Kitabı oku: «Un diplomate luxembourgeois hors pair»



PREFACE
La vie et l’œuvre d’Hugues Le Gallais me sont devenues de plus en plus familières depuis une vingtaine d’années. Avec des hauts et des bas, des recherches plus ou moins intenses en fonction de mes disponibilités et de mes loisirs, j’en ai toujours appris davantage sur un personnage aux multiples facettes dont j’ai croisé la trajectoire plusieurs fois avec quelques décennies d’intervalle. Fin 2001, j’ai été nommé secrétaire d’ambassade du Grand-Duché de Luxembourg aux Etats-Unis et suis tombé sur plusieurs traces laissées par le premier chef de poste résident à Washington. Le Gallais avait habité et travaillé durant près de 18 années au 2200 Massachusetts Avenue, dans ce qui est toujours, aujourd’hui, l’ambassade luxembourgeoise. La plus grande partie de la documentation sur l’ambassadeur Hugues Le Gallais, surtout sa correspondance avec les acteurs politiques luxembourgeois, se trouve depuis l’été 2002 aux Archives nationales de Luxembourg après avoir été inventoriée juste après mon arrivée à l’ambassade en tant que jeune diplomate. Cet échange de lettres avec des personnalités très diverses porte aussi bien sur des aspects quotidiens de la vie des exilés luxembourgeois durant la Seconde Guerre mondiale que sur des questions d’ordre politique ou économique.
Retrouver ces documents aux Archives nationales à Luxembourg a été d’un grand secours, tout comme l’éclairage additionnel apporté à la fin de mes recherches par quelques lettres très personnelles écrites à la main par Le Gallais à la Grande-Duchesse et qui ont été mises à ma disposition par les Archives de la Maison grand-ducale. Ceci m’a permis de découvrir une autre facette du diplomate Le Gallais, qui était par ailleurs chambellan de la souveraine. Pendant les années de l’exil, il devait œuvrer inlassablement et trouver sa voie entre le chef d’Etat et les deux principaux membres du gouvernement, le ministre d’Etat Pierre Dupong et le ministre des Affaires étrangères Joseph Bech, peu importe que ceux-ci se trouvent aux Etats-Unis, au Canada ou au Royaume-Uni.
De nombreuses rencontres aux Etats-Unis, mais aussi au Luxembourg, en Allemagne, en France et en Italie m’ont permis de me faire une image plus complète encore d’un diplomate hors pair, parfois critiqué voire raillé, ayant mené une vie très différente de celle des diplomates actuels. Des membres de sa famille, des amis et des contemporains ayant connu Le Gallais sont désormais de plus en plus rares à pouvoir témoigner. Plusieurs rencontres avec le fils et le petit-fils de l’ambassadeur à Venise en 2018 m’ont donné beaucoup de réponses à mes nombreuses questions et m’ont permis de voir les albums photo, que ce soit de l’étape japonaise ou américaine de la carrière d’Hugues Le Gallais. D’autres membres de la famille ont contribué à étoffer voire corroborer certains aspects de la vie bien remplie de Le Gallais et de son entourage. Une autre source inestimable est constituée par le « scrap book » que la secrétaire de Le Gallais, Eleanor Maloney, avait élaboré tout au long des 18 années de sa présence à Washington. Elle y a rassemblé des extraits d’articles de presse sur l’ambassade du Luxembourg et y a ajouté des photos et autres documents, comme des plans de table ou des menus de grands dîners washingtoniens. Une partie de la correspondance de l’ambassadeur Le Gallais avec Madame Maloney me fut remise en 2004 par la fille de cette dernière.
Une contribution essentielle pour essayer de comprendre l’action de Le Gallais durant la Seconde Guerre mondiale est constituée par les livres et publications de nombreux auteurs, parmi lesquels je souhaite relever ceux de l’ancien ambassadeur du Luxembourg aux Etats-Unis, Georges Heisbourg, sur le gouvernement en exil. Aux Archives nationales, j’ai pu visionner la documentation laissée suite à ses recherches détaillées dans les années 1980. Difficile, sans aucun doute, pour le successeur au poste d’ambassadeur de Le Gallais d’en dresser un portrait objectif et juste. Je me suis inspiré de plusieurs études et publications sur cette période difficile pour tous, aussi des plus critiques et des plus récentes. Des recherches au National Archives at College Park ont judicieusement complété ces sources.
Je ne veux ni prendre parti ni mettre en cause et encore moins juger, mais tout simplement essayer de mieux cerner et relater le personnage. Pour l’essentiel, je me rallie au thème d’une exposition au Musée de la Ville de Luxembourg en 2002 : « Et war alles net esou einfach » (Tout n’était pas si simple que ça). Cette formule s’applique aussi à un diplomate comme Le Gallais, par définition loin du feu de l’action militaire ou de la résistance active dans son pays natal. Ou encore pour affirmer avec l’écrivain et journaliste Alfred Fabre-Luce : « Il est toujours difficile à l’historien de restituer pour une génération suivante les atmosphères d’une époque. Un homme qui regarde en arrière tend à supposer déjà connu à tel moment ce qui ne le sera que plus tard. »
La consultation d’autres sources a bien sûr été indispensable pour retracer la trame d’une vie diplomatique riche en péripéties souvent passionnantes. Ainsi, la Librairie du Congrès a été d’un grand secours, mais aussi un site permettant d’obtenir ou de vérifier des informations à distance dans tous les articles de la presse américaine.
La présente étude de la vie d’un scion d’une famille d’industriels, devenu homme d’affaires ou plutôt représentant commercial et, sur le tard, premier diplomate luxembourgeois résident aux Etats-Unis, n’engage que son auteur. Les opinions et réflexions, voire les interprétations et commentaires, ne sauraient refléter celles du ministère des Affaires étrangères et européennes voire du gouvernement luxembourgeois. Pour reprendre la formule consacrée : « Toutes les erreurs du fait d’une interprétation ou transcription erronée dans ce récit incombent à l’auteur seul. » J’ai en effet souhaité m’exprimer à titre personnel et apporter ce témoignage sur un diplomate luxembourgeois nécessairement empreint de subjectivité. Il ne s’agit pas de glorifier un personnage ni d’écrire une histoire biographique érudite et détaillée, mais plutôt d’essayer de mieux comprendre et de faire revivre les grandes lignes d’une personnalité et de son œuvre et les nombreuses traces écrites et photographiques laissées par Le Gallais. N’étant pas historien, je ne souhaite pas entrer dans une quelconque polémique en relation avec les activités de la souveraine et du gouvernement en exil par rapport aux souffrances et atrocités subies par la plupart de ceux restés au pays.
Ce que j’ai trouvé fascinant en essayant de recomposer le puzzle du parcours de Le Gallais, c’est de tomber sur de nombreuses actions et réflexions voire réflexes qui subsistent d’une certaine manière et dans certaines limites dans la vie diplomatique de nos jours. Sans vouloir le moins du monde idéaliser ou systématiquement justifier l’action de Le Gallais, je me suis souvent posé la question de savoir si, à une autre période de notre histoire et avec d’autres moyens, nous ne sommes pas, en fin de compte, motivés par les mêmes ambitions envers notre pays et notre carrière, notre vie professionnelle et notre vie privée. Je voulais surtout placer l’itinéraire complexe de Le Gallais dans son cadre historique et tenter de rendre davantage compréhensible son action publique et personnelle tout comme son aspiration intime. La participation de Le Gallais à de nombreuses conférences internationales ayant été à l’origine d’institutions multilatérales toujours d’actualité, tout comme son interaction avec les représentants très haut placés de pays les plus divers ne reflètent plus nécessairement la réalité quotidienne de tous ceux qui, aujourd’hui, agissent dans le cadre diplomatique. En définitive, j’ai essayé de m’imprégner du milieu familial et social de Le Gallais afin de me rendre compte qu’il n’a eu que très peu de contacts avec des personnes issues d’un milieu moins aisé que le sien.
À ma connaissance, cette biographie est la seule relatant le cheminement d’un diplomate luxembourgeois. Peu nombreux sont les hommes politiques de ce pays (Emmanuel Servais, Nik Welter ou, plus récemment, Pierre Werner) qui, comme les ambassadeurs Auguste Collart et Adrien Meisch, ont publié leurs mémoires. J’ose espérer que cette lacune sera un jour comblée par d’autres essais de ce genre ou que d’autres recherches sur une période charnière de notre histoire aboutiront.
Finalement, qu’il me soit permis d’informer le lecteur, par souci d’honnêteté, mais aussi de loyauté familiale, que j’ai écrit ces pages en étant conscient que l’un des interlocuteurs privilégiés de Le Gallais, du moins durant la Seconde Guerre mondiale, était le grand-père paternel de mon épouse. Ce lien avec un homme que je n’ai pas connu personnellement n’a pas rendu les choses plus évidentes, mais j’espère qu’en exposant ce fait dès le début, je contribuerai à empêcher un mélange de genres tout en m’évitant le reproche d’une glorification indirecte.
Tout ce qui suit, basé sur des hasards de rencontres et des recherches assidues, ne constitue donc qu’une modeste contribution afin de ne pas laisser tomber dans l’oubli du temps un diplomate hors du commun, un personnage certes spécial et singulier mais néanmoins intéressé par le bien de son pays et des siens.
Luxembourg, septembre 2019
« Le corps diplomatique, ce n’est jamais un corps beau; c’est souvent un corps d’âge; c’est parfois un corps sage; et c’est toujours un corps au pied du ministre des Affaires étrangères. ... Les bonnes ambassades sont celles qui ne font pas de bruit et dont l’activité se poursuit sans éclat. Comme les peuples heureux, elles seront sans histoire ... Comme les enfants, les diplomates ont intérêt à être vus, non entendus. Moins ils parleront et plus ils seront écoutés. »
Citation de Talleyrand trouvée dans les papiers d’Hugues Le Gallais
NAISSANCE
La diplomatie est un art. Hugues Le Gallais n’a pas été un artiste. Pourtant, dès le début, sa vie a été un artifice. Il en a fait un art, jouissant à chaque instant de tous les avantages d’être bien né dans un monde qui n’existe plus et faisant tout pour y être bien vu.
Hugues Le Gallais, aîné des quatre enfants de Norbert Le Gallais et de sa cousine issue de germains, Juliette Metz, est né le 15 mai 1896 à Dommeldange, dans les alentours de la capitale du Grand-Duché de Luxembourg. Lors de son baptême quatre jours plus tard, il a reçu les prénoms Gustavus Emilius Augustinus Hugo. Ses parents avaient choisi comme parrain Auguste Collart, qui était l’époux de sa tante maternelle, et comme marraine Léonie de Mathelin, épouse de l’industriel Gustave Metz, grand-mère maternelle du nouveau-né. Personne donc du côté paternel, ce qui ne peut guère donner lieu à des conclusions de brouille ou de préférence de la famille maternelle par rapport à celle du père. Cela laisse tout au plus planer le doute sur les relations des parents d’Hugues avec les familles respectives si étroitement liées. Peut-être ce choix du parrain dans la famille Metz et pas dans celle des Le Gallais reflète tout simplement la dominance de cette alliance prestigieuse des seigneurs de l’industrie luxembourgeoise, les Metz, avec la riche famille noble et propriétaire de plusieurs châteaux des Collart.
À l’état civil de Dommeldange est conservé l’acte de naissance d’Hugues avec les deux premiers noms inversés. Dans cet acte est précisé que la naissance est intervenue à 17 heures trente. Les témoins sont le médecin Auguste Faber et Paul Mayrisch1, maire d’Eich de 1911 à 1915, fils du médecin Jean Mathias Édouard Mayrisch et de Mathilde Metz (fille d’Adolphe Metz et nièce de Norbert Metz, un des arrière-grands-pères d’Hugues). Ce Paul Mayrisch était le frère du grand seigneur de la sidérurgie luxembourgeoise Émile Mayrisch que nous allons retrouver au cours de ce récit, avec son épouse Aline de Saint-Hubert2. La famille d’Hugues était étroitement liée et imbriquée dans la sidérurgie et l’industrie luxembourgeoises. Tout au long de sa vie, Hugues restera fidèle à ce milieu tout en plaçant par-dessus tout un certain patriotisme bien propre à lui et une fidélité sinon de la vénération inconditionnelle pour la souveraine et sa famille.
Moins de cinq mois plus tôt est née à Luxembourg la deuxième fille du couple grand-ducal héritier, celle qui allait devenir, 23 ans plus tard, la Grande-Duchesse Charlotte. Hugues Le Gallais allait être très attaché et fidèle à cette souveraine qui a régné pendant 45 ans. Elle va jouer un rôle majeur dans cette biographie, surtout au cours des années d’exil de 1940 à 1944/5.
Avant de passer en revue la vie quelque peu plus originale du père et des trois sœurs singulières d’Hugues, examinons son ascendance, ses grands-parents étant des bourgeois aristocratiques et, de surcroît, cousins germains. La vie de ces familles de notables luxembourgeois du tournant du siècle était marquée par une généalogie prestigieuse et un attachement aux valeurs conservatrices ne laissant pas beaucoup de place à l’originalité, même si un voire deux membres de la famille proche d’Hugues Le Gallais ont vécu des expériences hors normes. Sur les terres d’Amérique et de l’Inde, qu’Hugues va connaître bientôt dans le cadre de son parcours professionnel, son grand-père maternel et son oncle paternel l’ont précédé au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle.

1 Paul Mayrisch (1861-1915), fils de Jean Mathias Edouard Mayrisch et de Mathilde Metz et frère d’Emile Mayrisch.
2 Emile Mayrisch (1862-1928), époux d’Aline de Saint-Hubert (1874-1947).
ASCENDANCE QUASI ARISTOCRATIQUE
La lignée paternelle d’Hugues Le Gallais peut être retracée jusqu’à Francis Le Galles duquel le séparent dix générations. Le nom est aussi épelé Galles, Gallez avant de devenir, de manière définitive, Le Gallais au début du XVIIIe siècle. La prononciation laisse présager l’origine bretonne de la famille.
Les ancêtres de Le Gallais étaient seigneurs de Chasteau Crocq en Bretagne. À partir de 1607, un membre de la famille est signalé sur l’île de Jersey, située dans la Manche entre le Royaume-Uni et la France, comme seigneur de Rouge Bouillon. Plus tard, cette branche des Le Gallais vint s’établir à La Moye. Des titres de noblesse ayant été confirmés aux Le Gallais en 1669 et 1702, et compte tenu des armoiries des Amy, l’arrière-grand-mère d’Hugues étant issue de cette lignée, la famille est autorisée à porter les armes décrites en détail dans la Biographie nationale du pays de Luxembourg. Les Le Gallais avaient des armes et leur propre devise: « jamais chancelant »3. Comme nous allons le voir, Hugues Le Gallais, dont la détermination était au-delà de tout soupçon, allait se montrer à la hauteur de cette maxime familiale et rester toujours fidèle à lui-même et à ses ambitions.
Les familles paternelle et maternelle, même si elles sont parentes assez proches, sont examinées séparément. Les grands-parents paternels Le Gallais-Metz et les grands-parents maternels Metz-de Mathelin se connaissaient parfaitement étant donné qu’ils étaient cousins germains et faisaient partie de la même société bourgeoise liée à l’industrie et à la construction. Les résidences de ces familles étaient parmi les plus imposantes de la capitale. Les dernières demeures de ces familles reflètent également leur aisance sociale, même si, de nos jours, elles n’appartiennent plus à la famille ou ont disparu. La tombe de la famille Metz au cimetière Notre-Dame près du Glacis est imposante, reflétant la grandeur d’une des plus illustres familles de la sidérurgie luxembourgeoise. La mère d’Hugues y a été enterrée auprès des siens. Les grands-parents paternels sont inhumés dans une tombe séparée tout près de celle de la famille Metz. Le père d’Hugues, Norbert Le Gallais, et sa deuxième épouse ont trouvé leur dernier repos dans une sépulture à part, mais toujours dans le même cimetière.
3 Mersch, Jules : Biographie nationale du Pays de Luxembourg, depuis ses origines jusqu’à nos jours ; Imprimerie de la Cour Victor Buck, 1957.
GRANDS-PARENTS PATERNELS
Le grand-père paternel d’Hugues, Edmond, né le 9 septembre 1814 à La Moye St-Brelades/Jersey, est décédé le 20 juillet 1873 à Wildbad, ville thermale située dans le Land actuel de Bade-Wurtemberg en Allemagne. Il était le fils des époux Philippe Le Gallais et Marie Margaret Amy de Jersey qui ne sont jamais venus au Luxembourg. Cet arrière-grand-père d’Hugues était juge et avait eu neuf enfants.
Le grand-père paternel est arrivé au Grand-Duché vers 1856 de Jersey, la plus grande des îles anglo-normandes. Edmond Le Gallais allait s’intégrer rapidement à Luxembourg. Le pays se trouvait au début d’un essor duquel il allait tirer profit durant environ un siècle. Ingénieur-entrepreneur, il vint au Grand-Duché une dizaine d’années avant les changements importants intervenus dans le centre économique et politique du pays avec le démantèlement de la forteresse suite au traité de Londres de 1867. Le premier Le Gallais à s’établir au Grand-Duché y vint avec les frères Waring et l’ingénieur irlandais Thomas Byrne pour construire les lignes ferroviaires Guillaume-Luxembourg et les viaducs du chemin de fer du Nord. Il se fit admettre à la Loge vers 1866, avec son cousin par alliance Gustave Metz. La construction des viaducs achevée, il resta au pays et prit des intérêts dans différentes affaires.
Environ trois ans après s’être installé au pays et alors qu’il n’y avait aucune famille directe, Edmond devait s’allier à l’une des premières familles de la capitale. Il épousa à Luxembourg, le 2 mai 1859, Léonie Metz, née le 2 février 1836. Elle était la fille des époux Charles Metz (1799-1853) et Justine Vannérus (1808-1849), fille d’un notaire de Diekirch. Ce Charles Metz, un des arrière-grands-pères d’Hugues, était le frère de Norbert, ce dernier étant un des trois autres arrière-grands-pères. Norbert était en fait le grand-père de la mère d’Hugues, Juliette Metz. La grand-mère paternelle d’Hugues, appelée « Granny » par ses descendants, est décédée le 27 octobre 1909 dans la maison familiale au boulevard Royal à Luxembourg. De cette union sont nés cinq enfants, tous mariés avec descendance, à part le deuxième fils.
L’aîné des enfants était le père d’Hugues, Norbert Le Gallais, né le 17 avril 1860 à Septfontaines et décédé le 6 mars 1934 à Luxembourg. Puis venait Walter Le Gallais, né le 17 août 1861 à Luxembourg, décédé le 6 novembre 1900 près de Bothaville pendant la guerre du Transvaal. Il prit d’abord service dans l’armée des Indes et était lieutenant-colonel du 8e régiment des hussards lorsqu’il tomba pendant la guerre des Boers. Resté célibataire, ce très bon joueur de polo était un chef de cavalerie qui, après ses études en Angleterre et en Allemagne, avait rejoint la milice de Jersey avant de servir en Inde sous le chef militaire de l’Empire britannique Kitchener dans la campagne du Nil et de participer à la campagne sud-africaine. Ce général, qui s’est illustré durant la deuxième guerre des Boers avant de devenir un homme politique d’Afrique du Sud et l’un des fondateurs du Parti national, a décrit l’oncle paternel d’Hugues dans son livre « Trois Ans de Guerre » comme « sans aucun doute l’un des officiers anglais les plus braves que je n’ai jamais rencontrés ». Cet oncle, décédé au combat alors qu’Hugues avait six ans et demi, avait ‒ un peu comme lui et, comme nous allons le voir plus loin, le grand-père maternel d’Hugues – l’esprit aventurier et une vie loin des chemins tracés. De 1891 à 1895, il fut aide de camp du commandant en chef de Bombay, la ville où Hugues Le Gallais allait se rendre en 1926 pour Columeta en charge des exportations d’Arbed. L’épopée de Walter Le Gallais a été largement commentée, notamment dans les médias américains de l’époque.
Un troisième fils du couple Le Gallais-Metz était Marc Le Gallais, né le 30 septembre 1863 à Eich, décédé le 30 août 1906 à Broadsland au Jersey où il était retourné, un retour aux sources en quelque sorte, pour s’établir dans une propriété achetée par sa famille. À partir de 1901, il fut adjudant général de la milice à Jersey. Il a suivi la même carrière que son frère Walter. Il s’était marié en 1891 avec Joséphine dite Finky Schaefer (1863-1933), fille du banquier Ferdinand Schaefer-Nothomb. La famille Schaefer était l’une des plus aisées du pays, les filles du banquier étant appelées « les trois grâces » et ayant contracté des mariages prestigieux. Quatre enfants sont nés de cette union:
Léonie, dite Lily (1892-1959), épousa en 1914 son cousin Paul Simons (1877-1936), président de l’Administration des Biens de la Grande-Duchesse, fils du ministre d’Etat Mathias Simons. Elle avait été dame d’honneur de la Grande-Duchesse. Puis vint Edmond, né en 1893, pour qui le colonel Charles Schaefer fit des démarches auprès de son ami Kitchener pour le faire entrer à l’Ecole des cadets. Edmond Le Gallais était major du 1er bataillon Royal Sussex avant de mourir colonel en retraite. Il était suivi de Réginald, né en 1898, capitaine de la Royal Air Force, qui mourut en 1917 lors d’un accident d’avion. Et enfin de Simone, née en 1905, qui épousa en 1933, à Londres, Claude-Frederick-Forestier Walker, né en 1892, capitaine aux 3es hussards de la garde.
Le quatrième enfant des Le Gallais-Metz était une fille : Edmée dite Missy Le Gallais (1864-1917), qui épousa en 1896 son cousin germain Jules Schaefer à Kanzem en Rhénanie-Palatinat, où les Metz, puis les Le Gallais avaient un domaine viticole. Cet ingénieur (1862-1904) était le fils des époux C.-J.-A. Schaefer et Irma Metz. Ce couple habitait à Paris, mais aussi la villa Simons dans la montée de Gasperich. Schaefer était aussi le cousin germain de l’épouse de Marc Le Gallais. Dont postérité.
Enfin, il y avait Marguerite dite Daisy Le Gallais (1868-1950) qui avait épousé à Kanzem, en 1890, le colonel Ernest H. Burney (1860-1905), colonel du Royal Berkshire Regiment, commander of the Bath. Ils vivaient en Angleterre et avaient deux enfants.
Les grands-parents paternels d’Hugues vivaient dans le sillage de ces familles entreprenantes et aisées que furent les Tesch, les Mayrisch et les Barbanson. Les familles paternelle et maternelle d’Hugues se connaissaient au mieux, depuis toujours, comme on avait coutume de dire, et ceci bien avant le mariage de leurs enfants Norbert et Juliette en 1895. De cette union est donc issu Hugues, sur les fonts baptismaux duquel ont pu se retrouver réunis sa grand-mère paternelle Léonie Le Gallais-Metz et son cousin germain, le grand-père maternel Gustave Metz. Famille catholique donc, du moins en apparence. L’appartenance à la franc-maçonnerie des deux grands-pères d’Hugues laisse toutefois planer un certain mystère. Comme dans toutes les familles, à l’époque comme aujourd’hui, certains ont dû être plus pratiquants que d’autres.
GRANDS-PARENTS MATERNELS
La mère de Hugues était donc la fille des époux Gustave Metz (1838-1895, lui-même fils de Norbert Metz et d’Eugénie Tesch) et de Léontine de Mathelin (1845-1925), fille de Léopold de Mathelin (1815-1880) et de la baronne Marie de Steenhault (1815-1894). Madame Metz-de Mathelin était issue d’une famille espagnole, anoblie par le roi d’Espagne en 1672. La grand-mère maternelle d’Hugues, appelée « Bonne-Maman », qui habitait la capitale, était un soutien pour les quatre enfants de sa fille trop tôt décédée et n’entretenait pas la meilleure des relations avec la deuxième épouse de son beau-fils. Les Metz représentaient la dynastie du fer, mais s’étaient alliés à l’une ou l’autre famille noble de la région, comme les de Mathelin, châtelains à Messancy, commune francophone de Belgique située en région wallonne. C’étaient des hommes d’action, même si tous n’étaient pas toujours disposés à entrer dans le moule de l’industrie. Le grand-père maternel d’Hugues fut un de ces rebelles. Il était, du moins dans sa jeunesse, une sorte de vilain canard et sortait de la voie toute tracée par sa famille. Comme ce sera le cas pour Hugues une génération plus tard, il avait perdu sa mère très jeune. Le père de Gustave se remaria avec une cousine de sa mère. En raison de difficultés scolaires, Gustave passa plusieurs années dans des internats. Après avoir travaillé un peu, il émigra à l’âge de vingt ans aux Etats-Unis où il resta six ans en Louisiane, au Wisconsin, en Iowa et en Californie. Le fils « perdu », pour ne pas dire la brebis galeuse, de la famille Metz revint brièvement en 1860 pour régler un héritage et repartit de l’autre côté de l’Atlantique. Il y exerça différents métiers (fermier, éleveur de chevaux) afin de se créer une existence un tant soit peu digne mais qui, en fin de compte, devait aboutir à une faillite et au retour à Luxembourg d’un démuni échoué et désillusionné. En témoigne une lettre de 1864 à sa sœur : « Ce pays d’Amérique… n’est qu’un pays de loterie, où les hommes sont millionnaires aujourd’hui et pauvres demain ne me veut guère de bien et bien que je me suis donné beaucoup de mal pour arriver à quelque chose, la chance ne me sourit pas. »4 Toujours est-il que Gustave fut envoyé chez sa cousine Léonie Metz qui avait épousé Edmond Le Gallais (ce sont, comme nous l’avons vu, les grands-parents paternels d’Hugues). Il travailla à partir de 1860 pour Waring Brothers, la firme pour laquelle Edmond Le Gallais était venu à Luxembourg. Un an plus tard, il travailla pour l’usine de son père, devenant même directeur de la sidérurgie de Dommeldange avant d’épouser, encore un an plus tard, la fille du banquier et baron de Mathelin. Tout était rentré dans l’ordre et, devenu directeur d’usine, Gustave avait fini sa vie comme il était né : bien à l’aise et respecté. Il mourut le 3 mars 1895 à l’âge de 57 ans et ne put donc transmettre en personne ses histoires américaines à son petit-fils qui allait naître l’année suivante.
De l’union Metz-de Mathelin, conclue en 1868, étaient nés cinq enfants dont un mourut en bas âge. L’aînée était Alice Metz (1870-1948), qui a épousé en premières noces L. Auguste Collart (1859-1906) et a convolé en secondes noces, à partir de 1915, avec François Mathieu (1876-1930). Ils étaient les parents d’une fille morte jeune et du châtelain de Bettembourg, Eugène-Auguste Collart (1890-1978), homme politique et diplomate. Celui-ci a épousé en 1914 Daisy Weber (1889-1969), fille des époux Auguste Weber et Berthe Gansen, depuis 1937 dame d’honneur de la Grande-Duchesse.5
Le chargé d’affaires aux Pays-Bas, Eugène-Auguste Collart, et son cousin germain, le chargé d’affaires aux Etats-Unis, Hugues Le Gallais, étaient liés de manière indirecte aux industriels Emile Mayrisch (1862-1928) et Gaston Barbanson (1976-1946) qui avaient pris les rênes de l’Arbed en 1911. Les deux diplomates avaient en commun comme grand-tante Madame Edmée Tesch (1843-1919), la fille de J. B. Victor Tesch et de Caroline Nothomb, veuve du maître de forge à Dommeldange et fondateur de l’Institut portant son nom, Emile Metz (1835-1904), qui était le fils de Norbert Metz et d’Eugénie Tesch. Après le décès de Madame Emile Metz-Tesch, intervenu en 1919 au Château de Beggen (que son mari avait fait construire), la fortune revint en partie à Emile Mayrisch, duquel la mère avait été cousine germaine d’Emile Metz, et en partie à Gaston Barbanson, ce dernier neveu d’Edmée Metz-Tesch.
Les mariages entre différents rejetons de ces familles et les efforts pour maintenir uni et prospère le patrimoine familial n’allaient toutefois pas éternellement garder ces bourgeois au faîte de la société luxembourgeoise. Dès la Première Guerre mondiale et plus encore avec la crise de 1929 et la période de quasi-stagnation qui marque l’entre-deux-guerres, les demeures et propriétés allaient leur échapper, comme ce fut le cas des villas les plus prestigieuses des Metz et des Le Gallais.
Poursuivons l’examen de la famille maternelle d’Hugues. Sa mère Marie-Juliette, dite Juliette Metz (1872-1909), était le deuxième enfant des Metz-de Mathelin, suivie de Léopoldine, dite Poldie (1873-1904), épouse de Jean-François dit Fritz Mersch (1862-1937), avocat et député. Enfin, les époux Metz-de Mathelin avaient un fils, Jean Metz, dit Chany (1879-1922), attaché à l’administration centrale de l’Arbed, qui s’est marié en 1906 à Bettembourg avec Elisabeth dite Maisy Jacquinot (1884-1975), fille du baron Charles Jacquinot et de Joséphine Collart.
Hugues avait cinq cousins du côté de sa mère, dont un mort en bas âge, et sept du côté de son père, dont un décédé au cours de la Première Guerre mondiale. L’accident d’avion de ce jeune cousin de 19 ans laissait, d’après les souvenirs de la sœur d’Hugues, Rozel, une trace indélébile dans la famille et ternissait les retrouvailles dans la maison de Kanzem où tous les cousins du côté Le Gallais aimaient se retrouver durant l’été. Pour Hugues, cette période de sa vie était marquée par différents deuils. Très jeune, même pas encore âgé de treize ans, il avait déjà perdu, au cours de la même année, à la fois sa mère, âgée de 36 ans, et, la même année, sa grand-mère paternelle, âgée de 73 ans. Le bonheur familial avait été de courte durée, d’autant plus que trois ans plus tard, son père allait se remarier avec une femme âgée de 46 ans. Cette nouvelle union devait notamment contribuer à assurer à la famille esseulée, composée d’un veuf avec quatre enfants, un niveau de vie digne, mais n’apporta aucune stabilité familiale.
4 Weber, Josiane: Familien der Oberschicht in Luxemburg. Elitenbildung und Lebenswelten 1850-1900. Editions Guy Binsfeld, p. 131-137.
5 Comme il a poursuivi la même carrière diplomatique que son cousin Hugues, nous allons le retrouver plus loin.
UN PÈRE HAUT EN COULEURS
Le père d’Hugues, Norbert Le Gallais, s’était marié en premières noces, le 19 juin 1895, à Luxembourg avec la fille du cousin germain de sa mère, Juliette Metz, avant d’épouser en secondes noces, le 5 octobre 1912, à Luxembourg également, Anne-Marie de Gargan, originaire du château de Preisch à Basse-Rentgen, de l’autre côté de la frontière. Âgé de 35 ans au moment de son premier mariage avec sa cousine issue de germains âgée de 23 ans, Norbert Le Gallais était, lors de son deuxième mariage, âgé de 52 ans, alors que sa deuxième femme en avait 46.
La première épouse de Norbert, la mère d’Hugues, que ses enfants appelaient « Mummy », était décédée après une maladie l’ayant fortement diminuée, peut-être la tuberculose, le 3 février 1909, dans la villa du boulevard Royal. Pour les quatre enfants, Hugues, Aimée, Alice et Rozel, âgés de 12, 10, 7 et 5 ans, devait commencer une période difficile que Rozel a très bien décrite dans ses mémoires en parlant de silence terrible et de vide absolu entourant les survivants. Les adultes ne savaient apparemment pas s’y prendre et parlaient, d’après les souvenirs de Rozel, de montée au ciel de la mère qui serait désormais au-dessus des nuages. Or, ceux-ci allaient s’obscurcir avec une autre femme reprenant une certaine place dans la vie de Norbert. Il fréquenta de nouveau une vieille connaissance de la famille, noble et très pieuse pour ne pas dire bigote.
La deuxième épouse était née le 28 août 1866 au château de Preisch, de l’autre côté de la frontière en France. Anne-Marie, dite Marie, de Gargan était la fille du baron Charles-Joseph de Gargan (1831-1920), dont la mère était une de Wendel, et d’Emilie Pescatore (1840-1913), elle-même fille unique de Pierre-Antoine Pescatore et d’Emilie Daelen. Pierre Pescatore était le neveu de l’homme d’affaires et mécène Jean-Pierre Pescatore. Les parents d’Anne-Marie de Gargan avaient dix enfants et habitaient le château situé entre Frisange et Rodemack. Le domaine appartient toujours à des membres de la famille. Les de Gargan, probablement l’une des familles les plus riches de la région avec les Pescatore, étaient donc liés à la famille d’industriels français des de Wendel. La famille vint s’établir à Luxembourg à la Villa Vauban achetée en 1874. À cette époque, les alentours de la résidence ont été finalisés et le jardin aménagé grâce au génie du paysagiste français Edouard André. L’hiver se déroula en grande partie ici, alors qu’en été la famille préférait plutôt le château de Preisch. Comme le père d’Anne-Marie avait voulu garder la nationalité française, il devait quitter Preisch en 1872 après l’annexion de la Lorraine par l’Empire allemand, n’acquérant la nationalité luxembourgeoise que cinq ans plus tard. Le baron avait acquis une collection d’objets qui meubla le château. C’est au cours de ses voyages en Italie, en Autriche, au Portugal, en Flandres et au Palatinat qu’il réalisa ses acquisitions.
La famille de Gargan avait des liens de parenté et d’alliance prestigieux. Une sœur d’Anne-Marie de Gargan, Marguerite de Gargan (1862-1948), était mariée à François Gérard d’Hannoncelles (1861-1940) et vivait dans la villa aujourd’hui connue sous le nom de « Villa Foch », voisine de la Villa Vauban. Le Maréchal Foch y demeura lors de ses séjours en 1918/1919. Une nièce d’Anne-Marie de Gargan, Thérèse de Gargan (1903-1996), avait épousé en 1925 Philippe de Hauteclocque, dit Leclerc de Hauteclocque, qui fut l’un des principaux chefs militaires de la France Libre durant la Seconde Guerre mondiale.
Le couple Le Gallais-de Gargan n’allait donc pas avoir de progéniture. Le mariage a donné lieu à un scandale qualifié de « catastrophique » par des membres de la famille de la mariée. L’union avait été contestée par les de Gargan au point que les parents, s’y opposant à tout prix, voulaient faire interner leur fille. Ils n’acceptaient pas ce mariage avec un veuf, de surcroît père de quatre enfants adolescents, roturier et à la réputation un peu ternie depuis les changements intervenus l’année précédant les noces du fait de la reprise par Mayrisch et Barbanson de ce qui avait été géré dans la sidérurgie luxembourgeoise en partie par Norbert Le Gallais. Même si la mère de la mariée, née Pescatore, n’était pas noble non plus, le fait que Le Gallais menait une vie de bourgeois dépensier a peut-être également influencé l’état d’esprit de la famille de Gargan. Les différences entre noblesse ancienne et récente, tout comme entre noblesse et bourgeoisie, étaient considérables à l’époque. Le père d’Hugues avait écrit plusieurs lettres et fait intervenir un avocat en brandissant la menace d’un procès en justice, pour plaider contre la tentative de faire déclarer sa nouvelle épouse comme n’étant pas saine d’esprit. La nouvelle femme de celui-ci n’allait plus revoir ni sa mère ni son père et ne pas assister à leurs funérailles, des contacts étant toutefois entretenus avec ses frères et sœurs. Le deuxième mariage du père d’Hugues a en apparence été un mariage heureux. Des photos montrant Anne-Marie Le Gallais-de Gargan avec deux des enfants de son mari laissent supposer qu’une certaine entente exista pendant un certain temps. Toutefois, tel n’était pas le cas, c’est le moins que l’on puisse dire. En fait, l’histoire et les relations de la belle-mère avec les quatre jeunes Le Gallais étaient exécrables. Anne-Marie de Gargan avait d’ailleurs annoncé dans un de ses accès de rage que les enfants Le Gallais n’hériteraient rien. De son vivant, elle avait donné une partie de ses bijoux afin d’orner la statue de la Sainte Vierge à la Cathédrale, ce qui lui avait valu, d’après Rozel, la protection de l’évêque lui-même face à des mises en cause sur sa relation avec les enfants de son mari. Hugues et ses sœurs ne semblent en effet guère avoir récupéré l’héritage de leur belle-mère, ses affaires personnelles étant revenues aux de Gargan de Preisch, tout comme le résultat de la vente aux enchères de la Villa Vauban et de son mobilier en 1948 et 1949.6
Lors du mariage civil, le 4 octobre 1912, passé devant le maire Alphonse Munchen, Norbert est qualifié d’industriel, son père défunt d’ingénieur. L’acte de mariage ne laisse pas deviner les difficultés ayant précédé ce mariage. Comme il y est fait mention d’un « Ehrerbietigkeitsakt » rédigé et délivré par le notaire Camille Weckbecker à Luxembourg le 24 août, la mariée a demandé respectueusement l’avis de ses parents sur ledit mariage. Un contrat de mariage a été rédigé la veille par le même notaire de Luxembourg. Les témoins de ce mariage étaient, comme pour d’autres occasions, choisis dans le sérail de la famille, cette fois-ci même dans le giron de la famille proche de la première épouse décédée il y a trois ans. Il s’agissait de Henri Vannérus (1833-1921), président du tribunal de Diekirch, qui a appartenu aux gouvernements de Tornaco et Servais en tant que ministre de la Justice et a été membre du Conseil d’Etat. Il était le beau-frère de Charles Metz, et donc l’oncle de la mère de Norbert ; de Léon Metz (1842-1928), ingénieur, membre du conseil d’Arbed après 1911, député et président de la Chambre de Commerce, maire d’Esch-sur-Alzette et cousin germain du père de Norbert Le Gallais et du père de sa première femme ; Auguste Weber (1852-1936), médecin ayant effectué la première opération à l’hôpital d’Eich, fils de Jacques Weber et de Justine Metz; c’était l’époux de Berthe Gansen, le père de Daisy Weber, épouse d’Auguste Collart, que nous avons rencontré plus haut en décrivant la famille maternelle d’Hugues. C’était donc un cousin issu de germains de Norbert ; et enfin quelqu’un pas directement allié ou apparenté mais issu de la sphère Arbed, à savoir Émile Bian, industriel et homme politique, député de 1916 jusqu’à sa mort, fils du notaire à Redange et politicien Léopold Bian.7 Le jour du mariage, Rozel, qui était la seule des enfants présente, se mit à pleurer, de sorte qu’elle devait quitter l’église. Au retour du voyage de noces en Italie de Norbert et Marie, la jeune fille de moins de dix ans se vit frappée par sa nouvelle belle-mère parce qu’elle avait osé l’accueillir dans la chambre des parents. Notons que l’année du déclenchement de la guerre,8 l’aînée des filles, Amy, avait été envoyée dans un couvent à Spa en Belgique et le troisième enfant, Alice, dans un autre pensionnat, de sorte que seule demeurait à Luxembourg la cadette, Rozel, qui se voyait infliger les foudres de sa belle-mère dès le remariage de leur père. Nous allons voir que le fils de la famille, Hugues, avait aussi été éloigné. Alors que les relations avec Anne-Marie de Gargan auraient été excellentes jusqu’au moment du mariage, les enfants ont toujours refusé d’appeler la deuxième épouse de leur père « maman » et, soutenus par les servants, lui ont mené la vie dure. Après l’avoir vu prendre de plus en plus de place auprès de leur père et lui avoir donné le nom de « Tante Marie », ils l’appelaient « die Alte » (la vieille) ou « la Stief » (abréviation pour le terme « Stiefmutter » ou la marâtre). La nouvelle Madame Le Gallais a été décrite par Rozel comme ayant souffert d’une personnalité double. Son éducation aurait été spartiate, ce que la belle-mère, des plus prudes et jalouses, estimait applicable à ses beaux-enfants une génération plus tard. Elle est présentée par Rozel comme très généreuse à l’égard des pauvres et très bigote à la fois. Elle a souffert de crises nerveuses et a été internée dans sa jeunesse alors qu’elle avait souhaité épouser Norbert Le Gallais avant que celui-ci ne décide d’épouser Juliette Metz. D’où le report de sentiments de jalousie maladive d’après l’autobiographie de Rozel et le souhait d’écarter voire d’éliminer tout ce qui rappelait cet épisode, notamment l’existence des quatre enfants.
Le père d’Hugues, que ses enfants appelaient « Daddy », avait beaucoup de caractère, mais guère de volonté. Sa fille Rozel le dépeint comme jovial, drôle, toujours blagueur, voire insolent. Son tempérament vital et amusant en société ne reflétait toutefois pas son manque de détermination par rapport aux frasques de sa deuxième épouse à qui il ne s’opposait guère ouvertement. Il avait des manières étranges pour éduquer ses enfants et n’était guère présent, si l’on en croit le récit de sa fille Rozel. Toujours d’après sa fille, il aurait eu beaucoup de succès auprès des dames et sa deuxième épouse aurait été des plus jalouses, probablement pour de bonnes raisons. Connu pour sa forte personnalité, plutôt autoritaire et imposant, Norbert Le Gallais avait étudié le droit et était avocat de profession. En 1890, l’année de l’arrivée au Luxembourg de la dynastie des Nassau-Weilburg, Norbert Le Gallais devint secrétaire général aux Forges d’Eich, puis, quelques années plus tard, directeur.
Norbert Le Gallais était en fait un gentleman industriel qui avait des chevaux à Bonnevoie, rue de l’Hippodrome, notamment un cheval de course nommé « Camperdown ». L’installation fut même nommée à l’époque le « petit Auteuil du Luxembourg ». Il était président du Jockey Club à Paris où il lui arrivait de se rendre en train spécial. Des courses en présence du couple grand-ducal et du couple héritier ainsi que de 10.000 spectateurs, parmi lesquels les familles de la bourgeoisie alliée et apparentée (Blochhausen, Schaefer, etc.), y furent organisées en 1897. Hugues n’avait que quatre ans et demi, mais les différentes versions de cet événement impressionnant devaient lui être parvenues, entre autres le fait que le cheval de course de son père avait gagné le Prix de Bonnevoie, doté de 300 francs plus 50 % des entrées.
Le père d’Hugues pratiquait aussi la chasse, notamment dans la région de Troisvierges, sur la Moselle et dans les alentours de la capitale, avec un élevage de faisans au « Baumbusch », et est allé à la pêche, probablement avec plus d’assiduité qu’il ne se consacra aux affaires de la famille. Il avait un chien qui l’accompagnait partout, Lexy.
En 1904, après que la raison sociale de la Société, les Forges d’Eich, fut changée en « Le Gallais, Metz & Cie », Norbert Le Gallais prit la succession du cousin de sa mère et oncle de son épouse, Emile Metz, en tant que commandité-gérant. Dès cette année, Norbert Le Gallais avait investi dans des usines sidérurgiques électriques (« Elektrostahlwerke »), choix de procédé peu judicieux qui allait être remplacé en 1928. En fait, il n’avait plus grand-chose à dire lors de la fusion, en 1911, avec Dudelange et Burbach. Le père d’Hugues avait englouti une partie de la fortune de toute la famille. Les affaires des Metz étaient dans de bien mauvais draps, pour dire vrai, proches de la ruine. Mayrisch et Barbanson allaient en quelque sorte redorer le blason, faisant fructifier l’Arbed qui est devenue, au fil des décennies, un Etat dans l’Etat. Norbert Le Gallais avait réussi à entrer au conseil d’administration de la nouvelle société. La famille avait coutume de dire : « Ce que les Metz ont accumulé en deux générations, les Le Gallais l’ont dépensé tout aussi rapidement. » Maître de Forges, Norbert Le Gallais était administrateur de la société des Aciéries Réunies Burbach-Eich-Dudelange, mais aussi, depuis 1919, administrateur de la Société métallurgique des Terres Rouges. Rozel a décrit la situation financière comme précaire, notamment aussi en raison de la faillite de l’écurie à Paris, un héritage d’une grand-tante ne s’étant par ailleurs pas révélé aussi généreux qu’attendu, de sorte qu’autour de 1920 les enfants, surtout les filles, étaient envoyés en voyage, notamment en Angleterre, mais aussi en Roumanie. Rozel parle même de voyages en Orient Express. Des spéculations boursières semblent avoir donné le coup de grâce à une vie insouciante menée jusque dans les années 1920 par Norbert Le Gallais, qui devenait de plus en plus dépendant financièrement de sa deuxième femme. Un ami de la famille, le notaire Félix Bian,9 s’occupait des affaires matérielles des enfants Le Gallais et essayait, tant bien que mal, de jouer l’intermédiaire lorsque leurs relations avec leur belle-mère arrivaient au point de non-retour voire à l’absence de communication momentanée avec leur père.
Norbert Le Gallais était en outre président de l’Automobile Club luxembourgeois, dont il avait été le fondateur en 1906. Le prodigieux Norbert Le Gallais menait grand train et roulait en Panhard à chaînes. Cette forteresse roulante, construction automobile française,10 était aussi utilisée par le cousin issu de germains du père d’Hugues, le bourgeois impérial11 Emile Mayrisch. Cette voiture apporta un changement certain dans la vie de la famille Le Gallais. Ce fut une émancipation de contraintes difficilement imaginables de nos jours où tout est instantané et où nous avons l’impression de tout pouvoir connaître et atteindre, d’être partout et nulle part. Ce moyen de se déplacer mettait tout à la portée d’une famille aisée, supprimant les distances et la rapprochant de nombreuses personnes et contrées éloignées.
Le Gallais était membre du conseil d’administration de l’Institut Emile Metz, consul britannique et membre du conseil communal de 1892 à 1895. Il était également membre du premier Comité national de la Fédération nationale des éclaireurs et éclaireuses du Luxembourg (FNEL), dont l’origine anglaise lui tenait à cœur et lui rappelait le pays d’origine de son père.
Le père d’Hugues Le Gallais était député libéral depuis 1908, année où, d’après la biographie de sa fille Rozel, il aurait acquis la nationalité luxembourgeoise. La vie politique de cette époque était des plus tourmentées, et la Première Guerre mondiale allait modifier l’équilibre des forces politiques. Norbert Le Gallais appartenait au parti qui allait tout juste échapper au désastre après la guerre, lui-même conservant toutefois son mandat. Avant la guerre, il avait été condamné avec Maurice Pescatore et Joseph Funck pour corruption électorale après avoir offert à boire à ses électeurs, ce que prohibait la loi électorale. Resté au Luxembourg au début de la guerre, il a démissionné le 4 avril 1916 de son siège de député. Il rejoignit le Comité de secours aux mutilés et réformés luxembourgeois des armées alliées fondé à l’initiative de Gaston Barbanson. Ce comité constituait en fait une organisation propageant plutôt la solution belge et favorisant donc un rattachement à la Belgique, contrairement à l’attachement de Le Gallais père pour la famille grand-ducale et en opposition également avec ceux qui prônaient un rapprochement avec la France. Par la suite, il s’était en quelque sorte exilé à Paris, mais aussi, en partie, en Suisse, et ceci d’après des sources concordantes.12 En Suisse, il se trouvait, d’après un rapport du diplomate français Berthelot,13 « soit à Ouchy-Lausanne soit à Evian-les-Bains et ceci depuis 8 mois ». Berthelot avait été informé fin octobre et de manière « tout à fait confidentielle » par le directeur du Syndicat des fontes que celui-ci avait été mandaté par le ministre d’Etat luxembourgeois Eyschen de sonder Le Gallais si celui-ci, en tant que consul britannique, pouvait vérifier à Londres si un chargé d’affaires luxembourgeois pouvait y être accepté. Eyschen aurait pensé à Le Gallais pour occuper ce poste. De son côté, le ministre luxembourgeois socialiste Michel Welter14 a précisé dans ses mémoires que, début novembre 1915, Le Gallais était « actuellement sans domicile ni résidence connus (il paraît qu’il vit tantôt en Suisse, tantôt à Paris ; il a quitté le pays, parce qu’en sa qualité de consul anglais, il ne se sentait plus assez sûr dans le pays) ». D’après les mémoires de sa fille Rozel, le père d’Hugues aurait résidé fastueusement d’abord au Grand Hôtel, Place de l’Opéra, et par la suite dans deux hôtels de moins en moins prestigieux, les moyens financiers ayant apparemment connu quelques revers et des économies devant décidément être faites. Il restait qu’à Paris les époux Le Gallais avaient chacun une chambre auxquelles venaient s’ajouter celles des trois filles plus celles de deux dames qui les accompagnaient tout au long de l’épisode parisien.
Norbert Le Gallais est rentré au Grand-Duché après la Première Guerre mondiale. En octobre 1919, il présenta sa candidature dans la circonscription électorale du Centre et a été élu avec Brasseur, Diderich et Ludovicy, retrouvant son siège à la Chambre des députés. Sa réélection fut encore plus brillante en 1922, avec l’élection de Brasseur, Cahen, Diderich, Ludovicy et Gallé. En 1925, il s’inscrivit sur la liste Brasseur alors que le Parti libéral était divisé en deux groupes. Brasseur fut élu seul sur la liste, et, suite à sa démission, Le Gallais a pris sa place. Après la guerre, il resta fidèle au groupe conservateur des libéraux, soutenant le gouvernement de Pierre Prüm jusqu’à la soumission par ce dernier d’un projet de loi accordant aux ouvriers le congé payé. Norbert Le Gallais contribua alors par son vote de rejet à la chute du gouvernement, qui démissionna le 16 juillet 1926. Prüm avait quitté le Parti de la droite (« Rechtspartei ») et fondé le Parti national indépendant dès 1918. Maintenant avait sonné l’heure de Joseph Bech, propulsé au poste de chef du gouvernement. Lorsque le gouvernement présenta la loi au parlement, Norbert Le Gallais n’assista pas au vote à la Chambre le 16 novembre 1926. En 1931, il fut élu pour la dernière fois sur la liste du futur maire de la capitale, Gaston Diderich, face à la liste de Cahen. Il appartenait à l’aile modérée du Parti libéral-radical et il était donc compréhensible qu’il n’ait finalement « pas hésité » à entrer en coalition avec le parti de droite. Il fut élu deux fois vice-président de la Chambre, le 4 novembre 1919, où il n’a pas pris ses fonctions pour des raisons politiques, puis de nouveau en 1931.
Norbert Le Gallais n’était pas un adepte de longs discours mais plutôt porté sur l’action, se montrant toujours très courtois et poli. Il a été décrit comme un parfait gentleman qui avait ses propres opinions mais ne les a jamais mises en avant avec des mots durs ou insultants. Bien qu’il ait eu des intérêts manifestes dans l’industrie, personne ne peut certainement lui reprocher d’avoir promu ses intérêts d’une manière unilatérale. Le bien commun était son but et son principe directeur.
Une description amusante du milieu des Le Gallais a été faite dans le livre de Pierre Viallet « La Foire »15 qui a couché sur papier de manière admirable la vie insouciante voire inconsciente de la bourgeoisie du XIXe et du début du XXe siècle. Dans ce récit sur l’ascension et la déchéance de la famille maternelle de l’auteur, les Brasseur, tribu également liée à la sidérurgie, sont décortiqués avec minutie, un peu comme dans les « Buddenbrooks » de Thomas Mann. Le lecteur apprend les faits et gestes d’une classe sociale aisée qui ne se cache guère lorsqu’il s’agit d’étaler sa gloire ascendante, mais qui se tait s’il y a du linge sale à laver, préférant dissimuler sa misère intellectuelle ou financière. L’insolence, l’excentricité et la prodigalité du roman de Viallet témoignent de la vie de famille bourgeoise similaire à celle d’Hugues Le Gallais, du moins au cours de sa jeunesse.
Le père d’Hugues avait un penchant pour le jeu de cartes. C’est notamment à la Place d’Armes, le lieu de rencontre en plein milieu de la capitale, qu’il a perdu des sommes non négligeables et a engagé des meubles de la famille. Sa seconde femme le tenait en laisse et lui accordait quelques francs le dimanche, à condition de passer également par une église. Norbert Le Gallais jouait aux cartes avec des amis au Bridge Club de Luxembourg (local de l’Automobile Club du Luxembourg à la Porte Neuve) lorsqu’il subit une attaque à laquelle il succomba peu de temps après. Il a été foudroyé au moment où à un « contre » il répondait par un énergique « sur-contre ».16 Il est décédé à peine 14 jours après la mort de son ami et compagnon d’armes Robert Brasseur.17 Son successeur à la Chambre allait devenir l’ancien député Jacques Gallé. Dans la deuxième ville du pays et haut-lieu de la sidérurgie, à Esch-sur-Alzette, une rue a été nommée en l’honneur du père d’Hugues Le Gallais. Dans la nécrologie, il est rappelé par le quotidien catholique et de droite, le Luxemburger Wort, que d’un point de vue religieux, le défunt remplissait régulièrement ses devoirs et que son ami personnel, l’Abbé Gemen de la Chapelle du Glacis, a pu lui administrer les derniers sacrements, dans la mesure où « c’était possible ». Le 8 mars 1934, le journal de gauche, Tageblatt, décrit les funérailles, la veille, de Norbert Le Gallais. Un grand nombre de participants de toutes les couches de la population a accompagné le défunt sur son dernier chemin. Funérailles dignes donc pour un père souvent absent voire chancelant, contrairement, dirait-on presque, à la devise familiale. Cette disparition a laissé Hugues orphelin avec une belle-mère qui allait s’établir dans le sud de la France et avec qui il n’avait plus guère de contact. Des deux sœurs survivantes, l’une était mariée en Allemagne et l’autre vivait en Angleterre. Nous ignorons si Hugues est rentré du Japon à cause de ce changement inattendu survenu dans sa famille à Luxembourg.

6 Entretien avec la petite-nièce d’Anne-Marie Le Gallais-de Gargan, Madame Dominique Charpentier, au château de Preisch, 18 juin 2018.
7 Emile Bian (1873-1918), directeur de l’usine d’Eich/Dommeldange et de l’institut Emile Metz.
8 Rozel Reverchon-Le Gallais affirme dans ses mémoires avoir eu à ce moment onze ans.
9 Félix Bian (1870-1926), notaire et député.
10 Panhard a arrêté son activité en 1967, la marque de voiture étant reprise par Citroën.
11 Citations du discours prononcé le 17 juillet 1979 au Parlement européen à Strasbourg par la doyenne d’âge Madame Louise Weiss. Source: Parlement européen (sous la dir.) : Strasbourg: Parlement européen, 1979. 23 p. ; p. 15-23.
12 Goetzinger, Germaine : La Grande Guerre au Luxembourg. Le journal de Michel Welter (3 août 1914 – 3 mars 1916) ; éd. annotée et commentée par Germaine Goetzinger ; Centre national de littérature, 2015 ; p. 463
13 Philippe Berthelot (1866-1934), diplomate français ; secrétaire général du Quai d’Orsay à partir de 1920.
14 Dr. Michel Welter (1859-1924), homme politique luxembourgeois et dirigeant du Parti socialiste. Membre de la Chambre des députés ; Directeur général en charge de l’Agriculture, du Commerce et de l’Industrie.
15 Viallet, Pierre : La Foire. Editions de La Table Ronde, France Loisirs, Folio, Paris 1973.
16 Luxemburger Wort du 6 mars 1934, notice nécrologique et, quelques jours plus tard, descriptif de l’enterrement ; Tageblatt du 8 mars 1934.
17 Robert Brasseur (1870-1934), homme politique (député de 1899 à 1925), juriste et journaliste ; marié en 1914 avec Jeanne de Saint-Hubert (sœur d’Aline Mayrisch-de Saint-Hubert) qui était divorcée depuis 1900 de son premier mari, Xavier Brasseur, le cousin germain de Robert Brasseur.
TROIS SŒURS AUX DESTINS SINGULIERS
L’aînée des sœurs d’Hugues avait quatre ans de moins que lui. Aimée Maria Edmée, aussi appelée Amy Le Gallais, née le 9 juillet 1898 et baptisée le 16 juillet, avait comme parrain l’oncle paternel Walter Le Gallais et comme marraine la grand-mère maternelle. L’état civil a noté les noms en ordre différent : Léontine Marie-Amy. D’après la légende familiale, et alors qu’elle attendait un enfant du peintre Pierre Thévenin, né en 1905 et plus jeune qu’elle, Aimée ne serait pas descendue du train qui devait la conduire dans le village du sud de la France où elle devait se marier. L’artiste était issu d’une famille de musiciens et devenu premier prix de violoncelle en 1923. Il a étudié parallèlement la peinture et suivi l’école des Beaux-Arts de Lyon. À partir de 1932, et pendant 4 ans, il a voyagé comme musicien professionnel sur des paquebots de croisière et parcouru ainsi le monde. Il s’est rendu également au Maroc sur les traces de Delacroix et de Matisse. De retour à Lyon en 1936, il a vécu une importante période de création et réalisé de vastes compositions murales pour le compte d’amateurs. Il a exercé dans le même temps une intense activité de portraitiste, peignant amis et intimes, notables lyonnais et portraits d’enfants. Le père du neveu d’Hugues est mort le 12 octobre 1950 d’un accident survenu alors qu’il travaillait dans son atelier de St-Just. Aimée était devenue institutrice et enseignait l’anglais, habitait à Watermans Cottage Ewhurst dans le Sussex, à 40 kilomètres de Londres. Elle a élevé seule son fils unique, David, né le 5 septembre 1934. Elle a quelque peu défrayé la chronique familiale avec cet enfant qui a, lui aussi, perpétué le nom de Le Gallais. La sœur d’Hugues avait fait croire à son fils qu’elle avait été mariée avec un Le Gallais, ne lui révélant la situation que beaucoup plus tard.18 Régulièrement, Hugues Le Gallais a versé de l’argent à sa sœur, avec qui il a gardé un lien fraternel.19
Le 28 mars 1901 naissait la deuxième sœur d’Hugues: Alice Barbara Le Gallais. Lors de son baptême, le 2 avril, elle reçut les noms de Caecilia Alicia Brigitta. Elle avait comme parrain l’autre oncle paternel, Marc Le Gallais, et la tante maternelle, Alice Collart-Metz. Cette sœur d’Hugues, qui était la plus sensible des quatre enfants, souffrait apparemment le plus de la relation conflictuelle avec la deuxième épouse de son père. Un jour, elle aurait avoué à son père qu’elle voulait empoisonner sa belle-mère. La jeune femme, qui souffrait de dépressions, avait connu un épisode de paralysie du langage et a été traitée par des chocs électriques avant d’être envoyée en Suisse et éloignée de sa belle-mère, ce qui a contribué à améliorer son état. Alice Le Gallais est décédée noyée à Alger, le 7 février 1928,20 des suites d’une tentative de suicide résultant d’un amour malheureux. Elle avait suivi un docteur français, marié et qui vivait en Algérie.21 L’annonce par la famille dans le journal « Indépendance luxembourgeoise » parle d’un accident et invoque qu’« il a plu à Dieu Tout-Puissant d’appeler à une meilleure vie » la défunte « pieusement décédée », alors que le journal, dans une annonce des funérailles, précise quelques jours plus tard qu’un accident de voiture a été à l’origine du décès de la jeune femme. Elle fut enterrée à Kanzem, en Rhénanie-Palatinat, sa tante Daisy Burney-Le Gallais la rejoignant 22 ans plus tard dans la tombe familiale. Ce suicide allait constituer une motivation de plus pour ceux qui restaient de chercher le large. Les deux sœurs survivantes devaient partir sous peu pour l’étranger, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Hugues devait poursuivre d’autant plus facilement sa carrière internationale pour ne pas être confronté à cette tragédie stigmatisante à l’époque.
Rozelle Le Gallais, née le 16 mai 1903 à Luxembourg-ville, donc jour pour jour sept ans après son frère, est baptisée Maria Edmunda Simona Rozella le 26 mai. L’acte de naissance énumère les prénoms suivants : Cunégonde Marie Edmonde Rozelle Simone. Le parrain était Anatole de Mathelin, le frère de la grand-mère maternelle.22 La marraine, sa tante paternelle, empêchée pour cause de déplacement plus ou moins prolongé à Paris, se faisait remplacer par la grand-mère paternelle qui habitait la maison familiale entourée de vignobles à Kanzem.
Cette sœur d’Hugues utilisa toujours le nom de Rozel, d’après une petite localité portuaire de Jersey, et fut encore appelée « Pignose » ou « Monkey » par certains proches. En 1920, elle est allée étudier l’anglais à Londres où elle découvrit le tennis alors qu’à Luxembourg ce sport n’en était qu’à ses débuts. Son père, pour faire des économies et pour assurer l’éloignement d’avec leur belle-mère, avait laissé sa fille aînée et sa fille cadette, âgée de 17 ans, partir. Rozel s’est inscrite au « Botanic Garden Club » dans la capitale britannique où son entraîneur Worthington était pionnier de ce sport assez exclusif. Joueuse talentueuse, elle a pris des leçons jusqu’à quatre fois par semaine et participait également régulièrement sur l’île britannique à des tournois. En 1924, Rozel est revenue à Luxembourg où elle s’est préparée pour les Jeux Olympiques de Paris auxquels elle s’était inscrite de sa propre initiative. Rozel Le Gallais n’avait guère de chance dans la mesure où, en simple et double mixte avec Camille Wolff,23 elle a dû déclarer forfait. Après sa carrière au tennis, le plus jeune des enfants Le Gallais s’est lancé dans la course automobile.
Alors qu’Hugues était en Asie, sa sœur cadette s’est mariée à Londres,24 le 6 juin 1932, avec Edmond Reverchon,25 de dix ans son aîné, propriétaire de vignobles et négociant de vins à Filzen près de Konz et Kanzem, le fief des Le Gallais. Fils d’Alice von Boch et d’Adrian Reverchon, banquier à Trêves, le beau-frère d’Hugues était un descendant du couple à l’origine de la manufacture Villeroy et Boch, Eugen von Boch et Sophie Octavie Villeroy. La famille Reverchon est alliée des von Papen, le Chancelier du Reich en 1932, Franz von Papen, ayant épousé une cousine Boch-Galhau. Le beau-frère d’Hugues était par ailleurs allié à des Sayn-Wittgenstein et à Luxembourg à des Pescatore, des Schorlemer et des Barbanson. Répétant en quelque sorte l’histoire familiale, l’époux avait été marié en premières noces à Maria Brügmann de laquelle il avait deux enfants, Heinz et Günther, âgés de moins de dix ans. Le mariage civil de Rozel avec un divorcé ne semble pas avoir été contesté autant que celui vingt ans plus tôt de son père. De cette union est né en 1934, la même année que ses cousins germains Norbert et David, un seul fils, Eddie Reverchon.
Davantage que son mari, Rozel n’aurait pas eu assez de distance par rapport à l’idéologie nazie et était considérée comme « persona non grata » auprès d’une partie de sa famille à Luxembourg. Hugues paraît ne plus avoir souhaité poursuivre ces liens, ne se rendait plus en Allemagne et faisait tout pour se défaire de sa part dans le Weingut de Kanzem qui, pourtant, lui venait de la famille de sa mère. Après le décès d’Hugues, sa sœur et son mari sont venus à Venise et ont été parmi les premiers à s’inscrire dans le « guest book », en 1965, exprimant leur reconnaissance à la veuve d’Hugues, qui s’était montrée, comme toujours, très accueillante. Une certaine réconciliation semble s’être opérée au-delà de la disparition d’Hugues. Rozel a été touchée d’une fibre artistique, comme elle allait, dix ans après la disparition de son frère, exposer ses tableaux dans la villa ayant appartenu à sa belle-mère et devenue galerie Marie-Thérèse avant d’être connue sous le nom de Villa Vauban. Rozel Reverchon-Le Gallais est décédée le 27 juin 1988 à Konz.
La vie des sœurs d’Hugues, aussi variée et intéressante qu’elle ait été, n’était guère conforme à une vie rangée de grand bourgeois à laquelle il aspirait. Pas moyen de continuer à donner l’image d’une famille idéale reflétant une joie de vivre et une aisance matérielle certaine. Les demeures de la famille au Grand-Duché, mais aussi en Allemagne en ont témoigné.
18 Entretien avec Jens Reverchon, petit-fils de Rozel Reverchon-Le Gallais, 6 décembre 2018.
19 ANLux ; AE-AW ; lettre de HLG, 27 juin 1952.
20 Annonce mortuaire dans « Indépendance luxembourgeoise » du 10 février 1928 et annonce des funérailles, le 16 février, dans le même quotidien.
21 Entretien avec Jens Reverchon, 6 décembre 2018.
22 Anatole de Mathelin (1855-1923), fils de Léopold de Mathelin et Marie de Steenhault, époux de Fanny Cornesse (1855-1923).
23 Camille Wolff (1894-1977) a représenté le Luxembourg lors des Jeux olympiques d’été de 1924 à Paris.
24 À Luxembourg (Villa Vauban) : 1932 mariage Edmond Reverchon (*1893) ‒ Rozelle Le Gallais (*1903), mais également à Londres: Registrar 28 Marloes Road à Kensington. Entretien avec Jens Reverchon, décembre 2018, qui affirme que le mariage a eu lieu à Londres en raison du fait que Rozel épousait un homme divorcé.
25 Edmond Reverchon (1893-1967), fils d’Alice von Boch (1860-1944) et d’Adrian Reverchon (1861-1923), avait en tout trois fils, les deux aînés de son union avec Maria Brügmann : 1.1. Heinz Reverchon (1921-1999), soldat dans la Wehrmacht ∞ I. Gretel von Suttner; II. Karin Davidson; 1.2. Günther Reverchon (1922-1944, tombé au front) ; du deuxième lit : 2.1. Eddie Reverchon (1934), marié à Margaretha dite Nicole Nicolas.
DEMEURES DE LA FAMILLE NORBERT LE GALLAIS
Le père d’Hugues était né au château de Septfontaines, une des plus belles demeures du Luxembourg. Il vivait, dans les années 1880, au 7 de la rue Marie-Thérèse, l’actuelle rue Notre-Dame. Il y était le voisin de la famille Maurice et Bertha Gernsbacher-Durlacher, dont le fils Hugo, le futur « père de la science-fiction moderne », est né le 16 août 1883 au numéro 9 de cette rue. Après la fusion des différentes entités qui sont devenues l’Arbed, il se contentait de recevoir des dividendes et vivait de revenus divers. Au début de son premier mariage, il disposait d’une propriété en tant que directeur de l’usine de Dommeldange, avant d’emménager dans l’ancien hôtel Pescatore situé sur le coin du boulevard Royal et de l’avenue Amélie. C’est là qu’est décédée la mère d’Hugues. Aujourd’hui s’y trouve la Banque de Luxembourg.26 Enfin, Norbert Le Gallais résida avec sa seconde épouse dans la demeure de la famille de Gargan, la Villa Vauban, dans l’avenue de l’Arsenal qui a depuis été rebaptisée en avenue Emile Reuter. Les Le Gallais avaient aussi une maison de villégiature de l’autre côté de la frontière.
DOMAINE VITICOLE DE KANZEM
Le domaine de Kanzem provient de la famille Metz et est passé dans le giron de la famille Le Gallais au milieu du XIXe siècle. Les bâtiments du vignoble Le Gallais sont situés à Kanzem sur la Sarre, les vignobles dans les districts voisins de Wiltingen et de Wawern. Depuis le début du Moyen Age, Kanzem et Wiltingen étaient une seigneurie luxembourgeoise en tant qu’exclave dans le « Kurstaat » de Trèves. Aujourd’hui, le domaine est beaucoup plus petit qu’avant. De moins bons vignobles ont été vendus, et seules les vignes Riesling sont cultivées. Depuis 1954, l’administration du domaine est entre les mains d’Egon Müller, dans la cave duquel, non loin de là, à Scharzhof, les vins sont produits. Norbert Le Gallais a établi la réputation dont bénéficie le domaine aujourd’hui. Même à l’époque, ses vins étaient très appréciés.
Rozel Le Gallais décrit des étés joyeux à Kanzem, les jeunes Le Gallais y étant entourés de nombreux cousins, avec lesquels ils s’amusaient, souvent au détriment des adultes et de leurs hôtes. La maison n’avait pas moins de seize chambres à coucher, plus des mansardes, permettant à leur tante Daisy Burney-Le Gallais d’Angleterre et à leur tante Missy Schaefer-Le Gallais de Paris de venir avec leurs familles. De nombreux invités de Luxembourg, de France et d’Angleterre défilaient à Kanzem, les enfants pouvant y fréquenter très tôt certaines personnalités notamment militaires prussiennes, comme celles des troupes de garnison de Trêves.
Durant la Première Guerre mondiale, le vignoble a été placé sous séquestre, hébergeant même des prisonniers russes, de sorte qu’à Pâques 1919 le retour de la famille a donné lieu à un constat de désolation certain. Il fallait d’abord réparer les dommages considérables avant de reprendre la vie insouciante qu’y avaient connue les jeunes Le Gallais. Après la Seconde Guerre mondiale, la maison de Kanzem appartenait à 2/8 à Hugues Le Gallais et à ses sœurs et respectivement 3/8 à ses deux cousines Yvonne Rochon née Schaeffer, qui était de nationalité française, et Violet Douglas Brown née Burney, qui était de nationalité britannique. Le domaine connaissait des difficultés en relation avec l’avenir de la propriété vinicole, endommagée par la guerre. Hugues Le Gallais s’est occupé de la réparation de la destruction occasionnée dans ce qui est un domaine et non pas un château. Il semble néanmoins ne plus avoir souhaité poursuivre ce lien avec une propriété située dans un pays contre lequel il s’est opposé avec toutes ses forces, même si ce fut de l’autre côté de l’Atlantique. Cette vente occasionnait donc une certaine rentrée de deniers pour le chef de mission à Washington.
CHÂTEAU DE SEPTFONTAINES
La propriété où était né le père d’Hugues n’était plus à vendre, la famille s’en étant défaite avant la Première Guerre mondiale. Les grands-parents paternels d’Hugues, Edmond Le Gallais et Léonie Metz, avaient habité dans le superbe château des Boch dans le Rollingergrund. La fabuleuse résidence seigneuriale dite de Septfontaines, une des gloires du quartier de Rollingergrund, est indissolublement liée à la faïencerie toute proche. Le château, comme on l’appelle maintenant, fut construit entre 1780 et 1785 sur la base d’une maison érigée en 1684 par un militaire de l’armée espagnole par les trois frères Boch, Pierre-Joseph, Jean-François et Dominique, après qu’ils eussent bâti la faïencerie et les maisons des premiers ouvriers. Ils étaient les fils de François Boch, fondeur à Hayange, en Lorraine, chez les maîtres de forge de la famille des de Wendel.
Le lieu d’exception est entouré d’un vaste parc et, à l’époque, il donnait sur la forêt du Rollingergrund. Il a été vendu en 1913 aux époux Maurice Pescatore-Barbanson.27
Le château de Septfontaines est devenu depuis lors un espace de réception exceptionnel.
MAISON DU DIRECTEUR À DOMMELDANGE
À Dommeldange, la maison où est né Hugues, située près de la gare, ressemblait plutôt à un pavillon résidentiel avec, au-dessus de la porte, un balcon et disposant, de part et d’autre de l’entrée principale, de plusieurs fenêtres prêtant à la demeure un aspect grandiose voire noble. La bâtisse a été initialement habitée par la famille Collart et avait été louée à la famille du célèbre botaniste Tinant. Acquise en 1873 par Metz et Cie, elle est devenue la maison du directeur de l’Usine Arbed Dommeldange. La famille Norbert Le Gallais-Metz y habitait de 1895 à une date non définie du début du XXe siècle, succédant à son beau-père Gustave Metz et précédant Emile Bian qui y habitait jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, tous les deux directeurs avec résidence à Dommeldange. La maison a été rasée en 1955.
HÔTEL PESCATORE ET VILLA VAUBAN
La famille Norbert Le Gallais-Metz habitait l’ancien hôtel Pescatore situé sur le coin du boulevard Royal et de l’avenue Amélie. D’après le récit de sa fille Rozel, cette demeure aurait continué d’être celle de la famille après le décès de la mère en 1909 et même le remariage du père en 1912, et ceci jusqu’à ce que leur père s’en aille, seul et sans mot dire, rejoindre sa seconde épouse à la Villa Vauban, abandonnant en quelque sorte ses enfants. La villa disposait d’une véranda avec des palmiers et d’autres plantes exotiques. La famille avait à sa disposition sept personnes, deux serviteurs, une cuisinière et son aide de cuisine, deux femmes de chambre ainsi qu’une aide, plus deux chauffeurs. Le personnel était l’allié et même, si l’on en croit Rozel, le meilleur ami des enfants, surtout depuis le remariage de leur père. Venait s’ajouter une éducatrice des enfants qui changeait souvent, la situation étant devenue de plus en plus compliquée chez les Le Gallais. La villa est devenue pour quelque temps la demeure de l’ambassadeur de Belgique pour être, plus tard, détruite et faire place à l’actuelle Banque de Luxembourg.
En 1912, Norbert Le Gallais, époux de Anne-Marie de Gargan, a été indiqué comme propriétaire de la Villa Vauban provenant de l’escarcelle de sa seconde épouse. La demeure est située en plein milieu du parc municipal au 18, avenue de l’Arsenal, devenue depuis lors l’avenue Emile Reuter. Le site bénéficie de la proximité du centre animé de la ville haute, mais également de celle des quartiers résidentiels périphériques, fort prisés pour leur qualité de vie. Le beau-père de Norbert Le Gallais, le baron Charles Joseph de Gargan, issu d’une illustre famille sidérurgique de Lorraine, fuyant la guerre franco-prussienne de 1870-71, et son épouse Emilie Pescatore se sont établis à Luxembourg. Ils ont acquis en 1874 la propriété du gantier Mayer.
Anne-Marie de Gargan est allée vivre dès 1934 dans le sud de la France à la suite du décès de son mari. L’occupant nazi a confisqué la villa pour y installer le Ministère de l’agriculture et, dès juillet 1940, l’office des prix.28 Alors qu’il s’est occupé de la reconstruction et des dommages de guerre de Kanzem, tel ne semble pas avoir été le cas pour cette propriété de sa belle-mère. Après la guerre, la villa a été habitée d’ailleurs durant trois ans, de l’été 1945 jusqu’en février 1948, par le couple Pierre et Henriette Werner-Pescatore. L’épouse du futur homme politique et ministre d’Etat était une cousine éloignée d’Anne-Marie de Gargan. Cette dernière y est morte le 16 janvier 1946. Les héritiers des familles Le Gallais-de Gargan procédèrent, en 1948 et en 1949, à la vente aux enchères respectivement du mobilier et de l’immobilier. La Villa Vauban a été rachetée pour 5 millions de francs par la Ville de Luxembourg29 pour en faire le Musée Pescatore.
Que de belles et prestigieuses villas et demeures pour abriter une jeunesse qui s’avérait, malgré tout ce luxe, peu heureuse. Hugues Le Gallais devait être content de pouvoir quitter le Grand-Duché pour poursuivre ses études à Bruxelles.
26 Cette villa est devenue par la suite la résidence de l’ambassadeur de Belgique pour être détruite et faire place à l’actuelle Banque de Luxembourg.
27 Maurice Pescatore (1870-1928), fils des époux Pescatore-Nothomb, époux de Gabrielle Barbanson, la sœur de Gaston.
28 Luxemburger Wort du 11 juillet 1940.
29 La Villa Vauban. Symbole de culture et d’identité historique. ons stad 93, p. 16-19.
JEUNESSE ET ÉTUDES
Différentes photos de la jeunesse d’Hugues ont traversé le temps. Une photo du couple Le Gallais-Metz avec ses deux premiers enfants montre un homme mûr et moustachu, au front très haut et droit, reflétant une certaine assurance. Son épouse, de douze ans sa cadette, ce qui ne se voit pas à première vue sur ce cliché, paraît plus rêveuse et donne une impression plus posée. Elle est assise sur un canapé avec sur ses genoux la première fille, Aimée, vêtue tout de blanc et debout à côté de son père, Hugues, en tartan, avec un cerceau et une balle à ses pieds. Un autre cliché montre Hugues avec béret sur le siège du conducteur avec ses trois sœurs confortablement assises à l’arrière d’une des premières voitures à circuler à Luxembourg. Un tableau plutôt colorié mais néanmoins de tendance romantique d’Hugues en kilt écossais et une photo du préadolescent, triste, assis de manière nonchalante sur une chaise et faisant la moue avec des lèvres charnues qu’on pourrait croire gonflées, donnent du jeune Le Gallais une image pas trop joyeuse, mais reflètent néanmoins une vie privilégiée et sans trop de soucis matériels. Dans ce portrait libéré de sentiments, de personnalité et d’individualité, le jeune Hugues semble fermé, rêveur et introverti, le regard vide voire éteint. Rozel décrit son frère comme ayant les gros yeux de leur mère. Il aurait été étonnamment calme et sérieux, conscient de sa dignité masculine. Il ne supportait pas qu’on se moque de lui, et, dans ces moments tendus, il pâlissait et claquait des dents. Hugues était alors appelé « la rage blanche ». Il n’était pas pour autant courageux et désespérait son père, surtout depuis qu’il était veuf, et davantage encore depuis qu’il fréquentait Anne-Marie de Gargan.

Toujours vaillant, Hugues paraît avoir été un enfant perturbé, guère aimé par la seconde épouse de son père et donc placé dans un internat à Bruxelles et laissé aux bons soins du couple Petrucci. Le professeur Raphaël Petrucci30 allait essayer d’aider et de socialiser Hugues, lui transmettant son amour pour l’art oriental. De père italien et de mère française, Raphaël Petrucci est né à Naples en 1872. Il a passé son enfance et les années les plus décisives de sa formation à Paris. L’intérêt de Raphaël Petrucci pour les arts de l’Extrême-Orient s’est manifesté dès ses années de formation, vers 1890. Petrucci s’était installé en 1896 en Belgique où il devint titulaire de la chaire d’esthétique positiviste de l’Université nouvelle de Bruxelles et, en 1902, conseiller scientifique de l’Institut de sociologie Solvay. Son autorité était reconnue en Europe en matière de peinture chinoise et, de manière plus générale, d’art de l’Extrême-Orient. Il a influencé le jeune Hugues pour le reste de ses jours réussissant son mandat éducatif. Ce dernier s’était apparemment présenté à Bruxelles du haut de son cheval, essayant de continuer à défier toute autorité. Cette scolarisation loin du milieu familial lui a finalement été bénéfique. Hugues était un brin insolent, mais cela allait changer. Le livre de Petrucci « La philosophie de la nature dans l’Art d’Extrême Orient » a accompagné Le Gallais tout au long de sa vie.
Au fil des années, notre jeune Hugues est devenu méthodique. Même s’il est resté quelque peu dissipé et n’est pas devenu des plus ordonnés, il a développé une âme de collectionneur qu’il allait mettre à profit au Japon quelques années plus tard. Il restait néanmoins un être silencieux, conventionnel et au regard scrutateur. Pas vraiment avenant, il a perdu ses cheveux assez tôt et n’avait pas une stature très élancée. Hugues avait reçu une éducation complète faisant de lui un homme accompli. Alors que son père avait été un personnage haut en couleurs et éminent, on ne pouvait pas dire la même chose, à ses débuts, d’Hugues, maintenant en toute circonstance une affabilité cérémonieuse. Il aimait le sport et la vie au grand air tellement appréciée des Anglais, restait une référence familiale certaine. Le 22 mai 1922, Andrée Mayrisch a écrit à sa mère qu’« Hugues est sage, et de plus en plus Anglais – au moins le croit-il. Il a des cartes de visite “Hugh Le Gallais”, discute rugby avec des expressions techniques, mais ce n’est pas un jeu pour moi, c’est beaucoup trop rude. »31
Hugues a étudié à l’Université de Liège et poursuivi des études à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich de 1914 à 1918, échappant ainsi en grande partie aux affres de la Première Guerre mondiale. Le pays fut occupé par l’armée impériale allemande et faisait l’objet d’instabilité gouvernementale après la disparition du ministre d’Etat Paul Eyschen en octobre 1915 avec six gouvernements en deux ans. Venait s’ajouter, après l’armistice de 1918, l’instabilité institutionnelle avec la mise en cause de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde, menant jusqu’à son abdication et le référendum du 28 septembre 1919 sur le maintien de la monarchie et le ralliement économique à la Belgique ou à la France. L’année 1919 était aussi celle de l’introduction du suffrage universel au Grand-Duché. Du temps de guerre, Rozel a retenu une histoire concernant son frère, déjà très galant à l’approche de ses dix-neuf ans. Hugues devait rejoindre son père à Paris, mais avait eu des problèmes à la frontière en raison de lettres amoureuses qu’il aurait souhaité emporter en France. Norbert aurait dû intervenir pour faire libérer son fils qui a bénéficié d’une certaine renommée auprès des femmes suite à son geste qu’il estimait apparemment plein de bravoure. Le ministre Michel Welter décrit dans ses mémoires à la date du 25 avril 1915 comment Hugues avait été la victime d’un examen à la frontière, les autorités suisses souhaitant voir si les voyageurs n’introduisaient pas des lettres en contrebande : « Dernièrement le jeune Le Gallais se rendant en Suisse a été condamné à cinq jours de prison pour avoir (eu) des lettres sur lui. Ces lettres qu’on lui avait confiées étaient bien anodines; mais malgré cela, le jeune homme a été condamné à cinq jours de prison et n’a été mis en liberté que contre une caution de 10.000 francs, après avoir passé plusieurs jours en prison préventive. Il paraît qu’on lui comptait cela pour la purge de la peine. »32
Le jeune Le Gallais parlait toujours lentement et de manière réfléchie, s’exprimant en luxembourgeois avec un accent prononcé. Le français était sa langue maternelle, comme elle le fut d’une certaine bourgeoisie luxembourgeoise. Il s’exprimait couramment en anglais. Avec ses « nannies » il avait appris la langue de ses ancêtres paternels qu’il a pu perfectionner à l’américaine plus tard. Sur le tard, une fois marié, Hugues apprenait l’italien sans jamais s’exprimer de manière à pouvoir vraiment s’intégrer dans la très bonne société vénitienne, pointilleuse à cet égard.
Depuis son enfance, Hugues était appelé par certains intimes « Doody ». Sa sœur Rozel mentionne ce surnom dans ses mémoires. L’origine de ce sobriquet est inconnue. Le Gallais signait surtout sa correspondance avec la famille italienne de sa femme de ce surnom familier.
30 Raphaël Petrucci (1872-1917), sociologue, historien de l’art, orientaliste.
31 Correspondance Aline Mayrisch ; Centre national de littérature.
32 Goetzinger, Germaine : La Grande Guerre au Luxembourg. Le journal de Michel Welter (3 août 1914 – 3 mars 1916) ; éd. annotée et commentée par Germaine Goetzinger ; 2015 ; Centre national de littérature ; p. 360.
LIENS AVEC LES MAYRISCH-DE SAINT-HUBERT
Les mères de Norbert Le Gallais et d’Emile Mayrisch étaient cousines germaines. Les Mayrisch-de Saint-Hubert, habitant initialement à Dudelange, se sont installés au château de Colpach en 1920 où ils ont œuvré pour combler le fossé entre la France et l’Allemagne, lui dans le domaine des industries de l’acier, elle dans le domaine des idées. Autour de cette période, les Mayrisch ont acquis pour Elisabeth van Rysselberghe33 une bastide dans le sud de la France. Cette acquisition d’une maison de campagne en Provence pour la fille de la grande amie de Madame Mayrisch fait l’objet d’une lettre34 d’Hugues Le Gallais à l’écrivain français André Gide.35 Un autre lien entre les deux hommes a existé en 1921 lorsque Gide a remis à Hugues Le Gallais le premier tome de l’œuvre complète du ministre allemand des Affaires étrangères, Walther von Rathenau,36 afin qu’il le ramène de Paris chez Emile Mayrisch à Luxembourg. Le 21 janvier 1921, Aline Mayrisch a en effet écrit à André Gide: « J’ai remis à Hugues le 1er volume dédicacé des œuvres complètes de Rathenau en 5 vol!! qui sont arrivées pour vous à Colpach, pour que vous puissiez lui envoyer un mot de remerciement (par moi peut-être). »37
Une année plus tôt, Hugues Le Gallais s’était rendu à Genève où étudiait la fille des Mayrisch-de Saint-Hubert, Andrée dite « Schnucki ».38 De septembre 1919 à janvier 1920, il a en quelque sorte chaperonné celle qui aurait pu constituer un parti idéal, sans que pour autant l’ébauche d’une idylle ne soit perceptible de la correspondance de la jeune fille à sa mère. De cinq ans la cadette d’Hugues, la fille unique des Mayrisch a étudié les sciences naturelles à Genève avant de poursuivre ses études à Londres. Elle habitait dans un pensionnat genevois. Pendant son séjour, Hugues fut également logé dans ce pensionnat mixte. À sa mère, avec qui elle avait une relation complexe, Andrée Mayrisch décrivit le fils unique des Le Gallais et son cousin éloigné comme dépensier mais lui apprenant comment gérer certains aspects financiers, comme les pourboires qu’il était habituel d’accorder.
Quelques années plus tard, Aline Mayrisch a demandé au journaliste et écrivain germano-français Jean Schlumberger39 d’inviter Hugues Le Gallais aux 2es Décades de Pontigny. Ces réunions intellectuelles avaient été créées en 1910 et ont été animées par Paul Desjardins40 qui avait donné son accord à la présence du jeune Le Gallais.41 Or, le 18 juillet 1925, Aline Mayrisch écrivit qu’elle renonçait à la présence de son jeune protégé qui a quand même pu se mêler aux autres invités, célèbres ou moins connus, s’entretenant et discourant sur des sujets littéraires, philosophiques ou religieux.42 Contrairement aux dires d’Aline Mayrisch, Hugues Le Gallais a assisté aux 2es Décades qui avaient pour thème : « Nous autres Européens. Europe et Asie ».43 Tout un programme et sujet prémonitoire pour la future carrière d’Hugues !44 Belle introduction dans un monde littéraire et intellectuel élitiste où, chaque jour, un écrivain, un universitaire ou un scientifique traitait un sujet choisi et de qualité.
La relation – qu’on peut qualifier de proche – entre la grande intellectuelle et mécène du Grand-Duché et le jeune Le Gallais a connu des hauts et des bas. En 1930, Aline Mayrisch écrit en tout cas à son ami Schlumberger qu’Hugues est à Luxembourg, « plus cornichon que jamais ».45 C’est dire qu’elle l’estimait, du moins à ce moment-là, imbécile, idiot voire stupide. La raison de ce qualificatif guère flatteur n’a pas été révélée.
Aline Mayrisch écrit le 10 mai à 1930 Isabelle Rivière, l’épouse de Jacques Rivière, homme de lettres français, directeur de La Nouvelle Revue française de 1919 jusqu’à sa mort en 1925:
«Il ne me restera que le mois d’août pour préparer mon grand départ de septembre pour l’Extrême-Orient. Je pars avec un jeune ami qui est presque un fils adoptif de mon mari et de moi, et qui réside à Tokyo pour le compte des Aciéries réunies. Je compte y passer l’hiver. »46
Malgré l’une ou l’autre contrariété, Aline Mayrisch avait apparemment une certaine estime pour Hugues Le Gallais. Dite « Loup », elle appelait son compagnon de voyage Hugues Le Gallais, « Hugo San ». Elle est allée lui rendre visite au Japon, en 1930 et en 1934. Avec Hugues Le Gallais, Aline Mayrisch-de Saint-Hubert a effectué un voyage en Asie de trois mois (7 octobre au 8 janvier) à New York, puis Shanghai et Hong Kong en janvier 1931 pour finalement aboutir à Tokyo.47 De Nara, ville aux œuvres d’art et temples importants à quelques kilomètres de Kyoto et d’Osaka, Aline Mayrisch a décrit à Schlumberger les conditions de vie de Le Gallais, toujours célibataire à presque 35 ans. Nous les reprenons plus loin en décrivant les années 1930, passées dans l’empire nippon du Soleil levant. Aline Mayrisch-de Saint-Hubert a assisté en octobre 1934, en tant que vice-présidente de la Croix-Rouge luxembourgeoise, à la XVe Conférence internationale de la Croix-Rouge et au baptême du fils d’Hugues. Des photos la montrent, tenant son filleul Norbert en compagnie d’un couple non identifié. Après le décès de son mari dans un accident de voiture en France, le 5 mars 1928, Aline a entrepris des périples audacieux, en Perse et au Japon, par exemple. Apparemment, partout la désillusion a été au rendez-vous de la veuve cultivée et aux moyens considérables… De Tokyo, Aline Mayrisch a fait part d’abord « d’assez violents assauts sur [son] cœur désarmé », face à une capitale « où l’ancien Japon n’existe plus que par îlots (...) et où le reste reflète toute notre déroute actuelle, greffée sur la leur ».48
Aline Mayrisch avait aussi, en 1933, accueilli Hugues et sa jeune fiancée à Colpach, juste avant leur mariage.49 Elle a écrit, le 17 juin 1933, à Jean Schlumberger: « Retour ici pour tout le mois de juillet, avec invités assez nombreux et hétéroclites: Goret, Haas, Gertrude Eysoldt, Hugues Le Gallais. »50 Et dans une autre lettre, le 15 juillet également, à Schlumberger: « Ici, du va-et-vient. Hugues entouré de paravents d’or, et Haas, juif mélancolique, dont les sarcasmes n’arrivent pas à cacher toujours le désarroi profond. »51 Un milieu jusque-là insoupçonné s’ouvrait au jeune trentenaire qui allait aussi se lier pour la vie à celle qui lui paraissait alors son âme-sœur.
Mentionnons encore que Madame Mayrisch a légué, à sa mort en 1947, un tableau du peintre Signac à son ami Hugues. Le tableau avait été acheté par Emile Mayrisch en 1909 et s’appelle « Venise ».52
Entre-temps, Hugues avait donc fait la connaissance, dans la cité lagunaire, de celle justement qui allait devenir sa femme. Quelque temps avant le mariage, Hugues s’est rendu avec sa fiancée pendant deux semaines chez Aline Mayrisch-de Saint-Hubert au château de Colpach. D’après le livre d’hôtes, ils y ont séjourné du 15 au 30 septembre.
33 Elisabeth van Rysselberghe (1890-1980), fille du peintre Théo van Rysselberghe et de Maria Monnom; mère de Catherine Elisabeth van Rysselberghe (fille naturelle d’André Gide).
34 Correspondance André Gide ‒ Marc Allégret ; Marc Henri Noël Allégret (1900-1973), réalisateur et photographe français.
35 André Gide (1869-1951), écrivain français.
36 Walther Rathenau (1867-1922), homme d’Etat qui a servi en tant que ministre des Affaires étrangères durant la République de Weimar. Industriel et écrivain qui a séjourné chez les Mayrisch à Colpach. Fut assassiné par un groupe terroriste de droite.
37 Aline Mayrisch-de Saint-Hubert, André Gide: Correspondance André Gide – Aline Mayrisch 1903-1946. Ed.: Pierre Masson, Cornel Meder. Gallimard, Paris 2003, p. 214.
38 Centre national de littérature (CNL), Fonds Mayrisch ; correspondance d’Andrée Mayrisch à sa mère Aline Mayrisch-de Saint-Hubert. Andrée Mayrisch (1901-1977), épouse de Pierre Viénot; députée, elle est l’une des trois femmes membres d’un gouvernement de la IVe République.
39 Jean Schlumberger (1877-1968), journaliste et écrivain germano-français.
40 Paul Desjardins ou Louis Paul Abel Desjardins (nom d’état civil ; 1859-1940), professeur et journaliste français. Il anima pendant trente ans des réunions annuelles d’intellectuels attachés à la liberté d’opinion, les Décades de Pontigny.
41 Décades de Pontigny: en août, trois Décades de dix jours étaient organisées. Ici, il s’agissait des 2es Décades de 1925. Ces décades se sont tenues de 1910 à 1914, puis de 1922 jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale en 1939. Elles étaient organisées dans l’abbaye de Pontigny, ancien monastère cistercien du XIIe siècle du département de l’Yonne, acheté par Desjardins en 1906, à la séparation des Églises et de l’État.
42 Aline Mayrisch ‒ Jean Schlumberger: Correspondance 1907-1946, publiée et annotée par Pascal Mercier et Cornel Meder; Luxembourg, « Publications nationales », 2000; p. 697.
43 Entretien avec Germaine Goetzinger, 6 décembre 2018.
44 Hugues Le Gallais s’est inscrit dans le Livre d’or de Colpach en 1925, de retour du Japon.
45 Aline Mayrisch ‒ Jean Schlumberger: Correspondance 1907-1946, publiée et annotée par Pascal Mercier et Cornel Meder; Luxembourg, « Publications nationales », 2000; p. 697.
46 Galerie 30 (2012) no1, S. 101
47 Lettre Aline Mayrisch à E.R. Curtis annonçant son voyage avec Le Gallais en Chine. Ernst Robert Curtis (1886-1956), philologue allemand, spécialiste des littératures romanes ; en 1930 à l’Université de Bonn. Aline Mayrisch de Saint-Hubert: Toute la noblesse de sa nature: recueil des écrits publiés. Ed.: Cornel Meder. Éd. du Cercle des amis de Colpach, 2014 (français).
48 Aline Mayrisch: Approches ; conférence prononcée au château de Colpach, le 19 janvier 1997, pour la Croix-Rouge Luxembourgeoise, à l’occasion du 50e anniversaire du décès d’Aline Mayrisch.
49 La visite de 1933 est confirmée dans le Livre d’or de Colpach. Aline Mayrisch a ajouté au crayon les noms de Hugues Le Gallais et de Pisana Velluti. Fonds Aline Mayrisch ; CNL-L-37. III.3-1.
50 Correspondance Mayrisch ‒ Schlumberger, p. 329.
51 Correspondance Mayrisch ‒ Schlumberger, p. 342.
52 Informations de la part de Patricia de Zwaef, 24 septembre 2018.
UNION HEUREUSE AVEC UNE ITALIENNE À L’ASCENDANCE ILLUSTRE
C’est par l’intermédiaire d’un diplomate italien en poste à Tokyo, Battista Nani Mocenigo, qu’Hugues Le Gallais a fait la connaissance de sa future épouse. Celle-ci vivait dans le Ca’ del Duca sur le Grand Canal, avec sa sœur et son beau-frère, duquel l’ami d’Hugues était un cousin. Pisana Velluti n’attendait en fait qu’une occasion pour s’échapper de cette situation inconfortable d’une jeune femme célibataire ayant entamé la trentaine. Elle considérait Venise comme un petit village, et pire, un nid de vipères. Elle aurait affirmé haut et fort : « J’épouserai le premier qui passe. » Le Gallais, à l’époque représentant à Tokyo de Columeta, donc du comptoir luxembourgeois de métaux de l’Arbed, à laquelle sa famille restait très liée, semble avoir choisi le bon moment pour venir et revenir en excursion à Venise. Rapidement, les choses se sont concrétisées à partir de là. Pisana paraît avoir visé juste et Hugues lui a offert une vie de rêve et de stabilité dans un pays lointain. Alors que l’amour se mérite, le leur semble avoir été quelque peu poussé par la volonté de quitter leur pays et de mettre tout leur amour-propre à exceller dans de nouvelles contrées et des cercles à conquérir. Pisana à la sensualité latine a conquis Hugues, le nordique au charme discret et réservé. Le jeune couple s’est cherché un rôle loin de leurs familles ou de ce qui en restait. Les deux essayaient de se frayer un chemin dans cette période qui reprenait son souffle après la grande dépression ayant suivi le crash boursier de 1929 et au moment où les intolérances augmentaient de manière dangereuse en Europe avec la montée du nazisme et du fascisme depuis 1922 et surtout la menace allemande qui n’allait pas tarder à planer sur le Luxembourg. Ensemble, Pisana et Hugues s’appropriaient la maxime d’Oscar Wilde : « Soyez vous-même, tous les autres sont pris. » En tant que dépaysés voire déracinés, ils ont mené une vie de dur labeur mais aussi exceptionnelle à maints égards pendant quelques années au Japon et après un passage à Luxembourg, aux Etats-Unis.
Le 6 novembre 1933, Hugues Le Gallais et Pisana Velluti se sont mariés à l’église Santa Maria dei Carmini à Venise. L’église est de style Renaissance et située au Dorsodouro. Elle est grandiose avec une contre-façade et un couvent à côté. Deux photos montrent le jeune couple descendant dans une scène quasi majestueuse d’une gondole sur les marches de la maison où habitait la jeune mariée chez sa sœur et son beau-frère et une autre avec le père de la mariée et probablement sa seconde épouse ainsi que deux enfants d’honneur. Ce cliché a été pris dans la cour de la maison à l’histoire très ancienne et qui appartenait depuis longtemps à la famille du beau-frère de la mariée. Cette demeure du comte et de la comtesse Marino et Katy Nani Mocenigo était située au 3051 San Samuele et s’appelait Ca’ del Duca. Marino possédait encore un palais à Dolo dans la Vénétie.53 Le Ca’ del Duca, palais situé sur le Canal Grande, à quelques pas du Palazzo Grassi, doit son nom au Duc Sforza de Milan qui en confia la construction à l’architecte Filarete en 1453. Le projet s’avéra à la hauteur de l’ambition de son commanditaire puisque le palais était supposé devenir le plus grand de Venise. Or, la Sérénissime, toujours encline à ne laisser personne porter ombrage à son autorité, expropria le Duc et les travaux, à peine commencés, furent suspendus. Par la suite, l’édifice fut terminé par la République dans des dimensions plus modestes. Seules les fondations et l’angle du palais, avec sa colonne et son début de façade en « bugnato », témoignent encore de ce passé qui aurait dû en faire le premier exemple d’architecture Renaissance dans la lagune. Ca’ del Duca servit d’atelier au Titien lors de la réalisation des tableaux pour le Palais des Doges, avant d’entrer en possession de la famille Nani Mocenigo, et plus particulièrement de Marino Nani Mocenigo. Cet espace, longtemps ouvert au public, hébergea jusque dans les années 1960 les collections de porcelaine du comte Marino Nani Mocenigo et la collection d’objets d’art asiatique de Hugues Le Gallais, après sa retraite en tant qu’ambassadeur du Grand-Duché aux Etats-Unis. C’est en effet ce dernier qui en fit un musée, inauguré en 1963.54
La mariée était née le 28 janvier 1900 (d’après une demande de passeport) à Venise dans une maison située sur le Campo de San Stefano entre l’église du même nom et celle de Vidal. La jeune femme a en fait changé sa date de naissance dans la mesure où, par vanité ou espièglerie, elle a ajouté un petit trait à l’année de sa naissance pour se rajeunir de 6 ans... Le fait que sur de nombreux documents officiels figure l’année 1906 a donné lieu à des complications administratives et des rectificatifs complexes. Seulement quatre années la séparaient de Hugues, et pas dix, comme parfois prétendu par la principale intéressée. Il se peut qu’elle ait quelque peu joué à la fois sur le jour et l’année de sa naissance pour cacher le fait qu’elle était restée célibataire plus longtemps que de coutume.
La très belle femme de 33 ans (alors qu’elle prétendait n’en avoir que 27) avait les cheveux blonds bouclés qui la feraient un jour comparer à un tableau du Titien. En sus de sa physionomie éclatante, Pisana avait une grande prestance, savait s’habiller et avait une allure certaine doublée d’une classe folle. Elle mesurait 1,65 mètres, alors qu’Hugues, âgé de 37 ans, avait dix centimètres de plus, ce qui ne faisait pas de lui un géant, loin de là. La jeune femme était jugée de rang princier par certains des confrères de l’ambassadeur. Elle était d’une grande élégance et avait une présence indéniable, son mari restant un peu en retrait, tout en étant aussi calé intellectuellement. Les deux brillaient en société grâce à leur allure et leur ambition volontiers pardonnée.

Pisana était la fille de Francesco Velluti et de sa première épouse Elisabetta Carrara, décédée en 1918 à Naples, en pleine fleur de l’âge, des suites de la fièvre espagnole. Le père de Pisana est décédé en 195755 à plus de 80 ans. Deux filles étaient nées de cette union : Caterina dite Katy, née en 1898, et Pisana, née en 1900.
La famille du père de Pisana était originaire du sud de l’Italie du côté de l’Adriatique. Le grand-père de Pisana avait ouvert une fabrique de faïences à Venise. Le père, ingénieur agronome, avait fait fortune en desséchant et irriguant les terrains marécageux pour en faire des domaines agricoles derrière le Lido de Jesolo. Les crédits pour ce faire avaient été mis en place par le gouvernement fasciste italien. Francesco Velluti avait d’ailleurs été un peu attiré par le fascisme et, malgré les lettres de sa fille qui l’avertissaient que Mussolini n’allait pas survivre à la guerre, croyait en une victoire italienne. Le père de Pisana s’était remarié avec une femme plus jeune, que ses deux filles n’appréciaient pas trop. De ce mariage avec Zemira de Lorenzi, aux origines vaguement arméniennes, sont nés trois enfants avec lesquels les contacts furent meilleurs que ceux avec leur mère: Francesca, mariée avec Alberto Baldissera d’une grande famille vénitienne et qui allait avoir deux enfants : Giuseppe et Jacomo. Venait ensuite Gianni-Luigi, le fils longuement espéré par son père, marié avec Anna-Luisa Cazorzi avec laquelle il allait engendrer quatre enfants. Et finalement Alberto, décédé jeune, marié avec Maria Padovan de laquelle il avait eu deux enfants.
L’épouse d’Hugues portait le prénom de sa grand-mère maternelle, Pisana Carrara-Nani Mocenigo, qui appartenait à la prestigieuse et fortunée famille dans laquelle sa sœur aînée Catherine allait entrer aussi par mariage en épousant le comte Marino Nani Mocenigo. Il s’agit d’une des plus illustres et puissantes familles de la Sérénissime de laquelle sont issus sept doges. Sur les pas du Vénitien Marco Polo, qui révéla l’existence de ce qui allait devenir le Japon appelé Cipango, Pisana et Hugues allaient essayer, avec persévérance et ténacité, de se frayer un chemin rien qu’à eux avec au moins la satisfaction de tout devoir conquérir à partir de leur propre énergie et enthousiasme. Comme la tribu du fer luxembourgeois des Metz et les Le Gallais, les Velluti et plus encore les Nani Mocenigo avaient à leur disposition des demeures formidables. Madame Le Gallais et sa sœur, la comtesse Marino Nani Mocenigo, étaient en 1947 copropriétaires d’un immeuble désigné sous le nom « Palais Bellaviti » situé au Campo San Maurizio. Le bâtiment était occupé depuis la fin de la guerre par une organisation rattachée au gouvernement italien et désignée sous le nom « Ente Nazionale post-Bellica », qui n’avait plus payé de loyer depuis trois ans. En décembre 1947, le couple Le Gallais souhaitait occuper un des deux appartements du palazzo et entreprit des démarches assidues impliquant même le ministre des Affaires étrangères luxembourgeois, Joseph Bech, et son homologue italien, Carlo Sforza. Le chef du protocole italien Taliani, l’ambassadeur d’Italie à Washington Tarchiani, le préfet de Venise Gargiulo, le gouverneur de la province de Venise et le consul luxembourgeois à Venise Bartolomé Bellati sont également intervenus dans ce dossier. Les Le Gallais comptaient désormais y faire des séjours prolongés chaque année. Le palais à Venise a finalement été restitué à la famille le 1er décembre 1950. En fait, les deux sœurs Velluti ont souhaité récupérer le Palazzo San Maurizio pour permettre aux Le Gallais de le vendre et d’acheter avec leur part le palais en face du Ca’ del Duca sur lequel nous allons revenir plus loin. Les deux couples et surtout les deux sœurs vivaient en bonne intelligence et l’unité régnait dans cette famille.

En attendant, pour la plus jeune des sœurs Velluti la vie à deux allait commencer loin de sa ville natale avec un quasi inconnu duquel elle ne connaissait pas grand-chose. Aimant être entourés et plutôt sociables, les Le Gallais constituaient un couple vivant en osmose et uni par une affection solide. Ils menaient une vie de famille paisible mais jamais monotone. De nombreuses photos témoignent de souvenirs passés, presque oubliés aujourd’hui, et toujours préservés soigneusement dans de nombreux albums photos à Venise. Hugues était apparemment formel et un peu exigeant voire dur à l’égard de sa femme, celle-ci le soutenant là où elle pouvait. C’était Pisana qui écrivait les invitations et les menus pour les grands dîners. Un mutuel sens de la division des tâches prévalait. Elle avait un caractère latin qu’on qualifierait de « fiery », alors que lui restait souvent silencieux, semblant avoir du mal à exprimer ses sentiments. Fort exigeant en matière d’étiquette et de protocole, Hugues semble avoir été susceptible s’il devait faire face à des critiques un tant soit peu injustes. Avec doigté et distinction, sans se perdre dans un verbiage inutile, il savait imposer sa vision des choses. Il s’exprimait toujours de manière réfléchie et se qualifiait de tolérant et de vaillant.
De sa jeunesse, Hugues semble n’avoir gardé que peu d’amis qui l’ont accompagné tout au long de son parcours. Les liens familiaux dominaient quasiment toujours et conditionnaient, la plupart du temps, les connaissances et amitiés d’Hugues Le Gallais. Une relation amicale semble avoir duré, celle avec Georges Brasseur, qui a travaillé pendant un certain temps à Marrakech. Des liens divers unissaient Hugues à ce Brasseur né en 1894 et décédé deux ans plus tard qu’Hugues en 1966. Il s’agit du fils du député Xavier Brasseur et de son épouse Jeanne de Saint-Hubert. Ce couple avait divorcé en 1910, la mère de Georges épousant par la suite le cousin germain de son père. La mère de Georges Brasseur était la fille de l’industriel Xavier de Saint-Hubert-Mongenast et la sœur d’Aline Mayrisch-de Saint-Hubert. Georges Brasseur s’est marié en 1922 avec Annette Mayrisch, petite-fille d’une Metz et donc parente d’Hugues. Ingénieur, l’ami Brasseur a été directeur et administrateur de la Compagnie des Mines et Métaux et attaché à la direction générale de l’Arbed.56 Cet ami d’Hugues Le Gallais a fait l’objet d’un courrier du ministre de la Justice Victor Bodson57 du 28 mai 1941. Georges Brasseur était venu en mai 1941 aux Etats-Unis « muni de papiers délivrés par les autorités allemandes qui lui ont fait défense de voir la Grande-Duchesse ou un membre du Gouvernement mais que sur requête spéciale de Brasseur il a été autorisé à vous [Hugues Le Gallais] voir comme ancien ami d’études… la visite intéresse quant aux questions exposées par le gouvernement… » Contacts plutôt confidentiels donc au beau milieu de la guerre. Brasseur était de retour à Washington en janvier 1942 où il rencontra Dupong et se rendit pour affaires en Ohio en mars. Lors de cette visite, il fut arrêté et Le Gallais dut intervenir auprès du Federal Bureau of Investigation (FBI). Une importante caution fut versée afin de mettre fin aux soupçons à l’encontre de Brasseur qui avait été considéré comme militaire et était porteur de lettres en allemand, le rendant suspect d’après Heisbourg.58 L’ami Brasseur était encore à Washington en janvier 1944 et a remis une note sur la sidérurgie expliquant les difficultés d’un sabotage dans un petit pays, ce qui allait encore avoir son importance plus tard pour expliquer l’attitude de l’Arbed et d’Aloyse Meyer durant la guerre. Au cours de la guerre, Brasseur a rejoint l’effort allié dans le rang des forces américaines, pas au front mais dans la fonction G2 (sécurité et intelligence) du Département de la Guerre.59 À Luxembourg, un autre couple figurait parmi les connaissances des Le Gallais. C’était le couple des Alexandre, la fille desquels, Madeleine, allait épouser Robert Flesch60 qui avait épousé en premières noces une Leclère, décédée jeune en 1915, nièce d’Emile Mayrisch et cousine des Le Gallais du côté des Metz. Ce n’est qu’à Washington que les Le Gallais allaient se faire de vrais amis, comme les époux Maurice Frère ou certains collègues ambassadeurs avec lesquels ils allaient rester en contact même au-delà de leur retraite. À Venise, Pisana n’avait plus trop de liens en dehors de sa famille, et après leur retour de Washington en 1958, les vraies amitiés s’y faisaient de plus en plus rares pour Hugues qui ne maîtrisait pas assez bien la langue italienne. Des résidents vénitiens en vue, comme Élie Ludovic Henri Christian Decazes,61 5e duc Decazes, propriétaire du Palais Contarini Polignac, ou l’héritière et collectionneur d’art moderne, Peggy Guggenheim,62 étaient presque des voisins, mais il est difficile de savoir s’ils étaient également devenus des amis. Ainsi va la vie des diplomates qui, la plupart du temps, perdent beaucoup d’attaches et d’amitiés en cours de route. Il y avait aussi le couple Curtis, issu d’une vieille famille de Boston, qui avait acheté le beau Palais Barbaro sur le Grand Canal, en face du Palais Polignac, qui menait une vie culturelle et artistique intéressante. Dans la mesure du possible, on restait entre soi, soignant des liens d’amitié nombreux et divers mais toujours choisis avec soin.
Les deux rejetons de familles bourgeoises voire aristocratiques étaient liés non seulement par tous les talents de la jeunesse alliée à l’ambition, mais encore et surtout par le fait qu’ils voulaient échapper à des situations familiales compliquées, notamment en raison du remariage de leurs pères respectifs. L’entente avec les belles-mères de l’un et de l’autre n’était guère optimale et ni Luxembourg ni Venise ne retenaient suffisamment les deux audacieux qui, sans trop hésiter, ont pris le grand large. Hugues connaissait le grand monde et le grand jeu de la vie, et Pisana allait combler son indicible enthousiasme pour les contrées exotiques et son ambition de poursuivre une carrière somme toute prometteuse. Pisana est décrite par d’aucuns comme très gentille mais ne sachant pas faire le ménage.
Et les voilà partis pour le Japon. Pour les déplacements des jeunes Le Gallais, l’avion, cette fabuleuse conquête de l’air par l’homme, ne semble pas avoir été à portée de mains. Pisana n’a d’ailleurs utilisé ce moyen de déplacement qu’une seule fois de sa vie pour se rendre à Cuba, Hugues peut-être aussi pour se rendre au Mexique, mais pas si souvent que cela leur aurait été possible avec une aviation qui n’en était plus à ses débuts mais toujours considérée comme dangereuse. L’automobile était inexistante et impossible à utiliser à Venise, de sorte que la quasi-exclusivité de leurs déplacements ont été entrepris en train et en bateau. En tout cas, au seuil de leur vie nouvelle, une page aventureuse allait s’ouvrir pour Pisana et Hugues. Le couple allait mener une vie de rêve en faisant habilement fructifier son talent, que ce soit à Tokyo, à Luxembourg, plus tard à Washington ou finalement à Venise.
53 Comme le couple est resté sans enfants, la maison est revenue aux héritiers de Hugues et de Pisana.
54 Par la suite, et pendant presque vingt ans, le rez-de-chaussée du palais a accueilli jusqu’en 2017 la participation luxembourgeoise aux Biennales de Venise.
55 Télégramme de condoléances au colonel ou encore Lt. Gianni Velluti, demi-frère de Pisana, du 22 mars 1957 de Doody.
56 Mersch, Jules : Biographie Nationale du Pays de Luxembourg depuis ses origines jusqu’à nos jours. Luxembourg 1972, fasc. 19, p. 68 ; Mémorial n°51 du 19 juillet 1920, p. 764.
57 Victor Bodson (1902-1984), ministre de la Justice de 1940 à 1947.
58 Heisbourg, Georges : Le gouvernement luxembourgeois en exil. 1942-43, p. 22.
59 Documents du Département de la Guerre (War Department) de février 1944 et mars 1946 mis à disposition par la famille de M. Brasseur (Tom Elvinger).
60 Robert Flesch (1882-1940), ingénieur, chef des laminoirs de l’usine de Dudelange.
61 Élie Decazes, 5e duc Decazes (1914-2011).
62 Peggy Guggenheim (1898-1979), collectionneuse et mécène.
ACTIVITÉS PROFESSIONNELLES AVANT LA GUERRE ET POSTE DIPLOMATIQUE À WASHINGTON
La famille d’Hugues avait été à l’origine de l’Arbed dont le siège social a été le symbole de l’économie luxembourgeoise florissante. Le bâtiment reflète l’histoire glorieuse d’une époque de la sidérurgie dominante. L’édifice a marqué et continue de constituer l’emblème de l’avenue de la Liberté. L’architecture et l’urbanisme de la capitale restent imprimés par ce fleuron du patrimoine architectural et industriel du pays.
D’après un membre de la famille, Hugues, après la Première Guerre mondiale, n’avait en fait pas de vraie position. Peu enclin à se montrer expansif, en public du moins, il n’avait pas non plus l’âme sœur qui allait vraiment lui permettre de jouer son rôle avec davantage d’ardeur et de fougue. Au bout de ses études, il était heureux de pouvoir représenter Columeta où quelqu’un a dû placer un mot en sa faveur et le recommander. Il n’était apparemment pas connu pour être trop assidu au travail de bureau, certains disant à l’époque que le numéro deux faisait une partie non négligeable du boulot. C’est aussi ce qui résulte d’une lettre d’Andrée Mayrisch à sa mère du 19 novembre 1921 alors qu’elle et Hugues étaient à Londres tous les deux : « Hugues devient de plus en plus comique en spats63 et gibus.64 Il prononce tellement de paroles mémorables qu’on ne les retient pas. Voici quelques-unes des meilleures : “Je trouve que c’est amoral pour quelqu’un d’aussi riche que Gaston65 de travailler”, “Je suis beau, je suis intelligent, j’ai des idées larges”. À propos des affaires, et de l’argent qu’il gagnera plus tard : “Quand je voudrais, je réussirai(s) toujours, dans n’importe quoi.” En plus de ses autres défauts, il est devenu snob et rempli de préjugés mondains – mais c’est un cher garçon tout de même, quoique Poussy66 et moi le croyions capables [sic] des pires canailleries, innocemment d’ailleurs. »67 Pas trop porté sur le travail donc, mais néanmoins intéressé à jouer dans la cour des grands, Hugues avait des idées et ne chancelait pas, conformément à la devise de sa famille, pour les voir se matérialiser un jour. Quelques années plus tard, peut-être par nécessité, il a prouvé qu’il savait travailler et gagner sa vie, que ce soit dans le domaine commercial ou diplomatique.
Successivement, Hugues Le Gallais a été attaché au Comptoir Métallique luxembourgeois (Columeta), le comptoir de vente créé en 1919/1920 par l’Arbed dans le but de diffuser à travers le monde les produits fabriqués au sein du groupe métallurgique. Le marché allemand s’étant effondré après la Première Guerre mondiale, l’industrie sidérurgique luxembourgeoise devait donc chercher de nouveaux créneaux. La cartellisation ou entente de sidérurgies allemande, française, belge, luxembourgeoise et sarroise a connu son apogée durant l’entre-deux-guerres. Deux cartels ont été domiciliés à Luxembourg et ont été présidés successivement par Emile Mayrisch, son principal promoteur, et ensuite par Aloyse Meyer.68
Enchaînant les postes, il fut d’abord envoyé à Paris de 1919 à 1920. Au bout de la Conférence de paix de Paris, le 28 juin 1919, le Traité de Versailles, venant de rejeter les visions annexionnistes de la Belgique, a consacré des articles répondant aux questions relatives au statut du Luxembourg, ce que Le Gallais devait avoir observé avec intérêt. Ensuite, il a été mandaté à Londres de 1921 à 1922, où deux conférences internationales ont été organisées pour rechercher des solutions aux difficultés de mise en application des traités de paix. Par la suite, il est parti direction Sarrebruck pour les Aciéries Réunies de Burbach-Eich-Dudelange en 1923. À l’époque, la Sarre était placée sous administration internationale de la Société des Nations sous contrôle français. Hugues Le Gallais a été à Tokyo en 1924, à Luxembourg en 1925, à Bombay en 1926, en tant que directeur à Tokyo de 1927 à 1936 et de nouveau à Luxembourg de 1937 à 1939 en tant que « Chief of the Rail Export Division ». Le réseau de Columeta était basé sur des représentants souvent issus de familles liées à l’Arbed. Il correspondait en quelque sorte à un réseau diplomatique avant la lettre. Le Grand-Duché ne disposait que de quelques rares diplomates, la plupart itinérants, qui étaient suppléés dans leur travail par des consuls honoraires.
63 Le terme « spats » peut être traduit par guêtres : un raccourcissement des éclaboussures ou protège-éclaboussures, un type d’accessoire de chaussure classique pour les vêtements de plein air, couvrant le pied et la cheville
64 Haut-de-forme qui s’aplatit et se relève à l’aide de ressorts.
65 Très probablement Gaston Barbanson.
66 Renée, dite Poussy Muller, fille des époux René Muller et Jeanne Laval, épouse de Jacques Neef de Sainval (beau-frère de Gaston Barbanson) qui est allé travailler à Dublin lorsque Hugues Le Gallais est allé à Tokyo en 1927 ; amie d’enfance d’Andrée Mayrisch.
67 Correspondance Aline Mayrisch ; CNL.
68 En 1976, Columeta fut renommé en Trade Arbed.
AU SERVICE DE COLUMETA À BOMBAY (1926)
Nous avons vu que l’oncle du côté paternel d’Hugues, le Lieutenant-Colonel Walter Le Gallais, avait servi en Inde de 1891 à 1895 en tant qu’aide de camp du commandant en chef de Bombay. Hugues en avait entendu parler et avait été d’autant plus curieux de revenir sur les traces de ce parent décédé depuis plus d’un quart de siècle et duquel subsistaient des photos et sans aucun doute des anecdotes sur ses aventures et sa bravoure. Au cours des années 1920, Bombay était la capitale économique de l’Inde et le premier marché cotonnier du monde. La deuxième ville du pays après Calcutta comptait un million d’habitants administrés par les Britanniques. C’était aussi l’un des grands centres du mouvement nationaliste indien et, au cours de ces années, Gandhi et Nehru, les leaders du parti du Congrès, ont réclamé à la métropole des réformes démocratiques, puis l’autonomie. Ces revendications ont été accompagnées d’actions non violentes, avec un boycottage des produits britanniques et un refus d’obéir. Delhi a été la capitale de plusieurs empires indiens, mais l’administration de l’Empire britannique des Indes se faisait à partir de Calcutta. Ce ne fut qu’en 1911 que le roi George V avait annoncé le transfert de la capitale de l’Empire de cette ville jugée trop excentrée vers Delhi, dont la position plus centrale allait rendre l’administration de l’empire plus aisée.
En octobre 1927, Columeta a opéré un changement majeur dans plusieurs des villes où ont été affectés les représentants suivants : Hugues Le Gallais fut déplacé à Tokyo d’où son prédécesseur Guy Noesen fut muté au Brésil, alors que Victor Buffin, jusqu’à ce stade à Milan, fut envoyé à New York et que, finalement, le représentant au Brésil, Jacques Neef, allait représenter désormais Columeta à Dublin. Tous ces changements font l’objet d’une publication au Luxemburger Wort, le 15 octobre 1927.
En mai 1929, Le Gallais ayant quitté l’Inde depuis deux ans, le gouvernement luxembourgeois a demandé que Alphonse Als, directeur de la Corporation de l’Industrie manufacturière belge, soit reconnu comme vice-consul honoraire à Bombay. Ce frère de Robert Als, le futur ministre et diplomate, allait devenir à Londres le chef de cabinet du ministre Bech à la fin de la guerre.
AU JAPON (1927-1936)
Columeta Tokyo, fondée en 1925 afin de conquérir de nouveaux marchés, offre un aperçu de la mécanique culturelle d’une entreprise européenne au Japon pendant l’entre-deux-guerres. Alors que les affaires s’étaient bien déroulées au cours des années 1920, la situation est devenue plus difficile au cours des années 30, en raison de la crise économique mondiale, de l’essor de la production sidérurgique japonaise et de politiques économiques protectionnistes de plus en plus nombreuses. Au pays du Soleil levant, Hirohito, petit-fils de l’empereur Meiji, était monté sur le trône le 25 décembre 1926 sous le nom de règne Shôwa (« Paix brillante »). Il avait déjà assuré la régence durant les années précédentes du fait de la maladie de son père et allait survivre malgré tout à la Seconde Guerre mondiale, au terme de laquelle le ministre plénipotentiaire Hugues Le Gallais allait être l’un des signataires du traité de paix à San Francisco en 1951.
Bien que la population japonaise ait presque doublé depuis 1868, de 34 millions d’habitants à près de 60, le Japon des années 1930 où Le Gallais était de passage, d’abord seul, puis avec son épouse et son fils, a, d’un côté, été marqué par une économie dynamisée et une industrie puissante et compétitive à l’échelle mondiale. D’un autre côté, les mentalités urbaines se sont rapprochées du monde occidental et des quartiers modernes se développaient dans les grandes villes comme Tokyo et Yokohama. La majorité du pays restait toutefois agricole et artisanale, l’occidentalisation y étant perçue comme une remise en cause des idéaux traditionnels japonais avec à la clé une opposition conservatrice, réactionnaire même, favorisant un pouvoir militaire fort à tendance ultranationaliste. Le suffrage universel, instauré en 1925, y a constitué un faux-semblant de démocratie libérale, et en 1931 les militaires ont mis l’empereur et le gouvernement devant le fait accompli en envahissant la Mandchourie avant que l’assassinat du Premier ministre Inukaï en 1932 et la tentative de coup d’Etat du 26 février 1936 ne conduisent l’empereur et le gouvernement à confier le pouvoir à l’Etat-major pour échapper aux plus extrémistes de ces officiers. Le régime mis en place par les militaires prit vite la forme d’un totalitarisme japonais.

Des premières années de la vie de Le Gallais au Japon il ne subsiste guère de traces sur sa vie privée, hormis celles laissées par Aline Mayrisch-de Saint-Hubert qui lui a rendu visite en 1930. Sur la maison de Le Gallais à Tokyo, elle a écrit, le 7 décembre 1930, de Nara à Schlumberger: « C’est d’un des plus beaux et des plus vieux endroits que je continue. J’espère rester huit jours ici dans une relative solitude dont j’ai fort besoin. La maison de Hugues, minuscule et incommode, ne permet guère de s’isoler longuement, et lui-même, affectueux, généreux, attentif autant qu’il est possible, ne vous apporte pas une atmosphère bien nourrissante [avec en marge : encore que maints éléments d’inconscient comique], avec cela il est relativement absorbant avec sa manie du bricolage. Tous les jours, il faut l’accompagner à une autre vente, ou chez quelque autre antiquaire. D’ailleurs ai-je fait, grâce à lui, la connaissance de plusieurs milieux intéressants et pu faire aussi plusieurs acquisitions dont je suis contente, entre autres d’une très belle peinture chinoise. Mais enfin, ce n’était pas là le but de ce voyage et le séjour à Tokyo […] fut certainement, par la force des circonstances, un peu long pour l’intérêt qu’il comporte. »69 De la part de Madame Mayrisch, un tableau plus harmonieux, cette fois-ci, que la description d’Hugues comme « cornichon » à peu près à la même époque.

Des albums photo de l’épisode japonais, soigneusement tenus par Pisana et Hugues, l’on peut ressentir une grande quiétude et admiration pour un pays à la culture plusieurs fois millénaire. Des images de temples, de la nature splendide alternent avec des photos, parfois au format extrêmement réduit, de scènes champêtres ou de vues de la maison moderne, spacieuse, de style Bauhaus voire Art Déco que devaient habiter les Le Gallais. Ce fut une maison accueillante, une construction cubique avec un toit terrasse, située sur une colline, qui permettait de recevoir amis et connaissances. Les cartons et menus gardés de ces années témoignent en effet d’une vie sociale bien remplie. Quelques clichés d’hôtels divers laissent deviner quelque séjour prolongé à l’hôtel ou des voyages en dehors de la capitale. Hugues Le Gallais a aussi visité la Muraille de Chine et le Temple du Ciel à Pékin. Une escalade du mont Nantai de presque 2.500 mètres, situé sur l’île japonaise de Honshū, au nord de l’agglomération de Tokyo, semble aussi avoir figuré au programme. Toute cette vie assez unique pour un Luxembourgeois dans les années 1930, alternée d’illusions et de revers, permettait à Hugues de rayonner et de briser de vieilles habitudes et conventions. Ces années étaient ponctuées par des rencontres souvent sophistiquées avec des locaux ou des expatriés, des dîners en smoking et de longues soirées seul et en tête-à-tête avec sa jeune épouse. Pisana était en quelque sorte le double d’Hugues. Elle avait une personnalité forte, ce qui était bien nécessaire face à quelqu’un qui avait l’avantage d’avoir déjà vécu seul en Asie pendant six années, sept même si l’on compte le séjour de 1926, avant qu’elle ne le rejoigne. Vénitienne très chic, Pisana devait être perçue comme glamour voire emblématique dans un Japon formel et hiérarchisé à l’extrême. Une photo d’elle en robe longue et une de lui en smoking, prêts à recevoir ou à sortir, lascifs et philosophes à la fois, témoigne d’un art de vivre voire d’une maîtrise de cette vie mondaine qui avait tout pour plaire à un couple dynamique.
Mariés le lundi 6 novembre 1933, le jeune couple quitta l’Italie à partir de Gênes le 15 novembre à bord du « Super Expresso Conte di Savoia » pour l’Asie lointaine et inconnue pour Pisana. Arrivés dans la capitale japonaise à l’ambiance toute particulière, Pisana attendait rapidement son premier enfant. Loin des siens, elle mit au monde à Tokyo, le 26 août 1934, un fils nommé Norbert Ludovico Marino Maria. L’enfant avait comme marraine Aline Mayrisch-de Saint-Hubert.

Lors de la naissance de leur fils, le couple Le Gallais était bien introduit au Japon, comme en témoignent les innombrables messages de félicitations reçus de locaux (Nantaisan, Junko Hagiwara), d’expatriés comme eux (Tony Rollman,70 qui travaillait également au Japon pour Columeta de 1926 à 1935, certains ambassadeurs et secrétaires d’ambassade, le ministre belge de Bassompierre, le comte et la comtesse de Rechteren-Limpurg) ou encore de parents ou amis en Europe (Madame Mayrisch, famille Mioni Carrara, Elena, Maria, Ludovico Barbara, Alice Grew, Dirksens, Mrs. Wilfried Fleischer, Mme Georges Stoïesco, M. et Mme Luigi Mariani). Il y avait aussi Katharini Sansom, professeur emeritus de japonais à l’université de Colombia, représentante britannique à Tokyo, Singapour, Washington et New York, probablement l’épouse de Sir George Bailey Samson qui a laissé des ouvrages de grande valeur sur le Japon, et de laquelle il y a une trace plusieurs années plus tard dans le « scrap book » organisé à l’ambassade à Washington. D’autres messages provenaient de personnes longtemps oubliées et impossibles à replacer dans le contexte de leur relation avec le jeune couple Le Gallais. Des télégrammes ou de simples cartes de visites avec un mot ou deux étaient envoyés à l’époque. Pisana les a collés dans un album avec des photos de leur séjour et des photos de leur bébé qui remplissait et changeait profondément leur vie. L’une ou l’autre « nanny » était à disposition pour permettre à Pisana de ne pas être trop absorbée par le nourrisson. Il y a des photos du tout jeune Norbert avec tantôt une « nanny » japonaise, tantôt une d’origine européenne.
Durant ces années passées au Japon, un couple assez proche furent le baron et la baronne Albert de Bassompierre.71 Le baron belge était devenu en décembre 1920 envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Tokyo, où il est arrivé en mai 1921. Il est resté au Japon jusqu’en février 1939. Grâce au développement des relations entre la Belgique et le Japon, de Bassompierre est devenu le premier diplomate belge au Japon avec le rang d’ambassadeur plénipotentiaire extraordinaire en juin 1922. Le Gallais allait suivre cet exemple de changement de statut en 1955 à Washington. Le baron et la baronne avaient, par exemple, organisé un dîner avec les Le Gallais et les représentants diplomatiques portugais, allemand et français. Un couple luxembourgeois, Joseph Hackin et son épouse Marie dite Ria Parmentier,72 était en contact étroit avec Hugues Le Gallais. Hackin, originaire de Boevange-sur-Attert, était de 1930 jusqu’en 1933 directeur de la Maison franco-japonaise à Tokyo après avoir été conservateur du musée Guimet à Paris. Il s’est lié d’amitié avec Le Gallais, de dix ans son cadet, comme il allait le faire pendant la guerre avec le ministre Bech à Londres où il a rejoint de Gaulle et avant de mourir en héros pour la France, le 24 février 1941, en mer suite au torpillage de son bateau près des Îles Féroé. Hackin écrivit à Madame Mayrisch qu’il « a aiguillé Hugues sur la voie des études d’art. Il m’a donné sur ses paravents une étude qui aura, grâce à mon ami Espezel,73 les honneurs de la Gazette des Beaux-Arts. C’est du bon travail. J’espère que Le Gallais ne s’en tiendra pas là. »74 Il décrit Hugues comme « stoïque et flegmatique » face aux températures d’été insupportables à Tokyo.75 Le Luxembourgeois Tony Rollman, que Jean Monnet a qualifié plus tard dans ses mémoires de « sidérurgiste luxembourgeois précis dont la réputation dépassait les frontières de son pays »,76 travaillait au même moment que Le Gallais au Japon. Nous ignorons les liens privés exacts qui les unissaient. Ce compatriote eut trois enfants durant ces années. Il a œuvré sous la direction de Le Gallais qui restait à Tokyo. Rollman a déménagé douze fois en neuf ans et se déplaçait surtout à Osaka, le centre industriel où Columeta avait ouvert des bureaux en 1928, et à Kobé. Dans la capitale japonaise, Le Gallais avait ses bureaux dans le quartier d’affaires de Marunouchi77 situé dans l’arrondissement de Chiyoda entre la gare de Tokyo et le palais impérial. Alors que le quotidien était qualifié d’exotique, Rollman demanda, dès janvier 1935, de ne plus revenir au Japon pour un nouveau terme de trois ans au bout du congé prévu en Europe, ceci dans l’intérêt de sa famille et de sa santé. Le Gallais devait régler les dernières affaires avant de rentrer à son tour. En fait, le business de Columeta semble avoir connu des difficultés en raison de la chute du Yen et des employés japonais, à un moment donné plus d’une douzaine de personnes, qui ont quitté la représentation luxembourgeoise pour entrer chez des cartels japonais. Hugues Le Gallais a apparemment plaidé pour le recrutement d’Européens, les Japonais préférant négocier avec des représentants étrangers. Il s’est aussi engagé en faveur du versement d’un bonus annuel qui constituait une coutume indispensable au Japon. Un retour plus ou moins régulier au Luxembourg permettait à Le Gallais de rester en contact avec son pays natal, mais aussi de voyager via le canal de Suez et l’Inde ou par le chemin de fer transsibérien ou encore via l’Amérique du Nord et le Pacifique.78
En 1936, c’est Pierre Ruppert qui prit la succession de Le Gallais au Japon. Ce dernier a emporté pas moins de 39 caisses au Grand-Duché, déménagement qualifié de considérable et prenant beaucoup de temps. Il emmenait de nombreuses antiquités et œuvres d’art acquises au fil des ans. En 1936, le 28 février pour être exact, le suicide du Lieutenant Aoshima Kenkichi au milieu d’une rébellion attira toute l’attention de Le Gallais qui avait gardé parmi ses souvenirs et photos un article du 2 mars du journal Hochi Shimbun sur : « Lieutenant Aoshima commits harakiri to show rebels how to die. Wife follows. » Le suicide du membre de la « Imperial guards division transport corps » aurait été dû à un « nervous prostration from studying too hard », une lettre posthume témoignant du fait que le malheureux travaillait jour et nuit. Etrange de voir cet épisode tragique, qui devait rappeler à Hugues Le Gallais le suicide de sa sœur Alice, huit ans plus tôt, figurer de manière aussi crue dans les souvenirs de ce séjour japonais. En fait, l’incident du 26 février ou « incident 2-2-6 » a été une tentative de coup d’État qui eut lieu au Japon, du 26 au 29 février 1936, organisée par la faction ultra-nationaliste de l’Armée impériale japonaise. Cet épisode violent pourrait avoir donné le reste aux Le Gallais. Pisana voulait quitter au plus vite ce pays aux mœurs et coutumes si différentes à maints égards. Avec leur fils de trois ans, le couple rentrait donc en Europe.
Hugues Le Gallais se souviendra longtemps du temps passé au pays du Soleil levant. Dans son discours en anglais prononcé lors de la signature, en septembre 1951, de l’accord de paix avec le Japon, Le Gallais souligne qu’il a passé quelque dix ans au Japon où il est arrivé brièvement après le grand tremblement de terre de 1923 qui avait causé d’énormes dommages, lui permettant de voir de ses propres yeux ce que les efforts au travail peuvent exercer face à un désastre national. Il affirme aussi avoir vu une réelle avalanche d’aide américaine et qu’il a réalisé pour la première fois l’esprit généreux du peuple américain. Il a rendu hommage aussi à cette approche dont ont bénéficié de nombreux peuples, y compris le sien. Il mentionne que durant ces années il a été en contact avec les différentes classes du peuple japonais et qu’en général celui-ci est bon et pacifique par nature. Il rappelle que malheureusement, après l’incident « provoqué » de Mukden79 de 1931 donnant prétexte à l’invasion du sud de la Mandchourie par les troupes japonaises, le Japon a été dirigé par des fanatiques militaires et que la nature conciliante de cet accord de paix était destinée à éviter le retour à de telles circonstances. Il souligne que durant ses dix ans passés au Japon il n’a pas vu un seul Japonais ne pas respecter sa parole. Sa prise de position avait été patiemment réfléchie et élaborée de concert avec sa capitale et ses autorités.
En attendant, ce fut le retour à la case de départ, le Luxembourg, ce pays inconnu pour Pisana. Avec complaisance et désinvolture, le couple rejoignit le Vieux Continent qui se retrouvait aussi sous la menace de totalitarismes, surtout du national-socialisme. Avant de rejoindre Washington, cet endroit de projection du pouvoir par excellence, le couple dut faire face à son propre destin dans cette capitale provinciale avant la nouvelle déflagration qui allait embraser l’Europe. Le Gallais était le gentilhomme aimable par excellence, tout en étant devenu de plus en plus « bourgeois impérial » à l’image de ses ancêtres et de ses familiers. Il allait se faire un nom auprès de la Cour grand-ducale et se réfugier dans l’examen, la préservation, l’étude et la contemplation de sa collection d’art oriental qu’il avait constituée au cours de la décennie passée.
69 Correspondance Mayrisch ‒ Schlumberger, p. 252.
70 Tony Rollman (1899-1986) a travaillé au Japon de 1926 à 1935 et a quitté Columeta en 1948 pour les Communautés européennes avant de retourner en 1950 à l’Arbed.
71 Albert de Bassompierre (1873-1956), baron, ambassadeur au Japon de 1921 à 1939. A écrit ses mémoires en 1943 : « Dix-huit ans d’Ambassade au Japon ».h
72 Joseph Hackin (1886-1941), époux de Ria Parmentier (1905-1941), plus tard conservateur et rénovateur au Musée Guimet, son épouse étant sa principale collaboratrice. Morts en héros pour la France. Dans son tome sur l’année d’exil 1941, Heisbourg décrit le lien entre Bech et Hackin, la disparition duquel il regretta beaucoup, d’autant plus qu’une invitation du couple en octobre 1940 avait fait probablement échapper le ministre luxembourgeois à un bombardement de Londres qui aurait pu lui être fatal.
73 Pierre d’Espezel (1893-1959), archiviste-paléographe, conservateur au Cabinet des médailles et antiques de la Bibliothèque nationale, Paris ; secrétaire de la « Gazette des beaux-arts ».
74 Bourg, Tony : Madame Mayrisch et l’Orient. Letzebuerger Land du 18 décembre 1987 ; lettre du 13 décembre 1932, Fonds Mayrisch ; ANLux.
75 Bourg, Tony : Madame Mayrisch et l’Orient. Letzebuerger Land du 18 décembre 1987 ; lettre du 31 juillet 1932, Fonds Mayrisch ; ANLux.
76 Boy, Marie : L’intelligence sensible du décideur: Relation, intuition, valeurs : des atouts pour développer votre potentiel de dirigeant ; Editions Dunod.
77 Marunouchi signifie « à l’intérieur du cercle », en référence à sa localisation à l’intérieur des douves du palais impérial. Le quartier est le centre financier du Japon, les trois plus grosses banques du pays y ont leur quartier général.
78 Dittrich, Klaus: Selling Luxembourgian steel in Japan: Columeta Tokyo, 1925 to 1941; in: Zeitschrift für Unternehmensgeschichte, 2 (2016).
79 Il s’agit de l’attentat planifié par les Japonais redoutant une unification de la Chine sous l’égide du Kuomintang, perçue comme une menace contre la prééminence japonaise dans la région.
FONCTION HONORIFIQUE AUPRÈS DE LA GRANDE-DUCHESSE ET LIENS AVEC LA FAMILLE GRAND-DUCALE
Monarchiste, conventionnel par moments, Le Gallais était un mélange d’aristocrate élitaire et de grand seigneur sachant où avancer et à qui s’attacher pour poursuivre son chemin, notamment auprès de la Cour luxembourgeoise.
Le père de Hugues, Norbert Le Gallais, avait déjà été proche de la Cour grand-ducale. Les sœurs d’Hugues avaient été invitées à jouer au Palais grand-ducal avec les princesses luxembourgeoises et des enfants de diplomates. Rozel se souvenait que la princesse Charlotte avait été enfermée et oubliée dans une armoire contenant des manteaux qui avaient été traités à la naphtaline. Ceci explique en partie le lien assez étroit qui liait Le Gallais à la souveraine à qui il pouvait s’adresser parfois différemment, plus intimement que de coutume et de tradition, comme nous allons le voir bientôt.
Hugues a été chambellan de Son Altesse Royale la Grande-Duchesse depuis février 1939, et ce jusqu’à la fin de sa vie. Ce fut l’année du centenaire du Traité de Londres et donc de l’indépendance du pays. Des commémorations et célébrations furent organisées à travers le pays, témoignant du sentiment d’indépendance et de fierté souveraine des Luxembourgeois. Hugues Le Gallais ne devait pas avoir été insensible à cette ferveur nationale destinée aussi à montrer aux Allemands menaçants que les Luxembourgeois souhaitaient rester indépendants selon la devise « Mir wölle bleiwe wat mir sin » (Nous voulons rester ce que nous sommes). Hugues souhaitait certainement progresser dans sa vie professionnelle. Le fait d’être devenu chambellan à la Cour était sans doute un coup de pouce appréciable et apprécié. Il était aussi disposé à quitter de nouveau son pays natal. Beaucoup de ces évènements devaient le porter à croire que l’homme est responsable à plus d’un égard de sa propre destinée, et c’est dans ce sens qu’il allait aborder l’opportunité washingtonienne qui allait se présenter. La qualité de chambellan était pour Hugues une étape bienvenue dans ce parcours diplomatique. En tant que personnage proche de la Cour, il était un tant soit peu jalousé, se distinguant du lot des fonctionnaires et courtisans parmi lesquels il allait bientôt évoluer en tant que diplomate.
La fonction de chambellan ou chambrier (camerarius en latin) et donc de gentilhomme chargé du service de la chambre d’un monarque ou d’un prince, à la Cour duquel il vit, avait quelque peu changé au cours du temps. Hugues Le Gallais participait surtout à certaines cérémonies, mais pouvait aussi conseiller la Cour. Au cours de la guerre, il n’allait pas s’en priver. Une photo80 prise lors du dernier Te Deum de la Fête Nationale, le 23 janvier 1940, avant l’occupation montre Auguste Collart, Hugues Le Gallais, l’aide de camp du prince Félix, Guillaume Konsbruck dit Guill,81 le Grand Maréchal de la Cour, François de Colnet d’Huart, et le président de l’Administration des Biens, Alfred Loesch.82 Les hommes faisant partie de la Cour grand-ducale sont alignés par ordre de préséance devant la cathédrale en attendant la famille grand-ducale. Toute une panoplie de connaissances voire de familiers se retrouvait ainsi régulièrement pour des occasions festives et solennelles.
C’est probablement grâce à son cousin germain qu’Hugues est entré dans ce cercle restreint et convoité de dignitaires luxembourgeois, et c’est également l’exemple de ce cousin qu’il allait suivre en se convertissant en diplomate. Le châtelain de Bettembourg, localité de laquelle il a aussi été bourgmestre, Auguste Collart, était de six ans l’aîné d’Hugues. Il avait été directeur général, c’est-à-dire ministre de l’Agriculture, du Commerce, de l’Industrie et du Travail de 1918 à 1920 en tant qu’indépendant appuyé par le Parti populaire (« Freie Volkspartei »). Il avait été chargé d’affaires à La Haye. Durant la Seconde Guerre mondiale, il a été interné au camp de concentration de Hinzert et plus tard déporté avec sa famille à Leubus. Il a écrit ses mémoires et un livre sur la tourmente autour de la dynastie après la Première Guerre mondiale. Il a été membre de la Section historique de l’Institut grand-ducal. Il vivait à La Haye dans une demeure entourée d’un vaste parc, d’abord louée et ensuite achetée par l’Etat luxembourgeois. Bon vivant et sachant recevoir, exigeant et qualifié par d’aucuns de difficile, Collart y vivait souvent seul, sa femme et ses deux filles restant, du moins au début de son mandat, à Luxembourg. Même s’il ne subsiste aucune correspondance connue ou lien particulier entre les deux cousins au destin similaire à maints égards, le plus jeune semble s’être souvent inspiré de son aîné.
Au-delà de cette fonction honorifique à la Cour, Le Gallais avait aussi un lien spécial, pour ne pas dire privilégié, avec la famille grand-ducale. Alors que ses lettres adressées à la Grande-Duchesse se terminent, la plupart du temps, par la formule de mise à l’époque : « Je suis, Madame, avec le plus profond respect, de Votre Altesse Royale le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et sujet », Le Gallais prenait aussi la liberté de s’adresser à la Grande-Duchesse de manière plutôt personnelle voire intime. Pendant la guerre, Le Gallais a ainsi donné son opinion sur des affaires personnelles touchant la Souveraine. Ainsi, le 8 octobre 1942, il est allé jusqu’à philosopher en quelque sorte, rappeler son éducation, se confondre en exemples à invoquer et saisir l’occasion pour « demander à Madame si Elle ne croit pas indiqué, chaque fois qu’Elle écrira à Son fils, de Lui parler de Ses responsabilités futures. Tout ce que Votre Altesse Royale écrira d’ici (continent américain), pour Lui là-bas (Royaume-Uni), aura beaucoup plus d’importance que des paroles échangées sur place. Le grand défaut des hommes de ce siècle a été le côté indécis et flottant de leur caractère. Les hommes des pays occupés qui resteront après cette épreuve seront différents et feront preuve de fermeté de caractère. Ils demanderont que le souverain donne le bon exemple. Voir se raffermir le caractère du prince Jean est mon unique souci et Madame seule peut avoir une influence dans ce sens. Mon professeur ne manquait jamais une occasion pour montrer le côté mou de mon caractère et pour renforcer la volonté. Pour Votre Altesse Royale, les exemples à citer ne manquent pas. Celui de S.A.R. Madame la Grande-Duchesse Marie Anne dans le sens positif et dans le sens négatif on peut revenir toujours sur le danger de se laisser prendre par des mots, au lieu de réfléchir soi-même sur les idées derrière les mots. Peut-être Madame pourrait obtenir du prince Jean qu’il lui résume certaines conversations; c’est un excellent exercice pour l’esprit et pour la mémoire. Par orgueil Il voudra bien faire et Madame pourra l’encourager, ce qui est très important. » Voilà Hugues Le Gallais s’essayant en tant que conseiller en matière de formation du futur souverain, et ceci deux jours après le départ du continent américain du prince héritier. Peut-être ce sermon de Le Gallais ne reflète tout simplement que l’amertume de son auteur de lui voir échapper un membre de cette famille pour laquelle il était disposé à tout faire. D’autres sujets, autrement plus sensibles politiquement, vont aussi faire l’objet d’un courrier similaire que nous citons ici comme témoignage des libertés que Le Gallais prenait à l’égard de la Grande-Duchesse. Aussi en relation avec des sujets politiques et économiques comme le plan Ensch83 et ses discussions à ce sujet avec le sous-secrétaire d’Etat américain Sumner Welles, Le Gallais a dûment tenu informée la souveraine à laquelle il a envoyé non seulement son rapport d’entretiens avec Sumner Welles (notamment ceux du 30 novembre 1942 et du 21 décembre 1942), mais aussi une note de Dupong sur la conversation de ce dernier avec Sumner Welles, le 9 février 1943.84 Le Gallais était certes loyal envers ses autorités directes, mais estimait de son devoir d’informer en priorité sa souveraine qui allait lui exprimer son appréciation après un incident avec le ministre Bodson à Chicago,85 mais à laquelle il allait aussi téléphoner et écrire sans intermédiaire durant l’exil.86 Avant de relater l’épopée de l’exil, voici quelques extraits de diverses lettres de Le Gallais à la Grande-Duchesse écrites aussi lisiblement que possible de sa propre main et exprimant le lien affectif et admiratif très personnel et prononcé de Le Gallais : « Soyons réalistes en politique extérieure : donnons pour recevoir et ne comptons pas sur le droit. M. Dupong m’a dit que Madame avait l’impression qu’Elle était devant un fait accompli. Je ne comprends pas très bien… Je m’excuse si j’ai mal compris. D’ailleurs quand j’ai téléphoné hier soir à Madame, ce que je croyais être une bonne nouvelle (invitation de se rendre en Louisiane), il m’a semblé que Votre Altesse Royale n’était pas si contente. J’en suis encore tout triste, parce que quand je ne pense pas à la politique extérieure et que je deviens alors un vilain réaliste, je voudrais toujours faire plaisir à Madame. Ce n’est pas facile de trouver le juste milieu entre agir selon sa conscience et sa raison d’un côté et son cœur et ses sentiments de l’autre côté. Ce que je sais c’est que j’aime profondément Madame. J’espère de tout cœur que lorsque Votre Altesse Royale, qui a un esprit tellement ouvert aux choses nouvelles, verra la Louisiane, Elle sera plus contente à nouveau et qu’Elle pardonnera à Son serviteur son dernier péché. » (Lettre du 12 décembre 1942). Deux semaines plus tôt, Le Gallais, au sujet de son idée avortée de voir l’aide de camp Konsbruck désigné comme attaché militaire, a donné une définition du rôle qu’il considère être le sien : « Je voudrais encore très humblement demander pardon à Madame de Lui avoir causé des ennuis. Ma seule excuse est de vouloir jouer le jeu de Madame pour le mieux et d’avoir voulu utiliser la carte Konsbruck au maximum. Que Votre Altesse Royale ne se fasse pas de soucis ; Elle gagnera quand même. » (Lettre du 28 novembre 1942.)87 Beaucoup de familiarité de la part d’un serviteur fidèle et dévoué ! Mentionnons d’ores et déjà que le couple Le Gallais a assisté au mariage du dernier des six enfants de la Grande-Duchesse et du prince Félix. Le chambellan Le Gallais et son épouse ont en effet adapté leur dispositif pour les congés d’été pour pouvoir assister, le 17 août 1950, en la cathédrale de Luxembourg aux noces de la princesse Alix de Luxembourg avec le prince Antoine de Ligne. Hugues Le Gallais aimait rencontrer des Altesses royales voire impériales et en a fréquenté plusieurs, non seulement les Luxembourg, mais encore les Bourbon-Parme et les Habsbourg durant la guerre. Par la suite, il a gardé des liens avec certains d’entre eux et suivi avec attention leur parcours dans les médias. Dans le « scrap book » organisé par Madame Maloney se trouvent des reportages sur les mariages d’Otto de Habsbourg, du prince héritier luxembourgeois Jean et de sa sœur Marie-Adélaïde avec le comte Henckel von Donnersmarck auxquels Le Gallais ne semble pourtant pas avoir participé.
Au cours de sa retraite, il revenait régulièrement à Luxembourg pour l’anniversaire de naissance de la Grande-Duchesse. Une réception était donnée à cette époque-là, le 23 janvier, au Palais grand-ducal.
Hugues Le Gallais a été Grand Officier de l’Ordre de mérite civil et militaire d’Adolphe de Nassau, Grand Officier de l’Ordre de la Couronne de Chêne, Grand-Croix de l’Ordre de Léopold II de Belgique et Grand-Croix de l’Ordre d’Orange-Nassau. Il fut nommé Grand Officier de l’Ordre de la Couronne de Thaïlande, probablement en tant que chambellan, lors de la visite à Luxembourg des souverains thaïlandais en 1960.
Par arrêté grand-ducal du 21 janvier 1950, il fut gratifié du titre de Commandeur dans l’Ordre de la Couronne de Chêne, ensemble avec quelques-uns de ceux qu’il a fréquentés durant sa carrière, comme Robert Als et Albert Wehrer.88
À l’occasion de son anniversaire, la Grande-Duchesse conféra en janvier 1960, l’arrêté datant du 11 mars 1960, le grade de Grand Officier à « Hugues Le Gallais, ministre plénipotentiaire honoraire, Venise ». Reconnaissance pour mérites rendus, mais aussi pour l’ancienneté de service, la décoration grand-ducale de l’Ordre d’Adolphe de Nassau l’étant de manière plus personnelle pour des mérites rendus à la Maison grand-ducale. Hugues Le Gallais devait en connaître le motif et avait en effet toujours été un loyal serviteur. Pour lui, dépourvu de modestie et guère discret sur sa propre action, les décorations constituaient certainement une gratitude et une satisfaction. En tout cas, dès son « upgrade » de commandeur de l’Ordre d’Adolphe de Nassau à Grand Officier, Le Gallais demanda à l’éditeur de bien le noter dans son curriculum vitae dans l’« International year book » publié à Londres.
Chacun devant être juge dans certaines circonstances, l’ambassadeur devait être comblé en passant en revue, à la fin de sa vie, tous les moments historiques auxquels il avait assisté ou auxquels il avait pu participer. Se sentant à son aise en compagnie des grands de ce monde, Hugues Le Gallais sachant recevoir avec une grâce parfaite, avait tout pour devenir diplomate. Homme aux belles manières d’antan et aux allures cérémonieuses, Hugues Le Gallais essayait toujours de comprendre, d’interpréter et de transmettre. Il avait tout pour exercer le métier de diplomate et attendait patiemment à Luxembourg, de février 1937 à début 1940, le bon moment pour repartir vers d’autres contrées. Il était désormais en possession d’une collection d’art acquise au Japon.
80 Als, Georges : Robert Als (1897-1991) au service de son pays : à la recherche du temps perdu. Luxembourg, Rapid Press, 2003.
81 Guill Konsbruck (1909-1983), aide de camp du prince Félix, commissaire au Ravitaillement et aux Affaires économiques. Du 23 février 1945 au 29 août 1946, il fut membre du gouvernement, avant d’être, à partir du 15 octobre 1946, nommé directeur de l’administration centrale d’Arbed. Il devint en 1947 directeur général adjoint d’Arbed et en 1959 directeur général d’Arbed Participations.
82 Alfred Loesch (1902-1982), avocat, Grand maréchal de la Cour de 1947 à 1964.
83 Voir plus loin sous Seconde Guerre mondiale.
84 AMgdL 1697 ; correspondance officielle Le Gallais à S.A.R. ; notes sur entretiens officiels à Washington ; 1ère catégorie ; lettre du 12 février 1943 de HLG à la Grande-Duchesse.
85 Voir plus loin sous Seconde Guerre mondiale.
86 AMgdL 1697 ; correspondance officielle Le Gallais à S.A.R. ; notes sur entretiens officiels à Washington ; 1ère catégorie ; quatre lettres manuscrites de HLG à la Grande-Duchesse : 22 décembre 1942, avant la visite en Californie et au Missouri ; 12 décembre 1942, suite à invitation à se rendre en visite en Louisiane ; 28 novembre 1942, au sujet de la représentation militaire et du rejet de voir Konsbruck désigné en tant qu’attaché militaire auprès de la légation ; 8 octobre 1942, avant la rencontre avec le président et sur la formation du Grand-Duc héritier.
87 Comme ces témoignages n’ont guère d’impact sur le déroulement des années passées aux Etats-Unis, ils ne sont pas insérés dans la description des années 1940. Le Gallais jouait sur plusieurs tableaux, et son lien ancien et singulier avec le chef d’Etat n’allait pas se démentir et allait largement au-delà d’une fonction honorifique.
88 Albert Wehrer (1895-1967), chargé d’affaires à Berlin de juin 1938 jusqu’en 1940 et après la guerre jusqu’en 1950. Avant le 10 mai 1940, il avait été conseiller de gouvernement, puis secrétaire général du gouvernement, et à partir de mai et jusqu’en octobre 1940 président de la « Landesverwaltungskommission ». Il est devenu en 1945 chef de la mission luxembourgeoise auprès du Conseil de contrôle allié à Berlin. Il devint en 1950 ministre à Berlin, puis, à partir d’octobre 1951, ministre plénipotentiaire à Paris, avant d’être nommé, en avril 1952, membre de la Haute Autorité de la Ceca.
COLLECTIONNEUR D’ART ORIENTAL
Du temps de son affectation au Japon au service de Columeta, Hugues Le Gallais avait acquis et rapporté de nombreuses pièces d’art oriental qu’il avait su reconnaître comme objets de valeur sur la base de son initiation chez l’expert Petrucci. Il se définissait lui-même comme collectionneur d’objets d’art de l’Extrême-Orient. Sa collection personnelle emmenée et exposée à l’ambassade à Washington comprenait des épées, des paravents et des kimonos japonais. L’ambiance dans cette maison sombre et à la splendeur fastueuse devenait plus personnelle, mais aussi plus exotique avec la surabondance d’œuvres rappelant l’Orient. Malgré son statut de diplomate, son ouverture d’esprit permettait à Hugues Le Gallais, passé maître dans l’art de recevoir, de fréquenter des collectionneurs et des gens sophistiqués et intéressés comme lui par l’art. Toujours à la recherche du plus beau qui ne sature pas, dénichant des merveilles et les mettant en valeur là où on ne les attendait pas, Hugues Le Gallais a été ébloui par les œuvres japonaises toute sa vie durant. Il est aussi l’auteur d’articles sur l’art d’Extrême-Orient parus dans la Gazette des Beaux-Arts dans les années 1933, 1947, 1948 et 1949.
L’année du départ de Washington est aussi celle de la séparation avec une partie de sa collection. Peut-être que les Le Gallais voyaient les choses venir ou souhaitaient tout simplement faire du « downsizing ». Toujours est-il que, le 20 novembre 1958, Hugues Le Gallais a écrit à sa fidèle ex-secrétaire Maloney qu’une vente d’objets n’a pas eu le résultat escompté et qu’il compte se rendre sous peu dans la capitale britannique. La vente de 178 pièces chez Sotheby’s à Londres l’obligeait à prouver qu’une soucoupe Ming montrant des poissons avec bord ondulé (« Ming saucer fish with wavy rim ») a appartenu à sa collection avant 1951 afin que les communistes chinois ne se montrent pas intéressés outre-mesure par cet objet et en demandent la restitution. En soldat fidèle, Madame Maloney a certifié par une lettre à l’acquéreur que l’objet et la collection se trouvaient à l’ambassade de 1940 à 1958 et avaient été acquis par l’ambassadeur avant son départ d’Orient en 1935. Dans un autre papier, Hugues Le Gallais a demandé que, pour les objets de sa collection, il y a lieu de mentionner qu’ils ont plus de 100 ans et que pour ceux datant du XIXe siècle, il y a lieu de préciser : « début du XIXe ». Le 17 août 1958, alors qu’il était à Venise, Le Gallais a demandé à Madame Maloney d’écrire à Sotheby’s qu’il maintenait son appréciation quant à la qualité et la valeur de certaines pièces au sujet desquelles la maison de vente aux enchères s’est montrée déçue. Il s’agit du tableau « Le philosophe » et encore d’un rouleau tibétain (« Tibetan scroll, one of the strongest seen by Laurence Bingon »). La vente d’une partie de la collection d’Hugues et du Palazzo San Maurizio, que Pisana possédait avec sa sœur, permit l’acquisition d’un palais à côté du Ca’ Rezzonico, le Palazzo Contarini Michiel, où les Le Gallais allaient demeurer jusqu’à la fin de leurs jours. En fait, l’ambassadeur s’était défait non seulement chez Sotheby’s d’une partie de sa collection, mais avait aussi vendu à la « Freer Gallery of Art », le musée d’art asiatique et proche-oriental fondé en 1923 à Washington et situé sur le « National Mall », deux lions qui avaient initialement trouvé une place de part et d’autre de la cheminée dans le hall d’entrée de l’ambassade. Quelle passion donc pour une collection sur laquelle nous allons revenir ! Tout cela devait aussi permettre, un jour, de recevoir de manière plus que digne et distinguée ses nombreux amis à Venise.
Revenons maintenant à cette période si tendue et complexe d’avant la guerre. Le Grand-Duché se sentait menacé par son voisin allemand, mais continuait d’observer sa neutralité « perpétuelle et désarmée », lui imposée par le traité de Londres du 11 mai 1867 et violée une première fois en 1914 par l’invasion allemande. 1937, l’année de l’installation au Luxembourg de Pisana et d’Hugues, avait été celle du rejet, en juin, de la loi dite « muselière ». Ce projet de loi menaçant les libertés publiques et tendant en fait à interdire le Parti communiste fut rejeté lors d’un référendum par la majorité du corps électoral. C’était un désaveu cinglant pour le ministre d’Etat chrétien-social de l’époque, Joseph Bech,89 qui dut céder ce poste à Pierre Dupong,90 la figure de proue de l’aile gauche de son parti. Bech, qui était proche de la Grande-Duchesse et pour lequel Le Gallais allait développer une admiration certaine, gardera néanmoins le portefeuille des Affaires étrangères jusqu’en 1959. D’aucuns ont vu en lui un Talleyrand luxembourgeois, Le Gallais ayant développé une certaine admiration pour l’un et pour l’autre. Nous ignorons dans quelle mesure Le Gallais fréquentait ces acteurs décisifs de sa vie des prochaines décennies au cours de son séjour de trois ans à Luxembourg. Une lettre de fin août 1944, à l’approche de la libération du pays, écrite par Bech au ministre à Washington, semble indiquer que Le Gallais avait déjà, avant la guerre, fréquenté le couple : « Ma femme m’a rappelé récemment le tour de la Siegfried Line que vous lui aviez fait faire avant la guerre et dont elle était rentrée très impressionnée. »91 Le Luxembourg était un pays d’un peu moins de 300.000 habitants, et tout le monde, ou presque, se connaissait. Les Le Gallais habitaient le quartier de Belair, à quelques centaines de mètres de la demeure des Bech. Il allait bientôt entrer au service de ce ministre chevronné.
89 Joseph Bech (1887-1975), président du gouvernement de 1926 à 1937, tout en gérant le portefeuille des Affaires étrangères après le référendum de 1937. A repris la présidence du gouvernement après la mort de Pierre Dupong (1953), jusqu’en 1958.
90 Pierre Dupong (1885-1953), Premier ministre durant 16 années, de 1937 jusqu’à sa mort, le 23 décembre 1953. À l’époque, le Premier ministre était désigné comme ministre d’Etat, président du gouvernement.
91 La ligne Siegfried d’origine (appelée ligne Hindenburg par les Alliés) est une ligne fortifiée construite par l’Allemagne en 1916 et 1917, pendant la Première Guerre mondiale.
REPRÉSENTATION DIPLOMATIQUE DU GRAND-DUCHÉ AVANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE
Comme esquissé plus haut, à l’époque, la représentation diplomatique était limitée et souvent liée aux intérêts de l’Arbed. Ce conglomérat et son bras commercial, Columeta, ont conféré une dimension internationale au petit Grand-Duché. En 1940, le Grand-Duché était représenté à Washington par Hugues Le Gallais, à Londres par André Clasen92 et, durant la guerre, à Londres par Georges Schommer93 auprès des gouvernements tchécoslovaque, polonais et belge. Antoine Funck,94 en poste à Paris depuis 1934, demeura à Vichy jusqu’à l’automne 1942. Le cousin germain d’Hugues Le Gallais, Auguste Collart, était à La Haye.95 À Berlin, Albert Wehrer et le secrétaire de légation Jean Sturm représentaient le Luxembourg du point de vue diplomatique jusqu’à l’occupation. Le comte Gaston de Marchant et d’Ansembourg96 était chargé d’affaires du Luxembourg à Bruxelles avec Claus Cito comme consul. Au cours de cette période sombre et incertaine, la perception de la guerre a varié d’une personne à l’autre : Hugues Le Gallais, qui se trouvait aux Etats-Unis, n’a pas vécu le cataclysme de la même façon qu’André Clasen, qui a vécu les bombardements nazis à Londres, qu’Auguste Collart, qui a fait l’expérience de l’occupation à La Haye avant d’être incarcéré au camp de concentration de Hinzert et, par la suite, déporté avec sa famille, ou qu’Antoine Funck, qui a été en résidence forcée à Vichy et qui s’est enfui en Suisse après l’occupation de la zone dite libre par les Nazis.97 Dans la mesure du possible, ces diplomates ont entretenu des contacts avec le gouvernement en exil, fonction exigeante présupposant une certaine humilité, apprise sur le tas par Le Gallais. Au début de la guerre, le ministre des Affaires étrangères, Joseph Bech, affichant un panache inné, à l’instar d’Hugues Le Gallais, de son côté, s’est rendu en Espagne et au Portugal avant de s’établir à Londres où il a été confronté au « Blitz » de la capitale britannique. La plupart du temps, Bech a entretenu des relations amicales avec Pierre Dupong et a veillé à ce que les deux autres ministres, celui en charge du Travail, Pierre Krier,98 et celui de la Justice, Victor Bodson, ne marchent pas sur les plates-bandes. Cela n’était que naturel, tout comme il était inévitable que l’entente initiale entre ministres appartenant à des familles politiques concurrentes fut mise à mal au fur et à mesure que l’exil se prolongeait et que les problèmes se faisaient de plus en plus nombreux et épineux.99 Par moments, des frictions se faisaient jour entre Bech et Le Gallais : […] Bech supportait mal la séparation des ministres dont une moitié se trouvait à Montréal et l’autre à Londres, et il souffrait de l’ambiguïté que cette scission laissait planer sur le siège officiel du gouvernement. Le ministre plénipotentiaire du Luxembourg à Washington manœuvrait habilement pour retenir la Grande-Duchesse dans l’hémisphère occidental. Pour Le Gallais, les Etats-Unis étaient destinés à devenir le facteur déterminant pour l’issue de la guerre et pour l’édification du nouvel ordre international. Le Premier ministre Dupong n’était pas insensible aux arguments de Le Gallais, qui invoquait en outre l’existence d’une colonie luxembourgeoise importante aux Etats-Unis et le rôle que la Grande-Duchesse pouvait jouer pour mobiliser l’opinion publique américaine pour la cause des pays opprimés. Ce fut sur les instances de Bech que le président du gouvernement fut d’accord, en mai 1941, pour déclarer Londres siège officiel du gouvernement, et il s’y rendit à plusieurs reprises pour souligner le sérieux de la décision. L’ambassadeur Heisbourg, ayant écrit quatre tomes sur les années de guerre, conclut dans ses livres sur l’exil que Le Gallais et Bech avaient raison chacun à sa façon. Bech a fait part de son avis à Le Gallais dans une lettre du 10 septembre 1941. Un de ses adversaires politiques, René Blum, qui avait été ministre de la Justice avant la guerre et qui fut nommé, en 1944, ministre du Luxembourg en Union Soviétique, écrivait à Dupong, le 9 septembre 1945, alors que la campagne électorale battait son plein à Luxembourg : « La langue me brûle de proclamer tout haut à la figure des ignorants la vérité que toi et Joseph Bech vous avez, grâce à vos efforts, sauvé l’existence de notre pays quorum testis fui [dont je fus témoin] ! » Dans la mesure où Le Gallais avait son opinion bien tranchée à ce sujet, nous allons y revenir en détail.
Un Corps diplomatique en nombre limité donc, au point que le ministre des Affaires Etrangères Joseph Bech s’était demandé, dans une note de 1937, « si on peut parler de politique extérieure lorsqu’il s’agit d’un petit pays, surtout neutre ? »100 Comme si souvent dans le Corps diplomatique, les points de vue divergeaient, l’intérêt général dominant toutefois, la plupart du temps, les velléités particulières. À Washington, Hugues Le Gallais n’avait, à vrai dire, pas de prédécesseur, du moins personne qui y ait résidé. Il ne pensait donc peut-être pas, comme si souvent quelques-uns de ses collègues, que le prédécesseur soit un incompétent et le successeur un intrigant. Il soutiendra d’ailleurs, comme nous allons le voir, Heisbourg comme son successeur à Washington. Ne bouleversant ni les coutumes ni les convenances, notre représentant de l’industrie reconverti en diplomate était loin des autres acteurs dans la capitale ou de ceux en poste, plaçant les pions et cherchant ses marques dans un pays qu’il ne connaissait pas vraiment, à part peut-être les souvenirs transmis du périple de son grand-père maternel et l’un ou l’autre passage au retour du Japon dans les années 20 et 30.
92 Londres : André Clasen, chancelier du consulat à Londres de 1935 à 1940 ; secrétaire général du ministère des Affaires étrangères depuis le 14 janvier 1941 ; chargé d’affaires auprès du gouvernement britannique le 29 octobre 1941 (pendant 30 ans), fils de Bernard Clasen (1874-1941), représentant d’Arbed-Columeta, directeur de Columeta Export Company Ltd à Londres, consul général honoraire luxembourgeois à Londres en 1940, frère de Léon Clasen, directeur des émissions luxembourgeoises à la BBC.
93 Georges Schommer dit Menni (1897-1961), commissaire à l’Information à New York, nommé le 7 novembre 1940 avant d’être nommé à Londres plus tard au cours de la guerre.
94 Paris : Antoine Funck, devenu ministre plénipotentiaire par arrêté grand-ducal du 18 septembre 1940.
95 La Haye : Auguste Collart (1890-1978), Directeur général de l’Agriculture, du Commerce, de l’Industrie et du Travail de 1918 à 1920 en tant qu’indépendant appuyé par le Parti populaire (Volkspartei) ; chargé d’affaires à La Haye depuis 1933; ambassadeur après 1950.
96 Bruxelles : comte Gaston de Marchant et d’Ansembourg, chargé d’affaires du Luxembourg à Bruxelles en 1940, fils du comte Amaury qui avait été chargé d’affaires jusqu’en 1927.
97 Schroeder, Corinne : L’émergence de la politique étrangère du Grand-Duché de Luxembourg vue à travers le ministère des Affaires étrangères (1945-1973). Thèse inédite.
98 Pierre Krier (1885-1947), ministre du Travail de 1937 jusqu’à son décès.
99 Schroeder, Corinne citant Heisbourg.
100 Trausch, Gilbert: Joseph Bech ; p. 70.
LE LUXEMBOURG AVANT LE 10 MAI 1940
L’invasion des Allemands en 1940 n’a pas vraiment été une surprise pour le Grand-Duché, dont la neutralité avait déjà été bafouée par l’Allemagne impériale en 1914. Le Luxembourg s’y préparait. En témoigne l’intention de certains, maintenue secrète en janvier 1940 par la Grande-Duchesse et le gouvernement, de ne pas rester au pays en cas de nouvelle invasion allemande. Le Gallais a-t-il été au courant des discussions et préparatifs avant son arrivée aux Etats-Unis en mars 1940 ? On peut en douter. Le voyage aux Etats-Unis des princes Félix et Jean huit mois avant le déclenchement des hostilités au Luxembourg et au moment même de l’invasion de la Pologne, le 1er septembre 1939, s’inscrit dans ce contexte d’une potentielle invasion allemande et donc d’un exil de plus ou moins longue durée. Cette visite princière avait déterminé sinon préparé une partie du déroulement de l’exil qui devait en effet mener la famille grand-ducale et le gouvernement de l’autre côté de l’Atlantique pour un exil de plus ou moins quatre ans.
Le prince Félix et le Grand-Duc héritier, accompagnés par le neveu du prince, l’archiduc Félix d’Autriche-Hongrie, s’étaient déplacés aux Etats-Unis et au Canada fin août 1939, notamment pour visiter l’Exposition Universelle à New York. Le 24 août 1939, l’époux et le fils aîné de la Grande-Duchesse se sont tout d’abord rendus au Canada pour un bref séjour à Montréal et à Québec. Du 27 août au 5 septembre 1939, les princes luxembourgeois ont été reçus avec tous les honneurs aux Etats-Unis. Le 28 août 1939, un déjeuner eut lieu à Washington avec le président Franklin Delano Roosevelt. De cette rencontre au sommet avec le président à l’origine du « New Deal » est né un lien qui allait s’avérer des plus utiles au cours des années à venir. Le 30 août, les princes ont ouvert une exposition de peintres (Beckius, Stoffel, Kutter, Lamboray, etc.) et sculpteurs (Trémont et Wercollier notamment) luxembourgeois à la Arthur U. Newton Gallery de New York. Le consul général honoraire du Luxembourg William H. Hamilton101 était également présent, comme il avait été désigné commissaire luxembourgeois pour l’Exposition de New York. Le 1er septembre, les princes ont assisté à un déjeuner au “New York Stock Exchange”. Le 4 septembre 1939 eut lieu la journée luxembourgeoise à l’Exposition Internationale à New York. Le retour princier se fit, plus tôt qu’initialement planifié, le 5 septembre 1939 à bord du « Nieuw Amsterdam » hollandais avec Herbert Claiborne Pell,102 ministre américain à Lisbonne en 1940, et le capitaine John Gade, attaché naval à l’ambassade américaine à Bruxelles. Ces deux personnes allaient s’avérer des contacts importants dans le cadre de l’exil de la famille grand-ducale et du gouvernement luxembourgeois. Ce fut en quelque sorte un excellent hasard que ces Américains fussent à bord du bateau ramenant les princes en Europe huit mois avant l’invasion du Luxembourg et le départ en exil. Hugues Le Gallais n’était pas présent lors de cette visite plaçant des jalons pour l’action future des exilés luxembourgeois. La lettre de remerciement du prince Félix au président américain,103 que Le Gallais aurait pu considérer comme mandat pour ses futures activités en tant que représentant diplomatique, mentionne les termes : « reconnaissance ; admiration ; respect profond ; bonté paternelle », concluant avec la « conviction que le Luxembourg sortira indemne de la tourmente qui le menace », les vues de FDR « couvrant entièrement » celles du prince luxembourgeois. Par la suite, et une fois accrédité aux Etats-Unis, Le Gallais n’allait rien faire ni dire qui soit contraire à ces paroles prémonitoires.
En cette année 1939, devant la menace de guerre qui se profilait, Le Gallais, qui avait perdu son père cinq ans auparavant, avait d’autant moins d’attaches au pays où ne restèrent que sa belle-mère et deux tantes. Rien pour l’attirer au-delà du nécessaire. Il y était retourné en février 1937 pour vivre avec sa petite famille dans une maison à Belair. À l’époque, c’était un nouveau quartier de la ville où une certaine bourgeoisie commençait à s’installer dans des maisons nouvellement construites. La maison trois façades au 29, rue Arthur Herchen était une bâtisse de trois étages et avait été construite selon les plans de l’architecte Schmit-Noesen.
Juste avant la guerre, l’ancien monde prenant doucement mais inexorablement fin, le climat était marqué par un renouveau identitaire des Luxembourgeois, culminant avec les célébrations du Centenaire de l’Indépendance, mais aussi l’inquiétude face à une Allemagne de plus en plus menaçante. Le pays restait marqué par ses origines rurales, quarante pour cent de la population travaillant toujours dans le secteur agricole. Quatre personnes sur dix avaient un emploi dans l’industrie, principalement l’Arbed, pour laquelle œuvrait Hugues Le Gallais en l’occurrence. Durant trois ans, Le Gallais était « Chief of the Rail Export Division ». Son supérieur du nom de Molitor allait rendre la vie difficile à Hugues Le Gallais, comme il détestait apparemment les membres des familles fondatrices de l’Arbed104 qui restaient engagées dans la firme, souvent par pure complaisance. Rien d’excitant donc de 1937 à 1939, à moins de servir de tremplin pour un poste à l’étranger, mission qui allait être rendue possible début 1940 à Washington.
101 William H. Hamilton, consul général honoraire du Luxembourg à New York. Commissaire luxembourgeois pour l’Exposition mondiale de 1939 à laquelle les princes Félix et Jean, accompagnés par Guill Konsbruck, avaient assisté.
102 Herbert Claiborne, Jr. Pell (1884-1961), représentant démocrate de New York 17th District, 1919-1921; battu en 1920 ; ministre américain au Portugal, 1937-1941 ; ministre américain en Hongrie 1941-1942.
103 ANLux ; fonds Heisbourg ; AE-AW ; dossier Dupong 1940-1941 (WD1-WD189) ; lettre non datée du prince Félix écrite sur papier du Waldorf-Astoria de New York.
104 Témoignage Norbert Le Gallais à Venise en mai 2018.
WASHINGTON EN 1940
Jusque dans les années 1930, Washington, D.C. était une ville provinciale, notamment à cause de son insularité et de son éloignement de la grande métropole de New York. La capitale américaine a quelque peu changé à cause de la Seconde Guerre mondiale au cours de laquelle elle était devenue la centrale de la machine de guerre la plus importante au monde.105 La ville est devenue plus cosmopolite. Comme l’a décrit un journaliste : « Washington never did explode. Instead, it began to adjust to a new form of existence: more harried, more crowded, more contentious, faster, lonelier, bigger. And while some of the strains of wartime would subside when the fighting was over, the city would never again live by its old rules. »106 De 1940 à 1943, le nombre d’employés fédéraux augmenta de 134.000 à 281.000. La région comptait désormais environ 1,4 million de citoyens.107 La capitale américaine n’avait guère le passé millénaire de celle du Luxembourg ni l’abondance culturelle de Venise, mais elle était bien ordonnée grâce aux plans de l’ingénieur franco-américain Pierre Charles l’Enfant. Il faisait bon vivre dans une ville propre, surtout si l’on arrivait à s’en échapper au cours des mois chauds et désagréables de l’été. Hugues Le Gallais n’allait pas se laisser prier et prit des congés prolongés au cours de ces mois difficiles à supporter à cause d’une humidité élevée et d’un climat subtropical pouvant durer de fin juin à début septembre. La ville aux fonctions presqu’exclusivement administratives réunissait tout pour plaire à Le Gallais : bâtiments prestigieux et concentration de pouvoir, le tout couplé avec une vie mondaine et sociale intense. La capitale était le siège des institutions fédérales et son économie était dépendante en grande partie des activités liées au gouvernement fédéral. Pour Le Gallais, cette ville était devenue le centre du monde. Notons que le siège du Département d’Etat à « Foggy Bottom » n’a été construit qu’en 1939 pour être complété en 1941.
La représentation diplomatique du Grand-Duché de Luxembourg aux Etats-Unis remonte à septembre 1920, avec un voyage aux Etats-Unis du baron Raymond de Waha.108 Celui qui avait été notamment ministre de l’Agriculture et de l’Industrie portait pour l’occasion, et depuis sa nomination, le 6 septembre de cette année, le titre de chargé d’affaires. De Waha avait pourtant disparu de la liste diplomatique publiée dans un annuaire diplomatique à Washington en 1940.
Lors du déplacement du prince Félix et du Grand-Duc héritier Jean à New York et à Washington en septembre 1939 à l’occasion de l’Exposition universelle, et plus précisément lors de leur rencontre à la Maison-Blanche avec le président Roosevelt, la question de la nomination d’un chargé d’affaires aux Etats-Unis avait été « discutée et arrangée ». De Waha en avait été informé par écrit par le ministre Bech seulement le 19 février 1940. Il avait en conséquence accepté sa propre démission honorable qu’il avait déjà présentée une première fois le 6 novembre 1926 pour prévenir d’être rayé de la liste diplomatique des Etats-Unis. Il n’avait pas été en mesure de résider effectivement à Washington au plus tard au cours des premiers mois de 1926, comme le gouvernement n’avait pas obtenu de la Chambre des députés les crédits nécessaires pour envoyer un chargé d’affaires. Déjà du temps de de Waha, plus exactement en 1928, la question d’une résidence avait été abordée. De Waha avait relaté en février de cette année qu’il avait rendu visite à la veuve du sénateur John B. Henderson du Missouri qui souhaitait aider le Luxembourg à s’implanter à Washington. Or, dix mois plus tard, en décembre, via de Waha, une instruction fut communiquée au consul Cornelius Jacoby à Washington, d’exprimer la gratitude luxembourgeoise tout en informant Madame Henderson que son projet examiné avec empressement avait rendu nécessaire l’adoption d’une loi, alors que nulle part le Grand-Duché ne disposait à l’époque de légation. Le bâtiment aurait coûté quelque 100.000 dollars américains, terrain et ameublement compris.
La demande d’agrément d’Hugues Le Gallais fut introduite en février 1940. Le chargé d’affaires américain à Luxembourg, Platt Waller, avait, tout en rappelant l’épisode de Waha, expliqué que le Luxembourg n’avait que des diplomates de ce rang chargés de remplir les fonctions de chef de mission diplomatique. Le diplomate américain expliqua à ses autorités qu’en lieu et place d’un salaire fixe de 1.000 dollars, Le Gallais et le gouvernement s’étaient mis d’accord que « he is conscientiously to ascertain through actual experience the minimum costs of living with dignity as Chargé d’affaires, and reasonably reciprocating hospitalities and other courtesies, and after a few months reporting his findings, probably during leave of absence here, at which time the Grand Ducal Government will provide him with a fixed salary and allowance, I imagine about $ 6.000,00 per annum, plus $ 2.000,00 or $ 3.000,00 for allowances, will be found sufficient, inasmuch as Monsieur Le Gallais does not think for a moment of saving anything from his salary and allowances. On the other hand, he is not desirous except under circumstances when the fate of his Sovereign and Country might be in greater danger than at present, to spend anything from his private purse, inasmuch as his own fortune has suffered severely from the world crisis and grave errors of judgement on the part of his late father, and he is already making a real sacrifice in separating himself from the Steel Trust. … Monsieur Le Gallais is the only person available who unites gentle birth, educational background, fluent knowledge of English, and experience gained through many years of foreign service in the interest of the Steel Trust, to a personality which can depend upon in every way. For the Department further information, the President and Vice President of the Steel trust might have been willing in a greater emergency to represent Luxembourg in Washington, but such an appointment could have been at best but temporary, and would have lacked some of the advantages attending the present nomination. »109 Dans une fiche également trouvée dans les papiers Heisbourg, il est renseigné sous:
« Personality: very quiet, slow spoken, rather phlegmatic, not impulsive »; « Influence: no political influence but considerable family & financial influence »; « Service in the United States: He has never had an assignment in the U.S. but has visited the U.S. from time to time, en route to Japan, etc. »; « Attitude toward other nations: Very friendly toward England and France, and while lacking fascist sympathies has excellent relations with friends in Italy, due to his wife, who is Italian. » Ce à quoi il y a lieu d’ajouter, et Platt Waller ne le savait peut-être pas, que le père d’Hugues est décrit dans la biographie de la sœur du futur ambassadeur comme ayant eu une antipathie prononcée à l’encontre des Américains. Cela aurait pu lui nuire voire empêcher que l’agrément lui soit accordé.
« Remarks: Mr. Le Gallais is very discreet, but his predilections are emphatically for England, the United States, and France. The Department will find him worthy of every consideration and confidence. His English is perfect, as are his French & German ».
Pour Haag et Krier, « le choix du premier envoyé diplomatique à Washington s’avérait des plus heureux ».110
À noter que, le 29 février, les Le Gallais se sont vu accorder un visa diplomatique par le Département d’Etat. Le formulaire précise que le couple était domicilié au Palais grand-ducal,111 comme il n’entretenait plus de résidence à Luxembourg. Le Gallais s’est embarqué avec sa famille le 20 mars sur le paquebot « Conte di Savoia » à Gênes.112 Le chargé d’affaires luxembourgeois in spe aurait rencontré lors de ce voyage le sous-secrétaire d’Etat Sumner Welles et le directeur des Affaires européennes du Département d’Etat, Jay Pierrepont Moffat. Cette rencontre avec des officiels américains, tout comme celle des princes Félix et Jean en 1939, allait constituer la base des relations qui allaient prendre leur envol au cours des mois et années à venir. Les Le Gallais sont arrivés à Washington fin mars 1940.113 La légation du Luxembourg fut établie au Shoreham Hotel situé à l’intersection de la Connecticut avenue et de la Calvert Street, à deux blocs du Wardman dans lequel la famille Le Gallais allait loger quelque temps plus tard. Construit en 1930, l’hôtel était devenu « the place to be », plusieurs hommes politiques américains y logeant et le président Roosevelt y ayant tenu son premier bal inaugural, coutume devenue tradition depuis lors. Suite à son entrevue avec Le Gallais, Georges Schommer a rapporté, le 7 septembre 1940, dans une longue lettre au ministre Bech que « Notre légation est très confortablement installée au SHOREHAM Hôtel à Washington et on peut dire que notre pays a “pignon sur rue” ».114
La vie familiale s’articulait autour du seul fils de Pisana et d’Hugues, scolarisé à Washington où il est arrivé âgé de moins de six ans. Norbert Le Gallais allait se souvenir également d’un séjour prolongé dans un hôtel à New York et d’une piscine qui rendait la vie nettement plus agréable. Le fils Le Gallais était inscrit d’abord au Convent of the Sacred Heart au 1719 Massachusetts Avenue et y obtint le prix en français et pour son écriture manuscrite (« penmanship »). Puis il fréquenta la Laundon School à Bethesda dans le Maryland, une école privée, avant de partir, de 1952 à 1956, pour la prestigieuse université de Harvard, puis l’Institut d’Etudes Politiques de a lrue Saint-Guillaumee à Paris. Un beau parcours donc, ne causant probablement pas trop de soucis à ses parents, si souvent occupés ailleurs. Finalement, il est devenu « graduate » de quatre ans au Institute of International Studies à Genève à partir de 1956.115
Le 3 avril 1940 fut la date d’entrée en fonction et donc le début de la légation, installée à l’Hôtel Shoreham. Hugues Le Gallais fut reçu ce jour-là par le secrétaire d’Etat Cordell Hull.116 Ce dernier a été secrétaire d’Etat de 1933 au 30 novembre 1944, quittant l’administration pour des raisons de santé peu de temps après la réélection au 4e mandat du président Roosevelt. Le Gallais lui a écrit, le 2 janvier 1945, un message personnel le remerciant pour leur longue relation et son support continu pour la cause luxembourgeoise, en précisant : « in you I always recognize a champion of the principles of decency, fairness and mutual respect which should govern relations between countries. » Le ministre du Luxembourg n’a pas manqué de demander à cette occasion une photo signée par le secrétaire d’Etat. Une autre relation importante au Département d’Etat était le sous-secrétaire d’Etat Sumner Welles.117 Entre novembre 1940 et avril 1943, Le Gallais a laissé pas moins de douze rapports sur ses rencontres avec le numéro deux du Département d’Etat.118 Originaire de New York, éduqué à Harvard, il était entré au Département d’Etat pour devenir ambassadeur à Cuba en 1933, puis secrétaire d’Etat adjoint en charge de l’Amérique latine et numéro deux du Département d’Etat en tant que sous-secrétaire d’Etat. Il démissionna fin septembre 1943 en raison de tensions avec le secrétaire d’Etat Cordell Hull et de révélations sur une présumée affaire homosexuelle. Welles était un proche de la communauté luxembourgeoise, comme devait le confirmer l’aide de camp de la Grande-Duchesse, Guill Konsbruck, qui écrivait, le 2 septembre 1943, à ce sujet à Hugues Le Gallais : « J’ai lu avec émotion la très charmante et touchante lettre que M. Sumner Welles vous a adressée. Il est malheureux qu’il quitte son poste, car nous tous perdons en lui un ami fidèle et sûr de notre pays et de notre cause, et vous perdez un ami personnel dévoué sur lequel vous pouviez compter à tout moment. » Welles a été marié trois fois. Depuis 1925, sa deuxième femme fut Mathilde Townsend, l’une des femmes les plus riches de Washington suite à un divorce. Le couple habita au 2121 Massachusetts Avenue. La très belle demeure du début du siècle, située en face de la maison de maître qui allait abriter la légation luxembourgeoise, fut vendue en septembre 1950 pour devenir le siège du Cosmos Club.119 Comme Le Gallais, Welles était collectionneur d’œuvres d’art japonais.120 Au début de sa carrière diplomatique, il avait été brièvement en poste à Tokyo où son fils était né en 1916. Beaucoup de points en commun donc entre les deux hommes. Sumner Welles était aussi à l’origine du fameux « no comment » rendu célèbre par Winston Churchill en 1946.121 Après une réunion à la Maison-Blanche avec le président Truman et un diplomate américain, le Premier ministre britannique aurait affirmé : « I think “no comment” is a splendid expression. I got it from Sumner Welles. »
Les autres dates clé de la présence de Le Gallais allaient être, jusqu’à son départ à la retraite, le 30 septembre 1958, sa promotion en tant que ministre plénipotentiaire, le 2 octobre 1940, avec la remise des lettres de créance, le 8 novembre 1940. L’accréditation d’Hugues Le Gallais à Washington devait par la suite s’avérer un atout majeur. L’absence de représentant diplomatique à Washington n’aurait pas permis par la suite au gouvernement en exil de se faire représenter et conseiller voire d’ouvrir les portes de manière adéquate.
La légation luxembourgeoise fut installée au 2200 Massachusetts Avenue à partir de mars 1941. Le 10 septembre 1955, elle allait recevoir le statut d’ambassade. Que de rapports envoyés, d’instructions reçues, de causes et d’idées défendues, d’informations glanées et de contacts et liens d’amitié tissés tout au long de ces années par le chef de mission Le Gallais ! Charmants et ayant du goût pour la société, Hugues et Pisana Le Gallais étaient devenus au fil du temps des « socialites » hors pair et réunissaient autour de leur table splendide et dans un endroit de choix très bien situé en plein quartier des ambassades le gratin du monde politique, économique et social des Etats-Unis. Malgré le fait que le ministre plénipotentiaire n’avait pas rang d’ambassadeur pendant 15 ans et n’allait en profiter pleinement que durant les trois dernières années de sa présence à Washington, la légation luxembourgeoise devenait un endroit fréquenté avec bonheur et plaisir par ceux qui comptaient ou croyaient le faire dans la capitale américaine. Surtout après la guerre, les Le Gallais savaient recevoir et mettre à l’aise leurs invités. En leur présence, la conversation volait et le temps passait allègrement sans tomber dans la futilité. Dans un univers décati qui bientôt n’intéressera plus grand monde, ils se frottaient les mains en ouvrant les portes de leur demeure au tout-Washington. Ils allaient tracer leur chemin bien à eux sans jamais craindre ou frôler le ridicule. Pour accentuer son rayonnement, Le Gallais œuvrait continuellement et sans relâche. Il s’entourait de personnel dévoué et de cuisiniers de premier plan, servant les meilleurs vins, et il devenait membre de clubs fermés, comme le « Metropolitan Club » à Washington. La proximité de ce club avec la Maison-Blanche et d’autres adresses clé de la capitale nationale en a fait une destination pour de nombreux dirigeants locaux, nationaux et internationaux, dont presque tous les présidents américains depuis Abraham Lincoln. Le ministre Le Gallais était également membre du Council of American Geographical Society. Cette organisation professionnelle de géographes avait comme vocation d’encourager les activités qui amplifient les connaissances géographiques.
Lors de la remise de ses lettres de créance, Le Gallais s’est limité à affirmer que «he had no special problems in mind to take up with the United States Government, but pointed out that increasing trade between this country and Luxembourg – a steel-producing state whose greatest imports from the United States are motor cars – made it advisable to maintain full diplomatic contacts.»122 Déjà plein de clichés et de stéréotypes circulaient contre lesquels les Luxembourgeois devaient lutter à l’époque pour promouvoir leur pays et le présenter à sa juste dimension. À cette description du Evening Star de début avril devait suivre, quelques jours plus tard, un article décrivant le couple et leur fils unique : « Signorina Pisana Velluti, is a native of Venice and her family is one of the old and distinguished families of that ancient city. Both the Charge [sic] d’Affaires and Mme Le Gallais are young and both are ardent fishermen. The chatelaine of this newest legation has a sparkle in her eye, which gives a hint of her keen sense of humor. Although her English is not fluent she understands it easily and in addition to her mother tongue she speaks French. The young son of the family, Norbert, now five years and a half, will attend a Kindergarten in Washington and learn the ways of his American contemporaries. He has a bright face with expectant and interested expression and is eager to learn about this country, though he speaks no word of English. Mme. Le Gallais, although not a musician, has the love for the art, which is native with Italians, just as she has an appreciation and knowledge of painting and sculpture. She will make many friends here with her gracious and friendly manner. » L’épisode du prédécesseur de Le Gallais était décrit également en long et en large, tout comme le fait que désormais quelque 54 missions diplomatiques étaient présentes à Washington.123 Comme le rapporte le Evening Star du 18 avril dans ses « Notes From the Social Calendar of Washington and Its Environs », le couple était rapidement reçu, comme l’avaient été, la veille, l’ambassadeur belge et la comtesse van der Straten-Ponthoz et leur fille Betty, par l’assistant spécial du secrétaire d’Etat et ci-devant ambassadeur en Belgique et Madame Joseph E. Davies 124: « Mr. and Mrs. Davies will be hosts again at dinner tomorrow, when they will entertain in honor of the newly appointed Charge [sic] d’Affaires of Luxembourg and Mme. Le Gallais. »125 Dès avril 1940,126 Le Gallais a remis des livres à la « Library Of Women’s Group ». Le Evening Star relate que « An Interesting gift of pamphlets and books was made to the library of the Newspaper Women’s Club of Washington by the Charge [sic] d’Affaires of Luxembourg, Hughes [sic] Le Gallais, at the tea given by the club yesterday at the Raleigh Hotel, when M. and Mme. Le Gallais were guests of honor. M. Le Gallais gave an informal talk about his country which has a population of only 300,000 and has a half dozen newspapers, some printed in French, some in German and one in the native dialect. There are no women in newspaper work in Luxembourg, he said, although women are numbered in other professions, such as law and medicine. Mme. Le Gallais also spoke a few words expressing her enjoyment of American motion pictures. » Belle initiative pour mieux faire connaître son pays outre-Atlantique !
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