Kitabı oku: «Le songe d'une femme»
Remy de Gourmont
Le songe d'une femme

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066076436
Table des matières
ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR
CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR
CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
ANNE ET ANNETTE BOURDON A M. AGATHIAS BOURDON
ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR
CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
ANNA DESLOGES A M. AGATHIAS BOURDON
ADJUTOR DES FRESNES A AGATHIAS BOURDON
L'ABBÉ JOSEPH LECŒUR A M. AGATHIAS BOURDON
M. AGATHIAS BOURDON A M. L'ABBÉ LECŒUR
AGATHIAS BOURDON A ANNA DESLOGES
VIRGINIA BOURDON A ANNA DESLOGES
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE
ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
ADÉLAÏDE FAIRLIE A ANNETTE BOURDON
XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRÉVIRE
ANNA DES LOGES A PAUL PELASGE
ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE
LA COMTESSE DE TRÉVIRE A XAVIER DE MAUPERTUIS
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
PIERRE BAZAN A LA COMTESSE DE TRÉVIRE
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRÉVIRE
ADÉLAÏDE FAIRLIE A XAVIER DE MAUPERTUIS
CLAUDE DE LA TOUR A PAUL PELASGE
PAUL PELASGE A CLAUDE DE LA TOUR
LA MARQUISE DE LA TOUR A PAUL PELASGE
MADAME AGATHIAS BOURDON A PAUL PELASGE
PAUL PELASGE A LA MARQUISE DE LA TOUR
MADAME AGATHIAS BOURDON A LA MARQUISE DE LA TOUR
ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR
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Les Tilleuls, 3 juillet 189.
… Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Est-ce donc si rare? Oui, j'ai été heureuse. Ce que tu appelles un songe, je l'ai vécu, ou je l'ai dormi, et je ne suis pas réveillée. Voici le matin; il y a un peu d'inquiétude dans la douceur de mon sommeil, mais je dors encore. Si j'ouvre les yeux, ils garderont le charme des yeux qui viennent de sourire et tu y lirais, j'en suis sûre, une si longue litanie de joies que ton cœur en serait tout enchanté et béni. Maintenant tu les regarderais en vain; ils sont fermés; ils sont pâles, presque mornes. Hier, on me disait que j'ai l'air triste; c'est possible. Je suis si absurdement heureuse que ma figure a pris un peu de la stupidité des bêtes domestiques. C'est parce qu'ils sont heureux que les bœufs paraissent ruminer avec tant de mélancolie. Ainsi je rumine mon bonheur, mais ceux qui me parlent avec componction sont vite punis: j'éclate de rire, j'ouvre les bras, je renverse la tête et j'ai l'air d'une pivoine que le vent relève pour qu'elle reçoive la fraîche ondée jusque dans les derniers replis de sa chair rouge et tendre. Il y a longtemps que M*** s'est aperçu qu'il n'est rien de tel que de me plaindre pour me donner des appétits de volupté. Quand il me demande quel est mon chagrin, je me sens tout à coup exaltée et frissonnante… Que de gens j'ai scandalisés par la naïveté de mes gestes, par ma docilité à répondre à tous les appels de la vie! Que m'importe, puisque je suis heureuse!…

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
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Les Pins, 8 juillet.
… Mais, ma chère Anna, je te parlais de bonheur et tu me réponds en me faisant allusion à des plaisirs si fugitifs que, moi, je les compte pour rien dans mon existence? Peut-être que leur absence rendrait le bonheur impossible, mais seuls ils sont bien peu et parfois… Quelle humiliation de crier comme une bête folle entre deux jaillissements de larmes! Ce n'est pas là ton secret. Il est dans ta nature, il est dans les hasards qui ont arrangé ta vie… Plus tu seras heureuse, plus je t'aimerai, mais pourquoi es-tu heureuse?

ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR
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Les Tilleuls, 15 juillet.
… Et pourquoi ne les comptes-tu pas? Apprends à les compter. Il ne faut pas briser la chaîne des sensations, ici ou là, selon des caprices ou des principes. Le petit caillou qui brillait dans la poussière, si tu avais voulu te baisser pour le prendre, peut-être qu'à le retourner entre tes doigts, il t'aurait consolée d'un chagrin. Un enfant n'en demande pas plus pour oublier la meurtrissure qui saigne encore à son genou: et pendant qu'il s'amuse avec la pierre qui le blessa, sa chair innocente oublie de souffrir. Mais les cailloux que tu dédaignes sont d'une eau assez belle: des yeux de femme peuvent s'y charmer sans honte. On en fait des colliers qui tiennent chaud au cœur et qui font éclater, comme au milieu de lys, la fraîcheur rouge des joues. Tu voudrais être heureuse, c'est-à-dire que tu voudrais vivre, et tu méconnais la vie! Tu secoues le rosier pour avoir des roses et tu es surprise de les voir s'effeuiller toutes sous tes doigts et s'en aller au gré du vent! Ce n'est pas ainsi qu'il faut faire, chère Claude. Va et promène-toi le long de tes rosiers sans penser à rien qu'aux parfums qui peu à peu aviveront ton désir, et ta main toute seule ira, sans craindre les épines et sans les sentir, vers la seule rose; car il n'y en a qu'une qui ait ri pour toi ce matin. Prends-la; romps la tige doucement; ôte d'un coup d'ongle chaque épine; mets la fleur à ta ceinture. Il n'y a qu'une rose, mais il y a le reste, les autres petites choses bleues et vertes, rouges, blanches et d'or; il y a des caresses pour chacun de tes doigts, il y en a pour tes yeux, pour tes lèvres, pour toutes les charmantes parcelles de toi-même. Tu es belle, ne le sais-tu pas? Quand nous nous sommes quittées, j'étais envieuse, presque, de la richesse de ta floraison; je devine ta splendeur d'aujourd'hui, et tu souffres! N'es-tu plus assez déesse pour imposer à celui qui t'aime la nuance de ton ciel et celle de tes robes? Je me souviens: tu adorais ta beauté et tu la parais pour toi-même, idole ironique; et maintenant tu regrettes de t'être donnée? Alors tu diffères trop de moi pour que je te comprenne. Si je voulais réfléchir sur mon bonheur (mais je ne le veux pas), je trouverais sans doute que je ne suis heureuse que pour cela, pour m'être donnée si entière et si nue, si naïve et si cordiale, qu'il me semble que j'ai fondu comme une pêche dans la bouche qui m'a mordue. As-tu entendu parler du nirvâna? Je suis délicieusement anéantie…

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
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Les Pins, 20 juillet.
… Tu ne me dis toujours rien de clair, rien qui me fasse voir ta vie. Voilà plus d'un an que nous nous écrivons et je vois que ce fut, en effet, pour nous comprendre de moins en moins. Cependant, tu te souviens bien de ce que j'étais au Sacré-Cœur, et je crois que je n'ai guère changé. Je mettrais les mêmes corsages qu'il y a dix ans, en me serrant un peu, malgré ma «splendeur». C'est vrai, je suis fort belle; cela fait ma fierté, mais non mon bonheur. Tu as vu comme je souris bien sur mon portrait? ce n'est pas un mensonge; c'est une habitude. Et je suis encore différente de toi en ceci, que celui qui oserait me plaindre, un jour que j'aurais oublié mon masque, il me semble que je le haïrais. Mais nul ne l'a osé, ou l'occasion ne s'est pas présentée: je parais ce que je devrais être, et cela me console, quand je ne suis pas seule. Ah! sois-en sûre, je ne me promène pas le long des rosiers! Je n'ai rien à dire aux fleurs et elles ne me disent rien. Tout est muet et sans parfum autour de moi: je m'ennuie. Me donner, chère amie? Mais je suis fatiguée de n'en avoir jamais eu le courage. Pourtant que d'occasions! Je t'ai dit presque toute mon histoire, mais je ne t'ai pas dit les noms de ceux qui l'ont faite: en vérité, je les ai oubliés, même le nom de celui que je congédiai le mois passé, parce qu'il me pressait trop. Je n'ose me représenter ce que tu entends par cette pêche où l'on mord et qui fond dans la bouche; je crains que cela ne soit du libertinage. Moi, quand je me suis sentie presque touchée par de vilains désirs, j'ai sauté le fossé pour fuir le mufle de la bête. Est-ce qu'une femme très belle ne devrait pas être aimée très purement, comme on aime un marbre ou une figure de légende? Mais sans exiger des hommes tant de respect et tant d'amour, n'a-t-on pas le droit de leur demander un peu de courtoisie et une grande dignité? Quoi, parce qu'on laisse baiser sa main, il faudrait livrer tout le bras et peut-être tout ce que le bras traînerait après lui! Les hommes sont des bouviers. Je ne puis être que bergère, en mes meilleurs jours. Jamais je n'ai trompé mon mari; il est vrai, je me suis étudiée à ne pas l'aimer, et lui seul m'a respectée; maintenant je le souffre, quoique parfois j'aie envie de pleurer en lui cédant. Je pleure sans trop savoir pourquoi. Rassure-toi, cela ne dure guère: j'ai tant de moyens de me distraire et de m'étourdir!…

P.-S.—N'oublie pas de m'envoyer ton portrait.
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
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Paris, 31 juillet.
… Je reviens donc des Pins où j'ai passé plus d'un mois… Son mari lui a permis de poser en plein air, dans le petit îlot de joncs et de saules, au milieu du grand étang. Nous y allions tous les matins de soleil; M. de *** lisait son journal en fumant, l'air désintéressé d'un mari qui n'est là que pour les convenances, mais très satisfait au fond d'avoir une si belle femme, d'en jouir et de la pouvoir montrer avec décence. La pose est des plus simples. J'avais d'abord songé à l'attitude classique des Lédas célèbres; je ne voulais que transposer en plein air celle de Michel-Ange, que la jouissance accable, ou celle de Chassériau, dont la volupté plus discrète a aussi quelque chose de plus lascif et dont la main gauche caresse si joliment un illusoire amant. Mais il faudrait un modèle docile et dressé; j'ai donc laissé ma Léda à son inspiration, ne lui imposant aucun geste, ni surtout l'immobilité, et j'ai brossé avec fièvre et avec joie une douzaine d'ébauches, une par séance, auxquelles je ne retoucherai peut-être pas et que j'exposerai ensemble, comme Monet a fait pour ses meules, ses peupliers ou ses cathédrales. Voilà ce qui se passait. Arrivés en barque, nous nous promenions, cherchant un coin à la fois abrité du soleil et des yeux; l'endroit trouvé, j'installais mon chevalet et M. de *** m'emmenait à l'écart pour me recommander tous les jours la même discrétion, me faire jurer un silence tragique. A notre retour, Léda, assise au bord de l'eau, donnait à manger dans sa main à un grand cygne farouche qui battait des ailes au moindre bruit, fuyant sur l'eau, revenant avec des airs de galère vers la jeune femme qui lui tendait les bras. Près d'elle, la longue couleuvre s'allongeait, glissait le long de ses jambes vers la main reculée, et parfois, pendant une seconde, l'oiseau couvrait de ses larges ailes d'ange le corps frissonnant d'une amante; les yeux d'or du cygne un jour semblèrent énamourés et Léda ferma les siens, dupe de son rôle, prête aux illusoires noces des rêves mythologiques. Mais la bête, ayant mangé tout le pain émietté par la main tremblante de Léda, se retourna, disparut en nuage; et, satisfait, il frétillait comme un canard. Ce fut notre plus belle séance. Madame de *** m'assura depuis qu'elle avait en effet senti, sous la caresse du plumage tiède, quoique tout mouillé, un assez vague désir de stupre; pendant que l'oiseau ouvrit les ailes au-dessus de ses jambes, elle était décidée à ne pas bouger, à laisser faire… Je ne sais comment son mari a pris cette expérience assez folle, mais les jours suivants il trouva bon, sans en avoir l'air, d'effrayer le cygne qui ne quitta pas l'étang et vint à peine, tout fugitif, picorer au bord de l'eau. J'ai transposé, au commencement de ma série, ces trois dernières séances où l'oiseau, timide amoureux, semble faire sa cour. Léda est admirable; je n'avais encore jamais vu un nu d'une telle splendeur de forme et d'une nuance aussi vivante et aussi troublée: je voudrais dire ainsi d'un mot les mélanges de tons qui couraient sur la chair, l'ivoire rosé de la peau avivé par le reflet bleu du saule, les petites ombres violettes qui roulaient le long des muscles, le soleil tombant en larges médailles d'or sur les épaules d'où elles semblaient rejaillir comme de l'eau vermeille sur les bras, sur les genoux, remonter en étincelles vers le ventre où un croissant sombre semblait les boire; les seins, sous ce réseau de lumière, paraissaient plus vivants et plus libres; changeant de forme à chaque mouvement du corps, ils étaient toujours de forme pure, larges fleurs au cœur d'ambre et de pourpre, éperons de galère tachés du sang des meurtres!… A vrai dire, et pour expier mon lyrisme, je dois reconnaître que ces éperons, s'ils se sont écrasés contre beaucoup de poitrines, n'en ont transpercé aucune. Ils sont plutôt libertins que cruels; mais cette femme est si belle que si elle m'appartenait je lui permettrais tout. Je crois qu'à un certain degré la beauté est une idole qui a le droit de donner, à qui lui plaît, ses épaules à baiser. Ma Léda n'est pas une de ces jolies petites femmes dont la petite beauté de hasard est créée presque ligne à ligne par celui qui la désire ou qui la caresse; de celles-là on est naturellement jaloux, puisqu'elles sont vraiment l'œuvre de nos mains, de nos lèvres et de nos yeux; d'une Léda, ce n'est pas possible: elle est parfaite; celui qui l'aime n'y peut rien ajouter. On ne donne rien à une pareille femme, et à peine le plaisir, qu'elle reçoit avec dédain, à peu près comme un compliment; on n'est pas son amant, on est encore son adorateur alors qu'elle oublie sa divinité dans nos bras respectueux. Enfin, je l'ai aimée en peintre autant qu'en homme, et je compte ces six semaines pour les plus belles de ma vie; ce sont des semaines olympiennes. Mais je n'ai pas la moelle d'un dieu et j'ai tant adoré que je suis au lit avec la fièvre…—et voilà que l'accès me reprend… Je me suis sauvé, parce que la peinture avant tout, n'est-ce pas?…

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
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Les Frênes, 8 août.
Je n'étais déjà plus à Orglandes quand tu m'as écrit. Des gens me déplaisaient, trop bruyants, des gens du midi, de véritables crécelles, et comme j'ai besoin de me reposer d'abord, j'ai prié ma mère de me laisser aller aux Frênes. M'y voici donc depuis une semaine et très satisfait de ma fugue. Le premier jour n'avait pas été gai. Que vois-je en arrivant, à huit heures du matin? Mes deux petites cousines de Versailles qui s'en reviennent modestement de la messe, un gros livre sous le bras, suivies de leur détestable institutrice, la femme-sphinx, la fausse Joconde qui sourit toujours avec l'air presque aussi bête! Tu sais à quel point me déplaisaient les deux poupées que j'étais admis à contempler tous les mois, guindées sur leurs chaises, à la table familiale et frugale du vénérable conseiller? J'ai un peu changé d'avis, mais si elle me déplaisent encore, c'est pour un motif tellement différent que j'en suis presque épouvanté. Quant à la fausse Joconde, je l'observe, et même je la guette: cela pouvait très bien être une femme excessivement femme. Je croyais donc mes cousines de sottes et pieuses péronnelles et si hors du siècle qu'à peine j'osais leur parler. Je suis gauche avec les femmes auxquelles on ne peut tout dire; je méprise les prudes ou je les estime tant que je respecte leurs oreilles jusqu'à leur faire hommage de mon silence. Il y a des jeunes filles qui, sans vilaine immodestie, laissent voir dans leurs yeux clairs la curiosité de l'amour; on peut leur dire des choses qui les troublent sans les irriter, et c'est charmant. L'ignorance de l'homme n'est pas l'ignorance du plaisir. Avec celles-là, on est tout de suite à l'aise, ou mal à l'aise; cela dépend des moments. Mais elles savent si bien feindre! Les plus pures souvent jouent à ravir les perverties, et telles qui ont copié de leur main virginale les sonnets des «Amies» ont des candeurs d'agneau. La virginité n'est pas une vertu; c'est un état; c'est une sous-division des couleurs: il y a la rousse vierge et la rousse mariée et plusieurs nuances qui ne sont pas moins agréables. J'ai découvert que la fausse Joconde est rousse. A Versailles, elle avait une telle manière de se coiffer à l'allemande, en bandeaux plats et serrés, qu'elle semblait avoir les cheveux de ce brun sale et rougi des filles de ferme qui se lissent le crin avec l'eau de la cruche. Ici, peut-être pour plaire au jeune des Fresnes qui la couve de ses yeux de bœuf, elle apparaît ébouriffée et d'un roux superbe de palissandre à reflets d'or: car le fond est presque noir et quand il fait sombre l'or s'amuit et s'évanouit. La pâleur de sa peau est bien d'une rousse; hier, comme elle se baissait pour ramasser un petit caillou je regardais sa nuque: elle doit être des pieds à la tête blanche comme un bol de lait. Tu vois que je m'amuse! j'aime à étudier les femmes, et parfois je les résouds si le problème me reste assez longtemps sous les yeux. Comme je suis sans passion, comme mon désir purement sexuel se contente de l'une ou de l'autre, au hasard, sans répulsion que pour la laideur, je puis observer ces êtres, qui sont contents d'être observés, avec un désintéressement de jardinier: notre vieux Pancrace guettant la poussée des asperges qu'il ne mangera pas. Si je ne mange pas celle-ci, j'en mangerai une autre: le monde est un beau harem pour ceux que l'amour ne tient pas en prison dure. Et je suis libre. Dieu merci! plus libre à mesure que je m'éloigne de la naïveté de mes vingt ans. Joconde me tenterait, mais elle a l'air de ne pas encore avoir eu d'amant, malgré ses vingt-sept ou vingt-huit ans (c'est l'âge que lui donnent ses élèves), et comme il y a sans doute dans cette réserve une saine et honnête idée de mariage, j'expérimente avec des gants. Tu vois le conseiller la main sur sa Bible présidant l'audience de famille où je serais condamné à épouser Joconde? Il a presque assez d'influence sur ma mère pour obtenir d'elle les plus ridicules concessions; et pour lui, le vieux huguenot, rien n'existe qui puisse balancer un commandement de Dieu: il sacrifierait à Jéhovah, à la justice et à la morale, sa famille, sa patrie, sa race, l'humanité entière. Je plains Anne et Annette si jamais il apprend la moitié de leurs frasques. Joconde se dit protestante; je ne le crois pas. Les petites sont papistes, comme leur mère, et cela explique que le conseiller les ait laissées venir sans lui aux Frênes: il s'est repris très fort à sa religion, en vieillissant, et doit considérer ses filles avec cette sorte de pitié amère que les roides calvinistes éprouvent pour les malheureux que l'état où Dieu les a laissés prédestine à l'enfer, avec une certitude biblique. Ce qu'elles sont à Versailles et ce qu'elles sont ici, dès que Joconde, ce qui lui arrive volontiers, les perd de vue, m'a fait comprendre l'hypocrisie féminine. Je crois que, à bout de forces et tentées par l'herbe et par la liberté du pré, les deux jolies pouliches ont décidé d'avoir confiance en nous et de se mettre sous notre sauvegarde. Elles ont eu des mots qui nous ont fait comprendre à des Fresnes et à moi (nous sommes seuls ici avec le vieux M. des Fresnes qui «agricole» toute la journée et la bonne Madame des Fresnes, qui ne sort pas de ses confitures) que nous avions pendant un mois charge de leur vie, de leurs plaisirs et de leur humeur. Leur vie n'est guère en danger, quoique Annette ait manqué se rompre le cou à bicyclette; mais nous veillons; leurs plaisirs, ils sont champêtres, mais elles rient si gaillardement de tout que cela nous donne de l'esprit et de l'imagination; leur honneur: des Fresnes est trop gourd et moi trop fin pour qu'il soit en péril; cependant il nous faut une certaine force d'âme et des diversions (il n'y en a pas de possibles!) nous seront peut-être nécessaires. Tu es à Paris, tu viens de passer un mois sur l'Olympe; je peux donc te raconter tout sans te faire venir la chair de poule. Permets-moi de te dire que ton histoire du cygne et de la dame m'a un peu énervé. Et pendant que je la lisais, il y avait entre moi et Joconde, qui se déshabillait, l'espace d'une porte fermée par une commode!…

ANNE ET ANNETTE BOURDON A M. AGATHIAS BOURDON
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Les Frênes, 8 août.
… Les Frênes nous plaisent beaucoup, cette année. Oncle et tante sont toujours très aimables pour nous. Le temps est doux et beau. Mademoiselle nous fait faire de grandes promenades dans la forêt. Nous y rencontrons quelquefois Georges. Paul est venu passer quinze jours ici. Mademoiselle a reçu de bonnes nouvelles des Tilleuls. Sa mère va beaucoup mieux, surtout du plaisir de l'avoir eue avec elle pendant presque tout le trimestre. Nous répétons bien nos leçons en retard. Mademoiselle croit que nous pourrons passer notre brevet à la rentrée, moi du moins, et Annette au printemps. Mon oncle a eu beaucoup de foin. Il est très content. Ma tante vous embrasse bien et nous aussi. Vos filles respectueuses,


P.-S.—Ma tante a eu aussi beaucoup de confitures; elle est très contente.
ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR
Table des matières
Les Frênes, 8 août.
… Et que cherches-tu donc en dehors du mariage, chère Claude, si ce n'est la joie charnelle? Comme tu es sentimentale! Moi, je ne sépare pas en deux moitiés, comme une pêche, le plaisir de vivre; je ne comprends ni le cœur sans les sens, ni les sens sans le cœur, et je mange tout le fruit, le côté du mur avec le côté du soleil. Dès que la chair est prise, il faut bien que le cœur se prenne aussi. Je t'avouerai (comme à une sœur) que je parle ici d'après mon expérience, et qu'elle n'est pas très étendue. N'ayant pas ta vertu, je n'ai pas fui les aventures, et en toutes j'ai subi l'ascendant du désir précis, impérieusement sensuel: j'ai aimé après, jamais avant. Maintenant, couchée dans ma joie, je ne sais plus rien. Je songe que je vis et mon songe est vrai, et je suis heureuse. C'est le mot qui me vient aux lèvres quand je me parle à moi-même et celui que j'écris quand je me laisse aller à écrire selon la naïveté et selon la douceur de ma pensée. Un jour, bientôt si tu l'exiges, je te raconterai toute ma vie, pour que tu saches quel fut le poème de mes jours. Et ainsi à mon bonheur de chaque matin et de chaque soir j'ajouterai le parfum et l'ensoleillement du souvenir. Oh! que je voudrais te savoir souriante et épanouie, toi si belle et si reine! Mais ne crois pas que je te plaigne! J'aurais trop peur de te déplaire, de te dépiter contre moi. Quand on est toi, on est ce que l'on veut être; si tu n'es pas heureuse, c'est que, tout au fond de ton petit cœur orgueilleux, le bonheur te paraît vulgaire…

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
Table des matières
Les Pins, 11 août.
Tu ne me donnes pas ton adresse de voyageuse; je t'écris quand même, avant de partir pour l'Auvergne. Je change de montagnes; j'espère trouver des déserts, une nature pauvre qui n'étale pas devant moi la joie de ses amours et de sa fécondité. Je voudrais me fatiguer sans m'ennuyer, dormir dès la nuit, comme mes moissonneuses et oublier le matin que j'ai vécu la veille et qu'il faut vivre encore toute une journée. Comme je suis loin de toi, chère Anna! Me diras-tu ton secret?… Le mois passé, il nous vint une distraction: un peintre mandé par mon mari pour restaurer quelques tableaux de famille. C'est un jeune homme au-dessus de sa condition et assez spirituel; de beaux yeux, des mains fines, une tournure presque élégante, un air de santé et de force. Je suis partiale, parce que je crois qu'il était amoureux de moi et qu'il est parti à regret. Peut-être ce départ a-t-il augmenté ma mélancolie… Je te dis des choses! Enfin, puisque nous nous écrivons pour cela, pour nous faire des confidences!… Un soir il me demanda de faire mon portrait, mais d'une manière si douce que j'en fus touchée. Il me priait, car je me taisais, avec une insistance grave, parlant de l'art, de la beauté, de la joie que donne la contemplation des formes pures… Là, je voulus l'interrompre pour lui dire que si mon visage lui plaisait, je lui accorderais volontiers deux ou trois séances, mais il s'exaltait, me dessinant toute avec des paroles si précises que j'eus peur, un instant, d'être nue!… Je lui concédai les épaules… Le soir était tiède et odorant; on sentait, au loin, l'herbe fauchée et les sarrasins en fleur; des peupliers bruissaient doucement, et quand ils se taisaient, l'air tremblait un peu en passant à travers la rude chevelure des pins: je me levai d'un sursaut, en regrettant mes principes et ma froideur. Il me reste de cette anecdote un fort joli portrait en rose, noir et jaune de ton infortunée

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
Table des matières
Paris, 14 août.
… J'ai montré mes Lédas à Durand, qui m'avait avancé l'argent pour aller aux Pins. Il m'en a offert des prix extravagants et j'allais ouvrir la bouche pour accepter avec délice, quand on sonne: Léda elle-même. Et à la revoir à l'improviste, et ici, dans mon triste atelier où il y a pour fauteuils des amas d'étoffes bigarrées et, pour meubles, des toiles clouées au mur, me voilà pris d'un accès de tendresse qui va jusqu'aux larmes; me voyant ému et pâle, elle se jette à mon cou, me dévore, m'écrase. J'entends Durand qui chantonne sur un ton goguenard; je l'expédie et, lui promettant de ne rien vendre sans le prévenir, je lui emprunte encore dix louis, et me voilà redevenu pour un jour le cygne de la marquise de L… T. Elle a laissé aux Pins son air d'impératrice qui se prête à l'amour. Nous avons joué comme des enfants et bu dans mon célèbre verre de Venise (celui dont le portrait a eu une troisième mention). C'était hier, et ce que j'aime en elle maintenant, ce n'est plus la beauté nue d'un corps parfait, c'est la femme tout entière: son sourire autant que ses reins, le son de sa voix, hélas! plus peut-être encore que son ventre en bouclier, que ses seins en éperons de galères. Quelle stupidité! Il m'a été agréable de la revoir vêtue d'un triste costume de voyage, pareille aux femmes qu'on rencontre dans les gares et qui ont des enfants! Elle n'est plus l'impersonnel désir; elle n'est plus le beau morceau de nu qu'on veut toucher pour donner part aux mains de la fête esthétique des yeux; elle est une dame, qui a un nom, qui va aux eaux, qui se meut dans la vie réelle d'aujourd'hui; elle est une femme, et je l'aime! Mais pourquoi? J'ai vu et j'ai eu les plus beaux modèles, sans aucune émotion; pendant trois semaines Léda a été ma maîtresse de hasard et de passage; je l'ai possédée froidement, c'est-à-dire avec un plaisir d'artiste et de jouisseur, mais non d'amant. Je la quitte, je me sauve, je l'oublie; je suis en train de trafiquer avec intelligence des études à quoi elle s'est prêtée parce qu'elle n'avait plus de pudeurs à feindre devant moi. Je l'oublie enfin et quinze jours y suffisent, et quand je la revois, je l'aime!… Donne-moi un moyen de me guérir! En connais-tu? Non. Tais-toi. Laisse-moi. Si tu me disais d'elle ce que j'en dis, je te détesterais, et de cela, par exemple, rien ne pourrait me consoler…

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
Table des matières
Les Frênes, 14 août.
… Comme je regrette que tu n'aies pas été avec moi hier, au lieu de des Fresnes. Le spectacle t'aurait enchanté et tu aurais appris qu'il y a encore des naïades et tu te serais senti, comme je le fus, rajeuni de vingt à trente siècles. Nous allâmes donc nous promener dans la forêt de l'Aulne, qui commence à deux pas des Frênes et finit très loin, toujours la même, toujours fraîche et moite, le long de la petite rivière perdue sous les aunes, les flambes et les reines-des-prés. Il faisait très chaud. Joconde épouvantée nous avait suppliés d'attendre un meilleur jour; elle nous suivit maussade jusqu'aux premiers arbres, tira de sa poche un petit cahier rouge et déclara qu'elle nous attendrait là, en lisant. Nous entrâmes dans le taillis, des Fresnes en avant, cherchant dans le sentier envahi par la mousse et les frondaisons du dernier printemps, tous à la file et moi le dernier. Les noisetiers, les bourdaines et les grandes fougères ondulaient à notre passage, transparentes vagues de cet océan de verdure; nous étions comme dans une eau légère et douce; aucun bruit que le remuement des feuilles et le claquement des branches repoussées par nos bras. Nous laissions un sillage d'herbes convulsées et de fougères rompues. Les deux jeunes filles semblaient presque inquiètes dans cette ombre verte; les ronces, d'ailleurs, leur donnaient quelques soucis: quand des Fresnes avait abattu de sa canne un de ces grands serpents épineux hérissés sur notre passage, il fallait garder de ses morsures sa robe, son chapeau et ses cheveux. Annette, distraite par le bruit furtif d'un écureuil, s'est laissé prendre dans un véritable filet de ronces; plus elle se révoltait, plus le rêt rétrécissait ses mailles aiguës: alors, pendant que les autres disparaissaient dans la mer, j'ai délivré la petite Andromède. Je coupais les serpents avec un certain plaisir. Elle ne bougeait pas, me laissant faire. Comme elle vit du sang à ma main, elle me dit joliment: Prenez garde de vous piquer. Elle devait songer en son cœur: Le plaisir de manier ma robe, mes cheveux et mon épaule, cela vaut bien deux ou trois piqûres. J'en attrapai davantage; elle m'enleva avec une cruauté charmante une épine qui m'était entrée dans le pouce assez profondément: nous fûmes quittes. Annette est beaucoup plus jolie que sa sœur: blonde, fine, assez grande, des yeux bleus noyés, et comme évanouis derrière un voile de cils d'or, elle a des gestes très gracieux, un art troublant de regarder de côté dans un glissement de lumière et de sourire. Jusqu'à ces jours derniers, je l'avais à peine regardée et je la croyais anguleuse et revêche, à cause du pli ironique qui met un peu d'ombre aux deux coins de sa bouche; mais les angles, s'ils furent tels, sont devenus de jolies courbes qui ont encore la gracilité de l'adolescence et déjà la certitude de la jeunesse. Si elle n'avait pas une pluie de taches de son sur la figure, elle me plairait beaucoup; cela lui donne un air de paysanne que je n'aime guère, ou un air de petite fille précoce qui m'effraie. J'ai voulu lui baiser la main, en lui disant: Pour ma peine et pour mon sang. Elle a daigné ne pas rire, et moi-même, le temps du baiser, j'étais presque sérieux. Gamineries! Soit, mais je n'en rougis pas. Il faut prendre la minute, telle qu'elle s'offre à nous dans sa robe de hasard; celle d'aujourd'hui ne reviendra jamais; il faut se collectionner des souvenirs et non des regrets. Si on avait oublié de jouer à l'amour avec ses cousines, crois-tu qu'on retrouverait cela, un soir à cinq heures sur le boulevard ou dans le salon de Madame de T***? Je m'y prends même un peu tard, mais comme Annette a dix-sept ans, je ne me fais pas de graves reproches. La cérémonie des ronces ainsi conclue, j'ai pris le pas et nous avons rejoint, à la lisière du taillis, des Fresnes et Anne, qui venaient seulement de s'apercevoir de notre absence. Anne n'a rien dit, ce qui a fait que j'ai regardé des Fresnes avec une certaine curiosité; mais ce garçon placide avait les yeux fort calmes. Nous nous reposâmes un instant sur un talus de mousse. Un chemin fruste passe là, presque sans traces d'ornières, car il ne mène nulle part et ne sert qu'aux paysans qui récoltent le long de la rivière quelque mauvais foin. La rivière, elle est là, derrière ce rideau qui la suit, la protège et la cache. C'est le royaume des aunes à la peau tigrée, et aux cheveux blancs quand le vent les secoue. Des Fresnes nous guide toujours et nous recommençons à descendre parmi des roches couvertes de lierre, sous le dôme crevé de maigres hêtres; puis nous voilà dans l'herbe et près de l'eau. La rivière fait un coude aigu où elle s'élargit en un bassin à fond de sable. On voit le fond où des herbes se bercent; des vairons en cercle rêvent en mangeant de l'eau; une petite truite file comme une ombre. «Si nous étions seuls, me dit des Fresnes, j'aurais couru après la truite. Quelle jolie eau blonde! Je m'y suis baigné bien des fois, mais jamais je ne l'ai vue aussi tentante qu'aujourd'hui. La plus grande profondeur est là-bas, sous les iris, quatre pieds, et partout une allée de jardin…» Cependant Anne et Annette avaient disparu derrière les aunes et nous les attendions en fumant une cigarette et en agaçant du bout de notre canne les vairons curieux et familiers. Il y avait un parfum de miel et de ciguë dans cette étroite vallée humide et chaude; les rayons du soleil pénétraient comme des pensées jusqu'au cœur de l'eau transparente; nous entendions, de l'autre bord, à travers les aunes, un bruit d'herbe broutée; nous ne parlions plus, ravis dans le silence, la chaleur et l'odeur. Mais voici que l'eau paisible se couvre d'ondes et qu'un remous vient mouiller le bout des herbes penchées: nous pensons (sans doute) qu'un bœuf est venu boire ou fuir les mouches, quand deux choses apparaissent sur l'eau au tournant de la rivière, deux choses qui ressemblent à des figures: et nous avons peur. Des Fresnes me saisit la main, avec cette brusquerie qui commande le silence et l'immobilité; il tremble un peu, et moi aussi, car nous avons compris. Les faces que surmonte une couronne de cheveux tordus s'avancent vers nous, lentement, puis elles virent et nous voyons passer au ras de l'eau deux grandes fleurs qui semblent des boucliers d'argent. Elles passent, elles virent encore, elles voguent vers l'autre rive. Là, adossées à la rive, où elles appuient leurs coudes, les deux naïades se dressent à mi-corps. Elles se reposent et regardent par-dessus nos têtes; l'eau ruisselle et brille sur leurs épaules blanches et leurs seins fleuris à peine; elles ont l'air de sourire; un frisson les secoue, leur peau devient rose, elles se prennent la main et s'en vont vers les aunes sans repasser devant nous et sans rentrer dans l'eau. Quand elles ont disparu, nous regardons encore; enfin des Fresnes me lâche le bras et se tourne vers moi. «Elles nous ont vus et elles savaient que nous les verrions, cela est sûr; mais elles comptent que nous aurons l'air d'avoir dormi. Faisons ainsi; donnons-leur cette preuve délicieuse de notre discrétion. Si nous parlons, elles vont nous haïr, ou mentir si sottement que nous serons décontenancés.»—«Bien», me répondit des Fresnes. Il ne semblait pas avoir tout à fait compris; j'insistai; alors il dit cette sottise, en essayant de rire: «C'est très artiste.» Un moment, je crains qu'Anne n'ait perdu un mari, mais des Fresnes est plus sensuel et moins prud'homme qu'il ne paraît. Anne est une fort agréable créature, un peu large d'épaules, un peu académie de Jean Cousin, mais d'une richesse de formes qui doit tenter un gentilhomme rustique. Pour le rassurer, je dis: «C'est ennuyeux qu'elles ne recommencent pas; je n'ai regardé qu'Annette…» Il se lève et se met à rompre à coups de canne les flambes et les ciguës, puis, revenant vers moi: «Je vais la tancer, qu'en pensez-vous? Comme cela, nous aurons une explication…» Je l'approuve. Pourvu que nous parlions séparément de l'aventure, chacun à une seule des deux sœurs, elles n'auront pas à se plaindre; nous pourrions être grossiers: ce n'est pas à cette heure une attitude très rare et nous y sommes presque provoqués. Mais l'idée d'allusions vilaines à ce plaisir si chaste vraiment et si charmant que nous ont donné ces audacieuses vierges, l'idée de les faire rougir par des paroles qui seraient des reproches ou des invitations, nous répugne également sans que nous songions à nous en expliquer. Je laisse des Fresnes libre de son attitude; pour moi, décidément, j'ai l'intention de me taire—et de me souvenir.
Les voilà. Il n'y a rien de changé en elles. Elles sont un peu rouges, mais c'est la chaleur et la réaction; elles sourient et nous offrent des fleurs, d'assez vilains bouquets vite cueillis et où il y a beaucoup d'herbes. La comédie commence, telle que je l'avais prévue:
«Nous sommes allées très loin en suivant la rivière, dit Anne, pourquoi ne nous avez-vous pas suivies? C'est quand nous nous sommes vues toutes seules que nous sommes revenues…» Des Fresnes ne répond rien; moi: «Nous avons regardé l'eau; c'est joli, l'eau; c'est plein de choses…» Je suis en train de manquer à ma résolution; j'ai honte de cette petite moquerie et je continue: «… Tenez, rien que ces drôles de poissons qui semblent attendre qu'on les cueille…» Et je me penche sur le bord avec Annette qui naïvement retrousse sa manche et enfonce son bras dans l'eau. Il me semble qu'elle a six ans, et moi aussi; je ne pense plus du tout que c'est une femme et que je l'ai vue Eve ou Nymphe; nous jouons à happer les vairons, couchés à plat ventre, mordillant des feuilles. Je la surprends qui met dans sa bouche une brindille de ciguë; c'est une petite bataille pour la faire démordre, car j'oublie de lui dire que la ciguë est un poison. Mais j'explique; alors elle crache et se rince la bouche avec de l'eau que je lui offre au creux de ma main. Elle me fait boire à son tour, et c'est très bon, cette eau où on boit aussi un peu de la coupe. Comme elle veut absolument avoir un vairon, nous faisons la traditionnelle pêche à l'épingle. Quand nous en tenons un, je le décroche, elle le prend, regarde sa petite tête de mailloche, rit, et le remet à l'eau: la bestiole tourne un peu, frétille, puis recommence à se faire prendre, avec une sottise qui nous décourage. «Nous sommes tout pareils à ces étourdis, Annette. Vous compterez, quand vous aurez mon âge (mais les femmes ont-elles jamais l'âge des hommes?), combien de fois vous aurez été prise à la même épingle, combien de fois vous aurez oublié la piqûre et ouvert la bouche à la même illusion…» Elle me regarde; elle cherche dans mes yeux la trace de ce que je ne dis pas; puis: «Eh bien, maintenant, êtes-vous à l'abri des piqûres et des illusions?—Oh! non, Dieu merci!—Ça fait beaucoup de mal, ces épingles-là?—Quelquefois.—Si on a une peau de rhinocéros…—Moi, je ne suis pas très sensible.—Ça viendra.—Ah!—Ça vient toujours!—Voulez-vous boire? Moi, j'ai soif!» Je bois, mais ses mains sentent le poisson. Elle boit sans sourciller. Les femmes n'ont pas beaucoup de goût. Cependant elle fait comme moi, qui écrase de la menthe dans mes paumes, et nous nous relevons.
Voici Anne, puis des Fresnes, à une distance. Se sont-ils expliqués? Les deux sœurs ont un colloque à voix basse, après lequel Anne vient vers moi en souriant. Elle cherche quoi me dire. Tout d'un coup elle enlève de son corsage une petite épingle à tête de perle et la pique près du revers de mon veston, à l'intérieur. Sans l'épingle, c'était un joli geste de tire-laine. Je ne comprends pas. Elle prend le bras de sa sœur; nous remontons vers les arbres. Pendant la traversée du taillis, Annette m'a dit mystérieusement: «Vous savez, Anne vous aime bien mieux que Georges.» Alors, je comprends. Elle a eu sa semonce et je lui plais de n'avoir rien dit à Annette. Cette petite aventure me donne pour les deux sœurs l'attitude de l'ami, de celui à qui on peut tout dire, en qui on a une confiance absolue. Quoique des Fresnes connaisse le pays beaucoup mieux que moi, à un moment où il hésite sur la direction du sentier, Anne me consulte et on suit mon avis. Je ne me suis pas trompé, car j'ai une sorte de faculté d'orientation qui me rapproche du pigeon voyageur ou de l'abeille maçonne.
Telle est cette journée que je t'ai contée en si grand détail. J'avais tant de plaisir à la revivre et à la fixer ainsi plus solidement dans mon souvenir!…

P.-S.—Nous avons retrouvé Joconde à la même place, écrivant avec fièvre sur son petit cahier. Elle l'a caché dès qu'elle nous a vus, car elle n'avait pas entendu notre approche. Est-ce que Joconde aurait des secrets?

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
Table des matières
En Auvergne, 15 août.
… Me voilà si fatiguée, chère amie, que je n'ai pas la force de m'ennuyer. Nous sommes arrivés ce matin sans nous être arrêtés à Paris que pour dîner. Je n'aime pas Paris; on y sent trop de respirations, trop de chair et trop de sueurs: cela me donne le vertige et cela me trouble le cœur. Si je dois succomber aux désirs de quelque frénétique, ce sera là, au milieu de ces malsaines odeurs d'amour qui tentent, comme la bouteille où d'autres vulgarités trouvent des rires. Mais je n'y connais personne et comme il est peu probable que je me donne au passant, je garderai ma triste vertu… Le passant! Quel amant pourtant est supérieur au passant? Il est l'excuse parce qu'il est l'inconnu; il est le devoir, parce qu'il est le désir. Voilà comment je raisonnerais si j'avais des sens passionnés, mais mon cœur, qui est inquiet, est froid. Je suis dure et morne comme les roches de granit qui sont là et d'où surgissent ces pins sévères où le vent pleure. Écris-moi, parle-moi, chère Anna. Tâche de guérir ton amie; donne-lui un peu de ta force, un peu de ton rayonnement!…

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