Kitabı oku: «Souvenirs du Nord: La guerre, la Russie, les Russes et l'esclavage»
Raymond Faure
Souvenirs du Nord: La guerre, la Russie, les Russes et l'esclavage

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066322717
Table des matières
AVANT-PROPOS.
LA GUERRE.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
LA RUSSIE.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
LES RUSSES OU L’ESCLAVAGE.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
AVIS AU LECTEUR.

AVANT-PROPOS.
Table des matières
Au milieu des occupations d’une vie active et parmi les plaisirs du monde, on oublie souvent trop vite les événemens les plus propres à laisser dans la mémoire une impression profonde. Qu’il me soit permis de rappeler d’abord et de fixer ici quelques souvenirs d’une guerre désastreuse; ceux de mes lecteurs qui y prirent part aimeront à se les rappeler, et les autres pourront sur cet écrit s’en former quelque idée. On se plaît généralement au récit des actions guerrières; sans doute parce que c’est dans la carrière des armes qu’on trouve les scènes les plus intéressantes que présente la vie, et qu’on voit l’homme placé dans les situations où il peut le mieux développer toute l’énergie de son caractère.
Le besoin de sensations, motif probable de ce goût universel et de tous les temps, fera peut-être parcourir avec quelque indulgence le tableau que j’ai essayé de tracer du climat de la Russie; les grands phénomènes de la nature diffèrent tellement dans ce pays de ceux que nous offrent le midi de l’Europe, qu’ils semblent devoir exciter la curiosité. Toutefois, de plus graves considérations réclament notre attention pour un pareil sujet. L’histoire d’un peuple appelé à jouer un grand rôle sur la scène du monde s’y trouve étroitement liée; à chaque pas qu’on fait dans l’étude de l’histoire de Russie, on est obligé de tenir compte de l’état physique de ces contrées, des distances énormes qui séparent les villes, des saisons qui doivent influer si puissamment sur les grandes entreprises, genre de remarques sur lesquelles les écrivains, même les plus modernes, n’ont pas suffisamment insisté.
Ce qui nous importe davantage, c’est d’apprécier l’état actuel de la nation russe; le langage et la conduite des cours de l’Europe à l’égard de cette puissance deviennent tous les jours si étonnans, son intervention dans tous leurs différends peut devenir si dangereuse, que tout ce qui sert à la faire connaître est susceptible d’offrir de l’intérêt. L’exposé que je fais de sa situation morale peut paraître imparfait, on n’en contestera pas du moins la vérité ; je ne parle que de ce que j’ai vu, de ce que j’ai considéré de sang-froid. Si la peinture en est quelquefois affligeante, je n’en suis pas cause; il n’a pas dépendu de moi de l’éviter en remplissant l’obligation que je m’étais imposée de dire la vérité ; j’ai cru pouvoir dire ce que d’autres osent faire, ce qu’ils font toute leur vie; j’ai peint les excès inséparables de l’exercice du pouvoir absolu. On verra, comme l’avait dit Montesquieu, que la corruption et la misère arrivent de toutes parts dans les états ou il règne. Heureux si en signalant ces calamités je puis faire mieux sentir les avantages d’un gouvernement conforme aux principes de la raison et de la justice, et dont tout homme honnête doit désirer de voir affermir les bases et développer les principes.
LA GUERRE.
Table des matières
CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
Départ.
A la fin de 1811, d’immenses préparatifs de guerre donnaient lieu aux plus étranges conjectures et annonçaient une expédition lointaine, une entreprise plus vaste que toutes celles que nous avions vu tenter encore. Le quartier-général des troupes stationnées dans le nord de l’empire français et en Allemagne, fut établi à Mayence. On y vit bientôt réunis un brillant état-major, de nombreuses administrations et une foule de gens de diverses nations, dont la présence faisait soupçonner des vues sur des pays où l’armée devrait se suffire à elle-même.
Au commencement de mars, la garde impériale quitta Paris, le quartier-général partit de Mayence, s’arrêta quelques jours à Erfurt, et se dirigea sur Berlin pendant que notre grosse cavalerie cantonnée en-deçà de l’Elbe, entrait aussi en marche, et qu’on rasait les faubourgs de Magdebourg pour mettre cette ville en état de défense.
A peine rassurée sur le mouvement de ces forces, la ville de Berlin. reçut le quartier-général de son allié qui pouvait encore une fois y entrer comme ennemi; placée sous les ordres d’une autorité militaire française, elle vit bientôt les troupes prussiennes partir pour la cause devenue commune; et son roi, également aocablé sous le poids des calamités de son peuple et de ses infortunes particulières, demeurer sans appui au milieu des baïonnettes étrangères, c’est-à-dire sous la tutelle d’une puissance qui lui était odieuse.
Ce n’est pas à une nation généreuse qu’il faut demander si un souverain, témoin des calamités de sa patrie, tombé dans la condition d’homme privé, alors qu’il avait encore la couronne sur la tête; si un monarque qui, ayant vu dépouiller jusqu’au tombeau de ses pères, avait encore été réduit à faire arracher les moindres ornemens des murs de son palais pour payer les frais de la guerre au vainqueur; ce n’est pas à des hommes doués d’autant de sensibilité que de courage, qu’il faut demander si ce roi malheureux, qui ne semblait vivre et régner que pour donner l’exemple de la résignation, qui déployait tant de grandeur au milieu de tant d’infortunes, avait quelques droits au respect et à la pitié. Tous ceux qui parcoururent ces pays depuis long-temps soumis et toujours opprimés, répondraient sans doute que la gloire qui agrandit l’âme, ennoblit aussi le cœur, et que vainqueurs, ils ont souvent gémi sur la destinée des vaincus. Tel est le sentiment qu’on emportait en quittant la ville qu’avait pour ainsi dire fondée le grand Frédéric, et que ses cendres animaient encore.
Francfort-sur-l’Oder, Pozen et les environs étaient remplis de nos troupes; les équipages de Napoléon étaient déjà dans cette dernière ville, et les lanciers de sa garde y arrivèrent bientôt aux acclamations de tous les habitans. Les dames les plus distinguées par leur naissance ou leur fortune, venaient avec transport reconnaître dans les rangs leurs maris et leurs frères, qui tous unissaient à la gloire acquise de si belles espérances pour l’avenir. Il était difficile de ne pas partager l’ivresse d’un peuple que la moitié de l’Europe avait abandonné pendant quarante ans à ses oppresseurs, et qui voyait le monarque le plus puissant de la terre venir venger ses droits.
Mais en s’intéressant à la liberté politique des Polonais, on ne pouvait s’empêcher de songer à cette précieuse liberté civile, dont la majeure partie était depuis si long-temps privée. Nourri dans l’esclavage et la misère, tombant à nos pieds, embrassant nos genoux comme il avait toujours embrassé ceux de ses maîtres, le cultivateur des sables de la Pologne prouvait, par ces démonstrations, qu’il est pour l’homme un bien au-dessus de tous les autres, qui fait trouver des charmes à l’existence jusque dans le creux des rochers, au fond des forêts, au milieu des déserts, la liberté sans laquelle le bonheur n’est nulle part.
C’est avec l’espérance de voir un jour respecter cette prérogative naturelle, que, passait au coucher du soleil auprès du château de Lovinski, dont les dômes élevés insultent si orgueilleusement aux humbles chaumières qui l’entourent, j’aimais à entendre les sons d’une musique guerrière répétés par l’écho des rives de la Wartha; ces malheureuses contrées n’avaient long-temps retenti que des chants d’un ennemi vainqueur.
Destiné pour le premier corps de cavalerie, je traversai quelques villages peuplés de ces juifs hideux, de ces espèces d’Achéménides qui trouvent à trafiquer dans ces tristes campagnes. J’arrivai sur la Vistule dont les bords sont aussi rians que ceux de nos grands fleuves. La petite ville de Culm avec ses vieux murs de brique, perchée sur une hauteur de la rive droite d’où elle domine au loin, rappelle les vieux châteaux gothiques et les temps de la chevalerie dont on ne trouve que peu de traces dans ces pays nouveaux pour l’histoire. D’une espèce de morne tout nu, situé auprès de Schwetz, on aimait à voir la Vistule large et majestueuse couler sans détours au milieu d’une plaine immense qui se perdait dans l’horizon, et à se livrer à la douce impression que causent toujours les beautés de la nature. En jetant un coup d’œil sur ces tableaux, nous sommes obligés de convenir que la Providence nous offre le bonheur, et que le mal nous vient des hommes; et telle est leur faiblesse à côté de ses œuvres, que si grands qu’aient été leurs actes de destruction, nous les oublions à l’aspect de cette belle harmonie. Le souverain le plus puissant de la terre couvrait ces contrées de ses légions redoutables, et de tout l’effroyable attirail de la guerre; rien ne paraissait de ces hostiles préparatifs. Tout entier au spectacle merveilleux d’une terre fertile animée du souffle du printemps, le cœur ne s’ouvrait qu’à la reconnaissance.
Au bout d’un pont établi devant Marienwerder, un nombre infini de fantassins travaillaient à des retranchemens . En se promenant le soir autour de la ville, on voyait arriver de tous côtés des troupes qui allaient bivouaquer dans les environs déjà couverts de bataillons armés. Des hommes qui avaient marché toute la journée par les plus fortes chaleurs, chargés de leur équipement et des provisions les plus nécessaires , prenaient encore de grosses pièces de bois sur leurs épaules, les transportaient au milieu des champs pour y faire du feu la nuit, et réalisaient presque par leur vigueur les fictions de l’Arioste et du Tasse. Toute la nuit on n’entendait que le bruit des chariots de guerre, le pas de la cavalerie et le cliquetis des armes des lieux de repos: de ces stations guerrières partaient des cris de vive l’Empereur! que l’enthousiasme répétait au loin avec toute la force qu’il sait donner. Où est l’ennemi? qu’on nous le montre! s’écriaient ces soldats, un jour qu’on avait donné l’ordre d’aiguiser les baïonnettes pour passer une revue.
Un homme faisait mouvoir cette multitude innombrable! un seul homme allait causer tant de malheurs! un seul homme pouvait tout arrêter, tout prévenir, et il persistait dans sa funeste résolution! quanta moves funera!!
Le 31 mai, le quartier-général de notre corps d’armée partit de Marienwerder, s’arrêta quelques jours à Preuss-Eylau, et se porta ensuite à fortes journées sur le Niémen.
Le village d’Eylau avait été réparé depuis la dernière guerre. Au milieu de la plaine où s’était donnée cette sanglante bataille, des ossemens d’hommes et de chevaux blanchissaient encore à la surface de la terre. Rien ne rappelait cette journée mémorable; aucun monument, aucune colonne ne s’offrait aux regards du voyageur: ces champs de notre gloire appartenaient à l’étranger. Seulement à vingt pas de la route une croix de bois s’élevant au-dessus des hautes tiges de blé, annonçait une tombe modeste, sur laquelle aucune inscription ne fesait reconnaître les restes sans doute fameux qui y avaient été déposés.
En songeant aux honneurs dus à tant de braves guerriers, on aurait regretté qu’ils eussent péri hors de leur patrie, si la distance qu’ils avaient su mettre entre leurs foyers et les lieux illustrés par leur trépas n’eût été le plus beau témoignage de leur incomparable valeur. On eut désiré de voir leurs proches venir arroser de leurs larmes cette terre baignée de leur sang, et ces simples mausolées auraient bien valu le marbre et l’airain, plus périssables que leur renommée. Ces champs où ils reposaient auraient été regardés par leurs descendans comme un précieux héritage. Ils y seraient venus nourrir leur âme de grandeur au souvenir de tant d’exploits, avec ces compagnons d’armes, élite des guerriers, couverts de blessures reçues dans les mêmes combats, et brillans d’une même gloire. Mais si rien ne rappelle ici tant de hauts faits, ils ont retenti dans l’univers. La patrie a retenu vos noms, braves soldats! et tant que l’honneur sera son premier besoin, tant qu’il y aura quelque chose de grand parmi les hommes, on se plaira à les répéter comme à les citer pour.exemple; le sort des nations peut changer. Si Je peuple qui a produit tant de héros devaitun jour disparaître, tous les autres, dominés par le puissant ascendant de vos vertus, vous accorderaient la même admiration, parce qu’ils s’honoreraient autant en vous payant ce tribut d’hommages qu’il est glorieux pour vous de l’avoir mérité : la journée d’Eylau appartient déjà à la postérité.
A quelques lieues plus loin, Friedland fixait l’attention. Une armée entière qui avait employé six mois à se retrancher, en fut expulsée par une de ces attaques impétueuses qui caractérisent la valeur française.
Couverts de lauriers récemment cueillis auprès des colonnes d’Hercule, ces soldats parlaient de l’ennemi avec un ton de supériorité bien permis à ceux de la vieille armée, puisqu’il garantissait d’ailleurs tant d’actions éclatantes pour l’avenir.
Du côté de Landsberg, de Domnau, on trouve des bois antiques dont le silence et l’ombre presque ténébreuse inspirent le recueillement. Tous ces lieux étaient pour nous pleins de grands souvenirs, tous avaient vu fuir l’ennemi devant nos aigles victorieuses. Ces villes se remplissaient chaque jour de troupes qui fesaient de fortes journées: on les voyait se grouper comme ces nuages encore muets qui doivent former l’orage.
Le 24 juin, au matin, on vit de longues files de cuirassiers se déployer dans la campagne et briller au-dessus des moissons. L’air retentissait des hennissemens des chevaux qui se répondaient de toutes parts et semblaient appeler les combats; le mouvement était général, mais calme et imposant. Des corps d’infanterie qui avaient fait des démonstrations sur le Niémen non loin de Tilsitt, s’étaient rapidement portés à droite, et arrivaient sur ce point après deux ou trois jours d’une marche presque continuelle pour passer le fleuve d’où nous n’étions plus qu’à quatre lieues. Ces soldats avançaient avec d’autant plus d’ardeur qu’on leur avait donné l’espoir de trouver l’ennemi avec lequel ils brûlaient de se mesurer. Notre corps d’armée fut réuni au bivouac.
A neuf heures du soir, la trompette donna le signal du départ; tout se mit en mouvement. La lune éclairait de ses rayons cette marche qui rapprochait des lignes ennemies.
Les troupes étaient ainsi réunies et il n’avait paru aucune déclaration de guerre. Le peuple de l’armée se livrait aux conjectures les plus ridicules, lorsque la proclamation suivante fut mise à l’ordre du jour et leva tous les doutes.
«SOLDATS!
«La seconde guerre de Pologne est commencée;
«la première s’est terminée à Friedland
«et à Tilsitt. La Russie a juré une alliance éternelle
«à la France, et guerre à l’Angleterre.
«Elle viole aujourd’hui ses sermens; elle ne
«veut donner aucune explication de son étrange
«conduite, que les aigles françaises n’aient re
«passé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa
«discrétion: la Russie est entraînée par la fatalité ;
«ses destins doivent s’accomplir.
«Nous croirait-elle donc dégénérés! ne serions-nous
«plus les soldats d’Austerlitz! elle
«nous place entre le déshonneur et la guerre;
«le choix ne saurait être douteux. Marchons
«donc en avant; passons le Niémen; portons
«la guerre sur son territoire; la seconde guerre
«de Pologne sera glorieuse aux armes françaises
«comme la première; mais la paix que
«nous conclurons portera avec elle sa garantie,
«et mettra un terme à cette orgueilleuse
«influence que la Russie exerce depuis cinquante
«ans sur les affaires de l’Europe.»
CHAPITRE II.
Table des matières
Passage du Niémen.
LE 25 juin au matin, nous étions campés au bord du Niémen; ce large fleuve nous séparait d’un pays dont l’aspect repoussant faisait naître les plus sérieuses réflexions. Sur cette plage aride et déserte passait parfois un cosaque dont l’étroite lance brillait aux rayons du soleil. A droite paraissaient les clochers de la ville de Kowno entourée de bois disposés en amphithéâtre, et d’où s’élevait souvent une épaisse fumée comme si la forêt eût été livrée aux flammes.
Vers cinq heures du soir, le son de la trompette ordonna de se porter en avant. Le temps était orageux, une pluie douce rafraîchissait l’air, et paraissait faite pour ranimer les forces de la végétation, toujours constante à reproduire, tandis que les hommes ne semblent méditer que la destruction. Enveloppés dans leur grand manteau blanc, les cuirassiers offraient, autant par leur attitude où se peignait si bien l’héroïsme, que par leurs formes presque colossales, une expression de force à laquelle tout devait céder. Le tonnerre se fit entendre: qui menaçait cet augure? loin d’en concevoir de fâcheux présages, on était disposé à s’en réjouir; il n’y avait qu’un ciel couvert de sombres nuages, sillonné d’éclairs et rempli du bruit terrible de la foudre, qui pût être en harmonie avec la majesté de ce grand mouvement et l’âme de ces guerriers. Cette agitation des élémens entourait cette marche imposante de la seule pompe qui pût lui convenir.
On remontait lentement le bord du fleuve pour arriver vis-à-vis Kowno, où nous entendîmes bientôt la musique et les tambours de la garde impériale, tandis que les habitans dispersés d’abord s’en approchaient avec crainte. Des troupes qui venaient de passer les ponts couronnaient déjà les hauteurs voisines, et présentaient un aspect aussi sévère que les sables de la plaine étaient stériles. Toute la nuit l’armée continua à effectuer son passage avec un tumulte que l’imagination ne peut se représenter. A peine l’aurore, rougissait l’air chargé de poussière, qu’on s’empressait d’avancer. La route était encombrée à un quart de lieue du pont; les nombreuses troupes d’habitans qui avaient passé cette digue atteignaient rapidement les premières, et tout s’avançait comme un torrent impétueux, laissant derrière les moissons renversées, les habitations désertes et la terre étonnée de la rapidité de l’épouvantable fléau de la guerre. Que d’hommes se trouvaient réunis dans cette armée! En voyant ses nombreux bagages, on eût dit que les peuples du Midi de l’Europe refluaient vers le Nord, épouvantés par quelque grande catastrophe; ou que, dans un bouleversement universel, ils roulaient vers le septentrion devenu le point le plus bas de la terre. Telle fut la marche de l’armée jusqu’à Wilna; cette ville, qui venait de donner des fêtes à son souverain qu’elle croyait presque encore dans ses murs, se voyait inondée d’une armée ennemie; toute prévoyance se trouvait déçue à tel point, que ses habitans se demandaient si ce n’était pas un songe.
On s’était attendu à une vigoureuse résistance de la part des Russes sur le Niémen: tout l’avantage devait être pour ceux qui avaient à en défendre le passage; on avait jeté les ponts et on était passé presque sans coup férir. Napoléon gagnait dans l’esprit de l’armée peut-être plus que s’il eût remporté une victoire éclatante. Tout le monde apprenait par cet exemple qu’avec beaucoup d’ambition et de fermeté de caractère on peut encore prévenir dès malheurs et éloigner des dangers.
Auprès de Wilna, la route était couverte de chevaux de transport que la pluie, les fatigues, et le blé (le seigle) dont ils se nourrissaient, avaient fait périr. Mais ce qui fit plus de mal encore, ce furent les ondées qui tombèrent le soir de notre arrivée à Wilna, et le lendemain.
L’armée bivouaqua autour de la ville. Il n’y entra que la garde impériale dont on passa la cavalerie en revue; il fallait donner ce spectacle aux habitans de la place nouvellement conquise; il fallait faire circuler dans les rues ces bruyans escadrons, il fallait faire gronder l’orage autour de ces étrangers, afin de leur inspirer un respect plus profond pour des forces déjà assez imposantes. Toutes ces manœuvres étaient dictées par une vaste ambition et une profonde connaissance des hommes.
Wilna, mieux bâtie que n’aurait pu le faire soupçonner le pays pauvre que nous avions traversé jusque-là, offrait quelques ressources à l’armée; mais on n’y trouva point de fourrages: les magasins avaient été brûlés par les Russes.
A notre approche, les Russes avaient décidé que les divers corps de leur armée se retireraient vers leur camp retranché de Drissa sur la basse Dwina, et qu’ils ne livreraient bataille que lorsqu’ils seraient tous réunis. Connaissant leur pays, ils savaient que nous nous affaiblirions en les suivant, surtout avec le système de défense qu’ils avaient adopté. Ils ne nous laissaient aucune espèce de vivres. Ils voulaient prendre tous leurs avantages. Ils en avaient besoin; notre armée, estimée à cinq cent mille combattans en tout, étant plus forte au moins d’un quart que la leur.
Ceux de leurs corps placés aux environs de Wilna, et à notre gauche, purent exécuter le plan de retraite dont ils étaient convenus. Mais ceux qui étaient à notre droite se trouvèrent coupés par l’arrivée inattendue du centre de notre armée à Wilna. Le général Doctoroff et le prince Bagration, qui commandaient chacun un corps considérable, apprirent que notre armée était sur la route qu’ils devaient suivre. Ils voulurent l’éviter. On envoya des troupes à leur rencontre vers Osmiana. Le général Doctoroff se fit jour plutôt par ruse que par force. Le prince Bagration fut obligé de se diriger sur Minsk, où il rencontra le premier corps de l’armée française. Voyant qu’il était impossible de traverser un pays couvert de nos troupes, il prit sur lui de changer sa marche, bien sûr que l’empereur l’approuverait s’il parvenait à sauver, à quelque prix que ce fût, les troupes qu’on lui avait confiées. Il se jeta sur le Borysthène 1; les autres corps se concentrèrent en se retirant vers Drissa, où notre armée les suivit.
En arrivant à Wilna, j’avais vu étendu par terre, près de la porte de cette ville, un soldat russe; c’était un des premiers morts dans cette guerre. En partant, nous trouvâmes à peu de distance le cadavre d’un hussard francais: un léger engagement entre nos avant-postes et l’arrière-garde ennemie ne devait pas détruire entièrement les espérances de paix que beaucoup de personnes avaient conçues, en voyant la facilité avec laquelle nous entrions dans ce pays; plusieurs avaient encore l’opinion qu’il pouvait exister des intelligences secrètes entre les deux souverains; les hostilités n’étaient pas sérieusement commencées. Ou n’avait eu à lutter jusque là que contre les distances et la misère qui n’était pourtant pas ce qu’elle avait été. Depuis Wilna le pays était merveilleux: souvent obligés de faire de longs détours dans ces plaines immenses, parce que des ponts avaient été brûlés, nous trouvions beaucoup de paysans chez eux. Les premiers jours, les marches forcées avaient beaucoup fatigué la grosse cavalerie qui avait presque fait le service de la cavalerie légère. Les pluies de Wilna et le vert dont les chevaux se nourrissaient uniquement, en mirent beaucoup hors des rangs. A la moindre pluie on voyait un grand nombre de cuirassiers rester en arrière; car les chemins étaient alors moins faciles, le fourrage plus affaiblissant, et la charge de chaque cavalier plus lourde: il était pénible de voir ainsi se fondre une si belle armée qui devait par la suite trouver tant de ressources en elle-même. Les pertes de l’infanterie n’étaient pas aussi réelles, mais en présence de l’ennemi elles durent être aussi considérables. Des maraudeurs s’étaient mis sur le pied de ne pas rejoindre leurs corps pendant toute la campagne.
Tous les jours se ressemblaient assez, à cause de l’uniformité du pays que nous parcourions, et de celle de notre genre de vie. Un pays plat, découvert, n’offrant qu’à de grandes distances de misérables villages, des lacs, et sur les routes quelques auberges ou maisons de juifs abandonnées; un tel pays n’a rien qui laisse des traces bien profondes; la vie que nous menions ne le pouvait guère mieux. Partir à toute heure du jour ou de la nuit, lorsque la fatale trompette l’ordonnait, avoir toujours beaucoup d’embarras pour vivre, s’installer le soir à la hâte, et lorsqu’on avait à peine goûté le moindre repos, être obligé de repartir pour recommencer des courses qui, seules, menaçaient l’armée d’une prochaine destruction; cette uniformité de fatigues et de privations n’offre non plus rien qui aide à se rappeler la suite des événemens alors assez rares.
Quelquefois notre cavalerie rencontrait l’arrière-garde ennemie, et l’obligeait à accélérer sa retraite. Il nous venait quelques déserteurs. Nous arrivâmes de la sorte à Disna avec le roi de Naples. Le canon nous annonçait. Notre aile gauche avait passé la Dwina à Dunabourg, des troupes françaises manoeuvrèrent sur notre droite, et menacèrent les provinces centrales de la Russie. Soit que l’ennemi voulût les couvrir (en se rapprochant d’ailleurs de la direction qu’avait prise le prince Bagration), soit qu’il voulût nous y attirer, il abandonna son camp retranché de Drissa, laissant un corps d’armée pour s’opposer à notre aile gauche, et couvrir Saint-Pétersbourg; il se porta vers Polotsk et Witepsk: nous le suivîmes en remontant la Dwina.
Lorsque nous avions quitté Wilna, Polotsk était devenu l’objet de nos désirs, parce que nous ne voyions aucun autre point sur lequel nous pussions les arrêter dans ce pays désert; lorsque nous aperçûmes cette ville, nous apprîmes que nous ne devions pas y entrer. Toutefois son air de pauvreté nous consolait de cette privation: c’est ainsi que nous devions aller d’illusion en illusion, d’espérance en espérance jusqu’à Moscou.
CHAPITRE III.
Table des matières
Affaire d’Ostrowno.
NOTRE corps faisait l’avant-garde de l’armée, nous étions depuis deux ou trois jours en vue de l’ennemi; on avait échangé quelques coups de canon. Le 26 juillet au matin, nous partimes de bonne heure; le soleil brillait, la campagne était riante, nous suivions une belle route; des lanciers polonais arrivaient sur leurs vigoureux chevaux, en répétant leur chant national. En descendant vers un village, nous entendîmes quelques coups de canon très près de nous; nous crûmes que c’était un léger engagement, mais les coups de canon reprirent un moment après. Nous approchions; un capitaine d’état-major vint au galop chercher les cuirassiers qui arrivaient derrière nous; plus loin nous vîmes un de nos hussards du huitième étendu sur la route, la face contre terre: il avait eu le crâne emporté par un boulet.
Des batteries russes avaient fait feu sur la cavalerie légère, on s’était de suite mis en bataille, le général qui la commandait était venu dire avec fureur, que si l’ennemi tirait encore, il fallait charger les pièces; les coups de canon ayant recommencé comme nous l’avions entendu, ses soldats étaient partis comme l’éclair, et étaient revenus bientôt après avec quatre ou huit pièces de canon et des prisonniers. Quand on nous faisait ce récit, les deux côtés du chemin étaient déjà couverts de blessés prisonniers ou français. On voyait des hussards amener des prisonniers qu’ils faisaient courir devant eux à pied, ou montés sur des chevaux dont ils tenaient la bride d’une main; dans l’autre main était un pistolet. Je pansai les plus pressés.
L’action se passait dans un endroit bas où la route changeait de direction: le feu et la fumée se croisaient presque, tant l’artillerie ennemie était près de la nôtre. Les cuirassiers, rangés en bataille des deux côtés, soutenaient les pièces et les troupes engagées sans faire un mouvement. Le roi de Naples, voyant que l’ennemi voulait tenir, ordonna qu’on fît reculer les équipages; les équipages se retirèrent; ceux qui étaient derrière, voyant les plus avancés reculer, s’éloignèrent avec précipitation: ce fut presque une alerte.
Bientôt arriva de l’infanterie formée en pelotons: conduite avec lenteur, elle n’en paraissait que plus sûre de vaincre. Près de les imiter, elle admirait les exploits de la cavalerie légère; ces hommes étaient en effet devenus furieux dans le combat: combien n’en vis-je pas qui, venant de se faire panser, et ayant la tête, un bras ou une jambe bandés, retournaient dans la mêlée au grand galop, et échappaient, en se débattant, à ceux de leurs camarades qui voulaient les retenir!
La canonnade avait cessé plusieurs fois; le feu se soutint encore après l’arrivée de l’infanterie; mais il finit vers trois heures après midi. Nos troupes restèrent en position; des lignes qu’on avait étendues jusque sur le revers d’un coteau, y passèrent la journée à observer l’ennemi; tout était calme le soir; on n’entendait aucun cri; et après tant de bruit, de fatigue et d’exaltation, on se trouvait dans un état voisin de l’étonnement. Nous descendîmes dans le village d’Ostrowno, dont une partie avait été brûlée. Les soldats y circulaient; on était surpris d’y voir quelques habitans qu’on employait à secourir les blessés. Quel air effrayé avaient ces pauvres gens, au milieu de tant d’hommes armés et en proie au délire de la gloire! quelles expressions pourraient rendre la contenance avec laquelle ils recevaient nos ordres?
Les hussards avaient beaucoup perdu. L’artillerie à cheval, la seule que nous eussions, avait aussi beaucoup souffert. Grand nombre de boulets tirés trop haut avaient passé pardessus nos canonniers; d’autres avaient atteint les cuirassiers qui semblaient ne devoir pas être touchés. La plupart des blessures étaient graves, puisque la plupart étaient des blessures d’artillerie. Qu’allaient devenir les blessés? on les envoyait à la petite ville par où nous avions passé la veille ou l’avant-veille; mais que feraient-ils là ? qui les nourrirait? les hommes bien portans avaient de la peine à trouver quelques ressources; cette idée faisait frémir.
Cette victoire, si l’on peut appeler ainsi le succès dans un combat aussi opiniâtre, était éclatante; mais ces lieux n’offraient aucun moyen d’en recueillir le fruit. Ostrowno était un village formé de quelques maisons enfumées et pauvres. Il n’y avait personne pour payer au courage de ces soldats le tribut d’admiration qu’ils avaient si bien mérité. On ne pouvait dresser la moindre table où l’on pût raconter les exploits de la journée. Après de telles acti ons on voudrait être tout entier à ce qu’on éprouve; on a de la peine à détacher son attention de sujets aussi graves.
On coucha en toute confiance dans le village que des troupes entouraient; le roi de Naples y passa la nuit. Le lendemain matin au départ, nous passâmes sur le champ de bataille; il y avait encore quelques morts sur la route; mais le plus grand nombre de ceux qui s’y étaient trouvés avaient été jetés dans les fossés. Quelques arbres avaient été entamés ou coupés par les boulets. Hors de la route, sur un terrain peu large, borné par une espèce de marais qui avait empêché de prendre les Russes en flanc ou de les tourner, s’étaient faites plusieurs charges de cavalerie. Le gazon y était labouré, et là gisaient des hommes couchés dans tous les sens et mutilés de diverses manières. Les uns, tout noirs, avaient été brûlés par l’explosion d’un caisson; d’autres, qui paraissaient morts, respiraient encore; en s’approchant d’eux on les entendait se plaindre; ils étaient couchés ayant la tête appuyée quelque fois sur un de leurs camarades mort depuis quelques heures; ils étaient dans un apathie, dans une espèce de sommeil de douleurs, d’où ils ne sortaient qu’à regret, ne faisant aucune attention aux personnes qui passaient autour d’eux; ils ne leur demandaient rien, sans doute parce qu’ils savaient qu’il n’y avait rien à en espérer. D’ailleurs nous trouvions ce spectacle nouveau, nous qui arrivions; mais eux qui étaient là depuis la veille, peut-être depuis le commencement de l’action, qui l’avaient vue continuer, qui avaient peut-être vu faire de nouvelles charges de cavalerie, qui avaient peut-être été foulés aux pieds des chevaux, ils trouvaient qu’il y avait long-temps; et croyant qu’on ne pouvait plus les rappeler à la vie, ils n’imploraient pas des secours déjà tant de fois refusés, ils attendaient la mort. Des lanciers prussiens parcourant les lieux où ils étaient venus fournir des charges, contemplaient d’un œil morne les restes de quelques amis qu’ils avaient de la peine à reconnaître. Dans une semblable situation on accuse la fatalité ; le soldat est généreux, il n’en veut ni à celui qui le fait battre, ni à ceux contre lesquels il se bat. Çà et là étaient des chevaux renversés, des harnois rompus, des caissons en éclats, des sabres tordus, des pistolets, des fusils brisés, la terre était couverte de débris. Ces braves hussards du huitième, couchés en grand nombre parmi les morts, avaient mêlé leur sang à celui de l’ennemi.
La perte des Russes était considérable; ils avaient quatre fois plus de morts, et par conséquent quatre fois plus de blessés que nous. Nos canonniers, en passant sur la route, jugeaient avoir visé plus juste que leurs adversaires, et en devenaient plus confians dans leurs manœuvres. On quittait ce lieu avec un sentiment bien difficile à exprimer; mais qu’eût été ce sentiment, si de pareils événemens se fussent passés sur le sol de la patrie! si cette terre natale eût été saccagée de la sorte, et arrosée du sang des Français vaincus!
Un peu plus loin on reconnaissait la place où les Russes avaient pansé leurs blessés. Pendant la marche de ce jour, nous trouvâmes la route couverte de la crinière de casques ennemis.
On se tira quelques coups de fusil le soir.
Le 26 au matin, peu après le départ, le canon se fit entendre, une nouvelle action s’engagea; elle ne devait pas devenir importante, le lieu ne permettant pas de se développer; on disputait un passage. L’armée d’Italie nous rejoignit (car nous l’avions déjà en vue), les coups de fusil se succédaient sans interruption, et cependant les équipages se présentaient pour passer; on donna ordre comme la veille de les faire reculer, il en résulta plus de confusion encore: les administrations italiennes, qui ne s’étaient pas trouvées à Ostrowno, avaient pris l’alarme et l’avaient répandue jusque parmi les soldats qu’elles trouvaient sur la route.
Vers trois heures, l’empereur vint donner le coup-d’œil du maître; aucune émotion ne paraissait sur son visage: sa sensibilité avait résisté à d’autres épreuves!
Le 27 on se battit encore; on avança peu: le gros de l’armée arriva. Les divers corps et la garde furent placés sur les côtés de la route, dans les endroits qu’on trouvait les plus commodes; le pays était encore coupé de gorges et couvert de bois. Le passage fut libre le surlendemain de l’arrivée de l’empereur. A l’endroit où l’ennemi avait le plus long-temps tenu, gisaient quelques fantassins russes et un nombre à peu près égal des nôtres; le canon, d’ailleurs, n’avait pas fait grand mal: cette affaire n’avait été rien moins que meurtrière; l’ennemi avait seulement voulu retarder notre marche.
Au sortir de ces défilés nous vîmes Witepsk à plus d’une lieue. Une colonne de fumée s’élevait de quelques magasins auxquels les Russes avaient mis le feu. Le canon tira toute la journée; il périt beaucoup de monde devant la ville, dans une grande plaine où la cavalerie donna. Le soir, le canon cessa.de tirer, la cavalerie légère passa la ville et suivit l’ennemi; le reste de l’armée demeura en position sur des hauteurs où les deux tentes du chef furent dressées.
Le 28, la garde impériale en grande tenue partit de bonne heure pour faire son entrée dans Witepsk; les divers corps d’armée défilèrent; on allait lentement; les environs et l’intérieur même de la ville étaient coupés de ravins. Witepsk a quelques maisons qui ont de l’apparence; c’était la plus belle ville que nous eussions vue depuis Wilna, à laquelle elle n’est pourtant pas comparable; on y trouva quelques vivres qui étaient loin de pouvoir suffire: le soir on alla bivouaquer au-delà.
Le 29 ou le 30, vers midi, notre corps d’armée qui s’était séparé du reste arriva dans une petite ville abandonnée; nous y étions à peu près installés lorsque des officiers d’état-major vinrent dire que l’ennemi inquiétait nos avant-postes; nous prêtâmes l’oreille un instant avec eux, et nous entendîmes, quoique peu distinctement à cause de la distance, des coups de fusil qui paraissaient être tirés dans une plaine de sable; nous ne pûmes rien apercevoir à l’horizon. On jugeait convenable de se tenir prêts à partir, parce que nous pouvions être obligés de reculer. Un moment après, les coups devinrent plus fréquens; on sonna à cheval; la division de cuirassiers alla reconnaître ces forces qui ne parurent pas considérables; elle revint aussitôt.
Le lendemain nous nous dirigeâmes vers le lieu où nous avions entendu cette escarmouche; des hussards y étaient en vedette. Des piquets de cavalerie, qui pouvaient être des patrouilles russes, rôdaient dans les environs pendant que des villages brûlaient.
Nous restâmes dix jours à ce poste; les chevaux se refirent pendant cette halte; un tiers étaient ou blessés ou tellement affaiblis qu’ils n’auraient pu soutenir plus long-tèmps la fatigue; lorsqu’on leur laissait manger l’épi du seigle, ils tombaient fourbus, c’était pour eux un poison; leurs jambes devenaient faibles, leur marche chancelante, ils étaient après peu de jours d’une maigreur extrême; tous n’en mouraient pas, mais ils restaient maigres et faibles pendant long-temps, et peu redevenaient tels qu’ils avaient été auparavant.
Un jour, le 8 août, nous entendîmes de notre village des coups de canon pendant une grande partie de la journée; ce bruit venait de trois à quatre lieues vers notre droite. Nous sûmes les jours suivans que le corps du général Montbruny avait eu une affaire très vive; l’ennemi était tombé en force sur sa cavalerie légère, et l’avait fait reculer dé trois ou quatre lieues. Le 9, à six heures du soir, nous reçùmes ordre de partir.
Il fallut d’abord rétrograder d’une lieue. Nous passâmes dans un endroit où des déserteurs dirent que les Russes bivouaqués avaient eu quelques jours auparavant une grande alerte en apprenant que les Français s’approchaient. Ce mouvement rétrograde inquiétai t déjà ; nous n’en avions pas fait encore; les têtes travaillaient. Les Français ont peut-être à la guerre une imagination trop vive: lorsqu’ils ont des succès ils les exagèrent, et personne n’avance aussi vite qu’eux; mais lorsqu’ils ont des revers ils les exagèrent encore davantage, et alors on voit parmi eux une funeste inquiétude mise à la place de l’impassible et froide obéissance nécessaire dans une armée.
Nous changions de direction. De Wilna à Drissa nous étions allés vers le nord. De Disna à Polotsk et à Witepsk, vers l’est à peu près: maintenant nous marchions vers le sud-est pour prendre la route de Smolensk.
Dans ce trajet, un parlementaire traversa un jour le camp les yeux bandés, ainsi que son trompette. Au commencement les Russes saisissaient toutes les occasions d’en envoyer, et jamais pour des raisons sérieuses: ce trompette en avait déjà conduit plusieurs. Nous passâmes une petite rivière qui était sans doute la Caspla. Arrivés au bord du Dniépe, on nous dit confidentiellement que le lendemain de grand matin on devait attaquer sur toute la ligne, que l’ennemi était de l’autre côté du fleuve, et qu’il voulait livrer bataille sur ses bords. C’était d’ailleurs pour nous quelque anniversaire de victoire. Le général Nansouty, regardant sa montre, nous dit: «qu’il était
«neuf heures, qu’il fallait se coucher à dix,
«et se lever à deux; que quatre heures de
«sommeil suffisaient.» Il n’y avait donc pas de doute que ce qu’on nous avait dit ne fût vrai.
On était mal instruit. On passa sans difficultés. Nous entendîmes quelques coups de canon qui n’eurent pas de suite. Le soir l’armée était réunie, et ce fut sans doute alors, autant qu’il m’en souvient, que nous vîmes passer sept ou huit pièces de canon prises le matin.
En Pologne nous avions souvent trouvé des endroits où la terre mobile ondulait en quelque sorte sous les roues de l’artillerie et des équipages; avant Smolensk nous passâmes dans des contrées de sable où l’eau, qui avait toujours été si mauvaise, et qui nous avait aussi souvent manqué jusque là, était encore plus rare. Dans un bois où l’on nous fit rester une nuit, des milliers de fantassins, la plupart venus de deux lieues, se pressaient autour d’une citerne, d’où l’on ne retirait plus que de la boue. Au milieu du village on se portait en foule vers un puits, quoique l’incendie qui dévorait tout, et dont on sentait vivement l’ardeur, menaçât de fermer toutes les issues. Sur quelques routes la poussière étouffait, et, sans exagérer, lorsque le mouvement était précipité, on ne pouvait se voir en plein jour. Quelquefois un épais tourbillon qu’on apercevait au loin dans de vastes plaines, indiquait la marche de l’ennemi. Sur les côtés il faisait soupçonner la direction de nos divers corps d’armée: c’était la colonne de feu ou de fumée qui s’élevait au-dessus des Israélites et qui guidait leur marche dans le désert.
Cependant nous approchions de Smolensk, ville enceinte de murailles; et le prince Bagration venait d’opérer sa jonction avec le reste de l’armée russe; le succès de sa retraite tenait du prodige.
CHAPITRE IV.
Table des matières
Smolensk.
LA journée du 16 août se passa en escarmouches. Le 17, l’affaire de Smolensk commença dès le matin par des roulemens de coups de fusil partant de colonnes d’infanterie qui opéraient divers mouvemens autour de la ville. Des décharges d’artillerie se faisaient entendre par intervalles, et grondaient avec fracas dans les vallons d’alentour. Les coups de fusil cessèrent l’après-midi; l’ennemi avait abandonné ses positions avancées, et s’était retiré dans la ville; le canon continua à tirer.
D’épaisses murailles de briques de vingt-cinq pieds de haut, flanquées de tours et munies de pièces de gros calibre, semblaient devoir tenir long-temps. Elles résistèrent pendant la journée du 17, et jusques assez avant dans la nuit, au feu le plus violent; trois ou quatre ponts établissant une communication avec la rive droite, en même temps qu’ils assuraient la retraite, favorisaient l’évacuation des blessés et l’arrivée des secours. Un tiers de l’armée formidable qui était de l’autre côté fut employé à la défense de la place. Le reste, témoin de l’action sans y prendre part, provoqua l’établissement d’une batterie de soixante pièces, qui, sous les ordres du prince Poniatowsky, les força bientôt à se mettre hors de portée. Le soir la ville brûlait, et offrait, pendant une des plus belles nuits d’été, une des plus belles horreurs qu’une armée puisse contempler. Les Russes évacuèrent ce poste le 18 à deux heures du matin.
En traversant le fleuve nous vîmes un spectacle bien capable de faire apprécier des jours coulés au sein de la paix. Des soldats qui avaient voulu fuir étaient tombés dans les rues, étouffés par les flammes, et avaient été brûlés. Plusieurs ne ressemblaient plus à des hommes: c’étaient des masses informes de chairs grillées et charbonnées, que le fer d’un fusil, un sabre ou quelques lambeaux de vêtemens trouvés à côté d’eux faisaient reconnaître pour des cadavres. Quelques malheureux habitans (quoiqu’il en. fût resté bien peu ) avaient éprouvé le même sort: plusieurs avaient expiré sur le seuil même de leurs portes.
Pendant qu’on descendait en foule au milieu de ces ruines embrasées où s’étaient réunis tant de désastres, on en venait aux mains à quelque distance. Un feu soutenu, et le bruit de l’artillerie, annonçaient une affaire sanglante, comme pour détourner l’attention et la porter vers un nouveau théâtre d’horreur. La nature venait d’être mise aux prises avec la mort, il restait encore des hommes; la lutte n’était donc pas terminée. Le maréchal Ney avait rencontré l’arrière-garde ennemie à Valontina, à deux lieues de Smolensk.
Nous passâmes le pont à minuit. La nuit était tellement sombre, qu’à peine pouvait-on apercevoir la route. A une lieue de la ville nous vîmes venir à nous une voiture qu’escortaient des soldats éclairés par des torches. Le général Gudin avait eu une cuisse emportée dans le combat dont nous avions entendu le feu; on le transportait à la ville avec toutes les précautions que peuvent prendre de braves soldats chargés de conserver un reste de vie à leur général mutilé au champ d’honneur. Dès qu’il fit jour, on trouva beaucoup de fantassins blessés, qui s’en retournaient vers la ville; les plus jeunes avaient perdu leur contenance martiale. Ils n’étaient plus que des hommes souffrans. Les officiers avaient une tout autre expression dans leurs traits: ceux qui ne pouvaient marcher se laissaient emporter, mais calmes comme s’ils n’eussent pas eu besoin d’efforts pour vaincre la douleur.
Le combat s’était livré sur un colline peu saillante, près d’un terrain assez bas et couvert à droite et à gauche de la route d’un bois taillis très clair; on y avait placé de l’infanterie qui avait fait pleuvoir une grêle de balles sur nos soldats lorsqu’on les avait fait avancer. Ils chargèrent bientôt à la baïonnette. Dans quelques endroits on voyait la terre couverte de Russes et de Français couchés les uns sur les autres. Ils en étaient venus jusqu’à combattre corps à corps.
CHAPITRE V.
Table des matières
Entrée en Russie.
LES forces principales des Russes avaient été rejetées au-delà de la Dwina et du Dniéper. La plus grande partie de la Pologne était libre. Nos troupes, affaiblies par les marches, les privations, et par cinq ou six combats dont les trois derniers avaient été à notre avantage, espéraient des cantonnemens sur les anciennes frontières du territoire polonais que Smolensk devait maintenant protéger. On n’eût pas seulement pensé que, laissant derrière lui des corps ennemis considérables qui pouvaient vaincre ceux qu’on leur opposerait, l’empereur osât s’enfoncer au cœur de la Russie pour y combattre une armée formidable qui se grossissait sans cesse de nombreuses milices, et se fortifiait de toute espèce de secours à l’approche de l’hiver; tandis que la sienne diminuait au contraire chaque jour, et se voyait entièrement dénuée de tout ce qu’il fallait pour lutter contre les rigueurs de ces climats. C’est cependant ce qui fut arrêté dans son esprit. Il laissa sa gauche à Polotsk; sa droite, composée d’Autrichiens et de Saxons, non loin du duché de Varsovie, et il s’aventura dans la Moscovie avec le reste de ses troupes. Smolensk était déjà un point avancé de nos lignes, Moscou était à quatre-vingts lieues plus loin, nous étions à la fin d’août, le moindre revers compromettait toute la campagne. Cette considération ne fut pas assez puissante. Il était décidé qu’il fallait aller à Moscou. Moscou devint dès lors le port de salut. On supporta avec résignation les privations, les fatigues et les dangers d’une guerre, qui devenait de jour en jour plus meurtrière, en pensant que Moscou en serait le terme; qu’on y trouverait la paix, l’abondance et l’oubli des maux, et que bientôt on pourrait envisager la patrie et se livrer à l’espoir d’y rentrer. Tels étaient les beaux rêves dans lesquels notre imagination se complaisait. Ces illusions seules pouvaient soutenir notre courage: on y croyait, parce qu’on avait besoin d’y croire. Les soldats souffrirent plus qu’ils n’avaient jamais souffert. Mais la faim, les fatigues et l’ennemi ne les effrayaient pas; et ils ne connaissaient pas leur position. Quelle force d’âme ne fallait-il pas aux chefs qui en appréciaient tout le danger, pour les guider froidement à la victoire dans des momens aussi décisifs!
On prit donc la route de Moscou sans faire aucune disposition de défense dans les pays qu’on abandonnait, sans y préparer aucune ressource; on le quitta comme ne devant y repasser qu’après avoir obtenu la paix.
Nous trouvions les villages encore plus dévastés et souvent brûlés; les villes étaient désertes; les vivres étaient encore plus rares qu’auparavant. On se battit à Dorogobouje, à Viesma, qui furent réduits en cendres, et auprès de Gjat. Le soir, le feu de la mousqueterie roulait pendant une heure avant qu’on ne prît position; c’était toujours ainsi qu’on plaçait les avant-postes: on s’était tellement accoutumé à cette résistance, qu’on ne laissait pas pour cela de s’installer dans le voisinage pour passer la nuit.
Quelles nuits nous passions! et surtout quel réveil pour ceux qui avaient pu oublier un instant nos infortunes! on était aussitôt assailli par ces idées de famine, d’incendie, de destruction et de mort qui formaient toute notre intelligence; l’instinct de la conservation ne pouvait méconnaître des dangers si urgens, et rappelait sans cesse notre attention à ce triste sujet.
Au milieu de tant de réflexions accablantes, l’idée de la gloire avait conservé tout son ascendant et tout son prestige; ce qu’on n’a vu que chez des hommes rares et privilégiés de la nature, se réalisait ici dans toute une armée; le moral soutenait le physique; ces soldats restaient au niveau de leur renommée, le danger les trouvait toujours les mêmes, toujours prêts à le braver et à s’élever au-dessus de leur sort; en voyant tant de constance dans la valeur, l’ennemi dut souvent se demander si ces hommes étaient réellement accessibles à ce qui a tant d’influence sur le reste de l’humanité.
Mais que devait se dire celui qui les menait presque sciemment à leur perte? que devait-il se dire en voyant des hommes faire si généreusement le sacrifice de leur vie? où était sa conscience, s’il ne s’était point promis qu’il se sacrifierait pour eux au besoin, et si, au contraire, il nourrissait l’arrière-pensée qu’il pouvait un jour les abandonner?
CHAPITRE VI.
Table des matières
Bataille de la Moskowa.
LE 5 septembre, au soir, une canonnade qui se prolongea jusqu’à l’entrée de la nuit sur une hauteur, nous parut une affaire d’avant-postes, seulement plus sérieuse que celles qui avaient lieu presque tous les jours; c’était l’attaque d’une grande redoute d’où nous voyions partir le feu; elle fut prise avec quelques canons; après l’avoir examinée, nous fûmes étonnés qu’on s’en fût sitôt rendu maître.
Le 6, les troupes continuèrent à arriver et à se rapprocher de part et d’autre pour décider, à coups de canon, du sort des armées et des empires.
Le 7, à deux heures du matin, Napoléon réunit son état-major sur la redoute prise l’avant-veille, et la proclamation suivante fut mise à l’ordre du jour:
«SOLDATS!
«Voici la bataille que vous avez tant désirée;
«désormais la victoire dépend de vous, elle
«vous est nécessaire, elle vous donnera l’abondance,
«de bons quartiers d’hiver, et un prompt
«retour dans la patrie. Conduisez-vous comme
«à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk,
«et que la postérité la plus reculée cite
«avec orgueil votre conduite dans cette journée;
«que l’on dise de vous: Ils étaient à celte
«grande bataille sous les murs de Moscou.»
Au point du jour, des coups de canon donnèrent le signal de l’attaque, ils se répondirent, le feu se développa et ne cessa plus; la direction du bruit et l’avantage du lieu amenaient un grand nombre de personnes sur la redoute prise le 5, et d’où, regardant vers l’orient, on découvrait le champ de bataille.
Le sol, qui s’inclinait légèrement à partir de ce point et des environs, se relevait à un demi-quart de lieue, offrant un espace considérable coupé de trois ou quatre ravins desséchés, et terminé par les redoutes ennemies.
A dix heures du matin, le soleil perça le brouillait et découvrit un ciel serein; à une demi-lieue partaient de l’horizon couvert d’une épaisse fumée, des lignes de feu avec un fracas. tel qu’on ne peut guère se l’imaginer. Le bruit des canons dirigés contre nous, et la plupart d’un gros calibre, couvrait tellement celui de nos pièces, que nous les entendions à peine, quoiqu’elles fussent plus près. Cependant des caissons sautant au milieu des rangs ennemis prouvaient que notre artillerie faisait aussi des ravages. La partie la plus avancée de notre armée couverte de la fumée des ennemis et de la nôtre, était en grande partie invisible. On établissait des batteries dans un bois taillis, et un groupe de quelques personnes, parmi lesquelles était l’empereur, s’y portait pour en diriger le feu. A gauche, l’armée d’Italie, placée sur le flanc d’un coteau, tenait en échec l’aile droite de l’ennemi. A notre droite et très en avant, une masse de cavalerie ou la plus grande partie de la cavalerie sous lés ordres du roi de Naples, quittait parfois la place où elle était en repos et comme à l’abri, s’avançait brusquement vers des redoutes d’où partait un horizon de feu, et se retirait bientôt après, abandonnant un terrain nu où les boulets et la mitraille faisaient voler la poussière. Ces charges, quoique habilement dirigées, et produisant l’effet désiré, pouvaient paraître à un œil peu exercé des tentatives inutiles et par conséquent pernicieuses. A chaque instant éclataient dans divers points de ce champ couvert de tant de corps, des obus qui y portaient le ravage. Des généraux blessés étaient portés sur les derrières, par cinq ou six soldats. Des gendarmes de la garde conduisaient quelques groupes de prisonniers noircis de fumée: des boulets tombaient souvent jusqu’auprès de la grande redoute où nous étions, et enlevaient du monde dans les rangs de réserve, tant était fort le calibre des pièces ennemies! La garde impériale, parée comme pour un jour de fête, formait en grande partie cette réserve; les grenadiers avaient ôté les fourreaux de leurs bonnets à poil et de leurs longs plumets rouges. Le moment était venu de ne plus rien épargner, il fallait que ceux qui succomberaient mourussent dans tout l’éclat de leurs armes, et les vainqueurs devaient compter ce jour au nombre des plus beaux de leur vie. Des officiers brillans d’or ou d’acier étaient attentifs du haut de ces retranchemens aux efforts des autres troupes; ils durent plus d’une fois concevoir des craintes sur l’issue de cette bataille, en voyant qu’on avait déjà fait divers mouvemens inutiles; dans ce moment l’artillerie de la garde reçut ordre d’avancer; quelques officiers quittèrent leurs groupes et allèrent, avec le calme de la valeur, sacrifier leur vie à leur devoir.
A deux heures, la situation respective des deux armées offrit une différence aussi avantageuse pour nous qu’elle était inattendue. Ces redoutes, en apparence inaccessibles, étaient presque toutes tombées en notre pouvoir; on en voyait encore partir la foudre; mais dirigées par nos canonniers, contre une redoute encore très forte, qui dominait presque toutes les autres, et qui fut prise long temps avant le coucher du soleil. Cette occupation hâtait alors l’heureuse issue de cette sanglante bataille. Des soldats de réserve accumulés le matin autour du point d’où nous regardions, s’étaient avancés vers les lignes, laissant derrière eux un grand espace dans lequel l’œil aimait à ne rencontrer personne.
Avant la nuit le feu cessa; notre armée resta sur le champ de bataille. Les tentes de Napoléon furent dressées sur la redoute prise le 5; et le calme du soir vint permettre aux troupes accablées de goûter ce repos si doux après d’éclatans succès.
Les blessés, dont il y avait un grand nombre dans le village, furent réunis sous un hangar isolé, d’où leurs cris ne se faisaient pas entendre.
Le général Nansouty avait été blessé dès le matin. Sous le toit où on l’avait déposé menait de mourir le général Montbrun, qui avait reçu le matin un biscayen dans le ventre. Guidant naguère nos colonnes aux rives du Tage, il expirait sur celles de la Moskowa. Auprès de sa porte, gisait étendue sans connaissance, la femme d’un de ses serviteurs, mort comme lui dans cette journée.
Le soir on racontait les exploits les plus marquans; on parlait de la valeur avec laquelle s’étaient conduits les chefs; tout le monde s’accordait à donner les plus grands éloges au roi de Naples.
Des cuirassiers du cinquième régiment étaient entrés à cheval dans une redoute, avaient sabré les canonniers et l’infanterie qui s’y trouvaient, et frayèrent ainsi la voie à nos fantassins, pour s’en rendre maîtres. On convenait que l’ennemi s’était retiré en bon ordre; qu’on avait vu le soir ses lignes défiler sans aucune précipitation, quoiqu’il eût beaucoup perdu.
Le lendemain matin on visitait le champ de bataille. Dans un enfoncement, auprès dune église entourée de quelques chaumières, qui étaient sans doute le village de Borodino, des soldats autour de leurs bivouacs semblaient déjà ne plus penser à leurs succès, comme si ce jour ne dût être marqué dans l’histoire qu’au rang des actions ordinaires. Dans les quartiers de l’artillerie, l’enclume résonnait sous les coups redoublés du marteau, pour réparer les pertes de la veille. Des blessés venaient, de la main qui leur restait libre, prendre avec leurs camarades des alimens que l’amitié la plus pure leur offrait. Des caissons d’ambulance établis dans des ravins, étaient entourés de blessés mourans. Ceux qui avaient pu marcher étaient allés joindre leurs amis.
On trouvait des morts bien avant d’arriver aux redoutes, et surtout au-delà des premières. Devenus maîtres de celles-là, nos canonniers avaient tiré avec avantage sur les autres et sur les troupes qui s’y réfugiaient. C’était là qu’on voyait des cuirasses brunes enfoncées dans les poitrines-des Russes, des uniformes blancs percés d’une grande ouverture noirâtre; là étaient entassés des morts d’un aspect effrayant, par la manière dont ils avaient été frappés. Des chevaux énormes faisaient des efforts pour se relever, et retombaient aussitôt, quelquefois sur des mourans qui les entouraient. Des malheureux laissés dans les ravins, traînaient une cuisse qui tenait à peine, et s’approchaient, peut-être depuis la veille, d’un peu d’eau qu’ils avaient aperçue, pour calmer la soif allumée par la douleur. D’autres cherchaient seulement à s’éloigner, et croyaient échapper à la mort en fuyant des lieux où elle régnait avec toutes ses horreurs. Ce n’était que débris de chariots, de caissons, qu’armes brisées et éparses, sur un sol ensanglanté !
A un spectacle si propre à présenter les rois sous un jour peu avantageux, on serait tenté de se demander si c’est pour en user ainsi qu’ils ont reçu des empires; si c’est pour faire de leurs semblables les victimes d’une ambition qui n’est au fond qu’un froid égoïsme, et devant laquelle tout se tait, jusqu’à la susceptibilité des remords.
En m’avançant dans des broussailles, je trouvai un fantassin qui venait à moi, et qui me dit de ne pas aller plus loin, que nos avant-postes étaient à peu de distance. La cavalerie avait passé la nuit dans l’intervalle des redoutes; les chevaux souffraient la faim sur ce terrain nu. Quelquefois, non loin des feux des bivouacs, on roulait sous ses pieds, sans y réfléchir, des obus qui n’avaient pas éclaté. Les officiers, satisfaits de la nouvelle gloire qu’ils venaient d’acquérir, renouaient dans de vifs entretiens des liens d’amitié qui avaient été si près d’être rompus par le sort des combats. Le temps était redevenu sombre; la tristesse semblait répandue jusque dans l’air. Il ne fallait rien moins que la gaîté française pour tenir contre de pareilles épreuves. Que ce jour devait être triste pour les vaincus!
On avait pris dans cette journée quarante ou cinquante canons. ( Il y en avait vingt-cinq dans une seule redoute, et on avait pris quatre ou cinq redoutes). Il était resté sur le champ de bataille, de douze à quinze mille morts, d’après l’estimation de militaires qui avaient l’œil exercé. Au bruit de tant d’artillerie, on aurait pu croire que la moitié des combattans avait péri. Il faut beaucoup d’habitude dans une action pour ne pas s’en laisser imposer par le bruit; c’est nécessaire. Cependant, pour juger sainement ce qu’on aura de la peine à croire, et que je n’aurais. pas cru moi-même si je ne l’avais pas vu, c’est qu’il y avait au moins quatre Russes pour un Français. On compte ordinairement trois fois plus de blessés que de morts; ainsi le calcul est facile. On fit peu de prisonniers de part et d’autre, 2
Les cuirassiers russes ressemblent assez aux cuirassiers westphaliens ou saxons. Il y eut un moment de méprise. Les cuirassiers français chargèrent les cuirassiers saxons ou westphaliens; mais cette erreur ne dura pas.
On disait que si le soir Napoléon eût mis la cavalerie de sa garde à la poursuite de l’ennemi; que s’il ne lui avait pas donné le temps de se refaire après cette journée, il aurait détruit la moitié de ce qui restait de l’armée russe, avant qu’elle arrivât à Moscou 3: c’était plus proposable alors qu’après l’affaire de Smolensk. 4
Le 8 et le 9 on manœuvra sur la gauche de l’ennemi; il hâta sa retraite, et le quartier-général de notre armée entra le 10 au matin à Mojaïsk, distant de deux ou trois lieues du champ de bataille. Cette ville avait été traitée par les Russes comme celles que nous avions déjà traversées; c’est-à-dire qu’elle était en partie brûlée et dépourvue de tout. N’ayant pu tenir contre notre avant-garde, qui les avait attaqués avec vigueur, ils s’étaient éloignés en laissant quelques blessés à Mojaïsk, où les nôtres furent ensuite transportés. Nous trouvions sur la route plusieurs soldats russes morts pendant ce court trajet, et dès les jours suivans on se tira le soir quelques coups de canon aux avant-postes.
Quel plaisir de voir sur les poteaux de la route, qui marquaient les distances; sur ces poteaux dont les chiffres nous effrayaient au commencement, que nous n’avions plus que cinquante, quarante, trente werstes à faire pour arriver à Moscou! L’abondance allait revenir, nous allions être dans une capitale, nous allions reprendre des habitudes agréables dont nous commencions presque à perdre le souvenir; car les idées qu’on a dans le repos s’étaient effacées de notre esprit; nous ne savions plus à quel jour du mois ni de la semaine nous étions; nous ne pensions plus qu’il y eût ni fêtes ni dimanches; nous aurions pu presque oublier que la terre fût encore habitée, tant nous avions parcouru de pays déserts ou abandonnés. La paix allait donc se faire: envisageant la patrie, dont l’idée ne peut jamais se séparer de celle du bonheur, nous avancions aussi satisfaits qu’étonnés d’avoir pu arriver au port à travers tant d’écueils.
Des livres français, trouvés dans une maison où nous passâmes la nuit, me firent une impression que ne m’avaient jamais causée nos chefs-d’œuvre littéraires. Il faut se trouver dans une position pareille pour comprendre quelles idées ils réveillèrent en moi!
CHAPITRE VII.
Table des matières
Moscou.
Nous étions auprès de Moscou; notre corps d’armée allait y arriver le premier; les cuirassiers s’avançaient, précédés de quelques escadrons, restes de notre division de cavalerie légère, forte de près de trois mille hommes au commencement de la campagne. 5
D’une hauteur nous découvrîmes, à deux lieues dans la plaine, l’antique capitale des Czars, et le nom de Moscou circula dans ces rangs affaiblis par tant de travaux, mais fortifiés de tant de gloire, comme celui de Jérusalem était autrefois répété avec un religieux enthousiasme par les Croisés. Tout paraissait tranquille à Moscou. On n’entendait tirer aucun coup de fusil, rien n’annonçait d’incendie, et l’idée de cette paisible occupation nous eût transportés de joie, si on eût pu s’y livrer sans inquiétude.
Mais en considérant cette immense cité comme le terme de nos maux, on ne pouvait se défendre d’un sentiment pénible. Le salut de notre armée tenait à sa conservation: il ne fallait que la détruire pour que nous eussions fait inutilement cette horrible campagne; pour que nous trouvassions tous, au lieu de la paix dans cette capitale conquise, la plus affreuse mort au milieu d’un désert. Placé entre les mains de quelques fanatiques religieux ou politiques, combien notre sort devenait incertain!
Près d’entrer, l’empereur s’arrêta comme pour attendre quelque députation. Cinq ou six personnes du peuple que des officiers polonais lui amenaient, étaient loin de pouvoir soutenir la dignité de ce rôle qu’on pouvait cependant entreprendre de leur faire jouer aux yeux de l’Europe. Il n’y avait guère là de quoi flatter l’amour-propre du vainqueur. Nous entrâmes dans Moscou le 14 septembre après midi.
D’abord peu satisfaits de voir encore de pauvres maisons en bois, nous dûmes revenir de cette première impression à mesure que nous avancions. On ne rencontrait que quelques hommes de la basse classe, dont plusieurs avaient cru de leur devoir de mettre une cocarde tricolore, et de se tenir au coin d’une rue avec une vieille arme au bras. Peu de personnes se montraient aux fenêtres.
Toutes les issues furent occupées par des postes d’infanterie. La cavalerie qui était entrée dans la ville, la traversa, et fut prendre position au-delà, marchant pour ainsi dire à côté des cosaques qui l’évacuaient sans qu’il vînt dans l’idée de se battre, tant on croyait que la guerre était finie. Une autre partie de la cavalerie passa la rivière au gué, et alla se poster vers le nord de Moscou.
Le lendemain, la garde impériale et les divers corps d’armée y entrèrent. Napoléon vint occuper le Kremlin. On vit ce jour-là une épaisse fumée s’élever d’un seul point. On ne dut d’abord concevoir aucune inquiétude. Le lendemain le feu n’était pas éteint, il paraissait au contraire plus violent. On pillait les magasins et les maisons que le feu menaçait. Bientôt il éclata dans divers, quartiers, et l’on fut obligé de s’avouer que la ville allait être dévorée par les flammes.
Le 18, notre corps d’armée qui était hors des faubourgs du côté du nord, reçut ordre de se porter au sud-est sur le chemin de Saint-Wladimir. Nous traversâmes Moscou. L’incendie était alors considérable, beaucoup de maisons avaient été brûlées. Dans une grande rue bâtie en bois, par où nous entrâmes, on ne rencontrait que des militaires qui faisaient apporter dans leurs bivouacs, par des hommes du peuple, des provisions de toute espèce. Nous passâmes dans des quartiers mieux bâtis où d’énormes boules dorées qui surmontaient les dômes des églises, si elles n’offraient les formes de la belle architecture, avaient au moins un air d’opulence. Dans des rues isolées on voyait des flammes sortir des fenêtres, et dévorer en silence l’ouvrage de tant de siècles qu’on leur abandonnait. Personne ne cherchait à arrêter les progrès du feu; la plupart des maisons étaient fermées. Le roi de Naples avait changé trois fois de logement. Nous étions alors devant celui qu’il occupait, et il était déjà entouré de flammes. Qu’opposer à un semblable fléau qui avait fini par éclater sur tous les points à la fois? On fusillait tous ceux qu’on trouvait la torche à la main; et cette mesure, qui pouvait être efficace, ne produisit cependant aucun effet. Ce feu destructeur était favorisé par un vent de sud-ouest que nous pouvions regarder comme celui de la colère céleste; il continua ses ravages. Éloignés de Moscou, nous reconnûmes pendant huit jours l’emplacement de cette ville, à un épais nuage de fumée qui s’élevait de l’incendie, et obscurcissait le jour; la nuit, on voyait luire une clarté non moins sinistre que la lueur de ces comètes où les peuples ont souvent voulu voir d’affreux présages.
Telle d’un rouge ardent, lugubre, ensanglanté,
La nuit, dans l’air brûlant, la comète étincelle.
DELILE, Énéide.
Cependant des provisions que nous apportions de Moscou réparaient nos forces dans les bivouacs. L’abondance, si long-temps désirée, pouvait seule nous distraire d’un événement aussi grave, et aussi fatal. Toujours accessibles à l’espérance, nous nous livrions au sommeil comme si nous avions dû nous réveiller pour un meilleur avenir.
Centre d’un immense commerce, offrant réunis le luxe asiatique et les mœurs de l’Europe, Moscou était une ville florissante. Des maisons spacieuses avec de vastes cours et des jardins y offraient un genre de liberté qu’on trouve si rarement dans les cités populeuses. Quelques belles maisons blanches, avec des façades à colonnes, contrastaient agréablement avec des édifices sombres qui avaient vu passer les siècles et les nations. Ce monument de la puissance tartare, dont le front superbe dominait cette capitale long-temps malheureuse , était devenu, depuis la destruction de l’ennemi qui l’avait érigé, un trophée des Russes, et ne semblait plus destiné qu’à la protection de leurs arts et de leur culte réunis autour de lui. Mais ces peuples se sont vainement confiés dans ce palladium des peuples. Poussés d’un point éloigné de la terre, des soldats sont venus fondre sur ce berceau de leur société, et Moscou a disparu pour ne pas devenir encore une fois un instrument d’oppression. Vous qui naquîtes dans ses beaux jours, et qui vécûtes dans sa paisible enceinte, venez le reconnaître sous cet amas de cendres et de ruines!.... Ah! si jamais l’Athènes des temps modernes, si cette capitale que nous pouvons à juste titre regarder comme celle du monde entier, si Paris devait éprouver le même-sort!... Cette réflexion devait naturellement se présenter à l’esprit, après le spectacle qui venait de frapper nos regards!
Des lieux témoins d’un si grand désastre, qui pouvait sans amertume jeter un coup-d’œil sur l’Europe? que dis-je! sur le monde, vaste théâtre de nos exploits, et pour en suivre le cours, se transporter en Afrique, au pied des pyramides et au milieu des sables brûlans du désert; en Asie, autour des vieux murs de Gaza, de Jaffa, de Césarée et de Saint-Jean-d’Acre; en Amérique, dans les fatales plaines de Saint-Domingue! Dans tous ces lieux l’ambition avait laissé des traces déplorables de son passage. Cadix, Valence, Saragosse, fumaient encore. Les rives du Danube, de l’Elbe, de l’Oder et de la Vistule, avaient été les malheureux champs d’une riche moisson de gloire. Une traînée de feu et de sang marquait la route récente de Kowno à Moscou: ces campagnes désertes étaient jonchées de cadavres; les villes étaient réduites en cendres. Le génie de la guerre avait porté partout la destruction et la mort!
Nous nous éloignions lentement de Moscou. Au bout de huit jours (le 24 septembre), nous n’en étions pas à plus de douze lieues. Le roi de Naples venait dans les premiers jours visiter les avant-postes, et s’en retournait le soir. Il était convenu, disait-on, avec le général qui commandait les cosaques de l’arrière-garde, de ne pas s’inquiéter réciproquement, que les affaires d’avant-postes ne pouvaient plus avoir aucun résultat, qu’ils avaient besoin de repos aussi-bien que nous. On parlait de paix, et dans cette idée, nous restions en pleine sécurité à la portée des cosaques. Nous rêvions à des cantonnemens; l’ordre de les prendre ne pouvait tarder à arriver; on nous assignerait un village. Nous désirions que ce fût celui où nous étions: une grande partie des paysans y étaient restés. On établirait une espèce de police pour gagner leur confiance, afin qu’ils engageassent les autres à revenir. On passerait l’hiver dans ces petites chaumières, et l’on s’y voyait heureux par avance, puisqu’on y trouvait des subsistances et du repos. Quant à la patrie, on tâcherait de l’oublier!
Au printemps, mettant les choses au pis, la guerre recommencerait, et nous serions vainqueurs; mais ici commençait le vague et l’incertitude, et nous ne pouvions qu’à peine former des conjectures.
Un officier vint apporter l’ordre de partir pour se mettre à la poursuite de l’ennemi. ( Ce n’était pas se battre. ) Le général en avait perdu la trace. On parlait d’une dame qui avait donné quelques renseignemens sur la route qu’il avait tenue. Nous partîmes le 24.
Pendant une marche de flanc, des cosaques postés dans des bois prirent quelques uns de nos équipages. Nous parcourions un pays inégal, coupé de bois, où la cavalerie ne pouvait que rarement se déployer. Aussi, peu de monde nous arrêtait. Le prince Poniatowski, à la tète de l’infanterie polonaise, avait chaque jour des engagemens avec les Russes. Mais, quoique le canon ne cessât presque de tirer de toute la journée, ces affaires n’étaient nullement sérieuses.
Nous traversâmes le village de Woronovo, où tout était dévasté. Dans le château, le roi de Naples trouva sur une cheminée, ou contre un mûr, un écriteau où il était dit que cette maison appartenait au comte Rostopchin, gouverneur de Moscou, qui y avait mis le feu lui-même, afin qu’aucun Français ne vînt la souiller par sa présence: elle était en effet presque toute brûlée. Nous n’étions pas irrités contre les Russes; nous pensions que les militaires de cette nation n’en voulaient pas non plus aux Français; ils ne devaient voir dans leurs ennemis que des soldats qui, dans ce moment, étaient les plus forts, comme de leur côté les Français rendaient justice aux Russes, dont ils étaient les vainqueurs.
J’ai vu plus tard, lorsque j’ai mieux connu la noblesse de Russie, que l’orgueil blessé et une habitude de sentimens exagérés, qui font la force de leur pays à défaut de lois, pouvaient les porter aux actes les plus violens, sans aucun calcul des suites. Que le village de Woronovo fût brûlé ou non, les événemens devaient être les mêmes; mais j’ai compris par la suite que le comte de Rostopchin aurait regretté toute sa vie de l’avoir laissé intact. C’est ainsi qu’ils ont brûlé Moscou; ils auraient pu l’évacuer; et s’ils voulaient en faire le sacrifice, ils auraient pu le défendre, et nous le faire acheter bien cher. Ils ont trouvé plus beau de la détruire, sans faire la réflexion que dès que nous y étions entrés, il était de leur intérêt que nous y restassions; car si nous y fussions demeurés deux mois de plus, il ne se serait certainement pas sauvé un seul homme de toute l’armée française; la retraite étant alors impossible, le manque de vivres, de fourrages, de bois, dont Moscou doit s’être approvisionné au commencement de l’hiver, aurait tout forcé à capituler; et cependant quelle perte pour l’état, que la destruction de cette ville! que de fortunes! que d’objets d’arts! que de matériaux pour l’histoire de la nation ont été anéantis! quel retard pour la civilisation!
Le 6 octobre au soir nous arrivâmes à Tarontin, à quinze lieues de Moscou, du côté de Kalouga. On se battit comme de coutume avant de prendre position. On était déjà installé dans les bivouacs, lorsqu’on entendit tout à coup sonner à cheval. Ce fut presque une alerte; notre corps partit à la hâte, et s’avança vers le coteau dont nous n’étions séparés que par un ravin, pour repousser les cosaques qui venaient en nombre. On fournissait souvent des courses inutiles contre eux; ils se retiraient devant notre cavalerie qui ne pouvait plus faire de charges, tant les chevaux étaient ruinés, et ils couraient après dès qu’elle revenait sur ses pas.
Le lendemain, et pendant deux ou trois jours, la cavalerie était à cheval à cinq heures du matin, c’est-à-dire avant le jour; les équipages se retiraient à une demi-lieue sur les derrières,, parce qu’on s’attendait à être attaqué ; mais l’ennemi ne vint pas, et on ne prit plus cette précaution, si ce n’est une fois encore vers le 12 ou le 15, et ce fut encore inutilement.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.