Kitabı oku: «Contre vent et marée»

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Paul Réveillère

Contre vent et marée


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066333546

Table des matières

Début

LA DAME PÂLE

I

II

III

IV

V

LE REPENTIR Étude sur le Toouranisme

LE BOIS DE KEROMAN

LA GLACE

PERSONNAGES

AMOURS FUNÈBRES

SCÈNE PREMIÈRE LE VEUF (seul)

SCÈNE II LA VEUVE, LE VEUF LA VEUVE

SCÈNE III LA VEUVE (seule)

SCÈNE IV LE VEUF, LA VEUVE

LE CHATEAU DE TRÉMAZAN

I

III

IV

V

VI

LETTRE D’UN TRANSPORTÉ

POLICE CORRECTIONNELLE

MASSIMO BRACCHIOTI

LE PÈRE BAILLY

A EUGÈNE MORET

CHER CONFRÈRE,

Me voici de rechef en route pour le tour du monde, luttant contre vent et marée.

Que faire entre le ciel et l’eau?

Rêver.

Je ne m’en suis jamais fait faute.

Les rêveries de mon dernier voyage paraissent ici, grâce à vous. Grâce à vous, car ce n’est point toujours chose aisée de faire paraître un livre, quand on ne bat pas le pavé de Paris. Le titre que vous avez choisi–ayant bien voulu être le parrain de de mon enfant,–est bien trouvé; contre vent et marée il fut écrit, il paraîtra contre vent et marée.

Sans vous, en effet, le public était privé de cet ouvrage–ce qui lui eût été parfaitement égal; les bouquins ne sont point denrée rare. Aussi ne vois-je pas

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sans inquiétude la République pousser les Françaises dans la classe des lettres; la femme n’est pas seulement bavarde, elle est non moins écrivassière. d’où je conclus à cet avenir menaçant pour les personnes des deux sexes: tous écrivains, pas un lecteur.

A moi, ce n’eût pas été égal du tout de conserver en portefeuille mon voyage au pays des chimères, je m’imagine avoir quelque chose à dire au public.

Et, par pitié pour ma folie, vous avez pris mon volume sous votre protection.

D’où me vient de votre part cette bienveillance?

De votre parfaite bonté tout d’abord, cela est bien certain; puis d’une affinité dont la raison se trouve dans la différence de notre genre de vie, dans la divergence de nos idées–les extrêmes se touchent, les contraires se recherchent.

Vous êtes parisien, parisien jusqu’au bout des ongles, et vous en êtes très-fier. C’est votre droit. Moi, je suis provincial autant qu’on peut l’être.j’ai tous les préjugés de la province. Paris me semble l’enchanteresse de la tentation de Saint-Antoine, aux appâts provocants, au visage facinateur, mais dont on voit, mal cachés sous la robe, les pieds de bouc et la queue de serpent.

Vous avez vu le jour au sein des merveilles de la capitale, vous y avez vécu votre enfance, votre jeunesse, votre âge mûr. Vous aimez la grande ville, vous connaissez tous ses secrets. Aussi excellez-vous à décrire ce prestigieux monde parisien dunt la curiosité publique ne se lasse point de commander des tableaux–les vôtres vivent.

Et si l’un entendait, comme il serait juste, par l’écrivain naturaliste, le consciencieux scrutateur de la nature humaine, vous auriez droit au titre de naturaliste éminent, parce que vous la peignez telle qu’elle est, cette pauvre nature humaine, qui n’a pas besoin d’être enlaidie.

Vous la décrivez avec ses défaillances et ses faiblesses, mais aussi avec ses magnanimes élans vers la justice.

Tantôt sublime, tantôt immonde. souvent bête. toujours attirée vers le bien.

C’est que, comme dit Proudhon, l’homme est un microcosme et porte dans sa poitrine toutes les bêtes de l’Univers. Peut-être bien parce que, dans ces existences antérieures, il a été toutes ces bêtes. Aussi le voyons-nous tour à tour luxurieux comme le singe, monogame, tendre et fidèle comme les inséparables, généreux comme le lion, devoué comme le chien, ordurier et glouton comme le vérat, féroce comme le tigre, laborieux comme la fourmi.

L’ordonnateur des mondes jette dans le creuset de la nature, des âmes animales, pour en faire des âmes humaines, qui seront des âmes angéliques dans l’infini des temps.

Aussi constatons-nous, en tout homme, comme dominante, un animal quelconque. tel avocat fut perroquet, tel avoué fut renard; Toussenel a retrouvé, parmi les dévotes, nombre d’ex-bécassines et, parmi les Révérends Pères, quantité d’exhibous.

M. de Quatrefages, dont l’autorité fait loi en pareille matière, nous l’apprend: l’âme humaine est une âme animale plus quelque chose. ce quelque chose n’est pas bien facile à définir, nous avons cependant deux mots pour en donner une idée: conscience, liberté.

La société, comme la nature, souvent monstrueuse par certains côtés, n’en est pas moins un tissu de merveilles pour qui sait ouvrir les yeux.

Celui-là, tel est bien votre avis, serait un détestable naturaliste qui peindrait la chenille et négligerait le papillon. Qui nous montrerait l’odieux scolopendre, la mortelle araignée crabe, la loche gluante, le répugnant crapaud, le livide requin, oubliant dans ses classifications la timide gazelle, le sage éléphant, le cheval héroïque.

Il n’y a pas que des serpents à sonnettes, il y a des tourterelles.

Seulement le même homme couve à la fois dans son sein le condor au vol audacieux et la bête rampante.

C’est absurde de nous peindre les égoûts de Paris et de nous dire: Voilà Paris. on aura beau apporter un soin méticuleux à la peinture de l’égoût, on n’aura point fait de la cité un portrait plus fidèle.

Vous aussi vous peignez l’égoût, mais vous n’oubliez ni le Louvre, ni Notre-Dame.

Nous avons supprimé, nous autres marins, ce que les écrivains du bon vieux temps appelaient la sentine. il reste les corneaux; la nature humaine a d’implacables exigences. mais le corneau n’est pas le navire, il y a la voile blanche, gonflée comme le sein d’une jeune mère, et le pavillon national qui flotte au vent.

Vos peintures de la vie parisienne sont saisissantes parce que vous connaissez votre sujet à fond. parce que, si nous sommes à la fois l’ange et la bête de Pascal, vous n’oubliez ni l’un ni l’autre, sachant fort bien que la trame de la vie humaine est précisément cet éternel conflit de l’ange et de la bête.

Tandis que vous poursuiviez la réalité dans une société prodigieusement complexe, où fermentent tant de passions ardentes, j’étais entrainé dans la sphère du rêve. de là–par la grande loi de l’afnité des contraires–votre sympathie pour la personne et votre accueil bienveillant pour l’œuvre... je ne vous suis pas moins reconnaissant de la première que du second, croyez-le bien.

–Dans vos études si achevées, où toutes les parties de l’ouvrage, toujours solidement reliées, concourent à produire une unité puissante, comme dans mes essais informes, il y a une qualité commune: la sincérité. c’est, je crois, le pont sur lequel nous nous sommes rencontrés, en partant de rives opposées. Par ailleurs, la divergence est complète, l’un et l’autre, nous avons subi l’influence du milieu dans lequel nous avons été placés; suivant une expression darwiniste à la mode, en chacun de nous s’est produit lephénomène de l’adaptation.

Le boulevard fut le théâtre de vos flâneries d’adolescent, je vagabondais alors dans les sévères solitudes où se dressent les monuments mégalithiques.

J’ai presque bégayé d’abord la langue des vieux Celtes.

Les premiers jurements que m’ont appris mes compagnons, les polissons du hameau, ont été de jurer par le chêne, .. ni eux ni moi, nous ne nous doutions guère de l’horreur d’un tel blaspbème. c’est étrange, comme d’anciennes expressions se perpétuent incomprises, à travers les âges et remontent à la nuit des temps.

J’écoutais d’une oreille avide des gens qui, à la nuit tombante, avaient rencontré des Korigans.

Vous souriez.

Est-ce que tout n’est pas illusion dans le monde?.. Il n’y a qu’une réalité, la foi. Quand nous croyons une chose, à n’en pas douter, n’existe-t-elle réellement pas pour nous? Est-ce que la nature tout entière n’est pas contenue dans notre cerveau?... En dehors du cerveau existe-t-il des phénomènes?.. Le monde vrai, le monde réel, le Non-Moi reste à jamais impénétrable… bon gre, mal gré, nous vivons par la foi. par cette foi nécessaire que le monde existe hors de nous; tandis que le monde, tel que nous le connaissons, n’existe qu’en nous. Toutes les sensations produites en nous par les objets environnants ne sont que des symboles d’action hors de nous, dont nous ne pouvons concevoir la nature. A l’horizon nous croyons le soleil rouge, nous croyons les arbres verts. il n’y a ni rouge à l’horizon ni vert dans la forêt. il y a des vibrations de l’éther ébranlant notre rétine, un conducteur–vrai fil électrique–le nerf transmettant cet ébranlement à certaines cellules cérébrales. tous les phénomènes possibles se ramènent à un seul, l’ébranlement des cellules cérébrales; tous les phénomènes, pour nous, se passent dans notre cerveau. si je reçois un coup de pied dans le devant des jambes, je m’imagine par une complète illusion avoir mal à la jambe; en réalité, je souffre dans un point déterminé de mon cerveau. Tout le monde le sait, on souffre de l’orteil d’une jambeamputée; en revanche, je mu souviens d’un vieux brave qui, s’étant coupé les nerfs de l’index, se servait habituellement de ce doigt pour tasser la cendre de sa pipe; il n’était prévenu que par l’odeur de roussi que son doigt brûlait.

Le MOI, tapi dans le cerveau comme une araignée au centre de sa toile, assiste à la féerie jouée dans ce théâtre de quelques centimètres cubes.

Là, le bon Dien s’amuse à montrer la lanterne magique à ses petits enfants.

Tout ce que nous croyons existe bel et bien au même titre que cette fantasmagorie pompeusement décorée par nous des grands mots de Nature, d’Univers.

Et pour mes braves gens, les Korigans existent tout comme le bedeau de la paroisse.

Quant à moi, en plein jour, dans la lande déserte à perte du vue, j’ai entendu des voix–sans être Jeanne d’Arc–Ces voix m’ont appelé, et j’ai tremblé en entendant ces voix de l’air mugir mon nom à mes oreilles.

Au milieu des menhirs, j’ai évoqué les druides aux flottantes robes blanches, couronnés de chêne, et, dans les lueurs mourantes du crépuscule, les vieux druides m’ont apparu.

Puis l’âge est venu de quitter les bruyères, les sources jaillissant du granit sous des berceaux de saules, de sureaux et d’aubépine, emmêlés de ronces, où le rouge-gorge chantait, pour. ici le cœur me manque. pour aller au collége.

Et je me suis fait marin.

Pourquoi?...

Etait-ce par vocation de me noyer aux rives des ondincs aux vertes chevelures, d’être mangé par les sauvages, ou de manger mon prochain sur un radeau?

Et bien non!...

Ce qui m’a poussé à vivre, depuis quarantè ans bientôt sur les planches, entre ciel et eau, c’est l’horreur du collège, la haine des pédants.

Quand je songe à ce temps, je deviens hydrophobe.

Oui, j’entre en fureur à la pensée de ces bélîtres, qui m’ont tant fait souffrir pour m’apprendre, sans cartes, les villes de la Paphlagonie, quand j’ignorais l’honneur d’avoir pour chef-lieu Quimper-Corentin.

Qui ont–infructueusement–tenté de m’inoculer le grec, quand je ne savais pas écrire pain.

Qui m’ont supplicié de vers latins.

Qui ont bourré ma mémoire d’un tas de niaiseries, sans jamais exercer mon jugement.

Ça me fait mal encore, lorsque, sur le cours d’Ajot, mes regards tombent sur la sombre prison où les tortionnaires de l’Université ont mis à la question ma frêle intelligence. ce n’est point de leur faute, si elle n’en est point morte, si elle s’en est sauvée saignante et meurtrie.

S’il y a une autre vie où l’on punit les méchants, on doit les fourrer au collège et Satan doit être un proviseur.

Donc, j’ai pris la mer par horreur du latin et par antipathie pour ses ministres.

A mes moments perdus, quand, las de humer la brise, ou de baguenauder en regardant les nuages, je descendais dans ma cabine, j’ai mis sur le papier de vieux souvenirs et de nouvelles impressions.

Permettez à ma reconnaissance de vous en offrir, la dédicace.

Par un retour singulier sur moi-même–assez général d’ailleurs au déclin de la vie–je me sens revenir à mes attractions d’enfant; mais aujourd’hui ces vagues tendances s’accusent et se précisent. Au fond, c’est toujours le même amour de la vieille patrie, de la vieille Gaule aux cromlechs, aux dolmens, de la patrie de Vercingétorix, le grand martyr.

Ah, si Vercingétorix avait \aincu, on ne m’aurait pas mis au latin. tout s’enchaîne en ce monde.

M. Renan, dans une conférence célèbre, s’est demandé «Qu’est-ce qu’une nation», il s’est répondu «C’est une âme, un principe spirituel».

Or, il est, à l’Occident de l’Europe, des peuples qui ont «la même âme».

Ces peuples–Français, Belges, Suisses, Hollandais–ont le même idéal, ce sont les quatre fils de la révolution,

Ils ont la même âme,

Ils ont le même ennemi,

C’est une nation.

Voir ces peuples, unis déjà par la pensée, s’unir en un corps politique, sera mon dernier rêve.

Et vous, cher confrère, peintre des passions em– portées, des réalités terribles, vous vous êtes senti entraîné vers le rêveur, et vous lui avez tendu la main,

Il vous la serre bien affectueusement.

P. BRANDA.

En mer, 16mai1882.


LA DAME PÂLE

Table des matières

I

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Peu de mois avant mon entrée à l’école navale, je dus assister à un bal donné par une vieille tante qui jouissait de quelque fortune et de beaucoup de considération. Quel ennui pour un sauvage!... Ma vie s’était écoulée à la campagne, où mon père passait le temps dont mon éducation lui permettait de disposer. Au lieu de promener dans un salon l’ennui et l’embarras de ma gauche personne, j’aurais mieux aimé lutter avec des paysans dans une assemblée. chacun prend son plaisir où il le trouve. Si je ne tenais guère à une raie bien faite et des cheveux bien lissés, je mettais mon amour propre à courir pieds nus, dans les champs où la moisson venait de tomber sous la faucille, sur les pointes des chaumes fraîchement coupés.

Partout je voyais des visages moqueurs. Dieu sait si l’on songeait à moi; mais la vanité revêt les formes les plus diverses: la mienne consistait, en ce moment, à étonner de mon ridicule, et je me demandais naïvement si ma retraite derrière un rideau n’avait pas produit un trop grand émoi. De ma cachette, je contemplais avec une colère jalouse les groupes des danseurs. L’aisance et la grâce de mon frère aîné me transportaient d’admiration; la distinction avec laquelle il portait ses épaulettes d’enseigne lui valait, parmi les demoiselles à marier, plus d’un sourire. Quant à lui, absorbé par une gracieuse blonde aux yeux noirs, il restait indifférent à toutes ces jolies mines provocantes.

La belle blonde paraissait fort sensible à ces hommages. Elle et mon frère, tout entiers l’un à l’autre, oubliaient la foule qui les entourait.

Après une valse fort animée, les deux amoureux s’assirent près de mon asile, et malgré moi, je devins leur confident.

–Vous consentez donc, dit mon frère, à cette grande démarche?

–Si je consens!... Faut-il vous avouer aussi tout mon désir du succès?

–Je tremble de voir ma demande ropoussée.

–Pourquoi?... Mes parents adorent leur unique enfant; je n’ai point fait mystère de mon penchant pour vous. Vous portez les épaulettes d’un corps auquel mon père est fier d’avoir appartenu. Nos familles d’aisance égale se connaissent et s’estiment depuis longtemps. Pour tout vous dire enfin, on ne voit point vos assiduités de mauvais œil.

–Puissiez-vous dire vrai!... Je ne supporterais pas sans mourir la douleur de vous voir à tout autre que moi.

–A un autre que vous.... jamais!

–Vous me le promettez.

–Je le jure.

–Mon frère se leva.

Les deux jeunes gens se quittèrent à peine de la soirée.

Je n’étais pas seul à les observer. Un sombre personnage, décoré de plusieurs ordres, au front dégarni, au port orgueilleux, les considérait avec une obstination méchante. Je m’informai du nom de ce malveillant inquisiteur. On l’appelait le comte de D***; la voix publique le désignait comme l’un de nos meilleurs amiraux: sa fortune passait pour immense.

II

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Notre paisible demeure allait devenir, sans doute, le théâtre d’événements graves: mon père avait tiré de la grande armoire en acajou son habit démodé depuis dix ans. Ma mère prenait dans son écrin ses dormeuses et sa bague en brillants, vieux bijoux de famille. Le cachemire de laine blanche à grandes fleurs, vaste comme un tapis, s’étalait sur le canapé.

Mes parents parlaient à voix basse.

Tout à la maison prenait un air de mystère; j’étais anxieux quand mon père et ma mère sortirent avec tant de solennité.

Une heure après ils étaient de retour. Mon père se laissa tomber dans un fauteuil, je me retirai prudemment.

Le dîner fut triste. Mon père gronda, ma mère pleura, mon frère ne parut point à table.

Le lendemain matin, suivant ma coutume, j’allai frapper à la porte de celui-ci, pour lui souhaiter le bonjour. D’abord il ne me répondit pas; puis, sans ouvrir, il finit par me dire: «Laisse-moi, j’ai besoin d’être seul.»

Je devinais déjà la cause de ce chagrin général, mais bientôt le doute ne me fut plus possible.

Des voitures traînées par des chevaux ornés de rubans et de fleurs brùlaient le pavé de la ville; je me rendis à l’église attiré par le spectacle d’une noce pompeuse. L’amiral de D*** conduisait à l’autel la belle blonde du bal, parée du voile de mariée. Elle était pâle, pâle comme sa robe blanche; ses regards flottaient dans le vide, il y avait sur son visage l’expression d’égarement d’un malheureux saisi de vertige au bord d’un abîme.

Quand les époux quittèrent l’autel, on eût dit un automate de bronze entraînant une morte.

A mon retour à la maison, je me gardai bien de parler de ce lugubre mariage.

Ma mère pleurait beaucoup; mon père, dont la fibre n’était point molle, pleurait aussi; mon frère, en larmes, les embrassait tour à tour. L’autorisation de faire partie de l’expédition dirigée par la noble lady Franklin venait de lui parvenir.

J’entrai à l’école navale au moment du départ de mon frère.

III

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Je passai dans les Antilles quatre joyeuses années attristées, il est vrai, par la mort de mon frère et de mon père qui lui survécut peu. La disparition de son fils, sous des glaces rompues, l’avait plongé dans un morne désespoir.

La frégate sur laquelle j’étais embarqué rentra au port de Lorient, où je trouvai ma nomination d’enseigne. Grande fut ma joie de jouir enfin du titre d’officier; mon âge n’était déjà plus en rapport avec cette vie d’aspirant de marine qui demande beaucoup de jeunesse.

Je me hâtai de prendre la tenue de mon grade, et je fis route pour ma chère ville de Brest, où ma mère m’attendait impatiemment.

La douleur l’avait bien vieillie; sa foi religieuse, son amour pour moi la soutenaient; son noble visage respirait toujours la même bonté, la même inaltérable énergie.

Elle me serra sur son cœur; émue, elle sentait le chagrin se mêler à sa joie. Mon uniforme lui rappelait un souvenir bien amer; aussi en m’embrassant, ne trouva-t-elle que ces paroles:

–Mon Dieu, que tu lui ressembles!... Je crois voir mon pauvre Paul!...

Quand le soir vint, elle me dit:

–Tu me pardonneras ma tristesse, n’est-ce pas mon enfant! Je suis bien heureuse de te revoir, et cependant ta vue me rappelle un pénible passé qui te rendrait plus cher au cœur de ta mère, s’il ne t’appartenait pas tout entier. J’ai besoin de prier; va rejoindre tes amis; à ton âge, on vit de distractions et de plaisir. Les grandes peines viennent toujours assez tôt.

J’insistai vainement pour rester près d’elle; elle me répéta:

–Va te distraire, cher enfant, et laisse-moi remercier Dieu de m’avoir rendu mon fils sain et sauf.

L’esprit mobile des jeunes gens passe avec une étonnante rapidité par les impressions les plus opposées; quelques moments à peine après cet entretien, je partageais la gaieté de trois bons camarades venus à mon secours pour arroser mes épaulettes. L’un d’eux, gros blond au visage rutilant, minutait la carte du souper; tandis qu’un créole au teint mat réfléchissait au choix de faciles beautés destinées à orner notre festin.

Le gros rougeaud disait silencieusement:

–Faire séjourner au moins une heure le foie gras dans la glace. fi d’un pâté tiède et mou!

Le créole passait en revue la salle:

–J’aperçois Fleur-de-Mai, la noire juive de Haguenau, les deux sœurs Trotte-Menu, deux brunettes fort appétissantes. Mais qu’as-tu donc avec ta mine de déterré et ton air de chien de faïence?

Ces dernières paroles ne purent m’arracher à la stupeur dans laquelle j’étais plongé. Une sueur froide me couvrait le corps, mes pupiles dilatées ne pouvaient se détourner de la loge d’en face.

Le blond disait au brun:

–Pourquoi donc reste-t-il ainsi pétrifié devant la dame pâle, elle n’a pas une tête de Méduse cependant?

Certes la dame pâle, ainsi appelait-il la comtesse de D***, n’avait pas une tête de Méduse; grande, au contraire, était son étrange beauté. Une toilette noire, des ornements de deuil, faisaient ressortir l’imaginable blancheur de son visage.

Mon trouble fut au comble, quand elle tourna vers moi ses yeux semblables à deux diamants noirs.

En proie à une hallucination complète, je voyais tour à tour la blonde et rose jeune fille du bal tournoyer au bras d’une enseigne et la froide mariée revenir de l’autel avec ses allures de morte.

Une mutuelle fascination nous clouait sur nos sièges. Enfin elle se leva lentement, et sortit de la loge, les regards toujours fixés sur moi.

–Pardonnez-moi de vous quitter, dis-je à mes amis, remettons le souper à un autre jour; vous m’excuserez quand vous saurez quels souvenir éveille en moi la vue de cette femme.

Et je me dirigeai vers le cours d’Ajot, où je me promenai de longues heures.

Le génie noir et le génie blanc, qui se disputent toute âme humaine, se livraient en mon cœur un combat acharné.

La possession de cette femme si belle n’assouvirait-elle par deux passions à la fois, la vengeance et la volupté? Je pressentais un pouvoir irrésistible dans ma ressemblance avec le bien-aimé, ressemblance complétée par l’identité de situation et de costume. L’impression profonde, produite par notre rencontre au théâtre, me semblait un présage certain du succès.

Le mauvais génie l’emporta et je fis le serment de tout tenter pour tenir en ma puissance cette beauté fatale.

IV

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La comtesse sortait rarement, ne voyait personne exceplé ma tante. Ma veille tante fut d’abord un peu étonnée de mon empressement, car je l’avais jusqu’alors fort négligée. Comme toutes les personnes âgées, elle aimait à causer: J’appris d’elle la douleur de madame de D*** à la mort de mon frère, douleur assez violente pour avoir mis en péril sa vie et sa raison. La femme de l’amiral me portait un vif intérêt sans me connaître, et m’avait secrètement appuyé de son crédit pendant ma campagne. Depuis la fin tragique de celui qu’elle avait aimé, elle ne faisait plus mystère de son aversion pour son mari et passait sa vie, seule, à son piano.

Tous mes efforts pour la rencontrer au théâtre ou chez ma tante furent vains. Un seul jour je l’aperçus à sa fenêtre sur le cours d’Ajot: quand nos regards se rencontrèrent, elle sembla frappée de la même stupeur qu’à notre première entrevue; elle quitta lentement la croisée tenant toujours dirigés sur moi ces mêmes yeux fixes qui m’avaient si singulièrement bouleversé.

Par une belle nuit tiède, nuit d’été, assis sous les fenêtres de sa chambre éclairée, je rêvais aux moyens de la revoir et de lui parler; la lune fliltrait ses rayons blancs à travers le dôme élevé du feuillage des vieux arbres; les feux des navires étincelaient sur la rade, la dryade de marbre blanc, au bout de la longue allée, ressemblait à un grand fantôme. Les promeneurs avaient regagné leur logis à cette heure avancée. Où trouvait-elle ces mélodies, si tristes, que le piano semblait gémir et sangloter sous ses doigts.

Puis le piano se tut, il régnait sur la promenade un profond silence.

Poussé sans doute par un méchant esprit de l’air, je chantai à demi-voix cette ballade de nos mères dans laquelle un chevalier, mort en Palestine, vient arracher au festin de noce son infidèle fiancée.

Une forme blanche apparut au balcon; et quand j’achevai par ces mots:

Craignez, craignez, ô jeunes filles,

Craignez de trahir un serment.

La forme blanche disparut, et je l’entendis s’affaisser sur le plancher.

Le lendemain ma tante m’apprit le départ de la comtesse pour les bains de mer de ***. L’amiral l’accompagnait. Il ne me connaissait pas. Je fis aussitôt route pour les rejoindre.

V

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Je redoutais bien un peu notre première rencontre, dont l’amiral serait probablement témoin, mais je me rassurai en songeant au merveilleux sang-froid de la femme quand son amour est en jeu.

Le hasard–la fatalité plutôt–seconda mes projets. A mon arrivée au casino, je trouvai un appartement voisin de celui de la comtesse; la chambre du comte seule nous séparait.

Les dernières lueurs du crépuscule répandaient une clarté vague; l’orchestre jouait depuis quelques instants, quand l’amiral, accompagné de sa femme vêtue de noir,–à la mort de mon frère, elle avait pris le deuil pour ne le plus quitter–descendit au jardin. Les deux époux s’assirent dans l’ombre d’une tonnelle à l’épais feuillage. Quand je passai devant le berceau de verdure, un soupir réprimé me parvint à l’oreille. j’étais reconnu.

La soif de vengeance, le délire de la passion m’enfiévraient. la musique m’agaçait, la foule m’irritait; une querelle m’eût soulagé.

Que pensait-elle? Qu’est-ce que les deux époux pouvaient se dire?... Ah1si Satan achetait encore les âmes qu’il a maintenant pour rien, j’aurais vendu la mienne pour assister invisible à ce sombre tête-à-tête.

Enfin un galop bruyant annonça la fin de cet interminable concert. Mon cœur battit avec un redoublement de violence, quand la comtesse se dirigea vers le pavillon de l’hôtel. Certain d’être inconnu de l’amiral, je les suivis en fredonnant l’air du chevalier mort en Palestine, et j’entrai dans ma chambre au moment où mes voisins s’enfermaient chez eux.

Elle me savait près d’elle.

Assis près de ma fenêtre, je regardais machinalemeut les reflets de la lune sur la mer calme, tantôt bercé par le murmure des vagues sur les galets du casino, plus souvent absorbé par cette question. Et maintenant que faire?

Que faire? Ecrire? Mon pouvoir ne résidait-il pas tout entier dans ce regard où ma mère retrouvait celui de son cher mort.

Puis songeant aux conseils que Balzac donne aux maris de dormir agréablement, j’écoutais les ronflements du comte.

Le temps passait. L’amiral ronflait. La lune donnant en plein dans l’appartement souriait à la mer. et, peu à peu, je tombai dans un état intermédiaire entre la veille et le rêve.

Un léger bruit me rendit à moi-même. La porte s’ouvrit doucement pour laisser pénétrer une ombre blanche,–une femme en peignoir, les pieds nus, les cheveux flottants, éclairée par la lune.

Elle s’avança vers moi comme un fantôme.–

Sans embarras, sans hésitation, elle s’assit sur mes genoux et m’entoura de ses bras.

La fixité de ses regards, l’étrangeté de ses mouvements ne me permirent aucun doute. une hallucination me la livrait.

–Pourquoi, me dit-elle, as-tu tant tardé à venir?... il y a loin, sans doute, de France aux champs glacés du pôle, mais, quand ils veulent, les morts vont vite. Qu’as-tu, mon bien-aimé?... D’où vient cette froideur, pourquoi recevoir ainsi ton amie?

Des larmes roulèrent sur ses joues pâles.

–Tiens, reprit-elle étonnée. Je pleure, c’est la première fois depuis le jour de ce fatal hymen. Mais pourquoi ne me dis-tu rien?... Méchant, tu as mal jugé ton amie. Et cependant, ne t’ai-je pas dit au bal: Je jure de n’être qu’à toi. Va, je suis digne encore des caresses de mon bien-aimé. si j’ai eu la coupable faiblesse de me laisser traîner à cet autel maudit–Dieu sait si je l’ai expi–le soir, j’ai retrouvé toute mon énergie. Je ne suis femme que de nom. Pose tes lèvres sur les miennes, nul ne les a souillées. Si les glaces du nord ont refroidi ton cœur, mels-le contre le mien; celui-là renferme assez d’amour pour rendre la chaleur à ton corps inanimé.

–Parlez bas; votre mari peut s’éveiller.

–Eh bien, qu’il s’éveille. Que m’importe cet odieux comte, quand je suis près de toi!... Que peut-il contre toi?... Les morts n’ont rien à craindre des vivants. Et moi, ne suis-je pas morte aussi?... La crois-tu vivante, celle-là que le monde appelle la dame pâle? Non, je suis morte depuis longtemps, mais j’attends, avant de me coucher dans la tombe, ma nuit de mariée. Viens.

Elle me pressa tendrement, j’allais lui rendre ses caresses, quand une voix me cria sévèrement; arrête!...

Encore indécis, je la repoussai doucement.

–Pourquoi me repousser? reprit-elle, pardonne-moi. n’ai-je pas assez souffert. Tu as tort de me chanter la ballade de la fiancée infidèle; j’ai tenu mon serment.

Attendri, je pleurai. Les passions malsaines se turent devant des sentiments plus doux.

–Tu pleures, alors tu pardonnes. Viens à la couche nuptiale, je suis à toi. Depuis longtemps tout mon être t’appelle. Viens!... Puis tu retourneras aux glaces de ton pôle, et, moi, j’irai reposer dans le cercueil.

Je fis un effort suprême, et lui dis d’une voix grave en me levant:

–Madame, au nom de Dieu, revenez à vous même, je suis le frère de celui que vous avez aimé.

Elle passa les mains sur ses yeux, regarda autour d’elle effarée, ouvrant et fermant avec précipitation les paupières. L’étonnement, la douleur, la honte bouleversèrent ses nobles traits, puis elle tomba inanimée eu murmurant: «Son frère!.»

Je lui jetai de l’eau sur le visage. J’approchai mes lèvres des siennes sans percevoir aucun souffle; ma main, posée sur son cœur, ne sentit aucun battement.

Je frappai à la porte du comte.

–Monsieur le comte, lui dis-je, votre femme est chez moi, chez moi, *** dont le nom doit être pour vous un appel aux remords, elle y est morte sans tache, respectez-la et que Dieu vous pardonne.

LE REPENTIR
Étude sur le Toouranisme

Table des matières

Soyez béni, Seigneur, dont la bonté sans limite a donné tant de douceur aux larmes du repentir!

Soyez béni, Seigneur, car vous m’avez rendu, avec la prière et la foi, les Ineffables joies de mon jeune âge!

Combien de fois, emporté par l’orage, n’ai-je point regretté ces nuits où, descendu au jardin pour prier, je sentais la tendresse du Père flotter dans l’air silencieux, et pénétrer jusqu’à mon cœur sur les calmes rayons de la lune ou les vives scintillations des étoiles!

Prière! tu es le parfum de l’enfance, riante fleur entr’ouverte au soleil divin... tues la rosée de l’âme flétrie, le cordial de l’homme abattu par le chagrin.

Ah! c’est une cruelle douleur de sentir s’éteindre cette faculté de communier avec l’infini, car notre être, dans ses profondeurs, cache des désirs que rien de terrestre ne saurait satisfaire.

N’avais-je pas besoin de croire à la bonté céleste, moi, pauvre enfant à peu près orphelin? A peine ai-je connu les baisers maternels. La mort de ma mère suivit de quelques mois l’internement de mon père dans les prisons du Tzar.

La vieille demeure de mes parents adoptifs couronnait une haute colline. Le soir, dans les beaux jours, assis sur une roche isolée, la tête entre les mains, je contemplais les splendeurs du couchant. L’horizon embrumé de poudre d’or, les nuages éclatants, la campagne recueillie priaient avec moi et murmuraient: l’homme a été placé dans un milieu favorable par un pouvoir bienveillant.

Fils d’un martyr de l’indépendance, je m’abreuvai dans l’histoire grecque et romaine d’un nouvel amour–l’amour de la patrie. Plus tard cet amour m’absorba au point d’étouffer tout sentiment religieux. Une funeste expérience devait m’apprendre combien, loin de l’exclure, l’amour de Dieu soutient l’amour de la patrie.

Les éléments des sciences, à leur tour, me montrèrent le monde sous des aspects imprévus.

L’antagonisme de la science et de la foi. Là est bien le péril du siècle. Comment l’ordre matériel serait-il possible, quand le désordre règne dans les esprits?

On a pleuré en écoutant un vieux prêtre ù. cheveux blancs, tout ému lui-même, raconter le drame de la croix. On a compris Dieu, l’Univers et l’homme dans un système merveilleusement lié dans toutes ses parties. Puis, un jour donné, un pédant professeur souffle votre monde aimé comme un château de cartes et relègue vos chères légendes avec les contes de nourrice.

Et l’on reçoit cette douche d’eau glacée au moment où les sens s’éveillent. Faut-il s’étonner si la raison, ivre d’une science incomplète, devient la complice des passions?

Seigneur! Seigneur! Qui donc conciliera la science et la foi?

Le sang de votre Christ aura-t-il coulé en vain? Avez-vous décrété l’agonie de l’humanité dans l’orgie et la désespérance?

Déjà les sermons du vieux prêtre me faisaient sourire, mais le germe, déposé par la parole du Christ, ne devait pas périr en entier. Ma foi dans la légende chrétienne sombrait dans la tempête intérieure; l’amour chrétien surnageait dans ce grand naufrage. Humblement agenouillé, je demandais avec larmes à Dieu: Seigneur, ne m’épargnez pas la souffrance, mais donnez-moi la force de l’amour, le courage du dévouement.

Cependant, plus je grandissais, plus je voyais l’immense part du mal ici-bas, et je restais atterré, quand mon mauvais génie me posait cette question redoutable.

Si Dieu est bon, pourquoi tant de mal?

Sans comprendre que la liberté implique le choix du mal... et que nous devons avoir l’énergie de répéter cette parole antique, devise d’un seigneur polonais, parole vraie dans l’ordre politique, plus profonde encore dans l’ordre moral:

Plutôt le péril de la liberté que la torpeur de la servitude:

Car la liberté c’est l’homme.

L’homme est sensation–intelligence–sentiment.

C’est une folie insigne de prétendre scinder cet être triple et un.,

Parfois il s’absorbe dans les jouissances de la sensation et perd son caractère distinctif; car, si nous ne nous abaissons jusqu’à l’animalité même, nous ne pouvons étouffer en nous nos inquiètes aspirations vers l’infini. Peut-être quelques hommes ont-ils assez vécu par l’esprit pour trouver dans la science pure une satisfaction absolue; mais, en dépit de leurs dédaigneuses affirmations, c’est Dieu même qu’ils cherchaient dans les lois de la matière.

Non, l’homme, pour vivre pleinement, doit jouir.par les sens, connaître par l’intelligence, s’élever par le sentiment jusqu’à l’Essence incréée et s’unir à elle par la prière.

L’étude des mathématiques émoussait en moi le sentiment tout en aiguisant mes appétits de précision et de logique.

J’avais pour compagnon d’étude Célinski, fils d’exilé recueilli par mes bienfaiteurs, rêveur faible et versatile. Son exaltation religieuse réagissait sur mon caractère, non moins faible que le sien. La pensée de posséder un jour les sublimes pouvoirs du sacerdoce l’enivrait; lui infime pourrait un jour faire descendre le Souverain Maître, à sa parole, des cieux sur l’autel, et le tenir entre ses mains; il accomplirait à volonté un miracle près duquel pâlissent ceux des livres sacrés. Dans sou enthousiasme, Célinski me peignait sous de vives couleurs l’harmonie des divins mystères avec les besoins élevés de notre nature; il me retenait sur la pente du doute par ses accents passionnés et l’exemple de sa piété.

Mon ami obtint de notre père adoptif la permission d’entrer au séminaire de Wilna, et je restai livré à mes propres instincts.

La sourde lutte intérieure de la raison et de la foi se compliqua du combat plus violent entre la religion et le patriotisme; car la loi de Jésus nous commande l’amour de nos ennemis mêmes. Pouvais je ne point abhorrer ces Russes, oppresseurs de mon pays, surtout quand mon père gémissait dans leurs cachots?

Je ne voyais comment échapper à cette alternative: ou chrétien–ou polonais.

La nouvelle du complot de Konarski et de son martyre me surprit dans ces hésitations.

Célinski, revenu de Wilna, fit luire à mes yeux la gloire de ceux qui se dévouent pour la –patrie; ses discours enflammés firent éclater la mine.

–Je jure, lui dis-je, de ne reculer, comme mon père, ni devant la prison ni devant la mort pour la délivrance de mon pays.

Après ce serment, choix solennel d’une ligne de conduite définitive, je demandai par acquit de conscience à Célinski.

–Mais comment concilies-tu tes devoirs de chrétien et de patriote?

–Je ne concilie point, parbleu! répondit-il en riant et en haussant les épaules, la démocratie est plus que le christianisme et Konarski plus que le Christ.

L’ancien mystique ajouta gravement:

–La foi est un sentiment instinctif, animal; la raison seule élève l’homme au-dessus de la brute. Dieu est une hypothèse dont la science nous démontre l’inutilité. La Patrie, la Raison, la Liberté, voilà les dieux de l’humanité adulte; la propagande est notre culte, l’abolition des privilèges notre premier devoir.

Cette audacieuse confession d’athéisme ne pouvait manquer d’ébranler un esprit mal équilibré. Le patriotisme de Célinski répondait à mes nobles tendances, ses négations à mes appétits naissants. Le démagogue avait fréquenté des athées dé profession; il ne cessait de bourdonner à mes oreilles ces vieux arguments dédaignés par l’homme dont les passions n’ont pas perverti le sens moral, mais devant lesquels notre imbécile raison reste muette.

Mon compagnon d’enfance repartit radieux, laissant dans mes chairs ce trait empoisonné. Chaque jour ses théories flattaient mieux mes penchants; chaque jour aussi ma conscience, victorieuse de ces vaines subtilités, me reprochait plus amèrement mon infidélité à Dieu, surtout quand je songeais aux consolations prodiguées par le Père dans le temps où je l’implorais avec ferveur. Tantôt je m’attendrissais au souvenir de cette sérénité perdue avec la foi; tantôt je prenais en pitié ma faiblesse, mon effroi de ce vain fantôme de Dieu dont j’essayais de rire, mais dont je riais eu tremblant. Alors, pour chasser ces tristesses, j’évoquais la vision de la Pologne libre, de l’humanité régénérée, gouvernée par la raison, heureuse par la liberté.

Développer en moi l’esprit de calcul et de ruse, comprimer toute sensibilité devint le but de mes efforts. Le sacrifice de ma vie ennoblissait à mes yeux la résolution de ne reculer devant aucun crime utile à la cause de l’indépendance.

En1841, ma dix-huitième année révolue, j’entrai à l’université de Kiew, section des mathématiques. J’eus assez d’énergie pour affronter les dédains de mes camarades furieux de mes flatteries, non moins jaloux peut-être de mon zèle scrupuleux dans l’accomplissement de mes devoirs. Mon assiduité, mon hypocrisie me portaient en rêve aux sommets du pouvoir, où je machinais une conspiration terrible.

Une médaille d’or récompensa mon ardeur au travail. Toutefois, quand le grand-duc Michel Paulowitch vint passer la revue des étudiants, je dus feindre une maladie, dans la crainte de laisser percer l’irritation que m’eût infailliblement causée sa présence.

Deux ans après, j’étais assez maître de mes impressions pour acclamer Nicolas lui-même.

Joriski, un de mes bien rares confidents, me proposa de tenter une manifestation.

–Pas d’enfantillage, lui dis-je, mais si tu fais le serment de me seconder dans l’assassinat de l’empereur, je jure de porter le premier coup.

Nous sûmes concentrer notre colère et écouter avec calme les froides et menaçantes paroles de Nicolas.

Ce confident de mes ténébreux projets avait pour oncle un de nos professeurs dont je tentai la séduction.

–Oh! me dit en riant le professeur, vous voulez devenir un Walleurod et tromper le tzar. Ne savez-vous pas que tous les saints de la Russie veillent autour de son trône, qu’il ne fait pas sa volonté, mais la volonté des saints; avez-vous la prétention de tromper aussi les saints?

Depuis lors, j’essayai vainement de le convaincre de mon dévouement au tzar. Cet échec ne détruisit pas mes illusions, je n’en continuai pas moins à me croire un profond conspirateur.

Ma correspondance avec Célinski avait cessé; le hasard l’amena à Kiew; je le trouvai, à mon grand ébahissement, confit dans le catholicisme. J’essayai vainement de faire vibrer en lui la corde patriotique. Je l’appelai traître–avec justice, car il adhéra peu après à l’Église russe et devint pope.

Une insurrection se préparait à Varsovie lors de mon arrivée en1845. J’offris aux conjurés d’entrer à la chancellerie du prince lieutenant-général du royaume ou à l’état-major, afin de leur livrer les secrets du gouvernement, m’imaginant, avec mon orgueil habituel, que rien n’échapperait. à ma perspicacité. Nous regardions les Russes comme un troupeau de brutes: en revanche, nous ne doutions pas de nos mérites. J’ai retrouvé en France, ma nouvelle patrie, la même suffisance, le même dédain d’autrui. Puisse cette infatuation ne pas lui être aussi fatale!

La loi prescrivait, comme condition formelle d’accès dans les bureaux, un séjour de douze années dans la Russie proprement dite. La détention de mon père à la forteresse de Zamozé, pour l’insurrection de1831, constituait une médiocre recommandation en ma faveur. Dieu sait à quels mensonges, à quelles bassesses je dus descendre pour arriver à mes fins!

J’obtins mon brevet, mais déjà les Russes éteignaient dans le sang les premières étincelles de la révolte.

–Ah! ah! les Polonais ont voulu nous égorger, eh bien, nous allons les pendre!

Ainsi se saluait-on à la chancellerie.

Donner ma démission, c’était me compromettre sans utilité. Châtiment justement mérité! à toute heure du jour, je dus subir les railleries des vainqueurs, entendre qualifier de sottise et d’outrecuidance une tentative absurde, mais héroïque. Grâce à Dieu, je n’avais pu devenir assez hypocrite pour mêler une joie feinte à l’ivresse de nos ennemis triomphants. Un tel rôle soulevait en moi une invincible répugnance, et la voix moqueuse de mon professeur murmurait à mon oreille: «Va, tu ne seras pas un Wallenrod d!... »

A la chancellerie, je pus du moins me convaincre de notre profonde ignorance du caractère russe. D’après nous, ces vils esclaves d’un despote devaient manquer de toute énergie morale. Il fallut cependant me l’avouer: nous, Polonais, nous n’avions pas, pour la délivrance de notre patrie, la foi, l’esprit de renoncement et de sacritice de nos adversaires pour la domination du tzar. Un invisible démon semblait diriger en eux, vers ce but unique, toutes les facultés bonnes ou mauvaises du cœur et de l’intelligence.

Je compris alors combien l’étrange pénétration de mes supérieurs avait dû percer à jour le voile dont j’avais cru m’envelopper. Hélas!... j’en vins à douter de la patrie, bien près de tomber dans une défaillance politique analogue à la défaillance religieuse de Célinski. allais-je apostasier aussi? J’essayai de me fuir, ruinant mon corps et mon esprit dans la débauche, refuge trop fréquent des désespérés.

Un des premiers jours d’octobre1846, je m’éveillai tout heureux d’une joie sans cause, un rayon de vague espérance dissipait mes sombres pensées. Je partis pour mon bureau avec la conviction d’y trouver une bonne nouvelle. Dès mon arrivée, Joriski, venu depuis peu à Varsovie, et l’un de mes plus déterminés compagnons de plaisir, entra en me disant:

–La prison m’attend. un jour ou l’autre tu pourrais bien me suivre. Veux-tu fuir vers la France, cette sœur de notre malheureux pays?

Le plan d’évasion fut bientôt arrêté; je fabriquerais un passeport pour moi, et Joriski me suivrait sous le déguisement de domestique.

Ilfallait de l’argent.

Je n’en avais guère. moins encore de crédit. Joriski vivait d’industrie et ne pouvait en rien tenter un prêteur.

Piller les caisses de l’État au profit d’un complot ne soulevait plus chez moi, depuis longtemps, le plus léger scrupule. Cette fois, il est vrai, je puisais dans le trésor russe pour mon avantage personnel, mais n’était-ce point pour sauver la liberté d’un compatriote?

Nos passions se payent volontiers de sophismes étranges: prendre l’or d’ennemis était-ce bien, un vol? Je me rendis donc coupable de faux, de larcin et d’abus de confiance, ému du péril, peu touché de la souillure.

Reconnus à la frontière, nous nous échappâmes miraculeusement des bureaux mêmes de la police. A Dantzick, des mandats d’arrêt nous attendaient; pour dérouter les poursuites, nous payâmes des arrhes au capitaine d’un navire anglais en partance, le consul de Russie ayant sollicité de minutieuses perquisitions au départ des navires. Tandis que les recherches se portaient de ce côté, nous filicns sur la Belgique, où nous pûmes enfin respirer.

La veille du sixième anniversaire de notre révolution nationale, nous arrivions à Paris pour assister aux démonstrations commémoratives de nos compatriotes. Car, non-seulement à chaque session le gouvernement de Louis-Philippe répétait: La Pologne ne périra pas! mais il permettait aux exilés l’innocent plaisir de foudroyer une fois l’an, du haut d’une tribune décorée de drapeaux polonais et français, le tzar et la Russie qui ne s’en émouvaient guère. J’assistai écœuré à cette comédie ridicule jouée par des vétérans en en fance; les discours prononcés me rappelèrent nos niaises rodomontades de Varsovie.

Le gouffre dans lequel je m’étais précipité m’apparut alors dans son effroyable profondeur. J’avais sacrifié mon honneur à des illusions folles, à mon incommensurable vanité, et je restais seul, sans ressources, sur un sol étranger.

Les fatigues d’un voyage accompli sous le poids de terreurs incessantes avaient épuisé ma santé, déjà bien altérée par des excès de tous genres. La veille de Noël, je tombai sur mon lit avec la conviction de ne m’en relever jamais.

Après tout, la mort n’était-elle pas le dénouement le plus désirable de mes tristes aventures? Me restait-il une espérance digne de me rattacher à la vie?

Mais j’étais jeune et, malgré mes misères, la vie m’était chère encore.

Or, à Varsovie, les démocrates raillaient impitoyablement l’OEuvre de Dieu, tout en reconnaissant les vertus et la piété de ses adeptes; à Paris, dès mon arrivée, j’avais entendu parler de cette association mystérieuse qui comptait dans son sein les exilés les plus considérables et les plus vénérés. Là peut-être était le port.

Je m’accrochai. à cette dernière branche en homme qui se noie. L’imagination aidant, je ne doutai plus de trouver dans l’Œuvre l’apaisement de mes inquiétudes. L’abbé Dunski, dont j’admirais le caractère m’avait dit à ce sujet: –Je connais peu cette société religieuse, mais je me fais un devoir de l’étudier à fond, . l’ayant vu opérer les conversions les plus étonnantes et les plus sincères.

Le désir d’approcher une chose si sainte me tourmentait non moins que mon indignité.

Joriski, loin de m’apporter des consolations, excitait mes dégoûts. Après m’avoir entraîné dans l’abîme, il m’y abandonnait, fuyant dans une ivresse continuelle, les pressentiments d’un avenir inconnu, mais affreux à coup sûr.

Mon tiroir était vide. Il ne me restait plus rien, rien.

Pendant toute une nuit de fièvre, d’horribles cauchemars m’avaient poursuivi sans relâche; la vie ne m’était plus possible.

Des projets de suicide roulaient dans ma tète quand Joriski entra rayonnant; il me sauta au cou, me pressa sur sa poitrine et put à peine me dire au milieu de ses sanglots:

–Cher ami, c’est moi qui t’ai plongé. dans cette misère; mais, s’il plaît à Dieu, après avoir été la cause de ta perte, je serai l’espérance de ton salut. J’ai cette confiance, tu ouvriras les yeux à la lumière et Towianski te comptera parmi ses disciples. Par sa parole et son action chrétiennes, il convie tous les polonais à la véritable délivrance. Nouveau Messie, il ouvre les bras aux plus grands pécheurs et les aide à se purifier devant le ciel et devant la terre.

–Certes, répliquai-je avec amertume, si l’OEuvre t’a corrigé, elle n’a pas fait un petit miracle. Quand j’aurai vu, je croirai,

–Et bien, tu croiras, reprit-il avec une humble fermeté!

Puis il ajouta:

–Je possède quelques avances, grâce à la générosité de mes nouveaux frères, et j’ai pu obtenir des commandes par leur intermédiaire, je vais donc m’établir près de toi pour te soigner et te consoler.

En effet, cet homme embourbé naguère dans la fange d’une abjection si complète, se montra dès lors un modèle de sobriété. Il porta dans ma mansarde le chevalet qui devait nous faire vivre. Ses attentions maternelles, son inébranlable confiance en Dieu me réconfortèrent. Parfois, pendant qu’il travaillait, des larmes d’attendrissement baignaient ses joues; et bientôt, poussé par un irrésistible besoin de prière, il quittait ses piuceaux pour remercier le Père céleste de la paix intérieure dont il jouissait.

J’attendis, me fixant une date à laquelle je considérerais la cure de Joriski comme définitive; aucune tiédeur ne se manifesta dans sa piété.

Enfin je le priai d’appeler ce consolateur à qui il devait une transformation si étrange. J’écoutai avec vénération cet apôtre de la foi nouvelle dont la vue seule commandait l’affection et le respect. Hélas! l’ordre d’idées dans lequel il entra me parut en contradiction formelle avec les tendances philosophiques les mieux caractérisées de notre siècle; et je sentis combien il me serait difficile de le suivre dans sa voie. Malgré de longues et fréquentes visites, tous ses efforts furent vains pour ranimer les cendres de ma foi. Sa parole m’émouvait sans me convaincre. Je l’admirais, je l’aimais chaque jour davantage, mais il n’apaisait point les révoltes de ma raison.

Le15janvier au soir, cet ami, déjà bien cher, me demanda avec inquiétude:

–Eh bien, avez-vous réfléchi, mes paroles ont-elles porté. quelque fruit?

–Mon père, lui répondis-je tristement, j’envie votre foi, je ne saurais la partager.

Son visage tout illuminé de bonté se rembrunit.

–Pardonnez-moi, repris-je, cette foi me serait sans doute un grand soulagement, mais quel secours en tirera ma malheureuse patrie?... Or, je tiens à sa délivrance plus qu’à mon salut

L’apôtre de Dieu me répondit:

–LŒuvre de Dieu nous apprend qu’à ceux-là seuls, il sera donné de coopérer à la délivrance de la patrie. qui sauvent leurs âmes par un amour de Dieu absolument désintéressé. Nous n avons point en nous le pouvoir de sauver la patrie; mais Dieu se servira de nous pour instruments de ce salut, si nous sommes purs devant Lui. et vous, vous n’êtes pas pur, car vous avez tué sciemment en vous-même l’amour de Dieu et votre foi en Lui. Votre cœur reste sourd à la miséricorde divine, parce que vous prétendez l’analyser avec votre froide raison. Si rien ne peut réveiller en vous le sentiment de l’amour, ma présence est ici désormais inutile. Excusez-moi, si je ne re-–viens plus.

–Mais comment réveillerai-je ce sentiment si je ne l’ai déjà!

–Ce sentiment est un don de Dieu, mais rappelez-vous la parole: demandez et vous obtiendrez; cherchez et vous trouverez; frappez et l’on vous ouvrira.

Il sortit à ces mots.

–Eh! l’apôtre a mauvais caractère, dis-je avec humeur à Joriski. Pourquoi m’abandonne-t-il? Si je ne pense pas comme lui, je l’honore et je l’aime. Est-ce bien de me priver de son affection, parce que je ne puis partager ses opinions religieuses?... Ah les dévots de toutes les couleurs–sont toujours intolérants.

–Et toi, reprit Joriski, combien d’amitiés n’as-tu pas brisées par tes emportements politiques? Pourquoi ne veux-tu pas que le serviteur de l’OEuvvre soit jaloux de son Dieu, comme tu l’es de ton pays?... Il t’a présenté la vérité, tu as détourné ton visage; il t’a mis face à face avec ta conscience et t’a confié le germe de l’amour divin; que peut-il, si tu refuses de le cultiver?

Quand Joriski m’eut quitté, je sentis quel vide laissait en moi l’abandon de l’apôtre.

Si vraiment, me disais-je, il n’allait plus re-. venir!

Mon agitation était extrême. Dix heures sonnèrent, ma lampe vacillait.

Pourquoi, murmurai-je, ma triste vie ne s’éteint elle pas avec ses dernières lueurs?... La nuit du tombeau ne peut être plus glacée ni plus noire que ces ténèbres dans lesquelles mon âme se débat. Pas assez de foi en Dieu pour y puiser l’espérance… pas assez de foi dans le néant pour recourir au suicide. Croire assez pour trem bler, pas assez pour aimer. Ah! le doute, c’est bien le vestibule de l’enfer!

Pendant ce sombre monologue, mes regards tombèrent sur un livre oublié sur ma table de nuit par le serviteur de Dieu; je l’ouvris machinalement. c’était le saint Évangile.

Je ranimai ma lampe, et me mis à lire eu disant:

Essayons encore. que je n’aie rien à me reprocher, si je ne trouve ici-bas que désillusion et désespoir.

Le temps passait. J’éprouvais une émotion indéfinissable. Plus j’avançais dans ma lecture, plus je me sentais pénétré de la divine parole, et quand j’arrivai à ce passage de Saint Jean:

Je prierai mon Père, et il vous enverra un autre consolateur pour demeurer parmi vous.

Le livre me tomba des mains: Je sanglotai, et m’élançant de mon lit avec une vigueur dont je n’aurais pu me supposer capable, je tombai la face contre terre, et frappant ma poitrine, longtemps, longtemps je pleurai. et dans ce débordement de sensibilité, je sentais une vie nouvelle ranimer mon corps miné par la souffrance. Mon cœur s’allégeait. du fardeau qui l’avait écrasé; mon âme se rassérénait aux rayons de l’amour du Sauveur.

Au jour, Joriski frappait à ma porte. J’étais habillé, prêt à sortir: je roulai à ses pieds et je lui baisai les mains.

Il comprit et me dit avec émotion:

–Tu vas sortir par ce froid. malade comme tu es?

–Qu’importe, lui répondis-je, je sens en moi un foyer de chaleur qui me protégera contre tous les froids.

Il me serra la main sans parler; un long regard m’exprima seul sa joie.

Dans l’escalier, je rencontrai un ennemi personnel de l’apôtre qui m’apostropha en riant:

–Comment! sur pieds! est-ce encore un nouveau miracle de maître Towianski?

–Jugez vous-même. J’étais hier au bord du tombeau; aujourd’hui ma foi en Dieu défie la mort.

Le serviteur de Dieu me reçut sans étonnement. Après lui avoir exprimé mon repentir et mon fervent désir de participer à l’œuvre, je lui demandai avec tremblement, si souillé d’un vol, je pouvais y prétendre.

–Purifiez-vous d’abord devant Dieu, me dit-il, par la prière et par l’extirpation jusqu’aux dernières racines du mal qui est en vous; plus tard vous vous justifierez devant les hommes.

La grâce de Dieu, qui m’avait ressuscité dans cette nuit mémorable, m’abandonnabientôt. J’eus de pénibles luttes à soutenir; la miséricorde divine ne descendait sur moi qu’après de longs gémissements. Souvent je m’endormais soulagé, pour me réveiller baigné de sueur, poursuivi de rêves odieux. Les Russes me saisissaient et me torturaient; le matin je me levais brisé, bien près, dans mon découragement, du doute et du blasphème.

Le13janvier1848, un huissier près du tribunal de la Seine se présenta dans ma mansarde, muni d’un exploit au nom du comte de Kiselew, ministre plénipotentiaire de l’empereur de Russie, m’assignant, comme sujet russe, à comparaître le1er mars devant le conseil de guerre de Varsovie.

Ce soufflet donné en plein visage me mit hors de moi: tremblant de fureur, je répondis par ce billet:

Monsieur le comte,

«Je ne suis pas sujet russe, mais enfant d’un pays libre temporairement et injustement occupé par les armes de l’Empereur. Je n’ai au-cun compte à rendre à votre gouvernement; le seul compte que je puisse admettre se sol-dera, j’espère, en ma faveur, le jour où les deux nations belligérantes en viendront aux mains. Dieu fasse que ce soit bientôt!»

Après le départ de ma lettre, j’eus honte de ce mouvement de colère. Hélas! j’avais deux mesures, l’une pour moi, l’autre pour mes ennemis.

Seul le Maître pouvait me guérir.

Mais comment entreprendre un tel voyage dans ma détresse?... Un frère eut pitié de moi et me procura l’argent nécessaire à ce pèlerinage. Que Dieu l’en récompense généreusement.

Ce fut le25février1848.–

Comment te saluer jour à jamais béni dans ma vie temporelle, mais plus encore dans la vie éternelle de mon esprit, où le serviteur de Dieu me délivra de mes chaînes–où l’instrument de Dieu me dévuila ma vocation chrétienne, déroulant sous mes yeux l’enchaînement des causes qui l’amenaient–où j’appris pourquoi je vins au monde en ce moment plutôt qu’en tout autre, pourquoi je naquis chrétien et polonais–où je compris enfin le but de mon existence–jour où le commandement de Jésus-Christ «Aime Dieu» par-dessus tout et ton prochain comme toi même devint pour moi une vérité vivante et agissante.

Dès mon arrivée dans l’antichambre où le serviteur de Dieu devait me recevoir, je me sentis pénétré d’un amour infini pour Dieu, pour l’immensité créée, pour toutes les parcelles de cette immensité. Dans cet amour, j’embrassais à la fois mon infortunée patrie, l’Eglise impérissable du Christ et l’humanité tout entière. J’aimais mes ennemis comme moi-mème, comme mes –frères en Jésus-Christ, notre Sauveur à tous.

Durant trois jours, je vécus près du Maître dans une extase continue. La grâce de Dieu m’inondait de ses délices, me présentant un idéal à poursuivre, idéal dans lequel je devais trouver la force de m’attacher pleinement au ciel.

Les secours de l’Œuvre m’ont permis de vivre trente ans dans un état de calme absolu, rarement égal, il est vrai, à cette suprême béatitude, mais qui m’a souvent permis de pressentir les mystérieuses félicités du monde supérieur et éternel.

Plus de trente années se sont écoulées depuis cette entrevue. L’homme d’alors, déjà flétri, a rajeuni de toutes les années de son service dans l’OEuvre. L’âme rassérénée a rendu sa vigueur à l’enveloppe. Indigne d’une telle boulé de Dieu, je ne puis que tomber à genoux et m’écrier:

Seigneur, ayez pitié de moi, pécheur si endetté envers le trésor insondable de votre miséricorde!...

Mon entretien–avec André Towianski eut lieu le25février1848, dans un village près de Bâle. Il est matériellement impossible que le serviteur de Dieu connût la révolution de Paris. Dans les éclaircissements qu’il me donna sur le gouvernement par Dieu de chaque homme en particulier, aussi bien que des nations et de l’univers, il me montra pourquoi la France était soumise à un homme tel que Louis-Philippe et la Pologne à un homme tel que l’empereur Nicolas. Il ajouta: La direction suivie par la nation française changera bientôt, et Louis-Philippe, à la vie duquel on a si vainement attenté, parce que son compte et celui de sa nation n’étaient pas encore arrêtés, sera prochainement écarté sans effusion de sang.

Le15mai1848, au moment où le peuple de Paris parcourait les rues, avec des drapeaux français et polonais, aux cris en Pologne! en Pologne!... Je déposai à l’ambassade russe la lettre suivante:

« Excellence,

Entraîné par de fausses doctrines dans la voie du mal, je me suis rendu coupable envers le gouvernement russe d’un vol de mille roubles, et j’ai écrit au comte de Kiselew une lettre insolente dans laquelle je m’enorgueillissais d’une telle ignominie.

Mais Dieu, me prenant en pitié, m’a permis de m’abreuver de repentir à la source de son Œuvre, de m’approcher du serviteur destiné à éclaircir sa volonté aux individus et aux nations, afin qu’ils sortent de leurs ténèbres et de leur misère.

Le monde ne sortira point du chaos, s’il ne suit la voie dans laquelle Dieu l’appelle, voie tracée par Jésus-Christ, voie depuis longtemps effacée, et remise en lumière par l’homme de l’époque chrétienne supérieure.

Eclairé par la lumière de l’OEuvre, je m’humilie devant le gouvernement russe, dont je me reconnais le débiteur, et j e promets de m’acquitter au plus tôt de ma dette, lourd fardeau pour ma conscience, flétrissure devant Dieu et devant mon prochain.»

Mes frères de l’Œuvre, profitant de mes aptitudes mathématiques, m’avaient trouvé quelques élèves; mon assiduité et les succès de quelques-uns d’entre eux me valurent l’estime et la vogue: le nombre de mes élèves augmenta. Aucune privation ne me coûtait. A la fin de chaque mois, je comptais et recomptais mon trésor, faisant couler l’or dans mes mains avec un amour d’avare.

Enfin je disposai de mille roubles!...

J’écrivis à l’ambassadeur:

«Excellence,

Dans la lettre que j’eus l’honneur de vous écrire le15mai1848, je vous ouvrais mon âme en toute sincérité, je répudiais ma vie antérieure et confessais ma foi nouvelle. Je me reconnaissais débiteur de mille roubles dérobés par moi au gouvernement russe. Dieu a béni mes efforts. Je vous prie de m’indiquer le jour où je pourrai vous remettre cette somme.»

Au jour fixé, le premier secrétaire me reçut tenant en main mes diverses lettres.

–Vous pouvez, me dit-il, profiter de la clémence de l’Empereur et retourner en votre pays.

–Merci, monsieur, répondis-je, mon seul but est d’alléger ma conscience.

Le secrétaire compta.

Mes yeux remplis de larmes purent à peine déchiffrer la quittance:

«Reçu de M***, employé à l’administration de la guerre à Varsovie, la somme de mille roubles pour être restituée à qui de droit.»

LE BOIS DE KEROMAN

Table des matières

Par un beau soir d’été je sortais des murs de Lorient, en compagnie d’un ami d’enfance, dans l’espoir, après une chaude journée passée dans l’enceinte étouffante d’une petite ville fortifiée, de retrouver l’air pur de la campagne.

Nous avions concouru ensemble pour l’école navale, il avait été refusé, j’avais été reçu. Cet échec le trouva résigné, il se mit au courant des affaires de son père et bien lui en prit, car celui-ci mourut quelque temps après laissant un passif considérable. Mon ami ne se découragea pas et, prenant à sa charge l’existence de sa mère et de sa sœur, releva, à force d’intelligence, de travail et d’activité, la maison paternelle.

A trente ans, Matthieu avait définitivement acquis une excellente situation; cependant loin de songer au repos, il redoublait de zèle. En cela il n’était point emporté par l’amour du1 gain, mais par la passion de manier les hommes et les choses. Dans la fortune, il ne voyait qu’un champ plus vaste ouvert à son intelligence, un moyen de tenter des entreprises plus variées, et de déployer sa singulière faculté de distinguer, d’un coup d’œil rapide, au milieu de simples manœuvres, l’homme dont il saurait se faire un collaborateur. Il aimait son nombreux personnel et avait su s’en faire aimer. Sans cesser de donner son attention au commerce proprement dit, notamment aux fournitures de la marine, il avait fondé successivement sur un très-grand pied une corderie, puis une tannerie, enfin une fabrique de papiers d’emballage avec les débris de vieilles voiles et les vieilles étoupes vendus parles Domaines. Cette dernière industrie réussit au delà de ses espérances, sa fabrique de papiers d’emballages faisait de l’or. Toute entreprise nouvelle l’attirait. une .fois il soumissionna, à un prix singulièrement inférieur à celui de ses concurrents, le curage du port et de la rade; malgré sa réputation d’habileté les autres soumissionnaires se demandaient s’il n’était point tombé daus quelque grosse erreur de –calcul; une idée ingénieuse pour le transport des vases lui permit de s’acquitter de son marché avec un bénéfice tel qu’il eût. pû, dès cette époque, se retirer des affaires.

Matthieu était un homme économe et simple, comme tous les gens généreux et désintéressés. Il allait généralement à pied, et, quand il avait besoin de faire une course en voiture, on attelait le cheval d’une de ses charrettes à un vieux cabriolet. Les personnes qui ne le connaissaient point appelaient avarice ce profond dédain du luxe et de l’apparat; cependant il fallait avouer qu’il ouvrait largement son coffre-fort, quand il s’agissait de doter une institution populaire, de couvrir une souscription pour des œuvres de bienfaisance ou d’utilité communale. Jamais une misère intéressante n’avait en vain frappé à sa porte.

La conversation que je venais d’avoir avec lui avant de partir pour la promenade, peint assez bien son caractère. Il était entré chez moi comme un ouragan et. s’était précipité dans un fauteuil, lançant dans un coin son chapeau habitué d’ailleurs à ces rebuffades.

–La chose est décidée, me dit-il, je me marie.

–Contre qui?

–Avec qui, tu veux dire, mais ne fais pas l’innocent. il s’agit, et tu t’en doutes bien, de mademoiselle Lénard.

–Une orpheline pauvre.

–Oui, mais orpheline.

–Je sais bien que tu attaches à la fortune une importance secondaire, cependant je ne m’attendais pas de ta part à tant de désintéressement.

–Qu’est-ce qu’une dot dans ce méchant bourg, reprit-il?... quarante mille francs, cinquante mille francs. Une jeune fille, dotée de cent mille francs, croit posséder le Pérou et a des prétentions exagérées. Cent mille francs, la belle affaire quand il s’agit du bonheur de la vie!... J’en risque tous les jours autant dans les affaires?

–Mademoiselle Lénard est une charmante enfant; j’en conviens, mais rien ne t’obligeait à te marier dans cette vaniteuse et pauvre petite ville; tes relations te permettaient de choisir ailleurs.

–Il m’eût certainement été facile d’épouser une héritière du Havre ou de Bordeaux; mais, j’ai sur le mariage, les idées, ou si tu veux, les préjugés de nos pères. Jamais on ne tient de trop près à celle qui doit être votre femme. On court gros jeu en épousant une inconnue; à mon avis, il faut s’unir, à une jeune fille de son monde toujours, de sa ville en général, du même quartier, s’il est possible, de la même maison serait l’idéal.

–Tu as mille fois raison. Si nous ne nous entendons pas sur toute chose, du moins, sur cette question, nous sommes en parfait accord.

–Je connais mon orpheline, elle sera heureuse de la vie que je lui ferai. Mais je suis dans un état d’agitation facile à comprendre, je –ne puis tenir en place, nous causerons mieux en cheminant dans la campagne, sortons.

Et voilà comment nous avions quitté la ville, et machinalement pris la route du bois de Keroman.

–Une demoiselle du monde, reprit-il, quand nous eûmes franchi l’enceinte de Lorient, sous ce prétexte qu’elle m’aurait apporté uue dot, m’en dépenserait le triple. Je suis un bon bourgeois, il me faut épouser une bourgeoise; je suis un travailleur, j’ai besoin d’une compagne sérieuse. Une élégante m’emporterait dans son tourbillon. Enlin, Madame n’étant pas née dans ce trou–peu récréatif, il faut bien le dire–ne pourrait se faire à cette petite ville où j’ai mes amis et mes parents, où je tiens à rester?

–Tu es dans le vrai. Mademoiselle Lénard est d’ailleurs une jeune fille parfaitement élevée, et je me dis tout bas que tu as eu une fière chance de te faire refuser à l’école navale.

–Peut-être. à coup sûr, j’aurais tort de me plaindre; tout me sourit, j’ai amassé une jolie fortune.

–Dis une belle fortune et que tu dépenses avec magnificence, tu as comblé tous les tiens.

–Je n’ai pas grand mérite, plus je donne, pins l’argent m’arrive. J’aide la chance.

–On en a toujours avec de la patience, de la volonté, du travail.

–Oh, c’est un fait, le travail, les préoccupations ne m’ont pas manqué. J’ai passé dans un horrible bureau, du matin à une heure avancée de la nuit, les riantes années de la première jeunesse. Pendant que tu t’abîmais dans la contemplation des splendeurs tropicales, que tu t’enivrais d’amour et de poésie, je m’abrutissais dans d’arides calculs. La nuit, je rêvais et rêve encore a affaires. Peu à peu jem’y suis fait; mais, qu uand ma situation n’était pas encore assurée, quels affreux cauchemars m’ont poursuivi pendant mes premières entreprises; combien de fois n’ai-je pas vu, dans mon sommeil troublé, ma mère et mes sœurs chassées de notre modeste logis, le vieux mobilier de famille vendu et moi roulant de faillite en faillite. Te rappelles-tu nos promenades au bois de Keroman, dans notre adolescence, ta passion pour Corneille, mon enthousiasme pour V. Hugo?... Tu étais phalanstérien et tu réformais le monde. Tu savais tout ton Corneille et tu récitais avec une solennité, une pompe qui contrastait fort avec ma fougue à déclamer Ruy-Blas ou le Roi s amuse. Quelles effroyables querelles naissaient de la comparaison des Boraces avec Hernani!... C’était à peu près discuter des mérites respectifs d’un saumon et d’un lièvre. Tu étais conservateuren litératureet révolutionnaire en politique; moi, conservateur en politique et révolutionnaire en littérature. Nous ne nous entendions sur rien, de là, sans doute, le besoin d’être toujours ensemble, bien sûrs, que la discussion ne tarirait jamais. Poésie, histoire, littérature, il m’a fallu dire adieu à tout cela. J’ai fatigué mon esprit à méditer la baisse des peaux vertes, la hausse des cuirs, la mercuriale des vieux chiffons et des vieilles étoupes. Quand nous nous retrouvons ensemble, je regrette de n’avoir pu suivre ta carrière: le corps y est esclave, affreusement esclave même, puisqu’il est réduit la plupart du temps à se mouvoir sur quelques mètres carrés de planches. mais vous avez le cerveau libre du moins, vous êtes maîtres de vos pensées.

–Tu dis vrai. Là est le beau côté du métier, dans nulle position, on n’a l’esprit aussi libre. Quand, à la mer, on a terminé son quart, on rentre sans souci dans sa cellule, on y retrouve, suivant ses goûts, ses livres, ses crayons ou même son piano. On peut lire, écrire, penser, la mer y invite.

–Je rends grâce au commerce de m’avoir permis d’assurer aux miens une situation honorable; si je n’avais pas eu ces responsabilités, j’aurais beaucoup préféré ta profession à la mienne. Maintenant le sort en est jeté, il me faut, jusqu’à extinction, brasser des affaires; l’activité est devenue l’élémpnt essentiel de ma nature, elle a tout absorbé. Aujourd’hui, un repos intelligentme deviendrait insupportable, il me serait impossible de m’occuper de science ou de philosophie.

–Tu exagères. Toutefois la mer a cet avantage d’isoler pour un temps des préoccupations vulgaires. C’est bon, c’est sain de rester par moment étranger aux banalités quotidiennes, aux cancans des petites villes, aux tracasseries des petites gens, à l’esclavage des visites et autres obligations niaises, aux malpropretés inévitables de la cuisine politique. Cette séparation momentanée du monde porte à la médita-– tion, élève vers les hauteurs de la pensée.

–Oui. la marine est vraiment une noble carrière.

–Moi, du moins, je l’aime. elle m’a permis de suivre mes goûts. Voyager coûte cher, et l’on a raison de dire que les voyages ouvrent les horizons nouveaux; mais il y a bien aussi le revers de la médaille.

–Oui, l’éloignement de tout ce que l’on aime doit devenir à la longue un supplice, surtout si ’on est marié.

–Ma qualité de célibataire me désintéresse entièrement dans cette question, sur laquelle me à émettre mon avis, avis d’apparence paradoxale, mais dont tu peux aisément vérifier a justesse, puisque tu habites un port de mer. On trouve dans notre métier des ménages malheureux comme partout; mais, en général, on l’en trouve pas de plus unis. L’éloignement, omme la mort, a le don de transfigurer les gens. On oublie les défauts de l’absent, on ne se sourient que de ses qualités. Pendant deux ou trois ns on idéalise la personne aimée, l’ivresse de a joie prolonge l’illusion au retour, el l’on se uitte.avant d’avoir ouvert les yeux sur ses imperfections mutuelles. On évite ainsi l’écueil de la satiété. La menace d’un départ subit, toujours suspendue sur la tête du marin à terre, fait mieux goûter le bonheur d’être ensemble, et la crainte de se séparer sous une impression pénible conduit de part et d’autre à d’étonnantes concessions. Durant les campagnes, les faux bruits de catastrophe entretiennent et surchauffent la passion. Tout marin meurt une dizaine de fois pour sa femme, ce qui le fait singulièrement chérir. Dans tel parage un cyclone a causé d’effroyables désastres ou la fièvre jaune sévit! avec fureur. Quoi qu’il en soit, les marins aiment passionnément leurs femmes et sont payés de retour.

–A ce compte, la vie du marin est la plus belle du monde.

–Cher ami, la vie la plus belle et la plus amère aussi est celle que chaque homme mène e sur la terre. Tout bien pesé, nous jouissons et nous souffrons beaucoup, moins inégalement qu’il ne semble, grâce à la prodigieuse élasti-. cité de notre nature et à son étrange faculté é d’adaptation. Cette plasticité, presque indéfinie de nos caractères, atténue la mauvaise distribution des biens et des maux. et puis, après tout, la corvée n’est pas longue. Mais, pour en revenir à notre suj et, tout n’est pas rose à la mer:

–D’abord ses continuels dangers.

–Ne tombons pas dans les lieux communs. cependant ces dangers sont réels; le progrès les a changés plutôt que supprimés. Si l’on a des moyens plus parfaits, on ose davantage. Les abordages ont remplacé les anciens sinistres, on y gagne de souffrir moins longtemps.

–Et le mal de mer?... l’habitude en guérit-elle tout à fait?

–Peu de gens y échappent d’une façon absolue. Les vieux marins qu’on voit vaquer à leurs affaires, manger, boire et fumer, n’en sont pas moins incommodés quand le mauvais temps dure; c’est d’ailleurs chose rare.

–Le roulis doit être un gros ennui, j’imagine?

–Les grands roulis, quand ils se prolongent, comme dans la traversée de l’Océan Indien du cap de Bonne Espérance au cap de Tasmanie, deviennent une véritable calamité. Lire est un travail, écrire une impossibilité; la table inévitablement souillée répugne; les soins, je ne dirai pas de toilette, mais de simple propreté passent à l’état de labeur pénible; rester assis demande un effort. On dort mal ou pas du tout. On s’énerve, on devient irritable. Après un mois de l’agacement des grands roulis, on se sent menacé d’idiotisme ou de folie furieuse. Heureusement de pareilles traversées sont exceptionnelles; il n’y a pas toujours de roulis, ou du moins il est tolérable. Alors la navigation a des charmes réels. Ce spectacle continu de la mer et du ciel, que l’on croirait monotone est infiniment varié au contraire. Il semble qu’en perdant la terre de vue, on quitte notre stupide planète; on ne sent plus peser sur les épaules le manteau de plomb de la bêtise humaine. Le cloître se propose quelque chose d’analogue, les moines devraient armer des navires et naviguer.

–Quel est donc enfin, à ton sens, le côté sombre des navigations longues ou lointaines?

–La vie en commun, la nécessité de se coudoyer sur un étroit espace, sans presque se quitter du regard. Quand on n’est pas uni par la sympathie ou quand, tout au moins, une indifférence polie ne réussit p as à maintenir des rapports agréables, l’existence à la mer devient très-difficile; elle est un supplice, quand des caractères antipathiques viennent à se renconrer. Puur peu que chacun des adversaires ait elque qualité, l’état-major se divise en deux tmps; de là, des froissements continuels si n est sur un grand navire: sur un aviso, l’arrre devient un enfer. Ce bois de Kcroman, n nous a conduit une habitude d’enfance, nous re une triste preuve de ce que j’avance: ses eux chênes ont été les témoins du dénoueent d’un lugubre drame de bord.

–En effet, c’est ici que Bazire a été tué.

–Au point où nous sommes se trouvait abert; là, à vingt-cinq pas, Bazire tomba de mort.

–Cette affaire fit jadis grand bruit dans Loit, mais je n’en ai jamais bien connu les dés.

–Je les connais très-bien. Bazire était magre, disgracieux et louche, signe à peu près illible d’un esprit faux ou indice de méchane. Au collège, les mauvaises plaisanteries le dirent ombrageux. Comme il arrive toujours pareil cas, plus il était désagréable, plus on jouait de mauvais tours; plus il devenait gneux. Jalabert, d’un physique heureux, i abord sympathique, d’un caractère franc uvert, d’une force peu commune, faisait ses ses en même temps que Bazire, pour qui, 3tarda pas à devenir un objet d’envie. Cependant Jalabert ne prenait aucune part a tracasseries dont son compétiteur était victi je dis compétiteur, car tous deux se disputaient les mêmes prix, les gagnant tour à tour, Ja bert par son intelligence facile, Bazire par s travail obstiné.

Bazire, dès l’enfance, devint hypocondr que... On n’avait, d’après sa conviction, d’êêtre pensée que de lui nuire, de le tourner en rision surtout. Il ne pouvait voir deux cama des causer ensemble, sans être convaincu qui machinaient contre lui quelque complot; et coup il montrait une rage sourde qui, pl être concentrée, n’en était pas moins violent

Nos deux lorientais entrèrent ensemble l’école navale, où l’autorité, par acte de bi veillance malencontreuse, leur assigna com compatriotes deux bureaux voisins. Leur riva prit alors un caractère nettement acerbe.

Jalabert, s’étant mis sérieusement au trav se maintint dans les premiers rangs que envieux émule ne put atteindre; la jalo s’en mêlant, le contact transforma en aver ce qui n’avait guère encore été qu’une opp tion de caractères.

Jalabert surtit dans les premiers, ce qui donna l’avantage de l’ancienneté,

Bazire, sentant chaque jour davantage, combien ses défauts l’exposaient à des altercations aves, se mit à cultiver les armes avec la téna: té particulière à sa nature; par sa persévéance, il acquit une étonnante adresse dans le r au pistolet.

à Tous deux s’éprirent de la même fille, une e ses inusables beautés vouées à l’éducation de la jeunesse, qui semblent faire partie du maériel fixe des ports. Bazire, d’une famillo peu aisée, dut céder le pas devant la prodigalité de son rival; son amour-propre blessé le poussait à chercher un prétexte de querelle, quand des ordres subits d’embarquement pour des stations différentes séparèrent les deux aspirants. Ils ne songeaient plus l’un à l’autre, quand un jour la fatalité les réunit tous deux enseignes sur le même petit aviso, la Mouette, commandé par un lieutenant de vaisseau.

L’ancienneté de Jalabert lui conféra les fonctions de second, fonctions comportant tous les privilèges de la supériorité de grade.

Tu comprends si ce fut un coup pénible pour l’atrabilaire Bazire de se trouver sous les ordres de son antagoniste; d’autant plus que, comme il arrive souvent aux gens chagrins, il cherchait dans l’ambition un refuge. Or, si le navire, par ses services, acquérait des titres à quelque récompense, elle revenait pour ainsi dire de droit au second.

Pour comble de malheur, la mission de la Mouette l’appelait à la côte occidentale d’Afrique. 1

Comment peindre l’existence de deux êtres qui se détestent, réduits à vivre, sur un espace de quelques mètres carrés, dans les conditions les plus irritantes: ciel embrasé, atmosphère lourde, humide, chargée d’électricité, privation de vivres frais, alimentation détestable, dans les rivières la fièvre et les moustiques, sur la côte roulis infernal, impossibilité de descendre sur une terre défendue par des brisants infranchissables pour des embarcations européennes.

Tout conspire à bord d’un aviso égaré sur la côte d’Afrique à aigrir les caractères, à prédisposer à l’exaspération. Là les gens, épuisés par l’anémie, conséquence fatale du climat, tombent dans un état de surexcitation et d’énervement voisin de la démence. De nombreuses altercations, à propos de niaiseries, avaient avorté, grâce à l’intervention du docteur et du commissaire, qui surveillaient leurs compagnons avec la vigilance de maîtres,: tenant en laisse des dogues rageurs.

Un matin la Mouette, à la vapeur, roulait dans le golfe de Guinée sous la menace d’une tornade. On allait se mettre à table pour déjeuner à neuf heures, heure fixée par le réglement et les besoins du service.

–Je donnerais vingt francs de bon cœur pour un méchant bifteck, dit Jalabert en s’adressant au médecin, voilà un siècle que je n’ai vu paraître sur la table un plat mangeable.

–C’est de ma faute, sans doute, dit Bazire d’un ton aigre.

–Qui dit cela?

–Oh personne. On n’ose s’adresser au chef de gamelle et l’on s’en prend au cuisinier.

–On s’adresse d’abord à ce maudit pays sans ressources, ensuite à l’empoisonneur incapable de tirer parti du peu qu’il a, et, si la pensée vous venait de s’adresser à quelque autre, on n’hésiterait pas un instant.

–Je sais ce que je dis. Ces plaintes incessantes sont un blâme indirect de ma gestion et je suis résolu à ne pas les tolérer davantage.

–J’en suis désolé, monsieur, mais j’entends me plaindre quand bon me semblera.

–Et moi, monsieur, j’entends ne plus avoir les oreilles fatiguées de vos tracasseries.

–Monsieur, vous vous oubliez. Prenez garde

–Prenez garde!... Ce mot est une menace, une provocation.

–C’est ce que vous voudrez. Vous m’ennuyez à la fin.–

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
250 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066333546
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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