Kitabı oku: «Un amour heureux»
R. L.
Un amour heureux

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318932
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte

PARIS
P. ROUQUETTE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
57, PASSASE CHOIEUL, 57
1881
UN AMOUR HEUREUX
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
Le mois de septembre est, en Normandie, l’un des plus beaux de l’année; et, au moment où commence cette histoire, il venait de succéder au mois d’août.
Il était à peine quatre heures du matin; la nuit avait été exceptionnellement chaude et orageuse; c’est sans doute pour cela que la fenêtre de Geneviève, baronne de Lanselay, était déjà ouverte et que la jolie châtelaine, le visage tout encadré de dentelles, était appuyée contre la balustrade, contemplant le paysage qui se déroulait devant ses yeux.
Le château de Lanselay était une des plus belles habitations de ce riche pays. Situé à mi-côte, il dominait une délicieuse et fertile vallée qu’arrosait un ruisseau limpide; de grands bois s’étendaient à droite et à gauche; de belles pelouses descendaient jusqu’au fond du vallon et de larges plates-bandes de fleurs encadraient cette noble et antique demeure.
A cette heure matinale, les roses et les héliotropes, baignés de rosée, entrouvraient leurs calices aux premiers rayons du soleil et remplissaient l’air de parfums suaves et pénétrants.
Le calme avait succédé à la tempête, le ciel était sans nuages; le soleil se levait radieux et étincelant; les vapeurs qui montaient de la terre et adoucissaient les contours des collines environnantes, reflétaient ses rayons obliques et répandaient sur toutes choses des teintes irisées de l’effet le plus saisissant. Il est impossible de rendre la poésie de ce tableau charmant, tout inondé de lumière.
Mais, si le calme était partout sur la terre, il était loin de régner au fond du cœur de Mme de Lanselay: cette jeune femme était profondément agitée et nous n’oserions dire qu’elle avait tort de se laisser aller aux sentiments violents qui troublaient la paix de son âme.
Mme de Lanselay avait environ vingt-huit ans; elle était charmante, et, malgré tous les dons que la fortune lui avait donnés en partage, elle était malheureuse!
C’est que ces dons avaient été payés bien cher.
Orpheline dès sa naissance, elle avait été élevée par une tante fort mondaine, très futile, qui appréciait surtout les avantages extérieurs. Mais heureusement, ou malheureusement pour elle, Geneviève tenait de sa mère une nature élevée, et l’éducation superficielle qu’elle avait reçue n’était pas parvenue à gâter les nobles instincts de son cœur et de son esprit. Elle avait, d’elle-même, cherché les jouissances que donne une intelligence cultivée, et quand elle atteignit ses dix-sept ans, elle avait déjà beaucoup lu et beaucoup réfléchi. Comme elle n’avait pas eu de guide dans ses lectures et qu’elle était douée d’une imagination ardente, il aurait pu en résulter pour elle de graves inconvénients et il fallait vraiment lui savoir gré de n’être ni romanesque ni insupportable. Seulement, elle ne savait rien de la vie réelle, et quand sa tante songea à la marier, elle se laissa conduire sans résistance vers un but dont elle ne pouvait encore comprendre toute la grandeur.
Sa tante avait naturellement recherché pour sa nièce ce qui lui avait toujours paru constituer le bonheur:–la fortune avant tout,–et Geneviève se trouva, sans s’être rendu compte de l’importance du serment qu’elle prononçait, liée au baron de Lanselay de ces liens indissolubles que la mort seule peut rompre. Il arriva ce qui, hélas! ne se produit que trop souvent: M. de Lansclay n’avait aucune des qualités nécessaires au bonheur d’une nature fine et délicate.
Quoiqu’il fût fort bien né, son éducation avait été des plus sommaires! Habile à tous les exercices du corps, il les avait toujours pratiqués aux dépens de la culture de son esprit, et c’est à peine s’il avait entendu dire qu’il existe une science nommée l’Orthographe, assez utile à pratiquer. Grand buveur, grand mangeur, chasseur intrépide, il n’avait jamais pu lire, même un roman d’Alexandre Dumas; il est vrai qu’il montait à cheval comme un centaure et qu’il était de première force à l’épée. Ses chevaux de courses, ses chiens de chasse tenaient la première place dans sa vie, et, s’il s’était marié, c’est qu’il trouvait convenable d’avoir une femme pour présider à ses dîners, quand il ramenait ses amis d’une chasse fructueuse et surtout parce que, les Lanselay étant de race illustre, il convenait de ne pas laisser s’éteindre leur nom. Avec cela, il était d’une violence inouïe, et, de tous les hommes, le plus difficile à contenter. La jeune femme paraissait-elle vêtue de noir, il était absolument certain que le blanc était pour ce jour-là la couleur préférée du mari. Si, le lendemain, Geneviève, voulant éviter une scène pénible, avait revêtu un costume de couleur plus gaie, elle était bien sûre d’avoir mal choisi son moment et elle recevait le compliment désobligeant qu’elle avait voulu s’épargner. Il en était de même pour toutes choses grandes et petites.
Ce que fut la vie de cette femme si fine, si délicate, il est impossible de le raconter.
Son cœur si bon, si aimant, ne rencontra que l’indifférence; toutes ses délicatesses furent raillées et méconnues, sa tendresse dédaignée; et le désespoir allait sûrement s’emparer d’elle quand la Providence lui envoya un fils.
Pendant quelques mois, elle répandit sur cet être fragile des trésors d’affection; il lui sembla que sa vie, remplie désormais des plus saints devoirs, allait devenir, sinon heureuse, au moins supportable; mais ce bonheur relatif allait encore lui échapper.
En grandissant, l’enfant prit avec son père une ressemblance désespérante; il devint grognon, turbulent, égoïste, et se montra incapable de tout sentiment affectueux. Quand sa mère l’embrassait, il ne cachait pas son ennui; jamais il ne venait auprès d’elle chercher une de ces caresses dont elle eût été si prodigue, jamais il n’avait pour elle un de ces mots balbutiés, un de ces gestes charmants qui font l’enfance si gracieuse et si attachante.
Comme son père le gâtait outre mesure, et que sa mère, au contraire, cherchait à réprimer ce que sa nature pouvait avoir de mauvais, l’enfant tout naturellement se sentait plus attiré du côté où l’impunité lui était assurée.
Cette belle éducation ne tarda pas à porter ses déplorables fruits: cet enfant n’avait pas encore huit ans et déjà son caractère était indomptable; M. de Lanselay ne fut pas long à trouver chez son fils une force de résistance que rien ne pouvait briser; s’irritant d’un état de choses que sa faiblesse avait elle-même créé, il passa subitement d’une extrême indulgence à une sévérité exagérée.
Mme de Lanselay fit doucement observer que l’enfant n’était pas responsable de ses actes, qu’il fallait en accuser l’éducation qu’il avait reçue, et demanda qu’on le confiât dorénavant exclusivement à ses soins.–Mais M. de Lanselay n’admettait pas plus un conseil qu’une résistance et il décida sur l’heure que, malgré sa grande jeunesse, l’enfant serait dès le jour même conduit en pension. La mère pria, pleura, mais en vain. Son fils lui fut enlevé, et, avec lui, disparut la seule occupation qui la rattachât à la vie.
M. de Lanselay, plus que jamais attiré au dehors, la laissa pleurer dans la solitude et ne s’occupa pas plus d’elle que parle passé. La veille du jour où nous la trouvons accoudée à sa fenêtre, elle avait eu à subir une de ces scènes dont M. de Lanselay était prodigue. Elle s’était réveillée plus triste encore que de coutume; il lui semblait que son cœur ne pouvait plus supporter le poids de la solitude et elle avait demandé à aller voir son lils. M. de Lanselay avait d’autres projets pour ce jour-là et il refusa à sa femme de la faire conduire au chemin de fer; elle insista, mais ne réussit qu’à s’attirer comme à l’ordinaire les railleries de son mari.
Quand ce dernier rentra le soir d’une partie de chasse où il s’était fort amusé, il devint furieux à la vue des yeux rougis de Geneviève:
«Hé quoi! s’écria-t-il, ne vous déferez-vous jamais de ces façons de pensionnaire? Vous n’êtes pas allée voir votre fils aujourd’hui? Le grand malheur! Vous irez demain, après-demain, dans huit jours! qu’importe! Est-ce que les hommes ont besoin de ces explosions de tendresse dont vous ne sentez pas assez le ridicule? Votre fils se porte bien, que voulez-vous donc de plus?»
La pauvre femme laissa passer le torrent, puis, sans répondre, rentra chez elle. Mais le sommeil, qu’elle chercha en vain, ne vint point fermer ses paupières alourdies. Aux premiers rayons du jour, elle quitta son lit et essaya de calmer la fièvre qui la dévorait en respirant l’air embaumé que ses fleurs préférées faisaient monter jusqu’à elle. Elle contempla longtemps l’admirable paysage qu’elle avait sous les yeux, puis elle éprouva un irrésistible besoin de mouvement; elle espérait qu’elle pourrait fuir sa pensée; et, s’habillant à la hâte, elle descendit dans le parc. Mais la pensée est un ennemi dont on ne se défait pas si aisément, et ses douloureuses réflexions la suivirent dans cette promenade solitaire. Elle marcha jusqu’au ruisseau et s’assit sur ses rives ombragées; elle resta longtemps immobile, regardant couler cette eau claire et rapide qui entraînait dans son cours les coquettes fleurs des champs assez imprudentes pour s’approcher trop près de ses ondes transparentes. Elle se demandait pourquoi Dieu avait créé toutes les merveilles qui l’entouraient puisque les hommes étaient si peu dignes de les comprendre; puis elle soupirait en se disant timidement combien ces choses seraient plus belles si l’on était deux à les admirer!
Dans la société de chasseurs où son mari l’avait introduite, ses grâces délicates avaient trouvé peu d’admirateurs; mais à Paris, où elle passait quelques mois d’hiver, seule la moitié du temps, elle avait été fort recherchée–l’indifférence du mari n’est-elle pas toujours une cause de succès pour la femme?
–Cependant, elle n’avait encore aimé personne et son cœur était demeuré sourd aux doux propos qui avaient été murmurés à son oreille. C’est qu’elle n’était pas de celles qui se donnent facilement, sachant qu’elles se reprendront de même. Elle sentait que si elle aimait jamais, ce serait d’un amour ardent, absolu, et comme elle était pieuse, elle demandait à Dieu d’écarter de sa faiblesse une tentation qui la trouverait peut-être désarmée. Quoi qu’il en soit, elle n’avait encore rencontré personne qui lui parût digne de prendre la première place dans sa vie et elle commençait à croire que les combats qu’elle redoutait lui seraient épargnés. Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que toute une existence sans amour est bien longue à s’achever et qu’il est aussi dur de n’avoir personne à chérir qu’il est cruel de n’entendre jamais un mot affectueux.
Ses tristes réflexions l’avaient si bien absorbée qu’elle avait perdu le sentiment de ce qui se passait autour d’elle, et elle fût restée longtemps encore plongée dans sa rêverie si un bruit de feuilles froissées et violemment écartées ne fût venu frapper son oreille. Au même instant, un animal, lièvre ou lapin, poursuivi et affolé parla peur, se jeta hors du bois et se précipita vers elle; d’un bond elle fut sur pied, mais elle retomba bientôt en poussant un cri déchirant. Un coup de feu, tiré par un braconnier, l’avait atteinte à la jambe, et, bien que la blessure fût légère, elle saignait abondamment.
Quoique Geneviève souffrit cruellement, elle essaya de se lever et fit quelques pas; mais la surprise, la terreur, avaient ébranlé tout son être, et bientôt elle sentit le cœur lui manquer; elle fut obligée de s’étendre sur le gazon et aussitôt elle tomba dans un profond évanouissement.
CHAPITRE II
A l’heure où se passait ce tragique événement, le train qui part le soir de Paris entrait dans la gare de Beaumont-le-Roger. Entre autres voyageurs, il amenait le comte Pierre de Boislancy qui venait, pour quelques jours, demander l’hospitalité aux châtelains de Courancelles. Comme il n’était pas attendu et que les voitures sont rares à Beaumont-le-Roger, il dut faire mettre ses bagages de côté et se décider à franchir à pied les quelques kilomètres qui le séparaient du but de son voyage.
Une promenade matinale n’avait rien qui lui déplût, au contraire; mais il n’était jamais venu dans ce pays et il ne pouvait s’aventurer sans guide à travers les sentiers qui rendaient la route plus courte en même temps que plus agréable; il avisa donc un jeune garçon qui paraissait n’avoir d’autre occupation que de soulever la poussière des chemins et lui demanda de l’accompagner.
Il lui remit son sac de voyage, et, précédé de ce guide improvisé, suivi par son valet de chambre, il s’avança d’un pas allègre vers le bois que traversait la route de Courancelles.
Pierre avait trente-trois ans; sa tournure était élégante, son visage régulier, ses traits fins et expressifs. Il tenait sans doute de sa mère, qui était créole, de beaux yeux noirs dont le regard, pénétrant et doux, semblait lire au fond de votre cœur et en sonder les replis les plus cachés. Sa barbe soyeuse encadrait bien ce mâle visage, mais ne cachait pourtant pas les contours d’une bouche spirituelle et bien dessinée.
Grâce à sa fortune, il lui avait été permis de ne pas prendre de carrière; mais il n’avait pas profité de cette liberté pour livrer sa vie à une oisiveté dissolvante. Grand propriétaire, il s’était occupé des intérêts de ceux qui vivaient autour de lui; il avait cherché à améliorer leur sort; et tous les problèmes politiques et sociaux avaient été l’objet de ses études approfondies. Il avait déjà lutté avec fruit contre l’envahissement des doctrines malsaines qui tendent partout à mettre la jouissance à la place du devoir; et, comme il pratiquait les vertus qu’il conseillait, il avait étendu son influence heureuse sur toutes les populations voisines de sa terre.
Tel était l’homme qui, en ce moment, se dirigeait vers les bords de la petite rivière de Lanselay.
En arrivant auprès du ruisseau tapageur et mutin, il s’arrêta pendant quelques instants pour contempler la charmante vallée dont son regard embrassait les contours gracieux.
Son âme d’artiste ne pouvait être insensible au spectacle qui se déroulait devant lui et il venait de s’asseoir au pied d’un grand chêne, quand tout à coup il lui sembla entendre un sourd gémissement; il écouta, et, le bruit s’étant renouvelé, il se dirigea vers le point d’où ces plaintes semblaient partir.
Quelle ne fut pas son horreur quand il aperçut, étendue parmi les hautes herbes, une femme jeune et belle, baignée dans son sang! Il poussa une exclamation qui amena près de lui son valet de chambre et le jeune paysan qui les accompagnait. Celui-ci, ayant regardé le visage de la blessée, tomba à genoux près d’elle et s’écria:
«Seigneur, mon Dieu! Mais c’est notre bonne dame de Lanselay! Est-ce qu’elle est morte? Ah! monsieur, qu’allons-nous devenir, ma mère, mes petites sœurs et moi? Mais elle n’est pas morte, n’est-ce pas?»
Et le pauvre enfant, pleurant à chaudes larmes, s’arrachait les cheveux en se roulant sur le gazon.
Mais, déjà, Pierre avait soulevé la tête charmante qui gisait sur le sol; il avait baigné ses tempes décolorées avec l’eau fraîche du ruisseau, et un léger mouvement de la paupière annonçait que la vie ne tarderait pas à revenir.
Bientôt Geneviève ouvrit les yeux: son regard étonné rencontra d’abord celui de Pierre, puis se porta sur l’enfant qui, toujours agenouillé près d’elle, attendait avec anxiété qu’elle reprît ses sens. Geneviève était la Providence des malheureux, et, dans le village, elle était adorée et vénérée à l’égal d’une sainte.
«Ah! c’est toi, dit-elle, c’est toi, Louis! Que fais-tu donc ici? Que se passe-t-il? Il me semble que je suis lasse! Pourquoi?»
Mais un mouvement qu’elle fit pour se lever lui causa une vive douleur et la ramena au sentiment de la réalité. «Ah! oui, je sais maintenant., un coup de feu., une blessure., et puis, j’ai perdu connaissance!»
«Mais qui donc, madame, reprit Pierre de sa voix harmonieuse et bien timbrée, qui donc a pu se rendre coupable d’un aussi lâche attentat?
–Je ne sais, un braconnier, sans doute, mais je ne l’ai pas aperçu.
–Dans ce moment, permettez-moi, madame, de vous dire que le plus pressé serait de vous procurer les secours dont vous avez besoin. Le château que vous habitez n’est pas éloigné, me dit cet enfant, nous allons essayer de vous y transporter; je crois que ce ne sera pas très difficile.
–Ce ne sera pas aussi facile que vous paraissez vous l’imaginer; la montée est rapide, et je ne voudrais pas vous donner tant de peine. Louis va simplement aller prévenir M. de Lanselay, qui m’enverra ma voiture.»
M. de Boislancy lui fit observer que cela prendrait beaucoup de temps; que ses vêtements étaient humides, et qu’enfin il était nécessaire d’appeler au plus vite un médecin. Mais Louis s’était déjà élancé dans la direction du château, et Geneviève préféra attendre son retour. Elle resta sous la garde de M. de Boislancy, qui lui expliqua comment il était arrivé près d’elle; il ajouta combien il se félicitait d’avoir pu venir à son secours, et lui demanda par suite de quelles circonstances elle avait été victime d’un semblable accident. Elle lui répondit simplement qu’elle était sortie pour faire une promenade matinale; qu’elle s’était laissé entraîner au delà des limites de son parc, et que, sans lui, elle aurait couru le risque de rester longtemps évanouie dans ce sentier désert.
Pierre l’entoura de ses couvertures de voyage, lui fit un coussin de son manteau, et prit d’elle les soins les plus attentifs. Geneviève, faible et tremblante, grelottant encore de froid et d’émotion, se laissait faire comme une enfant. Il semblait qu’elle eût toujours connu cet étranger qui la soignait comme sa mère aurait pu le faire.
Un bruit de roues se fit bientôt entendre et l’on vit paraître une voiture étroite et légère dont Mme de Lanselay se servait pour ses promenades solitaires; un groom la conduisait seul; Louis s’était accroché au siège de derrière.
«Hé quoi! s’écria M. de Boislancy, pas une couverture, pas une oreiller! Comment allons-nous vous étendre dans ce panier? Louis, vous n’avez donc pas dit à M. de Lanselay que Mme la baronne était grièvement blessée?
–Si fait, monsieur, reprit l’enfant, mais..» et il s’arrêta en regardant Geneviève! Il avait souvent entendu blâmer la dureté que M. de Lanselay témoignait à l’égard de sa femme et la délicatesse instinctive de son cœur enfantin l’avertissait que c’était là un sujet pénible pour la noble créature respectée de tous.
«Hé bien!... interrogea Boislancy.
–Hé bien! et il fit appel à tout son courage… hé bien! monsieur le baron n’était pas de très bonne humeur, et il a dit que cétait bien suffisant comme cela!»
Pierre sentit une étrange sensation lui monter au cœur et se demanda ce que signifiait une semblable indifférence; mais il n’avait pas le temps de réfléchir et il se hâta d’arranger, le mieux qu’il put, les coussins de la voiture, sur lesquels il déposa Geneviève à moitié évanouie.
Le groom prit le cheval par la bride, tandis que Pierre et son valet de chambre marchaient de chaque côté du frêle équipage, en surveillant les cahots et soutenant la pauvre Geneviève qui souffrait de plus en plus. Ils approchèrent enfin du château et bientôt la petite troupe s’arrêta au bas du perron.
M. de Lanselay, furieux de ce qu’il appelait les sottises de sa femme, plus furieux encore parce que des braconniers infestaient ses bois, attendait en haut des degrés, le sourcil froncé et l’œil plein d’éclairs. Il était de ceux, trop nombreux, hélas! qui ne veulent jamais croire aux choses qu’ils redoutent, s’épargnant ainsi des inquiétudes qui dérangeraient le cours de leur paisible existence, et il s’était facilement persuadé que la prétendue blessure de sa femme n’était tout au plus qu’une égratignure.
Il se préparait donc à gronder de la bonne façon cette étourdie qui, par son imprudence, révolutionnait toutes les habitudes de la maison.
Cependant, quand il la vit pâle et glacée, il éprouva un certain embarras; et quand M. de Boislancy, que sa haute mine faisait ressembler à quelque preux du moyen âge, s’avança vers lui, il sut au moins réprimer les paroles inconsidérées que sa bouche allait proférer.
«Monsieur, dit Pierre, permettez-moi de me présenter moi-même: je suis le comte de Boislancy; vos voisins de Courancelles vous diront que je suis leur ami; vous plairait-il de faire donner l’ordre de transporter chez elle Mme de Lanselay, que j’ai été assez heureux pour secourir?»
Le cœur de M. de Lanselay, qui n’avait jamais battu, n’était qu’un conseiller bien inhabile; aussi ne sut-il répondre que ces phrases sans suite:
«Avouez, monsieur, que les femmes sont bien sottes. Qu’allait faire Mme de Lanselay dans les bois à cinq heures du matin? n’est-ce pas ridicule?. Geneviève, vous ne souffrez pas beaucoup, n’est-ce pas? Avez-vous au moins reconnu ce braconnier?. Que faisaient mes gardes à cette heure? N’est-ce pas une pitié d’être si mal servi?»
Mais M. de Boislancy, un sourire de dédain sur les lèvres, ne songea pas à répondre; il s’approcha de Geneviève, la souleva doucecement et voulut la transporter lui-même jusqu’au haut de l’escalier. Il la déposa sur une chaise longue dans son boudoir et lui dit d’une voix émue:
«Me permettrez-vous, madame, de venir prendre de vos nouvelles?»
Geneviève leva vers lui ses beaux yeux bleus où se lisait une expression de reconnaissance bien facile à comprendre; jamais la pauvre créature n’avait été l’objet de soins si affectueux.
«A demain! »; dit-elle; et sa tête retomba sans force sur l’oreiller.
En se retournant, Pierre se trouva en face de M. de Lanselay, le salua d’un geste cérémonieux et s’éloigna comme à regret.
CHAPITRE III
Geneviève était entourée de domestiques dévoués, ce qui, malheureusement, n’est pas la loi commune; mais ils étaient, pour la plupart, fils de vieux serviteurs de sa famille et avaient grandi avec elle. Ils l’aimaient parce qu’elle était bonne, et ils éprouvaient à la voir souffrir une véritable peine. Aussi le cocher n’avait-il pas attendu les ordres de son maître pour aller prévenir le médecin, et la femme de chambre avait-elle préparé tout ce qui pouvait être nécessaire au pansement de la blessure.
Le médecin arriva donc bientôt et examina soigneusement le membre endolori: il trouva que la blessure était, en elle-même, insignifiante. Quelques plombs, amortis par les vêtements, avaient meurtri les chairs; quelques autres avaient pénétré plus avant, le sang avait abondamment coulé; mais il n’y avait rien de grave dans tout cela: quelques jours de repos devaient suffire à amener une guérison complète.
Il ne fut pas aussi satisfait de l’état général de la baronne: l’émotion qu’elle avait éprouvée, la nuit sans sommeil qu’elle avait passée, avaient profondément ébranlé tout son organisme: elle était agitée, fiévreuse, et il ordonna la plus grande tranquillité, ajoutée à un nombre infini de potions calmantes. On tira les rideaux et on la laissa libre de dormir. ou de penser.
Pendant ce temps, Pierre s’était remis en chemin et il poursuivait sa route d’un pas rapide. L’aventure dans laquelle il venait de jouer un rôle lui semblait être un rêve et il avait peine à se persuader de sa réalité. Pourtant il ne pouvait détacher sa pensée de la jeune femme qu’il avait tenue dans ses bras, dont, pour un moment, il avait senti le cœur battre près du sien. Il revoyait ce corps souple et charmant, cette tête intelligente et fine couronnée de si beaux cheveux blonds; il se demandait par quelle cruauté du sort cette femme accomplie se trouvait liée à un mari brutal et vulgaire. Pourquoi cet homme n’était-il pas à genoux devant une aussi belle créature? L’aimait-elle? La rendait-il heureuse? Tous ces points d’interrogation se dressaient à la fois devant lui et troublaient son esprit impatient. Il avait hâte d’arriver à Courancelles, où, sans doute, il trouverait le mot de toutes ces énigmes. Vingt fois il fut sur le point de questionner Louis, qui l’accompagnait toujours; mais je ne sais quel sentiment indéfinissable l’empêcha de le faire. On eût dit qu’il n’osait pas prononcer le nom de celle qui, tout à coup, venait de lui apparaître au milieu de circonstances si dramatiques et si imprévues.
Quand, enfin, il arriva à Courancelles, le déjeuner avait déjà réuni dans la salle à manger les maîtres de la maison et leurs invités. Pierre fut reçu avec acclamation, comme cela lui arrivait partout. N’apportait-il pas toujours avec lui une ample provision de bonne humeur, d’anecdotes piquantes et de conversations utiles? Il raconta, cela va sans dire, les événements qui avaient rempli sa matinée, et demanda du ton le plus indifférent qui étaient M. et Mme de Lanselay?
Bien qu’il appartînt au même monde que ces derniers, le hasard voulait qu’il ne les eût jamais rencontrés. Mme de Lanselay venait tard à Paris; de son côté, Pierre allait souvent à la campagne, où l’appelaient des intérêts majeurs; et, d’ailleurs, il ne fréquentait que les salons où l’on cause et ceux où l’on s’occupe de politique. Il n’y avait donc rien de très extraordinaire à ce que Mme de Lanselay fût une inconnue pour lui. Ce qu’il apprit sur elle n’était pas do nature à diminuer l’intérêt que cette jeune femme avait fait naître en lui. Mme de Courancelles, qui était une personne d’âge mûr et respectable, ne pouvait assez faire l’éloge de ses vertus.
«Quant à M. de Lanselay, ajouta Mme de Courancelles, c’est incontestablement ce que le monde appelle un honnête homme: il ne joue pas, il ne fait pas de dettes et il administre sagement sa fortune; il sait, à l’occasion, obliger un ami; mais la distinction de sa femme lui fait peur, et, quelques mois après son mariage, il cherchait déjà au dehors des distractions d’un ordre peu élevé. L’été, la villageoise coquette qui rêve un ruban; l’hiver, à Paris, la première ouvrière qui court après un dîner ou un billet de spectacle: voilà les dignes objets de ses attentions. Il aime peut-être sa femme, mais il lui en veut d’autant plus de n’avoir pas pu descendre jusqu’à lui. Chacune des paroles de cet homme, dont le manque de tact est le plus grand défaut, est une insulte pour sa femme. Chacun des gestes de cette dernière lui paraît, à lui, comme un reproche dont il ne sent pas la justesse: de là des querelles qui font de cet intérieur un enfer. Son caractère est d’ailleurs intraitable, et il ne peut supporter la moindre infraction à ses ordres. La chasse est sa passion dominante, la principale occupation de sa vie; pour assurer la conservation de son gibier, il ne recule devant aucune rigueur: il est redouté à vingt lieues à la ronde. Pendant les journées entières qu’il passe à courir les bois et les plaines, Geneviève est seule, et depuis qu’il lui a enlevé son fils, elle doit trouver le temps terriblement long. Elle vient souvent me voir, mais la compagnie d’une vieille femme comme moi ne peut lui tenir lieu de tout ce qui lui manque. Pauvre enfant! je vais aller tout à l’heure savoir comment elle se trouve. Viendrez-vous avec moi?»
Je vous laisse à penser si Pierre se montra disposé à suivre sa vieille amie.
Quand ils arrivèrent à Lanselay, le châtelain était absent selon ses habitudes; quant à Geneviève, elle venait enfin de s’endormir, et tout faisait espérer qu’à son réveil elle éprouverait un mieux sensible; mais ces espérances ne se réalisèrent pas complètement. Pendant quelques jours, la fièvre persista, intense, menaçante, et l’on put craindre de sérieuses complications. Pierre venait le matin, le soir; il serait venu pendant la journée tout entière sous les fenêtres de Geneviève, s’il l’eût osé! Il lui semblait qu’à la vie de cette femme qu’il connaissait à peine, sa vie, à lui, était liée; il s’étonnait de la place qu’elle occupait dans sa pensée, mais il avait beau faire, il lui était impossible de penser à autre chose.
Un soir, on lui dit enfin que la baronne était beaucoup mieux, et que le lendemain elle descendrait au salon pour quelques heures; on ajouta qu’elle recevrait «monsieur le comte», à qui elle voulait adresser tous ses remerciements.
A cette nouvelle, Pierre sentit d’abord une grande joie; puis, il devint inquiet, fiévreux, comme s’il se fût trouvé à la veille de quelque événement terrible! Quelle était en réalité la valeur morale de cette femme à laquelle il avait tant pensé depuis quelques jours? Etait-elle ce qu’il avait espéré qu’elle serait? Avait-elle, en effet, toutes les vertus dont on se plaisait à la parer? Avait-elle le cœur généreux qu’on lui prêtait, l’esprit qu’on lui accordait?. Mais, au fait, quel intérêt tout cela avait-il pour lui? Que lui importait? Quoi qu’il en soit, il ne dormit pas cette nuit-là, et il eut toutes les peines du monde à attendre l’heure où il pourrait se présenter au château de Lanselay.
Il trouva Geneviève dans son salon particulier, étendue sur un canapé près d’une fenêtre ouverte; les rayons du soleil entraient librement par cette large baie. Geneviève avait près d’elle une table couverte de fleurs qui parfumaient l’air; tout enfin était gai dans cette pièce où chaque objet révélait le goût exquis de la maîtresse de la maison.
Celle-ci, un peu pâle peut-être, était soigneusement coiffée; ses beaux cheveux blonds, simplement relevés et tordus, laissaient apercevoir un cou blanc et élégant dont les contours parfaits se perdaient dans les plis du fichu qui couvrait ses épaules. Une robe flottante, sous laquelle on devinait deux petits pieds bien chaussés, se drapait gracieusement autour de son corps; et rien, si ce n’est son attitude allongée, n’évoquait l’idée toujours pénible de la maladie.
Etait-ce ce que Pierre avait rêvé? Je ne sais! Dans tous les cas, il n’eût pas fait preuve de goût s’il se fût plaint du tableau charmant que contemplaient ses yeux.
Comme il s’arrêtait sur le seuil, plus ému qu’il ne convenait de paraître: «Venez donc, monsieur, lui dit-on d’une voix fraîche, jeune et douce, venez donc qu’on vous remercie; sans vous, je ne sais pas ce que je serais devenue; je frissonne encore quand j’y pense.» Et une petite main parfumée se tendit vers Pierre qui ne put s’empêcher d’y porter respectueusement les lèvres. Une conversation intéressante s’établit bientôt entre ces deux êtres si intelligents, et les heures se succédèrent sans qu’ils eussent conscience du temps qui s’écoulait. Il semblait à Geneviève qu’elle n’avait jamais causé jusqu’à ce jour; chacune de ses idées, développée, élargie, trouvait un écho chez Pierre; celui-ci, plus brillant qu’il n’avait jamais été, trouvait dans son cœur, dans son esprit, des aperçus nouveaux qu’il développait avec une véritable éloquence, et quand le retour de M. de Lanselay leur apprit qu’il était l’heure de se séparer, ils ne pouvaient en croire le témoignage de leurs oreilles. Ce jour-là M. de Lanselay, de meilleure humeur que de coutume,–il avait fait une chasse miraculeuse,–daigna être poli avec M. de Boislancy et l’invita à venir souvent rendre visite à. sa femme. Aussitôt après le départ de Pierre, Geneviève ressentit une fatigue qu’elle n’avait pas éprouvée jusque-là; elle demanda à regagner la solitude de sa chambre à coucher, où elle était sûre de ne pas être troublée par des visiteurs importuns. Elle avait besoin de reprendre, dans le silence, en tête-à-tête avec elle-même, la conversation si malencontreusement interrompue. Chacune des paroles de Pierre lui revenait à la pensée; jamais elle n’avait éprouvé jouissance semblable à cette fête de l’esprit et elle avait hâte d’être au lendemain pour recommencer.
Elle ne se demandait pas s’il reviendrait, elle savait qu’il en serait ainsi.
Tout entière à l’ivresse de ce plaisir nouveau, elle ne songea pas un instant que le cœur pouvait bien avoir eu sa part dans les joies de la journée… Pourquoi cette pensée lui serait-elle venue?… Pierre ne lui avait pas fait la cour–selon l’expression consacrée, –il ne lui avait pas dit qu’elle était jolie, comme tous ceux qui faisaient profession d’amour pour elle. Il avait causé avec elle comme on cause avec un ami; il avait approuvé ses idées quand il croyait qu’elle avait raison; il avait discuté quand il trouvait qu’elle avait tort. Est-ce que cela ressemble à l’amour?
Naturellement, Pierre revint le lendemain; il revint les jours suivants, jusqu’au jour où une guérison complète permit à Mme de Lanselay de reprendre sa vie ordinaire.
Je n’ose affirmer que cette guérison fut la bienvenue: c’était si doux de vivre loin des devoirs du monde, de passer tout son temps en aimable compagnie, de n’ouvrir sa porte qu’à des hôtes choisis. parmi lesquels M. et Mme de Courancelles étaient, cela va sans dire, toujours les premiers.
Malheureusement, un pareil état de choses ne pouvait durer sans cesse: M. de Lanselay le disait hautement et la raison le répétait après lui.
Quoique Geneviève fût une femme sérieuse, il ne faut pas s’imaginer-qu’elle avait l’habitude de rester tout le jour enfermée avec ses livres. Au contraire, elle participait souvent aux distractions que la vie de campagne amène à chaque instant, et il faut avouer qu’elle y prenait un vif plaisir. Si la vie que menait son mari lui avait paru maussade, c’était par l’abus qu’il faisait de ces sortes d’exercices au détriment de toute autre occupation; mais une promenade à cheval, un rendez-vous de chasse et un déjeuner champêtre, ne la laissaient pas d’ordinaire indifférente.
Seulement, pendant sa convalescence, des plaisirs nouveaux s’étant offerts à elle, il lui semblait que tous les autres avaient perdu leurs charmes et il lui fallut un véritable effort pour reprendre son existence habituelle.
Cependant, comme, grâce au voisinage, les Courancelles et leurs invités étaient de toutes les réunions, elle ne tarda pas à se réconcilier avec ce nouvel état de choses.
Pierre avait été assidu près d’elle pendant sa maladie, il ne le fut pas moins maintenant que des plaisirs plus agités avaient succédé aux doux entretiens des semaines précédentes.
Le vif intérêt que, dès l’abord, Pierre avait ressenti pour Geneviève n’avait pas tardé à se changer en un amour ardent et profond. Les circonstances dans lesquelles la jeune femme lui était apparue, l’indifférence de son mari, le culte que les pauvres paraissaient avoir pour elle, tout était bien fait pour frapper l’imagination d’un homme jeune et passionné. Le charme pénétrant de Mme de Lanselay, son esprit, sa douceur, avaient vite achevé leur œuvre, et, aujourd’hui, Pierre sentait que si son amour était repoussé, c’en était fait du bonheur de toute sa vie.
Lui, cet homme si droit, si honnête jusqu’à présent, il était complètement envahi par la passion qui lui étreignait le cœur; oubliant les principes qui jusqu’à ce jour avaient servi de règle à sa vie, il ne songeait plus qu’à faire partager à celle qui en était l’objet la tendresse qu’il ressentait pour elle. Il en arrivait au paradoxe, et, la voyant si malheureuse, il se trouvait plus qu’excusable en lui apportant, sous prétexte de consolation, un nouvel élément de souffrance. S’il eût été de sang-froid, il eût sévèrement jugé ce qu’il eût appelé sa duplicité; en effet, si jusque-là il n’avait pas fait l’aveu de son amour, c’est qu’il voulait avant tout être sûr d’être aimé. Mme de Lanselay était vertueuse; il ne fallait pas que la lutte entre son cœur et sa vertu fît couler ses larmes; il la voulait heureuse. et était décidé à ne parler que quand, dans son illusion, il serait certain de s’appeler: «le Bonheur!»
En attendant, l’existence qu’il menait n’était-elle pas douce entre toutes? D’ailleurs, l’attente ne lui était pas trop cruelle; il était si sûr de sa victoire, que déjà il songeait à préparer leur vie future. Un joli petit château, appelé le Petit-Lanselay, était à vendre aux environs; il l’acheta; mais il demanda et obtint que cette acquisition fût pour un temps tenue secrète. Il lui fallait d’abord aller passer quelques jours dans sa terre, et il voulait attendre son retour pour faire le pas décisif.
Quant à Geneviève, éblouie par les plaisirs de l’esprit, elle continuait à se faire illusion sur l’état de son cœur. ou plutôt– ceci est plus vrai,–elle se laissait aller au charme de ses sensations nouvelles, et ne voulait pas chercher à les définir!
Un jour, un grand déjeûner devait réunir au pavillon de chasse des Courancelles toute la société des environs. Le temps avait marché, les teintes dorées de l’automne avaient changé l’aspect du paysage, mais le tableau n’en était que plus séduisant. Ce pavillon, situé au sommet d’une colline et abrité par de grands bois, dominait une vaste étendue de pays: en face, le château de Lanselay et ses croupes boisées; un peu plus loin, le petit castel dont nous avons parlé; à vos pieds, la vallée; partout la fertilité, la richesse et la vie.
La société joyeuse qui envahit bientôt ces calmes solitudes n’était peut-être pas d’humeur poétique; elle ne put cependant rester insensible à la grandeur de la scène; on demanda tout d’une voix que la table fût dressée en plein air.
La place destinée à Mme de Lanselay avait été marquée d’avance par un immense bouquet que les gardes des chasses voisines lui offraient pour célébrer son rétablissement. Il était vraiment touchant de voir combien cette femme était aimée de tous. On ne songeait pas d’ailleurs à s’en étonner, tant était grand le charme qui s’exhalait de toute sa personne.
Naturellement, Pierre trouva moyen de s’emparer du siège voisin de celui de Mme de –Lanselay. La conversation un peu bruyante qui s’établit bientôt entre tous les chasseurs ne laissa pas d’abord beaucoup de place à une causerie intime; mais Pierre et Geneviève étaient l’un près de l’autre; ils pouvaient de temps en temps échanger une remarque fine et amusante: que leur fallait-il de plus? Pierre, au moment où Geneviève attachait à son corsage une fleur de son bouquet, lui en avait demandé une; elle lui avait donné, en rougissant, la sœur jumelle de la rose dont elle s’était parée. et elle avait rougi plus encore sous le regard qu’il lui adressa.
La conversation générale continua, vive, animée, et chacun raconta à son tour quelque anecdote plus ou moins drôle. Les amoureux en profitèrent pour s’isoler de plus en plus, et c’est à peine s’ils entendirent les projets qui se tramaient autour d’eux. Une question adressée directement à Pierre le fit descendre du ciel sur la terre.
Il s’agissait d’une grande expédition qui faisait tressaillir d’aise l’âme de tous les chasseurs.
On avait signalé à quelques lieues de là une bande de loups qui avaient dévasté plusieurs bergeries, et il fallait mettre fin aux exploits de ces enragés. «Après demain! n’est-ce pas? dit quelqu’un, le jour vous convient-il?–Approuvé! répondirent vingt voix.–Vous serez des nôtres, n’est-ce pas, Boislancy?–Désolé, mon cher, mais je pars demain!–Vous partez? est-ce bien vrai?…» Et il lui sembla que la voix qui murmurait ces mots à son oreille était tremblante et mal assurée.–«Hélas! il le faut!»
Il regarda Geneviève. Oh! que les hommes sont cruels! Il vit la larme qui brillait au bord de ses paupières; il vit le coin de ses lèvres se plisser. il vit sa main tremblante arracher les fleurs de son bouquet. et il ne dit pas un seul mot. Pour calmer cette émotion poignante, il n’aurait eu qu’à étendre le bras dans la direction du petit Lanselay, il n’aurait eu qu’à dire: «Voyez-vous cette maison? Eh bien! elle est à moi; je l’ai achetée parce que je ne puis plus vivre loin de vous. Dans quelques jours, sur la limite de nos deux domaines, un pavillon s’élèvera où je réunirai les fleurs, les livres que vous aimez, où j’apporterai tout ce que le luxe peut inventer, parce que rien n’est trop beau pour vous. Ce sera mon cabinet de travail, fantaisie d’original perdue au milieu des bois, nul n’y entrera que vous; mais chaque jour je vous y attendrai et chaque jour vous y viendrez plus aimante et plus aimée.» Mais ces mots, il eut le courage de ne pas les prononcer. «L’heure est-elle venue?» se demandait-il, et il n’osait encore se l’affirmer. Pourtant, quand le déjeuner fut fini et que chacun se dispersa, les uns pour reprendre leur fusil, les autres pour faire approcher les voitures, il rejoignit Geneviève qui s’était avancée au bord du plateau et contemplait le paysage qui avait soudain perdu tout son éclat.
«Me jugerez-vous digne, madame, d’être votre messager? Voulez-vous que je vous apporte quelque partition, quelque livre nouveau? car je ne serai pas longtemps absent, et je suis prêt à exécuter vos ordres.»
Si c’était une épreuve, elle ne réussit que trop pleinement: les yeux humides reprirent leur éclat, la bouche redevint souriante, et Pierre allait parler enfin. parler avec éloquence, car son cœur était plein de joie, quand il se souvint que ni l’heure, ni le lieu, n’étaient propices à un entretien de cette nature.
Dans la journée, il chercha à reprendre avec Geneviève la conversation interrompue, mais ce fut vainement qu’il essaya de la trouver seule: il dut partir sans avoir révélé son secret!
CHAPITRE IV
Après cette journée si remplie d’émotions diverses, Geneviève rentra à Lanselay, brisée de corps et d’esprit. Elle fut pourtant obligée de présider le dîner, ce qui fut pour elle un véritable supplice; mais, le soir, aussitôt qu’elle put quitter le salon, elle s’empressa de remonter chez elle.
Elle était en proie à une vive agitation; les pensées les plus diverses se heurtaient dans son cerveau, et il lui semblait que sa tête était prête à éclater. «Mon Dieu, se disait-elle, subitement éclairée sur l’état de son cœur; mon Dieu! que se passe-t-il en moi? suis-je arrivée à cette heure redoutable que je croyais écartée à jamais? Est-il donc vrai que je l’aime?… Hélas! c’est un fait trop réel!… Oui! je l’aime et ne puis supporter la pensée de son absence. Mais, grand Dieu! faites qu’il ne m’aime pas, lui! car s’il devait m’aimer, que deviendrais-je?… que ferais-je?… Il me faudrait renoncer à cette intimité charmante dont j’ai si bien pris l’habitude; il me faudrait retomber dans la solitude, dans le vide!… Mais à quoi vais-je donc penser? Pourquoi m’aimerait-il? Suis-je devenue tout à coup semblable à ces femmes dont j’ai tant ri autrefois, qui s’imaginent que tous les hommes sont à leurs pieds? Suis-je donc si charmante qu’on ne puisse me voir sans mourir d’amour? Je suis folle, vraiment… Mais alors, pourquoi venait-il si souvent?... Pourquoi? Mais simplement parce que la chasse n’est pas son seul plaisir, à lui; parce que personne ici, excepté moi, ne s’occupe des questions qui l’intéressent, voilà tout!»
Mais, chose étrange, cette pensée, loin de la consoler, ajouta encore une amertume à toutes celles dont son cœur était déjà rempli. Ses larmes coulèrent plus abondantes, plus amères, et elle se trouva malheureuse comme elle ne l’avait jamais été.
Il n’est pas besoin de dire que les journées qui suivirent furent tristes à mourir. Le temps était devenu pluvieux et il semblait qu’il eût voulu se mettre à l’unisson du cœur de la pauvre Geneviève. D’ordinaire, pour celle-ci, les jours de pluie étaient ceux qui s’écoulaient le plus rapidement. Sûre de n’être pas dérangée, elle lisait, faisait de la musique et les heures fuyaient sans qu’elle s’en aperçût. Pourquoi donc n’en était-il plus ainsi? Pourquoi son piano était-il muet et ses livres couverts de poussière? C’est qu’un sentiment nouveau s’était emparé de tout son être… c’est qu’elle était écrasée par l’incertitude de savoir si elle était aimée… c’est qu’elle luttait contre elle-même, car sa piété la défendait encore, et elle avait la ferme volonté de résister à son amour.
Elle priait, mais il lui semblait que sa prière n’était pas écoutée; elle se demandait avec effroi si elle était de celles que Dieu paraît abandonner en ce monde, mais qui sont marquées au front pour servir d’avertissement aux autres par l’expiation terrible à laquelle elles sont destinées. Elle avait peur. et puis. elle finissait par s’avouer que la plus cruelle de toutes ses tortures était encore le doute dans lequel Pierre l’avait laissée.
Un jour, elle fut arrachée à ses tristes pensées par un message de Mme de Courancelles… C’était une invitation à dîner pour le lendemain… De Pierre, pas un mot, et pourtant Geneviève se sentit au fond de l’âme une joie inaccoutumée… Un secret instinct lui disait qu’il serait là, et elle prit de sa toilette –sans oser s’avouer son espérance–les soins les plus minutieux. Pour la première fois, peut-être, elle se regarda dans son miroir avec une scrupuleuse attention; et quand elle vit son image reflétée dans cette grande glace qui la reproduisait tout entière, elle ne put s’empêcher de sourire. C’est qu’elle était bien belle ainsi! Sa longue robe noire toute couverte de bouquets de roses faisait si bien ressortir la blancheur et la perfection de ses épaules et de ses bras!
Tout à coup, elle se souvint qu’il–cet il à qui l’on ose à peine donner un nom–qu’il ne l’avait jamais vue en robe décolletée… et cette pensée amena sur ses joues une teinte rosée qui la rendait encore plus jolie. elle fut sur le point de changer de toilette; mais il était tard, et ses chevaux–jeunes et fringants–s’impatientaient déjà au bas du per ron; elle partit donc.
Quand elle entra dans le salon de Mme de Courancelles, la première personne, ou plutôt la seule qu’elle vit… ce fut Pierre! Il lui sembla que son cœur s’arrêtait, que le sang lui montait au cerveau et qu’elle allait tomber; elle fit un effort sur elle-même et ce fut avec sa grâce habituelle qu’elle salua chacun d’un mot amical. Pierre vint le dernier; mais elle ne put prendre sur elle de prononcer une seule parole quand elle laissa sa main tomber dans celle qui se tendait vers elle.
Mme de Courancelles, innocente complice du drame qui se nouait sous ses yeux, les avait placés à table l’un près de l’autre: elle savait combien ils aimaient à parler des choses qui les intéressaient tous deux, et, en qualité de maîtresse de maison, elle avait l’art et le soin de choisir pour chacun de ses convives la place qui lui convenait le mieux. Elle exprima le regret que M. de Lanselay, appelé à Evreux pour la fameuse histoire du braconnier qui avait enfin été arrêté, ne pût occuper celle qui lui avait été destinée.
Pierre parla d’abord de tout, excepté de ce qui lui brûlait les lèvres; il discuta le livre nouveau, la partition à la mode; mais il avait beau faire, la conversation quittait malgré lui la région où elle se tenait d’habitude et prenait une tournure qui paraissait effrayer Mme de Lanselay… Celle-ci était heureuse pourtant; mais n’est-il pas permis d’éprouver un peu d’effroi alors que se joue le bonheur ou le malheur d’une vie tout entière?
Pierre ne pouvait ni ne voulait se taire plus longtemps, mais il sentait qu’il fallait, avant tout, ne pas effaroucher cette âme délicate...; il fallait l’habituer à la pensée qu’elle était aimée; il fallait que, pour ainsi dire, sans s’en douter, elle descendît cette pente glissante qui devait la jeter dans les bras de son amant.
Ces pensées l’avaient rendu silencieux pendant quelques instants, au bout desquels il murmura tout bas. si bas qu’elle seule l’entendit:
«M’avez-vous un peu regretté pendant mon absence? Avez-vous pensé à nos douces causeries?
–Pouvais-je les oublier?
–Vous ne me demandez pas pourquoi je suis revenu? Est-ce que cela vous paraît naturel que je vienne si souvent à Courancelles, où je n’étais jamais venu il y a six semaines?
–Non, mais je trouve tout simple que le plaisir de retrouver vos aimables hôtes vous attire près d’eux pendant la saison d’automne.
–Etes-vous bien sûre que ce soit là le vrai motif de mon retour?…» Et ses yeux ardents et doux plongeaient jusqu’au fond de ceux de Geneviève, qui, profondément troublée, sentait sa voix trembler et ses joues se couvrir d’une rougeur révélatrice… Elle ne répondit pas; il continua:
«Hé bien! vous ne me demandez pas la vraie raison de mon retour? Peut-être, après tout, l’avez-vous devinée?–Il n’est pas besoin d’être sorcier pour cela!–Allons, puisque vous ne voulez pas me répondre, je vais vous apprendre une nouvelle: j’ai acheté le château dont le parc confine au vôtre, et, demain, je vais m’y installer.»
Cette révélation causa à Geneviève une émotion facile à comprendre.
«Ah!» dit-elle seulement; et, tremblante, éperdue, elle détourna les yeux pour éviter le regard qui cherchait le sien!
Elle n’avait plus à douter maintenant, elle comprenait qu’elle était ardemment aimée, et, malgré la joie dont son âme était remplie, elle avait peur à cette heure décisive. Pour ainsi dire, à son insu, Pierre avait pris une place immense dans sa vie...; elle n’aurait pu renoncer à le voir…; elle sentait qu’elle l’aimait comme elle en était aimée; mais ce n’est pas sans luttes qu’on renonce à toute une vie vertueuse et irréprochable.
Son émotion était si intense qu’elle se sentait sur le point de s’évanouir; son cœur battait à se rompre et soulevait les plis de son corsage… il lui semblait que tous les yeux étaient fixés sur elle et elle eût voulu fuir. Quant à lui, il savourait son triomphe; il voyait bien qu’elle luttait encore; mais il la savait vaincue et il se fût montré sans merci si un mouvement des convives ne l’eût prévenu de la fin du repas. Il s’empara du bras de Geneviève avec une douce autorité et elle se laissa conduire au salon, où il resta près d’elle jusqu’au moment où l’on annonça que le café était servi dans la serre.
Le salon de Courancelles s’ouvrait sur un jardin d’hiver où l’on se rendait généralement après le dîner et où les hommes étaient autorisés à fumer.
Là, les plantes les plus rares étaient réunies; les fleurs les plus brillantes et les plus parfumées s’étageaient en gradins le long des murs et offraient aux yeux le spectacle le plus éblouissant.
Au milieu, abrités par de grandes plantes vertes, étaient placés des divans moelleux qui faisaient de cette serre un lieu confortable autant que délicieux. Aussi, messieurs les fumeurs y faisaient-ils de longues stations, et il faut avouer que ces dames ne dédaignaient pas de les y accompagner.
Dans l’état d’esprit où elle se trouvait, Mme de Lanselay avait besoin d’être seule...; elle chercha donc un coin écarté où elle s’assit dans l’ombre et le silence, au milieu d’un massif qui la dérobait à tous les regards, excepté pourtant à ceux de Pierre, qui ne la perdait pas de vue.
Bientôt il la suivit; mais elle était si absorbée dans ses réflexions qu’elle ne l’entendit pas venir. Puis, tout à coup, une sensation étrange fit tressaillir tout son être....; elle sentit le regard brûlant qui l’enveloppait tout entière; elle leva la tête et aperçut Pierre qui, debout devant elle, la contemplait avec amour. Ses yeux rencontrèrent les yeux tendres et caressants de M. de Boislancy, qui semblaient lui communiquer une vie nouvelle, et, cette fois, ils ne se détournèrent pas. Elle restait là, immobile, fascinée! elle sentait que si elle faisait un mouvement, elle allait tomber dans les bras prêts à s’ouvrir pour la recevoir.
La voix de Mme de Courancelles vint rompre le charme et la ramena au salon, où l’attendait une fâcheuse surprise.
Ses chevaux avaient été surexcités outre mesure par le voisinage de tous ceux qui avaient amené les divers invités; l’un d’eux s’était détaché et il avait été fort difficile de le reprendre. Dans sa course folle, il avait renversé le cocher qui cherchait à l’atteindre, et le pauvre homme était incapable de monter sur son siège: il avait une foulure au poignet gauche, ce qui ne lui permettait pas de prendre les rênes.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.