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Kitabı oku: «Vies des dames galantes», sayfa 15

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Pour tourner encore à Scipion, il ne sçavoit point encore bien le train de la guerre pour le butin et pour le pillage: car, à ce que je tiens d'un grand capitaine des nostres, il n'est telle viande au monde pour cela qu'une femme prise de guerre, et se mocquoit de plusieurs autres de ses compagnons, qui recommandoient sur toutes choses, aux assauts et surprises des villes, l'honneur des dames, mesmes aux autres lieux et rencontres: car elles aiment les hommes de guerre toujours plus que les autres, et leur violence leur en fait venir plus d'appetit et puis on n'y trouve rien à redire, le plaisir leur en demeure, l'honneur des marys et d'elles n'en est nullement honny; et puis les voilà bien gastées! et qui plus est, sauvent les biens et les vies de leurs marys, ainsi que la belle Eunoe, femme de Bogud ou Bocchus, roy de Mauritanie, à laquelle César fit de grands biens et à son mary, non tant, faut-il croire, pour avoir suivy son party, comme Juba, roy de Bithynie, celuy de Pompée, mais parce que c'estoit une belle femme, et que César en eut l'accointance et douce joüissance. Tant d'autres commoditez de ces amours y a-t-il que je passe: et toutesfois, ce disoit ce grand capitaine, ses autres grands compagnons pareils à luy, s'amusants à de vieilles routines et ordonnances de guerre, veulent qu'on garde l'honneur des femmes, desquelles il faudroit auparavant sçavoir en secret et en conscience l'advis, et puis en décider: ou possible sont-ils du naturel de notre Scipion, lequel, ne se contentant tenir de celuy du chien de l'ortolan, lequel, comme j'ay dit cy-devant, ne voulant manger des choux du jardin, empesche que les autres n'en mangent. Ainsi qu'il fit à l'endroit du pauvre Massinissa, lequel ayant tant de fois hazardé sa vie pour luy et pour le peuple romain, tant peiné, sué et travaillé pour lui acquérir gloire et victoire, il luy refusa et osta la belle reyne Sophonisba, qu'il avoit prise et choisie pour son principal et précieux butin: il la luy enleva pour l'envoyer à Rome à vivre le reste de ses jours en misérable esclave, si Massinissa n'y eust remedié. Sa gloire en fust esté plus belle et plus ample si elle eust comparu en glorieuse et superbe reyne, femme de Massinissa, et que l'on eust dit, la voyant passer: «Voilà l'une des belles vestiges des conquestes de Scipion;» car la gloire certes gist bien plus en l'apparence des choses grandes et hautes, que des basses. Pour fin, Scipion en tout ce discours fit de grandes fautes, ou bien il estoit ennemy du tout du sexe féminin, ou du tout impuissant de le contenter, bien qu'on die que sur ses vieux jours il se mit à faire l'amour à une des servantes de sa femme: ce qu'elle comporta fort patiemment pour des raisons qui se pourroient là-dessus alléguer. Or, pour sortir de la digression que je viens d'en faire, et pour rentrer au plain chemin que j'avois laissé, je dis, pour faire fin à ce discours, que rien au monde n'est si beau à voir et regarder qu'une belle femme pompeusement habillée, ou délicatement deshabillée et couchée, mais qu'elle soit saine, nette, sans tare, suros ny mallandre, comme j'ay dit. Le roy François disoit qu'un gentilhomme, tant superbe soit-il, ne sçauroit mieux recevoir un seigneur, tant grand soit-il, en sa maison ou chasteau, mais qu'il y opposast à sa vue et première rencontre une belle femme sienne, un beau cheval et un beau levrier: car, en jettant son œil tantost sur l'un, tantost sur l'autre, et tantost sur le tiers, il ne se sçauroit jamais fascher en cette maison; mettant ces trois choses belles pour très-plaisantes à voir et admirer, et en faisant cet exercice très-agréable. La reyne de Castille disoit qu'elle prenoit un très-grand plaisir de voir quatre choses: Hombre d'armas en campo, obisbo puesto en pontifical linda dama en la cama, y ladron en la horca. C'est-à-dire: «Un homme d'armes sur les champs, un évesque en son pontifical, une belle dame dans un lict, et un larron au gibet.»

J'ay ouy raconter à feu M. le cardinal de Lorraine le Grand, dernier décédé, que, lorsqu'il alla à Rome vers le pape Paul IV, pour rompre la treve faite avec l'Empereur, il passa à Venise, où il fut très-honorablement receu. Il n'en faut point douter, puis qu'il estoit un si grand favory d'un si grand roy. Tout ce grand et magnifique sénat alla au-devant de luy; et, passant par le grand canal, où toutes les fenestres des maisons estoient bordées de toutes les femmes de la ville, et des plus belles, qui estoient là accourues pour voir cette entrée, il y en eut un des plus grands qui l'entretenoit sur les affaires de l'Estat, et luy en parloit fort: mais, ainsi qu'il jettoit fort les yeux fixement sur ces belles dames, il luy dit en son patois langage: «Monseigneur, je crois que vous ne m'entendez, et avez raison, car il y a bien plus de plaisir et difference de voir ces belles dames à ces fenestres, et se ravir en elles, que d'ouyr parler un fascheux vieillard comme moy, et parlast-il de quelque grande conqueste à vostre advantage.» M. le cardinal, qui n'avoit faute d'esprit et de mémoire, luy respondit de mot à mot à tout ce qu'il avoit dit; laissant ce bon vieillard fort satisfait de luy, et en admirable estime qu'il eut de luy qui, pour s'amuser à la veuë de ces belles dames, il n'avoit rien oublié ny obmis de ce qu'il luy avoit dit. Qui aura veu la Cour de nos roys François premier et Henry deuxiesme et autres roys ses enfants, advouera bien, quel qu'il soit, et eust-il veu tout le monde, n'avoir rien veu jamais de si beau que nos dames qui sont estées en leur Cour, et de nos reynes, leurs femmes, meres et sœurs; mais plus belle chose encore eust-il veu, ce dit quelqu'un, si le grand-pere de maistre Gonnin eust vescu, qui, par ses inventions, illusions et sorcelleries et enchantements, les eust peu représenter devestues et nues, comme l'on dit qu'il le fit une fois en quelque compagnie privée, que le roy François luy commanda; car il estoit un homme fort expert et subtil en son art; et son petit-fils, que nous avons veu, n'y entendoit rien au prix de luy. Je pense que cette veuë seroit aussi plaisante comme fut jadis celle des dames égyptiennes en Alexandrie à l'accueil et réception de leur grand dieu Apis, au devant duquel elles alloient en très-grande cérémonie, et levant leurs robbes, cottes et chemises, et les retroussant le plus haut qu'elles pouvoient, les jambes fort eslargies et escarquillées, leur montroient leur cas tout-à-fait; et puis, ne le revoyant plus, pensez qu'elles cuidoient l'avoir bien payé de cela. Qui en voudra voir le conte, pu'il lise Alexand. ab Alexandra, au sixiesme livre des Jours jovials. Je pense que telle veuë en estoit bien plaisante, car pour lors les dames d'Alexandrie estoient belles, comme encor sont aujourd'huy. Si les vieilles et laides faisoient de mesme passe, car la veuë ne se doit jamais estendre que sur le beau, et fuir le laid tant que l'on peut.

En Suisse, les hommes et les femmes sont pesle mesle aux bains et estuves sans faire aucun acte deshonneste, et en sont quittes en mettant un linge devant: s'il est bien délié, encor peut-on voir chose qui plaist ou desplait, selon le beau ou le laid.

Avant que finir ce discours, si diray-je encor ce mot. En quelles tentations et récréations de veuë pouvoient entrer aussi les jeunes seigneurs, chevaliers, gentilshommes, plébéans et autres Romains, le temps passé, le jour que se célébroit la feste de Flora à Rome, laquelle on dit avoir esté la plus gentille et la plus triomphante courtisanne qu'oncques exerça le putanisme dans Rome, voire ailleurs! et qui plus la recommandoit en cela, c'est qu'elle estoit de bonne maison et de grande lignée; et, pour ce, telles dames de si grande estoffe volontiers plaisent plus, et la rencontre en est plus excellente que des autres. Aussi cette dame Flora eut cela de bon et de meilleur que Lays, qui s'abandonnoit à tout le monde comme une bagasse, et Flora aux grands; si bien que sur le seuil de sa porte elle avoit mis cet escriteau: «Roys, princes, dictateurs, consuls, censeurs, pontifes, questeurs, ambassadeurs, et autres grands seigneurs, entrez, et non d'autres.» Lays se faisoit tousjours payer avant la main, et Flora point, disant qu'elle faisoit ainsi avec les grands, afin qu'ils fissent de mesme avec elle comme grands et illustres, et aussi qu'une femme d'une grande beauté et haut lignage sera tousjours autant estimee qu'elle se prise: et si ne prenoit si non ce qu'on luy donnoit, disant que toute dame gentille devoit faire plaisir à son amoureux pour amour, et non pour avarice, d'autant que toutes choses ont certain prix, fors l'amour. Pour fin, en son temps elle fit si gentiment l'amour, et se fit si bravement servir, que quand elle sortoit du logis quelquesfois pour se promener en ville, il y avoit assez à parler d'elle pour un mois, tant pour sa beauté, ses belles et riches parures, ses superbes façons, sa bonne grace, que pour la grande suite des courtisans et serviteurs, et grands seigneurs qui estoient avec elle, et qui la suivoient et accompagnoient comme vrays esclaves, ce qu'elle enduroit fort patiemment: et les ambassadeurs estrangers, quand ils s'en retournoient en leurs provinces, se plaisoient plus à faire des contes de la beauté et singularité de la belle Flora que de la grandeur de la république de Rome, et sur-tout de sa grande libéralité, contre le naturel pourtant de telles dames; mais aussi estoit-elle outre le commun, puisqu'elle estoit noble. Enfin elle mourut si riche et si opulente, que la valeur de son argent, meubles et joyaux, estoit suffisante pour refaire les murs de Rome, et encor pour desengager la République. Elle fit le peuple romain son héritier principal, et pour ce luy fut édifié dans Rome un temple très-somptueux, qui de Flora fut appelé Florian.

La première feste que l'empereur Galba célébra jamais fut celle de l'amoureuse Flora, en laquelle estoit permis aux Romains et Romaines de faire toutes les desbauches, deshonnestetez, sallauderies et débordements à l'envy dont se pourroient adviser; en sorte que l'on estimoit la plus sainte et la plus gallante celle qui, ce jour-là, faisoit plus de la dissolue et de la deshonnestetez débordée. Pensez qu'il n'y avoit ny fiscaigne (que les chambrieres et esclaves mores dansent les dimanches à Malthe en pleine place devant le monde), ny sarabande qui en approchast, et qu'elles n'y oublioient ny mouvement ny remuements lascifs, ny gestes paillards, ny tordions bizarres; et qui en pouvoit escogiter de plus dissolus et débordez, tant plus gallante estoit la dame; d'autant que telle opinion estoit parmi les Romains, que, qui alloit au temple de cette déesse en habit et geste et façon plus lascive et paillarde, auroit mesme grace et opulents biens que Flora avoit eu. Vrayment voilà de belles opinions et belle solemnisation de festes; aussi estoient-ils payens: là-dessus ne faut douter si elles y oublioient nul genre de lasciveté, et si longtemps avant ces bonnes dames estudioient leurs leçons, ny plus ny moins que les nostres à apprendre un ballet, et si elles estoient affectionnées en cela. Les jeunes hommes, voire les vieux, y estoient bien autant empressez à voir et contempler telles lascives simagrées. Si telles se pouvoient représenter parmy nous, le monde en feroit bien son proffit en toutes sortes; et pour estre à telles veuës le monde se tueroit de la presse. Il y a assez-là à gloser qui voudra; je le laisse aux bons galands: qu'on lise Suetone, Pausanias grec et Manilius latin, aux livres qu'ils ont fait des dames illustres, fameuses et amoureuses, on verra tout. Ce conte encor, et puis plus.

Il se lit que les Lacédémoniens allèrent une fois pour mettre le siége devant Messene, à quoy les Mecéniens les prévindrent, car ils sortirent d'abord sur eux les uns et les autres, tirerent et coururent à Lacédémone, pensant la surprendre et la piller cependant qu'ils s'amusoient devant leur ville; mais ils furent valeureusement repoussés et chassés par les femmes qui estoient demeurées: ce que sçachants, les Lacédémoniens rebroussèrent chemin et tournerent vers leur ville: mais de loin ils decouvrent leurs femmes toutes en armes, qui avoient donné la chasse, dont ils furent en alarme; mais elles se firent aussi-tost à eux recognoistre et leur racontèrent leur fortune, dont ils se mirent de joie à les baiser, embrasser et caresser, de telle sorte que, perdants toute honte, et sans avoir la patience d'oster leurs armes, ny eux ni elles, leur firent cela bravement en mesme place qu'ils les rencontrèrent, où l'on put voir choses et autres, et ouyr un plaisent son et cliquetis d'armes et d'autre chose; en mémoire de quoy ils firent bastir un temple et simulacre à la déesse Vénus, qu'ils appelèrent Vénus l'armée, au contraire de tous les autres, qui la peignent toute nue. Voilà une plaisante cohabitation, et un beau sujet de peindre Vénus armée, et l'appeler ainsi! Il se voit souvent parmi les gens de guerres, mesmes aux prises de villes par assauts, force soldats tous armés joüir des femmes, n'ayant le loisir et la patience de se désarmer pour passer leur rage et appetit, tant ils sont tentez; mais de voir le soldat armé habiter avec la femme armée, il s'en void peu. Il faut là-dessus songer le plaisir qui s'en peut ensuivre, et quel plus grand pouvoir estre en ce beau mystère, ou pour l'action ou pour la veuë, ou pour la sonnerie des armes. Cela gist en l'imagination qu'on en pourroit faire, tant pour les agents que pour les arregardants qui estoient là pour lors. Or c'est assez, faisons fin: j'eusse fait ce discours plus ample de plusieurs exemples, mais je craignois que, pour estre trop lascif, j'en eusse encouru mauvaise reputation.

Si faut-il qu'après avoir tant loüé les belles femmes, que je fasse le conte d'un Espagnol qui, voulant mal à une femme, me le dépeignit un jour comme il falloit, et me dit: Senor, vieja; es como la lampada azeintunada d'iglesia, y de hechura del armario larga y desvayada, el color y gesto como mascara mal pintada, et talle como una campana ò mola de molino, la vista como idolo del tiempo antiquo, el andar y vision d'una antigua fantasma de la noche, que tanto tuviesse encontrar la de noche, come ver una mandagora. Iesus, Iesus, Dios me libre de su malencuentro, no se contenta de tener en su casa por huesped al provisor de obisbo, ny se contenta con la demasia da conversacion del vicario, ny del guardian, ny de la amistad antigua del deen, sino que agora de nuevo atomado al que pide para las animas de purgatorio, paracabar su negra vida. C'est-à-dire: «Voyez-la; elle est comme une lampe vieille et toute graisseuse d'huile d'église; de forme et façon, elle ressemble un armoire grand et vague et mal basti; la couleur et la grace comme d'un masque mal peint; la taille comme une cloche de monastère ou meule de moulin; le visage comme d'un idole du temps passé; le regard et l'aller comme un fantosme antique qui va de nuict: de sorte que je craindrois autant de la rencontrer de nuict comme de voir une mandragore. Jesus! Jesus! Dieu m'en garde de telle rencontre! Elle ne se contente pas d'avoir pour hoste ordinaire chez soy le proviseur de l'evesque, ny se contente de la demesurée conversation du vicaire, ny de la continuë visite du gardien, ny de l'ancienne amitié du doyen, sinon qu'à cette heure de nouveau elle a pris en main celui qui demande pour les ames du Purgatoire, et ce pour achever sa noire vie.» Voilà comment l'Espagnol, qui a si bien dépeint les trente beautez d'une dame, comme j'ay dit cy-dessus en ce discours, quand il veut, la sçait bien déprimer.

DISCOURS TROISIEME

Sur la beaute de la belle jambe et de la vertu qu'elle a

Entre plusieurs belles beautez que j'ay veu loüer quelques fois parmi nous autres courtisans, et autant propres à attirer à l'amour, c'est qu'on estime fort une belle jambe à une belle dame, dont j'ay veu plusieurs dames en avoir gloire, et soin de les avoir et entretenir belles. Entre autres, j'ay ouy raconter d'une très-grande princesse de par le monde, que j'ay cogneu, laquelle aimoit une de ses dames par-dessus toutes les siennes, et la favorisoit par-dessus les autres, seulement parce qu'elle luy tiroit ses chausses si bien tenduës, et en accommodoit la greve, et mettoit si proprement la jarretiere, et mieux que toute autre, de sorte qu'elle estoit fort avancée auprès d'elle, mesme luy fit de grands biens: et par ainsi, sur cette curiosité qu'elle avoit d'entretenir ainsi sa jambe belle, faut penser que ce n'estoit pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade quelques fois avec de beaux calleçons de toille d'or et d'argent, ou d'autre estoffe, très-proprement et mignonnement faits, qu'elle portoit d'ordinaire: car l'on ne se plaist point tant en soy, que l'on n'en veuille faire part à d'autres de la veuë et du reste. Cette dame aussi ne se pouvoit pas excuser en disant que c'estoit pour plaire à son mary, comme la pluspart d'elles le disent, et mesmes les vieilles, quand elles se font si pimpantes et gorgiases, encores qu'elles soient vieilles; mais cette-cy estoit veufve: il est vray que du temps de son mary elle faisoit de mesme, et pour ce ne voulut discontinuer par amprès, l'ayant perdu. J'ay cogneu force belles, honnestes dames et filles, qui sont autant curieuses de tenir ainsi précieuses et propres et gentilles leurs belles jambes: aussi elles en ont raison, car il y gist plus de lasciveté qu'on ne pense. J'ay ouy parler d'une très-grande dame, du temps du roy François, et très-belle, laquelle, s'estant rompu une jambe, et se l'estant faitte rabiller, elle trouva qu'elle n'estoit pas bien, et estoit demeurée toute torte: elle fut si resolue, qu'elle se la fit rompre une autre fois au rabilleur, pour la remettre en son point, comme auparavant, et la rendre aussi belle et aussi droite. Il y en eut quelqu'une qui s'en esbahit fort; mais à celle une autre belle dame fort entendue fit response et lui dit: «A ce que je vois, vous ne savez pas quelle vertu amoureuse porte en soy une belle jambe.»

– J'ay cogneu autresfois une fort belle et honneste fille de par le monde, laquelle estant fort amoureuse d'un grand seigneur, pour l'attirer à soy, et en escroquer quelque bonne pratique, et n'y pouvant parvenir, un jour, estant en une allée de parc, et le voyant venir, elle fit semblant que sa jarretiere lui tomboit; et, se mettant un peu à l'escart, haussa sa jambe, et se mit à tirer sa chausse et rabiller sa jarretiere. Ce grand seigneur l'advisa fort, et en trouva la jambe très-belle, et s'y perdit si bien, que cette jambe opéra en luy plus que n'avoit fait son beau visage; jugeant bien en soy que ces deux belles colonnes soustenoient un beau bastiment; et depuis l'advoua-t-il à sa maistresse, qui en disposa après comme elle voulut. Notez cette invention et gentille façon d'amour.

– J'ay ouy parler aussi d'une belle et honneste dame, surtout fort spirituelle, de plaisante et bonne humeur, laquelle, se faisant un jour tirer sa chausse à son vallet-de-chambre, elle luy demanda s'il n'entroit point pour cela en ruth, tentation et concupiscence69: encore dit-elle et franchit le mot tout outre. Le vallet, pensant bien, pour le respect qu'il luy portoit, respondit que non. Elle soudain, haussant la main, luy donna un grand soufflet. «Allez, dit-elle, vous ne me servirez jamais plus; vous estes un sot, je vous donne vostre congé.» Il y a force vallets de filles aujourd'huy qui ne sont si continents, en levant, habillant et chaussant leurs maistresses: il y a aussi des gentilshommes qui n'eussent fait ce trait, voyant un si bel appas.

Ce n'est d'aujourd'huy seulement que l'on a estimé la beauté des belles jambes et beaux pieds, car c'est une mesme chose; mais, du temps des Romains, nous lisons que Lucius Vitellius, pere de l'empereur Vitellius, estant fort amoureux de Messaline, et desirant estre en grace avec son mary par son moyen, la pria un jour de luy faire cet honneur de luy accorder un don. L'Emperiere luy demanda: «Et quoy? – C'est, madame, dit-il, qu'il vous plaise qu'un jour je vous deschausse vos escarpins.» Messaline, qui estoit toute courtoise pour ses sujets, ne luy voulut refuser cette grace; et l'ayant deschaussée, en garda un escarpin et le porta tousjours sur soy entre la chemise et la peau, le baisant le plus souvent qu'il pouvoit, adorant ainsi le beau pied de sa dame par l'escarpin, puisqu'il ne pouvoit avoir à sa disposition le pied naturel ny la belle jambe. Vous avez le Milord d'Angleterre des Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre, qui porta de mesme le gand de sa maistresse à son costé, et si bien enrichy. J'ay cogneu force gentilshommes qui, premier que porter leurs bas de soye, prioient les dames et maistresses de les essayer et les porter devant eux quelques huict ou dix jours, du plus que du moins, et puis les portoient en très-grand vénération et contentement d'esprit et de corps.

– J'ai cogneu un seigneur de par le monde, qui, estant sur la mer avec une grande dame des plus belles du monde, qui, voyageant par son pays, et d'autant que ses femmes estoient malades de la marette, et par ce très-mal disposées pour la servir, le bonheur fut pour luy qu'il fallut qu'il la couchast et levast; mais en la couchant et levant, la chaussant et deschaussant, il en devint si amoureux qu'il s'en cuida desespérer, encor qu'il luy fust proche: comme certes la tentation en est par trop extresme, et il n'y a nul si mortifié qui ne s'en esmeust. Nous lisons de Poppea Sabina, femme de Néron, qui estoit la plus favorite des siennes, laquelle, outre qu'elle fut la plus profuse en toutes sortes de superfluïtez, d'ornements, de parures, de pompes et de ses coustrements d'habits, elle portoit des escarpins et pianelles toutes d'or. Cette curiosité ne tendoit pas pour cacher sa jambe ny son pied à Néron, son cocu de mary: luy seul n'en avoit pas tout le plaisir ny la veuë, il y en avoit bien d'autres. Elle pouvoit bien avoir cette curiosité pour elle, puisqu'elle faisoit ferrer les pieds de ses juments qui traisnoient son coche de fers d'argent. M. Saint Jerosme reprend bien fort une dame de son temps qui estoit trop curieuse de la beauté de sa jambe, par ces propres mots: «Par la petite botine brunette, et bien tirée et luisante, elle sert d'appeau aux jeunes gens, et d'amorces par le son des bouclettes.» Pensez que c'estoit quelque façon de chaussure qui couroit de ce temps-là, qui estoit par trop affetée, et peu séante aux prudes femmes. La chaussure de ces botines est encore aujourd'huy en usage parmy les dames de Turquie, et des plus grandes et plus chastes. J'ay veu discourir et faire question quelle jambe estoit plus tentative et attrayante, ou la nue ou la couverte et chaussée. Plusieurs croyent qu'il n'y a que le naturel, mesme quand elle est bien faite au tour de la perfection et selon la beauté que dit l'Espagnol que j'ay dit cy-devant, et qu'elle est bien blanche, belle et bien polie, et monstrée à propos dans un beau lict; car autrement, si une dame la vouloit monstrer toute nue en marchant ou autrement, et des souliers aux pieds, quand bien elle seroit la plus pompeusement habillée du monde, elle ne seroit jamais trouvée bien décente ny belle; comme une qui seroit bien chaussée d'une belle chaussure de soye de couleur ou de fillet blanc, comme on fait à Fleurence pour porter l'esté, dont j'ay veu d'autresfois nos dames en porter avant le grand usage que nous avons eu depuis des chausses de soye; et après faudroit qu'elle fust tirée et tendue comme la peau d'un tabourin, et puis attachée ou avec esguillettes ou autrement, selon la volonté et l'humeur des dames: puis faut accompagner le pied d'un bel escarpin blanc, et d'une mule de velours noir ou d'autre couleur, ou bien d'un beau petit patin, tant bien fait que rien plus, comme j'en ay veu porter à une très-grande dame de par le monde, des mieux faits et plus mignonnement. En quoy faut adviser aussi la beauté du pied; car s'il est par trop grand il n'est plus beau; s'il est par trop petit, il donne mauvaise opinion et signifiance de sa dame, d'autant qu'on dit petit pied grand c.., ce qui est un peu odieux: mais il faut qu'il soit un peu mediocre, comme j'en ay veu plusieurs qui en ont porté grandes tentations, et mesmes quand leurs dames le faisoient sortir et paroistre à demy hors du cotillon, et le faisoient remüer et fretiller par certains petits tours et remuements lascifs, estant couverts d'un beau petit patin peu liégé, et d'un escarpin blanc, pointu et point quarré par le devant, et le blanc est le plus beau. Mais ces petits patins et escarpins sont pour les grandes et hautes femmes, non pour les courtaudes et nabottes, qui ont leurs grands chevaux de patins liégés de deux pieds: autant vaudroit voir remüer cela comme la massue d'un géant ou la marotte d'un fou. D'une autre chose aussi se doit bien garder la dame, de ne déguiser son sexe, et ne s'habiller en garçon, soit pour une mascarade ou autre chose: car encor qu'elle eust la plus belle jambe du monde, elle s'en monstre difforme, d'autant qu'il faut que toutes choses ayent leur propriété et leur séance; tellement qu'en dementant leur sexe, defigurent du tout leur beauté et gentillesse naturelle. Voylà pourquoy il n'est bien-séant qu'une femme se garçonne pour se faire monstrer plus belle, si ce n'est pour se gentiment adoniser d'un beau bonnet avec la plume à la Guelfe ou Gibeline attachée, ou bien au-devant du front, pour ne trancher ny de l'un ny de l'autre, comme depuis peu de temps nos dames d'aujourd'huy l'ont mis en vogue: mais pourtant à toutes il ne sied pas bien; il faut en avoir le visage poupin et fait exprès, ainsi que l'on a vu à nostre reyne de Navarre, qui s'en accommodoit si bien, qu'à voir le visage seulement adonisé, on n'eust sceu juger de quel sexe elle tranchoit, ou d'un beau jeune enfant, ou d'une très-belle dame qu'elle estoit.

Dont il me souvient qu'une de par le monde que j'ay cogneue qui, la voulant imiter sur l'age de vingt-cinq ans, et de par trop haute et grande taille, hommasse et nouvellement venuë à la Cour, pensant faire de la galante, comparut un jour en la salle du bal, et ne fut sans estre fort regardée et assez brocardée, jusques au Roy qui en donna aussi-tost sa sentence, car il disoit des mieux de son royaume, et dit qu'elle ressembloit fort bien une batteleuse, ou, pour dire plus proprement, de ces femmes en peinture que l'on porte de Flandres, et que l'on met au-devant des cheminées d'hostellerie et cabarets avec des fleustes d'Allemant au bec; si bien qu'il luy fit dire, si elle comparessoit plus en cet habit et contenance, qu'il luy feroit signifier de porter sa fleuste pour donner l'aubade et récréation à la noble compagnie. Telle guerre lui fit-il, autant pour ce que cette coiffure lui séoit mal, que pour haine qu'il portoit à son mary. Voilà pourquoy tels déguisements ne siezent bien à toutes dames; car quand bien cette reyne de Navarre, qui est la plus belle du monde, se fust voulu autrement déguiser de son bonnet, elle n'eust jamais comparu si belle comme elle est, et n'eust peu: aussi, qu'auroit-elle sceu prendre forme plus belle que la sienne, car de plus belle n'en pouvoit-elle prendre n'y emprunter de tout le monde? Et si elle eust voulu monstrer sa jambe, que j'ay ouy dire à aucunes de ses femmes, et la peindre pour la plus belle et mieux faite du monde, autrement qu'en son naturel, ou bien estant chaussée proprement sous ses beaux habits, on ne l'eust jamais trouvée si belle. Ainsi faut-il que les belles dames comparoissent et fassent monstre de leurs beautez.

– J'ay lu dans un livre espagnol, intitulé el Viage del Principe70, qui fut celui que le roy d'Espagne fit en ses Pays-Bas du temps de l'empereur Charles son père, entr'autres beaux recueils qu'il receut parmi ses riches et opulentes villes, ce fut de la reyne d'Hongrie en sa belle ville de Bains, dont le proverbe dit: Mas brava que las fiestas de Bains71. Entre autres magnificences fut que, durant le siége d'un chasteau qui fut battu en feinte, et assiégé en forme de place de guerre (je le descris ailleurs), elle fit un jour un festin, sur tous autres, à l'Empereur son bon frère, à la reyne Eleonor sa sœur, au Roy son nepveu, et à tous les seigneurs, chevaliers et dames de la Cour. Sur la fin du festin comparut une dame, accompagnée de six nymphes Oréades, vestues à l'antique, à la nymphale et mode de la vierge chasseresse, toutes vestues d'une toille d'argent et vert, et un croissant au front, tout couvert de diamants, qu'ils sembloient imiter la lueur de la lune, portant chacune son arc et ses flèches en la main, et leurs carquois fort riches au costé, leurs botines de mesme toille d'argent, tant bien tirées que rien plus. Et ainsi entrèrent en la salle, menans leurs chiens après elles, et présentèrent à l'Empereur, et luy mirent sur sa table toute sorte de venaison en paste, qu'elles avoient prise en leur chasse. Et, après, vint Palès, la déesse des pasteurs, avec six nymphes Napées, vestues toutes de blanc de toille d'argent, avec les garnitures de mesme en la teste, toutes couvertes de perles; et avoient aussi des chausses de pareille toille avec l'escarpin blanc, qui portèrent de toute sorte de laitage, et le posèrent devant l'Empereur. Puis, pour la troisième bande, vint la déesse Pomona, avec ses nymphes Nayades, qui portèrent le dernier service du fruict. Cette déesse estoit la fille de donna Béatrix Pacheco, comtesse d'Autremont, dame d'honneur de la reyne Eleonor, laquelle pouvoit avoir alors que neuf ans. C'est celle qui est aujourd'huy madame l'admirale de Chastillon, que M. l'admiral espousa en secondes nopces; laquelle fille et déesse apporta, avec ses compagnes, toutes sortes de fruicts qui se pouvoient alors trouver, car c'estoit en esté, des plus beaux et plus exquis, et les présenta à l'Empereur avec une harangue si éloquente, si belle, et prononcée de si bonne grace, qu'elle s'en fit fort aimer et admirer de l'Empereur et de toute l'assemblée, veu son jeune age, que dès lors on présagea qu'elle seroit ce qu'elle est aujourd'huy, une belle, sage, honneste, vertueuse, habile et spirituelle dame. Elle estoit pareillement habillée à la nymphale comme les autres, vestue de toilles d'argent et blanc, chaussée de mesme, et garnie à la teste de force pierreries; mais c'estoient toutes esmeraudes, pour représenter en partie la couleur du fruict qu'elles apportoient; et outre le présent du fruict, elle en fit un à l'Empereur et au roy d'Espagne d'un rameau de victoire tout esmaillé de verd, les branches toutes chargées de grosses perles et pierreries, ce qui estoit fort riche à voir et inestimable; à la reyne Eleonor un esvantail, avec un mirouer dedans, tout garni de pierreries de grande valeur. Certes cette princesse et reyne d'Hongrie monstroit bien qu'elle estoit une honneste dame en tout, et qu'elle savoit son entregent aussi bien que le mestier de la guerre; et à ce que j'ay ouy dire, l'Empereur son frère avoit un grand contentement et soulagement d'avoir une si honneste sœur et digne de luy. Or, l'on me pourroit objecter pourquoy j'ay fait cette disgression en forme de discours. C'est pour dire que toutes ces filles, qui avoient joué ces personnages avoient esté choisies et prises pour les plus belles d'entre toutes celles des reynes de France et de Hongrie et madame de Lorraine, qui estoient françoises, italiennes, flamandes, allemandes et lorraines; parmy lesquelles n'y avoit faute de beauté; et Dieu sait si la reyne d'Hongrie avoit esté curieuse d'en choisir de plus belles et de meilleure grace. Madame de Fontaine-Chalandry, qui est encore en vie, en sauroit bien que dire, qui estoit lors fille de la reyne Eleonor, et des plus belles: on l'appeloit aussi la belle Torcy, qui m'en a bien conté. Tant il y a que je tiens d'elle et d'ailleurs, que les seigneurs, gentilshommes et cavaliers de cette cour, s'amusèrent à regarder et contempler les belles jambes, greves et beaux petits pieds de ces dames; car, vestues ainsi à la nymphale, elles estoient courtement habillées et en pouvoient faire une très belle monstre, plus que de leurs beaux visages qu'ils pouvoient voir tous les jours, mais non leurs belles jambes; dont aucuns en vindrent plus amoureux par la veuë et monstre d'icelles belles jambes, que non pas de leurs belles faces; d'autant qu'au dessus des belles colonnes, coustumièrement il y a de belles corniches de frize, de beaux architraves, riches chapiteaux, bien polis et entaillés. Si faut-il que je fasse encor cette digression et que j'en fasse ma fantaisie, puisque nous sommes sur les feintes et représentations. Quasi en mesme temps que ces belles festes se faisoient es Pays-Bas, et surtout à Bains, sur la réception du roy d'Espagne, se fit l'entrée du roy Henry, tournant de visiter son pays de Piedmond et ses garnisons à Lyon, qui certes fut des belles et plus triomphantes, ainsi que j'ay ouy dire à d'honnestes dames et gentilshommes de la Cour qui y estoient. Or, si cette feinte et représentation de Diane et de sa chasse fut trouvée belle en ce royal festin de la reyne d'Hongrie, il s'en fit une à Lyon, qui fut bien autre et mieux imitée; car, ainsi que le Roy marchoit, venant à rencontrer un grand obélisque à l'antique, à costé de la main droite, il rencontra de mesme un préau ceint, sur le grand chemin, d'une muraille de quelque peu plus de six pieds de hauteur, et ledit préau aussi haut de terre, lequel avoit esté distinctement remply d'arbres de moyenne fustaye, entreplantez de taillis espais et à force de touffes d'autres petits arbrisseaux, avec aussi force arbres fruitiers. Et en cette petite forest s'esbattoient force petits cerfs tous en vie, biches, chevreuils, toutefois privez. Et lors Sa Majesté entrouyt aucuns cornets et trompes sonner, et tout aussitost apperceut venir, au travers ladite forest, Diane chassant avec ses compagnes et vierges forestières, elle tenant à la main un riche arc turquois, avec sa trousse pendant au costé, accoutrée en atours de nymphe, à la mode que l'antiquité nous la représente encore; son corps estoit vestu avec un demy bas à six grands lambeaux ronds de toile d'or noire, semée d'estoiles d'argent, les manches et le demeurant de satin cramoisy, avec profilure d'or, troussée jusques à demy jambe, decouvrant sa belle jambe et greve, et ses botines à l'antique de satin cramoisy, couvertes de perles en broderie: ses cheveux estoient entrelacés de gros cordons de riches perles, avec quantité de pierreries et joyaux de grand valeur; et au dessus du front un petit croissant d'argent, brillant de menus petits diamants; car d'or ne fust esté si beau ny si bien représentant le croissant naturel, qui est clair et argentin.

69.On en a dit autant de Mademoiselle, cousine germaine de Louis XIV, à cela pres qu'à ceux de ses pages à qui ses charmes donnaient de la tentation elle donnait quelques louis pour pouvoir se satisfaire ailleurs.
70.Le Voyage du Prince.
71.Plus magnifique que les fêtes de Bains.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
25 haziran 2017
Hacim:
600 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain