Kitabı oku: «Les grands guignols»
Pier-Angelo Fiorentino
Les grands guignols

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066326838
Table des matières
PARIS L’ÉTÉ
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII

PARIS L’ÉTÉ
Table des matières
Un des préjugés de Paris, c’est de ne pas vouloir croire à l’été. Lorsque les chaleurs arrivent, souvent plus étouffantes qu’en Sicile, en Afrique et au Sénégal, tout le monde paraît surpris. Les directeurs de théâtre poussent des gémissements, les glaciers manquent de glace, la population, accablée, défaillante, languit sur l’asphalte en fusion comme les tribus d’Israël avant que Moïse eût fait jaillir l’eau du rocher.
Sous prétexte que l’été ne dure que trois mois, quelquefois quatre, on ne fait rien pour s’y préparer. Dans les pays chauds, où cependant la brise est plus fraîche qu’à Paris, vous avez des promenades sur l’eau, des promenades sous les arbres, des allées, des tunnels et des grottes où le soleil ne darde pas ses rayons; vous avez des vêtements légers et des chapeaux de paille à larges bords, des spectacles en plein vent, des cirques, des arènes; vous avez des fruits glacés, des figues d’Inde, des pastèques, des grenades; à chaque coin de rue s’élèvent de petits pavillons à colonnettes rayées de blanc et d’or, ornés de grands festons de citrons et d’oranges, et la foule est souvent si compacte autour de ces frais reposoirs, que l’acquajuolo est obligé de prendre dans sa main trois verres à la fois pour les remplir d’une eau froide et claire comme le cristal de roche, tempérée par quelque gouttes d’anis.
Dans les pays chauds, vous avez la sieste aux heures brûlantes; les hamacs, les stores, les fauteuils en roseau; les terrasses ombragées de tentes en coutil ou de berceaux de vigne; les soupers de coquillages et de fruits de mer; enfin le bon sens et, la logique des habitants qui ont adopté le judicieux usage de dormir le jour et de veiller la nuit.
A Londres, l’été dure moins longtemps qu’à Paris, et cependant toutes les précautions sont prises pour combattre la chaleur. Un excellent système de ventilation est appliqué aux salles de spectacle; les jardins publics abondent; partout des parcs, des squares, des arbres, des pièces d’eau magnifiques: On se baigne où l’on veut; j’ai vu de nombreux baigneurs, en costume de triton, s’ébattre paisiblement, dans l’étang de Kinsington, dans le parc de la reine!
Il manque à Paris deux choses essentielles; l’eau et les arbres. Cependant la Seine est là, remplie de bonne volonté, et avec un peu d’industrie, on pour rait avoir des fontaines superbes, des étangs, des cascades, qui auraient le double avantage de rafraîchir l’air et de réjouir la vue. Quant à trouver de beaux arbres, je conviens que la chose est plus diflicile. Du train dont on y va, on montrera bientôt comme une curiosité tout arbre qui ne sera pas une allumette. Mais il reste encore quelques beaux chênes, quelques sapins oubliés, dans la forêt, de Saint-Germain, dans les bois de Meudon, de Verrières et de Bièvre, et grâce au chemin de fer, on peut, comme Mahomet, aller aux arbres si les arbres ne viennent pas à nous. Croiriez-vous qu’on a ouvert un bal à Enghien, à quelques pas de ce coude charmant que fait la Seine, à quelques pas de la forêt de Montmorency, et que les propriétaires de ce curieux établissement ont trouvé moyen de choisir le seul terrain peut-être de toute la contrée qui n’eût ni un filet d’eau ni un arbre? Avouez qu’il a fallu bien de l’esprit pour bâtir presque sur le lit du fleuve, un petit désert de sable, un coin de Sahara où l’on ne rencontre, pour toute oasis, que des lampions et des chaises!
Nous avons des écoles de natation, c’est-à-dire de petits cachots, bien calfeutrés, entourés de planches et de toiles, où chacun a pour sa consommation particulière moins d’eau que dans une baignoire, et où l’on risque de recevoir à chaque instant sur la nuque les nageurs habiles dont la spécialité consiste à piquer des têtes.
Il y a deux ou trois siècles, on y mettait moins de façons, on se baignait en plein air. Je lis ceci dans la Bruyère:
«Tout le monde connaît cette longue levée qui borne et qui resserre le lit de la Seine du côté où elle entre à Paris avec la Marne qu’elle vient de recevoir les hommes s’y baignent au pied pendant les chaleurs de la canicule; on les voit de fort près se jeter dans l’eau, on les en voit sortir; c’est un amusement. Quand cette saison n’est pas venue, les femmes de la ville ne s’y promènent pas encore; et quand elle est passée, elles ne s’y promènent plus.»
Dans ce temps-là les hommes allaient se baigner dans la Seine, au-dessus de la Porte-Saint-Bernard. Le bord de la rivière était encombré de dames; on y louait des chaises comme aujourd’hui aux Champs-Élysées. Les auteurs comiques et satiriques s’amusèrent beaucoup du choix de cette promenade En 1696, on joua au Théâtre-Italien une pièce de circonstance, sous ce titre attrayant: les Bains de la Porte-Saint-Bernard.
J’ai voulu visiter, l’autre jour, cette longue levée dont parle la Bruyère. Les quais étaient déserts; je n’ai vu que trois vieilles blanchisseuses, maigres, noires et tannées comme du cuir bouilli, et un arrêté du maire portant défense expresse de se baigner en cet endroit dangereuse! Malgré cet avertissement paternel, deux intrépides naïades, dont il m’est défendu de publier les noms, se sont lancées bravement à l’eau, et, abritées d’une légère ombrelle verte, la taille serrée par le pantalon de rigueur, les bras nus, les cheveux flottants, elles ont descendu la Seine jusqu’au pont Notre-Dame, filant vingt nœuds à l’heure, et ne s’arrêtant que de temps à autre pour demander des sandwichs et du madère.
Les spectacles d’été sont encore très-rares et très-mal organisés à Paris. Je ne vois guère que la salle du Cirque qui soit construite dans de bonnes conditions. Elle est légère, élégante, commode et parfaitement aérée. On se voit comme dans un salon, on circule avec la plus grande facilité, on se tient debout ou assis, le chapeau à la main ou le chapeau sur la tête, sans gêner et sans être gêné par personne. Le spectacle ne demande pas une attention soutenue. Vous pouvez rêver à rien profondément, comme l’a dit un illustre écrivain. Les femmes peuvent montrer leurs belles étoffes, leurs chapeaux, leurs écharpes, et recueillir le fruit de leur toilette. Rien n’est perdu. On y rencontre tous les soirs fort joyeuse compagnie, grâce au bon esprit du directeur, qui a su résister, avec une louable fermeté, à l’abus des billets gratuits. Une seule fois, M. Dejean s’est départi de son système, et c’est en faveur de la garnison de Paris.
— Prenez garde, lui dit le général Changarnier, votre offre est très-gracieuse et honore beaucoup vos Sentiments et votre caractère; mais il y a soixante mille hommes à Paris.
— Eh bien! mon général, quand il y en aurait quatre-vingt mille, cela me ferait trois mois, voilà tout! Envoyez-moi mille braves par soirée, je serai heureux de leur témoigner ainsi ma reconnaissance.
Rien n’est plus curieux que de voir dans la partie supérieure de l’enceinte les rangs pressés de ces jeunes soldats d’une tenue irréprochable, et qui font éclater de temps à autre leurs applaudissements comme des feux de peloton.
Les deux sujets les plus remarquables du Cirque (cela soit dit sans blesser l’amour-propre de personne) sont un enfant et une jeune fille, qui n’était elle-même naguère qu’une enfant. Rien n’égale leur intrépidité, leur sang-froid, leur bravoure. L’enfant est le petit Baptiste Loissel, le plus jeune frère de l’excellent écuyer de ce nom, Il ne monte à cheval que depuis deux ans; mais M. Adolphe Franconi, pour qui aucun miracle n’est impossible, en a su faire, en si peu de temps, un artiste de premier ordre. J’emploie à dessein ce mot d’artiste, qui n’a rien de trop ambitieux pour la circonstance, car ce petit Loissel, que vous voyez bondir et rebondir sur son cheval comme un volant sur sa raquette, s’élever à des hauteurs incroyables, et passer, comme emporté par une trombe, au-dessus de la foule frémissante, a tout l’esprit, toute la verve d’un comédien consommé dans les pantomimes et dans les scènes qu’il joue avec une perfection rare. Sa figure, sans être régulière, est très-intelligente et très-expressive; ses yeux sont noirs et perçants, il a des jarrets de fer et des muscles d’acier.
La jeune fille est Mlle Palmyre Annato, qui a failli se tuer l’autre soir en tombant. Je ne puis m’empêcher d’éprouver un intérêt pénible, un serrement de cœur involontaire, lorsque je vois ces pauvres enfants, ces jeunes filles si délicates et si frêles, s’exposer tous les soirs à des dangers terribles, qu’ils apprennent à dissimuler avec grâce. D’où viennent-ils? où vont-ils? Par quel concours de circonstances étranges et fatales en sont-ils arrivés à cette froide indifférence? Que de travaux, que de peines, quel long et douloureux martyre n’a-t-il pas fallu pour assouplir et pour briser leurs membres! Comment une mère peut-elle vouer sa fille à un pareil état! Il n’y a point de roman, point de drame qui m’émeuve autant que la simple histoire, le touchant récit de la vie d’une écuyère.
En 1832 un petit homme, petillant de malice et d’esprit, musicien habile et compositeur amusant, donnait des leçons de chant dans un hôtel de Copenhague, à une petite fille nommée Lucile Grahan. Les parents de Mlle Lucile voulaient, à toute force, en faire une chanteuse. La petite détestait le chant et mettait son maître à la torture. Sur ces entrefaites, on annonce au signor Annato, professeur de piano et de chant, que sa femme vient de mettre au monde un enfant du sexe féminin, et qu’elle prie le signor Annato de monter, sur-le-champ, au deuxième étage.
— A la bonne heure, dit le père en se levant, voilà une petite fille que le ciel m’envoie, qui sera plus docile que vous, mademoiselle, et dont je ferai un jour une grande cantatrice.
— Non, dit la petite Suédoise en frappant du pied, je ne veux pas qu’elle chante, moi; tes chansons m’ennuient; je veux apprendre à danser, et ta fille aussi.
Vous voyez que rien ne manque à la biographie de Palmyre, pas même l’horoscope traditionnel. Seulement la prophétie de Lucile Grahan n’était pas complète. Toutes les deux ont dansé, en effet; mais l’une sur le plancher d’un théâtre, et l’autre sur le dos d’un cheval.
A quelque temps de là, M. Annato partit pour St-Pétersbourg, engagé comme chanteur à la chapelle du czar. Mais la musique sacrée lui était moins familière que la musique bouffe, il obtenait beaucoup plus de succès dans des chansonnettes et des airs comiques que dans des canons et des psaumes. Un soir, la grande-duchesse, femme du grand-duc Michel, rencontre dans une allée de son jardin M. Annato et sa fille. Le père ôta son chapeau, la petite ôta son bonnet avec tant de vivacité et de grâce, que la grande-duchesse éclata de rire. Elle prit l’enfant par la main, la mena dans une serre et lui donna autant de fruits qu’elle pouvait en porter dans son petit tablier. Dans sa précipitation à saluer Son Altesse et à défaire les rubans de son bonnet, Palmyre avait fourré les épingles dans sa bouche. La grande-duchesse s’en aperçoit, et, les retirant avec bonté : «Mon enfant, lui dit-elle, si une de ces épingles vous tombait dans la gorge, vous ne pourriez plus chanter.»
La petite, alors, prenant courage: «Madame, je ne veux pas chanter, je veux être écuyère! Maman, qui était la fille du directeur d’une troupe équestre, m’a dit que c’était un état charmant. Priez donc papa de ne pas me tourmenter avec son piano et ses chansons; je veux monter à cheval.»
A partir de ce moment, la vocation de Mlle Palmyre ne fut plus contrariée. Elle débuta, toute petite fille, en présence de l’empereur; de là, elle partit pour Bucharest, pour Jassy et pour Constantinople, puis elle revint à Odessa, à Moscou, à Varsovie, et fut engagée à Vienne par Guerra, un des plus célèbres écuyers de notre temps. Elle a travaillé à Vienne, dans la même troupe que Mme Kennebel-Franconi, et à Berlin avec Mme Lejears. Mais il était réservé à M. Adolphe Franconi de perfectionner son talent et d’en faire la jolie danseuse et l’intrépide écuyère que vous savez.
En sortant du Cirque, on s’arrête, malgré soi, devant le Café Morel et le café des Ambassadeurs. Une simple corde sépare les spectateurs des passants. Les premiers sont assis devant des tables, rangées en parallélogramme, et dégustent, en vrais sybarites, du café, de la bière et des glaces. Deux rotondes élevées sur un assez large piédestal, garnies de rideaux à moitié soulevés, et éclairées par un lustre, forment les deux théâtres rivaux. L’orchestre est au fond. Il se compose d’une contre-basse, de trois violons, d’un alto, d’une clarinette et d’un cor. Sur le premier plan, sont assis deux ou trois Messieurs en habit noir et quatre ou cinq dames en costume de bal. A la vérité, les nombreux cafés de la place des Célestins à Lyon possèdent des troupes plus complètes et des virtuoses d’un rang plus élevé. Les Sontag et les Lind n’abondent pas aux Champs-Élysées. Mais ni Mlle Lind ni Mme Sontag ne sauraient, après un morceau de bravoure, descendre dans le parterre et faire la quête avec autant de grâce et de laisser-aller. Telles qu’on les voit, ces deux baraques (si les affaires de nos deux théâtres lyriques ne s’arrangent pas bientôt), sont destinées peut-être à remplacer l’Opéra et l’Opéra-Comique.
Voilà que le Château-Rouge, à son tour, annonce des fêtes de nuit. C’est une excellente idée. La nuit porte conseil, surtout lorsqu’on peut fumer une cigarette assis sur un banc de gazon, à l’ombre d’un acacia en fleurs et la tête nonchalamment appuyée sur une blanche épaule. Au reste, je n’oublierai jamais que c’est au Château-Rouge que j’ai eu l’honneur de voir pour la première fois M. Paul de Kock et sa famille. Mais je doute que M. Paul de Kock et ses nombreux lecteurs veuillent visiter ces ombrages passé minuit. Que dirait la portière de M. Paul de Kock, qui est à la fois le type, le conseil et le public de ce grand écrivain? D’ailleurs, le Château-Rouge est situé dans un quartier très-éloigné, très-rocailleux, près des carrières Montmartre. Il faut bien des fusées, bien des chandelles romaines pour éclairer ces précipices. Je conseillerais donc à l’administration du Château-Rouge, de faire construire à son usage un petit chemin de fer atmosphérique avant de se lancer si résolument dans les fêtes de nuit.
M. Mabille, au contraire, aime à se coucher de bonne heure. A onze heures et demie sonnant le gaz est éteint. Si bien que, tout compte fait, on emploie une heure et demie pour déposer sa canne au vestiaire, pour réclamer son numéro, pour le présenter en sortant, pour reprendre la canne susdite, et dix minutes pour voir un quadrille et faire un tour de jardin. Évidemment ce n’est pas la faute de M. Mabille. Mais pourquoi cette rigoureuse consigne? On entre bien avec une canne au théâtre, dans les salons, dans l’église. Peut-on supposer que les danseurs seraient capables de se battre entre deux polkas? C’est faire injure aux habitués de céans. Tout au plus cet ordre inflexible ne devrait être maintenu que le dimanche. Le dimanche, la population du jardin Mabille est plus turbulente, plus commune et moins bien élevée que les autres jours de la semaine. Mais le samedi, par exemple! Un diplomate étranger écrivait dernièrement à son fils: «On me dit que tous les salons sont fermés en France et que, pour apprendre les belles manières, il faut fréquenter je ne sais plus quel jardin situé dans l’allée des Veuves.» Il est de toute évidence que ce diplomate a voulu parler du jardin Mabille.
17 juillet 1849.
II
Table des matières
INSTITUT DE FRANCE. — ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS. (Séance annuelle.)
La politique se glisse partout. Ni les lettres, ni les arts, ni le théâtre, ne peuvent plus être à l’abri de cette maladie du siècle dont il faut prendre son parti. Qui le croirait? Les deux filets d’eau claire que les paisibles lions de l’Institut laissent couler de leurs gueules académiques ont failli être troublés aujourd’ hui. Tout le monde sait que les pensionnaires de l’Académie de France à Rome n’ont pu, cette année, envoyer leurs travaux. On comprend les pénibles souvenirs qui s’attachent à cette circonstance unique dans les fastes de la villa Médicis. Mais M. Raoul-Rochette, avec un tact exquis et un extrême bon goût, a su éviter tout ce qu’un pareil sujet pouvait avoir d’irritant.
Au demeurant, le programme de ces cérémonies solennelles ne varie pas beaucoup. L’appel nominal des lauréats, la distribution des grands prix de peinture, de sculpture, d’architecture, de paysage historique et de composition musicale, la lecture d’une notice sur la vie et les travaux d’un peintre académicien, une ouverture et une cantate par deux élèves couronnés, voilà de quoi se composent ordinairement ces séances qui ne durent que deux ou trois heures. Le public de ces réunions annuelles est assez curieusement assorti. Ce sont d’abord les mères et les tantes des lauréats, dans des toilettes étranges, dont les émotions du jour excusent la précipitation et le négligé ; des professeurs dont les cheveux gris n’ont pas tout à fait corrigé les prétentions juvéniles; quelques jolies femmes pour qui les choses les plus sérieuses et les moins amusantes sont un prétexte de distraction et d’amusement; quelques jeunes gens de l’école des Beaux-Arts, bruyants, tapageurs incorrigibles, qui charment les ennuis de l’attente en essayant des chœurs à bouche close, et saluent l’entrée de chaque lauréat d’applaudissements ou de murmures prolongés.
La séance n’était indiquée que pour deux heures précises, mais dès midi et demi presque toutes les places réservées aux invités ont été envahies. A deux heures MM. les académiciens sont entrés dans leur hémicycle, les uns revêtus de leur habit brodé de palmes vertes, les autres en simples mortels. M. Gatteaux, le président, a pris place au fauteuil, ayant à sa droite M. Raoul-Rochette et à sa gauche M. Huvé. Puis la distribution des prix a commencé, après une ouverture dont je parlerai tout à l’heure. Au fur et à mesure que M. le secrétaire perpétuel lisait les noms des élèves, ceux-ci se levaient de leur place, s’approchaient du bureau, recevaient leurs couronnes des mains du président, et allaient embrasser leurs professeurs, aux grands applaudissements du public.
Dans le rapport des prix annuels, fondés par différents bienfaiteurs, on a remarqué particulièrement ce passage:
«Feu M. Deschaumes a fondé, par son testament, un prix de la valeur de 1,200 fr., à décerner, au jugement de l’Académie, à un jeune architecte réunissant aux talents de sa profession la pratique des vertus domestiques.»
Ces mots du testateur ont été accueillis par une explosion d’hilarité. Ce qui ne me paraît pas bien flatteur ni pour la vertu, en général, ni pour feu M. Deschaumes, en particulier.
La distribution des prix terminée, M. Raoul-Rochette a raconté la vie de M. Bidauld, paysagiste, dans une prose élégante, spirituelle et polie. Cette notice peut se résumer en deux mots: M. Bidauld commença par peindre des enseignes, et finit par faire des paysages charmants. Il a vécu honnête homme, il est mort académicien. Honneur à sa mémoire!
La partie musicale de la séance se composait, comme nous l’avons dit, d’une ouverture et d’une cantate.
L’ouverture est de M. Gastinel, couronné, je crois, il y a deux ou trois ans. C’est un travail consciencieux et remarquable. M. Gastinel est un des bons élèves de M. Halévy.
C’est assez dire qu’il a fait d’excellentes études. Il a de l’ordre, de la clarté, de la précision, qualités essentielles pour arriver plus tard à la couleur et au style. Il sait fort bien grouper et agencer les différentes parties d’un morceau pour former un tout analogue. Sans avoir une imagination bien féconde, il ne tombe pas dans le commun et dans le vide. Je n’en voudrais pour preuve que son introduction en ré très-bien conçue et très-élégamment écrite. Mais je reprocherai à M. Gastinel l’abus de la sonorité, une profusion de trémolos que rien ne justifie, et, brochant sur le tout, des accords de cuivre déraisonnables et stridents. On pourrait dire aux compositeurs qui n’ont aucun ménagement pour les oreilles du public: «Vous vous fâchez, donc vous avez tort; vous faites du bruit, donc vous n’avez pas d’idées.» M. Gastinel n’en est pas là heureusement.
Je sais bien que lorsqu’on a pour la première fois à sa disposition un orchestre comme celui de l’Opéra, il faut une grande modération et un grand empire sur soi-même pour ne pas en abuser. Il est si commode de dire aux violons: faites-moi des trémolos, pour le plaisir de faire des trémolos; il est si facile de dire aux trombones et aux tympans: sonnez, trompettes! battez, tambours! Cela ressemble un peu à la joie que font éclater les enfants quand ils ont en leur pouvoir de petits canons de cuivre et des soldats de fer-blanc. Mais M. Gastinel est un homme; et s’il veut bien se garder de toute exagération fâcheuse, il ne tardera pas à prendre place parmi nos bons compositeurs.
Quant à M. Cahen, on ne pourrait vraiment lui reprocher aucun excès. Sa cantate est d’une simplicité extrême. M. Cahen est un tout jeune homme, pour lequel on ne saurait montrer trop d’indulgence; il n’a pas vingt ans. M. Cahen n’a remporté cette année qu’un second prix: c’est déjà quelque chose. MM. Adam et Zimmermann, ses professeurs, ne peuvent pas manquer de lui donner de précieux conseils, et de lui aplanir les obstacles qu’on rencontre au début de toute carrière. Mais il est à désirer que, pour son second essai, M. Cahen tombe sur des paroles d’une candeur moins primitive. L’auteur de cette honnête cantate est M, Camille Doucet, qui a pourtant fait ses preuve Une médaille de 500 francs a été décernée comme récompense à cette innocente scène. Vingt-cinq louis de bonbons, c’est vraiment trop cher
Cela s’appelait: une barque, titre éminemment inoffensif. Cependant, toute réflexion faite, la barque a disparu. Des cerveaux brûlants y auraient pu découvrir une allusion détournée aux affaires de Rome. Une barque! Prenez garde! saint Pierre était pêcheur.
Le poëte en était là de ses méditations et de ses doutes, quand il a eu une inspiration d’en haut. Quelque chose comme une voix du ciel lui a crié à l’oreille: appelle donc ta cantate Antonio! Et il ne se l’est pas fait dire deux fois. Antonio! voilà qui coupe court à toutes les difficultés. Antonio! Honni soit qui mal y pense.
Or, vous ne le croiriez jamais, Antonio c’est lord Rivers. Ce lord, trois fois malheureux, a eu le désagrément d’être trompé par sa femme. Un dop Fernand qui m’a tout l’air d’être un Espagnol aussi séduisant que peu délicat, s’est permis d’enlever la trop sensible lady Clara. Les deux amants, dont on ne saurait trop déplorer la rouerie précoce, ont conçu l’infernal projet de s’en aller de Douvres à Cadix dans un frêle esquif de pêcheur. Évidemment l’action se passe avant l’invention des bateaux à vapeur. C’est là que les attendait lord Rivers. Pour les attirer dans le piège, le malin lord se couvre entièrement d’un grand manteau de marin (c’est M. Doucet qui parle) et prend le nom d’Antonio. Tout autre à sa place se fût appelé John, Tom ou Patrick. Lord Rivers tient absolument à s’appeler Antonio. C’est son idée, ni plus ni moins que s’il était à Venise.
Les deux coupables ne tardent pas à paraître. «Une voiture s’est arrêtée, dit toujours M. Doucet, don Fernand en est descendu avec lady Clara. — Les voilà, les voilà ! s’écrie lord Rivers; c’est lui, c’est elle!» Si aguerrie que soit lady Clara, à peine a-t-elle mis le pied sur le bateau fatal, elle éprouve un peu de mal de mer. Don Fernand profite de l’occasion pour se livrer à une cavatine en ré majeur.
Ciel orageux de l’Angleterre,
Adieu... je te fuis pour toujours,
Bientôt à ma jeune compagne,
En montrant l’horizon vermeil,
Je dirai: voilà mon Espagne!
Pays enchanté, sans pareil!
Pays de l’or et du soleil t
Admirez la profondeur de ce bientôt! «Adieu, ciel de l’Angleterre, bientôt nous verrons l’Espagne! Évidemment la barque de lord Rivers file deux cents nœuds à l’heure. Mais les fugitifs avaient compté sans l’orage et le mari, deux tristes choses! L’horizon s’obscurcit, lord Rivers se découvre, un éclair brille et le bateau s’enfonce. Bonsoir la compagnie!
C’est sur cette aimable complainte, que le jeune lauréat a dû écrire un récitatif, un petit duo, un air de ténor et un trio final. Nous avons remarqué un assez joli passage sur ces mots: Loin de ma patrie, qu’à jamais j’oublie, et, par-ci, par-là, des intentions heureuses qui méritent d’être encouragées.
7 octobre 1849.
III
Table des matières
THÉATRE DE L’OPÉRA: LA FILLEULE DES FÉES Ballet-Féerie en trois actes et sept tableaux.
Vous me dispenseriez, sans doute, de vous raconter le sujet de ce ballet nouveau, si vous saviez combien la fable en est simple et l’action peu compliquée. Supposez trois fées: une blanche, une rose, une noire ou sinistre, selon le vocabulaire adopté par les auteurs. La fée rose et la fée blanche comblent leur filleule de tous les dons, de toutes les qualités désirables; la méchante fée tourne tout à mal et se porte à des noirceurs inouïes. Pour ne vous en donner qu’une faible idée, deux hommes placés par la fortune, l’un sur le plus haut, l’autre sur le plus bas de l’échelle, le pauvre Alain et l’illustre comte Hugues de Provence, sont amoureux de la petite Isaure, la filleule des fées. Eh bien! de ces deux hommes, grâce à la persécution de la fée sinistre, l’un devient fou, l’autre aveugle. Vous sentez bien que cela ne peut durer ainsi, et que, quand on est deux contre une, on finit par mettre à la raison cette vilaine fée Carabosse, cette abominable faiseuse de mauvais tours. On guérit les deux amants, l’un de sa folie, l’autre de sa cécité, et on enlève la gentille Isaure dans le paradis des fées, où elle sera éternellement heureuse et n’aura pas d’enfants.
Ce n’est point que ce récit, fort simple et fort court, ne soit développé doctement, comme il convient à tout ballet qui se respecte, en trente-deux pages in-8°, imprimées par Mme veuve Jonas, et reliées en papier rose. Mais c’est là que je plains les auteurs d’être obligés de vous décrire en belle prose les entrechats et les pirouettes de ces messieurs et de ces demoiselles. A chaque instant leur embarras se trahit, la langue leur tourne, et le fameux inquam et inquit, qui tourmentait si fort Cicéron, revient pour embrouiller sans cesse un dialogue qui ne se fait qu’avec les pieds.
Tantôt c’est le fermier Guillaume qui semble dire... Que semble-t-il dire, le fermier Guillaume? — Ah çà ! c’est un déluge de vieilles! Avouez qu’il n’est pas commode de rendre, par la pantomime, le mot du fermier Guillaume! Tantôt c’est la fée sinistre qui voudrait bien s’écrier: «Tremblez pour elle, je lui garde mes dons quand elle aura quinze ans.» Mais le moyen de traduire par gestes cette menace sous condition? Aussi les auteurs en prennent-ils leur parti, et pour tourner la difficulté, écrivent-ils tout bonnement sur un nuage en caractères de feu la sinistre légende. Plus loin, c’est sur une glace qu’on lit en lettres non moins brûlantes, cet autre arrêt de malheur: «Vous l’avez faite si belle, que nul homme ne pourra la voir désormais sans perdre la raison.» L’expédient du nuage et de la glace n’a rien de désobligeant pour le spectateur; mais nous trouvons que la fée sinistre abuse un peu trop de sa plume, et qu’elle aspire ouvertement à prendre place parmi nos plus féconds écrivains. La légende a du bon quand on l’emploie avec réserve; mais si l’on substitue trop fréquemment la parole écrite à la parole gesticulée, on finirait peut-être par trouver plus simple d’éclairer le livre tout entier pour en rendre ainsi la prose transparente et lisible, et placer l’explication à côté du tableau.
Ceci soit dit sans vouloir porter la moindre atteinte à la réputation du parrain de cette aimable filleule. Mais il nous permettra de ne pas le suivre dans ses développements. Un ballet se voit, ne se décrit point. La pantomime a d’ailleurs ses bornes, et si elle peut rendre, par l’expression du visage, par l’éloquence du regard et du geste, les sentiments et les passions tels que l’amour, la joie, la douleur, l’aversion, le dégoût, l’épouvante, elle ne peut pas entrer dans certains détails où le langage est indispensable. Quel que soit le talent du mime, il arrive un moment où sa pensée devient incompréhensible. Toutes les fées du monde n’y peuvent rien. M. de Saint-Georges le sait aussi bien que nous.
Cependant, si la pantomime n’a pas fait et ne saurait faire de progrès, l’art du décorateur est arrivé de nos jours à une perfection qu’on ne soupçonnait pas autrefois. Ce ne sont plus des toiles grossièrement barbouillées, des nuages de carton, des arbres qui n’existent pas, des horizons impossibles. Aujourd’hui le décorateur n’a presque rien à envier au paysagiste. Ces grands tableaux qui se déroulent sur la scène, aux yeux d’un public émerveillé, sont traités avec autant de soin, de patience et d’amour que des toiles de chevalet. Les ciels sont d’une transparence et d’une limpidité admirables; des arbres au tronc vigoureux, rempli de séve et de vie, font éclater leur feuillage vert comme dans les plus charmantes études de Salvator et de l’Albano; les différentes couches du sol sont rendues avec une vérité frappante; la lumière, adroitement ménagée, éclaire tantôt d’en bas, tantôt d’en haut, tantôt de côté, ces immenses paysages, et l’on obtient, par des procédés très-simples, des effets d’optique surprenants et nouveaux.
J’aime beaucoup le premier décor. Il est simple, bien dessiné, bien réussi. La toile de fond en est charmante. C’est une colline aux pentes douces et d’un vert tendre, coupées de petits sentiers qui aboutissent à l’église du village.
Comme vous le pensez bien, dans un ballet féerique il s’opère toutes sortes de prodiges. Tantôt c’est un pan de mur qui s’écroule pour laisser voir une jeune fille à sa toilette et le prince, pâmé d’amour, à ses pieds; tantôt c’est un sénéchal qui s’engloutit dans l’abîme ou la vieille fée qui surgit du fond d’un puits. Telle jeune personne qui, pour éviter à son amant le malheur de devenir fou en la regardant, s’est précipitée par la croisée, soulevée par un coin de son voile, est emportée vers le ciel. Mais, de tous ces vols, de toutes ces métamorphoses, de tous ces changements à vue, le plus heureux me paraît celui d’un petit miroir qui s’élargit peu à peu et devient une glace magnifique où la filleule des fées peut se mirer de la tête aux pieds. Tout cela s’exécute avec beaucoup de rapidité, beaucoup d’adresse, et l’image réfléchie par la glace est d’une illusion parfaite.
La vue du parc éclairé par la lune a obtenu tout le succès qu’elle méritait. C’est un fort beau décor, parfaitement arrangé. Ce jet d’eau naturel qui s’élève au milieu du bassin et retombe en pluie argentée, cette lumière électrique, projetant sur la scène, avec une intensité très-vive et très-puissante, ces ombres vigoureusement accusées, ces statues dont le marbre vivant s’émeut sous la pression de l’air et frissonne aux caresses de la brise, ces jeunes femmes à moitié nues groupées dans des poses gracieuses, le murmure et le grésillement de l’eau se mêlant aux accords d’une musique douce et voilée, tout cela donne à ce tableau nocturne un cachet de vérité et de mystère que nous avons vu s’évanouir à regret, quand la clarté du lustre vient balayer d’un seul coup les illusions et les rêves.
La grotte du troisième acte me paraît lourde, fâcheuse à l’œil et creusée, si l’on peut dire ainsi, à grands coups de pioche; mais ce que l’on ne saurait pardonner à des hommes qui ont donné d’ailleurs tant de preuves de talent, c’est ce pâté de nuages qui précède la grande apothéose. MM. Cambon, Thierry et Despléchin ont dû céder, nous l’affirmerions presque, à une influence de mauvais goût dont on voit percer les traces dans le nouveau ballet. On dit que Perrot lui-même a été souvent forcé de plier devant cette volonté fantasque et taquine qui s’impose à tous et à tout dans les plus minutieux détails et qui, pareille au liége, finit par surnager sur tout ce qui l’entoure, en raison même de sa légèreté et de son inconsistance. Quoi qu’il en soit, on a bien fait de supprimer les danses qui se passaient dans ces affreux nuages, et qui avaient le grave inconvénient de laisser trop longtemps exposée à la vue du public cette énorme brioche coupée en deux par le couteau des fées.
Le paradis final, avec ses gloires, ses festons, ses pyramides, ses pierreries et ses lumières étincelantes, ne manque pas de mouvement et d’éclat. Mais nous sommes un peu de l’avis de l’abbé Galiani, qui préférait au soleil de Londres la lune de Naples. Nous préférons à ce grand soleil jaune, dont les rayons tournants ont plus d’une fois éclairé les féeries du boulevard du Temple, le charmant clair de lune qui répand sa lumière argentée sur le tableau du second acte.
J’ai nommé Perrot tout à l’heure; c’est à lui qu’appartenait le soin de dessiner les groupés et de régler les danses du nouveau ballet. Perrot s’est fort bien acquitté de sa tâche. La chorégraphie ne consiste pas seulement à inventer un pas, à tracer des attitudes et des poses, à fixer le nombre des variations et des échos. C’est surtout l’art de bien partager les masses, de les présenter au public d’une manière agréable et variée, de ne point choquer les règles de la perspective et de l’optique par des rapprochements bizarres, par des lignes disgracieuses ou heurtées, de dénouer avec habileté et avec adresse tout cet enchevêtrement de bras et de jambes qui envahit par moments le milieu de la scène, de faire manœuvrer avec précision, avec ensemble, une armée nombreuse, indisciplinable, de figurants, de comparses et de machines, qui ne sont souvent, je parle des machines, ni les plus entêtées, ni les moins intelligentes. Perrot, qui n’en est pas à son coup d’essai, est venu à bout de toutes ces difficultés, dont ne se doutent même pas les chorégraphes vulgaires. Les danses, sans prétendre à l’originalité, sont jolies pour la plupart; les groupes sont arrangés avec beaucoup d’art et de goût. Perrot mérite aussi des éloges pour la manière tout à fait remarquable dont il a mimé le rôle du frère de lait de la protagoniste. Il en a bien saisi le côté comique et le côté sentimental. Mais je ne sais si le public a éprouvé le même sentiment de contrariété et d’inquiétude que nous avons ressenti tout le temps qu’a duré le spectacle. Quand on voit Perrot sur la scène et qu’on se souvient qu’il a été un si admirable danseur, un des premiers danseurs de ce temps-ci, quand on le voit lever le pied et se mêler aux groupes, on croit, à chaque instant, qu’il va danser: mais Perrot ne danse plus, hélas! Un accident à jamais regrettable a brisé sa carrière, et la joie qu’on se promet sans cesse de lui voir reprendre son essor et sa légèreté d’autrefois, est suivie d’une déception cruelle et poignante. Le mime, si parfait qu’il soit, fait regretter le danseur.
Les costumes du nouveau ballet laissent beaucoup à désirer, non pas certes que l’administration de l’Opéra ait voulu ménager le galon et l’étoffe. Le satin, le velours et la gaze ont été distribués d’une main libérale et prodigue. Seulement nous espérions que le moins jeune des directeurs, qui s’est occupé si longtemps de corsages et de jupes, et dont personne n’a jamais décliné la compétence en pareille matière, aurait trouvé quelque chose de neuf, de gracieux, de léger pour une circonstance où il se proposait, dit-on, de montrer tout son savoir. Comment! pas même un nouveau costume de fée! Évidemment l’imagination de M. Duponchel est sur le déclin. Nous apprendrions sa retraite, que cela ne nous étonnerait pas; mais cela ne nous rendra pas injuste envers le passé de cet habile architecte, qui pourrait en remontrer sur le maillot à Michel-Ange et à Vitruve, et qui a été souvent plus heureux et mieux inspiré pendant sa longue carrière.
La musique est remplie de jolis motifs, de mélodies faciles, bien écrite, bien appropriée aux danses qu’elle doit soutenir. Elle sort de l’atelier d’un maître qui s’y connaît. On a trouvé que dans certains passages il y avait peut-être abus de clochettes et de timbres. Les mauvais plaisants, qui ne manquent jamais au foyer, surtout le soir des premières représentations, ont prétendu que ce tintement métallique rappelait un peu les magasins de pendules. Si nous reproduisons ce propos, c’est pour en faire justice. Nous trouvons au contraire que l’emploi de la petite flûte, du tambour et du fifre, a ajouté à certaines parties du ballet beaucoup de vivacité et d’entrain, et que les quelques notes d’harmonica qui sont venues se mêler à l’orchestre, ont produit sur les spectateurs l’impression la plus agréable.
Nous avons si souvent fait l’éloge de Mlle Carlotta Grisi, que, s’il n’était dans la destinée des feuilletons de mourir une heure après qu’ils paraissent, les articles que nous avons écrits sur cette habile danseuse, formeraient, réunis ensemble, un assez gros volume. Certes, Carlotta Grisi a le pied brillant, plus brillant peut-être qu’aucune danseuse d’école. Perrot, son premier maître, et qui connaît son talent de longue date, en a tiré tout le parti possible et l’a laissée constamment en scène depuis le commencement jusqu’ à la fin du ballet. Mais si la danse y a gagné, la pantomime n’en-a-t-elle pas souffert, et Perrot ne s’est-il pas montré sans pitié pour son élève? C’est à Perrot lui-même que nous en appelons. Et d’ailleurs, pourquoi ne l’avouerions-nous pas, tout en reconnaissant les qualités si louables de Mlle Grisi? Nous avons été gâté par Fanny Cerrito, par cette belle et prestigieuse personne qui s’emparait, par une sorte de fascination magnétique, de l’imagination et des sens, par ces beaux bras, par ces épaules éclatantes, par ce corsage aux contours si harmonieux et si purs, par cette danse voluptueuse et enivrante non pas des pieds et des jambes exclusivement, mais de tout le corps, et si nous comparons; malgré nous, nos souvenirs d’hier à nos impressions d’aujourd’hui, nous voyons d’un côté cette fille de marbre avec sa grâce, son élégance, sa beauté, sa morbidezza et son charme irrésistible; de l’autre deux petits pieds très-agiles, très-savants, très-jaseurs, deux petits pieds de fée, mais rien que deux petits pieds.
16 octobre 1849.
IV
Table des matières
THÉATRE DE L’OPÉRA: Reprise du PROPHÈTE. —LA FÉE AUX ROSES. — Rentrée et débuts: Mlles GRIMM, DARCIER, LEFEBVRE. — NÉCROLOGIE: STRAUSS. — CHOPIN. — CARNAVAL.
Le Prophète de M. Meyerbeer entre dans la seconde phase de sa brillante carrière. Joué dans une saison très-avancée, ce grand et sérieux ouvrage a triomphé tout d’abord des épidémies, des émeutes, des fléaux du ciel et de la terre. Mais pendant les fortes chaleurs et après le départ des artistes qui avaient créé les principaux rôles, les représentations ont dû être suspendues, malgré le chiffre élevé des recettes, car le maëstro n’a pas voulu, et en cela nous sommes de son avis, que son œuvre fût gâtée par des chanteurs secondaires, des doublures, comme on dit en argot de coulisses. Le Prophète a donc été repris, l’autre soir, avec tous ses premiers interprètes (à l’exception d’Euzet, remplacé par un débutant), qui tous ont rivalisé de talent et de zèle pour se rendre dignes de la confiance absolue dont on les avait honorés.
Jusqu’ici l’on peut dire que les beautés de l’ouvrage n’ont été réellement comprises que par les intelligences d’élite, par les musiciens de profession, par les oreilles exercées. Le public a été frappé par la pompe et la majesté du spectacle, par le caractère imposant de la musique, par l’explosion savamment ménagée des grandes masses vocales et instrumentales. Mais la pureté du dessin, la délicatesse et la sûreté de la touche, la perfection et le fini du travail n’ont pas encore été bien appréciés. Ainsi, lorsque l’on entre dans une cathédrale au style noble et sévère, la première impression qu’on éprouve, c’est le sentiment de la grandeur et de l’harmonie qui règne dans les différentes parties du monument. Mais ce n’est que longtemps après qu’on saisit les beautés de détail, qu’on remarque les chapiteaux, les colonnes, les vitraux, les sculptures, les ornements de toute sorte, qui concourent à l’effet principal et forment ce merveilleux ensemble.
De même pour le Prophète. Plus on entend la partition du maître, plus on admire l’élévation des pensées, l’ampleur et l’égalité du style, la richesse et l’éclat des couleurs qui distinguent cette vaste composition. Le beau choral du premier acte, si rempli de menaces comprimées, de haines sourdes et de superstitieuse terreur; le charmant duo des deux femmes, fraîche et délicieuse rêverie; le songe si admirablement nuancé ; le grand quatuor où Jean de Leyde fait ses adieux à sa mère endormie; les airs de danse, véritable joyau de mélodie et de grâce; le trio bouffe, un des plus beaux morceaux de caractère qui soient au théâtre; le chœur de la révolte et l’hymne triomphal, et tout le quatrième acte, où il n’y a pas une note qui ne soit à sa place; et la grande scène de la prison, empreinte d’une passion si profonde, d’un élan si sublime; et chaque morceau enfin, chaque page de cette œuvre magistrale, à mesure qu’on en déroulait les beautés devant un auditoire attentif, étaient salués de longs et unanimes bravos.
L’exécution et la mise en scène n’ont rien laissé à désirer. Roger, qui, depuis son retour, n’avait chanté que la Favorite, a fort bien rendu dans toutes ses nuances le rôle si difficile et si important du prophète. Il a mis en relief les parties tendres et les parties énergiques, le côté rêveur et le côté sauvage et fanatique, avec ce soin religieux qu’il apporte dans l’interprétation des œuvres qu’on lui confie.
Mme Viardot, dans le rôle de Fidès, a été aussi très-bruyamment applaudie. Mme Castellan, Levasseur, Gueymard, Brémond, le débutant Ginebrelle, qui remplaçait Euzet, tous les artistes enfin, sans en excepter l’orchestre et les chœurs, ont fait complétement leur devoir et méritent plus ou moins d’éloges, selon l’importance du rôle dont on les avait chargés. La danse a fort bien marché ; le divertissement des patins a obtenu son succès ordinaire. Il n’y a que deux patineurs, un petit et un grand, qu’un excès de zèle a perdus. Le grand est tombé sur le nez, le petit sur son séant: tous les deux ne se sont fait aucun mal, et cet incident burlesque n’a contrarié que M. Duponchel.
La Fée aux Roses, dont les représentations, si brillantes et si suivies avaient été brusquement interrompues par une indisposition de Mme Ugalde, vient de reprendre le cours de ses triomphes. On ne saurait peindre le désappointement du public lorsqu’ on apprit que la charmante artiste, sans avoir couru de sérieux dangers, serait forcée de rester chez elle jusqu’à nouvel ordre de la Faculté. La salle était louée longtemps d’avance. Les porteurs de billets, qui s’étaient promis une fête et qui ne trouvaient qu’une déception, s’en retournaient dans une tristesse morne dont l’expression ne laissait pas d’être comique. On avait beau leur dire qu’après tout, le malheur n’était pas bien grand, que leur plaisir ne serait retardé que de quelques jours, que l’accident dont Mme Ugalde avait raison de s’affliger délivrait le théâtre et les auteurs d’un terrible souci; le public ne voulait rien entendre. — Vous en parlez bien à votre aise, disaient ces spectateurs du sixième jour, vous, les heureux du monde, qui avez le droit d’assister, dans une bonne loge, à toutes les premières représentations. Voilà bientôt deux semaines que nous grillons d’impatience. Tout ce qu’on dit, tout ce qu’on écrit sur ces merveilles ne fait qu’irriter nos désirs. Et lorsqu’enfin notre tour arrive, nous tombons sur les Rendez-vous bourgeois. C’est une plaisanterie atroce, une amère dérision!
Heureusement, les voilà consolées, ces ombres plaintives, arrêtées sur les bords de l’Achéron après avoir payé l’obole qui devait les faire transporter sans délai sur l’autre rive! Voilà le pas franchi; plus de retard, plus d’obstacle! Le rideau se lève aux bruits d’applaudissements prolongés, et bientôt la Fée aux Roses paraît dans tout l’éclat de sa jeune gloire, dans toute la force, la fraîcheur et la séve de son beau talent. La voici! c’est bien elle! ce sont là ses traits si brillants et si hardis, son imprévu plein de grâce et d’abandon, sa verve inépuisable et sa triomphante audace! Et comme autour de cette jeune femme si heureuse et si gaie, tout se réjouit, tout s’illumine d’une clarté nouvelle! Avec combien de zèle et de fraternel empressement ses camarades la secondent, plus fiers, dirait-on, des bravos qu’elle obtient que de leur propre succès!
Audran reprenait aussi, ce soir-là, son rôle du prince, qu’un enrouement, suivi de fièvre, lui avait fait quitter à la deuxième représentation. Mais on avait paré promptement à ce premier contre-temps. Boulo, dont je parlerai tout à l’heure à propos de la Sirène, et dont les progrès rapides méritent les plus grands encouragements, avait appris le rôle pendant la nuit, et, par un tour de force étonnant, il l’a joué et chanté d’une façon remarquable. Il a soupiré sa romance avec une pureté et une douceur si grandes, qu’après trois salves d’applaudissements, le public ne paraissait pas convaincu de lui avoir donné assez de marques de satisfaction et de faveur. Ceci soit dit sans vouloir blesser l’amour-propre de personne, et sans diminuer en rien le mérite d’Audran, qui, très-souvent, placé dans les mêmes circonstances, a rendu le même service au théâtre avec une modestie et un dévouement dont on ne saurait trop le féliciter.
Et d’ailleurs M. Perrin n’est pas un de ces hommes que le moindre accident déroute et accable. Il a plusieurs cordes à son arc, plusieurs ouvrages fort bien montés à son répertoire. Aussi, que de jeunes et jolies femmes, que de talents nouveaux ou justement aimés du public, n’a-t-il pas fait défiler, en quelques jours, sur la scène qu’il administre! Ne dirait-on pas un général habile qui passe en revue ses troupes et se complaît de leur bonne mine et de leur excellente tenue? M. Perrin prend son bien où il le trouve: chez ses voisins, au Conservatoire, en province, et ne craint de s’imposer aucun sacrifice pour attirer du monde à l’Opéra-Comique. C’est que M. Perrin, voyez-vous, est un directeur novice et fort simple d’esprit. Il faut une bien longue pratique du théâtre et un génie transcendant pour se persuader qu’on peut faire de l’argent sans pièces, sans musique et sans artistes.
Les débuts et les rentrées se sont succédé à l’Opéra-Comique presque tous les soirs. Nous avons revu d’abord Mlle Grimm, la jolie transfuge aux épaules de marbre, aux cheveux couleur de soleil. Après une excursion de quelques mois dans les parages de la rue Lepelletier, Mlle Grimm est revenue tout simplement, et elle a très-bien fait, à son premier théâtre. Les portes se sont ouvertes à deux battants devant l’enfant prodigue. On n’a point tué de veau gras; c’était un vendredi, je pense, et M. Perrin n’est pas un mécréant. Toujours est-il que Mlle Grimm a été la bien venue et la bien fêtée. En attendant qu’on lui commande de nouveaux rôles et de belles robes neuves, faites à sa taille, il fallait bien lui donner un rôle et un costume quelconque. On l’a priée de choisir dans la riche garde-robe de Mme Ugalde, et Mlle Grimm, après bien des excuses et bien des façons, comme il convient à une jeune personne parfaitement élevée, a pris la jolie coiffure de sequins et la jupe aux couleurs voyantes de la Gitana des Monténégrins. Ainsi vêtue, un peu au hasard et à la hâte, la nouvelle Bohémienne a eu grand’peur et a dit son air en tremblant. Mais dans la scène de l’apparition et dans le beau trio du dernier acte, Mlle Grimm, complétement rassurée, a été très-belle et très-applaudie. Personne ne dit mieux qu’elle: Je t’aime!..... au théâtre, bien entendu. Mlle Grimm peut, sans aucun doute, être très-utile à l’administration et aux auteurs; mais il faut qu’elle s’efforce d’être égale et de vaincre certaines défaillances qui paralysent tout à coup ses moyens.
J’ai fait une rude guerre aux défauts de Mlle Darcier, à sa grâce un peu minaudière, à ses frissons nerveux, à ses mouvements d’épaule qui ressemblaient à un tic. Je puis donc, sans être accusé de flatterie, vanter ses qualités si rares et si précieuses, sa sensibilité profonde, son expression, sa chaleur. L’absence n’a pas fait de tort à la jeune cantatrice. La voix de Mlle Darcier n’a rien perdu de son mordant, de sa force; elle a plutôt gagné en étendue et en volume. Mlle Darcier, par un dévouement qui l’honore, n’a pas attendu, pour faire sa rentrée, le nouveau rôle que Grisar a écrit pour elle. Une camarade s’est trouvée indisposée; le directeur avait besoin d’une artiste qui dédommageât le public; Mllle Darcier n’a pas hésité. Elle a reparu modestement dans le rôle, charmant d’ailleurs, de Rose-de-Mai, qui en était à sa centième représentation. Il est impossible de déployer plus d’âme, de mélancolie, de passion touchante et vraie, que ne l’a fait Mlle Darcier d’un bout à l’autre de l’ouvrage. Elle avait des larmes dans la voix, et les spectateurs attendris oubliaient de battre des mains pour pleurer avec elle.
Nous avons signalé dernièrement à l’attention des directeurs une élève très-distinguée du Conservatoire qui a remporté plusieurs prix de chant aux concours de cette année. M. Perrin s’est empressé d’engager cette jeune artiste, et bien lui en a pris, car elle a déjà obtenu deux succès dans la Sirène et dans la Part du Diable. Mlle Lefebvre (c’est d’elle que nous voulons parler) a une voix de soprano très-sympathique et très-pure. Elle chante avec beaucoup de goût, d’agilité et de charme. Elle est de plus bonne comédienne, et depuis que nous l’avons vue au Conservatoire, elle a fait d’incontestables progrès. Je n’en voudrais pour preuve qu’un défaut de prononciation qui m’a choqué alors, et qui, grâce au travail persévérant de Mlle Lefebvre, est devenu presque insensible aujourd’ hui. J’aime mieux la débutante dans le rôle de la Sirène que dans celui de Carlo. Les habits masculins ne lui vont pas aussi bien que le joli costume de paysanne napolitaine. Ensuite, il me semble que le rôle de Carlo exige plus d’énergie, plus de verve, un côté poétique et brillant qui manque jusqu’ici au talent de Mlle Lefebvre. A vrai dire, personne n’a rempli ce rôle à notre gré ; et les différentes cantatrices qui s’y sont essayées nous ont laissé plus ou moins froid et désappointé. Dans la Sirène, au contraire, Mlle Lefebvre a été charmante. Elle joue avec un naturel exquis et vocalise à ravir.
Boulo avait une lourde tâche, et j’ai tremblé pour lui lorsque je l’ai vu aborder un des meilleurs rôles de Roger. Mais Boulo s’est tiré à merveille de ce pas difficile. Il a dit surtout son largo: Brille sur la nature, avec une douceur, une simplicité et une grâce, qui lui ont valu de nombreux applaudissements. Jourdan, qui se multiplie par un zèle infatigable et trouve moyen de jouer tous les soirs, est fort bien sous l’uniforme d’enseigne. Seulement, je crois qu’il a tort de laisser tomber son manteau sournoisement sur le toit d’une auberge pour embrasser sa fiancée plus à l’aise. Les toits ne sont pas des vestiaires où l’on dépose sa canne et son parapluie. Que Jourdan garde son manteau s’il a froid, bien que le climat de Naples ne soit guère très-rigoureux, et si son manteau le gêne, qu’il le dépose tout simplement sur une chaise: c’est plus naturel.
Grignon est excellent dans le rôle de Barbaja, le célèbre entrepreneur, et Ricquier, dans celui du duc de Popoli, atteint le sublime du ridicule, du grotesque et de l’imbécile. Et cependant, que l’acteur me pardonne, je connais bien des ducs napolitains qui rendraient des points à Ricquier.
L’automne a été rude aux musiciens. Il y a quelques jours à peine, le peuple de Vienne, oubliant les malheurs de la patrie pour un deuil privé et, pour ainsi dire, de famille, suivait en larmes le cercueil de Strauss, et plaçait à côté du cadavre, sur un coussin noir, le violon de l’artiste avec ses cordes détendues... triste et touchant emblème! Et voilà que nous perdons ce pauvre Chopin, le poëte du piano, comme on l’a justement appelé, un des plus charmants génies de ce temps-ci. Depuis deux ou trois ans, il marchait comme une ombre parmi les vivants. Le front pâle, les joues amaigries, le regard triste et profond, il semblait dire à ses amis: Je ne resterai pas longtemps avec vous! C’était une âme rêveuse, poétique et tendre, qui ne s’épanchait que dans la solitude et dans le recueillement. Quand ses doigts effilés, presque diaphanes, erraient mélancoliquement sur les touches d’ivoire, il s’échappait du clavier frémissant des murmures et des plaintes d’une suavité ineffable. Ses mélodies n’étaient que des soupirs, ses accords une aspiration vers le ciel. Il jouait rarement en public et ce n’est qu’avec une répugnance extrême qu’il s’exposait aux applaudissements de la foule. J’ai de lui une lettre charmante où il me priait d’assister à un concert qu’il donna dans la salle d’Érard. Malheureusement je ne pus me rendre à cette invitation cordiale et presque fraternelle, car nos soirées ne nous appartiennent pas à nous autres greffiers des plaisirs publics. Quelque temps après, je le rencontrai à Londres chez un de nos amis communs. Mme Viardot et sa cousine, Mlle de Mendi, qui étaient de cette soirée intime, chantèrent des duos espagnols et des ballades d’une grâce ravissante. Chopin, qui s’y était refusé d’abord, consentit à se mettre au piano. Pendant deux heures il nous tint sous un charme inexprimable. Aucun de nous n’osait respirer.
Frédéric Chopin était né aux environs de Varsovie. Son premier maître de piano fut un vieux Bohême nommé Zywni. Proscrit dès sa première jeunesse, il erra pendant quelque mois de Vienne à Munich, et vint se fixer à Paris vers la fin de 1831. Son apparition fit événement dans le monde musical. On n’avait jamais entendu jouer de la sorte. Sa manière n’appartenait qu’à lui. Ses compositions, d’une originalité et d’une délicatesse rares, ne sauraient être exécutées que par celui qui les avait rêvées. Il laisse un grand nombre de fantaisies, de rondos, de valses, de mazurkas, mais quelle est la main téméraire qui osera toucher à ce précieux héritage? C’était l’âme de Chopin qui vibrait dans ces notes immortelles, et l’âme de Chopin s’est envolée.
Maintenant, nous sera-t-il permis de donner quelques regrets à un tombeau moins illustre, mais qui n’en réveille pas moins pour nous de touchants souvenirs? Tout Paris a connu ce bon vieillard, à la figure douce et régulière, aux cheveux blancs, à la barbe grise, vêtu de couleurs vives et criardes. Dans les beaux jours, il se promenait sur les boulevards; le soir, on le voyait aux premières représentations du Théâtre-Italien, dont il était très-friand. Voici son costume de gala: une petite veste rouge éclatante, un pantalon rouge, un gilet rouge et des pantoufles rouges aussi. Autour de son cou flottait une décoration inconnue, un grand cordon bleu moiré. Son chapeau mérite une description particulière. C’était un chapeau de paille à larges bords et à fond évasé, orné d’un large ruban brodé de perles et d’une couronne de roses artificielles, enjolivé de chaînettes d’acier, de grains d’Amérique, de verroteries, de clinquant, des ornements chéris des sauvages. C’était là son grand uniforme. Les autres jours, il s’habillait indifféremment en bleu, en jaune ou en vert, mais il avait soin que les différentes pièces de son étrange costume fussent parfaitement assorties. Jamais il n’aurait mis un gilet pistache avec un habit coquelicot. Ses couleurs pouvaient bien crier, mais elles ne juraient pas ensemble.
Cet homme s’appelait Carnaval, tant il est vrai que les noms sont souvent prédestinés! Son frère, le chanoine Carnaval ou Carnavale, comme cela s’écrit en italien, était un des théologiens les plus savants et les plus estimés de la Calabre. Celui qui vient de mourir à Paris avait cultivé, dès son jeune âge, la poésie et la musique. Arrêté avec Cimarosa en 1789, il fut jeté dans un cachot et condamné à mort. Mais, grâce à une protection mystérieuse, sa peine fut commuée en un exil perpétuel. Carnaval arriva à Marseille dans un dénûment complet. Plusieurs de ses compatriotes lui offrirent leur bourse; mais le jeune émigré, dont la caractère fut toujours d’une fierté extrême et d’une susceptibilité presque maladive, refusa net et voulut se créer quelques ressources en donnant des leçons d’italien.
Comment sa folie a-t-elle commencé ?—si cela peut s’appeler une folie de ne pas aimer les habits de couleur sombre, — je n’ai jamais pu le savoir au juste. On m’a dit que la perte d’une femme qu’il adorait, l’avait fait tomber dans une mélancolie profonde; qu’il avait écrit d’abord à sa bien-aimée défunte des lettres fort touchantes et qu’il était allé les déposer lui-même sur le tombeau de sa maîtresse, en la priant de vouloir bien lui répondre; qu’après avoir attendu vainement, comme on le pense, il se mit à éclater de rire et, jetant loin de lui ses habits de deuil, il adopta ce costume étrange auquel il est resté fidèle jusqu’à la fin de sa vie.
Le premier jour où Carnaval se montra en plein Paris, dans son accoutrement pittoresque, il fut suivi d’une foule énorme. Le second jour, les curieux diminuèrent; le troisième jour son cortège ne se composa plus que de quelques badauds entêtés; au bout de quelque temps on finit par ne plus y faire attention. Je lui demandais dernièrement s’il avait envie de revoir son pays. Eh! mon Dieu, me dit-il, croyez-vous qu’on m’y laisserait tranquille? Il m’a fallu dix ans pour faire l’éducation des gamins de Paris!
Carnaval était, poulies choses de la vie, d’une délicatesse rare et d’une probité exemplaire. Il faisait trois parties du peu d’argent qu’il gagnait avec ses leçons: la première était pour les pauvres, la seconde était destinée à sa nourriture, et la troisième à sa toi lette, c’est-à-dire à l’achat de ses étoffes, car il coupait et cousait lui-même ses habits et ses chaussures. C’était là tout son luxe, comme il me l’a souvent avoué. Il se ruinait en taffetas jonquille et en velours ponceau!
Son ordinaire était des plus simples, et il le préparait de ses propres mains: un peu de riz, quelques pommes de terre, rarement de la viande, jamais de pain. Il prétendait que quand on se nourrit de pain, tout ce qu’on mange avec prend le goût du pain, et que le palais blasé par cet aliment monotone, ne distingue plus la saveur des autres mets.
Il couchait tout habillé dans un fauteuil, et se levait, été comme hiver, à quatre heures du matin. Lorsqu’il se sentait devenir malade ou que sa raison s’altérait aux approches des grandes chaleurs, il prenait le chemin de l’hospice et priait les médecins de le garder jusqu’à ce que son accès de fièvre ou de folie fût passé.
Une année, sa maladie se prolongeant plus que de coutume, il tomba dans une détresse affreuse. Ses amis, pour adoucir sa position, sans blesser sa fierté, confièrent au médecin qui le soignait le produit d’une souscription qu’ils avaient faite entre eux, ayant bien soin de prier le docteur de ne pas dire d’où lui venait cet argent. Mais ils avaient compté sans Carnaval. Dès qu’il eut repris l’usage de sa raison, il obséda tant son médecin, il pria, il supplia avec tant d’insistance et un chagrin si vrai, que le médecin, pour lui épargner une nouvelle atteinte de folie, fut obligé de lui tout avouer. Alors par des efforts sublimes d’économie, de patience et de travail, Carnaval amassa sou par sou, tantôt dix, tantôt quinze francs, et dès que ces bienheureuses pièces d’argent rayonnaient dans la main du pauvre monomane, il s’en allait joyeux, léger, dansant, chez un de ses bienfaiteurs, et, s’acquittant de sa petite dette, il écrivait sur le papier qui contenait la somme: Avec les remercîments sincères de M. Carnaval.
Il ne croyait pas à la mort; c’était là une de ses plus douces folies. Pour lui, les hommes d’un certain mérite, surtout les artistes, ne mouraient pas, ils disparaissaient pour quelque temps, voilà tout. Ils continuaient à vivre sur la terre, et se promenaient parmi nous, invisibles au commun des vivants; mais se révélant en chair et en os aux âmes sympathiques et croyantes. Ainsi, il lui arrivait souvent de dire: Je viens de rencontrer Bellini ou Mozart, ou madame Malibran; ils m’ont dit telle chose et telle chose; je leur ai répondu qu’il fallait prendre patience, etc. Un jour, comme je lui donnais quelques signes d’incrédu- lité, Carnaval me prit la main avec force, ses yeux s’humectèrent, sa voix devint vibrante, et il me dit avec un accent que je n’oublierai jamais:
— Me croyez-vous par hasard un malhonnête homme? Ai-je jamais menti? ma vie n’a-t-elle pas toujours été pure et sans tache? ai-je donné le droit à quelqu’un de douter de ma parole?
Je me hâtai de le rassurer.
— Eh bien! donc, poursuivit-il, quand je vous dis, quand je vous jure sur ma parole d’honneur que je viens de voir Cimarosa comme je vous vois, et qu’il vient de me parler, pourquoi me faites-vous l’offense d’en douter?
Il s’est éteint doucement comme il avait vécu. Quelques passants qui l’avaient vu tomber sur le trottoir, s’empressèrent autour de lui. Carnaval ne donnait plus signe de vie. On le transporta à l’hospice Beaujon. Son agonie ne fut qu’un long assoupissement.
Le lendemain, la femme d’un de nos plus célèbres artistes, Mme Lablache, alla demander des nouvelles du malade.
— Il est mort, dit le portier de l’hospice.
Pauvre Carnaval! Il pourra causer désormais avec ses chers immortels, et pas une voix, pas une âme dans le monde de lumière et de vérité qu’il habite ne fera plus entendre à ses oreilles ces cruelles paroles: cet homme est fou!
31 octobre 1849.
V
Table des matières
DISTRIBUTION DES PRIX AU CONSERVATOIRE. —OPÉRA. — NOUVELLES. — OPÉRA-COMIQUE: L’ÉCLAIR.
«Je m’imaginais qu’il n’y avait rien à voir après les Amusements de Muley-Bugentuf; mais je me trompais. Des timbales et des trompettes nous annoncèrent un nouveau spectacle: c’était la distribution des prix. On apporta donc tout à coup sur le théâtre deux longs bancs d’école, avec une armoire à livres remplie de bouquins proprement reliés. Alors tous les acteurs revinrent sur la scène et se rangèrent tout autour du seigneur Thomas, qui tenait aussi bien sa morgue qu’un préfet de collége. Il avait à la main une feuille de papier où étaient écrits les noms de ceux qui devaient remporter des prix. Il la donna au roi de Maroc, qui commença de la lire à haute voix. Chaque écolier qu’on nommait allait respectueusement recevoir un livre des mains du pédant; puis il était couronné de lauriers, et on le faisait asseoir sur un des deux bancs pour l’exposer aux regards de l’assistance admirative.»
Ces mots, qui se trouvent au deuxième livre de Gil-Blas, montrent que de tout temps et en tout lieu, les distributions de prix ont été à peu près les mêmes. Moi aussi je croyais qu’après l’amusement des concours du Conservatoire dont j’ai rendu un compte fidèle, il n’y avait plus rien à voir. J’oubliais la distribution des prix. Elle a eu lieu dimanche, avec sa pompe habituelle. La séance a commencé par un discours de M. Charles Blanc. M. de Beauchesne a lu les noms des lauréats. Chaque élève qu’on nommait, les messieurs en habit noir et les demoiselles en robes blanches, allaient recevoir des mains de M. le directeur des beaux-arts, des violons, des basses, des trombones, des trompettes, des partitions, des médailles et des diplômes. On a économisé les lauriers pour ne pas alarmer la commission du budget.
Après cette cérémonie, qui a duré une bonne heure, les élèves ont voulu donner un petit échantillon de leur savoir-faire. J’aurais beaucoup retranché du programme. Un duo pour deux pianos, composé par Thalberg sur les motifs de Norma, a été parfaitement exécuté par Mlle Gras et par le petit Wienawski. Cet enfant, qui n’a pas dix ans, est déjà un artiste. On le voit à son front singulièrement développé pour son âge, à son regard pénétrant, à son attention concentrée. L’aubade de M. Bazin est un véritable tour de force. Il a fallu beaucoup de peine et beaucoup d’esprit pour faire entrer dans un seul morceau, le moins désagréablement possible, tous ces solos de cor, de basson, de trompette, de hautbois et de flûte. On ne s’en est point tenu aux aubades. Il y a eu des airs, des duos, des fragments de comédie, une scène de la Favorite, et un trio bouffe du Maître de chapelle. La petite salle du Garde-Meuble regorgeait de spectateurs. Les mères pleuraient dans un coin; les pères rêvaient pour leurs enfants les plus brillantes destinées. Voilà pourtant deux ou trois cents nouveaux artistes qu’on jette sur le pavé de Paris. Que Dieu leur vienne en aide!
L’Opéra et l’Opéra-Comique ont stéréotypé leur affiche et s’en trouvent à merveille. C’est une grande et belle chose que le succès, pour les auteurs d’abord, pour les directeurs, pour les artistes, pour tous ceux qui en profitent; mais aussi, mais surtout pour le critique. Le créateur du monde se reposa le septième jour; le critique, lui, qui n’a rien créé, ne peut se croiser les bras qu’après un grand succès. Ceux-là donc nous calomnient d’une manière étrange, qui prétendent que nous nous plaisons aux désastres, que nous n’appelons de nos vœux que la ruine et l’abîme. Qu’y gagnerions-nous, je vous prie? et le beau spectacle, en vérité, que d’assister, trois heures durant, à l’agonie d’une œuvre médiocre et absurde! Après avoir subi notre part du supplice commun, lorsque tous les autres oublient les fatigues et les ennuis de la soirée au sein de leur famille, nous rentrons chez nous pour tailler nos plumes et nous livrer à la plus ingrate besogne. Le public a tué la pièce: c’est à nous de l’enterrer proprement, après l’avoir toutefois disséquée et embaumée avec toutes sortes d’aromates et d’épices.
Il faut trouver moyen de dire à l’auteur qui nous serrait la main quelques minutes auparavant: Votre ouvrage n’a pas le sens commun; au comédien qui, la veille encore, protestait de son admiration profonde pour notre esprit, de son dévoûment inaltérable pour notre personne, il faut insinuer doucement qu’il s’est trompé de vocation; il faut, par des métaphores habiles et des réticences polies, faire comprendre à la prima donna, qui nous lançait naguère les œillades les plus perfides et le plus charmant sourire, que n’ayant reçu de la nature aucune espèce de voix, elle a jugé sans doute inutile de la cultiver. Et lorsqu’enfin nos précautions sont bien prises, lorsque nous avons de notre mieux dissimulé la chute, excusé les défauts, plaidé les circontances atténuantes; lorsque nous avons ménagé les amours-propres, les caprices, les vanités, les manies, les intérêts de tout le monde, nous pouvons inscrire hardiment au calendrier de nos ennemis cinq ou six noms nouveaux qui nous détestent de tout leur cœur et nous déporteraient volontiers, si cela dépendait d’eux, à l’ile Mayotte.
Parlez-nous, au contraire, des grands succès, des œuvres sérieuses et fécondes; parlez-nous du Prophète et de la Fée aux roses, pour ne citer que les deux ouvrages qui ont le plus réussi à nos deux théâtres lyriques. Comprenez-vous notre bonheur? Dire du bien de tout et de tous, distribuer des éloges et recueillir des poignées de mains; sourire à droite et à gauche, sans rencontrer la moindre grimace; nous sommes, de l’aveu de tous les intéressés, les écrivains les plus aimables, les plus savants, les plus spirituels de l’univers, et nous pouvons, si bon nous semble, le jour même où notre article parait, partir pour la campagne et ne revenir que dans deux ou trois mois.
Mais vraiment ces directeurs de théâtre sont insatiables. Plus l’argent s’accumule dans leurs caisses comme dans les caveaux de la Banque, plus ils se remuent et s’agitent pour trouver de nouveaux filons, de nouvelles mines. L’Opéra qui, depuis quelques jours, sent la volonté et la main d’un seul directeur, parait redoubler d’efforts. La rentrée prochaine de Fanny Cerrito, les charmants ballets de Saint-Léon: la Vivandière et le Violon du Diable, en attendant quelque création nouvelle, vont ramener les admirateurs de cette danse entraînante et voluptueuse, dont la belle Napolitaine est le type le plus complet. Tous ceux qui préfèrent la réalité à l’ombre, les contours onduleux et souples à la maigreur diaphane et correcte, la grâce et la beauté du corps à la prestidigitation des pieds, s’empresseront de regagner leurs places, où ils n’ont laissé qu’un gant pendant l’absence trop prolongée de Mme Cerrito.
Quant à M. Duponchel, qui s’occupait particulièrement de la partie équestre de notre premier théâtre lyrique, frappé, dit-on, par la justesse de ce mot a Vous êtes orfèvre, monsieur Josse!» il va consacrer désormais tous ses instants à l’art de Benvenuto Cellini, et transformer la part de richesses que la gestion de l’Opéra lui a rapportée, en toute sorte de bijoux contrôlés.
L’Opéra-Comique, à son tour, redoutant le rêve de Pharaon, des sept vaches grasses et des sept vaches maigres, fait tout son possible pour balancer les recettes et alterner les succès. Les Mousquetaires, le Maçon, les Monténégrins, Haydée et dernièrement l’Eclair, avec Mlles Grimm, Meyer et Boulo, voilà bien des curiosités, bien des attraits. Boulo fait des progrès si réels et si rapides, que le public ne s’est pas contenté de l’applaudir et de le rappeler dans l’Éclair, on lui a fait répéter l’air du troisième acte: Quand de la nuit, qu’il dit d’une manière délicieuse.
Jourdan vient de se marier avec une cantatrice remplie de grâce et d’esprit, Mlle Mercier, qu’on appelait au théâtre Mlle Levasseur, pour ne point la confondre avec sa presque homonyme Mlle Lemercier. J’avais cru que le mariage aurait mis un peu de poids dans la tête de Jourdan et un peu de sérieux dans sa tenue. Il n’en est rien, malheureusement, et je suis forcé de le quereller dès les premiers jours de sa lune de miel. Jourdan ne sait pas, ne peut pas, ne veut pas demeurer en place. Il a l’insupportable manie de sautiller, de gambader, de s’agiter, de courir comme s’il était piqué par la tarentule. Coupez en deux la couleuvre au moment où elle replie ses anneaux, et les deux tronçons du serpent, qui tendent à se rapprocher, vous donneront une idée de ce mouvement, de ce frétillement perpétuel. Je ne sais si les auteurs encouragent ce travers dans l’espoir de jeter sur certains rôles une gaieté factice et d’arracher du parterre quelques rires de mauvais aloi, mais je sais que cela devient choquant dans l’Éclair. Le jeune étudiant d’Oxford que Jourdan représente, est un garçon sans conséquence et sans cervelle, plus paresseux que fat, plus gourmand qu’amoureux, avec une bonne dose de présomption, d’impertinence et d’égoïsme. Il ne faut pas en faire un pantin, il ne faut pas surtout que sa légèreté de dandy dégénère en charges grossières, comme lorsqu’il va s’asseoir sur un fichu et s’en relève piqué au vif; ou lorsqu’il tombe tout d’une pièce grotesquement aux genoux de sa cousine. De telles inconvenances rendent peu vraisemblable le mariage de la fin; car jamais ni miss Henriette ni sa sœur ne consentiraient, à épouser un homme ridicule et mal élevé.
4 décembre 1849.
VI
Table des matières
THÉÂTRE DE L’OPÉRA-COMIQUE: LES PORCHERONS opéra-comique en trois actes; paroles de M. Sauvage, musique de M. Grisar.
L’action s’engage vite et bien, par un bon coup d’épée donné par un domino gris, reçu par un domino noir, au sortir du bal de l’Opéra. Nous sommes en plein Louis XV. Le jour commence à poindre. Le domino gris ne veut point se démasquer, mais ses deux témoins jurent sur leur foi de gentilshommes qu’on peut, sans déroger, croiser le fer avec lui. Cela étant, les deux adversaires se font, de part et d’autre, une profonde révérence et disparaissent par une allée du bois de Boulogne. Les curieux s’ameutent. On entend le cliquetis des épées; le combat ne dure que quelques secondes. Le domino gris s’éloigne pour se mettre à l’abri des poursuites; car M. le lieutenant-général de police n’entend pas raillerie sur le duel. Le domino noir revient sur la scène pour panser sa blessure. C’est un nabab, un mulâtre, une espèce de Lugarto aux passions ardentes, au cœur dépravé, remuant les rubis à la pelle et cousu de millions. Ce séducteur au teint de réglisse est venu en France dans l’intention honnête et avouée d’acheter tout ce qui était à vendre, et rien jusqu’ici n’a résisté à sa volonté, à son or. Il connaît le prix courant des dévoûments les plus sincères, des plus solides vertus, des consciences les plus incorruptibles. Tout plie, tout s’incline devant la formidable puissance d’une fortune dont on ne connaît ni la source, ni les bornes. Mais voilà une jeune et jolie évaporée, une veuve à la fleur de l’âge et des caprices, la séduisante marquise de Bryane, qui s’avise tout à coup de mépriser le nabab et ses trésors. Il faut que cette rébellion sans exemple soit punie par une vengeance exemplaire. Des Bruyères, tel est le nom du mulâtre, a parié dix mille louis, ni plus, ni moins, que la belle marquise... Vous savez ce qu’on pariait sous S. M. Louis XV.
Et pour aller droit au fait, l’entreprenant Des Bruyères a voulu, cette nuit même, enlever Mme de Bryane au bal de l’Opéra. Mais le maudit domino gris, s’attachant aux pas de la marquise avec une discrète et persévérante sollicitude, a déjoué les projets du ravisseur et l’a saigné tout à l’heure au bras par-dessus le marché. N’importe! les millions du nabab n’en auront pas le démenti. Comme il renouvelle à part lui ce serment d’Annibal, voici une ravissante amazone qui, par une fantaisie de jolie femme, vient faire un tour au bois quand le soleil n’est pas encore levé à l’horizon. C’est Mme de Bryane, que suivent dans sa course insolite et matinale deux de ses parents de province, le vicomte et la vicomtesse de Jolicourt, deux incomparables types de candeur, de noblesse et de dignité. Je soupçonne un peu ces braves gens de vivre aux dépens de la jeune veuve. Mais ils n’en sont pas moins à plaindre d’être contraints d’ obéir à tout ce qui peut passer de folies, d’extravagances et de caprices par la cervelle d’une enfant gâtée. Rien de plus risible et de plus touchant à la fois que l’air de gravité, la résignation, la décence de ces deux victimes. Le vicomte est un cavalier accompli. Il fait de la tapisserie à ravir, et monte un cheval de son âge avec une grâce, une aisance, une bravoure héroïque. La vicomtesse pourrait dompter bien des cœurs; mais une réputation sans tache, une fidélité inébranlable, et l’espoir éternellement déçu d’avoir un héritier de son vicomte, en font la perle des vicomtesses et le modèle des épouses. Il faut voir l’étonnement de la digne femme, ses exclamations naïves, sa pudeur alarmée, quand elle apprend de la bouche de sa cousine la mystérieuse existence d’un ange, d’un protecteur inconnu qui veille incessamment sur la jolie veuve, l’arrache aux dangers qui la menacent, et disparait quand le péril est passé. — Vous me contez là, ma jolie cousine, dit la vicomtesse au comble de la stupéfaction, une histoire bien plus incroyable que tous les romans que j’ai lus. Quel peut être ce galant invisible? On m’a aussi fait la cour bien souvent, mais on s’est toujours montré. — Rien n’est plus vrai cependant, répond la cousine. Rappelez-vous ce voyage où j’ai pensé mourir, étouffée par une émeute. Qui m’a soulevée dans sa main. comme une plume légère? C’est lui! mon protecteur inconnu! Souvenez-vous de ce canot qui sombra tout près du rivage. Qui nous sauva d’une mort certaine? C’est lui! mon ange invisible! Et cette nuit, quand ces affreux masques se pressaient autour de moi, dans des intentions trop faciles à deviner, qui les a dispersés du geste et m’a ramenée saine et sauve dans vos bras? C’est lui! toujours lui!
Le fait est qu’à l’instant même, et comme pour ajouter une preuve nouvelle au récit de Mme de Bryane, le cheval de la jolie veuve ayant pris ie mors aux dents, est arrêté par une main vigoureuse au bord du précipice, et l’on sauve pour la vingtième fois les jours de l’imprudente amazone. La belle évanouie est portée sur un banc; ses gens s’empressent autour d’elle, le vicomte et la vicomtesse poussent des cris de douleur, ce qui n’est pas mal pour des collatéraux qui auraient pu hériter. Un jeune homme d’un air modeste, en costume de paysan ou d’ouvrier, se tient près de la marquise et paraît suivre ses mouvements avec la plus vive anxiété : c’est le protecteur mystérieux qui vient d’arrêter le cheval de Mme de Bryane; mais au moment où la jolie veuve rouvre enfin les yeux et reprend connaissance, le jeune homme se perd dans la foule, au grand regret du vicomte, qui, toujours digne, toujours généreux, avait tiré sa bourse pour rémunérer le manant de sa courageuse action. Mais ce garçon, qui ne paraît pas man- quer de fierté, refuse l’argent du vicomte, et dit qu’un jour peut être il viendra réclamer sa récompense.
Ce jour n’est pas loin, comme vous allez voir. Le jeune homme se présente avec un rabot dans sa poche et une scie sous le bras chez Mme de Bryane, et malgré la consigne sévère qui ferme à tout le monde l’appartement de la marquise, encore indisposée des suites de son accident, il demande à être introduit auprès d’elle. La camériste lui rit au nez pour toute réponse. Mais l’ouvrier, très-fertile en ressources et très-expéditif de son naturel, se saisit d’une sonnette et carillonne avec tant d’acharnement, que bientôt toute la maison est sur pied. M. le vicomte arrive en robe de nuit, madame la vicomtesse en pet-en-l’air.—Qui êtes-vous? que voulez-vous? que veut dire ce vacarme? s’écrie le Jolicourt indigné. — Je viens demander ma récompense, répond l’inconnu en riant. Avez-vous déjà oublié que j’ai eu l’honneur de sauver Mme la marquise? — Eh bien! voici de l’argent, et laissez-nous tranquilles. — Je ne veux point d’argent, réplique le jeune ouvrier, je veux de l’ouvrage.
Nous avons vu le moment où Mocker allait demander le droit au travail avec accompagnement de violons et de flûtes; mais, grâce à l’esprit de M. Sauvage et au talent de Grisar, au lieu d’une déclamation maussade, nous avons eu une jolie scène et un charmant quatuor. Vous pensez bien que ce n’est point pour briser un émail ou pour déranger un coffret que le bon génie de Mme de Bryane s’est armé d’un ciseau et d’une scie. Un nouveau danger, plus grand, plus terrible que les autres, menace la jeune femme, et voilà pourquoi M. Antoine est accouru en veste grise et en tablier d’ébéniste. En effet, l’affreux mulâtre ne tarde pas à paraître, précédé de deux nègres et de deux corbeilles, que l’ouvrier lui-même se charge, par un excès de complaisance, de remettre à leur adresse. La première est destinée à la respectable vicomtesse: les fleurs en sont magnifiques, mais sans odeur; la seconde est pour la marquise, et, sous les fleurs les plus embaumées, se cache, en manière d’aspic, un billet de la plus perfide douceur. M. Antoine, qui sait tourner un couplet beaucoup mieux qu’un dossier de fauteuil, remplace adroitement le billet du nabab par une romance de sa façon. Le mulâtre ne se tient pas pour battu. Il sème l’or à pleines mains, corrompt les gens de la marquise, et se glisse hardiment dans le boudoir. Un bruit de pas se fait entendre. C’est ce bon M. de Jolicourt qui vient s’assurer par lui-même que ses ordres ont été respectés et que pas une âme vivante n’a osé, eu son absence, pénétrer chez ces dames. Le Des Bruyères, qui se croit surpris, va se blottir sous une robe à paniers de la marquise. La situation ne laisse pas d’être bizarre; mais que ne braverait-on pas pour se trouver en tête-à-tête avec une femme si dédaigneuse et si fière qu’on croit enfin tenir en sa puissance? Mme de Bryane, enfermée chez elle et se croyant parfaitement seule, est tirée tout à coup de sa rêverie par un frôlement d’étoffes et un soupir étouffé. Le nabab croit le moment venu: il veut sortir de sa cachette et s’embarrasse dans les paniers. Le cri de terreur qu’allait pousser la jeune femme est arrêté sur ses lèvres par un immense éclat de rire. Le mulâtre est si confus, si penaud, dans son grotesque accoutrement, que la gaieté de la jeune femme s’épanche en dés transports inextinguibles. Ce rire argentin, vibrant, saccadé, qui tantôt murmure et serpente comme un ruisseau contenu dans ses bords, tantôt jaillit en fusée ou éclate en tonnerre, parcourant ainsi toute la gamme depuis les sons les plus graves jusqu’aux notes les plus aiguës, est pour le vaniteux Des Bruyères une indicible torture. Il jure, en grinçant des dents, que les rieurs seront bientôt de son côté, et pour se venger de cette scène humiliante qui a pour témoins la femme de chambre de Mme de Bryane et l’inévitable ébéniste, il imagine une dernière infamie.
C’était alors une véritable fureur, à la cour et à la ville, d’aller à la guinguette des Porcherons, comme nous avons vu de nos jours quelques-unes de nos femmes honnêtes, plus intrépides ou plus curieuses que les autres, se fourvoyer au Château-Rouge et à Mabille.
Tout le monde sait par cœur la chanson de Vadé :
Voir Paris sans voir la Courtille,
Où le peuple joyeux fourmille,
Sans visiter les Porcherons,
Le rendez-vous des bons lurons,
C’est voir Rome, sans voir le pape.
Voir Rome sans voir le pape! n’est-ce pas quelque chose de monstrueux, d’impossible? Ainsi le voyaient nos pères, qui ne se piquaient pas pourtant d’une bien grande orthodoxie. Nous avons changé tout cela. C’est un proverbe à refaire. Pour en revenir à notre affreux Lugarto, voici le plan de sa trame infernale. Ayant appris que Mme de Bryane allait se rendre déguisée au cabaret des Porcherons, il réussit à l’attirer traîtreusement dans une petite maison qu’il possède aux environs de la fameuse guinguette. Cette fois rien ne pourra plus faire obstacle à sa passion brutale. Il aura enfin raison de cette femme orgueilleuse qui s’est jouée de lui à la face de ses valets. Plus de pitié, plus de salut pour elle. Il l’a déjà séparée de sa compagnie; il vient d’enfoncer sous terre, à l’aide de deux fausses trappes, le malheureux vicomte de Jolicourt et la vicomtesse éplorée, après leur avoir fait une peur épouvantable. Antoine, le mystérieux ébéniste, témoin de l’affront, vient de se faire l’agent principal de la vengeance. Des Bruyères croit l’avoir gagné par ses. séductions et par ses promesses. Mais c’est là que le jeune ouvrier attendait le misérable. Antoine n’est pas Antoine, comme vous le savez depuis le commencement de cette histoire. C’est le chevalier d’Ancenis qui tombe aux pieds de la belle veuve et la supplie de lui accorder sa main, qu’il a méritée par l’amour le plus constant, le plus dévoué, le plus tendre. Le mulâtre perd son pari et va se faire .pendre ailleurs.
La pièce est vive, rondement menée, remplie d’incidents, de péripéties et de détails que nous ne pouvons qu’affaiblir en les racontant. Il suffirait de la première scène du troisième acte pour attirer plus de monde que n’en voyait fourmiller autour de ses tables la célèbre guinguette qu’elle représente. Il y a là un succès de pièce, un succès de musique, un succès de décor. Le compositeur, nous le verrons tantôt, ne pouvait en tirer un plus admirable parti. La richesse et l’éclat des costumes, l’arrangement des groupes, les festons de verres de couleur et de lanternes vénitiennes qui dorent de leurs joyeux reflets cette cohue dansante et chantante, forment le tableau le plus gai, le plus animé, le plus brillant qu’on puisse voir.
On ne connaissait de Grisar que deux petits ouvrages, deux joyaux, l’Eau merveilleuse et Gilles ravisseur. Le premier de ces deux petits opéras bouffes remonte à une date déjà ancienne; le second a précédé de quelques mois le retour de l’auteur. M. Grisar est Belge; mais il habite ordinairement Paris, cette seconde patrie de tous les artistes. Un beau jour, M. Grisar quitta le boulevard Montmartre, le boule vard de Gand et le boulevard des Capucines, ces trois zones qui composent à elles seules l’univers parisien. Les uns prétendirent qu’il était mort, d’autres qu’il s’était fait trappiste; on lui fit son oraison funèbre, et l’on. n’en parla plus. Cependant, M. Grisar était à Rome, plein de vie et nullement disposé à s’enfermer dans un cloître. De Rome, il passa à Naples, où il a fait un assez long séjour, et de Naples à Palerme, où il est resté trois ans, voyant fréquemment Raimondi, un des plus savants contrepointistes de l’Europe, feuilletant les plus curieux recueils des archives et des bibliothèques musicales, et se livrant aux plus sérieux travaux de son art. Voilà comment M. Grisar passait son temps, tandis que, à Paris, on le croyait mort ou occupé à creuser sa fosse. Il nous est revenu avec un ouvrage en trois actes, rempli de beautés solides et de charmants détails. M. Grisar appartient à l’école mélodique par la clarté du style, par la facilité, l’abondance et la fraîcheur des inspirations; mais on ne saurait l’accuser, sans injustice, de négliger l’harmonie; nous serions plutôt tentés de lui reprocher une trop grande recherche, une trop grande richesse et profusion d’ornements.
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