Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.
Kitabı oku: «Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769.», sayfa 7
Cependant lorsque le jour était venu, aucun Indien ne s’était approché du camp, on n’avait vu aucune pirogue, on avait trouvé les maisons abandonnées, tout le pays paraissait un désert. Le prince de Nassau, lequel avec quatre ou cinq hommes seulement s’était éloigné davantage, dans le dessein de rencontrer quelques insulaires et de les rassurer, en trouva un grand nombre avec Ereti environ à une lieue du camp. Dès que ce chef eut reconnu M. de Nassau, il vint à lui d’un air consterné. Les femmes éplorées se jetèrent à ses genoux, elles lui baisaient les mains en pleurant et en répétant plusieurs fois: tayo, maté, vous êtes nos amis et vous nous tuez. À force de caresses et d’amitié il parvint à les ramener. Je vis du bord une foule de peuple accourir au quartier: des poules, des cocos, des régimes de bananes embellissaient la marche et promettaient la paix. Je descendis aussitôt avec un assortiment d’étoffes de soie et des outils de toute espèce; je les distribuai aux chefs, en leur témoignant ma douleur du désastre arrivé la veille et en les assurant qu’il serait puni. Les bons insulaires me comblèrent de caresses, le peuple applaudit à la réunion, et en peu de temps la foule ordinaire et les filous revinrent à notre quartier qui ne ressemblait pas mal à une foire. Ils apportèrent ce jour et le suivant plus de rafraîchissements que jamais. Ils demandèrent aussi qu’on tirât devant eux quelques coups de fusil; ce qui leur fit grand peur, tous les animaux tirés ayant été tués raides.
Le canot que j’avais envoyé pour reconnaître le côté du nord était revenu avec la bonne nouvelle qu’il y avait trouvé un très beau passage. Il était alors trop tard pour en profiter ce même jour; la nuit s’avançait. Heureusement elle fut tranquille à terre et à la mer; Le 14 au matin, les vents étant à l’est, j’ordonnai à L’Étoile, qui avait son eau faite et tout son monde à bord, d’appareiller et de sortir par la nouvelle passe du nord. Nous ne pouvions mettre à la voile par cette passe qu’après la flûte mouillée au nord de nous. À onze heures elle appareilla sur une haussière portée sur nous, je gardai sa chaloupe et ses deux petites ancres; je pris aussi à bord, dès qu’elle fut sous voiles, le bout du câble de son ancre du sud-est mouillée en bon fond. Nous levâmes alors notre grande ancre, allongeâmes les deux ancres à jet, et par ce moyen, nous restâmes sur deux grosses ancres et trois petites. À deux heures après midi nous eûmes la satisfaction de découvrir L’Étoile en dehors de tous les récifs. Notre situation dès ce moment devenait moins terrible; nous venions au moins de nous assurer le retour dans notre patrie, en mettant un de nos navires à l’abri des accidents. Lorsque M. de la Giraudais fut au large, il me renvoya son canot avec M. Lavari-Leroi qui avait été chargé de reconnaître la passe.
Nous travaillâmes tout le jour et une partie de la nuit à finir notre eau, à déblayer l’hôpital et le camp.
J’enfouis près du hangar un acte de prise de possession inscrit sur une planche de chêne avec une bouteille bien fermée et lutée contenant les noms des officiers des deux navires. J’ai suivi cette même méthode pour toutes les terres découvertes dans le cours de ce voyage. Il était deux heures du matin avant que tout fut à bord; la nuit fut assez orageuse pour nous causer encore de l’inquiétude, malgré la quantité d’ancres que nous avions à la mer.
Le 15 à six heures du matin, les vents étant de terre et le ciel à l’orage, nous levâmes notre ancre, filâmes le câble de celle de L’Étoile, coupâmes un des grelins et filâmes les deux autres, appareillant sous la misaine et les deux huniers pour sortir de la passe de l’est. Nous laissâmes les deux chaloupes pour lever les ancres; et dès que nous fûmes dehors, j’envoyai les deux canots armés aux ordres du chevalier de Suzannet, enseigne de vaisseau, pour protéger le travail des chaloupes.
Nous étions à un quart de lieue au large et nous commencions à nous féliciter d’être heureusement sortis d’un mouillage qui nous avait causé de si vives inquiétudes, lorsque, le vent ayant cessé tout d’un coup, la marée et une grosse lame de l’est commencèrent à nous entraîner sur les récifs sous le vent de la passe. Le pis-aller des naufrages qui nous avaient menacés jusqu’ici avait été de passer nos jours dans une île embellie de tous les dons de la nature, et de changer les douceurs de notre patrie contre une vie paisible et exempte de soins. Mais ici le naufrage se présentait sous un aspect plus cruel; le vaisseau porté rapidement sur les récifs n’y eût pas résisté deux minutes à la violence de la mer, et quelques-uns des meilleurs nageurs eussent à peine sauvé leur vie. J’avais dès le premier instant du danger rappelé canots et chaloupes pour nous remorquer. Ils arrivèrent au moment, où n’étant pas à plus de cinquante toises du récif, notre situation paraissait désespérée, d’autant qu’il n’y avait pas à mouiller. Une brise de l’ouest, qui s’éleva dans le même instant, nous rendit l’espérance: en effet elle fraîchit peu à peu, et à neuf heures du matin nous étions absolument hors de danger.
Je renvoyai sur-le-champ les bateaux à la recherche des ancres, et je restai à louvoyer pour les attendre.
L’après-midi nous rejoignîmes L’Étoile. À cinq heures du soir notre chaloupe arriva ayant à bord la grosse ancre et le câble de L’Étoile qu’elle lui porta: notre canot, celui de L’Étoile et sa chaloupe revinrent peu de temps après; celle-ci nous rapportait notre ancre à jet et un grelin. Quant aux deux autres ancres à jet, l’approche de la nuit et la fatigue extrême des matelots ne permirent pas de les lever ce même jour. J’avais d’abord compté m’entretenir toute la nuit à portée du mouillage et les envoyer chercher le lendemain; mais à minuit il se leva un grand frais de l’est-nord-est, qui me contraignit à embarquer les bateaux et à faire de la voile pour me tirer de dessus la côte. Ainsi un mouillage de neuf jours nous a coûté six ancres, perte que nous n’aurions pas essuyée, si nous eussions été munis de quelques chaînes de fer. C’est une précaution que ne doivent jamais oublier tous les navigateurs destinés à de pareils voyages.
Maintenant que les navires sont en sûreté, arrêtons nous un instant pour recevoir les adieux des insulaires.
Dès l’aube du jour, lorsqu’ils s’aperçurent que nous mettions à la voile, Ereti avait sauté seul dans la première pirogue qu’il avait trouvée sur le rivage, et s’était rendu à bord. En y arrivant il nous embrassa tous; il nous tenait quelques instants entre ses bras, versant des larmes, et paraissant très affecté de notre départ. Peu de temps après sa grande pirogue vint à bord chargée de rafraîchissements de toute espèce; ses femmes étaient dedans, et avec elles ce même insulaire qui le premier jour de notre atterrage était venu s’établir à bord de L’Étoile. Ereti fut le prendre par la main, et il me le présenta, en me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait nous suivre, et me priant d’y consentir. Il le présenta ensuite à tous les officiers, chacun en particulier, disant que c’était son ami qu’il confiait à ses amis, et il nous le recommanda avec les plus grandes marques d’intérêt. On fit encore à Ereti des présents de toute espèce, après quoi il prit congé de nous et fut rejoindre ses femmes, lesquelles ne cessèrent de pleurer tout le temps que la pirogue fut le long du bord. Il y avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l’insulaire qui venait avec nous fut embrasser. Il lui donna trois perles qu’il avait à ses oreilles, la baisa encore une fois; et malgré les larmes de cette jeune fille, son épouse ou son amante, il s’arracha de ses bras et remonta dans le vaisseau. Nous quittâmes ainsi ce bon peuple, et je ne fus pas moins surpris du chagrin que leur causait notre départ, que je l’avais été de leur confiance affectueuse à notre arrivée.
CHAPITRE X
LUCIS HABITAMUS OPACIS, RIPARUMQUE TOROS ET PRATA RECENTIA RIVIS INCOLIMUS
VIRGIL. LIV. VI.
L’île, à laquelle on avait d’abord donné le nom de Nouvelle-Cythère, reçoit de ses habitants celui de Tahiti. Sa latitude de dix-sept degrés trente-cinq minutes trois secondes à notre camp a été conclue de plusieurs hauteurs méridiennes du soleil observées à terre avec un quart de cercle. Sa longitude de cent cinquante degrés quarante minutes dix-sept secondes à l’ouest de Paris a été déterminée par onze observations de la lune, selon la méthode des angles horaires.
M. Verron en avait fait beaucoup d’autres à terre pendant quatre jours et quatre nuits, pour déterminer cette même longitude; mais le cahier où elles étaient écrites lui ayant été enlevé, il ne lui est resté que les dernières observations faites la veille de notre départ. Il croit leur résultat moyen assez exact, quoique leurs extrêmes différent entre eux de sept à huit degrés. La perte de nos ancres et tous les accidents que j’ai détaillés ci-dessus nous ont fait abandonner cette relâche beaucoup plus tôt que nous ne nous y étions attendus, et nous ont mis dans l’impossibilité d’en visiter les côtes. La partie du sud nous est absolument inconnue; celle que nous avons parcourue depuis la pointe du sud-est jusqu’à celle du nord-ouest me parait avoir quinze à vingt lieues d’étendue, et le gisement de ses principales pointes est entre le nord-ouest et l’ouest-nord-ouest.
Entre la pointe du sud-est et un autre gros cap qui s’avance dans le nord, à sept ou huit lieues de celle-ci, on voit une baie ouverte au nord-est, laquelle a trois ou quatre lieues de profondeur. Ses côtes s’abaissent insensiblement jusqu’au fond de la baie où elles ont peu d’élévation, et paraissent former le canton le plus beau de l’île et le plus habité. Il semble qu’on trouverait aisément plusieurs bons mouillages dans cette baie: le hasard nous servit mal dans la rencontre du nôtre. En entrant ici par la passe par laquelle est sortie L’Étoile.
M. de la Giraudais m’a assuré qu’entre les deux îles les plus septentrionales il y avait un mouillage fort sûr pour trente vaisseaux au moins, depuis vingt-trois jusqu’à douze et dix brasses, fond de sable gris vaseux, qu’il y avait une lieue d’évitage et jamais de mer. Le reste de la côte est élevé, et elle semble en général être toute bordée par un récif inégalement couvert d’eau, et qui forme en quelques endroits de petits îlots sur lesquels les insulaires entretiennent des feux pendant la nuit pour la pêche et la sûreté de leur navigation: quelques coupures donnent de distance en distance l’entrée en dedans du récif, mais il faut se méfier du fond. Le plomb n’amène jamais que du sable gris; ce sable recouvre de grosses masses d’un corail dur et tranchant, capable de couper un câble dans une nuit, ainsi que nous l’a appris une funeste expérience.
Au-delà de la pointe septentrionale de cette baie, la côte ne forme aucune anse, aucun cap remarquable. La pointe la plus occidentale est terminée par une terre basse, dans le nord-ouest de laquelle, environ à une lieue de distance, on voit une île peu élevée qui s’étend deux ou trois lieues sur le nord-ouest.
La hauteur des montagnes qui occupent tout l’intérieur de Tahiti est surprenante, eu égard à l’étendue de l’île. Loin d’en rendre l’aspect triste et sauvage, elles servent à l’embellir en variant à chaque pas les points de vue, et présentant de riches paysages couverts des plus riches productions de la nature, avec ce désordre dont l’art ne sut jamais imiter l’agrément. De là sortent une infinité de petites rivières qui fertilisent le pays et ne servent pas moins à la commodité des habitants qu’à l’ornement des campagnes. Tout le plat pays, depuis les bords de la mer jusqu’aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers, sous lesquels, comme je l’ai déjà dit, sont bâties les maisons des Tahitiens, dispersées sans aucun ordre, et sans former jamais de village; on croit être dans les Champs-Élysées. Des sentiers publics, pratiqués avec intelligence et soigneusement entretenus, rendent partout les communications faciles.
Les principales productions de l’île sont le coco, la banane, le fruit à pain, l’igname, le curassol, le giraumon et plusieurs autres racines et fruits particuliers au pays, beaucoup de cannes à sucre qu’on ne cultive point, une espèce d’indigo sauvage, une très belle teinture rouge et une jaune; j’ignore d’où on les tire. En général M. de Commerçon y a trouvé la botanique des Indes. Aotourou, pendant qu’il a été avec nous, a reconnu et nommé plusieurs de nos fruits et de nos légumes, ainsi qu’un assez grand nombre de plantes que les curieux cultivent dans les serres chaudes. Le bois propre à travailler croît dans les montagnes, et les insulaires en font peu d’usage; ils ne l’emploient que pour leurs grandes pirogues, qu’ils construisent de bois de cèdre. Nous leur avons aussi vu des piques d’un bois noir, dur et pesant, qui ressemble au bois de fer. Ils se servent, pour bâtir les pirogues ordinaires, de l’arbre qui porte le fruit à pain: c’est un bois qui ne se fend point; mais il est si mol et si plein de gomme qu’il ne fait que se mâcher sous l’outil.
Au reste, quoique cette île soit remplie de très hautes montagnes, la quantité d’arbres et de plantes dont elles sont partout couvertes ne semble pas annoncer que leur sein renferme des mines. Il est du moins certain que les insulaires ne connaissent point les métaux. Ils donnent à tous ceux que nous leur avons montrés le même nom d’aouri, dont ils se servaient pour nous demander du fer. Mais cette connaissance du fer, d’où leur vient-elle? Je dirai bientôt ce que je pense à cet égard. Je ne connais ici qu’un seul article de commerce riche; ce sont de très belles perles. Les principaux en font porter aux oreilles à leurs femmes et à leurs enfants; mais ils les ont tenues cachées pendant notre séjour chez eux.
Ils font, avec les écailles de ces huîtres perlières, des espèces de castagnettes qui sont un de leurs instruments de danse.
Nous n’avons vu d’autres quadrupèdes que des cochons, des chiens d’une espèce petite, mais jolie, et des rats en grande quantité. Les habitants ont des poules domestiques absolument semblables aux nôtres. Nous avons aussi vu des tourterelles vertes charmantes, de gros pigeons d’un beau plumage bleu de roi et d’un très bon goût, et des perruches fort petites, mais fort singulières par le mélange de bleu et de rouge qui colorie leurs plumes. Ils ne nourrissent leurs cochons et leurs volailles qu’avec des bananes. Entre ce qui en a été consommé dans le séjour à terre et ce qui a été embarqué dans les deux navires, on a troqué plus de huit cents têtes de volailles et près de cent cinquante cochons; encore, sans les travaux inquiétants des dernières journées, en aurait-on eu beaucoup davantage, car les habitants en apportaient de jour en jour un plus grand nombre.
Nous n’avons pas éprouvé de grandes chaleurs dans cette île. Pendant notre séjour le thermomètre de Réaumur n’a jamais monté à plus de vingt-deux degrés et il a été quelquefois à dix-huit degrés. Le soleil, il est vrai, était déjà à huit ou neuf degrés de l’autre côté de l’équateur. Mais un avantage inestimable de cette île, c’est de n’y pas être infesté par cette légion odieuse d’insectes qui font le supplice des pays situés entre les tropiques; nous n’y avons vu non plus aucun animal venimeux. D’ailleurs le climat est si sain que, malgré les travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens fussent continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent sur le sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade. Les scorbutiques que nous avions débarqués, et qui n’y ont pas eu une seule nuit tranquille, y ont repris des forces et s’y sont rétablis en aussi peu de temps, au point que quelques-uns ont été parfaitement guéris à bord. Au reste, la santé et la force des insulaires qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de lit, l’heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu’ils conservent dans le plus grand âge, quelles meilleures preuves et de la salubrité de l’air et de la bonté du régime que suivent les habitants?
Les végétaux et le poisson sont leur principale nourriture; ils mangent rarement de la viande, les enfants et les jeunes filles n’en mangent jamais, et ce régime sans doute contribue beaucoup à les tenir exempts de presque toutes nos maladies. J’en dirais autant de leurs boissons; ils n’en connaissent d’autre que l’eau: l’odeur seule du vin et de l’eau-de-vie leur donnait de la répugnance; ils en témoignaient aussi pour le tabac, les épiceries, et en général pour toutes les choses fortes.
Le peuple de Tahiti est composé de deux races d’hommes très différentes, qui cependant ont la même langue, les mêmes mœurs et qui paraissent se mêler ensemble sans distinction. La première, et c’est la plus nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille: il est d’ordinaire d’en voir de six pieds et plus.
Je n’ai jamais rencontré d’hommes mieux faits ni mieux proportionnés; pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d’aussi beaux modèles. Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens; et, s’ils étaient vêtus, s’ils vivaient moins à l’air et au grand soleil, ils seraient aussi blancs que nous. En général, leurs cheveux sont noirs. La seconde race est d’une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs comme du crin; sa couleur et ses traits différent peu de ceux des mulâtres. Le Tahitien qui s’est embarqué avec nous est de cette seconde race, quoique son père soit chef d’un canton; mais il possède en intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté.
Les uns et les autres se laissent croître la partie inférieure de la barbe; mais ils ont tous les moustaches et le haut des joues rasés. Ils laissent aussi toute leur longueur aux ongles, excepté à celui du doigt du milieu de la main droite. Quelques-uns se coupent les cheveux très courts; d’autres les laissent croître et les portent attachés sur le sommet de la tête. Tous ont l’habitude de se les joindre, ainsi que la barbe, avec de l’huile de coco. Je n’ai rencontré qu’un seul homme estropié et qui paraissait l’avoir été par une chute. Notre chirurgien major m’a assuré qu’il avait vu sur plusieurs les traces de la petite vérole, et j’avais pris toutes les mesures possibles pour que nous ne leur communiquassions pas l’autre, ne pouvant supposer qu’ils en fussent attaqués.
On voit souvent les Tahitiens nus, sans autre vêtement qu’une ceinture qui leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux s’enveloppent ordinairement dans une grande pièce d’étoffe qu’ils laissent tomber jusqu’aux genoux. C’est aussi là le seul habillement des femmes, et elles savent l’arranger avec assez d’art pour rendre ce simple ajustement susceptible de coquetterie. Comme les Tahitiennes ne vont jamais au soleil sans être couvertes, et qu’un petit chapeau de cannes, garni de fleurs, défend leur visage de ses rayons, elles sont beaucoup plus blanches que les hommes. Elles ont les traits assez délicats; mais ce qui les distingue, c’est la beauté de leurs corps dont les contours n’ont point été défigurés par quinze ans de torture.
Au reste, tandis qu’en Europe les femmes se peignent en rouge les joues, celles de Tahiti se peignent d’un bleu foncé les reins et les fesses; c’est une parure et en même temps une marque de distinction. Les hommes sont soumis à la même mode. Je ne sais comment ils s’impriment ces traits ineffaçables; je pense que c’est en piquant la peau et y versant le suc de certaines herbes, ainsi que je l’ai vu pratiquer aux indigènes du Canada. Il est à remarquer que de tout temps on a trouvé cette peinture à la mode chez les peuples voisins encore de l’état de nature. Quand César fit sa première descente en Angleterre, il y trouva établi cet usage de se peindre; omnes vero Britanni se vitro inficiunt, quod coerulem efflîcit colorem. Le savant et ingénieux auteur des recherches philosophiques sur les Américains donne pour cause à cet usage général le besoin où on est, dans les pays incultes, de se garantir ainsi de la piqûre des insectes caustiques qui s’y multiplient au-delà de l’imagination. Cette cause n’existe point à Tahiti, puisque, comme nous l’avons dit plus haut, on y est exempt de ces insectes insupportables.
L’usage de se peindre y est donc une mode comme à Paris. Un autre usage de Tahiti, commun aux hommes et aux femmes, c’est de se percer les oreilles et d’y porter des perles ou des fleurs de toute espèce. La plus grande propreté embellit encore ce peuple aimable. Ils se baignent sans cesse et jamais ils ne mangent ni ne boivent sans se laver avant et après.
Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne semble pas qu’il y ait dans l’île aucune guerre civile, aucune haine particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont chacun leur seigneur indépendant. Il est probable que les Tahitiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu’ils soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à tous. Avec nous, ils étaient filous habiles, mais d’une timidité qui les faisait fuir à la moindre menace. Au reste, on a vu que les chefs n’approuvaient point ces vols, qu’ils nous pressaient au contraire de tuer ceux qui les commettaient. Ereti, cependant, n’usait point de cette sévérité qu’il nous recommandait.
Lui dénoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-même à toutes jambes; l’homme fuyait et, s’il était joint, ce qui arrivait ordinairement, car Ereti était infatigable à la course, quelques coups de bâton et une restitution forcée étaient le seul châtiment du coupable.
Je ne croyais pas même qu’ils connussent de punition plus forte, attendu que, quand ils voyaient mettre quelqu’un de nos gens aux fers, ils en témoignaient une peine sensible; mais j’ai su depuis, à n’en pas douter, qu’ils ont l’usage de pendre les voleurs à des arbres, ainsi qu’on le pratique dans nos armées.
Ils sont presque toujours en guerre avec les habitants des îles voisines. Nous avons vu les grandes pirogues qui leur servent pour les descentes et même pour des combats de mer. Ils ont pour armes l’arc, la fronde et une espèce de pique d’un bois fort dur. La guerre se fait chez eux d’une manière cruelle. Suivant ce que nous a appris Aotourou, ils tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats; ils leur lèvent la peau du menton avec la barbe, qu’ils portent comme un trophée de victoire; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les vainqueurs ne dédaignent pas d’admettre dans leur lit; Aotourou lui-même est le fils d’un chef tahitien et d’une captive de l’île de Oopoa, île voisine et souvent ennemie de Tahiti.
J’attribue à ce mélange la différence que nous avons remarquée dans l’espèce des hommes. J’ignore, au reste, comme ils pansent leurs blessures: nos chirurgiens en ont admiré les cicatrices.
J’exposerai à la fin de ce chapitre ce que j’ai pu entrevoir sur la forme de leur gouvernement, sur l’étendue du pouvoir qu’ont leurs petits souverains, sur l’espèce de distinction qui existe entre les principaux et le peuple, sur le lien enfin qui réunit ensemble, et sous la même autorité, cette multitude d’hommes robustes qui ont si peu de besoins. Je remarquerai seulement ici que, dans les circonstances délicates, le seigneur du canton ne décide point sans l’avis d’un conseil. On a vu qu’il avait fallu une délibération des principaux de la nation lorsqu’il s’était agi de l’établissement de notre camp à terre. J’ajouterai que le chef paraît être obéi sans réplique par tout le monde, et que les notables ont aussi des gens qui les servent, et sur lesquels ils ont de l’autorité.
Il est fort difficile de donner des éclaircissements sur leur religion. Nous avons vu chez eux des statues de bois que nous avons prises pour des idoles; mais quel culte leur rendent-ils? La seule cérémonie religieuse dont nous ayons été témoins regarde les morts. Ils en conservent longtemps les cadavres étendus sur une espèce d’échafaud que couvre un hangar. L’infection qu’ils répandent n’empêche pas les femmes d’aller pleurer auprès du corps une partie du jour, et d’oindre d’huile de coco les froides reliques de leur affection.
Celles dont nous étions connus nous ont laissés quelquefois approcher de ce lieu consacré aux mânes: Emoé, il dort, nous disaient-elles. Lorsqu’il ne reste plus que les squelettes, on les transporte dans la maison, et j’ignore combien de temps on les y conserve. Je sais seulement, parce que je l’ai vu, qu’alors un homme considéré dans la nation vient y exercer son ministère sacré, et que, dans ces lugubres cérémonies, il porte des ornements assez recherchés.
Nous avons fait sur sa religion beaucoup de questions à Aotourou et nous avons cru comprendre qu’en général ses compatriotes sont fort superstitieux, que les prêtres ont chez eux la plus redoutable autorité, qu’indépendamment d’un être supérieur, nommé Eri-t-Era, le Roi du Soleil ou de la Lumière, être qu’ils ne représentent par aucune image matérielle, ils admettent plusieurs divinités, les unes bienfaisantes, les autres malfaisantes; que le nom de ces divinités ou génies est Eatoua, qu’ils attachent à chaque action importante de la vie un bon et un mauvais génie, lesquels y président et décident du succès ou du malheur. Ce que nous avons compris avec certitude, c’est que, quand la lune présente un certain aspect, qu’ils nomment Malama Tamal, Lune en état de guerre, aspect qui ne nous a pas montré de caractère distinctif qui puisse nous servir à le définir, ils sacrifient des victimes humaines. De tous leurs usages, un de ceux qui me surprend le plus, c’est l’habitude qu’ils ont de saluer ceux qui éternuent, en leur disant: Evaroua-teatoua, que le bon eatoua te réveille, ou bien que le mauvais eatoua ne t’endorme pas. Voilà des traces d’une origine commune avec les nations de l’ancien continent. Au reste, c’est surtout en traitant de la religion des peuples que le scepticisme est raisonnable, puisqu’il n’y a point de matière dans laquelle il soit plus facile de prendre la lueur pour l’évidence.
La polygamie paraît générale chez eux, du moins parmi les principaux. Comme leur seule passion est l’amour, le grand nombre des femmes est le seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père et de la mère. Ce n’est pas l’usage à Tahiti que les hommes, uniquement occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les travaux pénibles du ménage et de la culture. Ici une douce oisiveté est le partage des femmes, et le soin de plaire leur plus sérieuse occupation. Je ne saurais assurer si le mariage est un engagement civil ou consacré par la religion, s’il est indissoluble ou sujet au divorce. Quoi qu’il en soit, les femmes doivent à leurs maris une soumission entière: elles laveraient dans leur sang une infidélité commise sans l’aveu de l’époux. Son consentement, il est vrai, n’est pas difficile à obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si étranger que le mari est ordinairement le premier à presser sa femme de se livrer. Une fille n’éprouve à cet égard aucune gêne; tout l’invite à suivre le penchant de son cœur ou la loi de ses sens, et les applaudissements publics honorent sa défaite. Il ne semble pas que le grand nombre d’amants passagers qu’elle peut avoir eu l’empêche de trouver ensuite un mari. Pourquoi donc résisterait-elle à l’influence du climat, à la séduction de l’exemple? L’air qu’on respire, les chants, la danse presque toujours accompagnée de postures lascives, tout rappelle à chaque instant les douceurs de l’amour, tout crie de s’y livrer. Ils dansent au son d’une espèce de tambour, et, lorsqu’ils chantent, ils accompagnent la voix avec une flûte très douce à trois ou quatre trous, dans laquelle, comme nous l’avons déjà dit, ils soufflent avec le nez. Ils ont aussi une espèce de lutte qui est en même temps exercice et jeu.
Cette habitude de vivre continuellement dans le plaisir donne aux Tahitiens un penchant marqué pour cette douce plaisanterie, fille du repos et de la joie. Ils en contractent aussi dans le caractère une légèreté dont nous étions tous les jours étonnés. Tout les frappe, rien ne les occupe; au milieu des objets nouveaux que nous leur présentions, nous n’avons jamais réussi à fixer deux minutes de suite l’attention d’aucun d’eux. Il semble que la moindre réflexion leur soit un travail insupportable et qu’ils fuient encore plus les fatigues de l’esprit que celles du corps.
Je ne les accuserai cependant pas de manquer d’intelligence. Leur adresse et leur industrie, dans le peu d’ouvrages nécessaires dont ne sauraient les dispenser l’abondance du pays et la beauté du climat, démentiraient ce témoignage. On est étonné de l’art avec lequel sont faits les instruments pour la pêche; leurs hameçons sont de nacre aussi délicatement travaillée que s’ils avaient le secours de nos outils; leurs filets sont absolument semblables aux nôtres, et tissés avec du fil de pite. Nous avons admiré la charpente de leurs vastes maisons, et la disposition des feuilles de latanier qui en font la couverture.
Ils ont deux espèces de pirogues; les unes, petites et peu travaillées, sont faites d’un seul tronc d’arbre creusé; les autres, beaucoup plus grandes, sont travaillées avec art. Un arbre creusé fait, comme aux premières, le fond de la pirogue depuis l’avant jusqu’aux deux tiers environ de sa longueur; un second forme la partie de l’arrière qui est courbe et fort relevée: de sorte que l’extrémité de la poupe se trouve à cinq ou six pieds au-dessus de l’eau; ces deux pièces sont assemblées bout à bout en arc de cercle, et comme, pour assurer cet écart, ils n’ont pas le secours des clous, ils percent en plusieurs endroits l’extrémité des deux pièces, et ils y passent des tresses de fil de coco dont ils font de fortes liures. Les côtés de la pirogue sont relevés par deux bordages d’environ un pied de largeur, cousus sur le fond et l’un avec l’autre par des liures semblables aux précédentes. Ils remplissent les coutures de fils de coco, sans mettre aucun enduit sur le calfatage. Une planche, qui couvre l’avant de la pirogue et qui a cinq ou six pieds de saillie, l’empêche de se plonger entièrement dans l’eau lorsque la mer est grosse. Pour rendre ces légères barques moins sujettes à chavirer, ils mettent un balancier sur un des côtés. Ce n’est autre chose qu’une pièce de bois assez longue, portée sur deux traverses de quatre à cinq pieds de long, dont l’autre bout est amarré sur la pirogue. Lorsqu’elle est à la voile, une planche s’étend en dehors, de l’autre côté du balancier. Son usage est pour y amarrer un cordage qui soutient le mât et rendre la pirogue moins volage, en plaçant au bout de la planche un homme ou un poids.
