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Kitabı oku: «Vies des dames galantes», sayfa 19

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ARTICLE III

De l'amour des veufves

Or, c'est assez parlé des filles, il est raison maintenant que nous parlions de mesdames les veufves à leur tour. L'amour des veufves est bon, aisé et profitable, d'autant qu'elles sont en leur pleine liberté, et nullement esclaves des peres, meres, freres, parents et marys, ny d'aucune justice, qui plus est. On a beau faire l'amour à une veufve et coucher avec, on n'en est point puny, comme l'on est des filles et des femmes. Mesmes les Romains, qui nous ont donné la pluspart des loix que nous avons, ne les ont jamais fait punir pour ce fait, ny en leur corps ny en leurs biens: ainsi que je tiens d'un grand jurisconsulte, qui m'alléguoit là-dessus Papinian, ce grand jurisconsulte aussi, lequel, traitant de la matiere des adulteres, dit que, si quelquefois par mesgarde on avoit compris sous ce nom d'adultere la honte de la fille ou de la veufve, c'estoit abusivement parler; et en autre passage il dit que l'héritier n'a nulle réprimende ou esgard sur les mœurs de la veufve du deffunt, n'estoit que le mary en son vivant eust fait appeler sa femme en justice pour cela, car lors ledit héritier en pouvoit prendre arrements de la poursuite, et non autrement. Et, de fait, on ne trouve point en tout le droit des Romains aucune peine ordonnée à la veufve, si-non à celle qui se remarieroit dans l'an de son deuil, ou qui, ne se remariant, avoit fait enfant après l'onsiesme mois d'un mesme an, estimant le premier an de son veufvage estre affecté à l'honneur de son premier lict. Et, quant à son douaire, l'héritier ne luy eust sceu faire perdre, quand bien elle eust fait toutes les folies du monde de son corps; et en alleguoit une belle raison (celuy de qui je tiens cecy); car si l'héritier qui n'a aucun pensement que le bien, en luy ouvrant la porte pour accuser la veufve de ce forfait et la priver de son dot, on l'ouvriroit tout d'une main à la calomnie; et n'y auroit veufve, si femme de bien fust-elle, qui pust se sauver des calomnieuses poursuites de ces galants héritiers, selon ces dires. Comme je voy, les veufves romaines avoient bon temps et bon sujet de s'esbattre: et ne se faut estonner si une, du temps de Marc Aurele, ainsi qu'il se trouve en sa vie, comme elle alloit au convoy des funérailles de son mary, parmy ses plus grands cris, sanglots, soupirs, pleurs et lamentations, serroit la main si estroitement à celuy qui la tenoit et conduisoit, faisant signal par-là que c'estoit en nom d'amour et de mariage, qu'au bout de l'an, ne le pouvoit espouser que par dispense (ainsi que fut dispensé Pompée quand il espousa la fille de César; mais elle ne se donnoit guéres qu'aux plus grands et grandes, comme j'ay ouy dire à un grand personnage), il l'espousa, et cependant en tiroit tousjours de bons brins, et empruntoit force pains sur la fournée, comme l'on dit. Cette dame ne vouloit rien perdre, mais se pourvoyoit de bonne heure; et, pour cela, ne perdoit rien de son bien ny de son douaire.

Voilà comme les veufves romaines estoient heureuses, comme sont bien encore nos veufves françoises, lesquelles, pour se donner à leur cœur et gentil corps joye, ne perdent rien de leurs droits, bien que par les parlements il y en ait eu plusieurs causes débattues. Ainsi que je sçay un grand et riche seigneur de France, qui fit long-temps plaider sa belle-sœur sur son dot, luy imposant sa vie estre un peu lubrique, et quelque autre crime plus grief que celuy meslé parmy; mais, nonobstant, elle gagna son procès, et fallut que le beau-frere la dotast très-bien, et luy donnast ce qui luy appartenoit: mais pourtant l'administration de son fils et fille luy fut ostée, d'autant qu'elle se remaria; à quoy les juges et grands sénateurs des parlements ont esgard, ne permettant aux veufves qui convolent au second mariage, la tutelle de leurs enfants. Et encore il n'y a pas long-temps que je sçay deux veufves d'assez bonne qualité, qui ont emporté leurs filles mineures, s'estant remariées, par dessus leurs beaux-freres et autres de leurs parents; mais aussi elles furent grandement secourues des faveurs du prince qui les entretenoit. Mais de ces sujets, meshuy je m'en desparts d'en parler, d'autant que ce n'est pas ma profession, et que, pensant dire quelque chose de bon, possible ne dirois-je rien qui vaille: je m'en remets à nos grands législateurs.

Or, de nos veufves, les unes se plaisent à tourner encore en mariage, et en resonder encore le guay, comme les mariniers qui, sauvez de deux, trois ou quatre naufrages, retournent encore à la mer, et comme font encore les femmes mariées, qui, en leur mal d'enfant, jurent, protestent de n'y retourner jamais, et que jamais homme ne leur fera rien; mais elles ne sont pas plustost purifiées, les voilà encore au premier branle. Ainsi qu'une dame espagnolle, laquelle, estant en mal d'enfant, se fit allumer une chandelle de Nostre-Dame de Montferrat qui aide fort à enfanter, pour la vertu de ladite Nostre-Dame. Toutefois, ne laissa d'avoir de grandes douleurs, et à jurer que plus jamais elle n'y retourneroit. Elle ne fut pas plustost accouchée, qu'elle dit à la femme qui la luy donnoit allumée: Serra esto cabillo de candela para otra vez; c'est-à-dire: «Serrez ce bout de chandelle pour une autre fois.»

D'autres dames ne se veulent marier; et de celles qui n'en veulent point, plusieurs y en a, et y en a eu, lesquelles, venues en viduité sur le plus beau de leur age, s'y sont contenues. Nous avons veu la Reine-Mere, en l'age de trente-sept à trente-huit ans, estant tombée veufve, qui s'est tousjours contenue veufve; et, bien qu'elle fust belle, bien agréable et très-aimable, ne songea pas tant seulement à un seul pour l'espouser. Mais l'on me dira aussi, qui eust-elle sceu espouser qui eust esté sortable à sa grandeur, et pareil à ce grand roy Henry, son feu seigneur et mary, et qu'elle eust perdu le gouvernement du royaume, qui valoit mieux que cent marys, et dont l'entretien en estoit bien meilleur et plus plaisant. Toutefois, il n'y a rien que l'amour ne fasse oublier; et d'autant est-elle à loüer, et à estre recoudée au temple de la gloire et immortalité, de s'estre vaincue et commandée, et n'avoir fait comme une Reyne Blanche, laquelle, ne se pouvant contenir, vint à espouser son maistre d'hostel, qui s'appelloit le sieur de Rabaudange; ce que le roy son fils, pour le commencement, trouva fort estrange et amer; mais pourtant, parce qu'elle estoit sa mère, il excusa et pardonna audit Rabaudange, pour l'avoir espousée, en ce que, le jour, devant le monde, il la servoit tousjours de maistre-d'hostel, pour ne priver sa mere de sa grandeur et majesté; et la nuict elle en feroit ce qu'elle voudroit, s'en serviroit, ou de valet ou de maistre, remettant cela à leurs discrétions et volontez, et de l'un et de l'autre; mais pensez qu'il commandoit: car, quelque grande qu'elle soit, venant-là, elle est tousjours subjugué par le supérieur, selon le droit de la nature et de l'agent en cela. Je tiens ce conte du feu grand cardinal de Lorraine dernier, lequel le faisoit à Poissy au roy François second, lorsqu'il fit les dix-huit chevaliers de l'ordre de Saint-Michel, nombre très-grand, non encore veu, ny jamais ouy jusqu'alors; et, entre autres, il y eut le seigneur de Rabaudange, fort vieux, lequel on n'avoit veu de long-temps à la Cour, si-non à aucuns voyages de nos autres guerres, s'estant retiré dès la mort de M. de Lautrec, de tristesse et de despit, comme l'on voit souvent, pour avoir perdu son bon maistre, duquel il estoit capitaine de sa garde au voyage du royaume de Naples, où il mourut; et disoit encore monsieur le cardinal, qu'il pensoit que ce monsieur de Rabaudange estoit venu et descendu de ce mariage. Il y a quelque temps qu'une dame de France espousa son page aussi-tost qu'elle l'eust jeté hors de page, et qui s'estoit assez tenue en viduité.

Or c'est assez parlé de ces veufves. Parlons maintenant d'autres, qui sont celles qui, abhorrans les vœux et réformations des secondes nopces, s'en accommodent, et réclament encore le doux et plaisant dieu Hymenée. Il y en a les unes qui, par trop amoureuses de leurs serviteurs durant la vie de leurs marys, y songent desjà avant qu'ils soient morts, et projettent entre elles et leurs serviteurs comment ils s'y comporteroient. «Ah! disent-elles, si mon mary estoit mort, nous ferions cecy, nous ferions cela; nous vivrions de cette façon, nous nous accommoderions de cette autre, et ainsi si accortement, que l'on ne se douteroit jamais de nos amours passez; nous ferions une vie si plaisante! après nous irions à Paris, à la Cour; nous nous entretiendrions si bien que rien ne nous sçauroit nuire: vous feriés la cour à une telle, et moy à un tel; nous aurions cecy du Roy, nous aurions cela. Nous ferions pourvoir nos enfants de tuteurs et curateurs: nous n'aurions à faire de leurs biens ny affaires, et ferions les nostres, ou bien nous joüirions de leurs biens en attendant leur majorité. Nous aurions les meubles et ceux de mon mary. Pour le moins, cela ne me sçauroit manquer, car je sçay où sont les titres et escrits (et force autres paroles). Bref, qui seroit plus heureux que nous?»

Voilà les beaux desseins que font ces femmes mariées à leurs serviteurs avant le temps; dont aucunes y en a qui ne les font mourir que par souhaits, par paroles, que par espérance et attentes; et autres y en a qui les advancent de gagner le logis mortuaire s'ils tardent trop; de quoy nos cours de parlement en ont eu et en ont tous les jours tant de causes par-devant elles qu'on ne sçauroit dire. Mais le meilleur, et le plus, est qu'elles ne font pas comme une dame d'Espagne, laquelle, estant très-mal traitée de son mary, elle le tua, et puis après elle se tua, ayant fait avant cette épitaphe qu'elle laissa sur la table de son cabinet, escrite de sa main:

 
Aqui jaze qui ha buscado una muger,
Y con ella casado, no l'a podidr hazer muger,
A las otras, no a my, cerca my, dona contentamiento.
Y por este, y su flaquezza y atrevimiento,
Yo lo he matado,
Por le dar pena de su pecado.
Y a my tan bien, por falta de my juyzio,
Y por da fin a la mal-adventura qu'io avio.
 

C'est-à-dire.

«Icy gist qui a cherché une femme et ne l'a pu faire femme: aux autres, et non à moy, près de moy, donnoit contentement, et, pour cela et pour sa lascheté et outre-cuidance, je l'ay tué, pour lui donner la peine de son péché; et à moi aussi je me suis donné la mort, par faute d'entendement, et pour donner fin à la maladventure que j'avais.»

Cette dame se nommoit dona Magdalana de Soria, laquelle, selon aucuns, fit un beau coup de tuer son mary pour le sujet qu'il luy avoit donné; mais elle fit aussi bien de la sotte de se faire mourir: aussi l'advoue-elle bien, que pour faute de jugement elle se tua. Elle eust mieux fait de se donner du bon temps par après, si ce n'estoit qu'elle eust possible craint la justice, et avoit-elle peur d'en estre reprise, et pour ce ayma mieux triompher de soy-mesme que d'en bailler la gloire à l'authorité des juges. Je vous asseure qu'il y en a eu, et y en a, qui sont plus accortes que cela; car elles joüent leur jeu si finement, que voilà les marys trespassez et elles très-bien vivantes et fort accordantes à leurs galants serviteurs, pour faire avec eux non pas gode mihi, mais gode chere.

Il y a d'autres veufves qui sont plus sages, vertueuses et plus aimantes leurs marys, et point envers eux cruelles; car elles les regrettent, les pleurent, les plaignent à telle extrémité, qu'à les voir on ne les jugeroit pas vives une heure après. «Hà! ne suis-je pas, disent-elles, la plus malheureuse du monde, la plus infortunée d'avoir perdu chose si prétieuse? Dieu! pourquoy ne m'envoyes-tu la mort à cette heure, pour le suivre de près! Non, je ne veux plus vivre après luy; car et que me peut-il jamais rester et advenir au monde qui me puisse donner allégement? Si ce n'estoient ses petits enfants qu'il m'a laissés pour gages, et qui ont besoin encore de quelque soustien, non, je me tueray toute à cette heure. Que maudite soit l'heure que je fus jamais née! Au moins si je le pouvois voir en phanstome, ou par vision, ou par songes, encore aurois-je trop d'heur. Ah! mon cœur, ah! mon ame, n'est-il pas possible que je te suive? Ouy, je te suivray quand, à part de tout le monde, je me defferois toute seule. Hé, qui seroit la chose qui me pourroit soutenir la vie, ayant fait la perte inestimable de toy, que, toy vivant, je n'aurois d'autre sujet que de vivre, et, toy mourant, que de mourir? Et quoy! ne vaut-il pas mieux que je meure maintenant en ton amour, en ta grace, et en ma gloire, et en mon contentement, que de traisner une vie si fascheuse et malheureuse, et nullement loüable? Hà! Dieu! que j'endure de maux et tourments pour une absence! et que j'en seray délivrée, si je te vais voir bien-tost, et comblée de grands plaisirs! Hélas! il estoit si beau, il estoit si aimable, il estoit si parfait en tout, il estoit si brave, si vaillant! C'estoit un second Mars, un second Adonis: qui plus est, il m'estoit si bon, il m'aimoit tant, il me traitoit si bien! Bref, le perdant, j'ay perdu tout mon heur.» Ainsi vont disant nos veufves desplorées telles et une infinité d'autres paroles après la mort de leurs marys, les unes d'une façon, les autres de l'autre; les unes déguisées d'une sorte, les autres d'une autre; mais pourtant tousjours approchantes de celles que je viens de produire; les unes despitent le ciel, les autres maugréent la terre; les unes blasphement contre Dieu, les autres maudissent le monde; les unes font des évanoüissements, les autres contrefont les mortes; les unes font des transies, les autres les folles, les forcenées et hors de leurs sens, qui ne connoissent personne, qui ne veulent manger, qui ne veulent parler. Bref, je n'aurois jamais fait, si je voulois spécifier toutes leurs méthodes hypocrites et dissimulées dont elles usent pour monstrer leur deuil et ennuy au monde. Je ne parle pas de toutes, mais d'aucunes, voire de plusieurs en pluriel et en nombre. Leurs consolants et consolantes, qui n'y pensent point en mal et y vont à la bonne routine, y perdent leur escrime et ne gagnent rien d'aucuns; et d'aucuns de ceux-là quand ils y voyent que leur patiente et leur dolente ne fait pas bien son jeu ni la grimacée, les instruisent. Comme une dame de par le monde que je sçay, qui disoit à une autre qui estoit sa fille: «Faites l'esvanouye, mamie; vous ne vous contraignez pas assez.» Or, après tous ces grands mystères joüez, et ainsi qu'un grand torrent, après avoir fait son cours et violent effort, se vient à remettre et retourner à son berceau, comme une rivière qui a aussi esté desbordée, ainsi aussi voyez-vous ces veufves se remettre et retourner à leur première nature, reprendre leurs esprits, peu à peu se hausser en joie, songer au monde. Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées et eslevées; au lieu d'os de trespassez mis en croix ou en lacs mortuaires, au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maillé, ou en peinture; vous les voyez convertir en peintures de leurs marys portées au col, accommodées pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits lacs; bref, en petites gentillesses, desguisées pourtant si gentiment, que les contemplants pensent qu'elle les portent et prennent plus pour le deuil des marys que pour la mondanité. Puis, après tout, ainsi qu'on voit les petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du premier coup à la grande volée, mais, volletant de branche en branche, apprennent peu à peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves, sortant de leur grand deuil désespéré, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles l'ont laissé, mais peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit, et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste, et ne songent à rien tant qu'à un second mariage ou autre lasciveté: et voilà comment leurs grandes violences n'ont point de durée. Il vaudroit mieux qu'elles fussent plus posées en leurs tristesses.

– J'ay cogneu une très-belle dame, laquelle, après la mort de son mary, vint à estre si esplorée et désespérée, qu'elle s'arrachoit les cheveux, se tiroit la peau du visage et de la gorge, l'allongeant tant qu'elle pouvoit; et, quand on lui remonstroit le tort qu'elle faisoit à son beau visage: «Hà Dieu! que me dites-vous? disoit-elle; que voulez-vous que je fasse de ce visage?» Au bout de huit mois après, ce fut elle qui s'accommoda de blanc et de rouge d'Espagne, les cheveux bien poudrez; qui fut un grand changement.

– J'allégueray là-dessus un bel exemple, qui pourra servir à semblable, d'une belle et honneste dame d'Ephese, laquelle ayant perdu son mary, il fut impossible à ses parents et amys de luy trouver aucune consolation; si bien que, accompagnant son mary à ses funérailles, avec une infinité de regrets, de sanglots, de cris, de plaintes et de larmes, après qu'il fut mis et colloqué dans le charnier où il devoit reposer, elle, en despit de tout le monde, s'y jetta, jurant et protestant de n'en partir jamais, et que là elle se vouloit laisser aller à la faim, et là finir ses jours auprès du corps de son mary; et de fait fit cette vie l'espace de deux ou trois jours. La fortune sur ce voulut qu'il fust exécuté un homme de-là, et pendu, pour quelque forfait, dans la ville et après fut porté hors de la ville au gibet accoustumé, où faloit que tels corps pendus et exécutez fussent gardez quelques jours soigneusement par quelques soldats ou sergents, pour servir d'exemple, afin qu'ils ne fussent de enlevez. Ainsi donc qu'un soldat estoit à la garde de ce corps, et estoit en sentinelle et escoute, il ouyt-là-près une voix desplorante, et s'en approchant vid que c'estoit dans le charnier, où, estant descendu, il y apperceut cette dame belle comme le jour, toute esplorée et lamentante; et, s'advançant à elle, se mit à l'interroger de la cause de sa désolation, qu'elle luy déclara benignement; et se mettant à la consoler là-dessus, n'y pouvant rien gagner pour la première fois, y retourna pour la deuxiesme et troisiesme, et fit si bien qu'il la gagna, la remit peu à peu, luy fit essuyer ses larmes, et, entendant la raison, se laissa si bien aller qu'il en joüyt par deux fois, la tenant couchée sur le cercueil mesme du mary; puis après se jurèrent mariage: ce qu'ayant accomply très-heureusement, le soldat s'en retourna, par son congé, à la garde de son pendu; car il y alloit de la vie. Mais, tout ainsi qu'il avoit esté bienheureux en cette belle entreprise et exécution, le malheur fut tel pour luy, que, cependant qu'il s'y amusoit par trop, voicy venir les parents de ce pauvre corps au hazard, pour le despendre s'ils n'y eussent trouvé des gardes; et, n'y en ayant point trouvé, le despendirent aussi-tost et emportèrent de vitesse pour l'enterrer où ils pourroient, afin d'estre privez d'un tel deshonneur et spectacle ord et sale à leur parenté. Le soldat, ne voyant ny ne trouvant plus le corps, s'en vint courant desespéré à sa dame, luy annoncer son infortune, et comment il estoit perdu, d'autant que la loy de-là portoit que quiconque soldat s'endormoit en garde, et qui laissoit emporter le corps, devoit estre mis en sa place et estre pendu, et que pour ce il couroit cette fortune. La dame qui, auparavant avoit esté consolée de luy, et avoit besoin de consolation pour elle, s'en trouva garnie à propos pour luy et pour ce luy dit: «Ostez-vous de peine, et venez-moy seulement aider pour oster mon mary de son tombeau, et nous le mettrons et pendrons au lieu de l'autre, et par ainsi le prendra-on pour l'autre.» Tout ainsi qu'il fut dit, tout ainsi fut-il fait: encore dit-on que le pendu de devans avoit eu une oreille coupée, elle en fit de mesme pour représenter mieux l'autre. La justice vint le lendemain, qui n'y trouva rien à dire. Et par ainsi sauva son galand par un acte et opprobre fort vilain à son mary, elle, dis-je, qui l'avoit tant pleuré et regretté, qu'on n'eust jamais espéré si ignominieuse issue.

La première fois que j'ouys cette histoire, ce fut M. d'Aurat qui la conta au brave M. du Gua et à quelques-uns qui disnoient avec luy; laquelle M. du Gua sceut très-bien relever et remarquer, car c'estoit l'homme du monde qui aimoit mieux un bon conte et le sçavoit mieux faire valoir. Et, sur ce point, estant allé à la chambre de la Reyne-mere, il vid une belle jeune veufve qui ne venoit que d'estre faite, et de frais esmoulue, et fort esplorée, son voile bas jusqu'au bout du nez, piteuse, marmiteuse, avare de paroles à un chacun. Soudain monsieur me dit: «Voy celle-là; avant qu'il soit un an, elle fera un jour de la dame d'Ephese.» Ce qu'elle fit, non pas si ignominieusement du tout, mais elle espousa un homme de peu, et comme M. du Gua le prophétisa. Et me dit de mesme M. de Beaujeux, valet-de-chambre de la Reyne-mere, et le meilleur violon de la chrétienté. Il n'estoit pas parfait seulement en son art et en la musique, mais il estoit de fort gentil esprit, et sçavoit beaucoup de fort belles histoires et beaux contes, et point communs, mais très-rares; et n'en estoit point chiche à ses plus privez amis; et en contoit quelques-uns des siens, car en son temps il avoit eu et veu de bonnes adventures d'amour; car avec son art excellent et son esprit bon et audacieux, deux instruments bons pour l'amour, il pouvoit faire beaucoup. M. le maréchal de Brissac l'avoit donné à la Reine-mere, estant reyne régente, et lui avoit envoyé de Piedmont avec sa bande de violons très-exquise, toute complette: et luy s'appeloit Baltazarin; depuis il changea de nom. C'est luy qui composoit ces beaux balets qui ont esté tousjours dansez à la Cour. Il estoit fort amy de M. du Gua et de moy, et souvent causions ensemble, et tousjours nous faisoit quelque beau conte, mesme de l'amour et des ruses des dames, dont il nous fit celuy-là de cette dame ephesienne que nous avions desjà sceu par M. d'Aurat, comme j'ay dit, qui disoit le tenir de Lempridius, et depuis je l'ay leu dans le livre des Funérailles, très-beau certes, dédié à feu M. de Savoye. Je me fusse passé, ce dira quelqu'un, d'avoir fait cette digression: ouy, mais je voulois parler de mon amy en cela, lequel souvent me faisoit souvenir, quand il voyoit quelques-unes de nos veufves esplorées: «Voilà, disoit-il, qui joüera un jour le rolle de «nostre dame d'Ephese, ou bien elle l'a desjà joüé.» Et certes ce fut une estrange tragi-comédie, pleine de grande inhumanité, d'offenser si cruellement son mary. Elle ne fit pas comme une dame de nostre temps, que j'ay ouy dire, laquelle, son mary mort, elle lui coupa ses parties du devant ou du mitan, jadis d'elle tant aimées, et les embauma, aromatisa et odorifera de parfums et poudres musquées et très-odoriférantes, et puis les enchassa dans une boëte d'argent doré, qu'elle garda et conserva comme une chose très-précieuse. Pensez qu'elle les visitoit quelquefois en commémoration éternelle. Je ne sçay s'il est vray, mais le conte en fut fait au Roy, qui le refit à plusieurs autres de ses plus privez; et j'ay ouy dire à luy qu'au massacre de la Saint-Barthelemy fut tué le seigneur de Pleuvian, qui en son temps avoit esté brave soldat, et en la guerre de Toscane sous M. de Soubise, et en la guerre civile comme il le fit bien paroître en la bataille de Jarnac, commandant à un régiment, et dans le siége de Niort. Quelque temps après, le soldat qui le tua dit et remonstra à sa femme, toute esperdue de pleurs et d'ennuys, qui estoit riche et belle, que, s'il ne l'espousoit, qu'il la tueroit, et luy feroit passer le pas de son mary; car, en cette feste, tout estoit de guerre et de couteau. La pauvre femme, qui estoit encore belle et jeune, pour se sauver la vie, fut contrainte faire et nopces et funérailles tout ensemble. Encore estoit-elle excusable; car qu'eust pu faire moins une pauvre femme, fragile et foible, si ce n'eust esté de se tuer elle-mesme, ou tendre sa belle poictrine à l'espée du meurtrier? Mais le temps n'est plus, belle bergeronnette; il ne se trouve plus de ces folles et sottes de jadis; aussi que nostre saint christianisme nous le deffend; ce qui sert beaucoup aujourd'huy à nos veufves d'excuse, qui disent, s'il n'estoit deffendu de Dieu, elles se tueroient, et par ainsi couvrent leur mommon.

– Audit massacre de la Saint-Barthelemy fut faite une veufve par la mort de son mary, tué comme les autres. Elle en eut un tel extrême regret, que, quand elle voyoit un pauvre catholique, encore qu'il n'eust esté de la feste, elle se pasmoit quelquefois, ou le regardoit en horreur et haine comme la peste. D'entrer dans Paris, voire de deux lieues à la ronde, il n'en falloit point parler, car ses yeux ny son cœur ne le pouvoient souffrir; que dis-je de la voir? non pas d'en ouyr parler. Au bout de deux ans elle s'y résoud, vient saluer la bonne ville, et s'y pourmener et visiter le palais dans son coche; mais de passer par la ruë de la Huchette où son mary avoit esté tué, plustost la mort ou le feu, dans lequel elle se fust plustost jettée et précipitée que dans cette ruë: comme fait le serpent, qui abhorre si fort l'ombre d'un fresne, qu'il aime mieux se hazarder dans un feu bien ardent, comme dit Pline, que dans cette ombre tant odieuse à luy. Si bien que le feu Roy y estant, disoit à Monsieur qu'il n'avoit veu femme si hagarde en sa perte et en sa douleur que celle-là; et enfin il la faudroit abattre pour la chapperonner, comme les oiseaux hagards. Mais au bout de quelque temps, il dit que d'elle-mesme elle s'estoit assez gentiment apprivoisée, de sorte que d'elle-mesme elle se laissa fort bien et privément chapperonner, sans l'abattre que de soy-mesme. Que fit-elle dans peu de temps après? ce fut-elle qui voit Paris de très-bon œil, qui l'embrasse, qui s'y pourmene, qui l'arpente et deça et delà, et de longueur et de largeur, et de droit et de travers, sans respect d'aucun serment: et puis fiés-vous en elle! Un jour, moi, tournant d'un voyage, absent de la Cour huit mois, ayant fait la révérence au roy, je vis entrer dans la salle du Louvre cette veufve tant parée, tant attifée, accompagnée de ses parentes et amyes, comparoistre devant le Roy, les Reynes et toute la Cour, et là recevoir les premiers ordres de mariage, qui sont les fiançailles, des mains d'un évesque de Digne, grand aumosnier de la reyne de Navarre. Qui fust esbahi? ce fut moi; mais, à ce qu'elle me dit après, elle fut esbahye davantage quand, sans y penser, elle me vid en cette noble assistance des fiançailles, la regardant et roulant de mes yeux finement, me souvenant de ses serments et mines que je luy avois veu faire. Et elle de mesme regarda fort, car je luy avois esté serviteur, et pour mariage, pensant, ce luy sembloit, que j'estois là arrivé à propos, et avois pris la poste exprès pour me produire à jour nommé là, pour luy servir de tesmoin et juge, et la condamner en cette cause. Et me dit et jura qu'elle eust voulu avoir baillé dix mille escus de son bien, et que je ne fusse comparu là, qui luy aidois à juger sa conscience.

– J'ay cogneu une grande dame, comtesse et veufve, de très-haut lieu, laquelle en fit de mesme: car, estant huguenotte fort et ferme, accorda mariage avec un fort honneste gentilhomme catholique; mais le malheur fut qu'avant l'accomplissement une fievre pestilente la saisit a Paris si contagieusement, qu'elle luy causa la mort. Et, estant sur ses arteres86, se perdit fort en grands regrets, jusqu'à dire: «Hélas! faut-il qu'en une si grande ville, où toute science abonde, ne se puisse trouver un médecin qui me guérisse! Hé! qu'il ne tienne point à argent, car je luy en donneray prou. Au moins si ma mort se fust ensuivie après mon mariage accomply, et que mon mary m'eust connue avant combien je l'aimois et honorois!» Sofonisbe dit autrement, car elle se repentit d'avoir fiancé avant boire le poison. Et ainsi disant (cette comtesse) et plusieurs autres semblables paroles, se tourna de l'autre costé du lit et mourut. Que c'est de la ferveur d'amour, d'aller se ressouvenir, en un passage stygien et oublieux, des plaisirs et fruits amoureux dont elle en eust bien voulu taster encore avant que de sortir du jardin! Or si ces dames huguenotes ont fait tels traits, j'ay bien cogneu des dames catholiques qui en ont fait de pareils, et ont espousé des huguenots, après en avoir dit pis que pendre, et d'eux et de leur religion. Si je les voulois mettre en place je n'aurois jamais fait. Voilà pourquoy les veufves doivent estre sages, et ne braire tant au commencement de leur veufvage, de crier, de tourmenter, de faire tant d'éclairs, de tonnerres, pluyes de leurs larmes, pour après faire ces belles levées de boucliers, et s'en faire moquer: il vaut mieux en dire moins et en faire plus. Mais elles disent là-dessus: «Et bien, pour le commencement il faut faire de la résoluë comme un meurtrier, de l'effrontée, de l'asseurée à boire toute honte. Cela dure quelque peu, mais cela passe; après qu'on m'a mis sur le bureau, on me laisse et en prend-on une autre.»

– J'ay leu dans un petit livre espagnol, de Victoria Colonne, fille de ce grand Fabrice Colonne, et femme de ce grand marquis de Pescaire, le non-pair de son temps. Après qu'elle eut perdu son mary, Dieu sçait qu'elle entra en tel désespoir de douleur, qu'il fut impossible de lui donner ni innover aucune consolation; et quand on luy en vouloit à sa douleur appliquer quelqu'une ou vieille ou nouvelle, elle leur disoit: «Et sur quoy me voulez-vous consoler? sur mon mary mort? vous vous trompez: il n'est pas mort, car il est encore tout vivant et tout grouillant dans mon ame. Je l'y sens tous les jours et toutes les nuicts revivre, remuer et renaistre.» Ces paroles certes eussent esté belles, si au bout de quelque temps, ayant pris congé de luy, et l'ayant envoyé pourmener par de-là l'Achéron, elle ne fust remariée avec l'abbé de Farfe, certes fort dissemblable à son grand Pescaire. Je ne veux point dire en race, car il estoit de la noble maison des Ursins, laquelle vaut bien autant, et est autant ancienne ou plu que celle d'Avalos. Mais les effets de l'un à l'autre n'alloient à la balance, car ceux de Pescaire estoient incomparables, et sa valeur inestimable: encore que le dit abbé fist de grandes preuves de sa personne en s'employant fort fidelement et vaillamment pour le service du roy François; mais c'estoit en forme de petites, couvertes et légères deffaites, et contraires à celles de l'autre, puisqu'il les avoit faites grandes, descouvertes, avec des victoires très-signalées: aussi la profession des armes de l'autre, accommencée et accoustumée dès le jeune aage et continuée ordinairement, devoit bien surpasser de bien loin celle d'un homme d'église, qui tard s'estoit mis au mestier: non que je veuille pour cela mal-dire d'aucuns voüez à Dieu et à son église, qu'ils ont rompu le vœu et quitté la profession pour empoigner les armes, car je ferois tort à tant de braves capitaines qui l'ont esté et ont passé par-là.

86.Alteres.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
25 haziran 2017
Hacim:
600 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain