page de ses Mémoires, il s’applique à faire surgir, du milieu de ces nombreux pygmées, dont un engouement inexplicable a fait, selon lui, des géants, un homme vraiment colossal, un miracle de nature, comme Montaigne a dit de César, un véritable prodige d’intelligence, d’habileté, de sagesse, de bravoure et de civisme.

Maintenant, quiconque n’aurait pas encore lu son livre, et serait néanmoins averti qu’il renferme une vaste immolation des renommées contemporaines, à une exception près, ne manquerait pas de prétendre avoir deviné sans peine l’illustration épargnée. Tout le monde, en pareil cas, croyant connaître d’avance l’homme-prodige, s’empresserait de dire qu’il y avait en effet pour l’impitoyable sacrificateur une victime impossible, une majestueuse figure devant laquelle il devait nécessairement s’incliner; et tout le monde ajouterait qu’il fallait bien s’attendre à ce que le maréchal Marmont, trop adroit pour compromettre le succès de son dénigrement systématique en cherchant à l’étendre jusqu’à Napoléon, mît de l’affectation à respecter l’évidence, et à reconnaître d’autant mieux la supériorité de l’Empereur, qu’il pouvait se faire un titre de cet hommage à la vérité pour donner plus de force à ses appréciations iniques ou mensongères à l’égard des maréchaux.

Oui, tout le monde, avant la lecture du livre du maréchal Marmont, croirait et dirait cela, et tout le monde se tromperait pour compter trop sur la vraisemblance. Le duc de Raguse consent bien parfois à payer avec éclat un tribut forcé à l’entraînement général, et il répète de temps à autre quelques-uns de ces mots vides et sonores qui servent d’expression habituelle à l’admiration ou à la flatterie; mais au moment même où il applique à Bonaparte, général, consul ou empereur, les qualifications dont l’enthousiasme populaire a fait des lieux communs, il s’attache minutieusement dans ses récits à mettre en relief ou à supposer des erreurs et des fautes qui placent tout de suite le grand homme, gâté par le vulgaire, bien au-dessous de son lieutenant devenu son juge. Il ne dit pas de Napoléon, comme de ses autres compagnons d’armes, qu’il fut incapable ou indigne, mais il cherche à le démontrer et à le faire dire à ses lecteurs. Par une imputation formelle d’impéritie ou d’improbité, il a écarté du concours, un à un, dans la distribution des couronnes immortelles, tous les maréchaux ses collègues. Par l’ingénieux arrangement de ses révélations suspectes et de ses insinuations perfides, il voudrait bien se débarrasser aussi de la rivalité, de la concurrence écrasante de l’Empereur son maître; et si, dans ce but, il n’ose pas le déclarer médiocre ou inepte, lâche ou immoral, comme il l’a fait pour Jourdan, Brune, Bessières, Moncey, Murat, Soult, Davoust, Masséna, etc., etc., il le proclame hardiment frappé d’insanie, atteint de démence, notoirement fou.

Ce n’est point une raillerie. Dès le lendemain de Wagram, Marmont, revenu maréchal à Paris, et en bonne humeur pour le moment, y reçut de l’un des ministres mêmes de l’auguste insensé qu’il venait de quitter, au sommet de la gloire, la confidence de la folie de cet homme extraordinaire (t. III, p. 336). Et que de fois le duc de Raguse a eu l’occasion, dit-il, de vérifier depuis par lui-même l’exactitude du fait qu’il tenait de la confiance de Decrès (p. 337)! Napoléon était si bien fou, qu’il aurait voulu se faire attribuer une origine céleste, et qu’il regrettait sérieusement, Decrès l’a dit à Marmont (t. II, p. 242-243), d’être venu en un temps où il ne lui était pas permis de se donner pour fils de Dieu sans s’exposer aux sarcasmes du philosophisme des halles.

Comprends-tu maintenant, peuple de France, dont les vives et universelles acclamations ratifièrent avec tant d’éclat les arrêts flétrissants prononcés au retour de l’île d’Elbe, comprends-tu à quel culte nouveau l’on essaye de te convertir? Le grand homme que tu accueillis en libérateur, après en avoir fait ton idole, et qui accusa solennellement Marmont d’avoir trahi nos lauriers, son pays, son prince, son bienfaiteur, n’avait plus rien depuis longtemps qui dût exciter l’enthousiasme et qui pût donner de l’autorité à sa parole. Il avait été pris de vertige au milieu de ses triomphes sans que les vaincus s’en doutassent, sans que les compagnons de ses victoires s’en aperçussent. Il était sujet à des aberrations incroyables, il avait des accès de délire. Ses courtisans avaient fait de loin et de bonne heure cette découverte, bien qu’ils l’eussent tenue secrète et qu’ils eussent continué à suivre et à flatter le héros halluciné. Honneur donc, et non pas anathème, à celui de ses lieutenants qui rompit le premier les liens que le devoir et la reconnaissance lui imposaient envers un potentat dont l’extravagance, ignorée de tous, mais connue de lui, ne pouvait plus que creuser chaque jour davantage l’abîme au bord duquel elle avait conduit la France! Ce lieutenant, d’ailleurs, n’avait-il pas été le vrai grand capitaine des guerres de la révolution, le plus clairvoyant des observateurs, le plus sage des administrateurs, le plus habile des manœuvriers et le plus résolu des combattants? Lisez plutôt la démonstration posthume qu’il nous a laissée de sa supériorité en toutes choses. Deux puissances rivales, déifiées par les anciens, le destin et le génie, se disputèrent un jour la gloire de sauver, de gouverner, d’élever au premier rang parmi les nations la France régénérée. Deux hommes, nés presque à la même heure et grandis l’un à côté de l’autre, furent choisis pour représenter ces dieux jaloux: le destin suscita Bonaparte, le génie s’incarna dans Marmont. L’homme du destin eut beau commettre erreur sur erreur, faute sur faute, extravagance sur extravagance, et l’homme du génie prodiguer les bons conseils, les grandes vues et les éclatants services, la fatalité, plus forte que la capacité, exalta Bonaparte et accabla Marmont. Voilà toute l’histoire de l’Empereur glorifié et du maréchal humilié, telle que ce dernier l’a conçue et racontée lui-même campagne par campagne et journée par journée.

Mais ce plaidoyer, sous forme de Mémoires, et qui était destiné sans doute à relever le duc de Raguse de la condamnation dont l’opinion publique l’avait frappé, ce plaidoyer posthume produira-t-il l’effet que le maréchal en attendait?

J’étais de ceux qui le désiraient, je l’avoue, quand les Mémoires de Marmont étaient seulement annoncés; je ne l’espère plus, après les avoir lus avec une avide curiosité et une attention scrupuleuse.

Avant leur publication, j’aimais à croire, avec ce qui reste des anciens contemporains de Marmont, que ce vétéran de l’armée d’Italie, constamment fidèle à sa renommée, en Égypte, en Hollande, en Illyrie, en Allemagne, n’avait pris la plume que pour expliquer sa faute d’un jour par les caprices de la fatalité et par la pression des circonstances, et pour atténuer la gravité et la honte d’une défaillance passagère par le souvenir et le rapprochement d’une vie entière de dévouement à l’honneur national, à l’indépendance et à la gloire de la patrie. «Marmont, me disais-je, n’avait pas cessé d’admirer et d’aimer son incomparable chef; il défendait, à son exemple, vaillamment et pied à pied, le sol de la France; il aurait donné la dernière goutte de son sang pour son général et pour son pays. Mais les hasards de la guerre ayant fait tomber en ses mains les destinées de la capitale, au moment où, déjà investie, elle allait être saccagée par les armées innombrables de la coalition, le vieux soldat put s’abuser jusqu’à croire agir en bon citoyen en faisant violence à sa susceptibilité militaire, en étouffant ses sentiments les plus chers, en brisant ses affections les plus vives, pour préserver d’un immense désastre la métropole de la civilisation universelle, et pour faire cesser une lutte sanglante qu’il regardait comme désespérée. Longtemps martyr muet de cette préférence, donnée, sous un ciel menaçant, aux considérations de prudence et d’humanité sur les inspirations patriotiques, il n’a pas voulu continuer, au delà de la tombe, la résignation dont il fit preuve durant sa vie. La postérité apprendra ce qu’il s’est abstenu de dire à ses contemporains: la grandeur du sacrifice que lui coûta la capitulation de Paris, la contrainte qu’il exerça sur lui-même, sur ses dispositions les plus intimes comme sur ses tendances les plus manifestes, pour se décider à se séparer tout à coup, et à la dernière heure, du général et du drapeau qu’il avait été si fier et si heureux de suivre et de servir pendant tant d’années au champ d’honneur.»

C’était trop présumer de l’esprit et du caractère de Marmont. Cette justification modeste ne lui suffisait pas. Il lui fallait une complète apologie, et il l’a entreprise et poursuivie avec une audace qui a fait de l’accusé de tous les partis l’accusateur de toutes leurs célébrités. Nul de ses compagnons d’armes n’a échappé à la dureté ou à la perfidie dont il a fait tour à tour et largement usage dans son long et hardi réquisitoire; et non-seulement Napoléon n’a pas été plus respecté que les autres, mais il est devenu, ainsi que je l’ai déjà signalé, l’objet particulier, le point de mire principal de cette monomanie déprimante. A chaque phase mémorable de la carrière du grand homme, Marmont s’est toujours trouvé là pour tout voir et tout entendre, et il veut en tirer avantage, non pour dire combien il se sentait honoré de vivre dans la familiarité et de s’associer à la gloire d’un héros sans égal, mais pour se vanter, devant la postérité, de n’avoir jamais été auprès du général Bonaparte, comme à côté de l’empereur Napoléon, qu’un censeur clandestin, un détracteur précoce, un annotateur malveillant, aposté sur le seuil des états-majors, à la porte des conseils de guerre ou au milieu des champs de bataille, pour épier et contrôler en cachette, jour par jour, heure par heure, les actes et les pensées de l’immortel camarade dont il devait finir par trahir ouvertement la cause.

Mais alors cette fameuse désertion de 1814, dont le souvenir est si lourd à porter aujourd’ hui, loin de pouvoir être expliquée indulgemment comme le résultat fortuit d’une situation exceptionnelle et le produit aussi imprévu qu’inévitable de la force majeure, reste donc sans excuse, et ne peut plus être considérée que comme la conclusion naturelle, la solution logique du passé tout entier du duc de Raguse.

Qu’on ne dise donc plus, pour justifier le maréchal Marmont, que ce fut par le concours accidentel d’événements qui déchirèrent son âme et étouffèrent momentanément ses vieilles affections, qu’il livra l’Empereur, l’Empire et la France, à la contre-révolution européenne. Marmont s’est chargé lui-même de rendre inadmissible cette interprétation de sa conduite en 1814. Il a tenu à constater, pour l’instruction des siècles à venir, qu’il n’avait jamais partagé l’admiration sans bornes, l’engouement superstitieux que le vulgaire fasciné manifestait pour Napoléon; et il est parvenu à établir en effet, de la manière la plus irréfragable, par ses remarques journalières, que le compagnon, l’ami, l’officier préféré du grand homme, se constitua tout d’abord auprès de lui le scrutateur minutieux de ses vues, le surveillant pointilleux de ses plans, le critique sournois de ses actes, le juge souterrain et suprême de son génie, toujours prêt à lui disputer au fond de l’âme une partie de sa gloire, constamment enclin à le chicaner sur le mérite de ses plus belles actions, rêvant et poursuivant sans cesse ce qu’on a appelé avec tant de raison un parallèle impossible, et cherchant à se prouver à lui-même, pour le faire croire ensuite aux autres, que la nature, cette mère intelligente et généreuse qui crée seule la supériorité réelle, l’avait fait plus que l’égal de celui que la fortune, fondatrice aveugle de la hiérarchie, l’obligeait à reconnaître pour supérieur.

Oui, quand Marmont suivait pas à pas Bonaparte, quand il s’attachait étroitement à lui, quand il l’observait assidûment, c’était avec le désir et l’espoir de trouver le héros en défaut et de se, grandir aussitôt lui-même dans sa propre estime, par un retour incessant à sa comparaison favorite. Sous les dehors de l’intimité, l’élégant et présomptueux aide de camp caressait toujours l’idée d’une rivalité secrète avec son général, et cette rivalité, plus ou moins dissimulée d’abord, dégénérant peu à peu en guerre sourde, devait aboutir, comme elle l’a fait, à la rupture la plus éclatante et la plus scandaleuse.

Marmont, tournant en raillerie l’épisode du drapeau d’Arcole, ou s’attribuant la meilleure part de la victoire de Marengo, se préparait déjà à son insu pour les événements d’Essonne. L’habitude du blâme, les exigences croissantes de l’envie, les excitations perpétuelles de la vanité, le conduisirent insensiblement à une défection qui, bien loin d’être fortuite, on ne saurait trop le répéter, ne fut réellement, les Mémoires mêmes de son auteur l’attestent, que le dernier mot d’une opposition occulte, le terme inévitable d’un antagonisme invétéré, l’explosion fatale d’une mine creusée et chargée de longue main, la transformation rationnelle d’une jalousie lentement développée en brusque trahison.

Singulière apologie que celle qui aggrave ainsi les torts qu’elle devait redresser!

C’est l’impression qu’a laissée en moi une étude attentive des Mémoires du duc de Raguse.

Marmont a voulu finir comme Chateaubriand commença. C’est le contraire qu’il eût dû faire, non-seulement par respect pour la tradition populaire et pour le sentiment national, mais aussi dans l’intérêt de sa propre défense et pour le succès de sa laborieuse justification.

Chateaubriand s’est élevé à la hauteur du juge naturel du génie, dans les écrits de sa vieillesse, lorsqu’il a donné un solennel démenti à l’aveugle pamphlétaire de 1814, et qu’il l’a conduit au pied de la statue de Napoléon, pour le guérir, là, de sa cécité, et le forcer à la contemplation de la grandeur tardivement mais pleinement aperçue.

Cette sublime conversion n’a rien eu d’égal, en ce siècle, que la prière d’une grande reine et de ses enfants sur la tombe du martyr de Sainte-Hélène.

Marmont pouvait faire pour le négociateur de la défection d’Essonne ce que Chateaubriand avait fait pour l’auteur du libelle: De Bonaparte et des Bourbons. En imposant silence à la passion, en n’écoutant que la vérité, il eût été ramené à une franche admiration pour son ancien général, et plus il se serait incliné devant le grand homme, plus il se serait relevé devant le grand peuple.

Il a mieux aimé entreprendre de détrôner, dans le domaine de l’histoire, le génie dont il facilita la déchéance dans le monde politique. On dirait qu’il a conçu sérieusement l’espoir de convaincre la postérité que les générations contemporaines furent dupes d’une mystification inouïe dans leur culte pour Napoléon; et il a combiné ses récits, arrangé ses jugements et groupé ses insinuations, comme s’il aspirait réellement à se substituer au grand homme dans les souvenirs de la France et dans l’admiration universelle.

Il n’y a pas d’efforts d’imagination ni d’artifices de langage qui puissent empêcher une. pareille prétention d’aboutir à l’impossible et au ridicule. L’échafaudage que le maréchal Marmont a essayé d’élever pour atteindre le héros sur son piédestal, lui enlever son auréole, le dépouiller pièce à pièce des marques de sa grandeur, le défigurer, même en l’encensant, et le rendre enfin méconnaissable pour les âges futurs, à la honte du temps présent; cet échafaudage trahit vite sa destination et sa fragilité dès qu’on peut le voir de près et le toucher. C’est pour aider, si je le puis, à l’influence salutaire et à l’efficacité de cette épreuve que je publie ces quelques pages. Quiconque a cru fermement au génie incomparable, à la mission providentielle, à la puissance posthume et à la popularité légitime et impérissable de Napoléon, se serait trop facilement laissé abuser, si Napoléon n’était après tout que ce que Marmont a osé en faire dans ses Mémoires. Mais cette croyance est celle de la France et de toutes les nations, et la voix du monde ne se taira pas devant l’ombre de l’audacieux maréchal. Le Napoléon de Béranger restera celui du peuple de tous les pays, sans avoir jamais rien à craindre, pour sa position suprême dans l’histoire, de l’apparition et de la rivalité du Napoléon apocryphe du duc de Raguse.

RÉFUTATION DES MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE

Table des matières

LIVRE PREMIER.

Table des matières

L’ÉCOLE DE CHALONS. — LE SIÉGE DE TOULON, — LE 13 VENDÉMIAIRE.

§ I.

Table des matières

Il ne faut pas pousser bien loin la lecture des Mémoires de M. le duc de Raguse, pour y trouver la justification de la pensée que j’ai déjà émise sur la longue préparation du superbe maréchal au triste rôle qui lui échut en 1814, et pour demeurer parfaitement convaincu que le signataire de la capitulation de Paris, ou si l’on veut le manœuvrier d’Essonne, ne fut jamais profondément attaché à la cause qu’il servit, même avec éclat, jusqu’à la Restauration.

Au début du livre, le jeune Marmont, simple élève d’artillerie à l’école de Châlons, se présente, il est vrai, comme étant alors tout disposé à se faire une religion des principes de liberté et de patrie. (I, 24.) Mais il déclare en même temps que ces généreuses tendances étaient combattues en lui par deux sentiments qui faillirent le jeter, dès 1792, sur le chemin de la terre étrangère. «J’avais, dit-il, pour la personne du roi un sentiment difficile à définir, et dont j’ai retrouvé la trace, et en quelque sorte la puissance, vingt-deux ans plus tard.» Cependant ce royalisme indéfinissable, qui se réveilla si vivement, en 1814, au retour de l’auguste exilé d’Hartwel, après avoir dormi d’un sommeil si profond à la poursuite du prétendant de Vérone; ce royalisme inné qui faisait du monarque un être d’un ordre supérieur, et qui attribuait au mot de roi une magie et une puissance que rien n’avait altérées dans les cœurs droits et purs; ce royalisme qui avait un caractère presque religieux, comme l’amour de la liberté et de la patrie, Marmont ne lui accorde que le second rang parmi les influences qui mirent en danger ses inspirations libérales et patriotiques. Admis dans les meilleures maisons de Châlons, il y rencontra une femme charmante dont le nom ressemblait beaucoup au sien, et dont le mari, capitaine d’artillerie, avait émigré. Elle joignait à toutes les séductions de la première jeunesse un esprit extrêmement remarquable: aussi lui inspira-t-elle promptement une fort grande passion. «Ma belle dame, dit le maréchal, détestait la révolution, et ses excès me faisaient horreur. Il ne s’en est pas fallu de beaucoup alors que ce sentiment ou cette influence ne m’ait précipité dans les chances hasardeuses et incertaines de l’émigration. » (I, 24-25.)

Marmont se trompe. A cette époque, il ne songea pas sérieusement à émigrer. Les hésitations qu’il s’est rappelées plus tard ne prouvent qu’une chose, la fragilité et l’incertitude des principes libéraux et patriotiques pour lesquels il croyait et disait professer une espèce de culte. Pour ce qui est de l’émigration, en supposant que la belle dame y eût consenti, ce parti n’était pas fait pour tenter un jeune homme qui avait de la prévoyance, et dont l’ambition l’emportait à la fois sur le royalisme qui lui venait de la tradition, aussi bien que sur le libéralisme qu’il tenait des circonstances. La révolution, malgré ses excès, était alors dans toute sa force; elle était pleine de jeunesse et d’avenir, son drapeau portait dans ses plis d’immenses promesses. Marmont avait soif de renommée; il rêvait la gloire, la fortune, une grande existence, un grand pouvoir peut-être. L’émigration n’avait rien de pareil à lui offrir; la révolution lui faisait espérer tout cela. Marmont n’avait pas à balancer: il demeura à la révolution, sauf à l’abandonner le jour où elle ne pourrait plus sauvegarder les hautes portions qu’elle aurait données.

Il était si bien décidé à rester et si éloigné de toute idée d’expatriation, qu’ayant été compromis et menacé de la lanterne comme aristocrate dans un mouvement populaire dont il impute la provocation à ceux de ses camarades qui passaient leur vie au club des jacobins (il cite parmi eux Foy et Demarçay), et ayant obtenu l’autorisation d’aller attendre sa destination définitive dans sa famille, d’où il aurait pu se rendre aisément à l’étranger, il fut le seul des élèves à ne pas profiter de son congé et à prolonger son séjour à Châlons. Ce fut sans doute la passion qui le retint ainsi au milieu d’une population violemment irritée contre les jeunes gens de l’école d’artillerie. Mais quand il eut été arraché par son père à la domination de sa belle maîtresse, et qu’il eut été rendu à lui-même par les sages conseils de ce père et par les soins touchants de sa mère (1, 29); quand, après avoir été obligé de renoncer pour toujours à la première femme qu’il eût aimée, il quitta le foyer paternel pour suivre sa vocation et courir les hasards de la guerre, le royaliste constitutionnel, l’aristocrate de Châlons pensa-t-il alors à se diriger vers l’armée des princes, et à tirer l’épée pour la famille royale dont le sort le préoccupait vivement, et contre les jacobins qui avaient voulu le mettre à la lanterne?

Non, ce ne fut pas vers le camp des émigrés qu’il se pressa de porter ses pas, bien que l’un de ses meilleurs camarades, Duroc, lui en eût montré le chemin. Il aurait volontiers, dans l’occasion, tenté de sauver le roi, dût la mort en être le prix; il enviait sincèrement le bonheur d’un jeune homme qui avait pu couvrir de son corps l’infortuné monarque dans les saturnales du 20 juin. (1, 25 et 26.) Mais, tout en gardant religieusement ces généreuses dispositions, il ne voulait pas manquer sa carrière, compromettre son avenir; et la royauté, précipitée du trône, n’avait plus que d’affreuses perspectives devant elle. C’était la terreur qui régnait, qui exerçait toutes les prérogatives de la couronne, qui distribuait les grâces, accordait les emplois, conférait les grades, en même temps qu’elle peuplait les prisons et présidait aux supplices: Marmont se mit au service de la terreur, au moment même où l’horrible souveraine épouvantait le monde par les apprêts de l’échafaud de Louis XVI. Dans les premiers jours de novembre 1792 , il rejoignit à Metz le 1er régiment d’artillerie. (I, 29.)

§ II.

Table des matières

Envoyé plus tard en Dauphiné, et de là en Provence, Marmont eut bientôt à mettre son royalisme constitutionnel à une rude épreuve. Ce n’était plus seulement l’étranger qu’il allait avoir en face, comme sur les Alpes, mais des compatriotes et des coreligionnaires politiques, des royalistes et des libéraux, réunis sous le drapeau de l’insurrection fédéraliste, et rejetés dans Toulon, qu’ils livrèrent aux Anglais. A la manière dont il parle de ce grand fait historique, il est aisé de s’apercevoir que l’élève de Châlons n’était pas tout à fait affranchi des influences qui lui avaient donné un an auparavant la velléité d’émigrer, et qu’il devait ressentir un violent contre-coup, dans sa conscience, à chaque décharge dirigée sur des insurgés qu’il était beaucoup plus enclin à plaindre et à excuser qu’à flétrir et à maudire.

«Les habitants de Toulon, dans leur détresse,, dit-il, ne virent de salut qu’en se jetant dans les bras des étrangers, et ils leur ouvrirent leurs portes le 27 août, le jour même où Carteaux entrait à Marseille.» (I, 35.) Ainsi le fédéralisme, battu et humilié, tenta de se relever de sa défaite par un crime envers la patrie; il n’attendit même pas d’être investi, assiégé, pressé, poussé à bout, pour le concevoir et l’accomplir, pour introduire pêle-mêle dans Toulon les ennemis de la France, Napolitains, Espagnols et Anglais; et Marmont, qui voudrait que l’on prît quelques chefs de parti aux abois pour les habitants de Toulon dans la détresse, trouve naturel qu’une population, réduite à l’extrémité, ait cherché à se sauver en se jetant dans les bras des étrangers et en leur ouvrant ses portes. Pas un cri d’indignation, pas un mot de reproche, pas un signe de blâme pour la trahison.

Un autre artilleur qui était là aussi, comme chacun sait, s’est exprimé bien différemment sur les événements dont cette malheureuse cité fut alors le théâtre et la victime. «Les autorités de Toulon, dit Napoléon, étaient toutes compromises; elles avaient également pris part à la révolte; la municipalité, le directoire du département, l’ordonnateur de la marine, la plupart des employés de l’arsenal, le vice-amiral Trogoff, commandant l’escadre, une grande partie des officiers, tous se sentaient également coupables; et sachant à quels ennemis ils avaient affaire, ils ne virent plus de salut pour eux que dans la trahison. Ils livrèrent l’escadre, le port, l’arsenal, la ville, les forts aux ennemis de la France.» (Mémoires de Napoléon, tome I, page 7.)

Voilà l’histoire dans toute sa simplicité, dans toute sa dignité. Le crime y garde son nom; les traîtres, leur flétrissure; la morale publique, son inflexible et suprême autorité.

La prise de Toulon fut le point de départ de la fortune de Napoléon. Marmont, avec le parti pris de faire la part du destin la plus large possible aux dépens du génie, dans la carrière de cet homme prodigieux, ne manque pas de le faire conduire au berceau de sa grandeur par le hasard. Bonaparte, simple capitaine d’artillerie, au retour d’une mission qu’il venait de remplir à Avignon et se rendant à Nice, où il servait dans l’armée d’Italie, s’arrêta devant Toulon pour voir le représentant Salicetti, son compatriote. Celui-ci le mena chez Carteaux, qui l’engagea à rester à dîner, en lui annonçant pour la soirée le spectacle de l’incendie de l’escadre anglaise. Après le dîner, Carteaux et les représentants, échauffés par les fumées du vin et pleins de jactance, se rendirent à une batterie dont on attendait ces brillants résultats. Bonaparte, en homme du métier, sut à quoi s’en tenir en arrivant..... Cette batterie, composée de deux pièces de 24, était située à 800 toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait été pris probablement dans quelque cuisine.... Quatre coups de canon suffirent pour faire comprendre combien étaient ridicules les préparatifs faits; on rentra l’oreille basse à Ollioules, et l’on crut avec raison que le mieux était DE RETENIR LE CAPITAINE BONAPARTE ET DE S’EN RAPPORTER DÉSORMAIS A LUI. Dès ce moment, rien ne se fit que par ses ordres ou sous son influence. Tout lui fut soumis. Il dressa l’état des besoins, indiqua les moyens de les satisfaire, mit tout en mouvement, et en huit jours prit sur les représentants un ascendant dont rien ne peut donner l’idée. L’imbécile Carteaux renvoyé, le digne et galant homme, le brave et respectable général Dugommier fut chargé de le remplacer. Bonaparte prit aussitôt sur son esprit le même empire. On le fit chef de bataillon pour lui donner de l’autorité sur tous les capitaines d’artillerie. (Mém. de Marmont, I, 38, 39.)

Heureux capitaine Bonaparte! il lui a suffi de faire en passant une visite à un compatriote alors puissant, d’accepter le dîner d’un général imbécile, et de se moquer, en homme du métier, de quelques préparatifs ridicules pour mettre tout de suite sa supériorité en évidence et pour devenir tout à coup le vrai chef de l’armée, dominant les représentants et les généraux, et dirigeant souverainement le siége de manière à se ménager sans contradiction tout l’honneur et tout le profit du triomphe!

Mais est-il bien vrai que le sort ait exercé cette influence presque exclusive sur le début merveilleux de Bonaparte, et faut-il croire que la rencontre et le crédit de Salicetti, l’invitation fortuite et la nullité complète de Carteaux, l’intervention de ses convives en débauche et l’infériorité de Dugommier et de tout le monde, en face de l’homme du métier, aient fait à peu près tous les frais de l’élévation première du grand homme?

Non, ce n’est pas tout à fait la puissance aveugle du destin qui a tiré soudainement de l’obscurité le capitaine Bonaparte par un concours inespéré d’insignifiantes coïncidences.

D’abord, ce prétendu capitaine était déjà commandant d’artillerie en arrivant à Toulon. Il ne faut que lire ses Mémoires pour s’en convaincre. Mais c’est là une erreur de peu d’importance.

En second lieu, le commandant Bonaparte ne se trouva pas fortuitement devant Toulon, et ce ne furent point les hasards accumulés d’une visite d’amitié, d’une invitation de simple politesse, d’une expérience absurde et d’une sollicitation improvisée dans les fumées du vin qui firent passer en ses mains la direction réelle du siège de cette place. Ce furent plutôt le discernement des chefs de son arme et la pénétration des représentants du peuple qui le signalèrent au gouvernement de la République. «Le comité de salut public, disent ses Mémoires, fit demander un ancien officier d’artillerie capable de diriger l’artillerie de siège; Napoléon fut désigné ; il était alors chef de bataillon d’artillerie; il reçut l’ordre de se rendre en toute diligence au quartier général de l’armée devant Toulon pour y organiser le parc et l’artillerie: il arriva au Beausset le 12 septembre, et se présenta au général Carteaux, dont il ne tarda pas à reconnaître l’incapacité.» (Mém. de Napoléon, I, 14.)

Mais cette incapacité contribua-t-elle du moins à rendre le général ignorant plus docile à l’impulsion de l’artilleur instruit, et l’imbécile Carteaux, reconnaissant sa nullité, s’empressa-t-il d’accueillir le cri universel, et de se soumettre sans réserve à l’influence souveraine que Bonaparte, d’après Marmont, exérça sur tout le monde, à partir du dîner d’Ollioules?

Loin de là : l’inintelligence du général en chef no fit que susciter contrariété sur contrariété au commandant d’artillerie. Celui-ci raconte lui-même les obstacles incessants que lui opposa l’ignorance de Carteaux et de son état-major. (Mém., I, 18, 19, 20, 21.) A la fin, lassé de tant d’ineptie, il fit parvenir au comité de salut public, par l’entremise du représentant Gasparin, un mémoire sur le plan à suivre pour s’emparer de Toulon et sur les difficultés que ce plan rencontrait dans l’esprit borné du général en chef. Le comité de salut public répondit par le renvoi de Carteaux à l’armée des Alpes. Mais il lui donna pour successeur, non pas le brave et loyal Dugommier, comme Marmont le prétend, mais le Savoyard Doppet, dont il a supprimé le commandement en chef au siège de Toulon, aussi ignorant que Carteaux dans tout ce qui tenait à l’art de la guerre (Mém. de Nap., I, 22), et qui ne subit pas plus que son prédécesseur l’empire du commandant Bonaparte, dont il ne cessa, au contraire, d’entraver les combinaisons, jusqu’à ce que le cri de l’armée amena le remplacement du nouveau général par le vénérable Dugommier.

Le duc de Raguse a donc façonné l’histoire à sa convenance, en attribuant la haute position que Bonaparte prit au siège de Toulon à la succession fortuite de chefs incapables et fatalement assujettis à l’homme du métier. Ce ne fut ni l’imbécillité moins docile que rétive de Carteaux, ni l’ignorance plus présomptueuse que passive de Doppet, mais le prompt discernement de Gasparin et l’intelligence confiante de Dugommier qui mirent en relief le génie naissant du grand capitaine, et qui l’aidèrent à préparer la reddition de la place avec tant d’habileté et de certitude qu’il put dire aux généraux et aux représentants, dès l’attaque du fort Malbosquet: Demain ou après au plus tard, vous souperez dans Toulon. (Mém. de Nap., I, 36.)

Et c’est cet éclatant triomphe, si bien combiné, si nettement prévu, si hautement annoncé, que le maréchal Marmont essaye encore de faire rentrer dans le domaine du hasard, et qu’il appelle inopiné. (I, 48.)

§ III.

Table des matières

L’influence du destin ainsi étendue aux dépens de l’action directe de la science et du génie, Marmont, qui se fait d’ailleurs, dans les travaux d’un siège dont il ne vit que les derniers jours, une part que le commandant d’artillerie n’a pas jugée digne d’une remarque dans ses Mémoires, Marmont s’attache à flétrir les vainqueurs en les présentant comme ayant protégé pendant quelques jours (I, 44, 45) les fureurs et les atrocités des patriotes toulonnais, précédemment plongés dans les cachots du fort Lamalgue. Il n’est que trop vrai que d’horribles vengeances furent exercées, et qu’il y eut un jour où la réaction républicaine força l’armée victorieuse à demeurer spectatrice impuissante et muette de sanglantes exécutions. Deux cents personnes, qui avaient conservé leurs emplois sous le gouvernement des Anglais, furent livrées au tribunal révolutionnaire, condamnées à mort et fusillées par un bataillon de sans-culottes et de Marseillais. «Cette action, dit Napoléon, n’a pas besoin de commentaire, mais c’est la seule exécution que l’on ait faite à Toulon: il est faux qu’on ait mitraillé qui que ce soit, le commandant d’artillerie et les canonniers de la ligne ne s’y fussent pas prêtés.» (Mém. de Nop., I, 44.) Marmont avoue du reste que Bonaparte, devenu puissant, employa plusieurs fois son crédit à sauver quelques victimes. (I, 45.)

A voir le jaloux maréchal condescendre à reconnaître ici en termes formels la modération et l’humanité de Napoléon, on est d’abord porté à croire qu’il a tenu sans doute son orgueil pour tout à fait désintéressé dans l’effet que pouvait produire cet acte de justice. Mais ne nous pressons pas trop de savoir gré à M. le duc de Raguse de l’impartialité qu’il affecte dans l’appréciation de la conduite politique du vainqueur de Toulon, sous le régime de la terreur. S’il fait honneur au général Bonaparte de ce que l’armée d’Italie de cette époque respira en liberté, sans subir aucun acte arbitraire ni aucune destitution (I, 52), c’est qu’il a cru trouver, dans cet hommage même, l’occasion d’amoindrir moralement le héros, en insinuant qu’il lui fallut peu d’efforts et peu de vertu pour ne pas s’abandonner aux fureurs du temps, puisqu’il était éloigné par caractère de tous les excès, et qu’il avait pris d’ailleurs les couleurs de la révolution sans aucun goût, mais uniquement par calcul et par ambition. (I, 53.)

«Son instinct supérieur, dit-il, lui faisait dès ce moment entrevoir les combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du pouvoir.... Plus que son âge ne semblait le comporter, il avait fait une grande étude du cœur humain: cette science est d’ailleurs pour ainsi dire l’apanage des peuples à demi barbares, où les familles sont dans un état constant de guerre entre elles, et à ce titre tous les Corses la possèdent.» (Ib.)

Ainsi, il est bien vrai que le duc de Raguse, quand il consent à louer le général Bonaparte, n’entend point s’affranchir par là, ne fût-ce que pour un moment, du joug de l’envie à laquelle il a livré sa plume, et que, sous cette apparence d’équité, il cache un nouveau biais pour ménager de plus amples satisfactions à cette infatigable et mauvaise conseillère. Il fallait bien convenir de la sagesse et de la mansuétude révolutionnaire du commandant d’artillerie, pour être amené à dire qu’il était sans conviction; que sa modération lui venait du tempérament; son patriotisme, du calcul; sa connaissance du cœur humain, de son origine demi-barbare; et que le premier Corse venu était après tout aussi savant que lui en cette matière. Mais ce révolutionnaire modéré, éloigné de tous les excès par caractère ou par défaut de conviction, s’était lié au siège de Toulon avec un représentant dont le nom servait de signe populaire au terrorisme, bien qu’il fût lui-même de mœurs assez douces et raisonnable d’opinion. (I, 54.) Bonaparte avait vécu dans la familiarité de Robespierre jeune. A la chute de Robespierre aîné, il regarda cet événement comme un malheur pour la France, dit Marmont, non assurément qu’il fût partisan du système suivi (sa mémoire est au-dessus de pareille accusation, et je crois l’avoir justifié d’avance), mais parce qu’il supposait le moment d’en changer imminent: l’isolement de Robespierre, qui depuis quinze jours s’absentait du comité de sûreté générale, en était à ses yeux l’indication. Il m’a dit à moi-même ces propres paroles: «Si Robespierre fût resté au pouvoir, il aurait modifié sa marche; il eût rétabli l’ordre et le règne des lois; on serait arrivé à ce résultat sans secousses, parce qu’on y serait venu par le pouvoir; on prétend y marcher par une révolution, et cette révolution en amènera beaucoup d’autres.» (I, 56.)

Marmont ajoute que cette prédiction s’est vérifiée, et que les massacres du Midi, exécutés immédiatement au chant du Réveil du peuple, étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce qui les avait devancés.

Mais, à part cette boutade d’impartialité dont il faut d’autant plus lui tenir compte qu’il y a moins habitué ses lecteurs, le duc de Raguse a conservé toute sa malveillance systématique à l’égard de son ancien général, en disant, à propos des étroites relations qu’il forma avec Robespierre jeune, que sans doute il avait vu en lui les éléments de sa grandeur future. (I, 54.)

Quoi que Bonaparte puisse faire, comme homme, comme soldat ou comme citoyen, il n’est jamais qu’un spéculateur politique rempli d’orgueil et dévoré d’ambition. Ses amitiés et ses haines, toutes ses combinaisons et toutes ses démarches, exclusives d’inspiration généreuse et de spontanéité patriotique, auraient été uniquement et toujours déterminées par l’intérêt. Cette fois du moins il eût bien mal réussi dans ses calculs, s’il se fût lié en vue de son avancement avec le frère du dominateur de l’époque, puisque cette liaison lui valut d’abord d’être mis en état d’arrestation à l’armée d’Italie, et ensuite d’être rejeté du service de l’artillerie par le faiseur militaire que la réaction thermidorienne avait porté au comité de salut public en remplacement de Carnot.

Mais le duc de Raguse, après avoir pris plaisir à signaler l’imprévoyance de l’ambitieux ami de Robespierre jeune, trouve dans cette disgrâce même une nouvelle occasion de dénoncer le destin comme le principal artisan de l’élévation de Bonaparte. Si le grand homme est arrêté dans sa carrière, s’il est contrarié dans ses vues et déçu dans ses espérances, «ces déceptions, dit-il, ne seront qu’un calcul de la fortune, le menant par des voies détournées à la grandeur et à la puissance.» (I, 59.) N’est-ce pas, en effet, le défaut d’emploi dans les armées en campagne qui retint Bonaparte à Paris, et qui, en faisant de lui le sauveur de la Convention au 13 vendémiaire, le porta en quelques heures au poste de général en chef?

Ainsi raisonne Marmont. «Bonaparte, dit-il, arrive presque inopinément à une situation très-élevée, et ce résultat vient de toutes les infortunes qui l’ont poursuivi et dont il a souvent gémi; car, si une disposition générale ne lui eût pas fait quitter l’armée d’Italie, il aurait continué à y servir avec considération, mais d’une manière subordonnée, puisqu’il n’était pas dans les usages et dans la nature des choses qu’un simple général d’artillerie fût choisi pour commander une armée; s’il n’eût pas été rayé du tableau de l’artillerie par Aubry, il aurait été enfoui dans l’Ouest avec ses talents supérieurs et jamais il n’aurait pu sortir DE LA PLUS PROFONDE OBSCURITÉ.» (I, 84-85.)

Le superbe aide de camp de Bonaparte n’a donc jamais aperçu dans son général ce que le modeste Dugommier avait si bien su distinguer dans le commandant d’artillerie, le génie indépendant des circonstances? Le vieux guerrier avait le coup d’œil plus pénétrant, quand il écrivait au comité de salut public, en lui recommandant le vainqueur de Toulon: «Avancez ce jeune homme, car, si l’on était ingrat envers lui, il s’avancerait tout seul.»

Marmont a-t-il pu penser sérieusement que si Bonaparte n’avait eu pour lui que le bonheur de se trouver oisif et disgracié dans la capitale, à un moment suprême pour la représentation nationale, cet à propos lui eût suffi pour s’élever en un clin d’œil au commandement des armées? Il ne manquait pas à Paris d’officiers généraux que les rancunes et les caprices d’Aubry avaient laissés disponibles autour de la Convention, et parmi lesquels elle pouvait choisir son libérateur. Le hasard ne lui avait-il pas déjà offert et fait accepter Menou? et après ce triste et funeste présent qui faillit la perdre, ne pouvait-il pas la livrer encore à un autre défenseur aussi incapable? Heureusement pour cette assemblée, malgré le décri dans lequel elle était tombée à la suite de ses sanglantes alternatives de terreur et de réaction, elle représentait toujours une grande cause, la révolution de 1789, qu’elle avait sauvée, en l’exagérant, à travers l’horrible et le sublime, soit des agressions de l’étranger, soit des insurrections de l’intérieur. La Providence, qui avait présidé à cette double victoire de la souveraineté nationale, en plaçant partout les hommes que demandaient les circonstances, ne devait pas laisser son œuvre incomplète, et refuser cette fois à la France révolutionnaire un nouvel instrument de salut. Elle voulait à la fin de la Convention ce qu’elle avait voulu au commencement de la Constituante, et elle le voulait, de cette volonté qui est autrement immuable que celle des rois. Comme elle avait armé Mirabeau des foudres de l’éloquence, elle avait révélé à Napoléon les secrets du génie de la guerre, et dans un but identique, pour l’accomplissement d’une même pensée, le couronnement de l’esprit moderne, le triomphe et le développement de la révolution française, par la prédominance combinée ou successive de l’art oratoire et de la gloire militaire. La prévision divine, et non l’aveugle hasard, avait donc tenu le vainqueur de Toulon en réserve, derrière Menou et Barras, pour relever, d’une main vigoureuse, le drapeau du tour du monde, que ces impuissants émissaires de la fatalité auraient laissé mettre en lambeaux ou tomber dans la boue. Le général Bonaparte, dont l’ambition, loin d’être exclusive de toute conviction, comme Marmont l’a prétendu, s’alliait au contraire en lui à un vif et ferme attachement à l’ordre nouveau, remplit avec éclat la mission que lui avait préparée la Providence. Non-seulement il arrêta les progrès de la contre-révolution et ruina les espérances prochaines du royalisme; mais il gagna surtout à sa victoire de vendémiaire, le renom, l’influence et l’autorité qui devaient le faire passer bientôt au commandement suprême des armées, et finir par le rendre maître des destinées de la République, moins encore au profit de son élévation et de son orgueil que dans l’intérêt de la propagation des idées et des mœurs de la démocratie française dans toute l’Europe. Que le duc de Raguse fasse maintenant remarquer avec affectation que Napoléon fut servi dans son rapide avancement par la disgrâce même qui le retint à Paris, il n’en reste pas moins vrai que ce ne furent ni les préjugés de l’obscur Aubry, ni la nullité de l’extravagant Menou, ni l’insuffisance du fastueux Barras, qui firent du général Bonaparte le sauveur de la représentation nationale, pas plus que l’imbécillité de Carteaux et l’ignorance de Doppet n’avaient concouru à la réussite des plans du commandant d’artillerie. En vendémiaire de l’an III, comme en frimaire de l’an II, à Paris comme à Toulon, l’homme grandit par l’initiative, la spontanéité, les ressources et les dispositions d’un génie indépendant, et non point par les caprices du sort et les jeux du destin, à l’aide des facilités accidentelles que lui auraient ménagées quelques incapacités environnantes.

Pour devenir un jour le suprême régulateur de la révolution, il fallait commencer par vaincre pour elle les coalitions et les factions, et c’est ce que fit le futur empereur en chassant les Anglais de Toulon et en étouffant la révolte des sections parisiennes. Mais ce ne fut pas l’habileté spéculative d’un sceptique ambitieux qui détermina cet homme extraordinaire, comme le duc de Raguse a osé le prétendre, à se jeter dans les luttes mémorables qui contribuèrent tant à sa réputation et à sa fortune. Là où Marmont n’a voulu voir que le hasard et le calcul, Bonaparte apporta certainement le génie et le patriotisme. Il a répondu d’avance au reproche d’avoir manqué de conviction politique, quand il a rappelé et fait écrire à Sainte-Hélène ce qu’il se disait à lui-même au moment où la perspective d’un combat meurtrier entre Français le faisait hésiter à accepter le commandement qui lui était offert: «Mais si la Convention succombe, que deviennent les grandes vérités de notre révolution?» Et cette noble sollicitude pour les conquêtes de 1789 n’a point été imaginée après coup par le potentat déchu de 18151 Elle appartient bien réellement au soldat de l’an III, qui l’avait déjà exprimée avec la même énergie dans une lettre qu’il adressait, un an auparavant, aux représentants du peuple pour protester contre son arrestation. «Depuis l’origine de la révolution, avait-il dit fièrement aux commissaires de la Convention, n’ai-je pas toujours été attaché aux principes?... A la découverte de la conspiration de Robespierre, ma conduite a été celle d’un homme accoutumé à ne voir que les principes; l’on ne peut pas me contester le titre de patriote.... Entendez-moi; détruisez l’oppression qui m’environne, et restituez-moi l’estime des patriotes.... Une heure après, si les méchants veulent ma vie, je l’estime si peu, je l’ai si souvent méprisée.... Oui, la seule idée qu’elle peut encore être utile à la patrie me fait en soutenir le fardeau avec courage.»

Il ne faut point s’étonner que Marmont, qui eut l’idée d’émigrer en 1792, et qui refoula en lui-même, par pure ambition, le royalisme inné dont il s’est vanté d’avoir retrouvé la trace en 1814, n’ait pas cru à la sincérité de ce patriotique langage. Il dénie à Napoléon ses fortes convictions, parce qu’il ne trouva jamais que tiédeur, inertie et abâtardissement dans les siennes. A ses yeux, l’auteur du coup d’État de brumaire, le destructeur des institutions républicaines, le fondateur d’une dynastie nouvelle, le dictateur couronné, avait dû jouer évidemment la comédie, quand il s’était proclamé ardent patriote et fidèle sectateur des idées de 89. La tournure sceptique de son esprit et les habitudes vulgaires d’une personnalité envieuse et vaniteuse l’empêchaient de comprendre, ou du moins de reconnaître, que le nouveau César avait, comme l’ancien, aspiré à l’autocratie dans l’intérêt de la démocratie, élevé le despotisme à la hauteur du patriotisme, et recherché un grand pouvoir pour accomplir de grandes choses, bien plus qu’il n’avait entrepris de grandes choses pour parvenir à un grand pouvoir. Quand Napoléon gourmandait vivement Fontanes sur sa complaisance pour le royalisme académique et rancuneux de Chateaubriand, il avait depuis longtemps renversé la république et rétabli la monarchie, et il n’en prenait pas moins avec véhémence la défense de la révolution. Quand il écrivait au roi de Hollande, son propre frère, qu’il n’acceptait pas le dévouement à sa personne en dehors de l’attachement à la France, et qu’il se rendait solidaire de tous ceux qui avaient aimé et servi ce noble pays depuis Clovis jusqu’au comité de salut public, il était empereur, souverain absolu, despote, si l’on veut, mais avant tout il était PATRIOTE, vivant de la vie de la France, liant de plus en plus ses destinées à celles de la France, ne s’élevant que pour discipliner, féconder et affermir au dedans, et pour répandre et faire régner au dehors l’esprit nouveau de la France.

Mais c’est trop se presser de faire intervenir le dominateur de l’Europe, dans tout le développement de son génie et de sa puissance et à l’apogée de sa glorieuse mission, quand il ne s’agit encore que du lieutenant de Barras, surnommé le petit mitrailleur par le royalisme vaincu et déconcerté, et de l’explication mesquine que le duc de Raguse s’est complu à donner des premiers succès et de la rapide élévation du grand homme. Je me hâte de revenir au lendemain du 13 vendémiaire.

§ IV.

Table des matières

Le salut de la Convention valut à Bonaparte la confiance du gouvernement républicain et le commandement de l’armée de l’intérieur. Sa première pensée fut d’appeler auprès de lui et de s’attacher un jeune officier qu’il avait connu presque enfant et pour lequel il avait éprouvé tout d’abord une vive affection. «Bonaparte, dit le duc de Raguse, devenu général en chef de l’armée de l’intérieur, se souvint de moi, et me fit nommer son aide de camp.» (I, 85.)

Voilà donc Marmont admis à partager les bénéfices de toutes les infortunes qui avaient poursuivi Bonaparte (I, 84), à profiter notamment de la radiation du tableau de l’artillerie, sans laquelle le futur général en chef de l’armée d’Italie aurait été enfoui dans l’Ouest, avec ses talents supérieurs et condamné à ne jamais sortir de LA PLUS PROFONDE OBSCURITÉ. (I, 88.)

Voilà la vanité jalouse bien placée pour épier le génie confiant 1 Voyons comment elle a usé de ce privilége et abusé d’une faveur qui aurait tenté et satisfait l’orgueil de tant de hautes intelligences, de tant de nobles caractères.

Accouru en toute hâte à Paris, pour y prendre possession du poste aussi avantageux qu’honorable que lui avait fait accorder l’amitié d’un général, dont la renommée naissante égalait ou surpassait déjà les plus vieilles réputations de l’armée, le jeune Marmont profita de son séjour dans la capitale pour prendre sa part des fêtes et des plaisirs de l’époque. Ce fut le moment où son général rechercha et obtint la main de madame de Beauharnais. Il dit à propos de ce mariage: «Une chose incroyable; et cependant très-vraie, c’est que l’amour-propre de Bonaparte fut flatté. Il a toujours eu beaucoup d’attrait pour tout ce qui se rattachait aux idées anciennes, et, lorsqu’il faisait le républicain, il était toujours sensible et soumis aux préjugés nobiliaires. Je le conçois, j’ai toujours eu moi-même cette manière de sentir.... Mais que le général Bonaparte se crût très-honoré par cette union, car il en était très-fier, cela prouve dans quelle ignorance il était de la société en France avant la révolution. Je l’ai entendu plus d’une fois s’expliquer avec moi à cet égard; enfin, grâce à ses préventions, je serais tenté de croire qu’il imagina faire par ce mariage un plus grand pas dans l’ordre social que lorsque, seize ans plus tard, il partagea son lit avec la fille des Césars. :» (I, 94-95.)

Tout est exagéré, dénaturé dans ces quelques lignes. Que Napoléon ait attaché plus tard de l’importance, comme fondateur de dynastie, à ce qui pouvait rester de valeur morale à la solidarité héréditaire et aux traditions domestiques dans les familles titrées, cela est incontestable; mais qu’il se soit trouvé honoré, lui, né dans le sein de la noblesse, de s’unir à une femme noble, et que l’élève du dix-huitième siècle, le savant dont la place était marquée à l’Institut, l’illustre soldat de la république estimât s’élever beaucoup, en l’an III, dans la hiérarchie sociale, en épousant son égale selon l’ordre ancien comme selon l’ordre nouveau, c’est une prévention, une inconséquence, une faiblesse que l’aide de camp imagina surprendre chez son général, ou une petitesse qu’il a trouvé piquant d’imaginer depuis, pour en faire une tache de plus à jeter sur la mémoire d’un maître traîtreusement délaissé et scandaleusement renié.

Marmont, sans doute, put remarquer dans les mouvements intimes, comme dans les manifestations extérieures du général Bonaparte, associant à sa destinée une femme qu’il adorait, plus de joie, d’enthousiasme et d’ivresse, que ne dut en laisser apparaître l’empereur Napoléon faisant asseoir à côté de lui, sur le trône, une princesse que les combinaisons de la politique amenaient seules dans sa couche. Mais si le contentement que le général éprouva de son premier mariage sembla le rendre fier de s’allier à une illustre famille, ce sentiment ne lui vint pas à coup sûr de ce qu’il aurait toujours été soumis aux préjugés nobiliaires, même lorsqu’il faisait le républicain, et de ce qu’il aurait cru faire un grand pas dans l’ordre social, selon l’expression du duc de Raguse; cette fierté ridicule d’un parvenu vulgaire n’allait pas à l’âme grande et forte de l’homme qui savait n’avoir pas besoin d’alliance pour s’anoblir, et qui attachait si peu de prix à la noblesse originelle, dont le hasard de la naissance l’avait d’ailleurs gratifié, qu’il répondit un jour à des généalogistes italiens, empressés de lui découvrir des ancêtres et de lui trouver de nombreux quartiers, que sa noblesse ne datait que de Montenotte, c’est-à-dire de la première bataille qu’il eût gagnée, comme général en chef, sur les ennemis de la France.

Bonaparte, devenu l’époux de Joséphine, ne pouvait être et n’était réellement fier que de son bonheur; fier d’avoir fait partager son affection à une femme dont il était éperdument amoureux et qui brillait et régnait dans le monde par les charmes de sa personne, par les grâces de son esprit et par les belles qualités de son âme, beaucoup plus que par les attraits de son blason.

Quant à l’accusation d’hypocrisie républicaine, glissée en passant dans une phrase incidente pour rendre plus saillante l’incroyable superstition aristocratique du héros populaire, elle n’a pas plus de fondement et de portée que le reproche de soumission intime et persévérante aux préjugés nobiliaires. Bonaparte, écrivant le Souper de Beaucaire pratiquant Robespierre jeune, donnant les noms de la Convention et des sans-culottes à ses batteries, ou déplorant la réaction de thermidor, ne faisait pas le républicain, IL L’ÉTAIT!... il l’était sincèrement parce qu’il fallait l’être alors, et non pas seulement le faire, pour figurer au premier rang, avec vigueur et puissance, dans la lutte terrible où la révolution et la nationalité étaient menacées de périr; parce que la république, en ces jours d’orages et de périls, était voulue de Dieu et du peuple, comme la forme logiquement indiquée par la force des choses, comme la seule institution qui pût donner à la France, attaquée de tous les côtés par les troupes étrangères et par les conspirations intérieures, la surexcitation politique et la fièvre guerrière dont elle avait besoin pour passionner les masses populaires et tirer de leur sein d’innombrables défenseurs de la patrie, d’héroïques gardiens de l’honneur national, d’invincibles champions de la régénération sociale. Il avait été républicain en l’an II, par les mêmes raisons qui le firent songer plus tard à la dictature, par la suprême considération de la grandeur du pays et de l’énergie du gouvernement, par le sentiment profond des nécessités auxquelles étaient attachés le salut et le développement de la révolution française. Il l’était encore, au même titre, quand il mitrailla sur les marches de Saint-Roch le royalismo auxiliaire de l’étranger, et qu’il fut amené, par cette victoire même, aux pieds de madame de Beauharnais.

Il continua de l’être sur les champs de bataille de l’Italie, quand il détruisit coup sur coup tant d’armées autrichiennes et qu’il put couronner la plus merveilleuse des campagnes par cette orgueilleuse exclamation qu’avait provoquée la diplomatie étrangère: La république française est comme le soleil; malheur à qui ne le voit pas! Il le fut enfin aussi longtemps que l’exigea l’intérêt bien entendu de la France nouvelle, aussi longtemps que la représentation collective de la souveraineté nationale ne mit pas en danger cette souveraineté elle-même. Mais ce danger venant à se produire, le républicain de Toulon et de vendémiaire n’était pas assez idolâtre des signes externes et des simples images de la démocratie, pour laisser perdre au fond, et ruiner entièrement la grande et sainte cause de la révolution française et du progrès universel, sans faire intervenir souverainement son génie libérateur, par respect superstitieux pour des divinités impuissantes, pour des formes dépouillées de leur prestige, abandonnées de l’opinion, abusivement exploitées par les factions, et ne servant plus, contre l’esprit et le but de leur institution, que les desseins et les espérances des fanatiques serviteurs de l’ancien régime, fauteurs de la guerre civile ou provocateurs de coalitions étrangères.

En voilà assez sur la vanité aristocratique et les semblants républicains de Bonaparte. Le sagace aide de camp qui a surpris, sinon imaginé, ce travers et cette dissimulation, dans l’homme et dans le citoyen, n’a pas fait, s’il faut l’en croire, de moins curieuses découvertes dans le général, en faiblesses, en aberrations, en bévues ou méprises de toutes sortes. Suivons donc le héros et son Argus à l’armée d’Italie, et voyons-les tous les deux à l’œuvre dans cette immortelle campagne.

LIVRE DEUXIÈME.

Table des matières

CAMPAGNES D’ITALIE. — LE 18 FRUCTIDOR. — TRAITÉ DE CAMPO-FORMIO.

§ I.

Table des matières

Ce n’est pas seulement sur le général en chef que Marmont établit, dans le secret de sa conscience, une surveillance continue et une juridiction souveraine. Sans perdre de vue Bonaparte, il se mit à épier et à juger en même temps les autres officiers généraux de l’armée. Masséna figure en tête de cette revue. A voir l’auteur des Mémoires rendre hommage à quelques-unes des grandes qualités du fils chéri de la Victoire, à sa bravoure, à son impassibilité dans le danger, à son activité, à sa pénétration à la sûreté de son commerce à sa franchise de bon camarade, on croirait que Marmont a triomphé cette fois de sa répugnance à proclamer la supériorité d’aucun de ses compagnons d’armes: ce serait une erreur. Marmont ne consent guère à louer qu’après avoir mis en réserve des traits bien acérés, et qui puissent meurtrir profondément et faire retomber tout à coup à ses pieds l’homme qu’il a semblé un instant élever au-dessus de lui-même. Ainsi Masséna n’est reconnu naturellement spirituel, incomparablement brave, plein de ressources dans le combat, de calme dans le danger, que sous la condition d’être signalé à la même page (I, 147) comme pauvre d’instruction, fort avide, très-avare, compromis dans de petites affaires, mal famé même avant d’être riche, s’occupant peu de maintenir l’ordre parmi ses troupes et de pourvoir à leurs besoins, faisant des dispositions médiocres avant de combattre., et n’ayant pas en lui les éléments nécessaires à un général en chef de premier ordre. (I, 148.) Voilà le Masséna de M. de Raguse! Ce n’est pas tout à fait celui de la tradition populaire, celui d’Essling et de Zurich, le Masséna de l’histoire, moins jalouse, elle, de faire ressortir les défauts et les taches, que d’entourer de vives lumières les talents et les services.

Augereau semblait se recommander à Marmont par une communauté de torts et de flétrissure. Le nom du duc de Castiglione avait été associé à celui du duc de Raguse dans la proclamation vengeresse du golfe Juan. Ce rapprochement, sous le coup d’une même sentence, n’a fait que rendre Marmont plus sévère, plus dur, plus impitoyable pour son coaccusé. On dirait qu’il a tenu à se distinguer d’autant plus d’Augereau par les qualités et le mérite, que Napoléon s’était appliqué à les confondre l’un et l’autre dans leur conduite et dans leur condamnation. Augereau, d’après Marmont, n’était qu’un aventurier, mauvais sujet. Il avait servi et déserté tour à tour, en France, en Autriche, en Espagne, en Portugal, et avait fini par aller faire le maître d’armes à Naples, lorsque la révolution le ramena dans son pays. (I, 148.) Entré dans un bataillon de volontaires à l’armée des Pyrénées orientales, il y passa rapidement par tous les grades jusqu’à celui de général de division. Ses manières étaient triviales et communes, sa mise celle d’un charlatan. Marmont veut bien lui accorder toutefois, comme à Masséna, d’avoir été bon camarade et serviable; il ajoute même que s’il aimait également l’argent, il avait presque autant de plaisir à le donner qu’à le prendre, et que, malgré son origine, il était magnifique dans ses manières. Il reconnaît aussi qu’il disposait bien ses troupes avant le combat; mais cette concession est aussitôt accompagnée de l’accusation la plus grave qui puisse compromettre l’honneur d’un soldat et exposer sa mémoire à l’opprobre. Augereau, s’il faut s’en rapporter à Marmont, était d’une bravoure médiocre, et s’il préparait bien ses troupes à combattre, il les dirigeait mal pendant l’action, PARCE QU’IL EN ÉTAIT HABITUELLEMENT TROP ÉLOIGNÉ. «Assez hâbleur, dit-il, il se croyait un grand mérite et capable de commander une grande armée. Le prétendu drapeau porté sur le pont d’Arcole, raconté partout, n’a rien de vrai.... Quoique son nom ait souvent été accolé à celui de Masséna, ce serait faire injure à la mémoire de celui-ci que d’établir entre eux la moindre comparaison. » (I, 149.)

Que le duc de Raguse fasse du duc de Castiglione un hâbleur, un charlatan, un aventurier, un mauvais sujet, déserteur de tous les drapeaux, trivial dans ses manières et d’un esprit peu étendu; qu’il refuse des sentiments élevés et une haute moralité au bon camarade dont le nom a été justement accolé au sien, dans les manifestes de l’Empereur et dans les chants du peuple, au sujet des trahisons de 1814, ce sont là des appréciations qui peuvent en quelques points paraître exagérées, mais que je n’ai nulle envie de contredire, et dont personne ne se montrera trop étonné. Il en sera autrement du défaut de bravoure imputé au soldat qui a été universellement considéré, dans les traditions de l’armée française, comme l’un des plus intrépides lieutenants du général Bonaparte. L’histoire particulière du drapeau d’Arcole ne serait qu’une fable, ainsi que Marmont est venu le révéler au monde après qu’un demi-siècle avait consacré l’inscription de ce fait d’armes dans nos fastes nationaux, que l’histoire générale des merveilleuses campagnes d’Italie n’en renfermerait pas moins, à chaque page, d’irrécusables témoignages contre la parole suspecte et les calomnies posthumes de Marmont. Les Mémoires de Napoléon disent expressément, non-seulement qu’Augereau maintenait l’ordre et la discipline parmi ses soldats dont il était aimé, que ses attaques étaient régulières et faites avec ordre; qu’il divisait bien ses colonnes et plaçait bien ses réserves, mais qu’IL SE

BATTAIT AVEC INTRÉPIDITÉ. (Mém. de Napoléon, I, 226.) Le nouveau César mentionne ensuite honorablement, en maintes batailles, le concours glorieux d’Augereau, et il le signale surtout dans les brillantes opérations qui renversèrent les espérances de Wurmser, et qui réduisirent le sacerdoce insurgent de Crémone et de Pavie à s’humilier devant le vainqueur de Castiglione: «C’est en récompense de la bonne conduite qu’Augereau tint à la bataille de Lonato où il commanda la droite, dit Napoléon, et de la manière dont il conduisit l’attaque de Castiglione, qu’il fut depuis duc de ce nom. Cette journée est la plus belle de la vie de ce général. Napoléon n’a jamais voulu depuis l’oublier.» (Mém. de Napoléon, I, 290.)

Napoléon dictait ces lignes à Sainte-Hélène. La défaillance des derniers jours de l’Empire ne pouvait effacer en lui le souvenir de l’intrépidité des premières années de la République. Ce témoignage enlève toute autorité à celui de Marmont.

Après les portraits de Masséna et d’Augereau, Marmont a esquissé l’austère figure de Serrurier, dont il s’est borné à vanter les qualités morales et à indiquer les opinions aristocratiques, ainsi que les dispositions à voir tout en noir, sans lui accorder autre chose, pour titre militaire, que sa présence constante aux avant-postes, où il s’occupait de ses devoirs et non d’intrigues (I, 150). Napoléon a été plus explicite à l’égard de ce vieux soldat, dont la bravoure égalait la probité. Il a rappelé qu’il avait gagné la bataille de Mondovi et pris Mantoue, ce qui lui valut l’honneur de voir défiler devant lui le maréchal Wurmser. (Mém. de Napoléon, I, 227.)

Marmont ne consacre que quelques lignes aux. autres officiers généraux de l’armée d’Italie. Il dit de Laharpe qu’il avait peu dè tête et pas beaucoup plus de courage (Mém. de Marmont., I, 150); de Steingel, qu’il passait pour un excellent officier de cavalerie, mais qu’il périt en entrant en campagne (ib.); de Berthier enfin, qu’il était d’une grande force de tempérament, d’une activité prodigieuse, passant les jours à cheval et les nuits à écrire; qu’il avait une grande habitude du mouvement des troupes et de la triture des détails du service; qu’il était fort brave de sa personne, MAIS TOUT A FAIT DÉPOURVU D’ESPRIT, DE CARACTÈRE, ET DES QUALITÉS NÉCESSAIRES AU COMMANDEMENT, capable seulement d’être un excellent chef d’état-major, comme il le fut à cette époque, AUPRÉS D’UN BON GÉNÉRAL. (Id., 151.)

§ II.

Table des matières

Napoléon était donc UN BON GÉNÉRAL! Marmont n’a jamais prétendu formellement le contraire; il ne lui en a pas même coûté de dire, après avoir énuméré les forces de l’armée austro-piémontaise, et montré combien elles étaient supérieures à celles de l’armée française: «Mais nous avions un homme à notre tête, et il manquait un homme aux ennemis.» (Id., 64.)

Il s’en faut cependant que, par ce mot d’enthousiasme placé en tête de son récit des campagnes d’Italie, Marmont ait cédé à l’impatience de rendre pleine justice à cet homme, d’applaudir sincèrement à sa rapide élévation, et de s’incliner d’avance devant sa gigantesque supériorité, sans se réserver de S’appliquer jamais à élever des doutes sur l’étendue de son génie et à faire des brèches à sa gloire.

Loin de là. A peine a-t-il salué avec ostentation l’HOMME de l’armée française, qu’il cherche à démontrer que les succès inespérés de cette campagne furent dus en très-grande partie aux généraux de l’armée autrichienne. Ici encore Bonaparte triomphe et grandit par l’incapacité des autres plus que par sa propre capacité. Écoutez plutôt Marmont: «La position des troupes françaises à Voltri était très en l’air, et les mettait tout à fait à la discrétion du général autrichien..... Le général Beaulieu fut inepte dans ce début de campagne: au lieu d’aller parader inutilement devant Gênes, s’il avait profité de sa supériorité numérique, de ses forces, et de leur réunion exécutée avant la nôtre, marché vigoureusement sur Savone par Altare, comme le général Colli le proposa (et le moindre succès l’y faisait arriver), il coupait la division Laharpe et la forçait de se faire jour l’épée à la main au travers de l’armée autrichienne, ou de mettre bas les armes; mais Beaulieu eut la crainte ridicule de voir le général Bonaparte enlever Gènes, et, pour l’empêcher, il voulut couvrir cette ville et occuper Voltri.» (I, 156.)

Ce récit n’a pas besoin de commentaire. Bonaparte avait placé les troupes françaises en l’air, à Voltri, et les avait mises entièrement à la discrétion de l’ennemi. Si cette grave imprudence du général en chef n’entraîna pas la destruction totale d’une division de son armée, on le dut uniquement à l’ineptie du général autrichien, qui alla parader inutilement devant Gênes, au lieu de mettre à profit les mauvaises dispositions et les fautes du général français. Marmont le dit expressément.

Mais Bonaparte, qui ne pensait pas sans doute alors que son aide de camp attribuerait un jour les premiers succès de l’armée républicaine en Italie au général autrichien qui n’aurait pas su profiter des fautes du général français; Bonaparte a donné aussi, dans ses Mémoires, l’explication des mouvements que Marmont a trouvés si compromettants pour l’armée française. Le jeune général savait très-bien que, n’ayant que 30,000 hommes et 30 pièces de canon à opposer à 80,000 hommes et à 200 pièces de canon, il devait éviter une bataille générale, dans laquelle l’infériorité du nombre et son infériorité en artillerie et cavalerie ne lui auraient pas permis de résister. Il dut suppléer au nombre par la rapidité des marches, au manque d’artillerie par la nature des manœuvres à l’infériorité de sa cavalerie par le choix des positions. (Mém. de Nap., I, 174-175.) L’essentiel était de séparer les armées sarde et autrichienne, et c’était dans cet espoir qu’il s’était décidé à pénétrer en Italie par Savone, Cadibone, Carrare et la. Bormida, de manière à menacer également la Lombardie et le Piémont, et à pouvoir marcher sur Milan comme sur Turin. (Id., 171.) Le mouvement sur’ Gênes et l’occupation de Voltri par la division Laharpe avaient donc pour but de faire croire à Beaulieu que Bonaparte songeait sérieusement à pénétrer dans la Lombardie, ainsi qu’il le faisait annoncer partout en même temps qu’il demandait au gouvernement génois le passage par la Bocchetta et les clefs de Gavi. (Id., 176.) Les combinaisons du général français réussirent complètement. La rumeur fut extrême dans Gênes; le sénat, les conseils se mirent en permanence. Le contre-coup s’en fit ressentir à Milan. Beaulieu, alarmé, accourut en toute hâte au secours de Gênes, et partagea son armée en trois corps. (Id.) Ces dispositions, qui paraissaient bien entendues au premier aspect justifièrent les prévisions et remplirent les vues de Bonaparte, en divisant les forces ennemies, tandis que l’armée française, au contraire, était placée de manière à pouvoir se réunir en peu d’heures et tomber en masse sur l’un ou sur l’autre des corps ennemis. (Id., 177.) Tout se passa ainsi que Bonaparte l’avait prévu. D’éclatants succès couronnèrent l’habileté de ses calculs et la promptitude de ses manœuvres. Montelegino, où Rampon, à la tête d’un bataillon de la 32e demi-brigade, fit des prodiges de valeur, prépara la mémorable journée de Montenotte, dont le vainqueur, oublieux de l’illustration de ses ancêtres, voulut faire la seule date de sa noblesse. C’est ainsi que le général en chef de l’armée française mérita le reproche d’avoir placé ses troupes en l’air et de les avoir mises à la discrétion du général autrichien.

Mais ce n’est pas seulement à l’ineptie de Beaulieu, allant parader devant Gênes au lieu de suivre les conseils de Colli, que Marmont s’en prend du bonheur de Bonaparte, dont la fortune aurait, selon lui, couvert les imprudences et les fautes par des victoires. Colli a son tour dans la responsabilité que l’aide de camp du général français fait peser sur les généraux étrangers dans les rapides succès de l’armée républicaine, comme s’il se mêlait un peu de regret, dans l’âme du duc de Raguse, au souvenir des triomphes que l’on devait croire avoir fait la joie et l’orgueil de Marmont dans sa première jeunesse.

Après la bataille de Dégo, le général Provera reçut du général Colli l’ordre de se maintenir au vieux château de Cossario et de le défendre à outrance. «Rien, dit Marmont, ne peut justifier une pareille disposition; ce poste, isolé du reste de l’armée, nous gênait, mais ne défendait rien, et les troupes qui l’occupaient ne pouvaient y rester trois jours, puisqu’elles s’y trouvaient sans vivres, sans eau et sans munitions. Les Piémontais de Montésimo et du camp retranché de Céva devaient, sans perdre un instant, tomber sur la division Augereau, qui couvrait notre gauche, la culbuter et venir au secours des Autrichiens, avec lesquels nous étions aux prises. Si ce mouvement, indiqué et commandé par l’évidence, eût été exécuté il est possible que CETTE MÉMORABLE CAMPAGNE, à juste titre l’admiration des gens du métier, et destinée à être l’étonnement de la postérité, EUT ECHOUÉ EN NAISSANT, car, en supposant même que les succès des Piémontais n’eussent pas été complets et décisifs, si les événements nous eussent forcés à séjourner seulement huit jours de plus dans la vallée de la Bormida, la misère et l’embarras des subsistances, dont les effets étaient portés à leur comble dès le quatrième jour et causaient les plus grands désordres, auraient détruit l’armée; ELLE AURAIT CESSÉ D’EXISTER.....» (Mém. de Marmont, I, 158-159.)

§ III.

Table des matières

Ainsi, il dépendit successivement des deux généraux en chef des armées ennemies, Beaulieu et Colli, d’anéantir l’armée française et de faire avorter, au début, la campagne qui devait élever si haut Bonaparte et la France. Il fallut que le premier, qui était pourtant un officier distingué, ayant acquis de la réputation dans les campagnes du Nord (Mém. de Nap., I, 171), négligeât de marcher vigoureusement sur les troupes françaises mises à sa discrétion par leur chef, et que le second, dont Marmont reconnaît d’ailleurs le mérite, s’abstînt de faire un mouvement indiqué et commandé par l’évidence, pour que la campagne d’Italie n’échouât pas en naissant et que l’armée française ne cessât pas d’exister. Et c’est un soldat français, longtemps honoré pour sa brillante participation aux beaux faits d’armes de cette campagne; c’est l’officier que la confiance et l’affection du général en chef firent assister à la conception des plans audacieux qui étonnèrent le monde; c’est celui des compagnons de Bonaparte qui a vu de plus près le déploiement rapide des ressources de son génie, qui en est venu à prétendre que les prodiges tant admirés par les gens du métier et destinés à faire l’étonnement de la postérité, tinrent en quelque sorte à un coup de dés, et que ce fut aux fautes des généraux ennemis, à leur ineptie et à leur négligence que la République française dut principalement les succès merveilleux de ses armes en Italie!

Marmont suit admirablement la marche qu’il s’est tracée dans la rédaction de son livre. Ce n’est pas un journal qu’il a voulu écrire, pour garder mémoire et se rendre compte des événements à mesure qu’ils se produisaient; c’est un plaidoyer qu’il a entrepris après coup, faisant subir aux faits accomplis les arrangements et les altérations nécessaires à la justification et au succès de ses conclusions. Comme il demande à la postérité de reviser le jugement des contemporains sur le grand homme qui a osé le flétrir, après l’avoir tant aimé ; il n’est rien qu’il ne doive tenter pour rapetisser le grand homme, pour amoindrir son génie et obscurcir sa gloire, afin d’atténuer le plus possible l’autorité de sa parole. Dans ce but, à chaque pas glorieux du héros, il s’attache soigneusement à démontrer que c’est l’aveuglement de la fortune ou l’incapacité d’autrui qui l’a fait avancer vite, monter haut, bien plus que sa force propre et sa grande supériorité. Le vainqueur de Montenotte, prêt à devenir le conquérant de l’Italie, n’a pas été autant qu’on l’a cru le fils de ses œuvres. C’est l’inepte Beaulieu et l’inhabile Colli qui l’ont engendré, comme Carteaux et Dugommier tirèrent du néant le vainqueur de Toulon; comme Aubry et Menou donnèrent naissance au vainqueur de vendémiaire. C’est toujours le génie mis en doute ou à l’écart dans ses manifestations les plus éclatantes; toujours le hasard élevant Bonaparte malgré ses fautes par les fautes plus graves de ses ennemis! La résolution de Marmont est si bien prise à cet égard, que, pour diminuer le héros dont la gloire absorbante l’importune, il en vient à s’efforcer de rétrécir et à ne plus comprendre le drame grandiose dans lequel il lui fut pourtant réservé de jouer un rôle qui n’était pas sans importance et sans éclat. La lutte gigantesque de la révolution française et de l’ancien régime européen est toute renfermée pour lui dans la vallée de la Bormida. La fortune militaire de la France, portant avec elle les destinées du monde, lui semble attachée aux mouvements plus ou moins prompts de quelques divisions, aux combinaisons plus ou moins habiles de quelques généraux. Dans ces deux armées aux prises, il ne voit que deux machines indépendantes de la situation morale et des ressources respectives des États belligérants, et dont le jeu peut à chaque instant, suivant le ralentissement imprévu des moteurs ou le dérangement accidentel des rouages, faire du moindre accident un événement décisif, annuler l’influence des causes premières et l’action des forces générales, et clore inopinément dans une gorge du Piémont, par le rajeunissement du passé et l’avortement de l’avenir, l’immense conflit longuement préparé et universellement soulevé entre la jeune France et la vieille Europe. Ce soldat de 92, qui combat vaillamment et étourdiment sous le drapeau de 89 sans savoir y lire la prophétie de Mirabeau et l’annonce du tour du monde, assiste en myope, en même temps qu’il s’y mêle en brave, au grand duel de la République française avec la coalition monarchique, et il ne distingue pas plus le grand homme et ses incalculables moyens dans le général de vingt-six ans dont il est le familier, qu’il n’aperçoit la grande nation et ses inépuisables ressources derrière la petite colonne de Voltri, qu’il croit laissée en l’air à la discrétion de l’ennemi.

§ IV.

Table des matières

En suivant pas à pas le duc de Raguse sur les champs de bataille de l’Italie, on retrouve de plus en plus dans ses récits, à chaque nouveau triomphe du général en chef, le double cachet de l’orgueil et de l’envie qui altérèrent tout d’abord les brillantes facultés de l’aide de camp favori de Bonaparte, et qui ont laissé des traces si déplorables dans ses Mémoires.

Je faisais remarquer naguère son laconisme à l’égard de Serrurier, dont il n’avait pas osé passer sous silence la bravoure et l’honnêteté, mais sur les talents et les succès militaires duquel il était resté absolument muet.

Une fois pourtant, le détracteur habituel du glorieux état-major de l’armée d’Italie s’est montré moins avare de louange et de justice pour ce vieux guerrier, et il s’est laissé entraîner jusqu’à célébrer l’un de ses faits d’armes les plus éclatants avec toute la chaleur d’un sincère enthousiasme. Il s’agit de la bataille de Mondovi gagnée par Serrurier. «Former ses troupes en trois colonnes, dit Marmont; se mettre à la tête de celle du centre, se faire précéder par une nuée de tirailleurs, et marcher au pas de charge, l’épée à la main, à dix pas en avant de sa colonne; voilà ce qu’il exécuta. Beau spectacle que celui d’un vieux général résolu, décidé, et dont la vigueur était ranimée par la présence de l’ennemi!» (I, 162.)

On ne saurait assez applaudir sans doute à ce noble langage; mais il doit être permis de se demander en même temps ce qui a pu déterminer un mouvement si généreux d’impartialité et d’admiration pour le vainqueur de Mondovi, chez un narrateur toujours si enclin à signaler les défauts et les faiblesses, et à taire ou à diminuer les mérites et les services de ses anciens compagnons d’armes. Comment Marmont, qui vient de s’essayer à enlever à Bonaparte lui-même l’honneur des brillants débuts de la campagne, en glissant dans ses récits des remarques et des insinuations évidemment destinées à faire considérer les triomphes de l’armée française comme le simple résultat des fautes et de l’incapacité des généraux ennemis; comment Marmont est-il devenu tout à coup si ardent à rehausser l’habileté et l’intrépidité , les vertus et les exploits de l’un des lieutenants du grand capitaine?

A coup sûr, l’orgueil jaloux qui tourmentait et gouvernait Marmont n’était pas aussi vivement aiguillonné par la position secondaire et la modeste fortune de Serrurier, que par l’étoile éblouissante de Bonaparte. Mais cet infatigable instigateur, dans ses excitations sataniques, n’a pas plus épargné, on le sait, les inférieurs et les égaux du duc de Raguse, qu’il n’a respecté le supérieur de tous. Si la victoire de Mondovi a valu à Serrurier quelques lignes brûlantes d’admiration de la part de l’aide de camp du général en chef, ce n’est pas à une courte trêve obtenue de l’envie qu’il le doit. Ce qui précède et ce qui suit cet hommage exceptionnel l’explique à merveille, non par le relâchement passager d’une malveillance systématique, mais au contraire par la persistance invincible d’une vanité ingénieuse et toujours en éveil. Si le brave Serrurier emporta Mondovi, c’est qu’un aide de camp vint auprès de lui du quartier général pour surveiller les mouvements de sa division, et que cet aide de camp, qui l’accompagna dans l’attaque, dont le succès fut complet, et qui se trouva près de lui dans ce moment périlleux, tout occupé à Vadmirer, n’était pas autre que Marmont, dont le concours compléta la victoire que sa surveillance avait sans doute préparée. «L’ennemi culbuté, dit-il, nous abandonna sa nombreuse artillerie: JE la fis retourner et servir immédiatement contre la ville, qui, après une canonnade de quelques moments, nous ouvrit ses portes.» (I, 162.)

Il n’y a plus lieu de s’étonner que le canon de Mondovi ait eu un retentissement prolongé en l’honneur de Serrurier dans les Mémoires du duc de Raguse.

Cependant le général Bonaparte, pour frapper davantage Paris et la France de l’éclat de ses rapides triomphes, fit porter au Directoire, par ses aides de camp Junot et Murat, les drapeaux pris à Montenotte, à Dégo et à Mondovi, ainsi que le traité d’armistice conclu avec le roi de Sardaigne. Junot et Murat gagnèrent à cette mission l’avancement qu’ils désiraient. Le premier fut nommé chef de brigade ou colonel, le second obtint le grade de général de brigade. Marmont considéra l’élévation de ses camarades comme une double atteinte portée à ses intérêts. Il déclare toutefois qu’il n’en éprouva aucun chagrin, tant il était peu soucieux de sa propre fortune, livré exclusivement aux nobles préoccupations du beau métier de la guerre. «D’abord, dit-il, j’avais de l’amitié pour mes deux camarades, et puis je me trouvais encore mieux traité qu’eux. Tandis qu’ils étaient à Paris, occupés de plaisirs, moi je restais en face de l’ennemi, et tous les jours j’étais employé à ce qu’il y avait de plus important.» (I, 166.) Marmont avoue, du reste, qu’il se reposait sans inquiétude sur l’avenir pour un avancement qui ne pouvait lui échapper; mais il n’en a pas moins pris soin d’établir entre lui, condamné à attendre sur les champs de bataille, et ses camarades, promus au sein des plaisirs, une comparaison qui devait élever l’aide de camp, satisfait d’être oublié dans les périls, bien au-dessus des officiers distingués et avancés au milieu des fêtes.

La bataille de Lodi suivit de près celle de Mondovi. Marmont y fit remarquer son intelligence et sa bravoure, et mérita d’en être récompensé par un sabre d’honneur. Mais une chose non moins remarquable que sa belle conduite en cette mémorable journée, c’est que, dans le brillant récit qu’il en a fait, il a pu cette fois se mettre en relief sans chercher à effacer personne, donnant tout à l’éloge et rien au blâme ni à la malveillance. «Cette belle et glorieuse affaire, dit-il, mettait le sceau à la réputation de l’armée, à la gloire de son général, et assurait la conquête de toute l’Italie.» (I, 175.)

Cette conquête avait été merveilleusement consommée depuis plus de trente ans, quand le duc de Raguse écrivait qu’elle avait été assurée par la bataille de Lodi. Le général Bonaparte n’avait pas attendu cet éclatant succès pour la prévoir et pour la promettre à son armée. Dès le lendemain de Mondovi, les frondeurs du quartier général prédisaient d’insurmontables difficultés et d’incalculables désastres si l’on tentait de pousser plus loin les succès des armes françaises. «Des officiers, même des généraux, disent les Mémoires de Napoléon ne concevaient pas qu’on osât songer à la conquête de l’Italie avec aussi peu d’artillerie, une si mauvaise cavalerie, et une armée aussi faible que les maladies et l’éloignement de la France affaibliraient encore tous les jours.» On trouve des traces de ces sentiments de l’armée dans la proclamation que le général en chef adressa à ses soldats à Chérasco, et qui se terminait ainsi: «On dit qu’il en est parmi vous dont le courage mollit, qui préféreraient retourner sur les sommets de l’Apennin et des Alpes 1 Non, je ne puis le croire. Les vainqueurs de Montenotte, de Millésimo, de Dégo, de Mondovi, brûlent de porter au loin la gloire du peuple français.» (Mémoires de Napoléony I, 190, 191.)

L’aide de camp Marmont, qui s’était battu vaillamment à Mondovi à côté de Serrurier, n’était pas sans doute de ceux dont le courage avait molli; mais lorsqu’on se rappelle qu’il partagea les périls et la gloire des premiers combats avec la pensée que les Austro-Sardes, mieux commandés, pouvaient à chaque instant faire échouer la campagne à son début et détruire entièrement l’armée française, on est disposé à croire qu’il n’avait pas encore tout à fait perdu à Chérasco ses doutes et ses appréhensions, et que, malgré les exigences de sa position auprès du général en chef, il put s’associer plus ou moins ouvertement aux plaintes et aux murmures des ofliciers qui ne concevaient pas qu’on osât songer à la conquête de l’Italie...

Quoi qu’il en soit, le duc de Raguse, si l’on en juge par son appréciation des conséquences de la bataille de Lodi, se montra, à partir de cette belle et glorieuse journée, moins timide dans ses prévisions, plus hardi dans ses espérances. S’il n’y avait plus de scepticisme possible, plus de critique avouable pour personne dans les rangs de l’armée, après tant de triomphes qui venaient d’étonner le monde, comment un officier, honoré de l’intime confiance du général qui avait prédit et accompli toutes ces merveilles, ne se serait-il pas abandonné sans réserve à l’entraînement universel, quand l’enthousiasme était sans cesse provoqué et stimulé en lui par la foi expansive et le langage prophétique du héros qui lui ouvrait son âme, à tous les moments, sans rien lui cacher de ses sublimes pensées et de ses magnifiques espérances?

Quatre jours après Lodi, Bonaparte, entré triomphalement dans Milan, associait en effet Marmont à ses joies les plus intimes, en lui montrant en perspective de nouvelles et prochaines victoires. «Ils n’ont encore rien vu, lui disait-il en parlant de ses admirateurs de Paris et de la France entière, et l’avenir nous réserve des succès bien supérieurs à ce que nous avons déjà fait. La fortune ne m’a pas souri aujourd’hui pour que je dédaigne ses faveurs: elle est femme, et plus elle fait pour moi, plus j’exigerai d’elle. Dans peu de jours, nous serons sur l’Adige, et toute l’Italie sera soumise. Peut-être alors, si l’on proportionne les moyens dont j’aurai la disposition à l’étendue de mes projets, peut-être en sortirons-nous promptement pour aller plus loin. De nos jours, personne n’a rien conçu de grand: c’est à moi d’en donner l’exemple.» «Ne voit-on pas dans ces paroles, dit Marmont, le germe de tout ce qui s’est développé dans la suite?» (Mém. de Marmont, I, 178.)

Ce n’était pas seulement dans des conversations familières avec ses aides de camp que le général victorieux laissait apparaître les grands desseins qu’il avait conçus, les vastes projets dont son génie était incessamment travaillé, les immenses résultats qu’il attendait, pour la France et pour l’Europe, de la seconde campagne qu’il allait ouvrir sur l’Adige. Ce qu’il voulait encore, ce qu’il était impatient d’accomplir, il l’avait indiqué dans sa proclamation de Chérasco, quand il disait à ses soldats: «Vous n’avez rien fait, puisqu’il vous reste à faire. Ni Turin ni Milan ne sont à vous. Les cendres des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de Basseville!» Il renouvela cette indication après qu’il fut devenu maître de Milan: «Vous avez beaucoup fait, dit-il encore à l’armée; mais ne vous reste-t-il donc plus rien à faire? Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n’avons pas su profiter de la victoire? Eh bien, partons! Nous avons des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger... Vos victoires feront époque dans la postérité : vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la plus belle partie de l’Europe. Le peuple français, libre, respecté du monde entier, donnera à l’Europe une paix glorieuse qui l’indemnisera des sacrifices de toute espèce qu’il a faits depuis six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant: Il était de l’armée d’Italie!» (THIERS, Histoire de la Révolution, VIII, 270-271.)

Dans ses lettres au Directoire, Bonaparte avait exposé les mêmes vues, exprimé les mêmes espérances, dès le lendemain de Mondovi, avant l’éclatant succès de Lodi, alors que des incertitudes et des murmures se manifestaient dans son entourage, et rendaient nécessaire l’intervention de sa puissante parole. «Je marche demain sur Beaulieu, mandait-il à Paris; je l’oblige à repasser le Pô ; je le passe immédiatement après; je m’empare de toute la Lombardie, et avant un mois j’espère être sur les montagnes du Tyrol, trouver l’armée du Rhin, et porter de concert la guerre dans la Bavière.»

Quand Bonaparte révélait ainsi ses plans hardis et parlait avec tant d’assurance des nouveaux prodiges qu’il prévoyait, dans sa correspondance officielle et dans ses proclamations, comme dans ses épanchements intimes, Marmont, qui voyait à tous moments le génie à l’œuvre sous ses formes diverses, apercevait-il alors, dans les paroles, les écrits et les actes de son général, le germe de tout ce qui s’est développé dans la suite, aussi bien qu’il a pu le dire en consignant, longtemps après, dans ses Mémoires, les confidences prophétiques de Milan?

Non, l’aide de camp ne comprenait et ne jugeait pas mieux, dès ce temps-là, le général en chef, que le maréchal n’a compris et jugé depuis l’Empereur. Il en fournit lui-même la preuve à la page 186 du tome Ier de ses Mémoires. Les succès de la seconde campagne ayant donné à Bonaparte plus de confiance en lui-même et plus d’ascendant sur le gouvernement et sur l’armée, il insista pour l’exécution du plan qu’il avait communiqué au Directoire dès la conclusion du traité avec la Sardaigne, et il renouvela ses démonstrations et ses instances auprès des premiers magistrats de la République pour les déterminer à entrer dans ses vues. «Les prodiges opérés en si peu de temps, dit Marmont, et si fort au-dessus de tous les calculs, de toutes les espérances, avaient développé au plus haut degré les facultés du général Bonaparte; cette confiance en lui-même, cette confiance sans bornes qu’il inspirait aux autres, donnait à ses discours et à ses actions un aplomb, une décision capables de tout entraîner. Il lui semblait voir devant lui tous les jours un nouvel horizon; c’était le fond de son caractère, et j’en fus frappé dès cette époque. Loin de paraître s’étonner de ce qu’il avait fait, il écrivait de Vérone au Directoire que si on lui envoyait des renforts, il traverserait le Tyrol et prendrait l’armée autrichienne du Rhin à revers. Je fus frappé d’étonnement en lui entendant dicter cette phrase; cette proposition formelle, faite en ce moment, me parut presque de la folie.»

Le jeune triomphateur restait donc seul calme, imperturbable, entre les grandes choses qu’il avait faites et les plus grandes qu’il méditait; seul sans étonnement du glorieux passé qui venait de tromper tous les calculs, moins les siens, comme sans inquiétude pour l’avenir plus glorieux qu’il signalait et dont l’annonce l’exposait à passer pour fou dans son entourage. Marmont s’y prend de bonne heure, on le voit, pour introduire ce mot de folie dans l’histoire de l’homme qui, après l’avoir dominé de si haut par sa puissance intellectuelle, a fini par l’accabler sous le poids de son autorité morale: c’est un moyen de récusation préparé de loin par l’accusé contre son juge. Napoléon lui paraissait presque fou ne l’oublions pas, au milieu des prodiges qui justifiaient le génie et la hardiesse de ses conceptions. Que sera-ce quand les revers effaceront les prodiges, et que les événements n’obéiront plus au génie?

Marmont songe si bien déjà, en écrivant cette partie de ses Mémoires, au profit qu’il cherchera à tirer plus tard des premières remarques qu’il se hasarde à faire sur l’excentricité des idées du général Bonaparte et sur le caractère de ses desseins et de ses calculs, qu’après avoir dit de son plan de campagne à travers le Tyrol qu’il lui parut presque de la folie; il s’applique aussitôt à rattacher ce commencement de soupçon d’exaltation anormale dans Napoléon à une disposition permanente de son esprit à se jeter hors des voies de la prudence commune et à côtoyer l’extravagance. «Tout le monde a pu remarquer dans le cours de sa carrière, dit-il, qu’il en a toujours été ainsi. A force de vaincre les obstacles, il les a toujours méprisés davantage; mais aussi, à force de les mépriser, il a fini par en accumuler une telle masse sur sa tête, qu’il en a été écrasé. Alors il était dans la mesure des choses possibles, et il y est resté encore bien longtemps; quand il en est sorti, l’orgueil avait remplacé les éclairs du génie.» (I, 4 86.)

Pourquoi donc les propositions du général Bonaparte au Directoire parurent-elles presque folles à son aide de camp, s’il était encore dans la mesure des choses possibles?

V.

Table des matières

Après ce contraste entre deux phrases que l’on rencontre à la même page, Marmont ajoute que tout le monde au quartier général avait alors le pressentiment d’un avenir sans limites, quoique tout le monde fut dépourvu d’ambition et de calculs personnels. (1, 186-187.)

Je n’ai garde de nier ce sentiment général qui animait les officiers comme les soldats de l’armée d’Italie; sentiment dont le duc de Raguse dit avec tant de raison et de justice, que c’était du patriotisme dans la belle acception du mot. Mais si chacun, à cette époque, avait le pressentiment d’un avenir sans limites, ce n’était ni raisonnable ni juste de s’étonner des projets gigantesques de Bonaparte et de le soupçonner d’un peu de folie parce qu’il lui semblait voir tous les jours devant lui un nouvel horizon, et qu’il rêvait la jonction des armées républicaines sur le Rhin par la conquête de la haute Italie et du Tyrol.

Marmont constate d’ailleurs lui-même que les plans et les hauts faits du général Bonaparte furent considérés comme étant restés en deçà du possible par un homme bien connu pourtant pour sa prudence et sa modération, le général Matthieu Dumas, qui discuta dans une brochure cette merveilleuse campagne, et qui reprocha au général en chef de s’être borné à conquérir l’Italie. Ce fut Marmont lui-même que Bonaparte chargea de sa justification; et nul ne pouvait mieux le défendre en effet que l’officier qui le trouvait presque fou pour avoir voulu trop faire, là où l’un des plus sages parmi les gens de guerre l’accusait de n’avoir pas assez fait (1,187). Cet incident fournit du reste à l’auteur des Mémoires l’occasion d’attaquer en masse et violemment les militaires de plume, qu’il appelle le fléau des militaires combattants, sans s’apercevoir que, depuis sa réponse au général Matthieu Dumas jusqu’à la rédaction de ses Mémoires, il a bien fait preuve aussi de quelque goût et de beaucoup d’aptitude pour le maniement de la plume, quoiqu’il ne s’en soit pas toujours servi aussi bravement que de l’épée.

A cette époque Joséphine vint rejoindre à Milan son glorieux époux. «Le général Bonaparte, dit Marmont, fut très-heureux, car alors il ne vivait que pour elle; pendant longtemps il en a été de même. Jamais amour plus pur, plus vrai, plus exclusif n’a possédé le cœur d’un homme, et cet homme était d’un ordre si supérieur!» (1, 188.)

On pourrait croire que le duc de Raguse fait taire ici ses ressentiments et sa malveillance, et que c’est sans arrière-pensée qu’il s’incline devant la supériorité si grande du général Bonaparte.

On se tromperait étrangement. Il n’en a jamais coûté à Marmont de donner à Napoléon les épithètes banales, les qualifications pompeuses et vagues qui expriment l’admiration sans l’expliquer. Il les lui prodigue d’autant plus, au contraire, qu’il croit en tirer le droit d’oser davantage contre le héros dans la discussion détaillée de ses actes, dans l’examen critique de chaque événement principal et des particularités remarquables de sa vie. Après des exclamations qui se perdent dans le vide des généralités, le faux admirateur, qui s’est donné par là une certaine apparence d’impartialité, poursuit plus à l’aise le système de dénigrement indirect qu’il a adopté dans l’exposition des faits.

Ainsi, au moment même où il va appeler Bonaparte un homme d’un ordre si supérieur, à propos de ses joies domestiques et de la pureté de ses affections privées, il essaye d’en faire un superstitieux ridicule qui pâlit d’une manière effrayante et qui éprouve une impression des plus douloureuses (1, 188) parce que la glace d’un portrait s’est brisée sur sa poitrine, et qu’il voit dans cet accident un avertissement mystérieux et sinistre. Il ne suffisait pas à Marmont d’avoir attribué les préjugés nobiliaires d’un bourgeois de l’ancien régime au glorieux représentant de la démocratie française; il a voulu prêter aussi les terreurs superstitieuses d’une bonne femme à l’élève de la philosophie moderne, au soldat initié dès longtemps à toutes les hardiesses de la raison comme à toutes les découvertes de la science.

La postérité, malgré tout le piquant des révélations du duc de Raguse, aura peine à croire que le grand homme ait pu avoir jamais la vanité des petites gens, et que l’âme héroïque du conquérant de l’Italie fût accessible à des peurs d’enfant.

Que peut faire de plus Marmont, après avoir rendu Napoléon suspect de préjugés aristocratiques, de frayeurs puériles et de tendance à la folie, pour rapetisser le colosse et désillusionner de plus en plus ses admirateurs? Voilà ses hautes facultés mises en suspicion, à la limite de la démence, et altérées par des faiblesses indignes d’un homme qui serait même moins supérieur. Si l’on pouvait maintenant l’atteindre, l’entamer, le diminuer dans ses qualités essentielles, dans sa réputation de rigidité morale, dans le prestige de son héroïsme militaire, c’en serait fait définitivement du grand homme, et son habile détracteur serait parvenu à consommer sur la mémoire du César moderne l’attentat qui échoua naguère, sous une plume plus exercée et autrement illustre, contre l’immortelle renommée du premier César.

Eh bien, Marmont, sans nier directement la délicatesse et la sévérité de Bonaparte sur les questions d’argent, raconte une anecdote qui lui est personnelle, et de laquelle on pourrait induire que le même général en chef qui rudoya si impitoyablement Despinois à Castiglione, n’était pas aussi rigide qu’il affectait de le paraître au sujet de l’enrichissement de ses lieutenants. Il s’agit du pillage de Pavie pendant la répression de l’insurrection que le sacerdoce italien avait réussi à faire éclater dans les campagnes de la Lombardie. «La maison du receveur de la ville était menacée, et ce malheureux croyait, en jetant son argent dans la rue, se préserver de l’entrée des soldats dans sa maison, tandis que sa conduite devait au contraire les y attirer. Le général Bonaparte, prévenu, me donna l’ordre de me rendre sur les lieux et d’enlever l’argent. Nous avions à cette époque une fleur de délicatesse qui me rendit l’obéissance pénible: je craignais d’être soupçonné d’avoir fait tourner cette mission à mon profit. Je la remplis en murmurant; mais j’eus soin, en prenant et comptant le trésor, de me faire assister par tous les officiers que je pus réunir. Les sommes trouvées furent donc remises avec une grande régularité. Plus tard, le général Bonaparte m’a reproché de n’avoir pas gardé cet argent pour moi, ainsi que dans une autre circonstance dont je ferai le récit, et qu’il avait saisie, me dit-il, pour m’enrichir.» (1,180-181.)

Le général Bonaparte aurait donc manqué lui-même de cette fleur de délicatesse qui distinguait alors les officiers de son armée, et dont son aide de camp s’est vanté d’avoir fait preuve en deux occasions? Le prestige d’une probité exigeante et rigoureuse se serait donc attaché à tort au nom de Napoléon? C’est bien là ce que le duc de Raguse a voulu dire, mais c’est ce que personne ne croira. Tout le monde se souviendra des nombreux exemples qui ont infirmé d’avance les allégations intéressées de Marmont. La répulsion instinctive que ressentait Bonaparte pour les âmes vénales, pour les hommes d’argent, pour tout ce qui cherchait la fortune dans les dilapidations et les pillages publics ou clandestins; cette répulsion, constamment manifestée, est écrite partout et gravée d’une manière ineffaçable dans les souvenirs du peuple; en s’appliquant à la mettre en doute, Marmont n’a fait qu’affaiblir davantage le caractère déjà si suspect de son témoignage. N’a-t-il pas d’ailleurs, comme la critique en a déjà fait la remarque, rendu lui-même invraisemblables les anecdotes qu’il a racontées à ce sujet pour se donner les airs d’un incorruptible méconnu en face d’un corrupteur dissimulé, quand il a rappelé que ses camarades étaient comblés de richesses, tandis qu’aucun bienfait d’argent ne lui avait jamais été accordé ? Si Napoléon avait eu tellement la pensée d’enrichir Marmont, qu’il lui eût fourni à diverses reprises l’occasion d’amasser une grande fortune par des voies illicites, comment aurait-il négligé de satisfaire amplement son désir sur ce point, lorsqu’il pouvait le faire sans difficulté par des moyens honorables?

Je passe à l’incident que l’aide de camp bien-aimé a si complaisamment retenu et récité pour nous montrer le général Bonaparte, vainqueur de la Sardaigne et de l’Autriche, maître de la plus grande partie de l’Italie, et exerçant déjà la plus haute influence sur le gouvernement de la République, surpris tout à coup par une fausse alerte dans un village de la Lombardie et se sauvant seul par une petite porte, au lieu de se mettre bravement à la tête de son état-major, qui se croyait assez fort pour passer sur le ventre de deux escadrons, si cela avait été nécessaire. «Il faisait très-chaud, dit Marmont, et tout le monde se reposait à moitié déshabillé ; un coup de canon se fait entendre, en même temps quelques coups de pistolet, et des cris: «Aux armes, voilà l’ennemi!» sont répétés par des fuyards. Chacun court à son cheval; mais les chevaux étaient débridés. Je pris sur-le-champ les dispositions nécessaires pour nous sauver de ce danger, si pressant en apparence. Nous ne pouvions avoir à redouter que de la cavalerie; si déjà elle était dans ce village, le premier détachement qui passerait, voyant une porte ouverte, entrerait, nous sabrerait sans difficulté, et nous prendrait. En conséquence, je courus à la grande porte, je la poussai et la tins fermée avec un de mes camarades, pendant que nos gens apprêtaient nos chevaux. Une fois tout le monde à cheval, nous sortîmes ensemble, et nous aurions certainement passé sur le ventre de deux escadrons, si cela avait été nécessaire. Le général Bonaparte ne se fia pas à cette combinaison, et, je crois à tort. Il sortit à pied par une petite porte, rencontra un dragon qui fuyait, lui prit son cheval, et arriva ainsi seul au pont. Si l’ennemi eût été dans le village, comme on devait le supposer, il aurait été perdu. De ce jour, il prit la résolution d’avoir à lui et toujours avec lui une forte escorte: il forma ce corps de guides qui l’accompagnait partout et qui a été le noyau du régiment des chasseurs de la garde impériale. Voici maintenant la cause de l’alerte. Deux des quatre régiments napolitains servant dans l’armée autrichienne venaient de Goïto et rejoignaient le gros de l’armée; en passant devant le village de Valleggio, et marchant avec précaution, ils voulurent s’assurer si nous l’occupions, et s’en approchèrent. Des canonniers français, envoyés pour ramener quelques pièces abandonnées par l’ennemi, les voyant paraître, tirèrent un coup de canon sur eux. D’un côté, nous fûmes ainsi avertis de ce qui se passait, et, de l’autre, les Napolitains virent que Valleggio était occupé par les Français, et se retirèrent. Sans cette circonstance, l’ennemi serait probablement entré dans le village et aurait pris le général Bonaparte. Quelle conséquence n’aurait pas eue sur sa destinée, sur celle de l’Europe, sur celle du monde, un événement qui changeait sa situation et toutes les combinaisons de son avenir! Et cet événement eût été l’ouvrage d’un très-petit corps d’une très-mauvaise armée d’un très-petit souverain! O puissance cachée du destin! les anciens avaient bien raison de t’élever des temples!» (I, 182-183-184.)

Ce qu’il y a de vrai dans ce récit, où tout est finement calculé pour faire croire que le soldat de Lodi, après s’être effrayé du bris d’une glace, était homme à ne songer, dans une alerte, qu’à sa conservation personnelle, c’est le fait même de la surprise de Valleggio; mais les détails fournis par le duc de Raguse, et artistement arrangés par lui, ne lui sont venus que de son imagination et de sa malveillance. Les coureurs ennemis firent plus que se rapprocher de ce bourg, ils y pénétrèrent, et parvinrent même jusqu’au logement du général en chef, où le piquet d’escorte neut que le temps de fermer la porte cochère et de crier: Aux armes! ce qui lui donna le temps de monter à cheval et de sortir par des jardins de derribre. Les soldats de Masséna culbutèrent leurs marmites, passèrent le pont. Le bruit des tambours mit en fuite les hussards autrichiens. Sebostendorf fut suivi et mené battant toute la soirée: ils perdirent beaucoup de monde. Tel est le récit simple et vrai de cet épisode de Valleggio. C’est Napoléon qui l’a dicté lui-même à Sainte-Hélène. (Mém. de Napoléon, I, 240.) M. Thiers l’a reproduit à peu près dans les mêmes termes en 1828 (Histoire de la Révolution VIII, 282-283), sous les yeux du duc de Raguse, qui s’empressait sans doute, comme tout le monde, de lire les pages si attrayantes sorties de la plume de l’illustre historien, et qui avait déjà pu connaître également les Mémoires de Sainte-Hélène. Mais il n’entendait pas acquiescer par son silence au témoignage de ces imposantes autorités, ni renoncer par là au bénéfice du conte qu’il préparait peut-être dès lors pour représenter le général Bonaparte s’esquivant à pied par une petite porte, et prenant ensuite le cheval d’un fuyard pour gagner solitairement le pont où était le refuge, après avoir refusé de se fier à la bravoure de son escorte et de marcher à sa tête pour s’ouvrir un passage à travers l’ennemi.

Tout est donc mensonge dans ce tableau. L’ennemi, dont la présence dans le village aurait amené la perte de Bonaparté, d’après Marmont, y parut réellement et parvint jusqu’au logement du général; et ce fut le piquet d’escorte lui-même, dans lequel se trouvait Marmont, qui sortit tout entier avec le général par une porte de derrière, en traversant les jardins, et tout disposé à passer sur le ventre de l’ennemi, s’il se fût présenté.

On aurait peine à comprendre cette première tentative de faire apparaître un léger nuage sur l’un des plus grands courages qui aient brillé dans les fastes militaires de la France et de tous les pays, si l’on ne savait que le maréchal Marmont ne fait ici qu’essayer son audace pour la retrouver plus tard suffisamment exercée et l’appliquer mieux à l’aise à des insinuations de même nature, dans des circonstances plus graves, dans une crise décisive, à un moment suprême, sur le champ de bataille de Waterloo.

§ VI.

Table des matières

Pauvre Marmont! il ne sent pas qu’il mord sur le granit. Il compte sur les biais de son orgueil pour reprendre une à une au grand homme les qualités qu’il s’est cru obligé de lui accorder sous des formules abstraites et à grands frais d’épithètes. Et puis il veut avant tout faire incessamment intervenir le destin comme le suprême artisan, presque le seul artisan de l’élévation de Bonaparte. L’aventure de Valleggio l’a tenté. Il a cru y trouver une occasion de signaler de nouveau l’agent mystérieux et omnipotent qu’il accuse dans sa pensée de s’obstiner à sauver Napoléon, comme malgré lui, à chaque phase de sa vie, alors que le cours logique des événements, ses infortunes ou ses fautes, sembleraient devoir le conduire inévitablement à sa perte. Il n’a fallu qu’ajouter une petite fable à un mince incident pour que Marmont ait pu s’écrier que les destinées de la France, de l’Europe et du monde avaient failli être changées en un clin d’œil avec celles du futur dominateur des rois et des peuples, dans un coin de rue d’un obscur village de l’Italie, et que cet événement eût été l’ouvrage d’autres petits corps d’une très-mauvaise armée d’un très-petit souverain, ce qui attestait la puissance cachée du destin à laquelle les anciens avaient bien raison d’élever des temples.

Cette exclamation, tant soit peu païenne, et qui passe effrontément devant la sagesse providentielle pour aller chercher et honorer l’aveugle destin sur les ruines de ses autels et de ses temples; cette exclamation trahit à la fois les blessures profondes d’une âme superbe et sa persistance impie à réduire les grandeurs de l’histoire, dans l’individu, dans la nation, dans l’humanité, aux plus mesquines proportions. Il semble que le maréchal Marmont s’est flatté d’atténuer la gravité de l’événement dont le souvenir lui pèse, et de s’assurer au moins l’indifférence de la postérité à défaut d’une réhabilitation difficile, en subordonnant tous les événements, les succès et les revers, la conquête et la perte de la renommée, l’élévation et la chute des personnages historiques, à de petits incidents, simples jeux de la fatalité. Partout il voit les caprices du hasard dominer les combinaisons du génie, et en croyant affaiblir ainsi l’admiration du monde pour l’homme dont l’apothéose lui rappelle sa propre flétrissure, il arrive à exagérer sans le vouloir la puissance et la gloire de cet homme, jusqu’ à faire de lui l’homme nécessaire, le seul agent possible de la Providence dans l’affermissement et la propagation de la révolution française, et dont la disparition accidentelle aurait pu arrêter tout à coup le mouvement de cette révolution et maintenir indéfiniment l’ancien régime européen.

Les hommes, pour si grands qu’ils soient, qu’ils s’appellent César ou Napoléon, n’ont jamais cette importance absolue, ce caractère de nécessité sociale attaché exclusivement à leur existence personnelle. La puissance de leur intervention dans les affaires humaines leur vient, avant tout, de l’idée qu’ils représentent, ensuite du génie qui leur en révèle la grandeur, leur donne le désir et le pouvoir de la rendre féconde pour leur pays et utile au progrès des nations. Le génie peut périr avant l’heure, mais l’idée qui le précéda, qui lui communiqua sa force et son prestige, qui lui ouvrit les portes de l’immortalité, l’idée lui survit dans la société, où elle avait germé avant l’apparition du grand homme, où elle continue son développement après que le grand homme a disparu, et où l’attend son verbe nouveau. En tranchant par un assassinat la destinée de César, Brutus ne fit pas revivre l’ancien régime romain; en accélérant par une trahison la chute de Napoléon, Marmont ne rendit pas le vrai souffle de vie à l’ancien régime français, dont il ne facilita, au contraire, la résurrection d’un moment, que pour le voir tuer une seconde fois dans ses bras mêmes, sous la protection impuissante de son épée.

La fin prématurée d’un conquérant, surtout d’un conquérant législateur, a dû modifier sans doute essentiellement les événements secondaires, priver l’histoire de brillants épisodes, ajourner des institutions utiles, amener des oscillations et des retardements dans la marche de l’esprit humain, mais sans altérer jamais la loi suprême qui pousse le monde en avant, et sans compromettre l’application plus ou moins lointaine et le triomphe définitif des principes qui en découlent.

La suprématie impérissable des idées n’enlève rien, du reste, au mérite et à la gloire des hommes; elle reflète au contraire sur eux l’éclat d’immortalité qu’elles tiennent de leur divine origine.

Le duc de Raguse en veut d’ailleurs à toutes les grandeurs, à celle des idées comme à celle des hommes, et il n’oublie pas davantage celle des événements. L’opinion publique l’a si cruellement frappé, qu’il saisit avec empressement l’occasion d’accuser cette souveraine d’avoir manqué d’équité ou de lumières, et de s’être abandonnée stupidement à l’admiration et à l’enthousiasme pour des héroïsmes factices et des exploits imaginaires. Cette malheureuse tendance à affaiblir l’autorité de la renommée, à mettre en suspicion les acclamations populaires et à faire rentrer dans le domaine des illusions ce que l’histoire ou la tradition ont consacré comme des réalités merveilleuses, a poussé l’aide de camp du général Bonaparte jusqu’à le faire entreprendre de tourner en dérision et d’effacer d’un trait de sa plume sceptique l’un des plus beaux souvenirs des campagnes d’Italie, un de ces faits dont les arts ont perpétué le retentissement et le lustre sous l’inspiration de la reconnaissance nationale et de l’admiration universelle. Arrière les peintres et les poètes, aussi bien que les historiens! Ils furent tous, ainsi que les premiers pouvoirs de la République, dupes d’une fable venue du quartier général, quand ils célébrèrent le drapeau d’Arcole. «Les deux conseils, dit M. Thiers, en déclarant, suivant l’usage, que l’armée d’Italie avait bien mérité de la patrie, décidèrent de plus que les drapeaux que les deux généraux Bonaparte et Augereau avaient portés sur le pont d’Arcole leur seraient donnés pour être conservés dans leurs familles: belle et noble récompense, digne d’un âge héroïque!» (Histoire de la Révolution française VIII, 473.) Eh bien! voici ce que l’aide de camp du général en chef de l’armée d’Italie fait de cet acte de bravoure, immortalisé par une récompense digne des temps héroïques!

«La division Augereau, dit Marmont, arrêtée dans son mouvement, battit en retraite; Augereau, pour l’exciter, avait pris un drapeau et marché quelques pas sur la digue, mais sans être suivi. Telle est l’histoire de ce drapeau dont on a tant parlé et avec lequel on suppose qu’il a franchi le pont d’Arcole en culbutant l’ennemi: tout s’est réduit à une simple démonstration sans aucun résultat, et voilà comment on écrit l’histoire!» (I, 256.)

Marmont ne respecte pas plus le trophée de Bonaparte que celui d’Augereau. C’est toujours le même dédain, la même ironie, le même désir d’atténuer l’importance d’une grande journée et de rendre ridicule le bruit que les chefs de la République et l’histoire en ont fait. «Le général Bonaparte, dit-il, instruit de cet échec, se porta à cette division avec son état-major, et vint renouveler la tentative d’Augereau, en se plaçant à la tête de la colonne pour l’encourager: il saisit aussi un drapeau, et, cette fois, la colonne s’ébranla à sa suite; arrivés à deux cents pas du pont, nous allions probablement le franchir, malgré le feu meurtrier de l’ennemi, lorsqu’ un officier d’infanterie, saisissant le général en chef par le corps, lui dit: «Mon général, vous allez

» vous faire tuer, et, si vous êtes tué, nous sommes

» perdus; vous n’irez pas plus loin, cette place-ci

» n’est pas la vôtre.» J’étais en avant du général Bonaparte, ayant à ma droite un de mes camarades, autre aide de camp du général Bonaparte, officier très-distingué, venant d’arriver à l’armée: son nom de Muiron a été donné à la frégate sur laquelle Bonaparte est revenu d’Égypte; je me retournais pourvoir si j’étais suivi, lorsque j’aperçus le général Bonaparte dans les bras de l’officier dont j’ai parlé plus haut, et je le crus blessé : en un moment, un groupe stationnaire fut formé. Quand la tête d’une colonne est si près de l’ennemi et ne marche pas en avant, elle recule bientôt: il faut absolument qu’elle soit en mouvement; aussi rétrograda-t-elle, se jeta sur le revers de la digue pour être garantie du feu de l’ennemi, et se replia en désordre. Ce désordre fut tel, que le général Bonaparte, culbuté, tomba au pied extérieur, de la digue, dans un canal plein d’eau, canal creusé anciennement pour fournir les terres nécessaires à la construction de la digue, mais très-étroit. Louis-Bonaparte et moi nous retirâmes le général en chef de cette situation périlleuse; un aide de camp du général Dammartin, nommé Fort de Gières, lui ayant donné son cheval, le général en chef retourna à Ronco pour changer d’habits et se sécher: voilà encore l’histoire de cet autre drapeau que les gravures ont représenté porté par Bonaparte sur le pont d’Arcole. Cette charge, simple échauffourée, n’aboutit à rien autre chose. C’est la seule fois, pendant la campagne d’Italie, que j’aie vu le général Bonaparte exposé à un véritable et grand danger personnel. Muiron disparut dans cette bagarre; il est probable qu’au moment du demi-tour il reçut une balle et tomba dans l’Alpon. Je restai toute la journée à la division Augereau; nous fîmes tous les efforts imaginables pour donner quelque élan aux troupes mais inutilement; l’ennemi déboucha alors et nous fit plier.» (I, 236, 237, 238.)

A coup sûr, les bulletins autrichiens ne purent rien dire de mieux pour tromper leur pays et l’Europe sur cette brillante journée, qui fui celle du dévouement militaire, disent les Mémoires de Napoléon. (II, 21.) Il y avait évidemment chez le soldat qui assistait à ces luttes héroïques, dans une disposition d’esprit à pouvoir prendre plaisir un jour, en les racontant, à les dépouiller de leur prestige; il y avait évidemment chez ce soldat le germe des sentiments qui mirent plus tard, et dans un moment suprême, une partie de l’armée française à la merci du généralissime autrichien.

Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.

Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
351 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066326395
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

Benzer kitaplar