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Kitabı oku: «Vies des dames galantes», sayfa 17
– Je sçay une belle et honneste dame, laquelle ayant une servante en qui elle avoit mis son amitié, luy faisoit beaucoup de bien, mesme usoit envers elle de grandes privautez et l'avoit très-bien dressée à telles menées; si bien que quelquefois, quand elle voyoit le mary de cette dame longuement absent de sa maison, empesché à la Cour et en autre voyage, bien souvent elle regardoit sa maistresse en l'habillant, qui estoit des plus belles et des plus aimables, et puis disoit: «Hé! n'est-il pas bien malheureux, ce mary, d'avoir une si belle femme et la laisser ainsi seule si long-temps sans la venir voir? ne mérite-t-il pas que vous le fassiez cocu tout à plat? Vous le devez; car si j'estois aussi belle que vous, j'en ferois autant à mon mary s'il demeuroit autant absent.» Je vous laisse à penser si la dame et maistresse de cette servante trouvoit goust à cette noix, mesme si elle n'avoit pas trouvé chaussure à son pied, et ce qu'elle pouvoit faire par après par le moyen d'un si bon instrument. Or, il y a des dames qui s'aydent de leurs servantes pour couvrir leurs amours, sans que leurs maris s'en apperçoivent, et leur mettent en main leurs amants, pour les entretenir et les tenir pour serviteurs, afin que, sous cette couverture, les marys, entrant dans la chambre de leurs femmes, croyent que ce sont les serviteurs de telles ou de telles damoiselles: et, sous ce prétexte, la dame a un beau moyen de jouer son jeu, et le mary n'en connoist rien.
– J'ay connu un fort grand prince qui se mit à faire l'amour à une dame d'autour d'une grande princesse, seulement pour savoir les secrets des amours de sa maistresse, pour y mieux parvenir en après. J'ay veu joüer en ma vie quantité de ces traits, mais non pas de la façon que faisoit une honneste dame de par le monde, que j'ay connue, laquelle fut si heureuse d'estre servie de trois braves et galants gentilshommes, l'un après l'autre, lesquels, la laissant venoient à aimer et servir une très-grande princesse qui estoit sa dame, si bien qu'elle rencontra là-dessus gentiment qu'elle estoit reyne des Romains73. Ce qui lui estoit un honneur bien plus grand qu'à une que je sçay, laquelle, estant à la suite d'une grande dame mariée, ainsi que cette grande dame fut surprise dans sa chambre par son mary, lors qu'elle ne venoit que de recevoir un petit poulet de papier de son amy, vint à estre si bien secondée par cette dame qui estoit avec elle, qu'aussi-tost elle prit finement le poulet, et l'avala tout entier, sans en faire à deux fois ny que le mary s'en apperceust, qui l'en eust sans doute très-mal traitée s'il eust veu le dedans: ce qui fut une très-grande obligation de service, que la grande dame a tousjours reconnu. Je sçay bien bien des dames pourtant qui se sont trouvées mal pour s'estre trop fiées à leurs servantes, et d'autres aussi qui ont couru le mesme hazard pour ne s'y estre pas fiées. J'ay ouy parler d'une dame belle et honneste, qui avoit pris et choisi un gentilhomme des braves, vaillants et accomplis de la France, pour lui donner joüissance et plaisir de son gentil corps. Elle ne se voulut jamais fier à pas une de ses femmes, et le rendez-vous ayant esté donné en un logis autre que le sien, il fut dit et concerté qu'il n'y auroit qu'un lict en la chambre, et que ses femmes coucheroient à l'antichambre. Comme il fust arresté ainsi fut-il joüé; et d'autant qu'il se trouva une chatonnière à la porte, sans y penser et sans y avoir préveu que sur le coup, ils s'advisèrent de la boucher avec un ais, afin que, si l'on la venoit à pousser, qu'elle fist bruit, qu'on l'entendist, et qu'ils fissent silence et y pourveussent. Or, d'autant qu'il y avoit anguille sous roche, une de ses femmes, faschée et despitée de ce que sa maistresse se deffioit d'elle, qu'elle tenoit pour la plus confidente des siennes, ainsi qu'elle luy avoit souventes-fois monstré, elle s'advisa, quand sa maistresse fut couchée, de faire le guet et estre aux escoutes à la porte. Elle l'entendoit bien gazouiller tout bas; mais elle connut que ce n'estoit point la lecture qu'elle avoit accoustumé de faire en son lict, quelques jours auparavant, avec sa bougie, pour mieux colorer son fait. Sur cette curiosité qu'elle avoit de sçavoir mieux le tout, se présenta une occasion fort bonne et fort à propos: car, estant entré d'avanture un jeune chat dans la chambre, elle le prit avec ses compagnes, le fourra et le poussa par la chatonnière en la chambre de sa maistresse, non sans abattre l'ais qui l'avoit fermée, ny sans faire bruit. Si bien que l'amant et l'amante, en estant en cervelle, se mirent en sursaut sur le lict, et advisèrent, à la lueur de leur flambeau et bougie, que c'estoit un chat qui estoit entré et avoit fait tomber la trappe. Parquoy, sans autrement se donner de la peine, se recouchèrent, voyant qu'il estoit tard et qu'un chacun pouvoit dormir, et ne refermèrent pourtant la dite chatonnière, la laissant ouverte pour donner passage au retour du chat, qu'ils ne vouloient laisser là-dedans renfermé tout la nuict. Sur cette belle occasion, la dite dame suivante, avec ses compagnes, eut moyen de voir choses et autres de sa maistresse, lesquelles, depuis, déclarèrent le tout au mary, d'où s'ensuivit la mort de l'amant et le scandale de la dame. Voilà à quoy sert un despit et une mesfiance que l'on prend quelquefois des personnes, qui nuit aussi souvent que la trop grand confiance. Ainsi que je sçay d'un très-grand personnage, qui eut une fois dessein de prendre toutes les filles-de-chambre de sa femme, qui estoit une très-grande et belle dame, et les faire gesner, peur leur faire confesser tous les desportements de sa femme et les services qu'elles lui faisoient en ses amours. Mais cette partie pour ce coup fut rompue, pour éviter plus grand scandale. Le premier conseil vint d'une dame que je ne nommeray pas, qui vouloit mal à cette grande dame: Dieu l'en punit après.
Pour venir à la fin de nos femmes, je conclus qu'il n'y a que les femmes mariées dont on puisse tirer de bonnes denrées, et prestement; car elles sçavent si bien leur mestier, que les plus fins et les plus haut hupez de marys y sont trompez. J'en ay dit assez au chapitre des cocus74 sans en parler davantage.
ARTICLE II
De l'amour des filles
Partant, suivant l'ordre de Bocace, notre guide en ce discours, je viens aux filles, lesquelles, certes, il faut advoüer que de leur nature, pour le commencement, elles sont très-craintives et n'osent abandonner ce qu'elles tiennent si cher, à raison des continuelles persuasions et recommandations que leur font leurs pères et mères et maistresses, avec les menaces rigoureuses; si-bien que, quand elles en auraient toutes les envies du monde, elles s'en abstiennent le plus qu'elles peuvent: et aussi elles ont peur que ce meschant ventre les accuse aussi-tost, sans lequel elles mangeroient de bons morceaux. Mais toutes n'ont pas ce respect, car, fermant les yeux à toutes considérations, elles y vont hardiment non la teste baissée, mais très-bien renversée: en quoy elles errent grandement, d'autant que le scandale d'une fille desbauchée est très-grand, et d'importance mille fois plus que d'une femme mariée ny d'une veufve; car elle, ayant perdu ce beau trésor, en est scandalisée, vilipendée, monstrée au doigt de tout le monde, et perd de très-bons partis de mariage, quoy que j'en aye bien cogneu plusieurs qui ont eu tousjours quelque malotru, qui, ou volontairement, ou à l'improviste, ou sciemment, ou dans l'ignorance, ou bien par contrainte, s'est allé jetter entre leurs bras, et les espouser telles qu'elles estoient, encore bien-aises.
J'en ay cogneu quantité des deux espèces qui ont passé par-là, entr'autres une servante qui se laissa fort scandaleusement engrosser et aller à un prince de par le monde, et sans cacher ny mettre ordre à ses couches; et estant descouverte, elle ne respondoit autre chose sinon: «Qu'y saurois-je faire? il ne m'en faut pas blasmer, ny ma faute, ny la pointe de ma chair, mais mon peu de prévoyance: car, si j'eusse esté bien fine et bien avisée, comme la plupart de mes compagnes, qui ont fait autant que moy, voire pis, mais qui ont très-bien sceu remédier à leurs grossesses et à leurs couches, je ne fusse pas maintenant mise en cette peine, et on n'y eust rien connu.» Ses compagnes, pour ce mot, luy en voulurent très-grand mal, et elle fut renvoyée hors de la troupe par sa maistresse, qu'on disoit pourtant luy avoir commandé d'obéir aux volontez du prince; car elle avoit affaire de luy et desiroit le gagner. Au bout de quelque temps, elle ne laissa pour cela de trouver un bon party et se marier richement; duquel mariage en estoit sorty une très-belle lignée. Voilà pourquoy, si cette pauvre fille eust été rusée comme ses compagnes et autres, cela ne luy fust arrivé; car, certes, j'ay veu en ma vie des filles aussi rusées et fines que les plus anciennes femmes mariées, voire jusqu'à estre très-bonnes et rusées maquerelles, ne se contentant de leur bien, mais en pourchassoient à autruy.
– Ce fut une fille en nostre Cour qui inventa et fit joüer cette belle comédie intitulée le Paradis d'Amour, dans la salle de Bourbon, à huis clos, où il n'y avoit que les comédiens, qui servoient de joüeurs et de spectateurs tout ensemble. Ceux qui en sçavent l'histoire m'entendent bien. Elle fut joüée par six personnages de trois hommes et trois femmes; l'un estoit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais non pas trop aussi; toute-fois il l'aimoit fort: l'autre estoit un seigneur, et celui-là joüoit avec la grande dame, qui estoit de riche matière: le troisiesme estoit gentilhomme, qui s'apparioit avec la fille: car, la galante qu'elle estoit, elle vouloit joüer son personnage aussi bien que les autres. Aussi costumierement l'auteur d'une comédie joüe son personnage ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes, toute fille qu'elle estoit, le joüa aussi bien, ou possible, mieux que les mariées. Aussi avoit-elle vu son monde ailleurs qu'en son pays, et, comme dit l'Espagnol, raffinada en Secobia, «raffiné en Ségovie,» qui est un proverbe en Espagne, d'autant que les bons draps se raffinent en Ségovie.
– J'ay ouy parler et raconter de beaucoup de filles, qui, en servant leurs dames et maistresses de dariolettes75, vouloient aussi taster de leurs morceaux. Telles dames aussi souvent sont esclaves de leurs damoiselles, craignants qu'elles ne les descouvrent et publient leurs amours. Ce fut une fille à qui j'ouys dire un jour que c'estoit une grande sottise aux filles de mettre leur honneur à leur devant, et que, si les unes, sottes, en faisoient scrupule, qu'elle n'en daignoit faire: et qu'à tout cela il n'y a que le scandale: mais la mode de tenir son cas secret et caché rabille tout; et ce sont des sottes et indignes de vivre au monde, qui ne s'en sçavent aider et la pratiquer. Une dame espagnole, pensant que sa fille appréhendast le forcement du premier lict nuptial, et y allant, se mit à l'exhorter et persuader que ce n'estoit rien, et qu'elle n'y auroit point de douleur, et que de bon cœur elle voudroit estre en sa place pour luy faire mieux à connoistre; la fille respondit: Bezo las manos, senora madre, de tal merced, que bien la tomare yo por my; c'est à dire: «Grand mercy, ma mère, d'un si bon office, que moy-mesme je me le feray bien.»
– J'ay ouy raconter d'une fille de très-haut lignage, laquelle s'en estant aidée à se donner du plaisir, on parla de la marier vers l'Espagne. Il y eut quelqu'un de ses plus secrets amys qui luy dit un jour en joüant qu'ils s'estonnoit fort d'elle, qui avoit tant aimé le levant, de ce qu'elle alloit naviguer vers le couchant et occident, parce que l'Espagne est vers l'occident. La dame luy respondit: «Ouy, j'ay ouy dire aux mariniers qui ont beaucoup voyagé, que la navigation du levant est très-plaisante et agréable; ce que j'ay souvent pratiqué par la boussole que je porte ordinairement sur moy; mais je m'en aideray, quand je seray en l'occident, pour aller droit au levant.» Les bons interprétes sçauront bien interpréter cette allégorie et la deviner sans que je la glose. Je vous laisse à penser par ces mots si cette fille avoit tousjours dit ses heures de Nostre-Dame.
– Une autre que j'ay ouy nommer, laquelle ayant ouy raconter des merveilles de la ville de Venise, de ses singularitez, et de la liberté qui regnoit pour toutes personnes, et mesme pour les putains et courtisannes: «Hélas! dit-elle à une de ses compagnes, si nous eussions fait porter tout nostre vaillant en ce lieu-là par lettre de banque, et que nous y fussions pour faire cette vie courtisanesque, plaisante et heureuse, à laquelle toute autre ne sçauroit approcher, quand bien nous serions emperieres de tout le monde!» Voilà un plaisant souhait, et bon; et de fait, je croy que celles qui veulent faire cette vie ne peuvent estre mieux que là.
– J'aymerois autant un souhait que fit une dame du temps passé, laquelle se faisant raconter à un pauvre esclave eschapé de la main des Turcs des tourments et maux qu'ils luy faisoient et à tous les autres pauvres chrestiens, quand ils les tenoient, celuy qui avoit esté esclave luy en raconta assez, et de toutes sortes de cruautez. Elle s'advisa de lui demander ce qu'ils faisoient aux femmes. «Hélas! madame, dit-il, ils leur font tant cela qu'ils les en font »mourir. – Pleust-il doncques au ciel, respondit-elle, que je »mourusse pour la foy ainsi martyre!»
– Trois grandes dames estoient ensemble un jour, que je sçay, qui se mirent sur des souhaits. L'une dit: «Je voudrois avoir un tel pommier qui produisist tous les ans autant de pommes d'or comme il produit de fruit naturel.» L'autre disoit: «Je voudrois qu'un tel pré me produisist autant de perles et pierreries comme il fait de fleurs.» La troisième, qui estoit fille, dit: «Je voudrois avoir une suye dont les trous me valussent autant que celuy d'une telle dame favorisée d'un tel roy que je ne nommeray point; mais je voudrois que mon trou fust visité de plus de pigeons que n'est le sien.» Ces dames ne ressembloient pas à une dame espagnolle dont la vie est escrite dans l'Histoire d'Espagne, laquelle, un jour que le grand Alphonse, roy d'Arragon, faisoit son entrée dans Sarragosse, se vint jetter à genoux devant luy et luy demander justice. Le Roy ainsi qu'il la vouloit ouyr, elle demanda de luy parler à part, ce qu'il luy octroya: et, s'estant plainte de son mary, qui couchoit avec elle trente-deux fois tant de jour que de nuict, qu'il ne luy donnoit patience, ny cesse, ny repos; le Roy, ayant envoyé querir le mary et sceu qu'il estoit vray, ne pensant point faillir puis qu'elle estoit sa femme; le conseil de Sa Majesté arresté sur ce fait, le Roy ordonna qu'il ne la toucheroit que six fois; non sans s'esmerveiller grandement (dit-il) de la grande chaleur et puissance de cet homme, et de la grande froideur et continence de cette femme, contre tout le naturel des autres (dit l'Histoire), qui vont à jointes mains requerir leurs marys et autres hommes pour en avoir, et se douloir quand ils donnent à d'autres ce qui leur appartient. Cette dame ne ressembloit pas à une fille, damoiselle de maison, laquelle, le lendemain de ses nopces, racontant à aucunes de ses compagnes ses adventures de la nuict passée: «Comment! dit-elle, et n'est-ce que cela? Comme j'avois entendu dire à aucunes de vous autres, et à d'autres femmes, et à d'autres hommes, qui font tant des braves et galants, et qui promettent monts et merveilles, ma foy, mes compagnes et amyes, cet homme (parlant de son mary), qui faisoit tant de l'eschauffé amoureux, et du vaillant, et d'un si bon coureur de bague, pour toute course n'en a fait que quatre, ainsi que l'on court ordinairement trois pour la bague, et l'autre pour les dames: encore entre les quatre y a-t-il fait plus de poses qu'il n'en fut fait hier au soir au grand bal.» Pensez que puis qu'elle se plaignoit de si peu, elle en vouloit avoir la douzaine: mais tout le monde ne ressemble pas au gentilhomme espagnol. Et voilà comme elles se moquent de leurs marys. Ainsi que fit une, laquelle, au commencement et premier soir de ses nopces, ainsi que son mary la vouloit charger, elle fit de la revesche et de l'opiniastre fort à la charge. Mais il s'advisa de luy dire que, s'il prenoit son grand poignard, il y auroit bien un autre jeu, et qu'il y auroit bien à crier; de quoy elle, craignant ce grand dont il la menaçoit, se laissa aller aussitost: mais ce fut elle qui le lendemain n'en eut plus peur, et, ne s'estant contentée du petit, luy demanda du premier abord où estoit ce grand dont il l'avoit menacée le soir avant. A quoy le mary respondit qu'il n'en avoit point, qu'il se moquoit; mais qu'il faloit qu'elle se contentast de si peu de provision qu'il avoit sur luy. Alors elle dit: «Est-ce bien fait cela, de se moquer ainsi des pauvres et simples filles?» Je ne sais si l'on doit appeler cette fille simple et niaise, ou bien fine et rusée, qui en avoit tasté auparavant. Je m'en rapporte aux diffiniteurs. Bien plus estoit simple une autre fille, laquelle s'estant plainte à la justice qu'un galant l'avoit prise par force, et luy enquis sur ce fait, il respondit: «Messieurs, je m'en rapporte à elle s'il est vray, et si elle-mesme n'a pris mon cas et l'a mis de la main propre dans le sien. – Hà! Messieurs, dit la fille, il est bien vray cela; mais qui ne l'eust fait? car, après qu'il m'eust couchée et troussée, il me mit son cas roide et pointu comme un baston contre le ventre, et m'en donnoit de si grands coups que j'eus peur qu'il ne me le perçast et n'y fist un trou. Dame, je le pris alors et le mis dans le trou qui estoit tout fait.» Si cette fille estoit simplette, ou le contrefaisoit, je m'en rapporte.
– Je vous feray deux comptes de deux femmes mariées, simples comme celle-là, ou bien rusées, ainsi qu'on voudra. Ce fut d'une très-grande dame que j'ay connue, laquelle estoit très-belle, et pour cela fort désirée. Ainsi qu'un jour un très-grand prince a requit d'amour, voire l'en sollicitoit fort en luy promettant de très-belles et grandes conditions, tant de grandeurs que de richesses pour elle et pour son mary, tellement qu'elle, ayant de telles douces tentations, y presta assez doucement l'oreille; toute-fois du premier coup ne s'y voulut laisser aller, mais, comme simplette, nouvelle et jeune mariée, n'ayant encore veu son monde, vint descouvrir le tout à son mary et luy demander avis si elle le feroit. Le mary luy respondit soudain: «Nenny, m'amie. Hélas! que penseriez-vous faire, et de quoy parlez-vous? d'un infame trait à jamais irréparable pour vous et pour moy. – Hà! mais, Monsieur, répliqua la dame, vous serez aussi grand, et moi si grande qu'il n'y aura rien à redire.» Pour fin le mary ne voulut dire ouy; mais la dame, qui commença à prendre cœur par après et se faire habile, ne voulut perdre ce party, et le prit avec ce prince et avec d'autres encore, en renonçant à sa sotte simplicité. J'ay ouy faire ce conte à un qui le tenoit de ce grand prince et l'avoit ouy de la dame, à laquelle il en fit la réprimande, et qu'en telles choses il ne faloit jamais s'en conseiller au mary, et qu'il y avoit autre conseil en sa Cour. Cette dame estoit aussi simple, ou plus, qu'une autre que j'ay ouy dire, à laquelle un jour un honneste gentilhomme présentant son service amoureux assez près de son mary, qui entretenoit pour lors de devis une autre dame, il luy vint mettre son eprevier, ou, pour plus clairement parler, son instrument entre les mains. Elle le prit, et, le serrant fort estroitement et se tournant vers son mary, luy dit: «Mon mary, voyez le beau présent que me fait ce gentilhomme; le recevray-je? dites-le-moy.» Le pauvre gentilhomme, estonné, retire à soy son eprevier de si grande rudesse, que, rencontrant une pointe de diamant qu'elle avoit au doigt, le luy esserta de telle façon d'un bout à l'autre, qu'elle le cuida perdre du tout, et non sans grande douleur, voire en danger de la vie, ayant sorti de la porte assez hastivement, et arrousant la chambre du sang qui desgoutoit par-tout. Mais le mary ne courut après luy pour luy faire aucun outrage pour ce sujet; il s'en mit seulement fort à rire, tant pour la simplicité de sa pauvre femmelette, que pour le beau présent produit, joint qu'il en estoit assez puny. Voilà deux femmes fort simples, lesquelles, et quelques-unes de leurs semblables (car il y en a assez), ne ressemblent pas à plusieurs et à une infinité qui se rencontrent dans le monde, qui sont plus doubles et fines que celles-là, qui ne demandent conseil à leurs marys, ny qui leur montrent tels présents qu'on leur fait.
J'ay ouy raconter en Espagne d'une fille, laquelle la premiere nuict de ses nopces, ainsi que son mary s'efforçoit et s'ahanoit76 de forcer sa forteresse, non sans se faire mal, elle se mit à rire et lui dire: Senor, bien es razon que seays martyr, pues que io soy virgen; mas, pues que io tomo la patientia, bien la podeys tomar; c'est-à-dire: «Seigneur, c'est bien raison que vous soyez martyr, puis que je suis vierge; mais d'autant que je prends patience, vous la pouvez bien prendre.» Celle-là, en revanche de l'autre qui s'estoit moqué de sa femme, se moquoit bien de son mary. Comme certes plusieurs filles ont bien raison de se moquer à telle nuict, mesme quand elles ont sceu auparavant ce que c'est, ou l'ont appris d'autres, ou d'elles-mesmes s'en sont doutées et imaginées ce grand point de plaisir qu'elles estiment très-grand et perdurable. Une autre dame espagnole, qui, le lendemain de ses nopces, racontant les vertus de son mary, en dit plusieurs, fors, dit-elle, que no era buen contador y arithmetico, porque no sapra multiplicar; en françois, «qu'il n'estoit point bon compteur et arithméticien, parce qu'il ne sçavoit pas multiplier.»
Une dame de bon lieu et de bonne maison, que j'ay connue et ouy parler, le soir de ses nopces, que chacun estoit aux escoutes à l'accoustumée, comme son mary luy eust livré le premier assaut, estant un peu sur son repos, non pas du dormir, luy demanda si elle en voudrait encore; gentiment elle luy respondit: «Ce qu'il vous plaira, monsieur.» Pensez qu'à telle response le galant mary devoit estre bien estonné. Telles filles qui disent de telles sornettes si promptement après les nopces, pourroient bien donner de bons martels à leurs pauvres marys et leur faire à croire qu'ils ne sont les premiers qui ont mouillé l'ancre dans leur fonds, ny les derniers qui le mouilleront; car il ne faut point douter que qui ne s'efforce et ne se tue à saper sa femme, qu'elle ne s'advise à luy faire porter les cornes, ce disoit un ancien proverbe françois: Et qui ne la contente pas, va ailleurs chercher son repas. Toutefois, quand une femme tire ce qu'elle peut de l'homme, elle l'assomme, c'est-à-dire qu'il en meurt; et c'est un dire ancien qu'il ne faut tirer de son amy ce qu'on voudrait bien, et qu'il le faut espargner tant que l'on peut; mais non pas le mary, duquel il en faut tirer ce qu'on peut. Voilà pourquoy, dit le refrain espagnol, que el primero pensamiento de la muger, luego que es casada, es de embiudarse; c'est-à-dire: «Le premier pensement de la femme mariée est de songer à se faire veufve.» Ce refrain n'est pas général, comme j'espere le dire ailleurs, mais il n'est que pour aucunes.
– Il y a de certaines filles qui, ne pouvant tenir longuement leurs chaleurs, ne s'addonnent aisément qu'aux princes et aux seigneurs, qui sont gens fort propres pour les esbranler, tant pour leurs faveurs que pour leurs présents, et aussi pour l'amour de leurs gentillesses, car enfin tout est beau et parfait en eux, encore qu'ils fussent des fats. Au contraire, j'en ay veu d'autres qui ne les recherchent pas, mais les fuyent grandement, à cause qu'ils ont un peu la réputation d'estre scandaleux, grands vanteurs, causeurs et peu secrets; aimans mieux des gentilshommes sages et discrets, desquels pourtant le nombre est rare; et bien heureuse pourtant est celle-là qui en trouve. Mais, pour obvier à tout cela, elles choisissent (au moins aucunes) leurs valets, desquels aucuns sont beaux, d'autres non, comme j'en ay connu qui l'ont fait, et si n'en faut prier longuement leurs dits valets: car, les levant, couchant, deshabillant, chaussant, deschaussant et leur baillant leurs chemises, comme j'ay veu beaucoup de filles à la Cour et ailleurs qui n'en faisoient aucune difficulté ni scrupule, il n'est pas possible qu'eux, voyans beaucoup de belles choses en elles, n'en eussent des tentations, et plusieurs d'elles qu'elles ne le fissent exprès; si bien qu'après que les yeux avoient bien fait leur office, il falloit bien que d'autres membres du corps vinssent à faire le leur.
– J'ay connu une fille de par le monde, belle s'il en fust jamais, qui rendit son valet compagnon d'un grand prince qui l'entretenoit, et qui pensoit estre le seul heureux jouissant; mais le valet en cela alloit du pair avec luy; aussi l'avoit-elle bien sceu choisir, car il estoit très-beau et de très-belle taille; si bien que, dans le lict ou bien à la besogne, on n'y eust connu aucune différence. Encor le valet en beaucoup de beautez emportoit le prince, auquel telles amours et telles privautez furent inconnues jusqu'à ce qu'il la quitta pour se marier; et pour cela il n'en traita plus mal le valet, mais se plaisoit fort de le voir; et quand il le voyoit en passant, il disoit seulement: «Est-il possible que cet homme ait esté mon corrival? ouy, je le voy, car, ostée ma grandeur, il m'enporte d'ailleurs.» Il avoit aussi mesme nom que le prince, et fut un très bon tailleur, et des renommez de la Cour; si bien qu'il n'y avoit guères de filles ou femmes qu'il n'habillast quand elles vouloient estre bien habillées. Je ne sçay s'il les habilloit de la mesme façon qu'il habilloit sa maistresse, mais elles n'estoient point mal.
– J'ay cogneu une fille de bonne maison, qui, ayant un laquais de l'aage de quatorze ans, et en ayant fait son bouffon et plaisant, parmy ses bouffonneries et plaisanteries, elle faisoit autant de difficultés que rien à se laisser baiser, toucher et taster à luy, aussy privement que si c'eust esté une femme, et bien souvent devant le monde, excusant le tout, en disant qu'il estoit fol et plaisant bouffon. Je ne sçay s'il passoit outre, mais je sçay bien que depuis, estant mariée et veufve, et remariée, elle a este une très-insigne putain. Pensez qu'elle alluma sa mesche en ce premier tison; si bien qu'elle ne luy faillit jamais après entre ses autres plus grandes fougues et plus hauts feux. J'avois bien demeuré un an à voir cette fille; mais quand je les vis en ces privautez devant sa mere, qui avoit la réputation d'estre l'une des plus prudes femmes de son temps, qui en rioit et en estoit bien-aise, je présageay aussitost que de ce petit jeu l'on viendroit au grand, et à bon escient, et que la damoiselle seroit un jour quelque bonne fripesaulce, comme elle le fut.
– J'ay cogneu deux sœurs d'une fort bonne maison de Poictou, filles desquelles on parloit estrangement, et d'un grand laquais basque qui estoit à leur pere, lequel, sous ombre qu'il dansoit très-bien, non seulement le bransle de son pays, mais tous autres, les menoit danser ordinairement, mesme les y apprenoit. Il les fit danser, et leur apprit la danse des putains à la fin, et en furent assez gentiment scandalisées: toutefois elles ne laissèrent à estre bien mariées, car elles estoient riches, et sur ce nom de richesses on n'y advise rien, on prend tout, et fust-il encore plus chaud et plus ardent. J'ay connu ce Basque depuis, gentil soldat et de brave façon, et qui monstroit bien avoir fait le coup. Il fut soldat des gardes de la coronelle de M. de Strozze.
– J'ai cogneu aussi une maison de par le monde, et grande, d'où la dame faisoit profession de nourrir en sa compagnie des honnestes filles, entr'autres des parentes de son mary; et d'autant que la dame estoit fort maladive et sujette aux médecins et apothicaires, il y en abordoit ordinairement là-dedans, et par ce aussi que les filles sont sujettes à maladies comme à pasles couleurs, mal de la furette, fievres et autres. Il advint que deux entr'autres tombèrent en fievre-quarte: un apothicaire les eut en charge pour les penser. Certes il les pensoit de ses drogues, de la main et de médecines; mais la plus propre fut qu'il coucha avec une (maraud qu'il fut), car il eut affaire avec une fort belle et honneste fille de la France, de laquelle un très-grand roy s'en fust dignement contenté; et il fallut que ce M. l'apoticaire luy passast cette paille sur le ventre. J'ay cogneu la fille, qui certes méritoit d'autres assaillants, et après bien mariée, et telle qu'on la donna pucelle, telle la trouva-on. En quoy pourtant je trouve qu'elle fut bien fine; car, puisqu'elle ne pouvoit tenir son eau, elle s'adressa à celui qui donnoit des antidotes pour engarder d'engrosser, car c'est ce que les filles craignent le plus: dont en cela il y en a de si experts qui leur donnent des drogues qui les engardent très-bien d'engrosser; ou bien, si elles engrossent, leur font escouler leur grossesse si subtilement et si sagement, que jamais on ne s'en apperçoit, et n'en sent-on rien que le vent. Ainsi que j'en ay ouy parler d'une fille, laquelle avoit esté autrefois nourrie fille de la feue reyne de Navarre Marguerite. Elle vint par cas fortuit, ou à son escient, à engrosser sans qu'elle y pensast pourtant. Elle rencontra un sublin77 apothicaire, qui, luy ayant donné un breuvage, luy fit évader son fruit, qui avoit déjà six mois, pièce par pièce, morceau par morceau, si aisément, qu'estant en ses affaires jamais elle n'en sentit ny mal ny douleur; et puis après se maria galamment, sans que le mary y connust aucune trace; car on leur donne des remedes pour se faire paroistre vierges et pucelles comme auparavant, ainsi que j'en ay allégué un au Discours des Cocus78. Et un que j'ay ouy dire à un empirique ces jours passez, qu'il faut avoir des sangsuës et les mettre à la nature, et faire par-là tirer et succer le sang: lesquelles sangsuës, en sucçant, laissent et engendrent de petites ampoules et fistules pleines de sang, si bien que le galant mary, qui vient le soir des nopces les assaillir, leur creve ces ampoulles d'où le sang en sort, et luy et elle s'ensanglantent, qui est une grande joie à l'un et à l'autre; et par ainsi, l'honor della citella è salva79. Je trouve ce remede plus souverain que l'autre, s'il est vray; et s'ils ne sont bons tous deux, il y en a cent autres qui sont meilleurs, ainsi que le savent très-bien ordonner, inventer et appliquer ces messieurs les médecins sçavants et experts apoticaires. Voilà pourquoy ces messieurs ont ordinairement de très-belles et bonnes fortunes, car ils sçavent blesser et remédier, ainsi que fit la lance de Pélias. J'ai cogneu cet apoticaire dont je viens de parler à cette heure, duquel faut que je die ce petit mot en passant, que je le vis à Geneve la première fois que je fus en Italie, par ce que pour lors ce chemin par-là estoit commun pour les François, et par les Suisses et Grisons, à cause des guerres. Il me vint voir à mon logis. Soudain je luy demanday ce qu'il faisoit en cette ville, et s'il estoit-là pour médeciner les filles, comme il avoit fait en France. Il me respondit qu'il estoit-là pour en faire pénitence. «Comment! ce dis-je, est-ce que vous n'y mangez de si bons morceaux comme là? – Hà! monsieur, me répliqua-il, c'est parce que Dieu m'a appellé, et que je suis illuminé de son Saint-Esprit, et que j'ay maintenant la connoissance de sa sainte parole. – Ouy, luy dis-je; et dès ce temps-là si estiés-vous de la religion, et si vous vous mesliez de médeciner les corps et les ames, et preschiés et instruisiés les filles. – Mais, monsieur, je reconnois à cette heure mieux mon Dieu, répliqua-il encore, qu'alors, et ne veux plus pécher.» Je tais plusieurs autres propos que nous eusmes sur ce sujet, tant serieusement qu'en riant. Mais ce maraud joüit de ce boucon, qui estoit bien plus digne d'un galant homme que de luy. Si est-ce que bien luy servit de vuider de cette maison de bonne heure, car mal luy en eust pris. Or laissons cela. Que maudit soit-il pour la haine et l'envie que je luy porte, ainsi que M. de Ronsard parloit à un médecin qui venoit voir sa maistresse soir et matin, plus pour luy taster son teton, son sein, son ventre, son flanc et son beau bras, que pour la médeciner de la fievre qu'elle avoit; dont il en fit un très-gentil sonnet, qui est dans son second livre des Amours, qui se commence:
