Kitabı oku: «Bordeau, son château féodal, le Mont-du-Chat et le lac du Bourget»
Pierre Mailland
Bordeau, son château féodal, le Mont-du-Chat et le lac du Bourget
Études historiques, scientifiques et pittoresques

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333515
Table des matières
I
NOTICE
L’ÉGLISE
LE CHATEAU
LA FAMILLE DE SEYSSEL
LA FAMILLE DE LIVRON
LES JÉSUITES
LA FAMILLE SALLIER DE CORDON
II
RÉFLEXIONS SUR LES MONTAGNES
RECHERCHE ÉTYMOLOGIQUE
OROGRAPHIE
LE COL
LE TEMPLE
LE CIMETIÈRE
LES ANTHROPOPHAGES
LE PÉAGE
L’ERMITAGE
L’ORATOIRE
APERÇU GÉOLOGIQUE
LES MINES FERRIFÈRES
LE PASSAGE D’ANNIBAL
LA VOIE ROMAINE
SOUVENIR DE 1815
III
RÉFLEXIONS SUR LES LACS
NOTICE
ORIGINE
LES LACUSTRES
III bis
LE GRAND-PORT
LE PETIT-PORT.
TRESSERVE.
LE VIVIERS.
VOGLAN.
CHAMBÉRY.
LE CANAL
LE BOURGET-DU-LAC
BORDEAU
MONT-DU-CHAT.
HAUTECOMBE.
LA GROTTE DE RAPHAEL.
CONJUX,
CANAL DE SAVIÈRES.
LA CHAUTAGNE.
LE CHATEAU DE CHATILLON.
LA CHAMBOTTE.
SALLIÈRES.
BRISON.
SAINT-INNOCENT.
COUP D’ŒIL D’ENSEMBLE.
AIX-LES-BAINS
IV
DOCUMENT N° I
DOCUMENT N° II
DOCUMENT N° III
DOCUMENT N° IV
DOCUMENT N° V
DOCUMENT N° VI
DOCUMENT N° VII
DOCUMENT N° VIII
DOCUMENT N° IX
DOCUMENT N° X
DOCUMENT N° XI
DOCUMENT N° XII
OUVRAGES DE MAILLAND NOTAIRE
I
Table des matières
BORDEAU
NOTICE
Table des matières
Sous le régime féodal, Bordeau s’appelait: Bordex, Bourdeaulx, Bourdeau et Bordeau, — en latin, Bordellis.
Cette anarchie orthographique s’est perpétuée jusqu’à nous: aujourd’hui encore, les uns disent Bordeau, les autres Bourdeau et Bordiau. Qui a raison? A mon avis, ce sont ceux qui écrivent Bordeau; quelques considérations étymologiques justifieront mon opinion.
D’abord Bordex et Bordiau doivent être écartés: Bordex comme appartenant au français barbare, et Bordiau comme étant du pur patois.
Quant à Bourdeau ou Bourdeaulx, il vient de burgum aquarum (bourg d’eau); mais cette localité n’a jamais été qu’un modeste village, n’a jamais eu l’importance d’un bourg quelconque; Bourdeau doit donc être rejeté. Reste Bordeau, qui répond seul au sens étymologique.
En breton, en teuton et dans le vieil espagnol, bord a la même signification qu’en français: c’est le bord, la bordure ou le rivage du lac. Bordeau a été formé des mots bord et eau; il signifie donc naturellement au bord de l’eau: étymologie toute naturelle, toute simple, qu’explique la situation du village de Bordeau au bord du lac du Bourget.
Du reste, en écrivant Bordeau, je suis d’accord avec S. Em. le cardinal Billiet, avec le marquis Costa de Beauregard, avec Messieurs Burnier, Malte-Brun, Peigné, de Saint-Genis, de Jussieu, Ménabréa, de Villette-Chivron, Joanne, Albanis Beaumont et autres écrivains de la Savoie et de l’étranger.
Puis, qui l’ignore? anciennement Bordeau des bords de la Gironde et Chamonix s’écrivaient: Bourdeaux, Chamouni; et des 634 noms de nos communes de Savoie, il en est peu qui n’aient subi quelques modifications de ce genre. Il résulte de là que l’on fait aujourd’hui, pour l’orthographe des noms propres de lieux, ce que les grands écrivains du XVIIe siècle ont fait pour l’orthographe générale: on polit, on épure, on fixe. Dès lors le mot Bordeau, fût-il tout moderne, aurait encore sa raison d’être. Mais n’a-t-il pas encore l’autorité du temps? On le trouve dans le journal des voyages de Montaigne, écrit en 1580; et, dans les anciens documents latins , on voit partout Bordellis que l’on traduit par Bordeau. Je n’ai rencontré Bourdellis, dont la traduction française est Bourdeau, que dans le pouillé du diocèse de Grenoble de l’année 1488. En outre, je le répète, le sens étymologique ne laisse nulle place au doute.
Il faut donc conclure que le vrai nom de cette commune est Bordeau.
La Savoie offre de grands et splendides spectacles, qui n’ont rien à envier à la Suisse; cette Suisse tant vantée dont la lyre du poète et le burin de l’artiste ont porté la réputation dans le monde entier.
Elle a été, comme elle, dotée d’attraits variés et séducteurs; comme elle et plus qu’elle peut-être, c’est le pays des mille et une nuits pittoresques, le séjour fortuné des merveilles de la création.
Si, empruntant l’expression de Campanella, on appelle la nature savoisienne le manuscrit, l’album de Dieu, on doit dire que Bordeau en est sans contredit une des meilleures pages: un beau lac d’un bleu admirable, des torrents écumeux, des cascades grondantes, des forêts rêveuses, des solitudes tour à tour imposantes et gracieuses, des pics de rochers qui fendent les nues, des points de vue ravissants, un grand air des Alpes, un climat de Provence, des souvenirs historiques de toutes sortes, des sujets d’étude pour l’antiquaire, l’archéoogue, le géologue, le minéralogiste , l’héraldiste, le botaniste, etc.; tout a été rassemblé là comme à plaisir.
Lorsque le zéphyr, douce haleine de la Providence, nous ramène les beaux jours, lorsque la violette parfume le gazon verdoyant et que les abeilles essayent dans les airs leurs ailes encore engourdies, lorsqu’enfin la nature jetant son froid linceul, se réveille toute souriante, tout embaumée, — Bordeau est un séjour délicieux, tout luxuriant de poésie; un séjour dont les suaves images laissent des souvenirs ineffaçables dans l’âme ouverte aux grâces et aux harmonies de la nature.
Heureux petit coin de terre! où le penseur se dit: «Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul!...»
Lorsque du chaos des IXe et Xe siècles eut surgi le régime féodal et que notre sol se fut hérissé de donjons, le besoin de protection contre les hordes barbares amena autour de chaque château des groupes considérables de colons et de serfs. C’était la loi commune, car l’homme vit en société non-seulement parce que sa raison le lui conseille, mais encore parce que sa nature l’y contraint: le besoin poussa l’homme à se joindre à un autre homme, de là une assistance mutuelle et de là la société.
Les groupes accourus sous la protection des tours féodales formèrent des villages, et ces villages devinrent des paroisses dès qu’on y eut construit une église.
C’est à cette époque que remonte l’origine de plusieurs paroisses de la Savoie, parmi lesquelles, d’après toutes les inductions, figure Bordeau, et c’est dans ce lointain que se perd le germe de l’organisation municipale que développèrent les croisades.
Le village de Bordeau est donc tout à fait d’origine féodale et ne date que de la fondation de son château (Xe siècle). Il est vrai que la voie romaine du Mont-du-Chat passait à Bordeau, au-dessus du village des Begets; mais cela ne prouve nullement que Bordeau ait été habité par les Romains. On n’a du reste jamais trouvé sur le territoire de cette commune aucune inscription, aucun des débris, aucun des vestiges que l’on rencontre partout où les Maîtres du monde fixèrent leur résidence.
Notre pays fut pendant des siècles, même longtemps après la période lacustre, tout couvert d’épaisses et sombres forêts; de là cette étymologie celtique du mot Sapaudia : Sap-Wald (forêts de sapins). C’est sur la lisière de ces forêts et le long des cours d’eau que nos ancêtres, les Allobroges, habitaient des maisons en bois et en torchis.
Bordeau dépendait au moyen-âge du district appelé pagus savogiensis ; il paraît avoir conservé son manteau de forêts, plusieurs siècles après la construction de son château.
Sa population semble ainsi être à peu près restée étrangère à l’agriculture, jusque vers le déclin du régime féodal.
Après la panique de l’an mille où, selon une croyance universelle, on devait voir arriver la fin du monde, tout renaquit à une vie nouvelle. Bordeau, sous la pression des deux grands stimulants de l’activité humaine: le besoin et la souffrance, se couvrit alors de forges qui furent durant de longues années l’unique industrie de ses habitants. On en a découvert des indices de toutes parts, et de vieux papiers que j’ai entre les mains établissent que la famille Richard dit Ponsonnier avait des fabriques importantes de couteaux, et la famille Francillon, des fabriques de serpettes d’une grande réputation. En 1728-1730, les géomètres du cadastre constatèrent qu’il existait encore à Bordeau quatre forges, deux martinets et deux grandes meules .
Michel de Montaigne nous apprend lui-même que Bordeau possédait au XVIe siècle une manufacture d’armes très renommées.
Cette manufacture n’était point au château, ainsi que le laisse supposer Montaigne, mais sur l’emplacement de la papeterie qui appartient aujourd’hui à M. Joseph Girod, et bâtie en 1810 par les sieurs Novel et Blaffard. Les débris d’armes, parmi lesquels une épée tout entière, vendue à M. Guicherd, de Lyon, et les meules sur le pourtour desquelles on a remarqué les traces laissées par le polissage et l’aiguisement des épées, — le tout découvert en cet endroit, il y a quelques années, ne laisse aucun doute sur ce point.
Les nombreux fragments et blocs informes de fonte ou gueuse et les restes d’anciennes constructions qu’on a vus, près de la maison du sieur Micalod, portent également à penser que Bordeau possédait anciennement des hauts-fourneaux, où l’on préparait, au moyen du minerai des mines du Mont-du-Chat, le fer et l’acier que l’on employait à la manufacture d’armes, aux coutelleries et aux autres forges de la commune. La position de Bordeau ne réunissait-elle pas, en effet, toutes les conditions d’un établissement semblable? On trouvait là : proximité du minerai, facilité de se procurer le combustible en charbon de bois , cours d’eau puissant et intarissable pour faire mouvoir la machine soufflante, et enfin le rare avantage d’écouler les produits sur place.
Depuis la chute du régime féodal, Bordeau ne s’est signalé dans les créations industrielles que par une fabrique de pointes de Paris ou clous d’épingle, fondée en 1820 par M. Pe Magnin, de Chambéry .
Le matériel de cette fabrique était disséminé sur divers points: les meules affectées à l’appointissage, se voyaient près de la source du ruisseau de Gerlaz; — les marteaux, montés sur balanciers, qui formaient les têtes à froid, étaient installés dans les bâtiments du presbytère, — et le polissage au moyen de tonneaux à rotation, renfermant de la limaille de fer, du gravier et du grès écrasés, se faisait à la papeterie.
Cette fabrique fonctionna pendant une dizaine d’années; puis elle tomba, lorsque l’appointissage mécanique à emporte-pièce eut prévalu à Paris.
Sous le régime féodal, Bordeau fut érigé en baronnie et devint le siège d’une juridiction importante , ainsi que nous le verrons plus loin.
L’usage de délibérer en plein air, de traiter les affaires en face du ciel et du peuple assemblé, est très ancien: chez les Hébreux, la justice était rendue à la porte des villes, sur le bord des routes, et chez les Romains, sur la place publique appelée Forum.
C’est aussi en plein air, sous les arbres dont étaient complantées les cours et les avenues des châteaux du moyen-âge, que s’accomplissait la solennité des contrats, quand elle n’avait pas lieu dans les églises.
Conformément à cet usage, le baron de Bordeau établit son prétoire dans la cour du château, probablement sous un énorme tilleul au tronc creux, que l’on a abattu il y a environ vingt-cinq ans. En mai et juin 1453, eut lieu dans cette cour la vente par subhastation des biens de noble Claude Lanfrey, sur les poursuites de Guidon de Seyssel, seigneur de Bordeau . Le document que je publie à ce sujet est intéressant à consulter, sur la forme et la marche des justices seigneuriales.
Plus tard, le baron de Bordeau délégua sa juridiction à un juge, qui tint ses audiences au presbytère , et ensuite à Chambéry. J’ai trouvé, dans la cave de la famille Pasquier dit Favier, diverses liasses de requêtes à l’adresse du juge de la baronnie de Bordeau, et de nombreux dossiers de procédure émanant de la juridiction du mandement de cette baronnie.
Les romanciers et des historiens passionnés, se sont donné libre carrière, dans leurs appréciations sur le moyen-âge et la féodalité. Aujourd’hui que l’histoire s’étudie généralement avec plus de bonne foi et de conscience, la vérité s’est déjà rétablie sur bien des points.
Il est certain qu’il y avait à cette époque de bons et de mauvais seigneurs, comme il y a de nos jours de bons et de mauvais souverains. Il est difficile d’admettre que le peuple fût alors aussi malheureux que des historiens, comme Michelet et des romanciers comme Süe, se sont plu à le dire. On ne doit pas trop généraliser, et il ne faut pas oublier que nous nous sommes créé bien des besoins factices que nos pères ne connaissaient pas.
S’il y avait alors des redevances et des servis, aujourd’hui n’avons-nous pas des impôts de toute sorte?
A Bordeau, les dîmes ecclésiastiques sur les vins et les blés se payaient à raison du treize, c’est-à-dire qu’elles comprenaient la treizième partie de la récolte ; des servis de différente nature étaient dus à divers seigneurs ; l’argent était rare, et le peu de marchandises qu’on pouvait vendre se donnait à bas prix . Si l’on ajoute à cela le fléau des disettes périodiques, il est aisé de se faire une idée des conditions de l’existence humaine dans ces siècles de transition et d’enfantement.
La société sentait le besoin d’un nouvel ordre de choses; aussi, salua-t-on, comme l’aube d’un beau jour, les célèbres édits des 20 janvier 1762 et 19 décembre 1771, qui autorisaient les villes et les communes à tenir des assemblées générales, pour demander l’affranchissement de toute taillabilité féodale.
Ces édits étaient le dernier coup porté à la féodalité par les princes de la maison de Savoie. N’avaient-ils pas déjà, en effet: — en 1561, éteint ou déclaré rachetable la taillabilité personnelle; — en 1587, soumis les rentes et les cens emphythéotiques et seigneuriaux à la prescription de cinq ans; — en 1605, fait cesser la solidarité entre les tenanciers, — et en 1728, ordonné un cadastre général pour restreindre ou supprimer les priviléges de la noblesse?
Le 10 mai 1772 , les syndics et conseillers de Bordeau fixèrent, au 31 du même mois, l’assemblée autorisée par le décret de 1771. Au jour fixé, toute la population de Bordeau, réunie en assemblée générale, proclama à l’unanimité qu’elle voulait l’affranchissement général et l’extinction de tous les fiefs, servis, redevances et droits quelconques appartenant à S. Exc. le seigneur comte de la Tour, au seigneur marquis de la Serraz et aux autres seigneurs ayant des fiefs sur son territoire.
Pour négocier cet affranchissement, l’assemblée générale nomma, pour ses procureurs spéciaux et généraux, spectable Louis Marthod, avocat au sénat, et le sieur Louis Truchet, tous deux bourgeois de la ville de Chambéry, et encore François Mottard, de Bordeau .
Je n’ai pu retrouver le rôle de répartition du prix d’affranchissement. Il est probable que ce rôle, s’il a existé, n’a pas reçu une exécution sérieuse; qu’en conséquence, il restait encore dû beaucoup du prix d’affranchissement, lorsqu’éclata la révolution de 1792, qui emporta les derniers restes de la féodalité.
Sous la République, la commune de Bordeau fut réunie à celle du Bourget, par arrêté du 8 nivôse an III, signé Gauthier, représentant du peuple. Gauthier, en prononçant cette réunion, choisit et nomma, parmi les citoyens de Bordeau, pour membres du conseil général du Bourget, les sieurs François Novel, André Micalod et Antoine Beget .
Mais cette annexion rencontra de la résistance dans toute la commune, et les citoyens Novel, Micalod et Beget refusèrent obstinément d’obéir aux diverses injonctions qu’on leur fit de se présenter au conseil municipal du Bourget, pour être installés dans leurs fonctions.
En 1813 , le ministre de l’intérieur décida que les petites communes seraient réunies aux communes voisines plus populeuses. Bordeau se vit alors à la veille d’être réuni au Bourget, pour le civil comme il l’était déjà pour le religieux; mais les habitants firent entendre de telles doléances, que l’autorité abandonna son projet.
En 1845 , parut une nouvelle décision portant que les communes, d’une population inférieure à 200 habitants, seraient réunies aux communes limitrophes plus populeuses.
Mais la population, s’armant d’un nouveau courage, se raidit de plus belle, et le conseil municipal trouva des arguments sans nombre, pour défendre son indépendance. Il y a, dans sa délibération du 19 octobre de la même année, des passages tellement curieux que je ne puis résister au désir de les mettre sous les yeux du lecteur:
«Considérant que, depuis un temps immémorial et sans doute depuis plusieurs siècles, la commune de Bordeau, malgré son peu de population, a toujours été une commune à part, administrée par des personnes de son choix;
«Que ses mœurs, son caractère et même son idiome sont différents de ceux du Bourget; ce qui établit que ces deux communes ne sont pas faites pour être réunies; que du reste il n’y a jamais eu de sympathie entre leurs habitants, pas même de relations commerciales et rarement de fusions de familles par mariage; que d’ailleurs la distance de près d’une lieue entre les deux communes rendrait très difficile l’action de l’autorité locale du Bourget, dans le cas où quelques circonstances imprévues viendraient à troubler la paisible retraite des habitants de Bordeau;
«Qu’en réunissant au Bourget la commune de Bordeau, on porterait la perturbation parmi les habitants de celle-ci, dont les mœurs encore pures ne pourraient que s’altérer au contact de celles d’une population considérable qui, par sa position, est plus exposée à dégénérer de la vertu et de la bonne conduite de ses ancêtres, etc., etc.»
Voilà qui est singulier! mais écoutons le cri suprême:
«Si la réunion de Bordeau était jugée indispensable par l’autorité supérieure, les habitants de Bordeau préféreraient d’être réunis à la commune du Mont-du-Chat plutôt qu’au Bourget.»
Tant de prières furent enfin exaucées: Bordeau resta commune.
On retrouve dans cette lutte opiniâtre, dans cette raideur persistante, dans cette force de vouloir et dans cet amour de l’indépendance, les traits caractéristiques de nos glorieux pères, les Allobroges ; ce peuple célèbre, que Rome désespéra de pouvoir soumettre; ce peuple qui sut se faire craindre et respecter par le sénat de la Reine du monde.
A côté des faits et des particularités intimes que je viens de retracer, se présentent d’autres détails où se dessinent également le caractère et la physionomie morale de la population de Bordeau. Je me borne à citer les sorciers.
La croyance aux sorciers est aussi ancienne que le monde. Elle a jeté des racines chez tous les peuples, à tous les âges. Les scènes étranges que nous avons vues naguère se dérouler à Morzine, près de Thonon (1862-1868), les commentaires de toute sorte qui s’en sont suivis, ne semblent-ils pas nous autoriser à penser que, dans certains hameaux de la Savoie, il reste encore quelques vestiges de cette naïve croyance de nos pères?
Vers la fin du XVIe siècle et le commencement du XVIIe, les sortiléges et les maléfices étaient si nombreux, que pas une commune, pas un village, selon Godefroi de Bavoz , n’était préservé de cette peste. Tout le monde, en général, croyait aux sorciers. Les plus célèbres compagnies judiciaires partageaient cette croyance et envoyaient au bûcher tout individu suspecté de sorcellerie, souvent sans autre preuve que des aveux arrachés par la torture .
Bordeau, comme toutes les autres localités, a donc eu ses sorciers. Les anciens procès-verbaux des visites pastorales en font mention , et plusieurs personnes de la commune m’ont affirmé avoir lu un manuscrit de l’avocat Métrai, traitant des sorciers de Bordeau que l’on brûla vifs aux fourches patibulaires de Charpignat. Malgré bien des recherches, il m’a été impossible de retrouver ce manuscrit. Et, comme il était d’usage de brûler les dossiers de procédure avec les condamnés, les archives ne fournissent pas le moindre renseignement sur ce point.
Quant à la tradition, elle ne nous a conservé que ce pittoresque récit:
«Un certain jour, douze sorciers de Bordeau se rendirent à Aix, par le lac du Bourget, sur une feuille de buis en guise de bateau.»
Curieuse légende! digne de figurer à côté des contes sur le fameux aveugle Claude, qui allait et revenait de Chambéry à Paris, dans l’espace de deux heures!!
La population de Bordeau est aujourd’hui de 189 habitants, divisés en 30 feux. Elle a, vraisemblablement, été de beaucoup inférieure à ce chiffre, sous la féodalité, s’il est vrai que la population d’un pays croît en proportion de l’aisance et décroît en proportion de la misère. Le document que je publie, sous le n° 5, nous apprend au surplus qu’en 1729, Bordeau ne possédait que 20 feux.
Aujourd’hui, l’accroissement de cette population se trouve atteint par le fléau de l’émigration. Hélas! à Bordeau, comme ailleurs, beaucoup de personnes semblent avoir perdu l’amour du sol natal; beaucoup, victimes du discrédit que les sots ont attaché à l’état de cultivateur, se laissent séduire par les brillantes mais trompeuses perspectives de la vie des villes et de la vie américaine. De là ces cris d’alarme:
«La campagne se dépeuple!
«La campagne manque de bras!»
De savantes statistiques affirment que le nombre des êtres humains, qui ont déjà paru sur la terre, depuis la création, est au moins de 66 trillions, 627 billions, 273 millions, 75 mille et 221. Ce nombre, divisé par les 3 millions, 95 mille lieues carrées formant la superficie du globe, donne à chacun de ces êtres un espace d’environ un cinquième de pied carré en terre ferme. Il résulte de ce fait que le globe est un vaste cimetière; qu’il a été exhaussé du nombre immense de morts qui ont été enterrés, et que la surface de la terre a déjà été pelletée 280 fois pour creuser les tombes .
Le petit territoire de Bordeau fournit plusieurs observations, en harmonie avec ces savantes statistiques.
La bêche du laboureur y a rencontré des ossements humains de toutes parts.
Au sommet de la vigne, en face du château, on voyait, il y a environ 20 ans, une vieille croix en bois, indiquant un cimetière en ce lieu; j’ai pensé que c’était un cimetière de pestiférés, créé par le seigneur de Bordeau lors de la contagion ou peste noire de 1348, ou lors des pestes attribuées à des opérations magiques qui, aux XVIe et XVIIe siècles décimèrent, à plusieurs reprises, la population de la Savoie et de l’Europe entière. Les cercueils étaient en tuf rangé en maçonnerie; les squelettes qu’ils renfermaient avaient été recouverts de chaux vive, pour faire rapidement consumer les chairs, pour désinfecter et empêcher toute émanation pestilentielle. D’après la tradition, il y avait dans le bois, à quelques pas, au-dessus du cimetière, une maladrerie où l’on enfermait les personnes atteintes des premiers prodromes de la peste, et où on leur donnait à manger par des guichets au moyen de longues perches.
Dans le cimetière attenant à l’église de Bordeau, on a découvert des sarcophages en tuf dont plusieurs renfermaient des squelettes. Il paraît que quelques-uns de ces cercueils étaient de forme cubique, que les squelettes y avaient la même position que l’enfant dans le sein de sa mère: les jambes reployées, les bras ramenés sur la poitrine, la tête inclinée sur les genoux.
Ailleurs, parmi des ossements, on a trouvé des cercles de tonneaux; cela m’a amené à penser que quelques disciples d’Anacréon ou de Bacchus ont eu la singulière idée de se faire donner des tonneaux pour cercueils.
Il existe, sur divers points du territoire de Bordeau, d’énormes blocs de pierre, appelés en géologie blocs erratiques. On prétend que ces blocs recouvrent des ossements humains, et que ces pierres brutes représentent ainsi des tombeaux ou pierres tumulaires.
A une date relativement récente (1829), Bordeau fut affligé d’une mortalité cruelle. L’alarme était grande; un drapeau noir, planté au point où le chemin de Bordeau se bifurque avec la route du Mont-du-Chat, avertissait le voyageur de se tenir à l’écart.
Les registres de l’état civil attestent que 21 personnes furent moissonnées en quelques jours; ce qui est énorme pour une petite commune comme Bordeau. Toute la population aurait peut-être été emportée, sans le médecin de la troupe de Chambéry, qui réussit à combattre le fléau avec un plein succès.
Les tintements lugubres de la cloche et la rumeur publique qui grossit toute chose, firent croire que la mort avait fait table rase de la commune de Bordeau. Dans cette persuasion, une colonie des habitants de Tresserve franchit le lac et se précipite sur le territoire de cette localité, pour s’en emparer de par le simple droit d’occupation. Mais tout n’était pas mort au village: il y restait une jeunesse vigoureuse, qui repoussa les envahisseurs et les culbuta dans le lac.
Il a du sens le proverbe qui dit: «Il ne fait pas bon attaquer l’ours dans sa tanière!»
Si, d’après Zeller, il est aisé de constater des identités entre l’aspect d’un pays et le caractère de ses habitants, — de même, suivant Buffon, il existe une heureuse harmonie entre les mœurs et les climats. A ce titre et à beaucoup d’autres, le climat de Bordeau mérite quelque attention.
Les rochers dénudés, qui réverbèrent les rayons du soleil, et la proximité du lac font passer d’une saison à l’autre, sans aucune transition brusque. Toute nappe d’eau, on le sait, égalise la température, en modérant alternativement les froids et les chaleurs.
Aussi, des auteurs, notamment MM. Dessaix , Peigné et de Mortillet , ont-ils justement dit que Bordeau est un des points les plus chauds de notre belle Savoie. Le figuier y croît comme par enchantement, même à l’état sauvage; il y devient très gros; j’en ai remarqué sur la terrasse du château dont le tronc mesure jusqu’à 1 mètre 24 cent., 1 mètre 58 cent. de circonférence. Le grenadier à fleurs et le grenadier à fruits, que l’on ne cultive à Paris que dans les serres chaudes, s’y développent en pleine terre.
Alphonse Delbenne rapporte, comme chose extraordinaire, avoir vu au bord du lac du Bourget un pommier en fleurs, au mois d’octobre de l’année 1592. Cela n’est pas rare à Bordeau. Sur la terrasse sud du château, le jasmin, l’oranger, la jonquille, etc., y poussent au gros de l’hiver. Aux mois de décembre et de janvier, la violette y étale sa corolle d’azur et y répand ses suaves parfums. Que de fois, lorsqu’on se pressait au coin du foyer domestique, j’y suis allé cueillir cette modeste fleur à laquelle l’histoire, la poésie et la fable ont attaché tant de prestige!
Horace-Bénédict de Saussure a découvert, sur la côte qui domine le lac, des plantes qui appartiennent à la flore méridionale, comme le rhus cotinus, cneorum tricoccon, acer-mont-pessulanum, pistacia, terebinthus, celtis australis.
Durant la sécheresse de 1870, le thermomètre a marqué à Bordeau jusqu’à 59 degrés centigrades au soleil, et 32 degrés à l’ombre. L’eau exposée au soleil, dans une baignoire, se chauffait à 38 degrés dans l’espace d’une heure. C’est là une température extraordinaire, que l’on ne rencontre que dans très peu de localités de la Savoie; une température dont on ne trouve d’exemples qu’en remontant aux années: 1846, 1811, 1803, 1788, 1719, 1716, 1705, 1681, etc.
Un fait digne de remarque: depuis quelques années, la température de notre climat a changé, d’une manière sensible, et la chaleur semble aller en augmentant. Quelle est la cause de ce phénomène? Est-il vrai, comme on l’a prétendu, que notre planète s’est déplacée? ou faut-il ne voir là qu’un effet produit par la direction des vents?
La véritable cause de la variation de la température réside dans les courants atmosphériques. Le chaud et le froid nous sont apportés par l’air qui nous enveloppe; dès lors que l’air nous arrive des régions glacées du pôle nord, saison froide; qu’il nous arrive au contraire des tropiques brûlants, saison chaude.
Il paraît incontestable que le défrichement des terres incultes, le dessèchement des marais et le déboisement des montagnes, sont également une des causes de l’augmentation de la température de notre climat.
L’ÉGLISE
Table des matières
L’église de Bordeau, — qui dépend aujourd’hui de l’archevêché de Chambéry et de l’archiprêtré de la Motte-Servolex, — a fait partie du décanat de Savoie et de l’archiprêtré d’Aix (le cinquième du décanat), puis de l’évêché de Grenoble.
Il est probable que Bordeau posséda une église, dès les premiers temps qui suivirent la construction de son manoir féodal. Celle qui existe actuellement serait, suivant l’opinion de quelques habitants, une chapelle seigneuriale, une dépendance du château; mais cela paraît une erreur, dès que l’on remarque le peu d’art qui a présidé à sa construction, et surtout dès qu’il est avéré que le château possédait une chapelle particulière dans l’enceinte de ses murailles.
Cette église n’a rien de ces voûtes hardies, caractérisant la foi catholique; rien de ces flèches gothiques, expression de l’élan de la prière et de l’amour vers Dieu; rien de ces coupoles dont la forme est l’image du ciel; — l’art y est absent; elle ne se recommande donc à l’attention des archéologues que par son cachet d’ancienneté.
On remarque tout d’abord sous le porche, au-dessus de la porte d’entrée, une pierre sur laquelle sont taillées les armes de la famille de Livron.
Immédiatement au-dessous du blason, on lit l’inscription suivante, qui a été comme lui mutilée par le marteau révolutionnaire:
D. O. M.
HIC SUIS DENARIIS
CUMQUE MANUS
SUBDITORUM ME
ÆDIFICAVIT. 1661.
Cette inscription nous fournit une date précieuse: 1661; mais ce n’est là, il n’y a pas à en douter, que la date d’une restauration. Si, en effet, on examine avec quelque soin la structure extérieure de cet édifice; si l’on considère que les murs de la nef ne sont qu’appuyés à ceux du chœur et ne sont nullement liés entre eux, on reste persuadé que la nef et le chœur n’ont pas été bâtis en même temps. Le chœur a du reste un cachet d’ancienneté, qui fait totalement défaut dans le reste de l’édifice. La litre, dont je vais parler, fournit un argument décisif sur ce point. Il est évident, en effet, que si le chœur et la nef étaient du même patron ou fondateur, cette litre envelopperait l’église tout entière, au lieu de se limiter à la nef. Après un examen attentif, j’ai pensé que le chœur date du commencement du XVe siècle, tandis que la nef ne date que de 1661. Le premier a vraisemblablement été bâti par la famille de Seyssel, et la seconde, par la famille de Livron, — avec le concours des serfs, dit l’inscription ci-dessus transcrite.
A mi-hauteur des murs, on aperçoit, tout autour de l’extérieur de la nef, un enduit de mortier uni au frottoir, formant une bande peinte en noir ayant 34 centimètres de largeur. C’est une litre ou ceinture funèbre, semblable à celle dont le savant abbé Trépier a découvert quelques vestiges à l’église de Saint-Innocent, . On sait qu’autrefois il était d’usage que les églises ou chapelles prissent le deuil, à la mort de leur patron ou fondateur. Ce deuil se traduisait par une ceinture noire, comme celle dont il s’agit ici.
La litre de l’église de Bordeau, à la différence de celle de Saint-Innocent, existe encore tout entière. Sous le porche, la couleur noire est encore toute vive; ailleurs, elle a été un peu effacée par les eaux pluviales. Mais ce qui est particulièrement digne de remarque, c’est que cette curiosité archéologique est totalement inconnue, dans le monde savant comme dans le peuple, quoiqu’elle soit à proximité d’un chemin très fréquenté dans la belle saison. Les blasons que l’on voit sous le porche et sur les piliers intérieurs, nous apprennent que ce signe de deuil s’adresse à la mémoire de la famille de Livron.
L’intérieur de cette église est d’une simplicité toute champêtre. Le dallage n’offre qu’un développement de 72 mètres carrés, dont 12 pour le chœur et 60 pour la nef.
Tout cet intérieur a été restauré, en 1820, ainsi que l’indique une date en chiffres romains, placée sur l’archivolte de l’arc qui sépare le chœur de la nef. Lors de cette restauration, faite sans art et sans goût, on a condamné une fenêtre qui donnait sur le levant et que l’on aperçoit encore de l’extérieur. Cette fenêtre m’a beaucoup aidé à fixer mon opinion sur la date de la construction du chœur; elle est d’une seule baie à style ogival, ornée de belles moulures terminées par un lobe à leur partie supérieure.
La voûte de la nef est à nervures; elle tient à la fois du style gothique et du style roman. Le chœur est voûté en ogive, mais en ogive barbare; ce n’est au fond qu’une voûte romane, à arcs brisés d’une manière très brusque.
Sur les piliers qui supportent la retombée des voûtes, l’héraldiste remarquera deux blasons ciselés sur la pierrre et appartenant à la famille de Livron. Une note puisée dans les archives du Bourget , m’ayant révélé l’existence de ces blasons, je les ai exhumés de dessous une épaisse couche de mortier, dont les avaient recouverts, en 1820, les maladroits restaurateurs de l’église.
Ces blasons sont ici l’expression d’un droit, appelé droit de litre. Le droit de litre, ou droit de faire ciseler et peindre des armoiries au dedans et au dehors des églises et des chapelles, n’appartenait qu’aux seigneurs patrons-fondateurs et aux seigneurs hauts-justiciers.
L’église de Bordeau est placée sous le vocable de saint Vincent de Saragosse, immolé à la foi dans les persécutions de Dioclétien, en 303, et dont on célèbre la fête le 22 janvier de chaque année.
Lorsque, parcourant l’histoire, on se représente ce glorieux martyr, lié sur un lit de fer garni de pointes aiguës, puis exposé sur un brasier ardent où des bourreaux lui déchirent les parties supérieures du corps avec des lames de fer rouge, tandis que d’autres bourreaux ravivent les blessures avec du sel enfoncé dans les chairs sanglantes; lorsque, dis-je, on se transporte par la pensée en face de ce tableau, on est ému jusqu’au plus profond de son âme, on est ravi d’admiration pour l’héroïsme de ce jeune martyr et pour la religion qui a fait un tel héros.
Ce saint, la gloire de l’église d’Espagne, est représenté sur une toile, appendue aux parois de la nef. Il est en habits de diacre qu’il portait lorsqu’il fut saisi et martyrisé ; il tient de la main gauche la palme du martyre, et de la main droite, un raisin et une serpette. Ce raisin et cette serpette rappellent probablement que ce saint a été choisi pour patron des vignerons. Il est à regretter que cette peinture ne soit qu’une croûte.
Sur les parois opposées, on remarque une autre toile représentant l’adoration des mages, offerte à la chapelle de Bordeau par les demoiselles Métral, en 1840, en mémoire de leur frère Antoine-Marie-Thérèse Métral. C’est une bonne peinture de l’école italienne, appréciée par les connaisseurs.
L’église de Bordeau ne fut jamais qu’une annexe ou succursale de celle du Bourget; c’est pourquoi, elle a toujours été desservie par le même prêtre qui, dans les actes de l’état civil, se qualifiait ainsi: «Curé de Saint-Laurent du Bourget et de Saint-Vincent de Bordeau». Mais avant la Révolution, le titre de curé primitif du Bourget et de son annexe, de même que les droits qui y étaient attachés, appartenaient au prieur du couvent du Bourget, de qui il recevait son traitement et sur la nomination duquel il était institué par l’évêque. C’est donc abusivement que ce prêtre s’appelait et était appelé «curé du Bourget et de Bordeau», ou «vicaire du Bourget et curé de Bordeau». Dans un procès que le prêtre Mongelas soutint, en 1772, contre les jésuites propriétaires du prieuré du Bourget, il fut établi que le desservant de ces églises ne pouvait s’arroger d’autres titres que celui de «vicaire perpétuel du Bourget et de Bordeau», conformément à ses lettres d’institution .
Ce vicaire perpétuel faisait, lui seul, toutes les fonctions curiales, dans les deux églises. Les dimanches et les jours de fête, il partait du Bourget, après avoir confessé, fait l’eau bénite, fait le prône à la première messe que disaient les prébendés, et allait à Bordeau Célébrer la messe et remplir toutes les autres fonctions du culte. Après quoi, il retournait à l’église du lieu de sa résidence, pour faire le catéchisme, la procession et bénir le pain à la dernière messe.
Tant de travail, joint à la fatigue du voyage en tout temps et en toute saison, rendait trop lourde et même insupportable la charge de ce vicaire. Aussi, le curé Mongelas s’en plaignit-il amèrement, en 1775, dans un mémoire et des lettres dont j’ai découvert les originaux , et proposa-t-il à ses supérieurs d’établir un vicaire perpétuel à Bordeau et deux vicaires au Bourget, en supprimant à cet effet les places du sacristain et des deux prébendés de la paroisse; places dont l’inutilité était évidente.
L’état de choses, dont se plaignait à bon droit le curé Mongelas, avait déjà été signalé par le cardinal le Camus, évêque de Grenoble, lors de sa visite pastorale du 21 mai 1687. Ce prélat fut tellement frappé de la nécessité d’établir une cure à Bordeau, qu’il offrit aux jésuites de payer lui-même la moitié de la somme nécessaire pour y bâtir une maison curiale .
On croit qu’il a réellement payé cette moitié, puisque le presbytère projeté s’est bâti. Ce presbytère existe encore aujourd’hui; c’est le bâtiment qui est adossé à l’église, du côté nord. — Etienne Chevalley, avocat au sénat et juge de la baronnie de Bordeau, en fit une salle pour ses assises ou audiences . Plus tard, comme je l’ai déjà dit, ce bâtiment fut converti en une fabrique de pointes.
Autrefois, on faisait à l’église de Bordeau, non-seulement, comme on l’a déjà vu, toutes les fonctions purement curiales, mais encore les autres services du culte: les évêques de Grenoble y allaient donner la confirmation .
Cet état de choses tint jusqu’aux bouleversements de 1792; bouleversements pendant lesquels les habitants de Bordeau allèrent chercher, au Bourget, les secours religieux administrés par les prêtres constitutionnels .
En 1803, époque du rétablissement du culte, de l’organisation des diocèses et succursales, — sans égard aux droits acquis et à la possession immémoriale, — la paroisse de Bordeau fut réunie à celle du Bourget.
Le 10 mai 1806, le conseil municipal de Bordeau protesta en ces termes:
«Considérant qu’il est du devoir du conseil municipal de faire observer tant à M. le préfet qu’à Mgr l’évêque que la réunion, pour l’administration spirituelle, de la paroisse de Bordeau à celle du Bourget, présente des inconvénients qu’on a peut-être ignorés lorsqu’on a proposé cette réunion;
«Que la distance entre Bordeau et le Bourget est trop grande pour que cette réunion puisse subsister, puisqu’il faut plus d’une heure pour la parcourir;
«Que les mœurs et le caractère des habitants des deux paroisses sont trop différents pour qu’ils puissent sympathiser ensemble;
«Que les chefs de famille de Bordeau voient avec regret leurs enfants obligés d’aller au Bourget, pour y recevoir les instructions et les secours spirituels, parce qu’ils ont trop de sujets de dissipation, et que les mœurs régulières et la bonne conduite qui les ont toujours distingués de ceux du Bourget ne peuvent que s’altérer considérablement par la fréquentation habituelle de cet endroit;
«Que les vieillards et ceux qui ont quelques incommodités ne peuvent, sans danger pour leur vie et sans s’exposer à de plus grands maux, se rendre au Bourget pour assister aux offices divins;
«Que l’ancien gouvernement avait bien senti la nécessité de parer à tous ces inconvénients, puisque depuis près de deux siècles, le curé du Bourget ou quelque prêtre préposé de sa part se rendait, les fêtes et dimanches à Bordeau, pour y célébrer la messe et administrer les secours de la religion;
«Que, pour cet effet, il y avait une église pourvue de tout ce qui. est nécessaire au culte; que ces mêmes moyens y sont encore;
«Qu’il convient sous tous les rapports de rétablir cet ancien ordre de choses, pour le retour duquel les habitants de Bordeau sont disposés à faire tous les sacrifices, etc., etc.»
Ces réclamations, quoique des plus légitimes, semblèrent rester sans résultat. Cependant, le 30 septembre 1807, parut un décret impérial portant, art. 8: «Dans les paroisses ou succursales trop étendues et lorsque la difficulté des communications l’exigera, il pourra être établi des chapelles.»
Le préfet pensa, avec raison, que Bordeau était appelé à profiter du bénéfice de ce décret. Aussi invita-t-il le conseil municipal de cette commune à délibérer sur les moyens à prendre, pour parvenir à faire ériger à Bordeau une chapellenie ou annexe, afin d’y faciliter l’exercice du culte.
Le 16 décembre de la même année, le conseil municipal s’empressa de porter à la connaissance de l’autorité que Bordeau possédait une église en bon état, assez bien décorée; que son clocher était pourvu d’une cloche accordée par l’administration centrale de ce département, lors de la distribution faite à l’époque du rétablissement du culte en France; que de plus Bordeau possédait un presbytère contigu à l’église, etc. Puis il conclut à ce qu’il plût à M. le préfet et à Mgr l’évêque de Chambéry de vouloir bien, en vertu du décret précité, décider que le vicaire du Bourget se rendrait à Bordeau les dimanches et les fêtes, pour y faire le service du culte; qu’il s’y rendrait encore les autres jours, chaque fois qu’il en serait requis, pour les baptêmes, les mariages, les sépultures, ainsi que tout cela s’était pratiqué avant la Révolution. On s’offrit à donner annuellement à ce vicaire 300 francs; somme qui, réunie à celle de 500 francs, fournie par le Bourget, formait un traitement de 800 francs.
L’espoir qu’avait fait naître le décret impérial s’évanouit bientôt, et ce fut en vain qu’on ne se lassa pas de protester et de réclamer encore en 1812, 1813, 1826, 1829 et 1845: Bordeau resta définitivement annexé au Bourget pour l’administration spirituelle; et depuis longtemps, les prêtres de cette paroisse ne vont plus à Bordeau que pour y faire les inhumations et pour y célébrer la messe le jour de la fête patronale.
LE CHATEAU
Table des matières
Les monuments parlent à notre esprit et à notre cœur, avec bien plus de force que les pages les plus éloquentes de l’histoire. (DE FORTIS.)
Les monuments forcent l’esprit à penser...
Conservons nos ruines, nos cathédrales et nos châteaux; car ces pierres ce sont nos lois, le testament de nos pères, leurs croyances, leurs mœurs, leurs courages, leurs vertus!... (Léon GOZLAN.)
C’est sur le plus pittoresque rocher de la base du Mont-du-Chat, au bord d’un lac qui inspira de Lamartine, dans un bouquet d’arbres et de fleurs qu’arrose une cascade, au sein d’une nature toute fraîche, toute parfumée, que Mme Georges Sand appelle vignette anglaise, paysage romantique composé et colorié à plaisir; c’est, dis-je, dans ce ravissant paysage qu’est assis le manoir féodal de Bordeau.
De tous les châteaux de la Savoie, il n’en est peut-être pas qui ait été aussi négligé par les écrivains; et cependant, c’est un des plus anciens, des mieux conservés et surtout des plus pittoresques. Nos historiens: Guichenon, Grillet, de Costa, Frézet, Boissat, Genoux, Dessaix et de Saint-Genis, l’ont passé sous silence; Ménabréa n’en a dit que deux mots dans ses Origines féodales; de Fortis, de Mortillet, Joanne, Audifrey, Achard, Forestier, Collet, Raverat, se sont bornés à répéter, après Albanis Beaumont (sans le citer), qu’il date du IXe siècle.
Et, chose étrange! l’abrégé historique et généalogique de la maison de Seyssel n’indique nullement que le château de Bordeau ait appartenu à cette famille. Chose plus étrange encore! M. Charles-Albert de Seyssel, marquis d’Aix et de Sommariva a lui-même ignoré que ce château fût autrefois la propriété de ses ancêtres. Aussi, il y a quelques années, comme il y était à la promenade, découvrit-il avec surprise les armes de sa famille dans un pan de muraille de la seconde enceinte.
A quoi attribuer ce regrettable état de choses? — A la difficulté ou à l’impossibilité de se procurer les documents nécessaires; difficulté ou impossibilité qui résulte soit des auto-da-fé allumés à Chambéry en 1793 , soit de la destruction des vieux papiers et des parchemins par l’ignorance et les préjugés, soit encore du mauvais vouloir de certaines personnes au sujet desquelles le chercheur pourrait répéter ces paroles de Besson: «J’ai souvent essuyé le sort du bœuf de la fable qu’un chien couché sur un tas de foin éloigne par ses aboiements.»
Les sommaires des fiefs ne fournissent quelques renseignements qu’à partir de 1263; et c’est au-delà de cette époque qu’il faut chercher l’origine de notre castel. Comme les documents précis font défaut, on est réduit à tâtonner dans les hypothèses.
Avant la fondation de la monarchie de Savoie, l’administration de notre pays était partagée entre un grand nombre de ducs, de marquis, de comtes et de barons .
Sous le second royaume de Bourgogne (888) et surtout sous le règne de Rodolphe III, le lâche et le fainéant (993), ce ne fut que troubles et révoltes de la part des nobles; troubles à la faveur desquels ils s’emparèrent des terres et des juridictions, s’assujettirent des vassaux, s’érigèrent en souverains et devinrent ainsi maîtres des contrées dont ils n’avaient eu jusque-là que la simple administration civile et militaire. Jamais peut-être le fameux «ceci est à moi» (formule de l’usurpateur de tous les temps et de tous les lieux), ne fut mieux mis en pratique.
Dans le pressentiment d’un régime nouveau (le régime féodal), et fiers de leurs succès et de leurs forces, ils résolurent de se créer des retraites qui devaient assurer leur indépendance et les mettre à même de résister aux coups de la vengeance du suzerain, ainsi qu’aux entreprises d’ennemis étrangers et d’ambitieux rivaux.
Alors, de toutes parts, sur les rochers escarpés, se dressèrent des châteaux, des forteresses, autour et sous la protection desquels des cultivateurs, des artisans vinrent grouper leurs demeures. C’est ainsi que, — sans qu’on s’en doutât peut-être et par la force même des choses, — se forma une sorte de contrat social, basé sur le besoin d’une défense mutuelle; et c’est ainsi que telle localité inhabitée, inconnue jusque-là, devint un village, une paroisse, une commune.
Je pense qu’il faut faire remonter à cette époque la fondation du château de Bordeau, c’est-à-dire vers la fin du IXe siècle ou le commencement du Xe. Ces deux siècles sont en effet la grande époque de la construction des manoirs féodaux, non-seulement en Savoie, mais dans la France entière; et le château de Bordeau nous représente très bien une construction de ce temps; temps étrange! où toute colline devint une forteresse, et toute plaine, un champ de bataille.
Ce sentiment est, du reste, en harmonie avec l’opinion d’Albanis Beaumont , qui fixe l’origine de ce château au IXe siècle. Il est à regretter que ce savant nous ait transmis son opinion toute sèche, sans citation ni raisonnement à l’appui.
Après la chute du second royaume de Bourgogne, la Savoie passa à l’empire d’Allemagne; mais le seigneur de Bordeau, comme tous les seigneurs de la Savoie, resta maître de sa seigneurie qu’il rendit héréditaire; l’autorité des empereurs fut ainsi réduite à un simple droit de suzeraineté.
Sous le régime féodal, le château de Bordeau, avec ses dépendances, appartint successivement à la famille de Seyssel, à la famille de Livron, au collége des jésuites de Chambéry et à la famille Sallier de la Tour de Cordon.
Voici quelques détails sur chacun de ces possesseurs:
LA FAMILLE DE SEYSSEL
Table des matières
Gironné d’or et d’azur, de huit pièces; ou parti, coupé, tranché, taillé d’or et d’azur.
Ce blason se voit au château de Bordeau ciselé sur une pierre du second mur d’enceinte, au point où était placé le pont-levis, près de l’entrée de la terrasse. On dit que le marquis d’Aix a fait des démarches réitérées, mais infructueuses, auprès de M. Girod. pour obtenir la concession de cette pierre blasonnée.
Ce blason se voit encore, en plusieurs endroits, dans le château d’Aix.

La famille de Seyssel, originaire du bourg de ce nom, est une des plus opulentes et des plus illustres familles féodales de notre pays: on l’a vue posséder des domaines immenses, fournir à la Maison de Savoie des hommes d’intimité et de bons conseils, contracter des alliances de parenté avec nos princes et avec des princes étrangers .
Cette grande et puissante famille est le premier possesseur connu du château de Bordeau . Mais est-ce bien elle qui en jeta les fondements? Je ne possède aucun document précis qui me permette de l’affirmer; cependant, je suis tenté de le supposer, car l’origine de la maison de Seyssel remonte au-delà du Xe siècle, et dès cette époque lointaine, on la voit briller par tout ce qui, dans tous les temps, a caractérisé la fortune, la puissance et la grandeur . Puis, d’après les plus anciens documents, que les chercheurs ont mis au jour, la famille de Seyssel n’est-elle pas la première famille féodale qui ait paru dans la vallée d’Aix?
Les de Seyssel qui possédèrent le château de Bordeau sont:
I. — Humbert Ier de Seyssel. — Ce personnage figure comme témoin: — à une charte de 1232, contenant les franchises de la ville de Chambéry; — à l’hommage que Guillaume d’Entremont fit en 1241 au comte Amédée IV pour les châteaux d’Entremont et de Montbel ; enfin, c’est lui qui fut choisi pour régler les conditions du mariage d’Amédée IV avec Cécile de Baux, dont l’extrême beauté lui fit donner le nom de Passerose, et c’est lui qui, au nom de son maître, épousa solennellement cette princesse dans la chapelle de Notre-Dame d’Orange, en janvier 1244 .
Le 22 mai 1253, il fut témoin à un acte par lequel Amédée comte de Savoie concéda au prieuré du Bourget la dispense perpétuelle du péage et de tous les autres droits sur le sel nécessaire au prieuré .
Il était seigneur de Bordeau en 1263, et seigneur d’Aix dès 1235 .
Il épousa Sybille de Montmayeur, qui lui donna un fils appelé Guy ou Guillaume de Seyssel .
II. — Gio, Guy ou Guidon de Seyssel, — seigneur de Bordeau, de la Serraz et de Cusy .
Il assista, comme témoin: — en 1297, aux conventions matrimoniales de Guillaume, fils d’Amédée comte de Genevois, avec Agnès de Savoie, fille du comte Amédée ; — en 1308, au traité de paix fait à Saint-George-d’Espéranche en Dauphiné, entre Amédée comte de Savoie et Guillaume fils de feu Amédée comte de Genevois ; — enfin, en 1309, il intervint au contrat de mariage d’Hugues Dauphin, sire de Faucigny avec Marie de Savoie, fille du comte Amédée. Ce contrat fut passé, selon l’usage d’alors, en plein air, au milieu de la grande cour du château de Bonneville .
Il mourut sans enfant, en 1316, et fut enterré dans le cloître de l’abbaye de Hautecombe.
Il légua la seigneurie de Bordeau à Humbert III de Seyssel, son petit-neveu, seigneur d’Aix.
Il fit des legs au comte Amédée V et à son fils Edouard, ordonna que l’on prît 120 marcs de sa vaisselle d’argent pour faire 100 calices avec leurs patènes; 20 de ces calices devaient être dorés au dedans et au dehors, et 80 à l’intérieur seulement.
Il prescrivit encore que l’on achetât 20 missels du prix chacun de 10 livres, pour être donnés aux diverses églises qui en avaient besoin, au choix de son exécuteur testamentaire .
III. — Humbert III de Seyssel. — Le 17 mars 1316, il obtint à Paris du comte Amédée V l’investiture de la seigneurie de Bordeau, qui lui avait été léguée par le codicille de son oncle Guidon de Seyssel .
En 1344, il reçut du dit Amédée V l’investiture de la seigneurie d’Aix.
En 1304, il épousa Hiérémie de Gramont, fille de Geoffroy, seigneur du dit lieu.
Il mourut vers 1359, en laissant pour lui succéder Aimard de Seyssel, son fils .
IV. — Aimard de Seyssel, — seigneur de Bordeau, d’Aix, de la Serraz, d’Aiguebelette, de Saint-Cassin, de la Bâthie de Seyssel, de Barjact et de la maison forte de Chignin .
En 1353, il fut nommé ambassadeur en France, pour la remise du Dauphiné.
En 1355, il accompagna Amédée VI comte de Savoie, comme chevalier banneret suivi de trois chevaliers et de seize écuyers, lorsque notre prince alla porter secours à Jean II, roi de France, en guerre avec Edouard d’Angleterre.
Il épousa en premières noces Eléonore de Clermont, fille du seigneur de Clermont en Dauphiné, et en secondes noces (1364) Antoinette de Poitiers, fille d’Amé de Poitiers et de Jeanne de Savoie. De ce second mariage naquirent trois enfants: Geoffroy, Pierre et Antoine de Seyssel.
Il testa le 4 juin 1383 et substitua, à perpétuité, ses terres et seigneuries au profit des aînés de la maison de Seyssel; ce qui, plus tard, donna lieu à un grand procès devant le Sénat de Chambéry (1659-1666) .
V. — Geoffroy de Seyssel, — fils aîné d’Aimard de Seyssel et d’Antoinette de Poitiers.
Il fut héritier des seigneuries de Bordeau, d’Aix, d’Aiguebelette, ainsi que des hommages dus par les seigneurs de l’Albanais .
Il accompagna le Comte Verd, dans l’expédition qu’il fit à Naples, dans la Pouille .
Il décéda ab intestat et en célibat, à la fin de 1387 .
VI. — Jean de Seyssel, — troisième enfant d’Aimard de Seyssel et d’Eléonore de Clermont, prieur de Romain-Moutier.
Après le décès de Geoffroy de Seyssel, les droits qui revenaient à Jean son frère, prieur de Romain-Moutier, furent réglés à 4,500 florins d’or, pour lesquels ses frères Antoine et Pierre de Seyssel lui cédèrent la seigneurie de Bordeau.
Il mourut vers 1432 .
VII. — Pierre de Seyssel, — deuxième fils d’Aimard de Seyssel et d’Antoinette de Poitiers.
Peu de temps avant sa mort, Jean de Seyssel, prieur de Romain-Moutier, céda à son frère consanguin Pierre de Seyssel, le fief de Bordeau, en s’en réservant l’usufruit.
Il testa le 2 avril 1446 .
VIII. — Guidon de Seyssel, — quatrième enfant mâle de Pierre de Seyssel, seigneur de Bordeau, de la Serraz, de St-Cassin, d’Aiguebeletle, de Choisel, vicomte de Novalaise.
Il épousa Amédée ou Aimée de Montchem.
Il testa le 31 juillet 1472, mourut au château de Bordeau et se fit enterrer dans la chapelle de Saint-Martin d’Aix, au tombeau de ses prédécesseurs .
IX. — Jean de Seyssel, — fils de Guidon de Seyssel et d’Aimée de Montchem, — seigneur de Bordeau, de la Serraz et de St-Cassin, — chambellan de Philibert-le-Beau et de Charles-le-Bon, — gouverneur du Piémont, — puis grand-maître d’hôtel du duc Charles et président de la Chambre des comptes de Savoie .
Le 11 juillet 1485, il épousa Marguerite de Luyrieux dont il n’eut pas d’enfant. Le 21 avril 1517, il épousa en secondes noces Antoinette de Clermont, fille de Claude de Clermont (seigneur de Vauxerre) et de Claudine de Montbel.
Il mourut à son château de la Serraz, en 1522, et fut enterré dans la chapelle du lieu .
X. — Claude-Aimard de Seyssel, — deuxième fils de Jean de Seyssel et d’Antoinette de Clermont.
Le 21 février 1541, il épousa Marie de Saint-Point, fille de Philibert de Saint-Point et d’Amélie de Chandieu, dont il eut trois filles: Françoise, Jeanne et Claudine de Seyssel.
Il testa dans la ville de Laon, le 19 août 1558 .
XI. — Jeanne de Seyssel, — deuxième fille de Claude-Aimard de Seyssel et de Marie de St-Point.
Jeanne de Seyssel fut héritière de la seigneurie de Bordeau qu’elle fit passer par alliance dans la famille de Livron, en quinze cent soixante-dix (1570) .
LA FAMILLE DE LIVRON
Table des matières
De gueules à la bande d’argent, accostée de deux cottices de même.
Ce blason est taillé sur une pierre du premier mur d’enceinte du château, à gauche de la grille, et sur les piliers intérieurs de l’église.

La famille de Livron paraît originaire de Collonge, canton de Saint-Julien (Haute-Savoie).
Les auteurs ne parlent de cette famille qu’à dater de 1230 .
Les sommaires des fiefs et le registre des déclarations de la Délégation générale instituée pour la vérification des biens féodaux , constatent bien que le château de Bordeau a appartenu à la famille de Livron, mais ils ne donnent aucune autre indication.
Un manuscrit précieux, que j’ai trouvé dans les archives de la famille de Seyssel, nous apprend que c’est par alliance que ce château passa de la famille de Seyssel à la famille de Livron: une Jeanne de Seyssel, deuxième fille de Claude-Aimard de Seyssel, en fut héritière et l’apporta en dot à Louis de Livron qu’elle épousa le 2 août 1570.
Jeanne de Livron, née de Seyssel, mourut dans son château de Bordeau, le 26 juillet 1645, et fut ensevelie au tombeau des seigneurs, dans l’église du lieu.
Le château de Bordeau fut ensuite possédé par Jean de Livron, fils de Louis, puis par Louis de Livron, fils du précédent, jusqu’en seize cent soixante-onze (1671) .
LES JÉSUITES
Table des matières
Les Jésuites adoptèrent pour armoiries le monogramme du Christ.
Le dessin ci-dessus est tiré de l’église de Bordeau.

Un grand génie savoyard (Antoine Favre) a dit, avec ce coup d’œil qui faisait regarder ses avis de légiste comme des textes de loi:
«Notre âge n’a rien produit et ne produira rien de plus érudit, de plus religieux, de plus utile à la république chrétienne, que les jésuites.»
Cette compagnie a, en effet, joué un grand rôle dans l’histoire, rendu des services incontestables à la science comme à la religion et obtenu de magnifiques succès dans l’éducation de la jeunesse. Mais elle devint si grande par son savoir, par ses richesses et par son influence, qu’elle porta ombrage et fut l’objet de vives attaques, d’incessantes persécutions.
La communauté de Chambéry, composée de 14 ou 15 religieux, n’eut d’abord pour vivre que 800 florins par an; mais sa position s’améliora insensiblement. Outre la seigneurie de Bordeau et les prieurés du Bourget, de Megève et de Saint-Philippe dans la vallée de Miolans, — elle posséda des biens dans les localités suivantes: Servolex, la Motte, Saint-Sulpice, Tresserve, Voglans, Saint-Ombre, le Petit-Barberaz, Saint-Baldoph, Trévignin, le Montcel, Chambéry, Epersy, Grésy, Mognard, Brison, Mouxy, Méry, Novalaise, la Chapelle-du-Mont-du-Chat, Ontex, le Val-de-Crennaz et Conjux.
Comment le collège des jésuites de Chambéry devint-il propriétaire du château de Bordeau? — Louis de Livron, n’ayant pas de postérité, le légua en mourant, le 12 novembre 1671, «au très adorable enfant Jésus, en la personne des RR. pères de la Compagnie de Jésus, à Chambéry. » .
Le collège des jésuites de cette ville devint ainsi propriétaire du château de Bordeau et de sa seigneurie, en seize cent soixante-onze , et le posséda jusqu’en seize cent quatre-vingt-huit (1688) .
LA FAMILLE SALLIER DE CORDON
Table des matières
De gueules au cheval effaré d’argent.

L’origine de la famille Sallier de la Tour de Cordon se perd dans les ténèbres du XIe siècle.
On croit que son berceau est à la Tour-du-Pin, en Dauphiné.
Les membres de cette famille qui possédèrent le château de Bordeau sont:
I. — (1688) Antoine Sallier de la Tour de Cordon, — président de la Chambre des comptes de Savoie.
C’est lui qui en fit l’acquisition des pères jésuites de Chambéry, le sept juillet seize cent quatre-vingt-huit (7 juillet 1688); acquisition sur laquelle Victor-Amédée II exigea le laod (lods) entier, c’est-à-dire 1020 livres .
II. — (1700) Claude Sallier de la Tour de Cordon, — courrier de S. A. R., sénateur au souverain Sénat .
III. — (1700) Philibert Sallier de la Tour de Cordon, ministre d’Etat, secrétaire des guerres, surintendant des bâtiments et des fortifications de sa dite A. R., baron de Bordeau et seigneur de la maison forte de Tournon , fils cadet d’Antoine, — né à Chambéry en 1638, décédé à son château de Tournon en 1707.
Elevé chez les jésuites, il en prit l’habit qu’il quitta bientôt.
Homme de génie et d’un vaste savoir, il fut successivement: — conseiller des finances du duc Charles-Emmanuel II, — précepteur de Victor-Amédée II dont il devint l’ami et le confident, — ministre plénipotentiaire à la Haye, — compagnon de voyage de Guillaume de Nassau (prince d’Orange), lorsqu’il passa à Londres pour y prendre la couronne d’Angleterre, — président du congrès de Ryswick, — ministre de la guerre, — enfin, l’ami intime de l’abbé de Saint-Réal et membre de l’académie littéraire de Turin .
IV. — (1707-1779) François-Joseph Sallier, comte de la Tour, marquis de Cordon et seigneur de Bordeau, — fils de Philibert , — né à Chambéry en 1705, où il est décédé en 1779.
A la suite de ses exploits dans les guerres de 1733 et 1742, il obtint le grade de général d’infanterie.
Il fut envoyé à Berne pour renouveler l’alliance particulière que ce canton avait avec la cour de Turin, puis nommé pour assister aux conférences diplomatiques de Nice, en 1748, afin d’aplanir les difficultés qui s’opposaient à la prompte exécution du traité d’Aix-la-Chapelle.
Il fut aussi nommé ambassadeur à la cour de Madrid, chevalier grand’croix de l’ordre des Saints Maurice et Lazare et gouverneur général de la ville et de la province de Saluce.
Devenu commandant général du duché de Savoie, en 1770, il fonda la société royale d’agriculture de Chambéry .
V. — (1779-1794) Victor-Amédée Sallier, comte de la Tour, marquis de Cordon, baron de Bordeau, — fils de François-Joseph, — né à Chambéry en 1726 et décédé à Turin en 1800.
Il fut successivement colonel du régiment de la Reine, général d’infanterie, premier écuyer de Victor-Amédée III, envoyé extraordinaire en Hollande et en Angleterre, ambassadeur du roi sarde à Paris, lors de la révolution de 1789, grand-maître de la maison du roi .
C’est en la personne de Victor-Amédée Sallier de la Tour de Cordon que finit le règne des seigneurs de Bordeau . Pourquoi et comment? — C’est alors qu’éclata la tourmente de quatre-vingt-douze; cette trombe politique qui emporta les derniers vestiges de la féodalité, qui brisa pour jamais les chaînes du servage, qui émancipa le peuple et créa l’égalité de tous devant la loi.
Les seigneurs de Bordeau eurent pour suzerains les comtes, puis les ducs de Savoie . Au temps où notre château appartenait aux sires d’Aix (famille de Seyssel), les Dauphins du Viennois prétendirent y avoir un droit de suzeraineté et en investirent nominativement Aynardet de Bellecombe, l’un de leurs aidants. La liste des griefs, que le Dauphin Guigues VIII articulait en 1330, renferme un chapitre relatif à cet objet:
«Item, y est-il dit, le chastel de Bordex en Savoye et ses appar-
«tenances liquiex est du fief d’Aynardet de Bellecombe et ly est
«commis pour ce que ly sire d’Aix ne ly a recogneu en fieu et li
«cuens de Savoye par force empesche ledit Aynardet qu’il n’en use
«de son droit à recouvrer ledit chastel.»
Mais les sires d’Aix refusèrent toujours obstinément de se reconnaître vassaux des Dauphins .
Ils étaient à la fois vassaux et suzerains: d’un côté, ils rendaient foi et hommage aux princes de la maison de Savoie pour le fief de Bordeau, et d’un autre côté, ils recevaient eux-mêmes pour le dit fief foi et hommage de divers vassaux .
Les seuls noms des princes de Savoie que les titres des fiefs nous révèlent parmi ceux à qui les seigneurs de Bordeau rendaient foi et hommage sont: Amédée VIII, premier duc de Savoie, l’ermite de Ripaille, et Victor-Amédée II, premier roi de Sardaigne.
La cérémonie de vassalité était constatée par un acte notarié, que l’on renouvelait à chaque mutation.
Outre les redevances que le vassal s’engageait à payer, l’acte de reconnaissance avait pour objet le serment ou la promesse de fidélité du vassal et la déclaration que faisait celui-ci à son seigneur que ses terres relevaient de lui.
Tout vassal devait ordinairement à son seigneur foi et hommage. Les hommages étaient de plusieurs espèces. L’hommage-lige, comme celui que rendaient les seigneurs de Bordeau aux princes de la Maison de Savoie , était celui auquel étaient tenus les vassaux qui relevaient de leur suzerain et par leurs terres par leurs personnes.
Le fief de Bordeau comprenait :
1° Le château;
2° 160 journaux de terre;
3° 848 journaux de bois et de montagnes, dont les habitants de Bordeau avaient l’affouage, sous la redevance annuelle de six deniers pour chaque faisant feu;
4° Des rentes sur Bordeau, le Bourget, Saint-Paul-d’Yenne, Traize et le mandement d’Yenne;
5° Le droit de pêche dans le lac du Bourget;
6° Enfin, le mère, mixte empire et omnimode juridiction, haute, moyenne et basse, sur les hommes, fiefs, arrière-fiefs, emphytéoses, dans tout le mandement de Bordeau, avec pouvoir d’établir juge, greffier, châtelain, curial, métral et tous autres officiers pour le service de la juridiction.
Le fief de la seigneurie de Bordeau était, on le voit, assez important, surtout si l’on tient compte que, d’après le régime féodal de la Savoie, les fiefs n’étaient généralement composés que du manoir principal et du vol du chapon; de sorte que la plupart des seigneurs n’avaient dans leurs terres que le droit de greffe, de chasse, de pêche, de geôle et leur château qui dépendissent du fief; il n’y avait point ou très peu de fonds de terre. La raison de cet état de choses est qu’avant la péréquation générale ordonnée par le roi Victor-Amédée II, il suffisait qu’une terre fût possédée par un noble pour être exempte de la taille; de là le peu d’empressement de la noblesse à faire reconnaître ses biens pour féodaux à chaque mutation .
Mais lors de la confection du célèbre cadastre de 1728-1738, les priviléges furent abolis; on ne maintint d’exemption que pour les biens véritablement féodaux et pour les biens ecclésiastiques de l’ancien patrimoine de l’Eglise.
Les sommaires des fiefs, que je publie aux documents, prouvent que les possesseurs de la seigneurie de Bordeau, contrairement à l’usage précité, conservèrent constamment à leur fief son caractère féodal; c’est, du reste, ce qui fut reconnu et proclamé par les arrêts des 7 janvier et 26 juin 1732, de la Délégation générale instituée pour la vérification des biens féodaux. Sallier François-Joseph, comte de la Tour, marquis de Cordon et baron de Bordeau, eut donc la satisfaction de voir maintenir l’exemption de la taille pour sa seigneurie .
Au milieu de la confusion politique et judiciaire du moyen-âge, chaque commune ou paroisse, chaque fief, chaque châtellenie avait ses juges, ses prisons et ses fourches patibulaires .
Aussi voyons-nous que, dès 1435, les seigneurs de Bordeau avaient omnimode juridiction, haute et basse, sur les hommes, fiefs, arrière-fiefs, emphytéoses, dans tout leur mandement .
Comme conséquence de ce droit de haute-justice, ils avaient la faculté de faire ériger des fourches patibulaires.
Ces fourches, dont l’origine remonte au temps de la république romaine, étaient un gibet ou potence où l’on exécutait les criminels condamnés par le tribunal de la justice seigneuriale. Elles constituaient une marque de distinction et le signe extérieur d’un haut pouvoir. Le nombre de leurs piliers indiquait le degré de la dignité du seigneur haut-justicier; ainsi les comtes avaient le droit d’avoir six piliers, — les barons, quatre, — les seigneurs-châtelains, trois, — et les simples seigneurs, deux .
Les fourches patibulaires des seigneurs de Bordeau étaient placées à l’extrémité sud du territoire de la commune, sur la voie romaine. Il était en effet d’usage de toujours placer cet affreux appareil près des grands chemins, pour porter au loin l’épouvante. Un vieillard du Bourget (Maxime Sylvestre) m’a assuré que son grand-père avait vu cette potence à l’endroit que je viens d’indiquer . Le père Beget, de Bordeau, m’a également raconté que, il y a environ quarante ans, il a trouvé en ce même lieu une longue chaîne et une poulie que l’on a toujours regardées comme ayant appartenu à la potence dont il s’agit.
Le madrier qui se dresse à l’aube du jour sur la place publique, à l’angle d’une rue; cet homme appelé bourreau qui se saisit de son semblable garotté ; cette tête qui tombe..., ce sang qui coule..., tout cela fait horreur!
Eh bien! cela n’est pourtant qu’un tableau radouci des fourches patibulaires, avec leurs cadavres suspendus que dévorent les oiseaux de proie; ces cadavres que le temps décompose et que le vent emporte au loin, en lambeaux et en poussière.
C’est avec raison, sans doute, que des philosophes ont proclamé le principe de l’inviolabilité de la vie humaine; mais la peine de mort a toujours été et sera probablement toujours une nécessité sociale: il faut enlever tout espoir au crime.
Lorsqu’éclata la révolution de 1792 , le château de Bordeau appartenait, je l’ai déjà dit, à la famille Sallier de la Tour de Cordon.
Le 25 brumaire an III (15 novembre 1794), le Directoire du département du Mont-Blanc publia un décret qui prononçait le bannissement à perpétuité du territoire français, de tous les émigrés, et la confiscation de leurs biens au profit de la République.
Victor-Amédée Sallier de la Tour de Cordon ayant émigré, son château de Bordeau, avec toutes ses terres, devint, en 1794, en vertu du décret précité, la propriété de la Nation, et le gouvernement le vendit, le 12 germinal an VIII (3 avril 1800), à M. Jean-Baptiste Viviand, de Chambéry .
Par contrat d’échange du 22 septembre 1810, les héritiers de Jean-Baptiste Viviand le cédèrent à Antoine-Marie-Thérèse Métrai , né à la Motte-Servolex, près de Chambéry, avocat et avoué à la Cour d’appel de Grenoble, auteur de plusieurs ouvrages .
Enfin, par un autre acte du 2 octobre 1850, les héritiers d’Antoine-Marie-Thérèse Métrai le vendirent à M. Joseph-Louis-Thomas Girod, conseiller à la Cour d’appel de Savoie, puis premier président de cette même Cour , lequel y est mort en villégiature en 1866.
Aujourd’hui, ce château appartient aux héritiers du dit M. Girod, et passera bientôt à de nouveaux propriétaires.
Suivant Albanis Beaumont , le château de Bordeau aurait été restauré vers le XIIe siècle par les premiers comtes de Savoie. Ce fait me paraît inexact, en ce qu’il attribue les réparations aux comtes de Savoie, lesquels n’ont jamais eu sur ce château qu’un simple droit de suzeraineté.
Quoi qu’il en soit, il est incontestable aux yeux de l’archéologue, que ce manoir a subi beaucoup de modifications. A plusieurs reprises et à différentes époques, l’intérieur a été dénaturé par des distributions nouvelles, et l’extérieur par des ouvertures et des additions. On croit même qu’il a été plusieurs fois démantelé et qu’il n’a conservé que peu de chose de sa construction primitive.
Durant les troubles et les bouleversements de la révolution de quatre-vingt-douze, il fut atteint par la pioche des vandales. Le 8 pluviôse an II (27 janvier 1794), Albitte, représentant du peuple, prit cet arrêté :
«Considérant qu’un des moyens les plus puissants qu’employa l’horrible féodalité pour l’asservissement et l’humiliation du peuple, fut de se mettre à l’abri de sa juste fureur en se retranchant dans des retraites d’un difficile accès et en se construisant des remparts du haut desquels elle put repousser des esclaves;
«Considérant que ces nids à tyrans ont entretenu, depuis le commencement de la Révolution, les guerres intestines qui ont déchiré la République, etc., arrête ce qui suit:
«Article 1er. — Tous les châteaux-forts et forteresses existant dans les départements de l’Ain et du Mont-Blanc, toutes les tours et tourelles y attenantes ou isolées, les murs à créneaux, à meurtrières, à canardières, les portes défendues par des tours, mâchicoulis, les ponts-levis et toutes autres fortifications des dits châteaux, seront démolis sans délai et leurs fossés comblés, etc.»
A la suite de cet arrêté, le citoyen Maxime Sevez, du Bourget, délégué de l’agent national près le district de Chambéry, se rendit à Bordeau le 10 germinal an II (30 mars 1794), pour vérifier si les clochers, les tours, les châteaux et les autres «signes de la féodalité et du fanatisme» étaient abattus et détruits. Arrivé à la mairie, il apprit de la municipalité que le clocher était déjà abattu, ainsi que les quatre tours du château appartenant au ci-devant la Tour de Cordon, émigré, mais que le château même était encore debout. Sur quoi, le citoyen Sevez ordonna à la municipalité de requérir immédiatement tous les ouvriers de la commune pour continuer sans relâche les démolitions ordonnées .
Mais, grâce à la lenteur des municipes et à la difficulté de trouver des bras, notre château en fut quitte pour quelques mutilations. Les tourelles abattues , des pans de murailles écroulés, le toit en partie détruit, les murs d’enceinte renversés, les fossés comblés, les ponts-levis enlevés, les herses brisées, — tel était le triste état dans lequel le laissa l’ouragan de quatre-vingt-douze.
Lorsque M. Viviand l’acquit de la Nation, il tombait donc en ruine; c’est pourquoi, il en entreprit la démolition, et vendit pour l’édification de l’église de Tresserve, une certaine quantité de tuf arraché à ses larges murailles. M. Viviand aurait poursuivi son projet jusqu’au bout, si la mort ne l’eût arrêté.
M. Métral, qui lui succéda, se montra pénétré d’autres idées et répara de son mieux le vandalisme de son prédécesseur. Il rétablit en partie le toit plat intérieur, remanié et complété par M. Girod; toit ingénieux qui, ne se voyant pas du dehors, à moins qu’on ne soit sur une hauteur, laisse supposer à l’étranger que le château est tout recouvert d’une immense terrasse. Mme Georges Sand s’y est elle-même méprise: elle décrit avec beaucoup de sérieux le beau point de vue dont elle dit avoir joui «sur la terrasse formée par le vaste sommet carré du vieux château».
Malgré ses bonnes intentions et ses efforts auxquels les archéologues applaudiront toujours, M. Métral ne fit que des réparations peu importantes, probablement faute des capitaux nécessaires. Il ne fut donné qu’à M. Girod de se lancer dans la grande entreprise d’une restauration complète; entreprise qui lui a coûté plus de 100,000 francs.
M. Girod, aidé de l’architecte Pellegrini, a restauré ce vieux manoir avec un bon goût contestable. Ainsi, on lui reproche de n’avoir pas conservé à la façade du couchant, comme aux trois autres, son caractère féodal. Le style de maison bourgeoise moderne qu’il y a substitué est une faute qui frappe tout observateur, mais que masque heureusement un massif de tilleuls.
On lui reproche aussi d’avoir percé les murs de plusieurs fenêtres modernes, ce qui n’est point du tout en harmonie avec les créneaux, les mâchicoulis, les meurtrières et les gracieuses tourelles en encorbellement qu’il a si bien su restaurer et rétablir.
Aux yeux des amateurs du pittoresque, la plus grosse faute que M. Girod ait commise, c’est de n’avoir pas rétabli le chemin de ronde, en plein air, qui existait au sommet des murailles, et d’où l’on devait jouir d’un coup d’œil splendide.
M. Girod ne s’est pas contenté de relever le manoir de ses ruines, de faire aux abords des réparations de toutes sortes, en mariant partout, selon la recommandation de Boileau, l’utile à l’agréable, — il a créé entre le château et le lac un magnifique jardin anglais ou paysagiste. A côté de belles cascatelles, le long de rochers tapissés de mousses, sous des touffes d’arbres tout festonnés de plantes sarmenteuses, au milieu de la verdure et des fleurs, existent de délicieuses promenades, tantôt à travers des sentiers tortueux, tantôt le long d’une vaste allée rectiligne si favorable à la méditation et aux pensées solitaires. Çà et là, sont ménagées des échappées de vue sur le lac, à travers les rameaux verdoyants des branchages entrelacés; çà et là sont des tonnelles de verdure, où le promeneur goûte le repos le plus délicieux. Au milieu du paysage, un magnifique jet d’eau décrivant une courbe dont la beauté défierait le crayon d’un Apollonius, tombe dans le lac en longues guirlandes de perles, voilées d’un nuage vaporeux où le soleil dessine de brillants arcs-en-ciel.
Ce jardin est couronné au midi par le château et au nord par une terrasse d’où l’on jouit d’un coup d’œil vraiment féerique, qui tenterait le pinceau d’un Ruisdaal ou d’un Dujardin.
Du haut de cette terrasse, le regard embrasse tout le vaste panorama qui se déroule depuis la Chautagne jusqu’à Chambéry: au-dessous, c’est le lac mélancolique, long, étroit, sinueux, que sillonnent les bateaux à vapeur et où se balancent de gracieux batelets plus légers que les gondoles de Venise; en face, c’est la verdoyante colline de Tresserve, la coquette ville d’Aix-les-Bains; plus loin, l’austère Mont-Revard (ou Mont-d’Azi) dont les verts sapins forment le fond du tableau, — et dans le lointain: au nord la chaîne du Jura, et au midi la cime neigeuse des grandes Alpes.
«On voit, dit Mme Georges Sand , la vallée de Chambéry se dessiner tout entière, et l’on peut en compter les nombreux plans et méandres, les larges et longs soulèvements bosselés, fouillés, craqués et disloqués dans tous les sens, et enfin affaissés dans leur ensemble désordonné.
«C’est un beau spectacle, ajoute cet auteur, que celui de cette nature en ruine, que décore une splendide végétation, vierge en apparence, bien que pourtant dirigée et utilisée par la main de l’homme.
«Les cultures où, comme en Italie, la vigne court en guirlandes sur les arbres, mais avec une coquetterie plus arrangée, ont ici un air charmant de fête champêtre. Cependant, à deux pas de là, le roc nu avec des chutes d’eau dans ses brisures, les ravins profondément tranchés et charriant des blocs de pierre, les arbres et les terres entraînés par les orages, montrent bien que la beauté primitive conserve ici une certaine habitude terrible, et que ni le touriste de la belle saison, ni le patient et laborieux paysan de la montagne ne l’ont encore entièrement soumise à leur profit ou à leur plaisir.»
Lorsqu’on est en face de ce manoir, transformé en une superbe maison de plaisance alliant l’antique au moderne, il est intéressant de se le représenter tel qu’il fut anciennement, avec tout son caractère féodal; mais c’est là une chose que le défaut de documents rend très difficile. Les souvenirs conservés par la tradition , l’étude que j’ai faite des lieux et l’histoire générale des châteaux, me permettent cependant d’en retracer quelques traits.
Notons d’abord qu’au moyen-âge le nom de château emportait toujours avec lui l’idée de fortifications. Tout château était fortifié, à cause des invasions étrangères dont on était sans cesse menacé, et à cause des guerres incessantes que les seigneurs se livraient entre eux, pour des questions de péages et de limites de fiefs, pour accroître le nombre de leurs vassaux, pour satisfaire leurs passions de vengeance, d’amour ou de jalousie. Ces guerres étaient telles qu’au XIe siècle, le clergé dut, comme on le sait, interposer son influence pacifique et salutaire; il proposa et fit adopter, sous le titre de «Trêve de Dieu», un pacte par lequel les seigneurs s’interdisaient de faire la guerre les jours de fêtes et tous les autres jours, depuis le mercredi soir jusqu’au lundi matin.
Notre castel fut donc une maison forte seigneuriale. Il était alors, comme aujourd’hui, un énorme édifice de forme rectangulaire, assis sur un rocher abrupt dont la base plonge dans le lac.
Ses larges murailles étaient percées de rares fenêtres étroites. Au sommet de ces murailles, derrière des mâchicoulis et des créneaux, se trouvait un chemin de ronde en plein air. Aux quatre angles s’élevaient des tourelles en encorbellement. Au-dessus du toit, se voyaient les tournelles, meutes ou muètes, sortes de guérites où se plaçaient les vedettes, veillées, gaites, échargaites qui guettaient l’ennemi, en signalaient la présence et rassemblaient la garnison du château au son du cornet.
Le donjon (grande tour), toujours situé dans l’endroit de l’accès le plus difficile, était adossé à la façade sud du château, vers l’angle sud-ouest. La tour qui, selon le père Beget, a existé près de la fontaine jaillissante, n’était qu’une tour avancée.
Le donjon dominait toute la place et s’élevait à une hauteur considérable; il servait de sémaphore, de télégraphe, et correspondait, au moyen de signaux, avec les châteaux de Châtillon, d’Aix, de Bon-Port, de Voglans, du Bourget, etc. En temps de guerre, on y allumait de grands feux, signal convenu de toute prise d’armes; et, en cas d’assaut, la garnison s’y retirait comme dans un dernier retranchement. C’est là qu’on conservait le trésor et les archives.
Les étages communiquaient entre eux au moyen d’escaliers intérieurs, dérobés dans l’épaisseur des murs. On trouvait dans ces étages des salles de réception, une salle d’armes, des appartements pour le seigneur et pour ses amis, une chapelle et enfin des cachots.
Les écuries et le cellier étaient au nord du petit jardin potager, situé au-dessous de la fontaine jaillissante dont j’ai parlé ci-dessus.
Les bâtiments qui servent maintenant d’habitation fermière et de magnanerie étaient, à ce qu’il paraît, affectés à la fauconnerie. On devait voir là de vastes volières où l’on conservait les faucons, les gerfauts et autres oiseaux de proie susceptibles d’être dressés à la chasse. Des andouillers, des ramures de cerfs (trophées de vénerie), ornaient les portes principales.
On sait quel prix chaque seigneur attachait à sa fauconnerie, que l’on regardait comme une dépendance importante du domaine seigneurial; elle était une preuve de noblesse, elle était même considérée comme noble; aussi certains seigneurs donnaient-ils plus de soins et apportaient-ils plus d’attention à l’éducation de leurs oiseaux qu’à l’éducation de leurs enfants.
Toutes ces constructions étaient entourées, sauf du côté du lac, de deux murs d’enceinte, hauts et solides, garnis de meurtrières et flanqués de tours crénelées. Ces murs étaient eux-mêmes environnés chacun d’un large fossé plein d’eau.
Des ponts-levis et des herses protégeaient les portes des deux enceintes; ces portes étaient flanquées de tourelles et couronnées d’un haut corps degarde .
Tel était vraisemblablement notre manoir au temps des seigneurs et des serfs. Comme la plupart des châteaux de la Savoie, il dut être bien moins une position militaire que le centre d’une haute et joyeuse existence.
Toutefois, il est probable qu’il s’y passa quelques faits d’armes vers 1330, à l’occasion des difficultés que les Dauphins du Viennois eurent avec les de Seyssel, au sujet de ce château; sa position, du reste, indique assez qu’il a dû servir de ralliement, comme point de défense, aux châteaux du Bourget et de Châtillon.
On s’est souvent demandé à quoi les nobles s’occupaient quand ils ne faisaient pas la guerre, alors que toute la science était renfermée dans les couvents, que l’ignorance des seigneurs était telle que le sire de Joinville supposait naïvement que le poivre et la cannelle venaient du paradis terrestre, et que l’on péchait les épices dans les eaux du Nil, où elles étaient apportées par les vents du sud . La chasse était alors le principal passe-temps des châtelains et même des châtelaines. On croit que Bordeau était un rendez-vous de chasse , aux XVe et XVIe siècles, grande époque de la chasse au faucon.
Le tableau de l’une de ces joyeuses et brillantes parties dont Bordeau fut le théâtre, s’offre à moi plein d’intérêt, et je crois être agréable au lecteur en le mettant sous ses yeux:
Les premiers feux du jour illuminent la cime du Mont-du-Chat; cà et là retentissent l’appel des veneurs, les fanfares des cors joyeux et le sifflement des oiseaux chaperonnés.
Voici les chiens en couples derrière les piqueurs, les faucons couverts de leurs chaperons sur le poing des fauconniers et souvent sur le poing des dames; voici les chasseurs vêtus de rouge, de vert, de gris, munis de l’épée et du couteau, et l’épieu à la main; voici enfin les belles et rieuses châtelaines montées sur de blanches haquenées, aux riches harnachements de velours, qui accompagnent les chasseurs en suivant les sentiers tracés dans les broussailles.
La bande joyeuse galoppe à travers les prés, les champs et les bois. Les chiens sont lancés; ils font lever le gibier volant et se précipitent sur le cerf . Les faucons déchaperonnés prennent leur essor; ils fondent sur le faisan et sur la perdrix qu’ils apportent dans les mains des nobles châtelaines.
«Le spectacle du tyran des airs, s’élevant dans la région des nuages pour fondre ensuite sur la peureuse allouette, est aux yeux des châtelaines l’image en miniature d’un autre passe-temps fort goûté, dit-on, par leurs doux seigneurs et maîtres. Eux pareillement s’élancent quelquefois de l’aire féodale et des perchoirs des donjons sur les plaines, sur les vallées, pour faire la chasse à l’homme.»
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