Kitabı oku: «Nouvelles histoires de femmes»

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Pedro Garcias

Nouvelles histoires de femmes


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319182

Table des matières

LE DÉBALLAGE

UNE FARCE DE DEMOISELLE

UN BON PETIT CŒUR

LE BOUCHAGE HERMÉTIQUE

JEHANNE DE LA TOURDUNEUF

LE PETIT FAUST

CO. Q, CO. Q, MON PÈRE!

LES VISITES ACADÉMIQUES

ENTRE SOLDATS

LE DERNIER DES DERRIÈRE LEVAL

LE BAISER DE LA NÉGRESSE

UN GREFFE D’AMOUR (FANTAISIE CHIRURGICALE)

LA POMME DE PARIS

LA NOUVELLE PSYCHE

LE PARACORNE

UN MARI TERRIBLE

LE TERME A PAYER

LES IDEES DE PAMICHON

A MES AMIS

Du GIL BLAS

DERNIERS ÉCHOS D’UN MOMENT JOYEUX

PEDRO GARCIAS


LE DÉBALLAGE

Table des matières


t moi, Monsieur Bidar… Je vous dis que vous êtes une grosse bête.

–Et moi, Madame Bidar je vous dis que vous êtes une oie… que jamais, au grand jamais, vous ne marierez votre fille Aglaé… personne n’en veut… et personne n’en voudra. Elle est trop maigre!

–Pourtant, j’ai une idée.

–Laquelle?

–Je vais la mettre dans les Petites-Affiches… On m’a parlé d’une foule de mariages conclus par ce moyen…j’ai déjà rédigé une note: Une demoiselle de très bonne famille, ayant une dot respectable… jeune… agréable à l’œil, jouant du piano… désire un époux, homme du monde, jouissant d’une belle position. S’adresser à Mme E.B.T., poste restante, à…..

–Encore des frais inutiles, madame Bidar. Votre moyen est stupide, on demandera à voir la demoiselle, elle produira sur les étrangers, l’effet qu’elle produit sur nos connaissances.

–Attendez, j’ai encore un truc, je fais tirer la photographie d’Aglaé, et je la distribue à tous ceux qui en feront la demande.

–Vous êtes folle!

–Je connais un photographe très habile, il a fait le portrait de Mme Biensalé, qui a au moins45ans; eh bien, à force d’effacer, d’ajouter, de gratter et de retoucher, il lui a livré des cartes, où elle n’a pas plus de17ans, je vais le trouver, c’est un garçon d’esprit, il va arranger Aglaé.

–Mais votre futur, n’épousera pas la photographie.

L’essentiel est d’avoir des prétendants, nous verrons après.

En effet Mme Bidar conduit sa fille chez le photographe.

Son père avait raison: jamais on n’a rien vu d’aussi maigre et d’aussi plat… les traits du visage ne sont peut-être pas absolument laids... mais la pauvre enfant est si longue, qu’elle ne sait quoi faire de ses bras… sa robe a absolument l’air d’être posée sur un manche à balai. Ajoutez à cela qu’elle est myope, ne possède que de fort minces bandeaux qui se terminent en queue de rat et que dans sa figure on n’aperçoit qu’un nez… à rendre jaloux Hyacinthe du Palais-Royal.

Du reste, Aglaé paraît résignée; c’est au fond une longue personne indifférente aux mystères de l’amour… elle voudrait se marier, parce que cela ferait plaisir à son père et à sa mère.

Le photographe, qui est un bon vivant, entre dans les vues de Madame Bidar et rapporte, au bout de huit jours une grosse de portraits-cartes… arrangés, où Aglaé paraît jolie, et rondelette de visage.

La réclame matrimoniale est lancée dans tout le département, la photographie produit un certain effet, quelques étrangers demandent à voir. On les reçoit, on les choye, on les invite à dîner, on habille Aglaé en bleu, en rose, en vert, on la place dans des endroits sombres.

Peines perdues, tous les étrangers s’en vont, les uns poliment, les autres brusquement, un d’eux a même fait tant de tapage que l’on s’est vu dans la nécessité de lui rembourser ses frais de voyage; des gamins commencent à crier dans la rue, en voyant passer Aglaé: épousera, épousera pas.

Monsieur Bidar, songe sérieusement à quitter Quimper, où le journal satirique de la localité a osé imprimer cette facétie.

«Savez-vous quel est l’homme le plus vieux du monde? C’est M.B…dar.

Pourquoi?

Parce qu’il est le père de la Gaule.»

Quant à Aglaé, elle s’ennuie. Malheureusement, quand elle s’ennuie elle bâille, et quand elle bâille elle ouvre une si grande bouche qu’on lui voit jusqu’au nombril. Les choses en sont là, lorsqu’un jour Mme Bidar entre précipitamment; elle a l’air rayonnant, elle tient à la main une lettre qu’elle agite, en criant:

–Ça y est! ça y est! nous marions Aglaé.

–Ah! fichez-moi la paix, répond M. Bidar. Vous feriez mieux de faire nos malles, nous partons.

–Justement, j’allais vous le proposer, nous irons à Paris passer trois mois chez ma sœur, et nous ne reviendrons ici qu’en montrant le mari de ma fille. Ecoutez la lecture de cette lettre:

«Madame,

Je suis veuf et désire me remarier. Je vous renvoie le portrait de Mademoiselle votre fille; je ne tiens pas au physique, je ne tiens absolument qu’aux belles formes, et, n’osant pas vous demander la photographie de votre demoiselle habillée avec des jarretières, j’y renonce.»

«Signé: O. DE MÉLISSE.»

–Hé bien, demande M. Bidar, vous n’avez pas la prétention de montrer votre fille toute nue, sans compter que ce serait inutile.

–Monsieur Bidar, voulez-vous mettre seulement cinq cents francs à ma disposition?

–Laissez-moi tranquille votre O. de Mélisse est un farceur.

–Pas du tout, j’ai pris mes renseignements, il habite Paris, a quarante ans à peine, possède une certaine aisance et adore les femmes… très développées.

M. Bidar, pour avoir la paix, donne cinq cents francs, et l’on part pour Paris avec une lettre de recommandation du photographe pour le célèbre Pierre Petit. Que renfermait cette lettre? Nous n’en savons rien, mais Pierre Petit rit beaucoup et promet à Mme Bidar de faire tout ce qu’elle voudra.

–Mon Dieu, monsieur, on m’a dit que vous possédiez une galerie de toutes les plus belles femmes du monde entier.

–C’est vrai!

–Et que parmi ces femmes, il s’en trouvait qui avaient posé complètement nues.

–Nues complètement, non,–ma pudeur s’y opposerait, mais les mieux faites n’ontpas hésité à montrer leur gorge, leurs bras, leurs jambes, jusqu’à la cuisse inclusivement, quant au reste, il est peu couvert, c’est vrai, mais enfin, la feuille de vigne y trouve sa place.

C’est mon affaire.–Et madame Bidar choisit la photographie la plus rebondie de France et de Navarre.

–Maintenant voudriez-vous peindre un masque sur la figure de cette dame je paierai ce qu’il faudra.

–Volontiers.

–Munie de sa photographie masquée, Mme Bidar conduit Aglaé chez la corsetière.

–Madame, je voudrais un corset qui fasse à ma fille une poitrine semblable à celle-ci, je payerai ce qu’il faudra.

Puis chez la couturière.

–Madame, je voudrais un dessous de robe, ce que nous appelions autrefois un polisson, aujourd’hui une crinoline, qui fasse à ma fille un postérieur semblable à celui-ci, je payerai ce qu’il faudra

Puis chez le coiffeur:

–Monsieur, vous voyez les cheveux qui tombent sur les épaules de ce portrait en pied, je voudrais… une queue pareille pour ma fille, je payerai ce qu’il faudra.

Or, à Paris, quand on termine ses demandes par cette phrase, je payerai ce qu’il faudra, on obtient tout ce que l’on veut.

A quelques jours de là, Aglaé rembourrée pouvait paraître, à première vue, posséder tous les avantages de la dame masquée. Mme Bidar, sa sœur et sa fille capitonnée, se faisaient inviter dans une maison où O. de Mélisse allait tous les jeudis, et à la fin du dîner la sœur lui disait, en riant:

–Un peu plus, cher monsieur, vous étiez mon beau-frère, vous avez manqué d’épouser la demoiselle de Mme Bidar, cette jeune fille si bien développée, que vous voyez là-bas dans l’embrasure de la fenêtre, et qui malheureusement pour vous nous tourne le dos.

Ce ne fut pas l’avis de M. de Mélisse, car ce dos offrait une envergure si extraordinaire, qu’il s’écria trois fois:

–Ah! je n’en ai jamais vu de pareil!

Et il s’approcha, en si grande hâte, que Mme Bidar, effrayée, l’arrêta en s’écriant:

–On ne touche pas, monsieur.

Aglaé se retourna!

C’était encore plus beau par devant que par derrière

Enfin, que vous dirais-je… au bout de quinze jours, on recevait O. de Mélisse à titre de prétendant; huit jours après, on lui donnait le coup du lapin, en lui montrant en cachette la photographie masquée d’Aglaé.

O. de Mélisse crut en devenir fou.

Six semaines après, il obtenait’ la main de Mlle Bidar.

Il avait une telle hâte d’être l’heureux possesseur de tant de charmes, qu’il avança l’heure réglementaire.

A onze heures, il entraîne Aglaé dans la chambre nuptiale.

–Vite, vite, ma petite femme, ôte tout ça...

–Ce sera long, répond naïvement Aglaé, qui croyait ingénuement qu’à Paris l’on s’habille comme ça, et elle défit non-seulement sa couronne d’oranger, mais encore les cheveux qui était dessous.

–Tu as des faux cheveux? dit Oscar surpris.

–Oui et ça tient bien chaud, je préfère ma petite queue de rat, comme dit papa, elle ôta sa robe, son corset, après son corset, sa gorge en caoutchouc (très bien faite du reste), il ne lui restait plus que sa chemise, et sur sa chemise une sorte de ballon, coupé en deux– aussi en caoutchouc–avec un tube à l’un des bouts.

–Et qu’est-ce que c’est que ça, demande Oscar en pâlissant.

–Je ne sais pas..., répond Aglaé, c’est maman qui soufflait dedans toutes les demi-heures.

–Mon Dieu! s’écria Oscar, en s’arrachant les cheveux, ce n’est même pas un déballage! C’est un déménagement.

Il a été consulter un avocat qui lui a dit que le mariage était bon tout de même!... Il en a pris son parti, Aglaé est heureuse!

–Mon pauvre vieux, lui disait un de ses amis, tu as donc épousé une planche?

–Si mince… répliqua-t-il, que je ne pourrais même pas la faire raboter.


UNE FARCE DE DEMOISELLE

Table des matières


vez-vous rencontré la mère Rabet?

–La mère Rabet, la marchande de meubles de la rue Saint-Antoine?

–Justement! Ah! la pauvre femme! elle vous aurait fait pitié.

–Que lui est-il donc arrivé?

–Une catastrophe épouvantable! Vous savez qu’elle doit marier sa fille à Victor Bonpied.

–Ce Bonpied est bien laid, sa fille Ernestine est bien jolie; vous me direz que cela ne fait rien, qu’un mari est toujours bien, pourvu qu’il épouse. Moi je ne suis pas de votre avis. Ce Victor peut avoir bon pied, dans un ménage cela ne suffit pas, il faut avoir bon œil, il faut avoir tout bon, or je doute que Victor…

–Qu’en savez-vous?

–Rien… mais Victor est maigre, tousseteux, pâlot; enfin, au physique, il n’a rien pour plaire à une jeunesse de la vigueur d’Ernestine, grosse, grasse, réjouie, bien éduquée, ayant enfin toutes sortes de qualités… contraires au tempérament de son futur; et il serait arrivé un accident qui encombrerait la route matrimoniale que je n’en serais pas surprise… racontez-moi cela.

–Vous n’en direz rien, parce que ça touche à l’honneur.

–Ah! bon Dieu… moi, raconter ce que l’on me dit, j’aimerais mieux me couper le bout de la langue; pour la discrétion, nous pouvons nous donner la main.

–Donc, voilà la chose: hier, j’ai rencontré la Rabet, elle avait l’air d’une folle, elle s’est jetée dans mes bras, en s’écriant: ah! Mme Depuispeu, je suis bien aise de vous demander avis, il m’arrive un accroc horrible.

A la veille de marier Ernestine… voilà qu’Ernestine…–je n’oserai jamais vous dire ça… tout haut, penchez-vous?…

Je me penche et elle me dit la chose tout bas…

–Ah! Seigneur! que je fais en joignant les mains, est-il Dieu possible… une jeune fille élevée dans de si bons principes.–Car, il faut rendre justice à la mère Rabet, quoique veuve depuis dix-sept ans et dans toute la force de l’âge (elle n’a pas plus de cinquante-neuf ans…) jamais au grand jamais,–tout le quartier est là pour mettre la main au feu… la chère dame n’a eu la moindre intrigue: elle vend des vieux meubles pour du neuf, de l’étoupe pour du crin.–C’est vrai.–Mais ce n’empêche pas d’être honnête… au contraire.

–Bref, comment la chose a-t-elle eu lieu?

–De la manière la plus naturelle qu’elle répond.

–Je l’espère bien, que je dis…

–Ernestine m’avait demandé à aller au bal chez une de ses amies de pension qui venait d’épouser un bijoutier en faux. Je lui dis: Ernestine prends garde, le bal n’est pas bon aux jeunes filles, attends d’être mariée, parce que quand tu seras mariée, cela regardera ton mari qui en supportera toutes les conséquences. Ernestine me prie, me supplie, je pense qu’au fait, un bal est bientôt passé; son futur n’en saura rien, et je serai là.pour veiller sur son honneur, mais la femme propose et le commerce dispose. Justement, ce jour-là, une commande considérable, je confie l’honneur d’Ernestine à son cousin Frédéric. Frédéric me promet d’avoir l’œil dessus, et les voilà partis en fiacre.

Ils reviennent à8heures du matin… je trouve bien quelque chose d’extraordinaire dans l’allure de ma fille. Mais je pense qu’elle s’en est trop donné et je n’y regarde pas de plus près...–le lendemain… le surlendemain… trois jours se passent… Ernestine avait toujours un drôle d’air… enfin nous recevons une lettre de son futur… qui voyage pour les toiles à matelas…

–Ma fille, que je dis! sois heureuse. Victor arrive ce soir.

–Ah!... me fait-elle d’un ton si froid, s indifférent, que je m’écrie:

–Je t’annoncerais l’arrivée de l’ambassadeur turc, que tu paraîtrais plus joyeuse, est-ce que tu n’aimerais pas Victor Bonpied.

La-dessus, elle se jette dans mes bras, e m’apprend en sanglotant, qu’elle ne peut pas le souffrir, et qu’elle aime son cousin Frédéric.

–Pas de bêtise que je m’écrie: Frédéric est un polisson sans fortune, jamais tu ne seras à ui.

–Hélas, me répond-elle, maman, c’est déjà fait! je bondis, je veux des explications, et j’apprends qu’après la nuit fatale du bal… je ne fais qu’un saut de chez nous chez Frédéric... Frédéric est parti pour Lille, où il a un emploi dans un journal. Si j’avais été libre, je serais partie pour Lille, mais la mère propose, le commerce dispose. J’avais une vente forcée par autorité de justice et je reste. Voilà où en sont les choses. Victor arrive à sept heures moins un quart, donnez-moi un conseil: qu’est-ce que vous feriez à ma place?

–Moi je ne dirais rien, je laisserais aller. Si Victor s’aperçoit d’un changement quelconque, après la noce, il sera toujours temps de lui en faire un aveu.

–Mais, s’il se fâche.

–Bah! laissez-moi donc tranquille. S’il se fâche, il se raccommodera… et puis, il me fait l’effet de ne pas avoir inventé les pianos à queue et les rasoirs mécaniques… d’autant plus que, si tout mauvais cas est niable, c’est bien ce cas-là. Il dit si, vous dites non… Ernestine est de votre avis: la preuve est impossible… donc il aurait tort.

–Merci, qu’elle me fait, vous êtes de bon conseil.

Et elle s’en est allée, la chère femme, plus légère et bien tranquille.

Rassurée? Madame Rabet ne l’est pas du tout.

Depuis son aveu, Ernestine n’a pas ajouté un mot. Victor vient lui faire sa cour tous les soirs de huit à neuf heures, le mariage est toujours fixé au trente et un et nous sommes le dix-sept.

Madame Rabet est sur des charbons ardents

Elle cherche toutes les façons de circonvenir son futur gendre,–en dehors de ses sourires, de ses politesses, elle essaye de le cuirasser contre certains préjugés qui sont vraiment enracinés dans l’esprit étroit de certains bourgeois mesquins.

–En vérité, s’écrie-t-elle, quelle drôle de mode? et que le monde est bête!

–Quelle mode, demande Victor en mouillant l’ongle de son petit doigt qu’il frotte ensuite sur le drap de son pantalon, un tic qui lui est habituel.

–De tenir absolument à la virginité chez une épouse.

–Dame, répond Victor en mouillant son ongle, c’est assez juste.

–Allons donc, monsieur, c’est absurde.

–Pourtant, continue Victor, en frottant son ongle sur sa cuisse, il est absolument nécessaire, quand on épouse une jeune fille, que cette jeune fille…

–Justement, voilà l’absurdité, car enfin, vous M. Victor, qui êtes un homme d’esprit, un homme d’un jugement que je qualifierai extraordinaire, qui avez fait vos classes, et serez un jour la gloire du commerce français, pourriez-vous me dire à quoi ça sert?

–A cette question faite à brûle-pourpoint, Victor reste coi, il frotte plus que jamais l’ongle de son petit doigt, la Rabet triomphe.

–Ah! vous le voyez, vous n’en savez rien. C’est un usage bête, un usage ridicule qui ne peut qu’amener des inconvénients dans les ménages, car, supposons… C’est une simple supposition, parce que Ernestine est la vertu même, l’innocence en portrait: enfin, supposons qu’Ernestine soit privée de cetornement, quel mal cela fait-il? et d’ailleurs cela se voit-il?

Victor, de plus en plus ahuri, est forcé de convenir que cela ne se voit pas.

–Ah! vous voyez bien! s’écrie la Rabet, sans compter que la chose dépend des goûts, on m’a parlé d’un milord bien connu, milord Ouestenberlant.

–Vous vous trompez, vous voulez dire Nordenberlant.

–Nord ou Ouest, comme vous voudrez; enfin, cet Anglais ne pouvait pas souffrir... cette coutume stupide et avait pour cela un majordome–enfin, si Ernestine était dans ce cas-là, qu’est-ce que vous feriez?

–Je me retirerais incontinent, madame, répond Victor d’une voix sévère.

Le lendemain de cette scène, Victor envoyait à Mme Rabet une lettre qui contenait un papier. Ce papier racontait à Victor qu’Ernestine avait été au bal en fiacre, avec son cousin Frédéric, etc., etc. La lettre finissait ainsi:

«Si c’est une calomnie, madame vous viendrez me chercher.»

–Qu’il aille au diable! interrompit la Rabet, lui et ses préjugés.

–Trois mois après, Ernestine épousait son cousin, et le lendemain…

–Ah! dites donc maman, s’écriait Frédéric en riant, vous savez, le bal, l’affaire du fiacre!...

–Oui, je sais polisson.

–Eh bien, ça n’était pas vrai.

–Pas vrai? s’exclama la Rabet.

–Non maman, ajouta Ernestine en rougissant, c’était une farce.


UN BON PETIT CŒUR

Table des matières


on cher Jules… ma fille est une exception… Je n’ai jamais vu âme plus tendre…–Toute petite c’était une véritable sensitive… que nous n’osions pas gronder!… A ces mille accidents légers qui amènent ordinairement un regard sévère sur la figure des parents… nous avions substitué… un rire constant…–si elle cassait une tasse… on riait… –si elle ne savait pas sa leçon… on prenait un air gai…–Tout cela de peur de la voir se désoler… car ses larmes n’avaient pas l’insignifiance des pleurs de l’enfance…–Le moindre accident la jetait dans le désespoir. elle a pleuré trois jours la mort d’un moineau!… Un peu plus âgée… elle ramenait à la maison tous les chiens errants du quartier…–Un beau soir, à la campagne, on nous l’a rapportée complètement nue… elle avait distribué son bonnet, sa robe… ses bas… ses souliers… jusqu’à sa chemise, à des petits malheureux…; et comme elle était déjà grandelette… vous voyez d’ici le tableau.

–Ce que vous me dites d’Amélie, ma chère madame Pillois, me fait grand plaisir…– j’avais depuis longtemps jugé son caractère d’après sa figure…–Rien n’est plus doux… que son charmant visage… l’œil bleu à fleur de tète respire la bonté… le sourire est angélique…–son nez légèrement busqué… son petit menton en avant… tout en elle dénote la nature du mouton…–Madame Pillois… j’aime… j’adore votre fille!... J’ai trente ans–je connais les femmes–je l’ai choisie, certain d’être, avec elle, le plus heureux des maris.

–Mon Dieu… je ne demande pas mieux, cher monsieur Laverne… je sais que vous ferez le meilleur des époux… je fais tout bas des vœux pour vous...–mais songez, si je n’ai jamais contrarié Amélie pour des bagatelles–combien je dois être réservée quand il s’agit d’une chose aussi grave…–le mariage!…

–Promettez-moi, au moins, de parler pour moi…

–Je vous le promets.

En effet, le soir même, madame Pillois tient parole.

–Amélie?

–Maman!

–Que penses-tu de monsieur Jules Laverne?

–Maman… je pense qu’il est très bien!

–N’est-ce pas?

–Il est galant, poli, distingué…

–Il te plaît?…

–Oui, maman, beaucoup!… Ah! mon Dieu!

–Quoi donc, ma chérie?

–Ah! mon Dieu! !

–Dis vite ce que tu as!… Amélie! ma fille! Vas-tu te trouver mal!… C’est peut-être à cause de ce monsieur?

–Non, maman!… Oh! mon Dieu! ! !

–Je te jure que je ne tiens pas à lui!... Veux-tu que je lui donne son compte?

–Oh! non, maman!… Pauvre jeune homme!

–Eh bien! alors… qu’est-ce que tu as?…

–C’est cette petite mouche, qui vient de se brûler les ailes à la lampe!...

–Ah! c’est… Pristi! que tu m’as fait peur!

–Maman, c’est plus fort que moi! Il me semble que c’est moi qui me jette à travers les flammes!

–Chère mignonne… pauvre sensitive… Quel cœur!… quelle sensibilité! !… Qu’est-ce que cela deviendra quand tu seras mariée?

–Crains-tu quelque chose?

–Non..., non, ma fille… au contraire… rassure-toi, au contraire.–Que craindrais-je? –les maris ne sont-ils pas toujours bons…, généreux… aux petits soins... Te rappelles-tu ton père?

–Non… J’étais trop jeune.

–Ah! tant mieux!

–Tu dis?…

–Rien…, c’est bien dommage…, c’était une crème. M. Jules Laverne aussi sera une crème!…

–J’en suis sûre.

–Pas plus de méchanceté qu’un soufflé à la vanille...

–Il me regarde avec des bons yeux de chien… En parlant de chien… j’en ai vu un, hier, qui était crotté… mouillé… et fatigué… J’ai fait arrêter la voiture… Mais le cocher n’a jamais voulu le laisser monter… Oh!… ces vilains cochers!…

–Pour en revenir à M. Jules Laverne… Il m’a demandé ta main.

–Ah!... lui aussi!... C’est drôle… Ils veulent tous m’épouser, Henri et Ernest,– mes deux cousins,–et M. Legras; ils sont cinq.

–Moi… je choisirais…

–Ah! mais maman… je ne peux pas.

–Comment, tu ne peux pas choisir?

–Non. Tous les cinq m’ont dit: Ah! mademoiselle, promettez-moi… de ne pas en épouser un autre… si vous ne voulez pas que je devienne le plus malheureux des hommes.

–Et?

–… J’ai promis.

–Hé bien, nous voilà dans une jolie position…

Enfin, après cent ménagements, mille détours, la mère a trouvé un moyen de marier sa fille. Il a été convenu avec les prétendants… qu’on tirerait au sort…

Chacun, dans l’espoir d’un bon numéro, a consenti après avoir fait le serment de ne plus chercher à attendrir l’âme de la trop sensible Amélie.

Jules Laverne (il ne nous est pas bien prouvé que la mère ne tricha pas), l’emporta au tirage de cette nouvelle loterie.

En tous cas, Mme Pillois ne pouvait faire un meilleur choix… ce mari continua l’œuvre de la famille… Il eut pour cette adorable sensitive mêmes soins, mêmes précautions… si bien que la chère mariée put croire que la terre était peuplée d’êtres absolument bons… tendres et doux. Jamais lune ne mérita mieux d’être appelée lune de miel.

Un exemple à l’appui de cette dénomination, exemple que nous recommandons à tous les maris délicats, désireux d’éviter l’ombre d’une douleur à leur compagne.

Le grand souci de la maman (toutes les mères me comprendront), était… (comment dirais-je pour ne pas effrayer les chastes oreilles?) était… le passage de Vénus... pour Amélie. Huit jours avant l’expérience… elle ne quittait pas son gendre…

–Jules… je vous en prie…, si vous avez un peu d’amitié pour moi–d’amour pour elle–mettez à cela tous vos soins.–Vous

n’avez pas épousé une fille ordinaire. Songez que le moindre bobo la jette dans les larmes… Si elle n’a jamais pu supporter la –mort d’un oiseau–que va-t-elle éprouver à la perte de celui-là?… Jules… si nous ne trouvons pas un moyen–elle en mourra.

Jules se grattait le front… cherchait.–Le cas n’ayant pas de précédent… lui paraissait insoluble.

–Il y aurait bien un moyen, avoua la mère.

–Lequel, belle-maman?

–Ce serait de ne jamais essayer.

Mais ce moyen ne faisant pas les affaires de Jules… Il fut décidé qu’on chercherait autre chose.

Mme Pillois entra un jour, l’air triomphant, en s’écriant:

–J’ai trouvé!...

–Quoi? fit Jules.

–C’est absolument simple… Vous allez voir… Je passais sur la place du Trône… il y avait un rassemblement… je m’arrête… et m’aperçois que j’avais devant moi. une sorte de dentiste, habillé en Mangin. J’allais m’éloigner… je suis retenue par cette phrase… «Oui, messieurs… je vais arracher la dent de ce client sans douleur, sans la moindre douleur… Non-seulement vous n’entendrez aucun cri sortir de sa bouche… mais encore il ne s’apercevra pas que cette dent, qui doit avoir des racines effroyables, me restera entre les doigts…» Aussitôt… je m’écrie: «Mon Dieu, si ce moyen pouvait servir pour Amélie…»

–Hé bien, belle-maman?

–Mon gendre, le ciel m’avait conduit à la barrière du Trône… Voici en quoi consiste l’invention de cet arracheur… Suivez-moi bien… Au moment de l’opération… son domestique donne un si effroyable coup de tampon sur une grosse caisse… que le patient, effrayé, fait un bond terrible… Cette frayeur et ce bond l’empêchent positivement de sentir la moindre douleur… Comprenez-vous?

–Non, répond Jules… je ne vois pas trop…

–Mais c’est absolument simple… Pour une raison ou pour une autre… vous avez une grosse caisse à côté de votre lit…, au moment de… vous tapez dessus… le bruit effraye Amélie… qui elle aussi fait un bond… et… le tour est joué.

–Jules promit d’essayer… mais la difficulté d’avoir une grosse caisse près du lit… sans éveiller les soupçons sur cette nouvelle table de nuit, fit qu’on se décida pour un tam-tam.

Il paraît que la chose réussit admirablement.

Ce fut donc au bruit de ce gong chinois qu’Amélie fit la traversée… sans douleur.

Bref, les délices du mariage n’auraient pas cessé si Jules Laverne avait eu le bonheur silencieux… Mais il se vanta; sa joie réveilla ses ex-concurrents évincés.

Les deux cousins, Henri et Ernest, firent ensemble cette réflexion:

–Quand on pense que ce polisson-là ne l’a emporté que d’un numéro sur nous! Voyons donc s’il n’y aurait pas une revanche à prendre!

Cette revanche, ils essayèrent de la prendre en abusant lâchement du bon petit cœur d’Amélie.

–Jouons le désespoir… s’était dit Henri.

Et, un jour qu’elle était seule, Amélie le vit entrer, pâle, défait, se soutenant à peine.

–Mon Dieu1Henri, qu’avez-vous?

–Ah! ma cousine… ne cherchez pas à connaître la cause du chagrin qui me dévore…

–Au contraire… Henri… qui donc vous consolerait?

–Amélie… mon mal n’a pas de consolations… Désormais… je suis seul au monde!… Je saurai souffrir en silence… sans murmurer…

A la première phrase… Amélie avait les larmes aux yeux… à la seconde, elle pleurait… à la troisième, elle se jetait dans les bras d’Henri, en s’écriant:

–Mon cousin!… je ne suis donc pas là, moi?

Et nous ne savons pas où les choses en seraient arrivées séance tenante, si Ernest, qui avait guetté Henri, ne se fût présenté au moment psychologique…

Ce diable d’Ernest était pourtant bien peu redoutable… Ses maîtresses disaient de lui

–C’est un bien bon garçon!

–Très gentil… un peu petit…

–C’est un nain.

–Un nain… puissant.

–Enfin… il paye beaucoup.

–Pour bien peu.

Cette réputation fit que Henri lui céda facilement la place, en disant tout bas à Amélie

–Demain à trois heures… éloignez tout le monde… je viendrai… achever le récit de mes souffrances.

Mais Ernest avait compris… Et quand la chère enfant rentra, après avoir accompagné Henri, elle retrouva son second cousin… non moins pâle… non moins défait que le premier… et la scène recommença…

–Grand Dieu1Ernest, qu’avez-vous?

Ernest ne fit aucune difficulté pour dire ce qu’il avait…

–J’ai... ah! ma cousine… j’ai… tenez, voilà ce que j’ai.

Il tira un revolver, de sa poche.

–C’est même tout ce qui me reste…

–Pourquoi faire?

–Pour m’arracher la vie:

Amélie poussa un cri terrible… et lui enleva l’arme des mains.

–Malheure!... il veut mourir!

–A l’instant… sous tes yeux.

–Il me tutoie

–On tutoie bien les anges!… insensée qui n’a pas compris qu’en te cédant à un autre je lui cédais ma part de paradis… Amélie, as-tu pu croire une seconde que je survivrais à ta perte? Non… non… non!… rends-moi mon revolver.

–Jamais!

Elle le poussa sous un meuble.

–Mais que veux-tu que je fasse?

–M’oublier!

–T’oublier! Dis donc au roseau d’oublier son étang… dis donc aux étoiles d’oublier le soleil… dis donc à la brebis d’oublier son agneau!… Je ne peux pas… rends-moi mon revolver…

Il voulut aller le reprendre à genoux… Elle se cramponnait à ses vêtements… les mains jointes… disant:

–Ernest… mon petit Ernest!…

Ses larmes l’étouffaient; elle était si belle ainsi… les cheveux défaits, le corsage ouvert... qu’Ernest n’y put résister et, la soulevant dans ses bras:

–Viens, dit-il!…

–Où cela?

–Me sauver…

–Je ne demande pas mieux.

–Ni moi non plus… Tu es prête à tout?

–A tout.

–Même si je te demandais un baiser?

– Un baiser… Je ne comprends pas.

–Quand tu fais la charité à un pauvre… demandes-tu à comprendre sa misère?

–Non…

–Hé bien… je te demande la vie… donne-la moi sans hésiter!…

–Un baiser suffira?

–Un baiser d’abord.

–Prends-le donc.

–Ah!... quel bon petit cœur!

–C’est assez.

–Assez!… Quoi, tu ne m’auras tendu ta coupe pleine que pour y laisser à peine tremper mes lèvres!… Ne vois-tu pas que je t’aime… que je te veux tout entière?

–Ernest, je ne comprends plus.

–Quand tu fais la charité… Non, je te l’ai déjà dit, ça m’est égal… Je te veux, tu ne peux pas me refuser cela… parce que ton cœur est bon, ton âme est pitoyable…

–Ernest, finissez.

–Alors, rends-moi mon revolver.

–Jamais!

–Alors, sauvez-moi… Ah! il n’y a pas à sortir de là… Rendre le revolver ou me sauver… Choisis!…

–Mais il me semble que c’est bien mal, de vous sauver… par ces moyens-là.

–Parce que vous n’avez pas la vraie foi… Ah! quand je pense à mes pauvres enfants!

–Vous avez des enfants, mon cousin?

–Cinq! ma chère Amélie… cinq petits orphelins qui vont mourir de froid et de faim… quand je ne serai plus là pour les entretenir.

–Oh! les pauvres petits!

–Les voyez-vous… tout nus! sur la neige?

–Oh! oui.

–Ils te supplient de sauver leur père!

–Oh!… oui!… oui! ! !

L’émotion fut si forte qu’Amétie tomba, éperdue… évanouie, dans les bras d’Ernest…

Tout à coup la porte s’ouvre avec fracas;

la mère entre et pousse un cri.

Ce cri réveille Amélie.

–Malheureuse enfant… que fais-tu

–Maman, c’est Ernest… qui veut mourir.

–Allons donc! Relevez-vous, monsieur.

–En voulez-vous la preuve?… tenez… derrière le canapé vous trouverez un revolver…

Mme Pillois… ramasse l’arme, et regar

dant sévèrement Ernest:

–Sortez! dit-elle.

–Mais, ma tante, murmure Ernest.

–Allons… monsieur–sortez! vous dis-je…–puis, se retournant vers Amélie qui tremble.

–Ma fille… ajoute-t-elle… ton cousin est sans excuse de t’avoir fait si grande peur… son pistolet n’était même pas chargé…

–Ah! le méchant!

–Quant à Henri, dont j’ai surpris la visite…

–Oh! maman… il doit être sincère…

–Je n’en doute pas… Aussi est-ce moi qui me charge de le consoler.

–Combien vous êtes charitable!…

–Et à l’avenir, crois-moi, ma chère Amélie… garde ton petit cœur pour ton mari.

LE BOUCHAGE HERMÉTIQUE

Table des matières


onsieur!… Hé! monsieur!

–Moi, belle dame? –Oui, vous!

–Excusez-moi… Je parie que je m’en vais sans payer…

–Au contraire… monsieur a pris quatre londrès, m’a donné cent sous, et monsieur s’en va sans ramasser sa monnaie.

–Merci, madame…–Bien obligé… au plaisir de vous revoir…

Et Anatole Binard s’éloigne en répétant… bien obligé…

A quelques pas de là… il se cogne dans un promeneur…

–Faites-donc attention, imbécile!

–Imbécile vous-même!…

–Auriez-vous l’intention?…–Tiens, Anatole!

–Tiens, c’est M. Belhomme!… mon futur beau-père… Comment allez-vous, monsieur Belhomme?…

–Pas mal, merci… Vous savez que ma femme est furieuse.

–Contre qui?

–Contre vous.

––Pas possible… Qu’ai-je fait?

–Hier, on vous a attendu à dîner...

–A dîner… Hier?

–Certainement. On avait même confectionné un plat de nouilles à votre intention…

–C’est vrai…

–Mme Belhomme–qui a un faible pour vous-les avait préparées de ses blanches mains. A sept heures, personne. A sept heures et demie, personne. Comprenez-vous la fureur d’Augustine?

–Oh! c’est à se casser le crâne contre les réverbères. Cher futur beau-père… Je suis impardonnable… C’est ma tête… je n’ai plus ma tête. Je ne sais pas à midi ce que j’ai fait le matin… ce que je dois faire le soir. Que voulez-vous? c’est la faute de ma nature. Tout petit, j’oubliais de téter ma nourrice.

–Diable… ce n’est pas encourageant pour nous qui allons vous confier les destinées de notre Adélaïde.

–Ah! voilà qui est bien différent, J’aime votre fille… Je dois l’épouser bientôt, au plus tard… un de ces jours. Au fait, quand dois-je donc l’épouser?

–Comment! vous n’en savez rien?... Ce n’est pas flatteur pour ma famille, mon cher ami!

Anatole s’aperçoit qu’il a dit une bêtise; il veut se rattraper aux branches:

–N’en croyez rien! n’en croyez rien!... Moi oublier une date aussi heureuse!… un jour qui doit faire mon bonheur!… oublier Adélaïde… si belle!... si jeune!… si pure!… Il faudrait que je sois le dernier des idiots!… Non! non! il y a distraction et distraction!… Mon hanneton aurait laissé s’arrêter la pendule de mon bonheur, que mon amour la remonterait, beau-père!… Nous disions donc… qu’est-ce que nous disions?… J’y suis! la rente a baissé; mais cela m’est égal! tous mes capitaux sont chez mon notaire, pour faire face aux premières dépenses de mon invention… Ah! beau-père, quelle invention!… il y a six ans que je poursuis cette idée!... le bouchage hermétique!... Jusqu’à présent, on n’avait rien trouvé de mieux pour boucher une bouteille que de prendre un morceau de liège, de le tailler en rond, de l’enfoncer dans un goulot et de le tremper dans une cire en ébullition! Quels moyens misérables!… Je passe sous silence le bouchage à l’émeri, le bouchage à capsules, le bouchage avec enveloppe de papier d’argent, de plomb, de peau, toutes choses indignes du progrès!...

Un bouchage hermétique… qui ne laissera plus rien échapper… ni les gaz du champagne, ni l’odeur des parfums… se fait donc généralement sentir… j’y suis parvenu.–A l’aide d’une combinaison chimique, je remplace l’horrible cire par un mélange qui adhère au verre lui-même… devient dur comme lui… et arrête, concentre… emprisonne tous les aromes des liquides contenus dans ma bouteille… Dès lors… plus de mauvais vins… plus d’extraits évaporés!…

–Oui, je sais, interrompt M. Belhomme… Je sais que c’est une belle invention… J’y engage moi-même la dot de ma fille… Nous fonderons une société…

–Au capital de trois millions…

–Mais puisque vous avez trouvé votre secret… pour Dieu, laissez-le en repos… et ne pensons qu’au mariage…

–Vous avez raison… ne pensons plus qu’à cette chère enfant.–Je l’aime… monsieur Belbomme… je l’adore… mais entre nous... je flotte.

–Vous flottez?…

–Pour la boucher tout à fait bien...

–Ma fille!… Adélaïde?

–Non… ma bouteille… je ne sais pas si je dois me servir d’une mixture… mélangée à un ciment romain… ou d’une cire amalgamée à un caoutchouc…

–Nous recauserons de cela… On m’attend à la Bourse; Allez faire votre paix avec Mme Belhomme, car je ne vous le cache pas… Adélaïde a pleuré de dépit.

–Elle a pleuré… j’y vole…

Et pour ne pas se laisser distraire… Anatole prend une voiture… se fait conduire rue Pigalle...

Dès son entrée… il constate que la belle-mère est froide… Adélaïde… elle-même, la tendre Adélaïde, une petite boulotte blonde de dix-neuf ans… à la peau blanche… aux lèvres rouges… aux joues roses… à l’œil bleu… aux formes épanouies dans une robe lilas… détourne la tête… et ne lui tend qu’une main… sévère…

Quant à Mme Belhomme… elle pince les lèvres et se renferme dans sa dignité.

Cet accueil glace Anatole qui, ne sachant plus quelle contenance tenir… s’assied sur le bord d’un fauteuil en murmurant:Excusez-moi… c’est mon bouchage… Je flotte…

–Monsieur! reprend Mme Belhomme d’un ton sévère… votre conduite est indigne… je suis bien décidée à ne pas vous donner ma fille!...

Anatole lève les bras au ciel! Il va parler, s’excuser, lorsqu’un gémissement part du fond de la pièce. C’est Adélaïde qui se trouve mal.

–Grand Dieu! s’écrie la mère!… Ma fille!… mon enfant !... Ah! monsieur!... vous avez apporté le désordre dans notre demeure!

On s’empresse auprès d’elle… Anatole est fou.

–Vite… vite un verre d’eau! s’écrie Augustine.

–De l’eau… oui de l’eau… j’y pensais… où de l’eau, belle-maman?

–Là, dans ma chambre.

–J’y vole.

A peine Anatole a-t-il disparu qu’Adélaïde rouvre les yeux et dit à sa mère:

–C’est-y comme cela qu’on fait?

–Oui, ma fille… très bien… il fallait frapper un grand coup pour forcer la main à ton futur… j’espère que la scène se gravera dans sa mémoire; attention, le voici… retrouve-toi mal.

–Oui, maman.

Adélaïde reprend sa pose, elle croit même devoir y ajouter quelques tressaillements nerveux…

Seulement Anatole ne revient pas:

–Qu’est-ce qu’il fait? murmure Augustine… ne te fatigue pas inutilement, mon enfant… je vais voir ce qu’il devient.

Elle entre dans sa chambre,–personne.

–Elle pénètre dans son cabinet de toilette… là, elle trouve son gendre futur… un flacon d’éther à la main…

–Hé bien, monsieur?

–Quoi, belle-maman?

–Qu’est-ce que vous faites-là… quand Adélaïde sé tortille…

–C’est la faute de ce bouchon… à l’émeri… Il ne veut pas sortir… je mettrai cette situation dans mon prospectus:

«Une jeune fiancée tombe en syncope... on vole à son secours… on cherche partout de l’éther… son futur en trouve un flacon… Horreur!... ce flacon bouché à l’émeri… fait résistance... Cinq minutes sont employées à faire sortir ce fatal bouchon… Enfin, on y arrive… hélas! trop tard!... la fiancée était morte!… Si ce flacon avait été bouché par le procédé d’Anatole Binard… cette pauvre enfant aurait été sauvée!»

–Tenez, mon gendre, s’écrie Mme Belhomme exaspérée… vous n’aurez pas ma fille!

Pendant cette discussion, Arthur, le cousin d’Adélaïde, est entré au salon… Adélaïde qui croit que c’est Anatole… reprend son évanouissement… Arthur en profite pour déposer un baiser sur ce sein qui palpite… Adélaïde ouvre un œil languissant… reconnaît son cousin et le repousse en s’écriant:

–Voyons, finis donc Arthur, pas de bêtise. M. Anatole Binard est là!...

–Mais, pourquoi cette crise de nerfs?

–C’est arrangé avec maman.

Mme Belhomme rentre en criant:

–Adélaïde, tu peux te relever; je viens de le flanquer à la porte. Je lui ai dit:–Monsieur, tout est rompu; je vous défends de revenir ici!

–Et il est parti?

–Je ne sais pas s’il est parti; cela m’est égal. Je ne veux pas d’un monsieur qui oublierait sa femme la veille ou le lendemain de son mariage.

–Et vous avez raison, ma tante! ajoute Arthur. Jamais ma cousine ne sera heureuse avec cette girouette. Moi, je l’épouse!

–Toi?… va-t-en au diable! Est-ce que je donnerais mon Adélaïde à un drôle de ton espèce qui, à vingt-cinq ans n’a pas c position?... Ah! je le regrette, cet Anato était bien notre affaire! Il a15,000francs c rentes; de plus, son invention doit rapporte m’a dit ton père, des mille et des cents. Ave un bonhomme pareil, nous aurions été pai faitement heureuses.

–Vous croyez, ma tante?

–J’en suis sûre; jamais, il ne se sera occupé de son ménage… nous l’aurions go verné toutes deux à notre guise… Oui! c’e tait bien le gendre qu’il me fallait.

–Rappelez-le maman.

–Ah! ma cousine, et moi?…

–Toi… fais comme M. Binard, inven quelque chose.

–Quelle idée, s’écrie Arthur… si je mettais en tiers dans son invention.

–Que veux-tu dire?

–Rien... mais je crois que ce sera ami sant…

A quelque temps de là–Anatole Binard s’est montré repentant;–la maman a pardonné, Adélaïde a déployé toutes ses séductions… Arthur lui-même s’est lié intimement avec Anatole… le mariage a lieu dans les meilleures conditions… et un beau soir, Mme Belhomme, en conduisant Adélaïde au lit nuptial, put s’écrier… en essuyant la sueur qui coule de son front. un… Ouf, ça y est…qui ne manque pas d’éloquence.

En bonne mère, elle donna à sa fille les derniers conseils…

–Vois-tu, mon enfant… tu n’as pas à faire à un homme ordinaire… mais à un mari distrait, préoccupé… C’est donc à toi… à ta finesse… à ton esprit que je m’adresse… pour le ten en haleine… et ne point le laisser s’écarter ses devoirs… Avec un autre… je te dirais tiens-toi sur la réserve, n’en fais pas trop Avec celui-ci… je te dis: tu n’en feras jama assez… Puis se retournant avec dignité, elle veut ajouter: Quant à vous mon gendre mais Anatole n’est pas là…

Où est-il?...

–Je ne sais pas, il nous suivait, Arthi l’a saisi au passage.

–Ton cousin? Méfie-toi de ce polisson.

–Oui, maman…

Enfin…, Anatole arrive… il est tout enthousiasmé..

–Mon gendre, s’écrie Augustine…, votre a heureux me fait espérer… qu’Adélaïde…

–Ah! ma chèrè Mme Belhomme!… vous avez raison… Cette nuit sera le plus beau jour de ma vie!… Si vous saviez!...

–Je sais mon ami.

–Belle maman…, mon bonheur est à son comble.

–Je n’en doute pas…

–Mon invention va prendre une face nouvelle. Mon bouchage hermétique est enfin trouvé. C’est le cousin Arthur qui vient de m’en donner l’idée. Il m’a arrêté en bas pour me dire…–Vous avez inventé l’enduit imperméable… la cire inaltérable. Moi…, si vous voulez nous associer, j’ai trouvé un bouchon dur comme du fer.– Je lui ai répondu: Mon ami… ce bouchon il y a longtemps que je le cherche… Je le trouverai… j’initierai ma femme à mes études… Si elle m’aide, nous le trouverons, ensemble.

–Bien, monsieur, répond Augustine Belhomme, voilà une bonne idée…–Je vous laisse à vos travaux.–Seulement, Adélaïde est une jeune fille qui ne connaît rien des choses de la vie. J’espère que c’est doucement –petit à petit–que vous l’initierez... aux mystères de… vos inventions.

–Soyez tranquille, bonne maman, on fera son possible.

Cependant il faut croire que le possible d’Anatole n’a rien d’extraordinaire, car à quelques jours de là, Adélaïde répond à sa mère qui l’interroge:

–Eh bien maman… mon mari est décidément insupportables.. il ne pense qu’à son invention… et ne me parle que de cela…–Sa cire passe encore… mais son bouchon est défectueux… je lui ai dit: prenez celui d’Arthur… il est si entêté qu’il hésite.

En effet Anatole Binard regimbe, il ne voudrait pas d’associé. il cherche...–il essaie… il sue sang et eau pour y aviser… et ce n’est que de guerre lasse qu’il se décide à accepter la collaboration d’Arthur.

Si bien que dans quelques jours nous allons lire cette annonce tirée à des milliers d’exemplaires:

BOUCHAGE HERMÉTIQUE

PAR LE NOUVEAU PROCÉDÉ A. BINARD ET Ce

SUCCÈS CERTAIN

Pour que la découverte soit complète… il faudrait inventer encore quelque chose. Adélaïde, observe M. Belhomme.

–Papa...

–En ta qualité de femme et cousine d’inventeurs, tu devrais chercher ça.

–Oh! papa, j’y pense nuit et jour…

–Ah!... et as-tu trouvé?

–Oui, papa…

–Quoi donc?

–Je crois que j’ai trouvé… la bouteille, répond Adélaïde en rougissant modestement.


JEHANNE DE LA TOURDUNEUF

Table des matières


onsieur Alfred Bondel!

–Belle-maman?

–Approchez.

–Voilà, belle-maman.

–Dans trois jours vous serez l’époux de ma fille…

Vous aurez l’insigne honneur d’être amalgamé à la grande famille des la Tourduneuf. Je sais bien que vos manières, votre nom, votre éducation, ne sont pas à la hauteur de cette alliance; mais ma fille Jehanne, élevée dans les grands principes, vous formera; elle est fière de ses ancêtres...

Vous n’ignorez pas qu’elle descend de Jehanne, la pucelle d’Orléans! Il était même question de faire figurer ce dernier titre à la signature du contrat–mais un de nos amis nous a dit qu’elle l’était assez pour ne pas l’afficher, et qu’écrire Jehanne la Pucelle, en parlant d’elle, serait un pléonasme.

–Belle-maman, en me mettant sur les rangs, en sollicitant la main de Mlle de la Tourduneuf, j’avoue que…

–Quand on a le malheur de s’appeler comme vous, Alfred Bondel, d’être né sans aïeux, sans titres, on ne doit avoir aucune prétention. Et bien, sachez-le, Alfred, c’est à cette absence de prétentions que vous devez votre entrée dans la famille. J’aurais pu choisir; les vicomtes affluaient, les barons, les marquis pullulaient je connais même un prince qui s’est roulé à mes pieds pour obtenir la main de Jehanne.

J’ai été inflexible! J’ai dit à ma fille:

«Tu n’épouseras qu’un roturier, un homme de rien!» Nous vous avons choisi.

Savez-vous pourquoi? parce qu’il faut marcher avec son siècle!… Mais j’entrerais ici dans des considérations trop spirituelles pour vous. Plus tard, quand à force de vous être frotté à nous, votre intelligence se sera développée, alors nous causerons. Pour le moment, qu’il vous suffise de savoir que vous n’épouserez Jehanne qu’à la condition d’obéir à mes ordres.

–Oh! belle-maman, je le jure…

–Pas de serment… des faits… Facta manent, verba volant. Vous savez le latin?

–Non, belle-maman.

Ici la comtesse Adélaïde-Virginie-Victorine de la Tourduneuf, veuve de Latour, ex-fabricant de cravates à ressort métallique, lève les bras au ciel, jette sur son gendre un regard de souverain mépris, pousse un soupir et s’écrie:

–Il ne parle même pas latin! Faut-il que nous aimions l’égalité pour sacrifier ainsi notre blason?... une Tour sur azur! avec un 9sur baccarat!

Car, rappelez-vous que c’est un9, monsieur. Quelques jaloux pourront vous dire que c’est un nœud de cravate! C’est faux!

La porte s’ouvre… une grande fille entre brusquement, mais s’arrête et prend une allure plus qu’aristocratique en apercevant Alfred Bondel.

Celui-ci se lève… reste appuyé au rebord de sa chaise… dans une posture pleine d’humilité, la tête basse… comme à l’église, au moment de l’élévation–car celle qui entre… c’est Jehanne de la Tourduneuf… c’est sa fiancée! !

Si elle n’est pas belle… en revanche elle est bien imposante!… On dirait qu’elle marche portant sur la tête une couronne mal attachée.

Elle est blonde filasse… longue... sèche et plate. — Mais Alfred Bondel, ébloui… fasciné. la trouve superbe…

A sa vue, un sentiment infini d’orgueil, mêlé à l’amour le plus respectueux, fait battre son cœur…

A lui… qui n’est rien… à lui qui n’a que cinq cent mille misérables francs en dot… cette grande damoiselle! !

La nuit de ses noces… il lui semblera coucher avec toute la noblesse de France.

La mère reprend:

–Tu as prévenu le notaire?

–Oui, ma noble mère.

–Il consent…?

–Après bien des hésitations.

–Il consent à quoi? demande Alfred.

–A un subterfuge, mon gendre… qu’il est temps de vous communiquer.–Si vous parliez latin… la chose vous semblerait claire. Mais vous êtes un ignorant, je m’expliquerai en langue vulgaire.

Il a été convenu entre nos nobles parents que votre contrat de mariage ne porterait aucun de nos titres.

Il sera grossoyé sous les noms roturiers de… Jeanne-Virginie-Latour, fille de François Latour, fabricant de cravates, et de Victoire Latour, née Moulagauffre.

–Ne faites pas d’objections… la chose est arrêtée… Nous n’avons pas voulu vous humilier… Cependant, n’oubliez jamais le sacrifice que nous faisons à vous et à la République! !–J’ai dit… Relevez-vous… c’est fini…

Le mariage eut lieu!... On se souvient encore à Clamecy–où les tables étaient en permanence sur la pelouse du château–de la toilette de noce de Jehanne–de son air extra-noble… et de la joie contenue d’Alfred Bondel.

Après les cérémonies… la mère attira Bondel dans l’embrasure d’une fenêtre…

–Maintenant, mon gendre, que comptez-vous faire… cette nuit?

–Belle maman… je compte rendre ma femme bien heureuse.

–Qu’entendez-vous par cette indécence?

–Mais, belle…

–Vos malles sont faites?…

–Mes malles?...

–Vous avez retenu une chaise de poste?

–Quelle chaise de poste?

–Comment, quelle chaise de poste?... Pensez-vous vous conduire comme un manant, c’est-à-dire coucher simplement chez-vous?. Apprenez, monsieur… qu’il est d’usage dans le grand monde–le nôtre!…–d’enlever sa fiancée après la fête… et de partir en voyage… Heureusement que j’ai pensé à tout… voici votre itinéraire.

Vous irez directement à Nevers... A Nevers vous prendrez le chemin de fer jusqu’à Bourges… Vous y serez par le train85... à 11h. 26... C’est une bonne heure… J’ai choisi Bourges pour le sacrifice. parce que c’est une ville sévère… où vous trouverez le calme et le recueillement nécessaires à l’acte matrimonial… Connaissez-vous Bourges?…

–Non… mais je connais Nevers… quand je voyageais pour le compte de papa.

–C’est bien, cela suffit…

–Je descendais toujours à l’hôtel du Lapin qui n’a pas confiance.

–C’est bien, vous dis-je, cela suffit… Pas de réflexions… Je ne les aime pas… Allez!

... Et Alfred, un peu ahuri… se trouva, le jour de ses noces… dans une voiture qui l’emporta, lui et sa moitié, sur la route de Clamecy à Nevers...

Il faisait un temps gris-sale; une petite pluie fine pénétrait à travers les vitres de la carriole, traînée par deux rosses mal attelées.

Jehanne, emmitouflée dans son coin, ne disait rien; Alfred, en toilette de marié, se contentait de répéter de temps en temps:

–Il ne fait pas chaud!… C’est une drôle d’idée!… Enfin, puisque c’est l’usage…

Et il riait d’un air bête en regardant sa fiancée. Il voulut lui prendre le genou; mais elle le regarda d’un air si–Catherine de Médicis –que le pauvre garçon balbutia, en rougissant jusqu’aux oreilles:

–Pardon! je ne savais… je croyais… Enfin, c’est un drôle d’usage!

Tout à coup, il poussa un formidable éternuement.

–Je m’enrhume, dit-il timidement.

–Mouchez-vous, répondit Jehanne.

–J’ai laissé mon mouchoir dans mon paletot, et mon paletot est sur le piano de madame votre mère!

–Alors, attendez jusqu’à Nevers.

–Oui, ma petite femme.

–Ne m’appelez pas votre petite femme... Appelez-moi mademoiselle Jehanne!

–Je veux bien, parce que ce n’est pas pour longtemps, et, cette nuit à Bourges… Oh! que je voudrais être à Bourges! !

Jehanne, plus noble que jamais, se rencogna et parut ne pas comprendre.

Enfin, la voiture s’arrête à la gare de Nevers.

Alfred s’élance…

–Vite, vite! s’écrie-t-il, en arrêtant le premier employé qu’il rencontre... deux premières pour Bourges.

–Il est trop tard… le train est parti depuis une heure.

–Comment, parti? Comment ça… parti? Bonne amie! comprends-tu… le train… le dernier train… est parti.

–C’était à présumer, répond froidement Jehanne.

–Quelle nuit de noce!… Quelle drôle d’idée! ! Nous envoyer ici!... Il pleut à verse!… Où aller coucher?

Tout à coup, Alfred se souvient de son hôtel… C’est un éclair dans son ciel sombre.

–Cocher… allez à l’hôtel du Lapin qui n’a pas confiance.

Il fait un temps horrible. Le cocher part en grommelant… Il ignore d’ailleurs de quel côté il doit se diriger… On monte des rues noires comme de l’encre… on descend des côtes extravagantes… sur un pavé raboteux qui arrache des cris de frayeur à la mariée…

Alfred, exaspéré–malgré la pluie battante –se résigne à prendre les chevaux par la bride… et mouillé… éternuant. suant… pestant… au bout de trois quarts d’heure… on arrive devant l’auberge.

Inutile de le dire, tout dort dans la maison… On dirait qu’on frappe à la porte d’un four… Enfin, une sorte de paysan valet vient ouvrir –une chandelle à la main.–Il est en chemise.

–Tiens… c’est monsieur Alfred!...

–C’est bon… Pierre, nous causerons demain.–Vite, une chambre… la plus belle… un bon lit… bien blanc…–Fais du feu… un grand feu!... Je suis marié… de ce matin. Mon épouse est dans la voiture… Nous venons passer ici notre première nuit de noces!…

–Ah! elle est bien bonne! répond Pierre en riant aux éclats… C’est que, je vas vous dire… nous sommes en foire…

–La foire… n’a rien à voir dans ma situation?

–Pardon… toute la maison est pleine, depuis la cave jusqu’au grenier… Ils sont jusqu’à dix-sept dans une chambre à trois lits…

Pour le coup, le malheureux Alfred pense à s’arracher les cheveux… et, dans sa colère… il ose prononcer ce blasphème:Que le diable emporte ma belle-mère! ! !

–Ecoutez, dit Pierre qui en a pitié… Je n’ai qu’un coin à vous offrir… c’est mon lit… –il est sous la soupente…–mais enfin… c’est toujours un lit!…

Et au bout de cinq minutes… la noble fiancée est introduite… dans un galetas… sans nom… meublé… d’une chaise dépaillée et d’un sac rempli de varech…

–Attendez, dit Pierre; il n’y a pas de draps, mais j’ai une idée… Moi, je suis plein d’idées!

Et il revient avec trois serviettes qu’il a été chercher à l’office.

–J’aurais voulu avoir des nappes; je n’ai trouvé que ça… A la guerre comme à la guerre! pas vrai? Arrangez-vous! Bonsoir! je vas coucher à l’écurie.

Nous renonçons à décrire la tenue indignée de Jehanne pendant que ce pauvre Alfred essaye de faire contre fortune bon cœur!

Enfin, elle daigne retirer sa robe et s’étendre sur ce grabat, en gardant ses jupons. Lui se met en devoir de retirer son habit.

–Que faites-vous donc, monsieur? demande Jehanne.

–Mais, tu le vois bien, mademoiselle, je…

–Rhabillez-vous, monsieur! Si vous pensiez à ça, dans un endroit pareil, demain je retournerais chez ma mère.

–Parlons-en, de votre mère! Sans elle nous serions si bien à Clamecy!

Tout à coup, la noble fiancée donne des signes évidents d’un léger malaise: elle se dresse sur son séant, et regarde anxieusement autour d’elle.

–Tu cherches quelque chose, bonne amie?

–Oui… je… Non… ce n’est rien… je voudrais: l’utile dulci comme dit ma mère... mais cela se passera.

Alfred a compris, il cherche aussi en murmurant:

–C’est juste; quand on a passé sept heures en voiture et qu’on a bu du champagne à son repas de noce!…

Mais il a beau chercher, il ne trouve rien qui puisse même remplacer le vase nécessaire.

–Attends-moi, je vais trouver Pierre!

Et il sort comme un fou.

Pierre, réveillé, se remet à rire.

–C’est que c’est vrai… Attendez... j’ai une idée…–je suis plein d’idées!–Retournez auprès de votre épouse, monsieur Alfred. A l’office tout est sous clef, mais j’ vas vous chercher quelque chose d’approchant…

Et il revient au bout de cinq minutes. Il a l’air triomphant.

–Voilà l’affaire tout de même, dit-il en tirant un litre de dessous sa blouse.

–Une bouteille! s’écrie Alfred. Eh bien, et ma femme?...

–Oh! mais, soyez donc tranquille, j’ai pensé aussi à madame, et la preuve, c’est que… tenez, pour elle, v’là un entonnoir.

Ce fut sans doute pour donner une grande leçon d’égalité à cette noble demoiselle que la nature, en dépit de ses aïeux, la força d’en user.

Elle en garda une telle rancune à ce pauvre Alfred… que ce ne fut qu’après trois semaines de voyage qu’elle consentit à se faire appeler madame… et encore avec un grand dédain.

Quant à la noble belle-mère, lorsqu’elle apprit l’incident, elle eut une idée sublime:

–Envoyez-moi l’entonnoir sacré, écrivait-elle à son gendre; il est digne de figurer dans nos armes… à côté de la bouteille!

Depuis cet événement, le blason des la Tourduneuf ressemble à ces enseignes vulgaires que l’on voit à la porte des cabarets et sur lesquelles chacun peut admirer une bouteille d’où jaillit une mousse étonnante!…–et lire ces mots: Bonne bière de mars.

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16 ocak 2025
Hacim:
140 s. 17 illüstrasyon
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4064066319182
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