Kitabı oku: «La Hyène Enragée»

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Pierre Loti

La Hyène Enragée


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066077594

Table des matières

PRÉFACE

I LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE

II DEUX PAUVRES PETITS OISILLONS DE BELGIQUE

III PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE

IV LETTRE A ENVER-PACHA

V AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE

VI LA BASILIQUE-FANTOME

VII LE DRAPEAU QUE NOS MARINS-FUSILIERS N'ONT PAS ENCORE…

VIII TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE

IX UN PETIT HUSSARD

X UN SOIR D'YPRES

XI AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL BELGE

XII QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR S. M. LA REINE DE BELGIQUE

XIII POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT

XIV LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE

XV SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS!

XVI L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN»

XVII POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS

XVIII A REIMS

XIX LES GAZ DE MORT

XX LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT

XXI LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS!

XXII LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES

XXIII AU PREMIER SOLEIL DE MARS

XXIV A SOISSONS

XXV LES DEUX TÊTES DE GORGONE

I LEUR KAISER

II FERDINAND DE COBOURG

PRÉFACE

Table des matières

Au hasard des choses que j'ai vues, et surtout au hasard du temps dont je disposais pour les noter, ce petit livre s'est fait, comme de lui-même; aussi est-il très décousu.

En outre, il est beaucoup trop anodin et pâle, à mon gré; mais c'est que vraiment notre chère langue française, qui s'est formée dans la beauté, n'avait pas su prévoir les mots dont on pourrait avoir besoin un jour, au vingtième siècle, pour désigner certaines abominations et certains monstres.

P. L.

LA

HYÈNE ENRAGÉE

I
LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE

Table des matières

Le capitaine de vaisseau de réserve J. Viaud, à monsieur le Ministre de la Marine à Paris.

Rochefort, 18 août 1914.

«Monsieur le Ministre,

»Quand j'ai été rappelé à l'activité pour la guerre, j'avais l'espoir de faire quelque chose de plus que le petit service qui m'a été donné dans notre arsenal.

»Je ne récrimine point, veuillez le croire, sachant très bien que la marine n'aura pas le premier rôle et que tous mes camarades du même grade, à peu près inutilisés eux aussi, hélas! faute de place, s'énervent comme moi et souffrent.

»Mais qu'il me soit permis d'invoquer l'autre nom que je porte. Tout le monde n'est pas au courant des règlements maritimes, et ne sera-t-il pas d'un mauvais exemple, dans notre cher pays, où chacun fait si magnifiquement son devoir, que Pierre Loti ne serve à rien? Je suis un officier un peu exceptionnel par ma double situation, n'est-ce pas; pardonnez-moi donc de solliciter une mesure d'exception et de faveur; j'accepterais avec joie, avec orgueil, n'importe quel poste me rapprochant de l'ennemi, fût-ce même un poste très en sous-ordre, très au-dessous de mes cinq galons d'or.

»Ou bien, à la rigueur, ne pourrais-je être envoyé en supplément, en mission, à bord de quelque navire ayant chance de combattre? Je trouverais le moyen de m'y rendre utile, je vous assure. Ou enfin, si trop de règlements ou de lois s'y opposent, voudriez-vous au moins, monsieur le ministre, me laisser libre d'aller et venir, en attendant qu'on puisse avoir besoin de moi dans la flotte, afin que j'essaie, d'ici là, de m'employer n'importe où, ne fût-ce même qu'aux ambulances? Il est cruel pour moi, et personne ne saura comprendre que, du fait seul que je suis capitaine de vaisseau de réserve, je me voie condamné à une presque inaction, quand la France entière est en armes.

»Signé: JULIEN VIAUD.»

(PIERRE LOTI.)

II
DEUX PAUVRES PETITS OISILLONS DE BELGIQUE

Table des matières

Août 1914.

Un soir, dans une de nos villes du Sud, un train de réfugiés belges venait d'entrer en gare, et les pauvres martyrs, un à un, descendaient lentement, exténués et ahuris, sur ce quai inconnu, où des Français les attendaient pour les recueillir. Traînant avec eux quelques hardes prises au hasard, ils étaient montés dans ces voitures sans même se demander où elles les conduiraient, ils étaient montés dans la hâte de fuir, d'éperdument fuir devant l'horreur et la mort, devant le feu, devant les indicibles mutilations et les viols sadiques,—devant tout ce qui ne semblait plus possible sur la Terre, mais qui couvait encore, paraît-il, au fond des piétistes cervelles allemandes, et qui tout à coup s'était déversé, sur leur pays et sur le nôtre, comme un dernier vomissement des barbaries originelles. Ils n'avaient plus ni village, ni foyer, ni famille, ceux qui arrivaient là sans but, comme des épaves, et la détresse effarée était dans les yeux de tous. Beaucoup d'enfants, de petites filles, dont les parents s'étaient perdus au milieu des incendies ou des batailles. Et aussi des aïeules, maintenant seules au monde, qui avaient fui sans trop savoir pourquoi, ne tenant plus à vivre mais poussées par un obscur instinct de conservation; leur figure, à celles-là, n'exprimait plus rien, pas même le désespoir, comme si vraiment leur âme était partie et leur tête vidée.

Deux tout petits, perdus dans cette foule lamentable, se tenaient serrés par la main, deux petits garçons, visiblement deux petits frères, l'aîné, qui avait peut-être cinq ans, protégeant le plus jeune qui pouvait bien en avoir trois. Personne ne les réclamait, personne ne les connaissait. Comment avaient-ils compris, trouvé tout seuls, qu'il fallait monter dans ce train, eux aussi, pour ne pas mourir? Leurs vêtements étaient convenables et ils portaient des petits bas de laine bien chauds; on devinait qu'ils devaient appartenir à des parents modestes, mais soigneux; sans doute étaient-ils fils de l'un de ces sublimes soldats belges, tombés héroïquement au champ d'honneur, et qui avait dû avoir pour eux, au moment de la mort, une suprême pensée de tendresse. Ils ne pleuraient même pas, tant ils étaient anéantis par la fatigue et le sommeil; à peine s'ils tenaient debout. Ils étaient incapables de répondre quand on les questionnait, mais surtout ils ne voulaient pas se lâcher, non. Enfin le grand aîné, crispant toujours sa main sur celle de l'autre, dans la peur de le perdre, prit tout à coup conscience de son rôle de protecteur et trouva la force de parler à la dame à brassard penchée vers lui.

«Madame», dit-il d'une toute petite voix suppliante et déjà à moitié endormie, «Madame, est-ce qu'on va nous coucher?» Pour le moment, c'était tout ce qu'ils étaient capables de souhaiter encore, tout ce qu'ils attendaient de la pitié humaine: qu'on voulût bien les coucher. Vite on les coucha, ensemble bien entendu, et ils s'endormirent aussitôt, se tenant toujours par la main et pressés l'un contre l'autre, à la même minute plongés tous les deux dans la tranquille inconscience des sommeils enfantins…

Une fois, il y a longtemps, dans la mer de Chine, pendant la guerre, deux petits oiseaux étourdis, deux minuscules petits oiseaux, moindres encore que nos roitelets, étaient arrivés je ne sais comment à bord de notre cuirassé, dans l'appartement de notre amiral, et, tout le jour, sans que personne du reste cherchât à leur faire peur, ils avaient voleté là de côté et d'autre, se perchant sur les corniches ou sur les plantes vertes.

La nuit venue, je les avais oubliés, quand l'amiral me fit appeler chez lui. C'était pour me les montrer, et avec attendrissement, les deux petits visiteurs, qui étaient allés se coucher dans sa chambre, posés d'une patte sur un frêle cordon de soie qui passait au-dessus de son lit. Bien près, bien près l'un de l'autre, devenus deux petites boules de plumes qui se touchaient et se confondaient presque, ils dormaient sans la moindre crainte, comme très sûrs de notre pitié…

Et ces pauvres petits Belges, endormis côte à côte, m'ont fait penser aux deux oisillons perdus au milieu de la mer de Chine. C'était bien la même confiance et le même innocent sommeil;—mais des sollicitudes beaucoup plus douces encore allaient veiller sur eux.

III
PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE

Table des matières

Octobre 1914.

Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j'arrivai à un village—dont j'ai dû oublier le nom;—j'étais en compagnie d'un commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donné pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par un grand Magicien,—qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait dans un département de l'extrême Nord de France, je n'ai jamais su lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.

Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures enserrés entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse l'une de l'autre. Sur notre droite, c'étaient des Anglais qui se rendaient à la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en train, admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur notre gauche, c'étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de la gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux, ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras et au front, mais gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien qu'ils s'étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait au loin comme un bruit d'orage, d'abord très sourd, mais dont nous nous rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les paysans labouraient comme si de rien n'était, incertains pourtant si les sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n'allaient pas un de ces jours revenir pour tout saccager. Il y avait sur l'herbe des prairies, un peu partout, autour de petits feux de branches, des groupes qui eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le soleil trouvait le moyen d'égayer quand même: émigrés, en fuite devant les barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu des ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le sauve-qui-peut terrible.

Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que de bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et, tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite aux Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient la main pour les attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide salut militaire.

Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle avec les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une jeune paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais, traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture; elle peinait, la montée étant raide en cet endroit; un beau sergent écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les jambes pendantes à l'arrière du plus proche fourgon, lui fit signe: «Passez-moi donc votre bout de corde.» Elle comprit, accepta avec un gentil sourire confus; l'Écossais enroula cette frêle remorque autour de son bras gauche, gardant son bras droit libre pour continuer de fumer, et c'est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume.

Quand nous entrâmes dans le village, le soleil de plus en plus resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n'en avait jamais vu et n'en verra jamais, après cette guerre unique dans l'histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des Écossais, des cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de l'Église était encombrée par d'énormes autobus anglais, qui avaient jadis assuré les communications à Londres et portaient encore en grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.—On dira que j'exagère, mais vraiment ils avaient l'air étonné, ces autobus, de rouler maintenant sur le sol de France et d'être bondés de soldats…

Tout ce monde, pêle-mêle, se préparait à déjeuner. On entendait toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient peut-être demain, qui sait?), l'incessante canonnade, mais personne n'y prenait garde. D'ailleurs, comment s'inquiéter, avec un si beau soleil, un si étonnant soleil d'octobre, et des roses encore sur les murs, et des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés par les gelées blanches!… Chacun s'installait de son mieux pour le repas; on eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple et singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Écossais, se croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s'étaient mis en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne sœur, figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette, installait avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de bandages, qu'elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant.

Nous avions grand faim nous-mêmes, l'Anglais et moi, et nous avisâmes l'auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés avec des soldats. (Il n'y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps de tourmente où nous sommes.)—«Je pourrais bien vous donner du bœuf rôti et du lapin sauté, nous dit l'hôtelier; mais, quant à du pain, par exemple, ça, non; à aucun prix vous n'en trouveriez nulle part.—Ah! dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles miches, là, debout contre cette porte?—Oh! ces miches-là, elles sont à un général, qui les a envoyées parce qu'il va venir déjeuner avec ses aides de camp.»—A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon, tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous son manteau, le bout d'une de ces miches dorées.—«Nous avons trouvé du pain, dit-il tranquillement à l'hôtelier, vous pouvez donc nous servir.»—Et, à côté d'un officier arabe de la Grande Tente, en burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner, avec nos invités: les soldats de notre auto.

La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de l'auberge pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands traversait la place; l'air bestial et sournois, ils marchaient entre des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l'heure, la si vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour le moment sans bras, la lui présentant aux lèvres avec une tremblante et un peu maladroite sollicitude d'aïeule. Elle semblait lui raconter en même temps des choses très drôles—de cette drôlerie innocente et jeunette dont les bonnes sœurs ont le secret,—car ils riaient tous les deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait bien être? Un vieux curé qui près d'eux fumait sa pipe—sans aucune élégance, je suis forcé de le reconnaître—riait aussi de les voir rire. Et, au moment où nous remontions en voiture pour continuer notre route vers la région d'horreur où le canon tonnait, une fillette d'une douzaine d'années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin une gerbe d'asters d'automne…

Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l'agression des sauvages d'Allemagne a développé les doux liens de la fraternité, chez tous ceux qui sont vraiment d'espèce humaine.

IV
LETTRE A ENVER-PACHA

Table des matières

Rochefort, 4 septembre 1914.

«Mon cher et grand ami,

»Pardonnez ma lettre, en raison de mon affectueuse admiration pour vous et de mon attachement à votre patrie dont j'ai fait un peu la mienne. Autour de Tripoli, vous avez été le héros magnifique, sans reproche et sans peur, tenant tête, dix contre mille; en Thrace, vous avez été celui qui a rendu Andrinople à la Turquie, et vous avez accompli ce tour de force de reprendre la ville héroïque presque sans verser de sang. Vous avez réprimé partout, avec la violence qu'il fallait, les cruautés et les brigandages; j'ai vu votre indignation contre les atrocités bulgares, et c'est vous-même qui avez voulu me faire visiter, dans votre automobile militaire, les ruines des villages par où les assassins avaient passé.

»Eh! bien, ce que vous ne savez sans doute pas déjà, je veux vous le dire: les Allemands commettent en Belgique, en France, et par ordre, ces mêmes abominations que les Bulgares commettaient chez vous! Et ils sont mille fois plus odieux encore, parce que les Bulgares étaient des montagnards primitifs que l'on avait fanatisés, tandis qu'ils sont, eux, des civilisés, mais d'une brutalité si foncière que la culture n'a pas de prise sur leurs âmes et que l'on n'en peut rien attendre.

»La Turquie aujourd'hui veut reconquérir ses îles; sur ce point, à moins d'être aveuglé de parti pris, chacun saura le comprendre. Mais je tremble qu'elle ne veuille pousser plus loin la guerre… Je devine bien, hélas! les pressions exercées sur votre cher pays et sur vous-même par l'être abominable en qui sont venues s'incarner toutes les tares de la race prussienne: férocité, morgue et fourberie. Il a dû abuser de votre beau et fougueux patriotisme, en vous leurrant d'illusoires promesses de revanche. Défiez-vous de ses mensonges. Il a certainement su empêcher la vérité d'arriver jusqu'à vous, sans quoi votre cœur de soldat loyal se serait détourné de lui. Il a su vous persuader, comme à une partie de son peuple, qu'il avait été contraint à ces tueries, si longuement préméditées, au contraire, avec un cynisme infernal. Il a réussi à vous donner foi en ses victoires, alors qu'il sait, comme tout le monde aujourd'hui, que le triomphe finira par être à nous. Et d'ailleurs, si par impossible nous devions succomber pour un temps, la Prusse et sa dynastie de bêtes fauves n'en resteraient pas moins clouées pour jamais aux plus honteux piloris de l'histoire humaine.

»Combien je souffrirais de voir notre chère Turquie, trompée par ce misérable, se lancer à sa suite dans une terrible aventure et, plus encore, de la voir se déshonorer en s'associant à l'attentat des derniers barbares contre la civilisation! Oh! si vous saviez l'immense dégoût qui se lève dans le monde entier contre la race prussienne!

»Hélas! Vous ne devez rien à la France, je ne le reconnais que trop! Nous avons autorisé l'acte de l'Italie sur la Tripolitaine. Plus tard, au début de la guerre balkanique, nous avons oublié l'hospitalité séculaire que la Turquie nous donnait si largement, à nous Français, à nos maisons d'éducation, à notre culture, à notre langue devenue presque la vôtre. Par irréflexion et ignorance, nous avons pris le parti de vos voisins, chez qui nos nationaux n'ont jamais trouvé que malveillance et persécution; contre vous tous, nous avons commencé une campagne de calomnies dont nous n'avons reconnu que trop tard l'injustice. Les Allemands, au contraire, ont été les seuls à vous apporter un peu—oh! très peu—de réconfort; mais c'est égal, cela ne vaut pas que vous vous suicidiez pour eux. Et puis, voyez-vous, ces gens-là achèvent à cette heure de se mettre hors l'humanité; il deviendrait donc non seulement périlleux, mais dégradant, de marcher en leur compagnie.

»Vous avez sur votre pays une influence pleinement justifiée; puissiez-vous le retenir sur la pente mortelle où il semble engagé! Ma lettre mettra bien du temps à vous parvenir; quand elle arrivera, peut-être vos yeux se seront-ils déjà ouverts, malgré la trame de mensonges dont l'Allemagne a dû vous envelopper; pardonnez-moi si j'ai voulu être au nombre de ceux qui auront fait parvenir jusqu'à vous un peu de vérité.

»Je garde une foi inébranlable dans notre triomphe de la fin. Mais, le jour de la délivrance, combien ma joie serait voilée de deuil si ma seconde patrie orientale s'ensevelissait sous les décombres du hideux empire de Prusse!»

V
AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE

Table des matières

Octobre 1914.

Où donc cela se passait-il?… Une des particularités de cette guerre, c'est que, malgré mon habitude des cartes, et malgré l'excellence détaillée de celles que j'emporte en route, je ne sais jamais où je suis… Enfin, cela se passait bien quelque part. Même je suis sûr, hélas! que cela se passait en France. Et j'aurais tant préféré que cela se passât en Allemagne, puisque c'était tout près et sous le feu des lignes ennemies!

Depuis le matin, j'avais voyagé en auto, traversant je ne sais combien de villes, grandes ou petites. Je me rappelle cette scène, dans un village où j'avais fait halte, et qui n'avait certes jamais vu d'autobus, tant de soldats, tant de chevaux. On y amenait une cinquantaine de prisonniers allemands, pas rasés, pas tondus, bien vilains; je ne dirai pas qu'ils avaient l'air sauvage, ce serait les flatter, car la plupart des sauvages, les vrais dans la grande brousse, ne manquent ni de distinction ni de grâce; non, l'air qu'ils avaient, c'était l'air goujat, la laideur lourde, bête et incurable. Une belle fille plutôt équivoque, avec des plumets sur la tête, qui s'était postée pour les voir passer, les dévisageait avec une déception mal dissimulée: «Alors, dit-elle, c'est ces cocos-là que leur sale kaiser nous propose pour nous embellir la race?… Ah! ben vrai!…» Et, pour donner plus de vigueur à sa phrase inachevée, elle cracha par terre.

Ensuite, pendant une heure ou deux, des campagnes désertes, de grands bois jaunis, des forêts effeuillées, qui, sous le ciel triste, n'en finissaient plus. Il faisait froid, un de ces froids âpres, pénétrants, que l'on ne connaît guère dans mon Sud-Ouest français, et qui donnait l'impression des pays du Nord. De loin en loin, un village, où les barbares avaient passé, nous montrait ses ruines noircies par le feu; mais personne n'y habitait plus. Çà et là, au bord du chemin, des petites sépultures gisaient, solitaires ou groupées, tertres tout fraîchement remués, avec un peu de feuillage jeté dessus, et une croix faite de deux bâtons: des soldats, dont personne ne saurait plus le nom, étaient tombés là, épuisés, pour y achever leur agonie sans secours… Nous les apercevions à peine, dans notre course rapide, que nous accélérions de plus en plus, à cause de la nuit, déjà hâtive en cette fin d'octobre. A mesure que s'avançait la journée, un brouillard presque hivernal s'épaississait comme un voile mortuaire. Un silence plus morne qu'ailleurs tombait sur toute cette région, dont les barbares avaient été chassés, mais qui se souvenait encore de tant de tueries, de fureurs, de hurlements et de feu.

Au milieu d'une forêt, près d'un hameau qui n'avait plus que des pans de murs calcinés, il y avait côte à côte deux de ces tombes, près desquelles je m'arrêtai; c'est qu'une petite fille d'une douzaine d'années, là toute seule, y arrangeait d'humides bouquets, quelques pauvres chrysanthèmes de son jardinet dévasté, et puis des fleurs des champs, scabieuses d'arrière-saison cueillies dans les funèbres entours:

—«Tu les connaissais, ma petite, ceux qui sont là couchés?

—Oh! non, monsieur. Mais je sais que c'étaient des Français… J'ai vu quand on les a enterrés… Monsieur, c'étaient des jeunes, ils n'avaient pas encore leurs moustaches tout à fait poussées.»

Rien d'écrit, sur ces croix que l'hiver va coucher sur le sol et qui seront bientôt émiettées dans l'herbe. Qui étaient-ils? Fils de paysans, ou de bourgeois, ou de châtelains? Qui les pleure? Mère en grands voiles de crêpe élégants, ou mère en modeste deuil de paysanne? En tout cas, ceux et celles qui les aimaient achèveront de vivre sans jamais savoir qu'ils se seront décomposés là, au bord d'une route solitaire de l'extrême Nord,—ni que cette gentille petite, au logis détruit, est venue leur offrir des fleurettes, un soir d'automne, pendant qu'un grand froid descendait, avec la nuit, sur la forêt enveloppante…

Plus loin, dans certain village où s'est établi le commandant d'une armée, un officier monte avec moi pour me guider vers un point déterminé de l'immense front de bataille.

Encore une heure de route, très vite, à travers des solitudes. Cependant nous dépassons un de ces longs convois d'autobus, jadis parisiens, qui depuis la guerre sont devenus des boucheries à roulettes. Aux places où s'asseyaient bourgeois et bourgeoises, des moitiés de bœufs se balancent, toutes saignantes, pendues à des crocs. Si on ne savait qu'il y a des centaines de mille hommes à nourrir là-bas dans les champs, on se demanderait pourquoi charroyer tout ça, au milieu de ce désert où nous courons à toute vitesse.

Le jour baisse beaucoup, et on commence à entendre le grondement continu d'un orage qui semble se déchaîner à fleur de terre. Or, ce tonnerre-là, depuis des semaines, il gronde sans interruption sur toute une ligne sinueuse qui va de l'Est à l'Ouest de la France, et où chaque jour, hélas! s'amoncellent des morts.

«Nous voici arrivés», dit l'officier qui me guide. Si je ne connaissais déjà les aspects nouveaux que les Allemands ont donnés aux fronts de bataille, je croirais, malgré la canonnade, qu'il se trompe, car, à première vue, on n'aperçoit ni armée, ni soldats; nous sommes dans un lieu sinistre, sur un vaste plateau où la terre grisâtre est pelée, déchiquetée, avec çà et là des arbres plus ou moins brisés comme par quelque cataclysme de foudre et de grêlons; aucun vestige humain, pas même les ruines d'un village; rien qui précise telle ou telle époque de l'histoire, ni même de la géologie. Et, comme on aperçoit au loin d'immenses horizons de forêts, qui vont de tous côtés se perdre dans les brumes presque noires du crépuscule, on pourrait aussi bien se croire ramené aux périodes primitives du monde.

«Nous voici arrivés»—cela veut dire qu'il est temps de cacher notre auto sous des arbres, pour ne pas lui attirer un arrosage d'obus et risquer de faire tuer nos chauffeurs,—car il y a, dans la forêt embrumée d'en face, beaucoup de vilains yeux qui nous guettent, et de merveilleuses jumelles qui leur font la vue aussi perçante que celle des grands Rapaces. Donc, pour arriver sur la ligne de feu, notre devoir est de continuer à pied.

Quel étrange sol! Il est criblé de ces trous que font les obus et qui ressemblent à de gigantesques entonnoirs, et puis il est égratigné, piqué, il est semé de balles pointues, de douilles de cuivre, de débris de casques à pointe et d'autres saletés barbares. Mais cette région qui semblait déserte, au contraire elle est très peuplée! Seulement c'est par des troglodytes sans doute, car les habitations, disséminées sous bois et invisibles d'abord, sont des espèces de cavernes, de taupinières, à demi recouvertes de branches et de feuillages; jadis, à l'île de Pâques, j'avais vu de telles architectures… Et dans ce vaste décor de forêt sans âge, ces demeures humaines complètent l'impression, que l'on avait déjà, d'un recul au fond des temps.

En vérité, cela revenait de droit aux Prussiens, de nous faire rétrograder ainsi. La guerre qui était autrefois une chose élégante, où l'on paradait au soleil, avec de beaux uniformes et des musiques, la guerre, ils l'ont rendue sournoise et laide, ils la font comme des animaux fouisseurs. Et il nous a fallu les imiter, bien entendu.

Cependant, des têtes apparaissent çà et là, sortent des terriers pour voir qui arrive. Et elles n'ont rien de préhistorique, non plus que les képis qui les coiffent: figures de soldats de chez nous, l'air bien portant et de belle humeur, l'air amusé de vivre là comme des lapins. Un sergent s'avance, aussi terreux qu'une taupe qui n'aurait pas eu le temps de faire sa toilette, mais il a une jolie expression jeune et gaie.—«Prenez donc deux ou trois hommes avec vous, lui dis-je, pour aller dévaliser mon auto qui est là-bas derrière ces arbres; vous y trouverez un millier de paquets de cigarettes et des journaux à images, que des Parisiens et des Parisiennes vous envoient, pour vous aider à passer le temps dans les tranchées.»—Quel dommage que je ne puisse pas rapporter, en remerciement aux aimables donateurs, tous les sourires de satisfaction avec lesquels sont accueillis leurs cadeaux?

Un ou deux kilomètres encore à faire à pied, pour arriver à la ligne de feu… Un vent glacé souffle des forêts d'en face, de plus en plus noyées dans des brumes noires, des forêts hostiles où gronde ce semblant d'orage. Il fait lugubre, au crépuscule, sur ce plateau des pauvres taupinières, et j'admire qu'ils puissent être si gais, nos chers soldats, au milieu de ces ambiances désolées.

Marchant sur ce sol criblé, où la tourmente de mitraille a laissé à peine une touffe d'herbe çà et là, un peu de mousse, une pauvre fleur, j'atteins d'abord une ligne de défense que l'on prépare, qui sera la seconde, pour le cas improbable où la première, plus en avant, viendrait à céder. Nos soldats, transformés en terrassiers, y travaillent, la pelle et la pioche en main, tous décidés et joyeux, s'empressant de la finir, et elle sera terrible, entourée des pires embûches. Ce sont les Allemands, je le veux bien, qui ont imaginé, dans leurs cervelles prudentes et mauvaises, tout ce système de galeries et de pièges; mais, comme nous sommes plus fins qu'eux et d'esprit plus prompt, en peu de jours nous les avons égalés, sinon dépassés.

Un kilomètre plus loin, voici la première ligne. Elle est pleine de monde, cette tranchée qui arrêtera le choc des barbares; elle est nuit et jour prête à se hérisser de fusils. Et ceux qui vivent là, terrés à peine pour le moment, savent que d'une minute à l'autre les obus recommenceront leur arrosage quotidien, enlevant les têtes qui se risqueraient dehors, crevant les poitrines ou déchiquetant les entrailles. Ils savent aussi qu'à n'importe quelle heure imprévue, au pâle soleil ou dans l'obscurité du milieu de la nuit, il y aura contre eux des ruées de ces barbares, dont la forêt d'en face est encore pleine; ils savent comment ils arriveront en courant, avec des cris pour essayer de faire peur, se tenant tous par le bras en une seule masse enragée, et comment, avant de s'empêtrer pour la mort dans nos fils de fer barbelés, ils trouveront moyen, comme chaque fois, de faire beaucoup de mal. Ils savent, car ils ont déjà vu tout cela, mais quand même ils sourient avec une dignité grave. Depuis bientôt huit jours ils sont dans cette tranchée, attendant la relève qui va venir, et ils ne se plaignent de rien: «On est bien nourri, disent-ils, on mange à sa faim. Tant qu'il ne pleut pas, on se tient chaud la nuit, dans nos trous de renard, avec une bonne couverture. Mais, des vêtements de dessous en laine pour l'hiver, nous n'en avons encore pas tous, et il nous en faudra bientôt. Quand vous rentrerez à Paris, mon colonel, vous pourriez peut-être rappeler ça au gouvernement et à toutes ces dames qui travaillent pour nous.»

(Mon colonel, c'est le seul titre que les soldats connaissent pour les officiers à cinq galons. Pendant la dernière expédition de Chine, j'avais déjà été mon colonel, mais je ne m'attendais pas à le redevenir un jour, hélas! pour une guerre sur le sol de France!)

Ceux qui causent avec moi, au bord ou du fond de cette tranchée, appartiennent aux plus diverses classes sociales; les uns furent des élégants et des oisifs, les autres des ouvriers, des laboureurs; il y en a même, avec le képi trop sur l'oreille et l'accent de barrière, dont il vaudrait mieux sans doute ne pas sonder le passé, et qui sont devenus ici quand même, non seulement des garçons braves, mais des braves garçons. Cette guerre, en même temps qu'elle aura supprimé nos distances, nous aura tous purifiés et grandis: les Allemands, sans le vouloir, nous auront fait au moins ce bien-là, qui certes en vaut la peine. Et puis nos soldats savent tous aujourd'hui pourquoi ils se battent, et c'est leur suprême force; l'indignation les stimulera jusqu'à leur dernier souffle: «Quand on a vu, me disent deux jeunes paysans de Bretagne, quand on a vu de ses yeux ce que font ces brutes-là dans les villages où ils passent, c'est tout naturel, n'est-ce pas? de donner sa vie pour tâcher qu'ils ne viennent en faire autant chez-nous.» Et la canonnade accompagne d'une basse incessante et profonde cette déclaration naïve.

Or, il en est ainsi d'un bout à l'autre de la ligne sans fin; partout même décision et même courage. Ici ou là, causer avec eux est aussi réconfortant et commande une admiration égale.

Mais c'est étrange de se dire qu'à notre vingtième siècle, pour nous garer de la sauvagerie et de l'horreur, il nous a fallu établir, de l'Est à l'Ouest de notre cher pays, de pareilles tranchées, des doubles, des triples, courant ininterrompues sur des centaines de kilomètres, comme une sorte de muraille de Chine cent fois plus redoutable que la vraie qui gardait des Mongols, une muraille qui serpente, presque souterraine, en tapinois, et que garnit toute une héroïque jeunesse française sans cesse en alerte et sans cesse ensanglantée…

Le crépuscule ce soir, sous le ciel épais, se traîne tristement et n'en finit plus; il me semble qu'il est déjà commencé depuis deux heures, et cependant on y voit encore. Devant nous se distingue toujours, ou se devine, le déploiement à perte de vue de deux plans de forêt, dont le plus lointain n'a presque plus de contours dans les ténèbres. Le vent continue de se refroidir. Et le cœur se serre dans l'impression plus poignante encore d'une replongée, sans abri et sans recours, au fond des primitives barbaries.

—«Mon colonel, voici l'heure où, depuis une semaine, nous avons tous les soirs notre petit arrosage d'obus; si vous avez le temps de rester un peu, vous verrez comme ils tirent vite et presque au hasard.»

Le temps, non, je ne l'ai guère, et puis l'occasion m'a déjà été donnée ailleurs de voir «comme ils tirent vite et presque au hasard». On dirait quelquefois un feu d'artifice pour parade, et c'est à croire qu'ils ont des projectiles à n'en savoir que faire. Cependant je resterai bien volontiers un moment de plus, pour revoir ça en leur compagnie.

Ah!… En effet, voici en l'air une espèce de bruissement de vol de perdrix,—des perdrix qui passeraient très vite, avec des ailes en métal. Cela nous change de la canonnade sourde de tout à l'heure, et c'est dans notre direction que cela commence à venir. Mais c'est beaucoup trop haut et surtout beaucoup trop à gauche. Tellement trop à gauche que ce n'est pas nous qu'ils visent cette fois, certainement; il faudrait qu'ils fussent par trop bêtes… Tout de même nous cessons de causer, l'oreille aux aguets… Une dizaine d'obus, et puis plus rien.

—«C'est fini, me disent-ils alors. Maintenant leur heure est passée. Et c'était pour les camarades là-bas. Vous n'avez pas de chance, mon colonel; voilà bien la première fois que ce n'est pas nous qui écopons… Et puis, on dirait qu'ils sont fatigués, ce soir, les Boches.»

Il fait nuit et je devrais être loin. D'ailleurs ils vont se coucher tous, ne pouvant pas, bien entendu, risquer d'allumer des lumières: des cigarettes tout au plus. Je serre beaucoup de mains à la file et je les quitte, les pauvres enfants de France, dans leur dortoir qui tout à coup, avec le silence et l'obscurité, est devenu funèbre comme une longue fosse commune au cimetière.

VI
LA BASILIQUE-FANTOME

Table des matières

Octobre 1914.

Pour la voir, notre légendaire et merveilleuse basilique française, pour lui dire adieu avant sa chute et son émiettement sans espoir, j'avais fait faire un détour de deux heures à mon auto militaire, en revenant d'une mission de service terminée.

Le matin d'octobre était brumeux et froid. Les coteaux de la Champagne, ce jour-là déserts avec leurs vignobles aux feuilles d'un brun noir, humides de pluie, semblaient tout revêtus d'une sorte de basane luisante. Nous avions aussi traversé une forêt, en tenant l'œil au guet et les armes prêtes, en cas de uhlans en maraude. Et enfin nous avions aperçu, très loin dans le brouillard, se dressant de toute sa grande taille au-dessus d'un semis de carrés rougeâtres qui devaient être des toits de maisons, une forme immense d'église: c'était évidemment cela.

L'entrée de Reims: défenses de toute sorte, encombrements de pierres, tranchées, chevaux de frise, sentinelles, la baïonnette croisée. Pour passer, l'uniforme et l'appareil militaire ne suffisent pas; il faut parlementer, donner le mot de ralliement.

Dans la très grande ville, inconnue pour moi, je demande le chemin de la cathédrale, car on ne l'aperçoit plus; sa silhouette qui, vue des lointains, dominait si bien toutes choses, comme un château de géants dominerait des demeures de nains, sa haute silhouette grise semble s'être accroupie pour se cacher. «La cathédrale, répondent les gens, c'est d'abord tout droit par là; ensuite vous tournerez à gauche, puis à droite, etc.» Et mon auto s'engage dans les rues pleines de monde. Beaucoup de soldats, des régiments en marche, des files de voitures d'ambulances; mais aussi beaucoup de passants quelconques, pas plus anxieux que si de rien n'était; même beaucoup de femmes en toilette, un livre de messe à la main, car c'est dimanche.

A un carrefour, un rassemblement devant une maison aux murailles égratignées de frais; c'est qu'un obus est tombé là tout à l'heure, sans utilité du reste comme sans excuse. Simple petite farce de brutes, pour dire: vous savez, nous sommes là; simple jeu, histoire de tuer quelques personnes, en choisissant le dimanche matin parce qu'il y a plus de monde dans les rues. Mais, en vérité, on dirait que cette ville a tout à fait pris son parti d'être sous les jumelles féroces et sous le feu des sauvages embusqués aux coteaux voisins; ces passants s'arrêtent une minute pour regarder le mur, les traces des éclats de fer, et puis achèvent tranquillement leur promenade dominicale. Cette fois, ce sont des femmes, nous dit-on, et des petites filles que cette gentille farce a couchées dans ces mares de sang; on nous apprend cela, et on n'y pense plus, comme si c'était la moindre des choses, par les temps qui courent…

Maintenant le quartier se fait désert; des maisons fermées, du silence comme pour un deuil. Et, au bout d'une rue, les grandes portes grises apparaissent, les hautes ogives merveilleusement ciselées et les hautes tours. Pas un bruit et pas une âme vivante, sur la place où trône encore la basilique-fantôme, et un vent glacé y souffle, sous un ciel opaque.

Elle tient encore sa place comme par miracle, la basilique de Reims, mais tellement criblée et déchirée qu'on la devine prête à s'effondrer à la moindre secousse; elle donne l'impression d'une grande momie, encore droite et majestueuse, mais qu'un rien ferait tomber en cendres. Le sol est jonché de ses débris précieux. On l'a entourée en hâte d'une solide barrière de bois blanc, en dedans de laquelle sa sainte poussière a formé des monceaux: fragments de rosace, cassons de vitrail, têtes d'anges, mains jointes de saints ou de saintes… Du haut en bas de la tour de gauche, la pierre calcinée a pris une étrange couleur de chair cuite, et les saints personnages, toujours debout en rang sur les corniches, ont été comme décortiqués par le feu; ils n'ont plus ni visages ni doigts, et, avec leur forme humaine qui cependant persiste, ils ressemblent à des morts, alignés à la file, dont les contours ne s'indiqueraient plus que mollement sous des espèces de suaires rougeâtres.

Nous faisons le tour de la place sans rencontrer personne, et la barrière qui isole le fragile et encore admirable fantôme est partout solidement fermée. Quant au vieux palais attenant à la basilique, le palais épiscopal où venaient se reposer les rois de France le jour du sacre, il n'est plus qu'une ruine sans fenêtres ni toiture, partout léchée et noircie par la flamme.

Quel joyau sans pareil elle était, cette église, plus belle encore que Notre-Dame de Paris, plus ajourée et plus légère, plus élancée aussi avec ses colonnes comme de longs roseaux, étonnantes d'être si frêles et de pouvoir tenir; merveille de notre art religieux de France, chef-d'œuvre que la foi de nos ancêtres avait fait éclore là dans sa pureté mystique, avant que nous fussent venues d'Italie, pour tout matérialiser et tout gâter, les lourdeurs sensuelles de ce que l'on est convenu d'appeler la Renaissance… Oh! la grossière et lâche et imbécile brutalité de ces paquets de ferraille, lancés à toute volée contre des dentelles si délicates, qui depuis des siècles s'élevaient en confiance dans l'air, et que tant de batailles, d'invasions, de tourmentes n'avaient jamais osé atteindre!…

Cette grande maison fermée, là sur la place, doit être l'archevêché. Je tente de sonner au portail, pour demander la faveur d'entrer dans la cathédrale. «Son Éminence, me dit-on, est à la messe, mais va bientôt rentrer. Si je veux attendre…» Et, pendant que j'attends, le prêtre qui me reçoit me conte l'incendie du palais épiscopal: «D'avance ils avaient arrosé les toits avec je ne sais quelle substance diabolique; quand ensuite ils ont jeté leurs bombes incendiaires, les charpentes ont brûlé comme paille, et on voyait partout des jets de flammes vertes qui fusaient avec un bruit de feu d'artifice.»

En effet, les barbares avaient prémédité et préparé de longue main ce sacrilège; malgré leurs prétextes niaisement absurdes, malgré leurs dénégations éhontées, ce qu'ils avaient voulu anéantir ici, c'était le cœur même de la vieille France: quelque idée superstitieuse les y poussait, autant que leurs instincts de sauvages, et c'est à cette besogne qu'ils se sont acharnés, alors que, dans la ville, rien d'autre ou presque rien n'a souffert.

—«Ne pourrait-on pas, dis-je, essayer de remplacer la toiture brûlée de la basilique, recouvrir bien vite les voûtes, sans quoi elles ne résisteront pas au prochain hiver?

—Évidemment, dit-il, aux premières neiges, aux premières pluies, tout risque de crouler, d'autant plus que ces pierres calcinées ont perdu leur résistance. Mais nous ne pouvons même pas tenter cela pour les préserver un peu, car les Allemands ne nous quittent pas des yeux; au bout de leurs lorgnettes, c'est la cathédrale, toujours la cathédrale, et dès qu'un homme seulement paraît sur un clocheton dans une tour, la pluie d'obus aussitôt recommence. Non, il n'y a rien à faire. A la grâce de Dieu!»

En rentrant, le prélat me donne gracieusement un guide qui a les clefs de la barrière, et je pénètre enfin dans les ruines de la basilique, dans la nef dénudée, qui paraît ainsi plus haute encore et plus immense. Il y fait froid, et il y fait lugubre à pleurer. Ce froid inattendu, ce froid, bien plus âpre que celui de l'extérieur, est peut-être ce qui dès l'abord vous saisit et vous déroute; au lieu de cette senteur un peu lourde qui d'ordinaire traîne dans les vieilles basiliques—fumées de tant d'encens qu'on y a brûlé, émanations de tant de cercueils qu'on y a bénis, de tant de générations humaines qui s'y sont pressées pour l'angoisse et la prière,—au lieu de cela, un vent humide et glacé, qui entre en bruissant par toutes les lézardes des murailles, par toutes les brisures des vitraux et les trous des voûtes. Ces voûtes, là-haut, de place en place crevées par la mitraille, les yeux tout de suite se lèvent d'instinct pour les regarder, les yeux sont comme entraînés vers elles par le jaillissement de toutes ces colonnes, aussi minces que des joncs, qui s'élancent en gerbes pour les soutenir; elles ont des courbes fuyantes, ces voûtes, des courbes d'une grâce exquise qui semblent avoir été imaginées pour ne pas rompre la montée des prières, pour ne pas faire retomber les regards en quête du ciel. On ne se lasse plus de pencher le front en arrière pour les voir, les voûtes sacrées qui vont s'anéantir; et puis il y a là-haut aussi, tout là-haut, les longues séries d'ogives presque aériennes sur quoi elles s'appuient, des ogives indéfiniment pareilles d'un bout à l'autre de la nef, et qui, malgré leurs découpures compliquées, sont reposantes à suivre, dans leur fuite en perspective, tant elles ont d'harmonie. Ces immenses plafonds de pierre, en apparence si légers et de plus si lointains, n'oppressent ni n'enferment; vraiment on les dirait affranchis de toute pesanteur et à peine matériels.

Du reste, mieux vaut s'avancer là-dessous tête levée et ne pas trop contrôler sur quoi l'on marche, car ce pavage, un peu tristement sonore, vient d'être souillé et noirci par des carbonisations de chair humaine. On sait que, le jour de l'incendie, l'église était pleine de blessés allemands, étendus sur des couches de paille qui prirent feu, et cela devint une scène d'horreur digne d'un rêve du Dante; tous ces êtres, dont les plaies vives cuisaient à la flamme, se traînaient en hurlant, sur des moignons rouges, pour essayer de gagner les portes trop étroites. On sait aussi l'héroïsme de ces brancardiers, prêtres et religieuses, risquant leur vie au milieu des bombes pour essayer de sauver ces malheureuses brutes que leurs propres frères allemands n'avaient même pas songé à épargner; ils ne parvinrent cependant pas à les sauver tous, il en resta, qui achevèrent de brûler dans la nef, laissant d'immondes caillots sur les saintes dalles où jadis des cortèges de rois et de reines avaient traîné lentement leurs manteaux d'hermine, au son des grandes orgues et du plain-chant…

—«Tenez, me dit mon guide, en me montrant un large trou dans l'un des bas-côtés, voici le travail d'un obus qu'ils nous ont lancé hier au soir. Et puis, venez voir le miracle.»

Et il me mène dans le chœur, où la statue de Jeanne d'Arc, préservée, dirait-on, par quelque grâce spéciale, est toujours là, intacte, avec ses yeux de douce extase.

Le plus irréparable désastre est celui de ces grandes verrières, que les artistes mystérieux du XIIIe siècle avaient religieusement composées, dans la méditation et le songe, assemblant par centaines les saints et les saintes aux draperies translucides, aux auréoles lumineuses. Là encore la ferraille allemande s'est ruée par gros paquets stupides, crevant tout. Les chefs-d'œuvre, que personne ne reproduira plus, ont semé sur les dalles leurs débris, à jamais impossibles à démêler, les ors, les rouges et les bleus dont on a perdu le secret. Finies, les transparences d'arc-en-ciel; finies, les jolies attitudes naïves de tous ces personnages et leurs pâles petites figures extasiées; les mille cassons précieux de ces verreries, qui au cours des siècles s'étaient irisées peu à peu à la façon des opales, gisent à terre, où du reste ils brillent encore comme des gemmes…

Silence aujourd'hui dans cette basilique, comme sur la place déserte alentour; silence de mort entre ces murs qui avaient si longtemps vibré de la voix des orgues et des vieux chants rituels de France. Le vent froid est seul à y faire un semblant de musique, ce matin de dimanche, et, lorsque par instants il souffle plus fort, on entend aussi comme la chute de perles très légères: c'est ce qui restait encore en place des beaux vitraux du Treizième, qui achève de s'effriter sans recours.

Tout un cycle magnifique de notre histoire, qui semblait continuer de vivre dans ce sanctuaire, d'une vie presque terrestre bien qu'immatérielle, vient d'être soudain plongé plus au fond de l'abîme des choses révolues dont le souvenir même s'abolira bientôt. La Grande Barbarie a passé par là, la barbarie moderne d'outre-Rhin, mille fois pire que l'ancienne, parce qu'elle est bêtement et outrageusement satisfaite d'elle-même, et par conséquent foncière, incurable, définitive,—destinée, si on ne l'écrase, à jeter sur le monde une sinistre nuit d'éclipse…

Vraiment cette Jeanne d'Arc, dans le chœur, est étrange d'être restée debout, si calme, intacte, immaculée au milieu du désarroi, n'ayant même pas sur sa robe la moindre égratignure.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
160 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066077594
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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