Kitabı oku: «La chasse aux nihilistes»
Paul Vernier
La chasse aux nihilistes

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066319465
Table des matières
I D’une rencontre en wagon, et des suites qu’elle amène.
II Comment Albert est entraîné à s’occuper de choses qui ne le regardent pas.
III Anna entre en campagne.
IV Un lieu de rendez-vous peu commun.
V En quoi la raison ne peut rien contre l’amour.
VI Des motifs pour lesquels Stepann était devenu nihiliste .
VII Boris et Albert se mettent à l’œuvre de leur côté.
VIII Albert s’oriente dans Pétersbourg et fait une rencontre.
IX Une séance du Comité révolutionnaire.
X Façon sommaire de se débarrasser d’un espion.
XI Les hostilités s’ouvrent sur toute la ligne.
XII Les jeunes gens trouvent une piste sans la chercher.
XIII Albert fait une connaissance.
XIV Vladimir démontre que son aide est précieuse et qu’il n’a pas tort de détester un des principaux personnages de ce récit.
XV Quelles armes emploie Vladimir et l’effet qu’elles produisent
XVI De quelle façon le détective s’y prend pour empêcher un assistant
XVII Une victime du devoir .
XVIII Anna et Albert se trouvent face à face et ouvrent le feu.
XIX Ce qui se passait à quelques verstes de Moscou.
XX Le colporteur.
XXI Deux braves cœurs qui se comprennent.
XXII La veille de la bataille.
XXIII Ruse contre ruse, force contre force.
XXIV Pris au piége.
XXV Entrevue suprême d’Anna et de Stepann.
XXVI Arrivera-t-il à temps?
XXVII Albert se charge d’une triste corvée .
XXVIII Razzia.
XXIX A la forteresse.
XXX Fatalité!
XXXI Conclusion .
ÉPILOGUE.
I D’une rencontre en wagon, et des suites qu’elle amène.
Table des matières
Il était neuf heures du soir quand le train s’arrêta lourdement, poussivement, criant sur la neige durcie.
–Dunabourg! Dunabourg! criaient les employés en courant le long de la ligne.
Les voyageurs descendaient sur la voie, faisant résonner leurs grosses galoches de cuir, s’enfonçant le nez dans leurs fourrures, grelottant, engourdis par une longue immobilité. C’était un tohu-bohu de casquettes d’uniforme, de casquettes a oreillères, de bonnets d’astrakan, de chauds fichus de laine émergeant d’une masse sombre, le tout se dirigeant le plus vite possible vers le buffet.
Moins pressés que les autres, apparemment, deux jeunes gens suivaient la foule à distance.
L’un d’eux, le monocle dans l’œil, le bonnet légèrement penché de côté, portait un simple paletot fourré qui lui descendait à peine aux genoux. Ses jambes disparaissaient, dans de longues bottes de cuir.
Un petit sac en sautoir, le cigare aux lèvres, il regardait curieusement les ouvriers de la gare qui, se faufilant sous les wagons, donnaient des coups de marteau sur les jantes des roues. Il écoutait en souriant la musique bizarre qui résultait de cette opération. Presque toutes les notes de la gamme y étaient, des plus graves aux plus aiguës.
–Je m’explique enfin la cause de ce bruit étrange que j’entends à toutes les grandes stations depuis notre départ de la frontière, dit-il à son compagnon.
–C’est une précaution indispensable, mon cher Albert, répondit celui-ci. La moindre avarie survenant en route pourrait nous mettre dans un cruel embarras, surtout par un temps pareil, et il est toujours bon de s’assurer que le matériel est en aussi parfait état que possible. Mais en voilà assez sur ce sujet: je ne vous dissimulerai pas qu’un verre de thé ferait bien mon affaire. Venez.
Ils entrèrent dans une vaste salle dont le milieu était occupé par une longue table surchargée de verres, d’assiettes, de candélabres, de victuailles de toutes sortes: jambons, cochons de lait figés dans leur glace, saucisses, etc.; de bouteilles et de demi-bouteilles de vin rouge, portant toutes uniformément sur leur étiquette le titre aussi alléchant que trompeur de «Laffitte»; d’autres bouteilles, de bière celles-ci, et, enfin; dans des vases de zinc, de quelques fioles de Champagne.
Mais tout cet appareil ne semblait pas avoir le don d’attirer les consommateurs.
On se pressait, au contraire, autour d’une petite table ronde ornée d’un énorme samavar et d’une multitude de verres.
Chacun s’emparait d’un de ces verres plein de thé bouillant, prenait son morceau de sucre, le fourrait dans sa bouche où il fondait tout doucement au contact de la boisson brûlante, et, cette opération terminée, allumait une cigarette ou bien se dirigeait vers le buffet du fond.
Là s’alignaient en bon ordre des piles de gâteaux et des flacons de liqueurs.
Le voyageur s’approchait, prenait un verre de vodka (eau-de-vie de grain) et, penchant la tête en arrière, fermant les yeux, ouvrant la bouche toute grande, s’en ingurgitait le contenu tout d’un trait, en faisant une horrible grimace.
Il se hâtait alors de prendre, dans une soucoupe préparée ad hoc, soit un petit fragment de sucre, soit un minuscule morceau de citron qu’il mâchait avec bonheur, et s’en allait.
Albert, installé tant bien que mal auprès du poêle, buvait à petits coups son thé (excellent par parenthèse), sucré à la française, c’est-à-dire à même le récipient, et grignotait quelques soukari (sorte de gâteaux secs dans le genre des biscottes de Bruxelles).
Il s’extasiait de loin à la vue des buveurs de vodka.
–C’est donc bien atroce ce qu’ils boivent là? demanda-t-il à son compagnon, appuyé au mur près de lui, et regardant insoucieusement dans l’air les méandres bleuâtres de son papiros.
–Quoi donc? répondit celui-ci en suivant de l’œil le regard de son ami. Ah! l’eau-de-vie? Pas du tout: ce n’est pas très-fort; le goût en est plutôt un peu fade; mais, par contre, c’est très-sain, à moins d’abus, bien entendu.
–Soit, mais alors je saisis d’autant moins…
–La singulière attitude des buveurs? Ah! cela, par exemple, ce n’est pas moi qui vous l’expliquerai. C’est un tic, une manie probablement. Que sais-je? Vous, étranger, qui n’y avez jamais goûté, vous avalerez cela tout bonnement, sans la moindre contorsion. Mais nous autres, Russes, c’est différent. Trouvez cela absurde, ridicule si vous voulez; je ne vous contredirai pas.
Un coup de cloche arrêta court la protestation qu’Albert croyait de son devoir de formuler.
–Il est temps de partir, n’est-ce pas?
–Ne vous pressez pas; nous avons encore plus de cinq minutes devant nous.
–Alors, mon cher, reprit Albert, en posant son verre sur la table et en se levant, permettez-moi une nouvelle question.
–Tant que vous voudrez.
–Est-ce l’usage chez vous de servir le thé partout comme on le fait ici?
–Sans doute. Ah! je comprends! En France, on emploie des tasses pour cela, tandis qu’ici.
–On se sert de verres..
–Pour les hommes, cher ami, pour les hommes: les fameuses tasses sont réservées aux dames. Mais il est vrai que la plupart du temps celles-ci les dédaignent pour imiter le sexe fort. Affaire d’habitude.
En devisant ainsi, ils étaient arrivés à leur compartiment.
Le deuxième coup de cloche retentit: ils montèrent, et furent agréablement surpris en trouvant installée, en face d’eux, une jolie compagne de voyage.
C’était une femme de vingt à vingt-deux ans, blonde, avec des yeux d’un bleu foncé, presque noirs, au nez légèrement retroussé, à la bouche mignonne, relevant ses lèvres rouges, dans un sourire moqueur, sur une double rangée de petites perles, pelotonnée frileusement dans une ample pelisse de satin noir, et déjà absorbée par la lecture d’un livre.
Si Albert eût été moins absorbé un instant auparavant, il aurait remarqué, à la gare, que cette jeune femme, perdue dans la foule, ne l’avait pas quitté des yeux non plus que son ami; il aurait vu qu’après avoir échangé à la hâte quelques mots rapides avec un individu qui n’avait pas l’air de lui parler, tant il était affairé à allumer une cigarette à côté d’elle, l’inconnue les avait précédés de quelques pas, et, les laissant arrêtés en face de leur compartiment, sûre de ne pas se tromper dans ses calculs, s’était lestement élancée à l’intérieur sans être aperçue des deux discoureurs.
Pour bien comprendre la scène qui va suivre, il est indispensable de connaître la disposition des trains russes.
Chaque wagon contient trois compartiments séparés par une porte qu’on laisse habituellement ouverte, de telle sorte que l’on peut se promener d’un bout à l’autre. Dans le milieu, il y a un poêle, avec sa provision de bois. L’éclairage se fait à l’aide de grosses bougies courtes, placées exactement, comme à l’ordinaire, dans les chemins de fer, au plafond, et protégées par un disque de verre épais.
C’est le seul mode de luminaire à employer, car l’huile figerait inévitablement par les grands froids.
Aux deux extrémités seulement, les sièges occupent, d’un seul côté, toute la longueur de la voiture.
Autrement, suivant la place disponible contre la cloison attenant aux portes, il n’y a tantôt qu’une, tantôt que deux places.
Dans un coin, des water-closets.
Certains wagons de première classe, également comme celui où nous nous trouvons actuellement, possèdent en outre des locaux réservés, soit de petits compartiments disposés de la façon suivante:
Deux sièges se font vis-à-vis.
Vous enlevez le coussin qui vous fait face, le placez sur le plancher dans l’intervalle, retirez de l’excavation produite par ce déplacement un oreiller de drap gris tout préparé, et vous obtenez ainsi un véritable lit fort agréable.
Là porte de votre logement improvisé glisse sur des rainures, disparaît dans la cloison, et vous donne accès sur le couloir qu’elle ne peut aucunement obstruer.
Cette légère digression faite, revenons à nos trois voyageurs que nous avons délaissés un peu brusquement.
Le train roulait depuis quelques minutes à toute vapeur, quand un homme à longue barbe, recouvert d’une mauvaise houppelande de drap vert, doublée de peau de mouton, la figure disparaissant sous la visière d’une casquette de loutre, fit irruption chez eux, et, sans autre forme de procès, ouvrit les doubles fenêtres de la portière, se pencha en dehors, referma et s’en alla comme il était venu.
Ils n’étaient pas encore remis de leur surprise quand l’intrus reparut.
Cette fois il était armé d’une canne à bec de corbin.
Il refit exactement le même manège que précédemment, à cette différence près qu’avec le bout recourbé de son bâton il semblait faire des efforts pour attirer à lui quelque chose du côté extérieur de la portière.
Cela dura quelques secondes: au moment où, transi de froid et furieux du sans-façon de l’olibrius, Albert allait se fâcher sérieusement, l’autre poussa vivement la porte qui s’ouvrit, sauta en avant, dans le sens de la locomotive, et disparut.
Un triple cri retentit: les deux hommes et la femme, se redressant comme mus par une pile électrique, se rapprochèrent vivement de l’ouverture pratiquée si inopinément, et interrogèrent anxieusement l’horizon du regard.
Ils virent une masse sombre rouler sur le sol, se relever et se sauver a toutes jambes à travers la plaine.
–Il est donc fou cet enragé-là! s’exclama le jeune Français, tandis que son camarade refermait en toute hâte la portière et les vitres.
–C’est plutôt un avare, qui risque de se rompre le cou pour s’épargner la dépense d’un ticket. Le cas n’est malheureusement pas rare: ces énergumènes pénètrent dans les wagons à contre-voie, par fraude, et, comme celui-ci, sautent en approchant du but de leur voyage. Tenez! Je ne me trompais pas. Voilà le sifflet de la machine qui nous signale une petite station.
Tout ceci fut dit par la jeune femme, qui se décidait à desserrer ses blanches dents, non dans le parisien, mais dans le tourangeau le plus pur, sans l’inflexion quelque peu trainante qu’il est d’usage d’attribuer aux Slaves, et, encore bien moins, sans accompagnement de ce «donc déjà» idiot dont nos romanciers gratifient leur prose en la faisant passer par une bouche russe.
Si cette stupidité est quelquefois, bien rarement, dite réellement, c’est par une personne qui ne connaît pas notre langue; et la faire tourner en habitude chez les gens bien élevés est de la même force que de faire dire à un de nos académiciens: «Vider quasiment un siau sur le lavier.»
S’il y avait du vrai dans ce qu’elle disait, il y avait surtout énormément de faux dans les circonstances présentes, car le héros de l’aventure n’était autre que l’homme qui lui avait parlé à la station, et elle l’avait si bien reconnu, malgré sa longue barbe miraculeusement poussée en un clin d’œil, qu’elle avait échangé un signe d’intelligence avec lui.
Maintenant soupçonnait-elle son intention? Croyait-elle qu’il allait exécuter une manœuvre si formidablement audacieuse?
Il est probable que non.
D’autre part, quel lien unissait ces deux êtres si différents d’allures, au moins en apparence? C’est ce que la suite de ce récit ne tardera pas à nous apprendre.
Quoi qu’il en soit, la glace était rompue: quelques banalités furent échangées, puis on en vint aux inévitables présentations. Voici à ce sujet ce que les voyageurs s’apprirent réciproquement:
Albert Norel avait vingt-huit ans; maître depuis trois hivers d’une cinquantaine de mille livres de rente a la mort de ses parents, parfaitement désœuvré, il avait fait, chez Bignon, connaissance de Boris Nikitine, fils d’un conseiller à la cour de Russie, chargé lui-même, par son gouvernement, d’une mission scientifique a l’étranger.
Quand son nouvel ami lui annonça son prochain départ pour Pétersbourg, Norel avait eu une idée lumineuse, doublement lumineuse: se distraire en voyageant en pays inconnu, et, par contre-coup, voir par lui-même ce qu’il y avait de vrai dans tout ce que l’on racontait sur les nihilistes et leurs agissements.
Il était tout déconfit même de ne pas voir le train attaqué, les villes et les forêts en flammes, les plaines hérissées de baïonnettes, et, ne trouvant que des gens allant tout tranquillement à leurs petites affaires, il commençait à croire que les journaux se moquaient de leurs lecteurs avec leurs nouvelles à sensation sur la terreur qui régnait dans l’Empire.
Quant à leur voisine, son histoire était encore moins romanesque, si c’est possible.
Elle était mariée à un propriétaire foncier des environs de Dunabourg, et se rendait à Pétersbourg pour passer quelques jours auprès d’une parente.
Elle s’appelait Anna Andreievna; pour ce qui concernait son nom de famille, elle oubliait de le dire, et les jeunes gens n’étaient pas assez indiscrets pour la prier de réparer son omission.
En Russie, on désigne communément les gens en les interpellant par leur prénom, que l’on fait suivre du prénom de leur père.
Ainsi «Anna Andreievna» signifie: «Anna, fille d’André»; si c’eût été un garçon du nom de Jacoff, on eût dit: «Jacoff Andréievitsch.» C’est bien simple.
De même, lorsque l’on voit imprimé un W, il faut lire V, toujours, dans toutes les langues, sauf en anglais, cet idiome surprenant qui le fait prononcer ou.
Ceci dit une fois pour toutes, nous retrouvons nos voyageurs devisant de choses et autres.
Albert, qui a son idée fixe, revient a chaque instant sur le nihilisme, tandis que Boris ne lui répond qu’évasivement, et que la jeune femme, par politesse évidemment, lui donne la réplique, et, quoique protestant que ses goûts et son sexe surtout l’empêchent de s’occuper de politique, ce à quoi elle ne comprend rien, évite tous les autres sujets de conversation pour rester sur ce terrain.
Mais il y a si peu d’affectation dans ses paroles, tant de nonchalance dans ses appréciations, quand elle avoue que pour elle on fait autour de ces gens-là beaucoup de fumée pour bien peu de feu, qu’elle ne peut donner prise a aucun symptôme de méfiance; et, malgré lui, Nikitine finit par se mêler a leurs dissertations superficielles, ce qui ne l’empêche pas de pester intérieurement contre le malencontreux bavard qui, dérogeant à la proverbiale galanterie de ses compatriotes, aurait bien mieux fait de choisir un sujet plus gai, plus aimable et mieux approprié au charmant visage de leur compagne de route.
Mais, bah! le mal était fait; il n’y avait plus moyen de remonter le courant.
Tout à coup Anna demanda à Albert:
–Est-il vrai que l’on s’occupe beaucoup chez vous de cette question, et qu’en pense-t-on?
–Ma foi, madame, je vous avouerai humblement qu’à Paris la presque unanimité des lecteurs ne s’inquiète que de ce qui se passe à Paris; à peine veut-on prêter un regard distrait aux événements de la province. On se passionne pour tel ou tel discours de nos avocats en vedette; mais les questions étrangères restent à l’état de lettre morte. C’est un tort, un grave tort; d’aucuns le reconnaissent, mais cela ne les corrige pas. On dirait qu’il y a Paris, Paris encore, Paris toujours, et rien de plus au monde.
–On a dû pourtant s’apercevoir qu’il y avait Berlin aussi, interrompit Boris.
–Peuh! Il y a si longtemps!
–Si je vous ai adressé cette question, reprit la jeune femme, c’est à cause de ce livre que je viens de terminer et qui, signé d’une de vos compatriotes, je crois, me paraît faire l’apologie complète de cette secte qui vous tient tant au cœur, ajouta-t-elle en riant.
–Voulez-vous me permettre de le parcourir? demanda Nikitine qui, sur un acquiescement tacite, prit le volume, et, ayant jeté seulement un regard sur la couverture, le repassa à son compagnon, sans essayer de réprimer le violent accès d’hilarité qui s’était emparé de lui.
L’autre, sans rien comprendre à cette explosion inattendue de gaîté, tourna et retourna le livre dans ses mains, en lut dix fois le titre qui lui parut fort égrillard, mais ce fut tout.
Il attendit patiemment que son ami se fût un peu calmé.
–Pardonnez-moi, je vous prie, dit ce dernier au bout d’un certain temps. Cela a été plus fort que moi. C’est qu’en vérité c’est trop drôle. Je l’ai parcouru, votre roman, il n’y a pas longtemps, et je puis bien dire que jamais je n’aurais imaginé aussi gigantesque mystification. L’auteur a-t-elle voulu se moquer du public ou plutôt s’est-on moqué d’elle en lui donnant des renseignements fantastiques? J’admettrais volontiers cette dernière hypothèse, car tous les détails de cette œuvre sont si superbement, si audacieusement faux, qu’on reconnaît à première vue que l’écrivain ne connaît pas un traître mot de son sujet.
Oh! mais cela ne l’empêche pas d’ériger ses fantaisies en dogmes, de prêcher pompeusement la gloire du nihilisme, avec le front et le verbiage incohérent de l’ignorant qui, ayant saisi au vol un nom ou un fait, écorche le nom, embrouille les faits, et, dans l’espoir de trouver plus ignorant que lui, patauge imperturbablement, entasse phrases sonores sur descriptions indignées et est bien étonné quand on lui dit que si, dans certains cas, les bourdes sont acceptables, elles deviennent malsaines et dangereuses dans d’autres, car alors on peut les taxer de mauvaise foi préméditée, et on les relève.
Jugez-en, mon cher ami. Je suis sûr d’avance que madame, qui est Russe, a bien souvent dû hausser les épaules en lisant ces mauvaises plaisanteries si prétentieuses. C’est un amas de billevesées depuis le titre, où il est question d’une certaine princesse de X*** (la particule n’existant pas en Russie), jusqu’à la dernière ligne.
Il y est question du régiment Obrovosky, lequel est totalement inconnu chez nous, d’un cocher pris pour une voiture, d’un petit nom de nourrice pris pour la désignation de son état social; d’une maison aristocratique où l’on va et vient comme dans une halle; d’une grande dame qui parle et agit comme la dernière des filles de trottoir; d’un auteur illustre, Poulivoï, dont j’entends parler pour la première fois; de nihilistes invoquant à chaque minute, par suite d’une étrange distraction, le nom de Dieu; de crimes plus que fantaisistes, attribués à tel ou tel souverain indifféremment, de Gogol, qui a eu la vie et la mort d’un suspect (???).
Pathos prétentieux, dissimulant l’ignorance de l’écrivain, qui devrait savoir que sa victime est morte d’un ramollissement du cerveau. Puis .c’est au tour de Pouchkine recevant «vingt-cinq coups de knout, par ordre de l’empereur.»
Lui? Conservateur, gentilhomme de la cour, protégé par le souverain, et mort à la suite d’un duel avec un Français!
Là-dessus, désignation de ses œuvres, dont les titres sont abominablement écorchés et le compte-rendu du plus haut comique.
Jugez, mon cher ami, de la valeur des indignations politiques et des récriminations folâtres dont le volume est hérissé, et qui, toutes, peuvent se résumer dans cet exemple: Alexandre est responsable et coupable des actes de ses devanciers, comme M. Grévy s’est couvert d’opprobre en laissant Louis XV fonder le Parc-aux-Cerfs.
C’est, je vous le dis encore, un amalgame de faussetés épiques entassées sur des erreurs invraisemblables, et le fait d’une personne qui, pour essayer de faire parler d’elle, n’a pas reculé devant le mal qui peut résulter de ses allégations.
C’est grâce à des turpitudes pareilles que le bon public, bien gobeur, bien ignorant, blague ce qu’il ne connaît pas, s’imagine que nous mangeons de la chandelle, qu’il n’y a chez nous que des princes, et quels princes! que le knout est non seulement en usage, mais se distribue à propos de bottes, et autres stupidités.
Mais en voilà assez sur ce sujet peu amusant.
Parlons d’autre chose, si vous le voulez bien..
Peu à peu la conversation devint languissante, puis s’éteignit. Boris, cédant à la fatigue, se laissa aller insensiblement de côté et s’endormit. En face de lui, Anna Andreievna s’enfonça davantage dans ses fourrures, se blottit dans un coin, et bientôt sa respiration égale indiqua qu’elle aussi venait de succomber à la lassitude.
Resté seul éveillé, Albert se tournait en tous sens et appelait de tous ses vœux un moment de repos qui ne venait pas. De guerre las, il regardait par la portière.
La lune était splendide cette nuit-là. Il voyait un éternel tapis de neige s’étendant devant lui, des plaines monotones de blancheur, coupées dans le lointain par des forêts de sapins dont la verte écorce perçait à peine à travers les couches épaisses de l’inévitable neige; les poteaux et les fils télégraphiques surchargés de neige; partout, toujours, cette neige qui finissait par l’éblouir.
Il essayait alors de fermer les yeux, mais en vain; un ronflement sonore parti du fond du wagon le faisait sursauter; il enviait, en maugréant, l’heureux sort des autres voyageurs.
Pourtant les sifflements assourdis de la locomotive, le roulement des roues sur les rails, le balancement perpétuel de la voiture, le commencement de froid qu’il ressentait, grâce à l’éloignement du poêle, déterminèrent chez lui une sorte de somnolence.
Il voyait, comme dans un rêve, des hommes masqués se donner mutuellement le knout; puis les inconnus le saisissaient et insistaient poliment pour le faire participer a cette distribution de coups de fouet.
Le tableau changeait: c’était maintenant une femme portant sur la tête une couronne princière, habillée en bayadère, qui dansait un cancan échevelé devant des gendarmes vêtus d’un simple tricorne.
La femme se métamorphosait subitement; elle prenait la figure et le costume de sa jeune compagne de route.
Comme celle-ci, elle était assise dans l’angle du wagon, contre la portière; elle ouvrait imperceptiblement les yeux; sans aucun mouvement appréciable, elle tirait de son gant un petit billet roulé, le lisait, puis le mettait dans sa bouche ; les lèvres serrées, le regard fixe, se soutenant des deux bras, elle se redressait automatiquement, sans bruit, puis, glissant comme une ombre, à la façon des fauves, sur le tapis, elle s’approchait de lui, se penchait sur sa figure, se relevait, et se dirigeait vers Boris. Là, elle s’arrêtait une seconde, passait et repassait sa main ouverte devant les yeux du dormeur; satisfaite probablement de l’expérience, elle se courbait sur lui, écartait sa pelisse, et par l’ouverture, qui bâillait, de sa jaquette, glissait une main dégantée. Elle la retirait, tenant dans ses doigts un carnet de cuir qu’elle ouvrait: elle tournait lès pages, et s’arrêtait a un feuillet qu’elle commençait à déchirer.
Jusque-là tout avait été exécuté avec une souplesse, une dextérité et un silence de félin.
Mais au bruissement du papier, il eut un léger tressaillement de sourcils.
Anna, ou du moins l’ombre qui s’était faite son sosie, devenait livide, et, les narines pincées, le front plissé, méconnaissable, plongeait sa main libre dans son corsage, tandis que de l’autre elle serrait convulsivement le petit portefeuille.
La main reparaissait armée d’un stylet mince et effilé.
Alors tout s’embrouillait de nouveau; dans une espèce de nuage vague, il lui semblait voir la femme remettre le carnet en place, ramener la pelisse sur la poitrine de Boris, et retourner à son coin en tenant un fragment de vélin.....
Le train ralentissait sa marche: il percevait des piétinements, des murmures confus, des appels éloignés.
Il se réveillait, frissonnait, se frottait les yeux, relevait le col de son paletot fourré et se tournait du côté de ses compagons.
Tous deux dormaient profondément.
Le jour commençait à poindre; une teinte blafarde prenait la place des rayons de la lune disparue; le pâle soleil allait se lever à l’horizon.
Albert détendit ses jambes, engourdies, s’étira les bras, rajusta son bonnet qui avait glissé en arrière, et alluma une cigarette.
Quant à son rêve, il était oublié.
II
Comment Albert est entraîné à s’occuper de choses qui ne le regardent pas.
Table des matières
Lorsqu’ils arrivèrent à Pétersbourg, à midi passé, par suite de nombreux retards causés par l’encombrement de la voie, Nikitine et son ami, occupés à réconnaître leurs bagages, perdirent de vue Anna Andreievna, à laquelle, du reste, ils avaient fait leurs adieux avec mille promesses de se revoir dans le monde, au théâtre, partout enfin où il est possible de se rencontrer.
Ils ne prêtèrent donc aucune attention à sa disparition toute naturelle.
Albert ayant décliné l’invitation que Boris lui avait faite de lui offrir l’hospitalité en lui accordant toute sa liberté d’action, le jeune Russe, qui n’avait pas annoncé le jour de son retour, et que personne n’attendait au débarcadère, accompagna en traîneau son camarade jusqu’au Grand-Hôtel, où il voulait avant tout le recommander et l’installer lui-même.
Quand ils furent commodément assis dans le léger véhicule, simple petite boîte carrée, très-basse, ouverte des deux côtés au ras du sol, ils ramenèrent sur leurs, genoux la fourrure commune qui sert de couverture. Le cocher, installé devant eux dans une mince ouverture, comme un hanneton dans sa prison de carton, fit avec sa bouche un bruit qui avait quelque analogie avec celui d’un baiser, et l’on fila comme le vent.
–Vous qui aimez la couleur locale, se prit à dire Nikitine, vous êtes servi à souhait. Est-il rien de plus simple, de plus commode que cette voiture sans prétention? Admettez-vous maintenant l’ivresse de la vitesse?
Voyez! Des milliers d’autres traîneaux vous croisent, et vous n’entendez rien; tout cela glisse silencieusement sur le sol uni, poli comme une glace.
Le soir, on dirait des fantômes.
Notez que, sauf les calèches, les coupés, les tramways et les omnibus, relativement en petit nombre, aucun équipage n’a de lanternes, et que, malgré cela, il n’arrive presque jamais d’accidents.
Mais si les traîneaux sont agréables, je demande à faire des restrictions sur les «drojki» ou voitures de place d’été.
Imaginez-vous un siège de cocher, à deux places (deux places! amère dérision!!!), juché sur quatre petites roues, le tout accompagné de gros ressorts peu élastiques, de deux marchepieds qui se transforment, par leur continuation, en paracrottes sur les deux côtés, et d’un dossier aussi peu élevé que celui du traîneau. L’automédon qui vous sert de pendant vous domine de la moitié de sa hauteur.
Au premier pas que fait le cheval, vous pâlissez, vous vous cramponnez où vous pouvez, et alors vous abandonnez, désespéré, ahuri, votre âme à la fatalité. C’est un cahotement inénarrable, une suite de soubresauts qui met en péril votre organisme. N’allez pas parler: vous vous casseriez les dents ou vous vous couperiez la langue. La première fois qu’on se risque dans cet instrument de supplice, si l’on n’est pas de première force en gymnastique ou équilibriste émérite, on a neuf chances contre une d’aller maudire de près les atroces pavés, cause de nos souffrances.
Voilà une invention bonne pour les dames! Il y a de quoi les mettre au lit pour un mois. C’est juste le même effet que celui produit par un mauvais cheval au trot dur et irrégulier: chaque secousse vous brise les côtes et vous met la tête en capilotade.
Quand on a pour compagnon de torture une femme, on la tient à sa place tant bien que mal en lui passant la main autour de la taille. Personne n’y voit de mal, et l’on a raison. Cette méthode a même cela de bon que si votre voisine est corpulente, vous pouvez, sous prétexte de lui venir en aide, vous accrocher à elle et trouver votre salut dans sa pesanteur. Eh bien! on s’y fait. Au bout de quelques expériences, on s’y habitue parfaitement.
S’ils ont de mauvais côtés, les drojki en ont aussi de bons. D’abord on est à l’air, ensuite on va vite, puis on en a partout et toujours sous la main; enfin, il n’y a pas de tarif; et l’on peut traiter de gré à gré avec leurs conducteurs; le prix dépend de la distance à parcourir, et est en général très-modique. Aussi s’en sert-on à tout propos, même pour traverser la chaussée, quand on ne veut pas se salir.
Mais si, par malheur, vous n’avez pas fait vos conditions d’avance, l’isvoschik (cocher) vous réclamera inévitablement quatre ou cinq fois plus d’argent qu’il ne doit raisonnablement lui en revenir, et vous serez obligé de payer. Si vous avez débattu votre prix avant de vous mettre en route, jamais il ne vous demandera un centime de plus, Il n’y a pourtant pas eu de témoins; aucun notaire n’y a passé. c’est ainsi. C’est une règle sans exception.
Il en est de même pour toutes les voitures de louage indistinctement.
Une réputation, légèrement surfaite à mon avis, c’est celle des «troïka» ou traîneaux à trois chevaux. C’est tout simplement une boîte sur patins, un peu plus haute et un peu plus large que les autres. On peut y tenir cinq personnes, trois sur l’arrière et deux tournant le dos au conducteur. Quand, à force de se trépigner mutuellement sur ses bottines, on est arrivé à caser ses jambes et ses pieds, on tire sur soi la fourrure-couverture déjà nommée, et l’on se met en route. En chemin, on crie beaucoup, d’abord pour s’amuser et ensuite à cause des soubresauts et secousses que l’on éprouve sur cet appareil peu suspendu.
La troïka prête énormément a la description imagée. On peut, tant que cela fait plaisir, la faire voler au milieu d’une blanche nuée neigeuse; on peut y montrer la princesse X. et la baronne Z. (toujours) gracieusement pelotonnées dans leurs riches pelisses; on peut représenter le yemschik (ou conducteur) animant ses coursiers de la voix, semblable à Automédon ou à un César quelconque debout sur son char. Tout cela sera très-beau. Mais la vérité est que le cocher hurle beaucoup, et pousse des cris aigus qui ne produisent pas un effet trop appréciable sur son attelage; que tous les cahots subis en route brisent le corps, et qu’ordinairement cet équipage ne va pas à beaucoup près aussi vite qu’un simple traîneau attelé d’un bon cheval. Mais c’est bizarre, cela sort de l’ordinaire, et l’on s’en sert assez volontiers pour faire une excursion aux environs de la ville.
L’attelage de cette voiture se compose d’un cheval qui trotte au milieu; à sa gauche, un autre galope d’une façon normale; à sa droite, un troisième tient également le galop, mais en fou, c’est-à-dire que sa tête, recourbée de côté, a l’air de contempler ce qui se passe dans le véhicule.
Est-ce joli i? Ne l’est-ce pas? Les avis sont partagés. Dans tous les cas, pour arriver à donner cette direction anti-naturelle à la tête d’un cheval, on a dû infliger à la pauvre bête un martyre effrayant depuis sa naissance.
Vous en savez maintenant, mon cher, autant que moi.
Ah ! tenez! nous longeons le palais de la Grande-Duchesse Marie, sœur de l’empereur: au milieu de cette place, la statue équestre de Nicolas Ier, en chevalier-garde, œuvre assez maigre et de peu d’élégance, comme vous pourrez en juger par la suite.
A votre droite, c’est la Fontanka, un des nombreux canaux qui sillonnent la ville.
Droit en face de nous, ce gigantesque monument à coupole et à clochetons dorés, c’est l’église Isaac. Je vous la recommande tout particulièrement, non seulement parce qu’elle a été édifiée sur les plans de Montferrand, votre compatriote, ce qui est toujours bien fait pour chatouiller l’amour-propre national, mais parce que nulle part au monde on n’a entassé dans un seul endroit un pareil amoncellement de richesses.
Nous tournons maintenant dans la grande Morskoy; nous touchons au port: voilà votre gîte. Je vous introduis, je vous quitte; vous faites votre toilette; je rentre chez moi, presque vis-à-vis, en faire autant, et je reviens sans façon m’inviter à déjeuner avec vous.
Trois quarts d’heure plus tard environ, on frappait à la porte de l’appartement de Norel, qui, rechangé des pieds a la tête, rasé de frais, coiffé, dispos, se préparait a faire honneur au copieux repas dont il avait abandonné le menu à la science du maître d’hôtel.
On n’attendait que Boris pour servir.
C’était lui qui arrivait.
Sans lui laisser le temps de placer un mot, Albert, affamé, l’entraîna presque de force vers un siége, s’assit en face de lui, et commença à attaquer les huîtres.
Dans sa précipitation, il n’eut pas le loisir de s’apercevoir de l’air inquiet, soucieux de son convive.
C’est à peine s’il remarqua tout d’abord la tête rasée, les yeux en amande et les larges oreilles fortement détachées du crâne du domestique qui les servait.
–Qu’est-ce que c’est donc que cet oiseau-là? demanda-t-il à voix basse à son commensal.
Celui-ci sourit distraitement et répliqua sur le même ton:
–C’est un Tatar. Presque tous les garçons d’hôtel et de restaurant appartiennent à cette race. Ils sont généralement probes, dévoués et intelligents; habitués à servir des gens qui parlent plusieurs langues, ils retiennent pas mal de mots des différents idiomes, et arrivent même a s’exprimer assez clairement en français ou en allemand.
Ceci pour votre gouverne, au cas où vous ne tiendriez pas à savoir vos propos saisis au vol.
Lorsque le café et les liqueurs furent servis, le Tatar se retira.
Alors Nikitine, plus préoccupé que jamais, et qui n’avait touché que du bout des dents aux plats délicieux qui lui étaient offerts, dit brusquement au jeune Français:
–Vous désiriez avoir affaire aux nihilistes, n’est-ce pas? Leurs intrigues, leurs menées, leur audace vous intéressent comme les péripéties d’un drame bien charpenté?
–Certes s!
–Eh bien! soyez heureux! Votre souhait a déjà été accompli.
–Que voulez-vous dire?
–Écoutez-moi. La veille de notre départ de Paris, un personnage russe, habitant cette ville, m’avait prié de me charger d’une commission importante pour le général Froloff. C’était une preuve de confiance qu’il me donnait, et, en même temps, une bonne précaution qu’il prenait.
On ne sait pas dans quelles mains peut tomber une lettre avant d’arriver à destination, si elle y arrive.
Une dépêche est lue par trop de gens indifférents ou non.
Aussi le parti auquel il s’était arrêté, le plus sage, avait été de tracer sur un feuillet de mon carnet quelques lignes en signes de convention.
Cela se passait au café de la Paix.
–Ne serait-ce pas un peu dans le domaine de la police, cette mission confidentielle?
–Aucunement, puisque j’ignorais absolument le sens de ces caractères secrets. Je savais, il est vrai, qu’il y était question des sectaires. Or, sans être agent provocateur ou autre, vous accorderez bien à ma conscience le droit de servir mon pays à ma façon contre ces gens qui le ruinent à la leur.
–Sans doute, sans doute.
–Permettez-moi de continuer. Ce carnet ne m’a pas quitté une seconde depuis lors: le voici.
–Eh bien?
–Eh bien! le feuillet en question, qui était encore a sa place quand nous avons passé la frontière, j’en suis sûr, je l’ai vu; ce feuillet, dis-je, a disparu. Où? Quand? Comment? Je l’ignore; mais malheureusement le fait n’est que trop certain.
–C’est que vous n’avez pas bien cherché.
–Allons donc! Voyez vous-même ces déchirures adhérentes à la page qui lui correspondait. La preuve est-elle suffisante? Doutez-vous encore?
–C’est renversant! s’exclama Albert.
–J’ai été joué comme un enfant; mais je me vengerai, je vous le promets: à la répulsion que j’éprouvais contre ces gens-là, à l’horreur que m’inspirent leurs crimes, vient de se joindre le dépit d’avoir été leur dupe.
Je suis libre de mon temps; j’ai de l’énergie, de la ténacité et de la fortune. C’est la guerre que je leur déclare, guerre sans merci, guerre à coups de couteau.
Hier, m’a-t-on dit, ils ont tenté d’empoisonner mon père, actuellement a Moscou pour affaire de service.
Et vous admettriez que j’eusse quelque scrupule –à l’égard de ces bandits? Allons donc !
Que la police fasse son devoir; moi je ferai le mien, je le jure, mais à part, tout seul, à mon gré, suivant ma propre inspiration. Je n’ai besoin de personne.
–Et moi, ne puis-je vous être bon à rien?
–Vous! mon ami? Je ne voudrais pas vous attirer dans une voie où chaque pas cache une embûche, une trahison, un assassinat. Et puis vous êtes étranger, et notre lutte.....
–Ne me regarde pas? C’est évident, dites-le carrément. Vous pouvez ajouter encore que, ne connaissant ni la ville, ni la langue, je ne pourrais vous être que d’un piètre secours. A cela je répondrai que, n’ayant pas de grief contre vos ennemis, je suis hors de cause, sans passion et de sang-froid. Mon impartialité fait ma force. Ne comptez pas sur moi pour en faire pincer un seul si l’occasion se trouvait pour moi d’en découvrir. Ce n’est pas mon genre.
Quant à la topographie locale, cela ne m’effraie pas; je ne serai pas long à me débrouiller.
Mon ignorance du russe me forcera a opérer seulement dans les endroits où l’on parle français; ma qualité très-obscure d’étranger ne peut me faire suspecter. De ce côté, je vois plutôt un avantage..
Je suivrai vos manœuvres en amateur; si je connais quelque chose qui vous intéresse, je vous le dis à titre d’ami; si l’on vous attaque, je vous défends; je me pique, vanité à part, de ne pas manquer de flair, et je me crois de bon conseil.
Et, pour donner un démenti à ceux qui accordent généreusement à mes compatriotes un brevet de légèreté, pour vous prouver qu’il y a des exceptions, je n’attendrai pas davantage pour vous signaler une excellente piste, j’en mettrais ma main au feu.
–Vous?
–Moi! Depuis que vous m’avez parlé de votre vol, un énorme travail s’est fait dans mon cerveau, sans que cela paraisse; des souvenirs confus se sont condensés ce que je prenais pour un songe ou une hallucination n’est qu’une désolante réalité. En un mot, je connais votre filou.
–Que dites-vous là?
—L’exacte vérité. C’est admirable d’audace, et c’est supérieurement mené. Cette femme est d’une force effrayante.
–Quelle femme? Je ne vous comprends pas.
–Eh! parbleu! notre jolie compagne de voyage.
Anna Andreievna?
–En personne. C’est elle qu’il s’agit de retrouver avant tout.
–Qui vous fait supposer que ce soit elle?
–Je ne suppose pas; j’affirme. Jugez-en.
Lorsqu’il eut terminé le récit de l’épisode dont il avait été le témoin inconscient la nuit précédente, il ajouta:
–Admettrez-vous maintenant que mon alliance, que mon concours ne sont pas à dédaigner?
–Non, certes! J’accepte au contraire de grand cœur.
–Certaine de ne pas être soupçonnée, elle ne se tiendra pas en garde contre moi, encore moins que contre vous. J’ai le pressentiment que nous nous rencontrerons; ce sera à moi de jouer serré.
C’est égal, j’ai comme un frisson rétrospectif en songeant à son air sinistre et décidé, et surtout au joli petit poignard qui avait de si gracieux miroitements.
Si vous avez été mystifié, j’ai failli être tué. Moi aussi je me souviendrai. Votre main, Boris s!
––La voici.
–Bravo! Le traité est signé. Il ne nous reste plus qu’à arrêter les bases de notre plan de campagne, avant de commencer la chasse aux nihilistes. Quittez votre air renfrogné, et fumez un de ces cigares qui, ma foi, sont excellents.
III
Anna entre en campagne.
Table des matières
A sa sortie du débarcadère, Anna Andreievna, qui n’avait aucune sorte de malle ni de valise a réclamer, s’était immédiatement précipitée vers le perron extérieur.
Un homme, paraissant âgé de trente-trois à trente-cinq ans, vêtu avec une certaine élégance, qui, depuis de longues heures, arpentait fiévreusement la salle d’attente en mâchonnant un cigare, s’avança vivement à sa rencontre, lui offrit le bras, et l’entraîna vers un traîneau de maître, sans lui dire un mot.
Le cheval partit, rapide comme une flèche.
–Eh bien? demanda-t-il seulement alors.
–C’est fait.
–Bravo!. La note?
–Je l’ai. Je te raconterai tout plus tard. Vite chez Roumine!
–Mais tu dois être fatiguée!
–Je tombe de lassitude et d’inanition. C’est égal! Courons au plus pressé.
Vingt minutes n’étaient pas écoulées que tous deux se trouvaient dans un salon richement meublé, au rez-de-chaussée de la maison Arsentieff, dans la Voznesensky (en Russie on désigne les maisons par le nom de leur propriétaire).
Assis derrière une table surchargée de brochures, de volumes, de journaux, un vieillard a longue barbe blanche, sec, maigre, nerveux, enveloppé d’une robe de chambre en flanelle bleue, lisait attentivement, à l’aide de son monocle, une sorte de billet froissé, arraché, que Boris eût bien facilement reconnu.
Au bout de quelques secondes d’examen, il releva la tête, fixa attentivement la jeune femme dans les yeux et demanda d’une voix sourde, où perçait un tremblement de colère:
–Il ne s’est aperçu de rien?
–De rien.
–Tu en es sûre e?
–J’en réponds.
Le vieillard écrivit a la hâte quelques mots qu’il mit sous enveloppe; il sonna; un valet entra, auquel il parla à l’oreille. Le domestique disparut.
Roumine, puisque nous savons son nom, reprit d’un ton un peu moins dur:
–Soit! Mais il ne va pas tarder à remarquer cette soustraction insolite. Ce damné Barinoff, que l’enfer engloutisse, ne s’est peut-être pas contenté de lui confier cet écrit; il est à craindre qu’il ne lui en ait expliqué le contenu de vive voix. Vous devinez la suite.
–Tout est perdu, alors? s’écria le cavalier d’Anna en blémissant.
–Non, Stepann, non; nous pourrions être compromis tout au plus; aussi s’agit-il de gagner seulement de vitesse cet étourneau de Boris qui a le tort de se charger de messages dangereux, et à qui son zèle pourrait bien jouer un vilain tour.
–Vous avez raison, et je vais.
–Reste tranquille; c’est fait: j’ai envoyé prévenir le comité qui siége justement en ce moment. A lui de faire disparaître au plus tôt les documents compromettants.
Pour notre projet, le voila impossible; il n’y faut plus penser. L’éveil est donné ou ne tardera pas à l’être ici. Ce qui me surprend, c’est que Barinoff ait été si bien mis au courant à Paris. N’importe! nous saurons inévitablement la vérité tôt ou tard, que ce soit négligence où trahison d’un .de nos frères dé la-bas. Le principal était de parer ce coup terrible, bien terrible: écoutez ce que ce maudit écrivait:
«Surveillez Kozline, Balaieff, Galkoff. Mine préparée pour train impérial. Parcours. Endroit précis ignoré. Détails suivront. Danger imminent.»
Il lisait dans un silence de mort; les deux visiteurs étaient anéantis, terrifiés, stupéfiés.
–Le service que tu nous as rendu est immense, reprit le vieillard, mais il est fort heureux que je connaisse les grilles, les chiffres et les conventions de nos adversaires.
Ah h! s’ils faisaient comme nous, s’ils renonçaient à la routine pour s’entendre sur le choix d’un livre quelconque et correspondre en indiquant, par chiffres, la page, la ligne et le mot à trouver, la tâche du chercheur deviendrait impossible, et le péril n’en serait que plus redoutable pour nous.
Mais assez sur ce sujet: raconte-moi de quelle manière tu t’y es prise pour réussir si adroitement, ma chère Anna.
–Kouzmine était venu me trouver chez moi sur les huit heures du soir: il était tout haletant. Il me dit que le temps pressait, qu’il venait de recevoir un avis lui annonçant le passage de Boris par le premier train, que ce dernier portait un carnet dont il fallait s’emparer à tout prix. En cas d’impossibilité, je devais, à tout prix aussi, m’attacher à lui; une fois arrivés ici, l’empêcher de sortir et profiter de la première occasion pour me saisir de ce mystérieux portefeuille. Je ne fis aucune objection; je laissai un mot à mon mari, absent depuis une semaine, pour le cas où il rentrerait, ce dont je doute, avant mon retour, lui donnant pour prétexte une maladie subite de ma sœur Julie, qui, effectivement, est souffrante; je passai ma pelisse et le suivis.
Le train arriva; nos angoisses étaient affreuses: ni lui ni moi n’avions le signalement de notre homme.
Heureusement le hasard nous vint en aide sous la forme d’un Français bavard qui l’accompagnait, et qui le nomma plus de dix fois en cinq minutes: «Mon cher Boris par ci, mon cher Nikitine par là.» Le doute n’était plus permis: je m’arrangeai de façon à me trouver avec eux, ce qui me fut très-facile.
Nous venions de partir quand, jugez de ma surprise! Kouzmine, déguisé, affublé d’une barbe postiche, comme il a la manie d’en avoir plein ses poches, passa devant moi, me glissa un billet roulé, en ayant l’air de perdre l’équilibre, et, dans un accès de dévoûment insensé, se précipita héroïquement sur la voie pour retourner plus vite à son poste. Oh! rassurez-vous, il n’a dû se faire aucun mal: je l’ai vu détaler à toutes jambes à travers champs.
Il avait oublié un détail important: ce qu’il fallait prendre, c’était une page surtout, couverte de chiffres au crayon rouge. Quant au carnet, il était dans la poche extérieure du veston de Boris qui l’avait sorti à moitié au buffet de Dunabourg.
Quand mes deux voisins furent endormis, je profitai de l’occasion qui s’offrait: c’est tout.
–Mais, remarqua Stepann, pourquoi n’avoir pas pris le portefeuille, et t’être épargné la peine et le danger de le remettre en place?
–J’y avais pensé d’abord; mais j’ai réfléchi que Boris pouvait s’apercevoir de sa disparition en portant machinalement la main à sa poche, et, alors, ses soupçons se portaient inévitablement sur moi.
–Et il n’a pas bougé?
–Non: seulement le Français, qui dormait, malgré ses prétentions à l’insomnie, et qui rêvait même,–il parlait ou plutôt murmurait des sons inarticulés,–fit un mouvement brusque. S’il s’était réveillé, je le poignardais sans miséricorde. J’étais trop avancée pour reculer, ajouta-t-elle froidement.
–Mais c’était te perdre!
–Qui sait? Ne pouvais-je pas avoir défendu ma vertu contre ses entreprises? répondit-elle en souriant. Le plus à craindre, c’était un retard forcé. Il vaut mieux que les choses se soient passées ainsi.
–Quand comptes-tu repartir? interrogea Roumine.
–Pas avant quatre ou cinq jours au moins. Vous allez comprendre pourquoi. J’ai bien été forcée de dire à ces deux jeunes gens au moins mon prénom. Mentir n’eût servi à rien, et je pouvais rencontrer quelqu’un de connaissance en route. De plus, ils savent que je descends à Pétersbourg chez une parente. Si je disparaissais subitement, il y a cent à parier contre un qu’ils n’auraient pas un doute sur ma culpabilité. Il faut, au contraire, qu’ils me voient, il faut que nous nous retrouvions ensemble, ne fût-ce qu’un instant.
–Puissamment raisonné! approuva le vieillard.
–Ce n’est pas tout: ma sœur, par la position élevée de son mari à la cour, par son ignorance absolue de mes secrets, par sa haine invétérée contre nos idées, me couvre de son pavillon sans s’en douter.
Qui oserait soupçonner la belle-sœur de l’adjudant-général comte Froloff?
–C’est justement à lui que la dénonciation était adressée, interrompit Roumine.
–Tant mieux: le diable nous seconde à merveille.
Permettez-moi maintenant de me retirer, dit la jeune femme en se levant; je suis brisée.
–Va, mon enfant, va. Moi je vais travailler.
IV Un lieu de rendez-vous peu commun.
Table des matières
–Est-ce que tu vas directement chez la comtesse? demanda Stepann quand la porte se fut refermée sur eux.–
–Évidemment, à moins que tu ne prétendes m’offrir une seconde édition de ta trop compromettante hospitalité. L’autre fois, mon mari et sa jalousie, seuls, étaient à craindre; mais maintenant il s’agit de trop graves intérêts.
Tiens! au fait! murmura-t-elle entre haut et bas, comme se parlant à elle-même, et le regardant sournoisement à travers ses longs cils recourbés, si je commençais par aller au bain; cela– me délasserait, et j’y déjeunerais.
Le jeune homme tressaillit; ses yeux brillèrent; il rougit un peu: il était évident qu’il contenait un mot, une demande, une prière qu’il n’osait formuler.
–Accompagne-moi si tu veux! soupira-t-elle en se penchant vers lui.
Elle ne rougissait pas, elle.
Il la prit dans ses bras, fébrilement, et déposa sur ses lèvres un ardent baiser qu’elle lui rendit avec usure.
–Grande rue des Écuries, maison Volkoff, dit Stepann à son cocher, quand ils furent remontés en traîneau.
Tout en cachant sa figure que fouettait la fine buée de neige soulevée par le cheval, Anna eut la présence d’esprit de dire à son ami:
–J’entrerai par la rue. Tu renverras ta voiture; tu feras le tour à pied, par la Perspective, et tu viendras me rejoindre à l’intérieur, en prenant la porte qui donne sur le canal. On pourrait nous apercevoir autrement, et une précaution est toujours bonne à prendre.
Les bains russes proprement dits se composent de trois pièces: l’une où l’on se déshabille; la seconde, ornée, d’un côté, d’une longue planche sur laquelle on s’étend, la tête rehaussée par une sorte d’oreiller en bois, et, de l’autre, de robinets de cuivre.
A terre, de nombreuses bassines de même métal dans lesquelles, après vous avoir aspergé d’eau à différentes températures, le garçon ou la fille de bain, suivant le sexe des clients, fait mousser du savon.
Au moyen de ce savon et d’un paquet d’herbes aromatiques, l’opérateur, recouvert du costume de nos premiers parents avant le péché, frotte énergiquement le patient des pieds a la tête sur toutes les faces.
Cela fait, il le met tout debout, le rince au moyen de copieuses cataractes d’eau chaude d’abord, pour finir par un soupçon de tiédeur, qu’il lui déverse sur le chef, et l’emmène dans la troisième chambre où l’atmosphère est étouffante.
Dans cette succursale de l’enfer, il n’y a qu’une sorte de bouche a four fermée par une plaque de fonte sur laquelle le baigneur jette à la volée une certaine quantité d’eau qui produit à l’instant une épaisse vapeur.
L’amateur convaincu gravit alors le plus de marches qu’il peut du petit escalier construit au fond de la salle, suivant ainsi le mouvement ascensionnel de la chaleur, qui devient plus torride a mesure qu’on se rapproche du plafond.
Quand il est bien grillé, rôti, épuisé par la transpiration, il redescend aveuglé, trempé, respirant à peine, et va se mettre sous une douche d’eau glacée qui le transit, le bleuit, lui fait claquer les dents, transition subite excellente, dit-on, pour la santé.
La sacrifice est consommé.
Il revient dans la première chambre, qui lui paraît atrocement froide, se repose un instant et se rhabille.
Tels sont les bains publics; tels sont aussi les bains privés, dits «de famille,» qui ne diffèrent des premiers que par la réduction de leurs proportions et leur aménagement souvent fort luxueux.
La chambre d’entrée est un véritable boudoir avec divans, fauteuils, draperies, glaces, tapis, dorures, etc.
Là, le mari et la femme peuvent venir ensemble. Cette exception est admise pour les cas de maladie, de faiblesse ou d’infirmité de l’un d’eux, et est excessivement plausible; mais comme on ne peut raisonnablement pas demander à chacun son contrat de mariage, il en découle un abus.
En est-ce bien un, en réalité? Et, cet antique usage aboli, manquerait-on pour cela de lieux de rendez-vous?
C’est dans un de ces établissements que nous laissons Anna et Stepann en face d’une collation apportée du restaurant voisin, se disposant à oublier, a leur gré, les soucis de la politique et les revendications sociales.
V En quoi la raison ne peut rien contre l’amour.
Table des matières
L’histoire de ces deux jeunes gens était d’une. bien grande simplicité:
Elle était la seconde fille d’un modeste officier qui, ne pouvant laisser à ses enfants qu’un nom sans tache et une brillante éducation, à défaut de patrimoine, avait rêvé pour elles une alliance honnête et solide, sinon brillante.
Leur beauté exquise, le charme qui s’exhalait de leur personne, les exposaient à trop de dangers au milieu de cette société frivole et dissolue que son emploi l’obligeait de fréquenter, pour qu’il se permît de renoncer une minute à sa surveillance active et jalouse. L’avenir l’effrayait.
Remarquant les assiduités d’un étudiant auprès –de la plus jeune de ses filles, il était allé droit à lui, et, sans préambule, l’avait sommé de s’expliquer sur sa conduite et sur ses projets.
Pris au dépourvu, celui-ci avait balbutié que son plus grand désir, son vœu le plus cher, était de demander Anna en mariage.
Son amour pour elle était aussi immense que pur. La passion l’emportait sur la raison; il ne vivait qu’auprès d’elle.
Il avait besoin de s’enivrer de son regard, de l’air qu’elle respirait, du parfum qu’elle laissait après elle.
Il écoutait l’impulsion de son cœur. Dissimulé dans quelque coin, il la dévorait des yeux. Si le son de sa voix argentine arrivait jusqu’à lui, il s’en allait fou de joie, emportant du bonheur pour longtemps.
Que demandait-il de plus? Rien.
Avait-il jamais songé à ce qu’il adviendrait de cette ardente passion qu’il ne cherchait même pas à cacher? Non. Il l’aimait.
C’est tout ce qu’il savait, tout ce qu’il voulait savoir.
Il n’était coupable d’aucun aveu, d’aucune parole, d’aucun signe.
Il n’avait jamais eu l’idée de parler de ses joies et de ses souffrances à celle qu’il adorait.
A quoi bon?
Risquer une démarche insensée, la forcer, peut-être, à éviter sa présence?
Pour lui, mieux eût valu mille fois mourir que de compromettre sa muette et discrète félicité.
Tout ceci était insuffisant pour le père qui, en homme avisé, ne lui fit aucunement un crime de cet attachement si vrai et si loyal, mais aborda un sujet plus sérieux, à son avis,
La question de position et de fortune.
Pâle, tremblant, la tête basse, le pauvre garçon dut avouer que le nom de famille qu’il portait était celui de sa mère, morte en le mettant au monde,
Quant à son père, il ignorait s’il vivait encore, comment il s’appelait, n’en ayant jamais entendu parler.
Comme patrimoine, il avait une petite rente régulièrement payée, héritage maternel.
Mais il était instruit, courageux, et se ferait une belle situation à la force du poignet.
Sans douter de ses paroles, le père lui intima l’ordre formel d’avoir à renoncer à ses visites et a tout espoir.
Pour atténuer la rigueur de cette détermination, il lui parla raison, lui expliqua les motifs qui le forçaient à rechercher un parti avantageux, et finit par lui demander ce sacrifice justement au nom de son amour.
Éperdu, anéanti, brisé, le jeune homme promit sans savoir ce qu’il faisait.
Le soir même il partait en voyage, un dernier espoir lui disant que le suicide ne remédierait guère à son mal, et que l’avenir pouvait lui ménager une douce compensation.
Il ne se trompait pas.
Toute cette conversation avait été entendue par Anna, à qui elle avait ouvert des horizons nouveaux, et qui s’était prise d’une grande compassion pour cet infortuné si timide, si réservé, si aimant.
De la compassion à l’amour il n’y eut qu’un pas, rapidement franchi.
Elle accepta, les yeux fermés, le fiancé qui lui fut présenté.
C’était un riche négociant de province: que lui importait?
Ce mariage, c’était pour elle la liberté, l’affranchissement de toute tutelle.
Sa noce se fit le même jour que celle de sa sœur, devenue la femme du général Froloff.
Peu de temps après, sa tâche sur terre terminée, leur père s’éteignait doucement, heureux, fier et tranquille.
Il avait assuré l’avenir de ses enfants!
La première fois qu’Anna rencontra Stepann, car c’était lui qui avait été si rudement éconduit, elle alla à lui, lui rappela bravement la scène dont elle avait été le témoin ignoré. et se donna à lui.
C’était bref, brutal, contre tous les usages ad mis; mais ils s’aimaient ardemment tous deux, sans se l’être jamais dit; un sentiment instinctif les entraînait l’un vers l’autre: le moindre choc devait inévitablement faire jaillir l’étincelle qui mettrait le feu aux poudres.
Le choc s’opéra.
Ils ne se donnèrent pas la peine de jouer l’éternelle comédie de l’amour. Elle n’essaya pas de simuler une défense minaudière et fausse pour activer une défaite désirée. Le hasard les mettait en présence.
Ils suivirent leur destinée.
Leurs séparations forcées, les longs espaces de temps qui s’écoulaient entre leurs rencontres, ne faisaient qu’aiguiser davantage leur passion mutuelle.
Cette femme étrange, aux sens surexcités, à la tête romanesque, lui était fidèle.
Ce beau garçon, entouré de toutes les séductions mondaines, n’eut jamais une faiblesse, un moment d’oubli: la tromper eût été, à ses yeux, une lâcheté, une ignominie.
C’était, de part et d’autre, de l’idolâtrie, du fétichisme.
Aussi, quand il lui parla des aspirations sociales de ses amis et de lui-même, quand il lui dépeignit le rôle d’émancipateur et de vengeur que le nihilisme lui destinait, les dangers qu’il y avait à courir et la gloire à conquérir, elle se voua corps et âme à sa cause, prête à partager ses périls, prête à mourir avec lui.
VI Des motifs pour lesquels Stepann était devenu nihiliste.
Table des matières
Employé dans un ministère, il avait vu passer devant lui une foule de fonctionnaires, de dignitaires âpres au gain, insolents avec les petits, souples avec les grands, toujours à l’affût d’une place ou d’un pot de vin, tirant de toutes les sources, à toutes conditions, argent ou honneurs.
Il en avait vu fermer les yeux sur les débordements de leurs femmes, quand leur cynisme n’allait pas plus loin, pourvu que leurs dettes de jeu fussent payées et leurs maîtresses entretenues dignement.
Il avait vu vendre des charges au poids de l’or, au plus offrant.
La forme n’était pas précisément si carrée, mais le fond était le même.
Il avait vu des flatteurs se prosterner devant les puissants du jour, approuver leurs erreurs, encou rager leurs colères, pour en soutirer des roubles et toujours des roubles.
Il avait assisté à une dilapidation effroyable des finances; il avait assisté à des fortunes faites au grand jour, audacieuses, éhontées, par des gens qui, entrés sans sou ni maille dans un poste de confiance avec des appointements fixes et connus, relativement minimes, trouvaient moyen, après moins d’un an d’exercice, de se faire bâtir un palais et de mener un train de grand seigneur.
Des fats, des ignorants, des créatures de tel ou tel, dans toutes les places; l’incurie, la nonchalance, le laisser aller partout; l’énergie, le contrôle nulle part.
Tout cela le remplissait de fiel, de haine et de dégoût.
Dans sa rage et sa soif de vengeance et de réformes, il ne se disait pas qu’il y avait des exceptions à cet état de choses; qu’à côté de ces paresseux insouciants et retardataires, il y avait des travailleurs obstinés et progressistes; que cette plaie hideuse de l’administration et de la société sautait aux yeux de tous les gens de bonne foi, et que des hommes dévoués et libéraux se consumaient en efforts pour y apporter un remède aussi prompt qu’énergique.
Non.
Sous tous ces parements, ces broderies, ces grosses épaulettes, il ne voyait et ne voulait voir que boue, flétrissure et infamie.
Pour ces gens-là, le peuple, le vulgaire, n’était (à son point de vue) qu’une machine à payer les gros appointements, et c’était encore lui faire bien de l’honneur que de daigner le pressurer en le laissant croupir dans son ignorance crasse.
Il y en avait un surtout, de ces mangeurs d’argent, qu’il avait en horreur et qui le lui rendait bien.
C’était le conseiller de cour Nikitine. Cet homme froid, grave, compassé, à la démarche austère, au regard dur, aux lèvres minces, lui était insupportable.
Il bondissait quand le hasard lui permettait de surprendre quelques bribes des conversations de ce glacial personnage; quand il l’entendait soutenir d’un ton sec et incisif que la populace n’est rien, que les dirigeants sont tout; que ces bélîtres ont besoin d’être tenus par une main de fer; que la moindre concession serait un danger immense; que pour les mater, il n’y a que la répression sévère, implacable; que la Russie a toujours vécu et prospéré ainsi, et que changer quoi que ce soit serait entraîner la noblesse a l’abîme; que ces millions d’êtres, sans naissance, n’ont nullement besoin de vaines libertés pour gagner leur pitance habituelle.
Et, comme conclusion, le conseiller recommandait un individu pour un emploi, demandait une décoration pour un autre, de l’avancement pour un troisième, et se laissait forcer la main pour accepter quelque chose en son nom ou en celui de son fils.
Un jour, Stepann, qui se trouvait avoir affaire directement à lui, oublia son infériorité hiérarchique, et eut l’audace de relever d’un mot un des propos habituels du doctoral Nikitine.
Celui-ci ne dit rien sur le moment; mais avisant à sa sortie un employé supérieur, il se plaignit vertement de la conduite d’un modeste scribe qu’il désigna du geste.
Il lui fut répondu que c’était un jeune homme intelligent, laborieux, et sur lequel le ministre comptait beaucoup; on n’avait rien à lui reprocher, malgré sa naissance irrégulière.
–Un bâtard! s’écria dédaigneusement le conseiller, sans vouloir en entendre davantage; j’ignorais qu’une chancellerie bien tenue pût donner asile à ces espèces C’est immoral. Il est heureux qu’on ignore ceci en haut lieu.... Enfin! n’en par-Ions plus!
Et il s’en alla.
Le lendemain, Stepann était informé que l’on n’avait plus besoin de ses services. Quant aux motifs de cette décision, il n’en était nullement fait mention.
Mais le jeune homme était fixé. Il savait à qui il était redevable de sa disgrâce.
Il se jura bien de ne pas pardonner, et il tint parole.
Dans une autre occasion encore, ces deux antipathies vivantes s’étaient heurtées.
C’était à une soirée.
Stepann était mêlé à un groupe où l’on discutait les questions brûlantes du moment. Mais, dans la crainte de se compromettre, il se gardait bien de souffler mot, quand tout à coup une voix sourde murmura:
–Eh! messieurs, parmi tous ces bandits, ne conviendrait-il pas de donner la première place aux bâtards?
Le jeune homme fut assez maître de lui pour ne pas tressaillir, et jeta un regard indifférent, en apparence, sur le nouveau discoureur; le conseiller Nikitine.
–En effet, continua celui-ci, en tête de toutes ces revendications stupides, ne faut-il pas mettre l’envie de secouer l’infamie de sa naissance et de tenter de se faufiler dans la société des honnêtes gens?
Quelques niais se mirent à rire et à approuver du geste.
–Mon Dieu, Excellence, riposta froidement Stepann, un bâtard, comme vous dites si bien, a, je partage entièrement votre façon d’envisager les choses à ce sujet, le droit, ou du moins peut avoir le désir de secouer ce joug d’infamie. Mais où nous différons essentiellement d’avis, c’est dans l’application de ce mot.
Pour moi, il tombe comme un soufflet sur la joue du lâche qui, après avoir satisfait un caprice, abandonne sans remords ni scrupule une femme dans le désespoir et la honte, et un pauvre petit être qui ne demandait pas à respirer le même air que lui.
Voila l’infamie, messieurs! N’est-il pas vrai, Excellence?
Ai-je bien traduit votre pensée? J’en suis sûr, car c’est celle des honnêtes gens dont vous nous faisiez la grâce de parler tout à l’heure.
Cette dernière goutte d’amertume et d’insolence fit déborder la coupe.
Stepann se jeta à corps perdu dans la conjuration et y entraîna Anna à sa suite.
Son audace, sa finesse, son acharnement, le firent rapidement grandir dans l’estime de ses compagnons, et il était un des chefs les plus militants de la conspiration au moment où commence notre récit.
En échange de ses fatigues, de son dévoûment à la cause, des dangers sans nombre qu’il avait à braver sans cesse, il ne demandait qu’une seule récompense:
Être chargé de l’exécution, le jour où le tour de Nikitine serait venu.
Une tentative isolée, maladroite, avait eu lieu, à son insu, contre le conseiller, et avait piteusement avorté.
L’attentat avait eu lieu à Moscou, où son ennemi semblait devoir séjourner longtemps. S’il ne revenait pas à Pétersbourg, lui, Stepann, ferait le voyage, pour savourer lentement sa vengeance et sa haine instinctive.
Les comparses l’inquiétaient peu.
Il pressentait que Nikitine tomberait dans ses mains.
Et alors! Alors il lui ferait verser bien des larmes de sang, avant de débarrasser la Russie de sa funeste présence.
Lorsqu’il apprit par Anna que le porteur de la dépêche soustraite était justement son fils, il eut un moment l’intention de s’en prendre à Boris; mais il réfléchit que celui-ci devait être de peu de poids dans l’existence de son froid et impassible père, car cet ambitieux ne devait rien aimer.
C’était une victime inutile.
Il passa outre.
Punir un ennemi en lui tuant son enfant est pourtant un châtiment bien épouvantable; mais il y a de ces prétendus hommes forts, de ces monstrueux égoïstes, que cela ne saurait émouvoir.
Tel était le rapace et solennel conseiller.
Stepann avait encore un autre but a poursuivre: essayer de rencontrer le séducteur de sa mère et lui jeter sa malédiction a la face.
Mais était-il encore de ce monde? Pour le rechercher, il n’avait aucune preuve, aucun document, rien absolument, qu’une miniature représentant un homme jeune encore, orné d’une barbe épaisse, aux cheveux noirs et touffus, à l’air rogue et hautain. Mais trente-cinq ans, au moins, s’étaient écoulés depuis l’époque où ce portrait avait été fait,
Il ne l’avait, lui-même, entre les mains que depuis fort peu de temps, par les soins d’une vieille domestique qui, l’ayant pris, par mégarde ou distraction, au chevet de la moribonde, l’avait jeté dans un coin sans y attacher d’importance, et prise plus tard, trop tard, d’un beau scrupule, n’avait eu de repos qu’après avoir retrouvé son jeune maître pour lui faire cette restitution.
C’était un renseignement bien insuffisant. N’importe.,
Il montra la miniature, comme un objet banal, à différentes personnes.
Aucune ne put le mettre sur une piste.
Voilà quelles étaient les situations réciproques, les buts si opposés, les passions de nos différents personnages, au début de leurs sourdes hostilités.
VII Boris et Albert se mettent à l’œuvre de leur côté.
Table des matières
Revenons maintenant aux deux voyageurs que cette digression nécessaire nous a fait laisser un peu de côté.
Albert, à qui Boris avait donné toute sa journée, • et qui voulait, afin d’être entièrement libre de ses actes pour la suite, se mettre avant tout en ordre vis-à-vis des réglements, s’en alla, après déjeuner, au Bureau des Étrangers.
On inscrivit son nom sur un registre; on traça quelques lignes au dos de son passeport, qu’on lui rendit timbré et paraphé, en lui disant que, suivant la loi, il avait droit de demeure de six mois en Russie, à titre gratuit; passé ce délai, il rentrait dans la catégorie des résidents, et aurait alors à prendre un «permis de séjour» dont le prix, modique, varie suivant la profession, déclarée par elle-même, de la personne en cause.
Cet usage si nouveau pour lui ne laissa pas que de l’étonner, et il ne chercha pas, une fois dans la rue, à dissimuler sa surprise à son compagnon.
–Avec un peu d’attention, lui dit celui-ci, vous reconnaîtrez avec moi que cette mesure, étrange et même vexatoire au premier abord, n’est en résumé, qu’une sécurité de plus pour les honnêtes gens.
Chaque fois que vous emménagez quelque part, vous êtes tenu de remettre à votre futur concierge ce «permis» qui porte votre ancienne adresse et va être revêtu de la nouvelle.
De la sorte, l’administration sait toujours où vous êtes, car aucun propriétaire ne reçoit un locataire qui ne se conformerait pas à cet ordre de choses.
Je ne conteste pas que c’est désagréable pour les filous et autres farceurs; je comprends parfaitement leurs doléances et leurs récriminations.
Mais vous, par exemple, en conscience, qui n’avez rien à vous reprocher, qu’est-ce que cela peut vous faire? Cela ne vous occasionne pas le plus léger dérangement.
–C’est évident. Vous êtes le plus aimable cicérone que je connaisse. Grâce à vous, je vais devenir tellement ferré sur toutes ces coutumes, que je m’imaginerai les connaître depuis ma naissance.
–Êtes-vous très-fatigué?
–Aucunement.
–Vous sentez-vous la force et le courage de faire un petit tour a pied? C’est la seule manière de s’orienter en pays inconnu.
–Avec le plus grand plaisir.
–S’il en est ainsi, commençons par une course importante qui nous fera faire un certain crochet, mais cela vous est bien égal, puisque nous n’avons pas de but arrêté.
–Je vous emboîte le pas. Est-il indiscret de vous demander où nous allons?
–Du tout: rue des Postes, au Télégraphe. Tout bien réfléchi, je vais envoyer une dépêche anodine à mon ami de Paris, dont lui seul comprendra le sens et qui lui permettra de prendre les mesures nécessaires.
Ils cheminaient depuis quelque temps, l’un songeant à la rédaction qu’il lui fallait adopter, l’autre regardant à droite et à gauche, examinant les maisons uniformément recouvertes d’une teinte grise ou rougeâtre, les boutiques qui ne différaient de celles de Paris que par leurs enseignes imprimées en langue russe, quoique bon nombre le fussent en français. Il se demandait pourquoi toutes les pharmacies qu’il trouvait sur son passage étaient surmontées de l’aigle à deux têtes couronnées; mais ce qu’il admirait surtout, c’était la largeur des trottoirs et des chaussées.
Tous ces graves sujets de méditation ne l’empêchaient cependant pas de suivre du coin de l’œil les évolutions d’une sorte de moujik (paysan) dépenaillé, qui, le nez en l’air, les bras ballants, semblait, dans son insouciance d’une promenade à choisir, avoir pris à tâche de s’en remettre à leur itinéraire.
Depuis le Bureau des Étrangers, Norel observait cette persistance de caniche qui finit par lui faire dresser l’oreille.
–Ne vous retournez pas, et écoutez-moi, dit-il à Boris sans arrêter son pas allongé.
–Qu’y a-t-il?
–Nous sommes filés.
–Bah!
–C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Décidément la situation se corse. C’est adorable!… Pourquoi vous arrêtez-vous?
— Pour céder le passage à l’homme. Il sera bien forcé de continuer son chemin et de nous laisser tranquilles.
–Mauvais, riposta Albert en reprenant sa marche.
–Hein?
–Archi-mauvais. C’est bénévolement lui indiquer que nous l’avons deviné, et il nous faut, bien au contraire, affecter une insouciance et une sécurité absolues.
J’ai une autre idée. Il faut bien rire un peu, et je me fais une douce joie en pensant à la mine déconfite que va faire cet aimable gentleman.
Ah h! voilà précisément notre affaire: un traîneau qui passe seul, à vide; et aucun véhicule à l’horizon. Hêlez le cocher…
–Mais ma dépêche? Nous sommes à deux pas du Télégraphe.
–Raison de plus. Faites ce que je vous dis. Là a! Très-bien n! Laissez approcher le quidam à portée de la voix: c’est fait. Donnez maintenant mon adresse à l’automédon, et en route!
Quand le traîneau qui emportait les deux amis passa auprès du moujik, celui-ci, ahuri par le désappointement, les regarda l’œil atone, la bouche ouverte, puis, jouant le tout pour le tout, se mit à courir après eux à toutes jambes, sa mauvaise étoile ayant soigneusement écarté tout vestige de voiture sur son chemin.
L’isvoschik obéit passivement à l’ordre qu’il recevait, et, cinq minutes plus tard, arrêtait les jeunes gens devant le Télégraphe.
L’avance des deux fugitifs était trop considérable; ils disparurent bientôt dans le lointain.
–Excellent exercice pour la digestion! disait Albert, qui ne perdait pas un seul geste du pauvre diable. Cela lui apprendra à être plus discret a l’avenir. Rien ne nous empêche actuellement d’aller porter votre dépêche: la voie est déblayée. Il ne s’agit que de suivre une autre rue.
Ils montèrent quelques marches et pénétrèrent dans un vaste hall, commode, bien meublé, où rien de l’utile et du confortable n’était négligé.
Laissant son camarade s’asseoir à une large table de chêne et confectionner un chef-d’œuvre de clarté sous une forme aussi bénigne qu’obscure, Norel s’amusa à examiner les différents types de télégraphie dont les murs sont tapissés.
Tout ce que le génie de l’homme a inventé ou perfectionné, dans cette branche de la science, est là, véritable musée, véritable livre d’or du travail et de l’intelligence.
Il s’extasiait devant un ravissant paysage dessiné par le fil électrique, quand il se sentit frapper légèrement sur l’épaule.
Il se retourna.
–Qu’en pensez-vous, monsieur mon allié? lui demandait Nikitine en lui présentant une feuille de papier.
–Vous le voulez?
–Je vous en prie: il ne peut exister de secrets entre nous.
–Voyons, alors.
Il lut attentivement, pesant chaque mot et reprit:
–Je ne vois rien a changer. Non, c’est la seule manière à employer. Permettez que je relise encore.
Et il murmura entre ses dents:
«Barinoff, rue Caumartin, 97, Paris. Votre bijou soustrait. Voleur connu. Ai donné signalement de cet homme. Piste servira. Avisez.
NIKITINE.»
–C’est bien cela. En cas d’accident ou de trahison, vos chers amis vous croiront lancé dans une fausse direction, et, du même coup, votre correspondant sait tout ce qu’il doit savoir.
–Alors rendez-moi un dernier service: donnez vous-même cette dépêche aux employés.
Sans hésiter, Norel s’approcha du guichet, et mêlé dans la foule, son télégramme soigneusement fermé dans la main, fut tout surpris de voir, au lieu d’un employé plus ou moins barbu, plus ou moins aimable, une jolie jeune fille simplement vêtue, répondant avec affabilité aux personnes qui se pressaient à son bureau, en russe, en allemand, en anglais, en italien, et cela sans morgue, tout naturellement.
Quand son tour fut arrivé, la gracieuse buraliste prit sa dépêche, en compta les mots indifféremment, sans s’occuper de leur sens, traça une ligne sur son livre et, levant sa jolie tête, dit en pur français à Albert:
–Voici votre reçu, monsieur. Vous avez juste les vingt mots réglementaires.
Il paya, prit le récépissé et s’en alla lentement.
Ces deux phrases étaient bien banales, bien insignifiantes.
Comment alors se faisait-il qu’il était ému?
Pour la seconde fois, il entendait une voix fémini ne s’exprimer si parfaitement dans sa langue.
Mais en voyage il avait encore, en quelque sorte, un peu d’air du pays avec lui, tandis qu’à présent il n’y avait plus d’illusions à se faire: il était en pleine patrie russe.
Aussi fut-il deux ou trois secondes sous le charme de cet écho imaginaire de l’accent natal.
Une réflexion rapide comme l’éclair qui traversa son cerveau donna un autre cours à ses pensées. 1
–Comment! se dit-il, les Russes emploient les femmes dans les services les plus ardus et se trouvent bien de l’expérience; et c’est, crie-t-on par dessus les toits, un peuple retardataire! Qu’attendons-nous, nous autres, les pionniers du progrès, comme nous nous proclamons, pour les imiter?
Je crois que j’ai bien fait de venir. Tout ce que je vois jusqu’ici modifie mes idées du tout au tout, et me fait rabattre pas mal des sots préjugés que l’on m’avait inculqués.
Le soir, pendant que le vieux Roumine, en habit noir, cravate blanche, constellé de plaques et de croix, se disposait à se rendre à une réception officielle où l’appelaient son titre et ses fonctions de conseiller d’État, et parcourait, en riant, la copie de la dépêche de Boris, surprise on ne sait par quelle machination, celui-ci et son Pylade terminaient un joyeux repas chez Donon au Pont des Chantres.
Leur premier succès de la journée, la façon dont ils avaient dérouté l’espion les avaient mis en bonne humeur et les faisait bien augurer de l’avenir.
Le dîner fini, ils remontèrent jusqu’à la perspective Nievsky, que l’infatigable Albert voulait parcourir en entier avant de rentrer à l’hôtel: c’était, disait-il, d’absolue nécessité; la seule manière de se fixer des points de repère et de se reconnaître tant bien que mal, si la malechance le faisait égarer seul dans les rues.
Rien ne les pressait, et son principe était de ne jamais remettre au lendemain ce qu’on peut faire le-jour.
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