Kitabı oku: «Une coquine»

Yazı tipi:

René Delorme

Une coquine


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318031

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

I

Table des matières

Paris penche à l’ouest. Il y a deux siècles, son centre était à la place Royale. Cent ans plus tard, c’est au Palais-Royal que battait le cœur de la ville. Aujourd’hui il faut aller jusqu’à la rue Royale pour trouver le point central de la vie moderne. Depuis quinze ans un nouveau Paris, un Paris tout neuf, s’est élevé entre la Madeleine et le parc Monceaux. La colline, couverte de constructions délabrées, de terrains vagues, d’échoppes borgnes, qui s’étendait de l’église au jardin, a été divisée, nivelée, supprimée par les tranchées du boulevard Malesherbes et du boulevard Haussmann. La mine a travaillé, d’accord avec la pioche, pour découvrir un sol nouveau, propre à recevoir la ville neuve où des hôtels aux façades monumentales alternent maintenant avec des maisons à sept étages, élégantes et confortables. Le parc Monceaux, propriété des princes d’Orléans, qui ne montrait jadis à ses rares visiteurs privilégiés que du bois mal taillés et des prés d’herbe folle, est devenu un square public, bordé de palais, enchâssé comme un émeraude dans une monture de pierres blanches. Il s’en fait petit et coquet comme un jardin de serre.

Dans ce quartier, où des appartements se louent jusqu’à50,000fr. par an, dans ce coin de Nababs, on trouve cependant encore quelques rues adjacentes aux boulevards, rues de transition, en dehors du grand courant des landaus et des dogs-carts, qui sont restées silencieuses et inachevées. La rue de Naples est du nombre Quand on la suit en venant de la place de l’Europe pour gagner le boulevard Malesherbes, on est frappé de aspects variés qu’elle présente. La rue débute par un amorce de maisons neuves auxquelles succède bientôt une suite de vieilles constructions, de hauteurs inégales, occupées par des chantiers, des loueurs de voitures et des lingères. C’est la partie triste. Elle se prolonge jusqu’à la rue du Rocher, usinière et grasse, que la coupe à angle droit. Au delà on trouve, à droite, un tranchée qui permet de voir l’ancien niveau du son dominant la chaussée, et à gauche des terrains vague Puis, tout à coup, des deux côtés s’élancent des mai sons neuves; ici un petit hôtel coquet et discret; l’atelier du peintre Muller; plus loin des maisons de location monumentales, dont les façades à pans coupé tournent pour prendre l’alignement du boulevard.

Dans cette dernière partie de la rue de Naples, au no84, s’élève une maison à deux étages, surmontée de combles, qui appartenait, il y a deux ans, à l’un des plus grands industriels de France, un propriétaire de mines et de hauts-fourneaux, bien connu dans la région des Ardennes. Il habitait le premier et louait le second. Bien que son appartement fût fort beau, il n’était pas en rapport avec son immense fortune. A ceux qui lui conseillaient de se faire bâtir un hôtel digne de lui M. Raimbert répondait: «A quoi bon? Je suis un vieux garçon. J’ai soixante-cinq ans. Je ne me marierai jamais. Que voulez-vous que je fasse d’un palais?… Ma nièce, qui pourrait faire les honneurs de chez moi, n’est pas mondaine. Je me contente donc d’un pied à terre, c’est encore plus qu’il n’en faut pour un mineur comme moi. Et puis je ne suis ici qu’en passant…»

En fait, M. Raimbert séjournait bien six mois par an dans son pied à terre de la rue de Naples.

Au second étage de la maison demeurait une veuve, Mme de Lanchaire. Elle avait atteint l’âge où les femmes racontent volontiers qu’elles se sont mariées le jour de leurs quinze ans. Futile en apparence, elle était tenace, persévérante, entêtée dans ses projets. Cette unité d’action, personne n’aurait pu la supposer chez elle. Luttant, avec l’aide des meilleures corsetières, contre l’embonpoint qui menaçait de l’envahir, elle se montrait tour à tour pétillante, sautillante, câline, sentimentale, folle, pleureuse et précieuse. C’était un type de femme très varié et toujours renouvelé. «Ma femme est un sérail,» a dit un écrivain qui mettait volontiers son alcôve dans ses livres. Mme de Lanchaire aurait justifié cette appréciation. Assez agréable physiquement, avec ses petits cheveux frisés sur le front et ses yeux très brillants, elle avait cependant dans le visage des détails vulgaires: le nez, qui s’épanouissait plus que de raison, les attaches de ses mains, qui manquaient de finesse. Était-elle bonne? A l’entendre, oui. A première vue, on aurait pu le croire aussi, car un examen superficiel est toujours favorable aux personnes un peu grasses. On ne se défie d’abord que des très maigres. Les masques ouverts inspirent toujours plus de confiance. Cependant, à certaines expressions de son regard, à certains plissements de ses lèvres minces, à certains froncements de ses sourcils rares, on finissait par mettre en doute la bonté dont elle aimait à se parer.

Mme de Lanchaire était à Paris depuis quatre ans. Elle arrivait de la province–terme géographique assez vague, qu’elle employait volontiers, et dont la curiosité de ses quelques relations parisiennes se contentait faute de mieux. De M. de Lanchaire elle parlait peu; mais elle montrait en soupirant un portrait d’homme assez distingué.

–C’est lui, disait-elle.

Et dans ce «c’est lui» elle mettait tant de respect, tant de regrets, tant de deuil du cœur et de la voix qu’on n’insistait point. Tout ce qu’on savait donc de M. de Lanchaire, c’est que son portrait était orné d’une barbe indiquant tout au moins une profession libérale.

Du reste, la conduite de sa veuve était parfaitement convenable. Elle sortait rarement, jamais le soir. Elle recevait peu de monde, deux ou trois dames que le hasard de la vie parisienne lui avait fait rencontrer, et qui, plus pauvres qu’elle et séduites par la tenue de la maison, avaient continué des relations leur permettant d’aller de temps à autre prendre chez elle un air de luxe. A ces amies Mme de Lanchaire présenta un jour un pauvre être, d’une quarantaine d’années, si effacé, si timide, si peu bavard, qu’il leur parut à peu près indéchiffrable.

–M. Grimod de Barbentry, mon frère!

Le pauvre frère, en s’entendant annoblir de la sorte, eut un petit mouvement d’effarement naïf très intéressant: la surprise d’un homme sur la tète duquel tomberait du ciel un chapeau à plumes. Plus tard il s’y habitua.

Sa sœur n’eût, du reste, pas consenti à en démordre.

Elle avait des idées arrêtées sur beaucoup de choses: sur le voisinage d’abord: «Je suis si peu liante, disait-elle, que je ne connais même pas mon propriétaire, qui demeure au-dessous de moi.» et sur «le nombreux domestique»; elle détestait tout cet attirail de maîtres d’hôtel et de valets de pied dont tant de personnes aiment à s’entourer.

–Aussi ma maison est réduite à sa plus simple expression, disait-elle. Mon cocher est marié avec ma cuisinière, je les ai logés au rez-de-chaussée. Je ne garde près de moi que ma Fanny.

Sa Fanny, la perle des perles! une fille dévouée qui lui resterait toujours fidèle, un modèle de femme de chambre, point cancanière, point bruyante, prompte et habile!

–Fanny m’est indispensable.

Et Fanny, une grande brune, osseuse, aux yeux caves, souriait doucement et inclinait la tète en entendant ainsi faire son éloge.

Le3mai1876, Fanny venait de se retirer, laissant sa maîtresse seule dans sa chambre à coucher.

La veuve était vêtue, ce soir-là, d’un délicieux peignoir de cachemire noir rehaussé par une bordure de fleurs éclatantes brodées à la main. Elle se tenait debout, appuyant une de ses mains sur la tablette de la cheminée et relevant de l’autre l’étoffe de sa jupe pour approcher du feu son pied, chaussé d’une mule marocaine. Quand la porte se fut refermée sur la femme de chambre. Mme de Lanchaire jeta un coup d’œil sur la pendule, une pendule en porcelaine de Saxe à personnages, représentant un olympe surmonté d’un oiseau rose et blanc.

–Dix heures! fit-elle. J’ai le temps.

Elle se dirigea vers un petit secrétaire Louis XVI, qu’elle ouvrit brusquement. Faisant alors jouer une charnière à secret, elle mit à découvert un tiroir dans lequel se trouvait un petit papier plié, qu’elle prit et qu’elle relut attentivement. Pendant qu’elle parcourait cette lettre ses yeux prenaient leur expression méchante, ses lèvres se plissaient étrangement. La lecture terminée, elle froissa la lettre dans ses mains crispées en murmurant:

–Il ne m’a point comprise!… Je croyais cependant.

Elle s’installa devant le secrétaire et prit un papier italien, portant une couronne de comtesse et fleurant un léger parfum d’ylang-ylang. Sa plume, grinçant sur le bristol, traça avec une précision de caractères remarquable ce qui suit:

«Cher monsieur et ami,

» Savez-vous lire une lettre de femme? Savez-vous ce qui peut se cacher entre les lignes du billet le plus banal? En lisant votre réponse je devrais en douter. Êtes-vous l’homme qui sait, comme dit Dumas? Êtes-vous l’homme qui ne sait pas?

» Je désire, pour des raisons graves, avoir un entretien avec vous. Êtes-vous assez mon ami pour m’accorder les quelques minutes de causerie intime que je vous demande?

» Où?

» Et quand?

» LÉONIE.»

Au moment où Mme de Lanchaire achevait de signer, l’oiseau de porcelaine de la pendule s’agita doucement sur la branche de laiton qui le soutenait, et les premières mesures d’un vieux lied allemand, jouées par une boite à musique aigrelette, se firent entendre.

La veuve tressaillit.

Rejetant d’un mouvement fébrile sa lettre commencée dans le tiroir du secrétaire, elle le referma, en prit la clef, qu’elle mit dans sa poche, et se dirigea rapidement vers la porte qui donnait sur le cabinet de toilette.

Avant de sortir, elle parcourut des yeux sa chambre entière.

La chambre était bien vide.

Alors, hâtive, Mme de Lanchaire passa dans la pièce voisine, tout ornée de carreaux de faïence émaillée. Avec une rapidité qui trahissait une longue habitude elle alla presser de la main l’un des carreaux, et aussitôt une petite porte admirablement dissimulée s’ouvrit, démasquant un escalier tournant.

Un homme à cheveux gris se tenait sur les premières marches.

Il entra d’un pas lourd, inégal, vacillant.

–Qu’avez-vous, mon ami? fit la veuve avec inquiétude.

M. Raimbert–c’était bien lui–n’était pas reconnaissable, en effet. Il avait le sang au visage, les yeux injectés; il semblait respirer avec peine.

–Ma chère Léonie, dit-il, non sans une certaine difficulté de parole, je ne me sens pas bien… j’ai voulu te voir… et te remettre ceci…

Il lui tendit une enveloppe de toile gonflée de papiers.

Mme de Lanchaire la prit; puis, voyant que le vieillard avait peine à se tenir debout, elle l’entraîna dans sa chambre et le fit asseoir sur une causeuse.

–Que puis-je faire?… Faut-il ouvrir la fenêtre? Faut-il…

–Non, non… je vais me retirer… je suis très mal… je…

A peine M. Raimbert avait-il achevé ces mots qu’un frémissement convulsif s’empara de lui.

Il se leva comme s’il eût reçu une commotion électrique, fit quelques pas en avant, battant l’air de ses mains, et s’abattit enfin lourdement sur le tapis.

Mme de Lanchaire se précipita vers lui en poussant un cri déchirant.

–Mort! il est mort!

La veuve épouvantée s’était agenouillée près du vieillard.

De sa main elle cherchait la place du cœur.

Il lui sembla encore sentir des pulsations légères. Alors elle se reprit à espérer. Elle souleva la tête de son amant et l’appuya sur ses genoux; elle arracha la cravate et le col qui étouffaient la respiration du vieillard:

Elle l’appela.

–Reviens à toi; je suis là; je t’aime!

M. Raimbert n’était pas encore mort; et cependant les soins et les tendresses de Mme de Lanchaire ne pouvaient le sauver. Frappé par une attaque d’apoplexie séreuse, il n’avait plus entre l’éternité et lui que quelques heures d’agonie.

Après avoir essayé en vain tous les moyens dont elle pouvait disposer, la veuve comprit que c’en était fait. Le mal était irréparable.

Elle adossa le vieillard contre un fauteuil et elle, se redressa de toute sa hauteur, comme si elle eût éprouvé le besoin d’attester sa force devant la fatalité qui l’atteignait.

–Il est perdu, murmura-t-elle.

Ses yeux n’étaient pas même humides.

C’est qu’elle ne pensait déjà plus au pauvre malheureux qui agonisait à ses pieds, elle ne se sentait point au cœur le regret qui amollit les plus braves, le deuil qui fait couler les larmes sincères. Elle calculait froidement les suites de cette mort, comme un capitaine prévoit les suites d’une tempête ou d’un naufrage. Elle n’aimait point cet homme, qu’elle avait séduit avec les dernières traces de sa beauté, qu’elle avait attaché à elle, et auquel elle s’était consacrée comme une mercenaire à sa tâche. On pleure un amour qui disparait; on ne pleure pas une position qui s’écroule.

Sa position! voilà quel était en ce moment le sujet sur lequel roulaient toutes les penséss de Mme de Lanchaire.

–Il va mourir chez moi!

Le cadavre de M. Raimbert chez elle! Là était le plus grand de tous les désastres. Toutes les précautions pour cacher la liaison du vieillard et de la veuve, la pose vertueuse, l’apparence honnête dont Mme de Lanchaire se parait, l’hypocrisie habilement soutenue depuis quatre années, tout cela allait-il donc sombrer devant la brutralité de ce fait dévoilé, rendu public?–Le cadavre de M. Raimbert chez elle! c’était le scandale éclatant; c’était l’anecdote défrayant les salons, anecdote piquante et grasse, agrémentée de détails sur l’escalier romanesque aboutissant au cabinet de toilette. C’était plus encore–et à cette dernière pensée, la veuve eut réellement peur–c’était l’apposition des scellés chez elle, c’était sa fortune compromise, par des revendications possibles des héritiers de M. Raimbert, c’était la publicité des tribunaux, son passé fouillé, examiné, étalé à tous les regards, c’était l’accusation de captation.

–Il faut éviter cela à tout prix, pensa-t-elle.

De nouveau, elle se pencha vers le mourant. Elle voulut s’assurer encore une fois s’il n’était pas possible de rendre à cet homme condamné, à cette organisation frappée, quelques minutes d’énergie, de volonté, de force. Qu’il se relevât seulement, qu’il pût, soutenu par elle, regagner tant bien que mal son appartement, voilà tout ce que voulait Mme de Lanchaire.

–Mon ami, me reconnaissez-vous? lui demanda-t-elle en prenant sa voix câline. C’est votre Léonie qui vous aime, qui est près de vous.

Le vieillard essaya de faire un mouvement.

Ce fut en vain.

Devant l’insuccès de ce dernier effort, il comprit seulement alors toute la gravité de son état. Il tourna vers Mme de Lanchaire ses yeux désespérés.

Quel long regard étrange, éloquent, plein de supplications, il adressa à celle qu’il avait aimée, qu’il aimait encore! Ce regard semblait dire: «Je sens la mort venir, sauve-moi; tu le peux encore peut-être. Tu vois que je souffre. Tu vois que tes soins sont impuissants. Ne me laisse pas ainsi. Appelle; fais venir un médecin.»

Mme de Lanchaire ne paraissant pas le comprendre, M. Raimbert essaya d’articuler sa demande. Des sons presque inintelligibles s’échappèrent de sa gorge oppressée. Cependant, en prêtant toute son attention, la veuve se rendit compte du désir que le moribond exprimait.

La syllabe finale du mot «médecin,» que le vieillard répéta en plusieurs reprises, ne lui laissa aucun doute sur ce point.

Un médecin!

Il fallait qu’il eût perdu l’esprit, ce mourant, dont on n’avait plus rien à attendre, pour se figurer que Mme de Lanchaire introduirait chez elle un médecin pour lu montrer son amant et se compromettre à tout jamais. Aussi quel besoin avait-il eu de monter chez elle! Ne devait-il pas rester chez lui puisqu’il se sentait malade? Un peu plus, et elle l’eût accusé d’égoïsme.

Cependant la situation n’était pas tenable; il devenait nécessaire d’aviser.

La résolution de la veuve fut bientôt arrêtée.

Elle prit le vieillard à bras-le-corps et voulut le soulever. Mais cette homme privé de tout mouvement, sinon de toute intelligence, était une charge au-dessus de ses forces. Elle le laissa retomber plutôt qu’elle ne le déposa sur le tapis.

–Comment faire?

Alors elle essaya d’un autre moyen.

Elle prit le moribond par dessous les bras, s’arcbouta contre le tapis et essaya de trainer M. Raimbert. Mais la laine courte et serrée du Smyrne semblait retenir le cadavre.

Avec une peine infinie, elle ne parvint qu’à lui faire franchir une distance insignifiante. Après quoi, elle fut forcée de s’arrêter, en nage, suffoquant, tant cet effort l’avait épuisée.

Une colère folle s’empara d’elle. Si elle l’eût pu, elle eût anéanti, pulvérisé, détruit, d’une manière quelconque, ce mourant dans lequel elle ne voyait plus le bienfaiteur des jours passés, le riche hypocritement adulé, l’amant bassement caressé; mais bien l’instrument de sa ruine et la honte menaçante de l’avenir.

Sans égards, sans respect, sans pitié, elle abandonna encore son fardeau brutalement. La tète du vieillard retomba lourdement sur le sol.

Quel travail terrible se fit-il dans l’esprit du mourant? Il avait cru, jusque-là, à l’amour de Mme de Lanchaire. Il avait cru à ses protestations répétées de dévouement et de reconnaissance. En se sentant l’objet d’un aussi indigne traitement, en voyant se dresser près de lui une femme toute différente de celle qu’il avait connue, une mégère furieuse, méchante, féroce, à la place d’une amante docile, il comprit de quelle basse comédie il avait été la dupe pendant si longtemps. Son cœur se déchira. Avant son âme, sa dernière illusion s’envola.

Sous le coup de cette révélation cruelle, le vieillard se sentit envahi par une haine immense.

Se révoltant, se raidissant contre son impuissance, il lui lança un regard qui valait toutes les insultes.

Telle était la surexcitation des sentiments violents qui l’agitaient, que la parole lui revint presque. Il put proférer avec un accent étrange ces seuls mots:

–Maudite! maudite!

Mme de Lanchaire tressaillit en entendant ce cri; mais elle se remit bien vite et, pour toute réponse, haussa les épaules.

Elle était redevenue plus calme. Elle avait trouvé une issue pour sortir de l’impasse terrible dans laquelle elle s’était cru irrémédiablement acculée.

Fanny n’était-elle pas là? Fanny, la discrétion même, qui seule connaissait la secrète liaison du vieillard et de la veuve? Il suffisait de l’appeler. A deux, on viendrait bien à bout de porter le moribond jusque chez lui. Et puis tout serait dit. La réputation serait sauvée et la fortune aussi.

Comment n’avait-elle pas pensé plus tôt à cela?

Elle étendit la main vers le cordon de sonnette; mais elle la retira presque aussitôt. A quoi bon sonner? Cette fille, surprise sans doute dans son sommeil, accourrait au plus vite. Pourrait-elle, devant le spectacle qui s’offrait à elle, quand elle entrerait dans la chambre à coucher de sa maîtresse, se contenir, ne pas crier? Et puis, que penserait-elle? A vrai dire, l’aspect de cette chambre, avec ce vieillard abattu, avait quelque chose d’effrayant, quelque chose qui sentait le crime.

Il était bien préférable d’aller trouver Fanny, de la réveiller si par hasard elle dormait déjà, et de la prévenir en quelques mots.

Au moment où Mme de Lanchaire se disposait à sortir, ses yeux tombèrent sur l’enveloppe que lui avait donnée M. Raimbert et que dans son trouble elle avait laissée tomber.

La veuve était une femme d’ordre. Elle n’aimait point que rien traînât, et, si elle avait peu de respect pour la personne du vieillard, elle en avait toujours beaucoup pour les communications qu’il voulait bien lui faire. Elle se baissa donc et ramassa l’enveloppe.

Tout en allant vers son secrétaire pour y serrer ces papiers, elle ne put résister au désir de les examiner rapidement.

Elle ouvrit le pli.

–Des billets de banque! fit-elle.

C’était, en effet, une liasse de billets de mille francs formant un assez joli volume.

Elle la prit et la palpa. Cela devait faire une forte somme. Ses yeux brillaient. Sa main frémissante feuilletait déjà les papiers bleus. La veuve oubliait tout. Elle éprouvait une joie d’avare.

Un râle étouffé la rappela à la réalité.

Elle jeta la liasse de billets dans un tiroir de son secrétaire, celui-là même où elle avait déjà mis sa lettre: le prix de l’amour près des preuves de la trahison.

Ceci fait, elle jeta sur le mourant un regard moins dur.

–Il avait du bon? pensait-elle.

Cependant Fanny n’était pas encore prévenue.

Mme de Lanchaire, prit un bougeoir. Elle éprouvait le besoin de se hâter, d’en terminer au plus vite. Ce fut d’une main fiévreuse et rapide qu’elle ouvrit la porte de sa chambre. Mais à peine l’eut-elle poussée qu’elle la retira brusquement. Tremblante, pâle de frayeur, elle recula instinctivement jusqu’au moribond, dont le contact la fit de nouveau frissonner.

Par la porte entr’ouverte une seconde, à la clarté indécise que son bougeoir projetait dans la pièce voisine, elle avait aperçu près d’elle une grande ombre noire, à demi-courbée et qui s’était redressée tout à coup.

Mme de Lanchaire eut une minute d’angoisse atroce –mais une voix doucereuse, venant de l’autre côté de la porte, la rassura:

–C’est moi, madame.

C’était Fanny. Elle entra presque aussitôt.

–Ah! ma fille, vous m’avez fait bien peur. Que faisiez-vous donc là?

–J’avais entendu du bruit, et je craignais qu’il ne fût arrivé un accident à madame. Alors.

Et, comme Fanny sentait peser sur elle le regard inquisiteur de sa maîtresse, comme elle ne tenait pas à lui expliquer pourquoi elle écoutait à la porte, ni pourquoi elle regardait par le trou de la serrure, détournant la conversation:

–Ah! mon Dieu, s’écria-t-elle, en ayant l’air de découvrir tout à coup M. Raimbert, monsieur qui vient de se trouver mal!… Il faut vite le ramener dans son appartement.

–Oui, dit la veuve; je vais vous aider.

Elles s’emparèrent du mourant. Fanny le prit par les épaules; Mme de Lanchaire le prit par les pieds, et toutes deux, unissant leurs efforts, parvinrent à le porter jusque dans le cabinet de toilette. Pendant ce trajet funèbre, ce convoi étrange d’un cadavre vivant, le vieillard, dominé par une pensée unique, ne cessa de fixer son regard haineux, méprisant, insultant sur sa maitresse. Bien que celle-ci n’eût pas le cœur très sensible, elle se sentit cependant gênée par cette malédiction muette et persistante.

Elle quitta son fardeau pour aller ouvrir la porte secrète, dissimulée sous le dallage persan de la muraille, et, s’adressant à Fanny:

–Changeons de place, dit-elle.

De cette façon, elle se trouvait derrière le vieillard, à l’abri de ses yeux vengeurs.

L’escalier était étroit: un escalier en colimaçon. L’architecte l’avait construit sur les indications de M. Raimbert, en trichant dans l’épaisseur d’un gros mur qui allait en s’élargissant depuis la rue jusqu’à l’extrémité du bâtiment pour rectifier la triangulation défectueuse du terrain. Dans ce boyau secret, Fanny, qui descendait à reculons, avait peine à retenir le corps du maitre de forges et à l’empêcher de glisser. Mme de Lanchaire, embarrassée dans son peignor, aidait mollement sa femme de chambre dans son étrange besogne.

Enfin on arriva au terme du voyage.

L’escalier aboutissait à la chambre à coucher de M. Raimbert.

–Nous allons l’étendre sur son lit? demanda Fanny.

–Non, répondit Mme de Lanchaire.

Elle regarda autour d’elle, cherchant un endroit favorable.

Le secrétaire était ouvert.

La veuve s’en approcha.

M. Raimbert se préparait à écrire lorsque, sentant les premières atteintes de son mal, il avait été chercher des soins auprès de sa maîtresse. Un papier timbré, sur lequel il n’avait encore tracé qu’une seule lettre, tremblée, la lettre R, était encore sur son bureau. Mme de Lanchaire eut un moment l’idée d’asseoir le mourant sur son fauteuil; mais il aurait fallu le porter encore jusqu’à l’autre extrémité de la pièce: elle n’en avait plus la force,

–Ici, dit-elle enfin, près de la cheminée, le buste accoudé contre cette chauffeuse, à portée de la sonnette.

Elle-même présida à cette funèbre mise en scène.

Quand ce fut fini:

–Comme cela, dit Fanny, on croira qu’il a voulu sonner et qu’il est tombé au moment où il approchait du but…

–Maintenant, ma fille, remontons vite. Notre place n’est pas ici. Passez devant.

Au moment de s’engager à son tour dans l’escalier, Mme de Lanchaire se tourna. Le vieillard la regardait toujours avec la même expression implacable. Maintenant qu’elle se savait hors de danger, qu’elle était débarrassée des transes de tout à l’heure, elle éprouva comme un remords sous le reproche qui la poursuivait.

–Ce serait trop cruel! pensa-t-elle.

Et, courant au vieillard:

–Je vaux mieux que vous ne croyez. Tenez.

Elle sonna à trois reprises et, sans regarder en arrière, cette fois, sans s’attarder à entendre ce que le vieillard cherchait à dire, elle disparut dans l’escalier, dont elle referma soigneusement la porte.

M. Raimbert resta peu de temps seul. Les coups de sonnette avaient été entendus. Le valet de chambre accourut le premier. Il releva le mourant et le mit sur son lit; puis il alla réveiller les autres domestiques. Bientôt ce fut dans toute la maison un va-et-vient, qu’on devait entendre de chez la veuve. Toute la livrée arriva: cocher, concierge, cuisinière, valet de pied–braves gens qui aimaient leur maitre et leur place. Leur exclamations se croisaient: «Oh! mon Dieu! quel malheur!

–Il était sanguin. Je l’avais bien dit.–Des compresses d’eau froide!»

Et tout ce monde, plus habitué à obéir qu’à faire acte d’initiative, s’affairait, s’accusait de lenteur, perdait la tète.

–Il faut aller chercher le curé, disait la cuisinière.

–Le médecin d’abord! ripostait le cocher, qui n’aimait point le clergé.

Enfin, le valet de chambre prit la direction de tous ces effarés; il dépêcha l’un à la Faculté, l’autre à l’église. Puis il songea à la famille de M. Raimbert. Le maître de forges avait une sœur, Mme Ardouin, qui habitait un petit hôtel, à peu de distance, dans la rue de Londres. Au moment d’envoyer le cocher prévenir Mme Ardouin, le valet de chambre se rappela heureusement que la sœur de son maitre était assez gravement malade. Une semblable nouvelle, brutalement annoncée, pouvait lui être fatale. Aussi changea-t-il et son ambassadeur et le but de son ambassade. La cuisinière, plus délicate que le cocher, irait à sa place avertir, non pas Mme Ardouin, mais sa fille, Mme de Noves, «la belle madame de Noves», ainsi qu’on la désignait dans la maison.

Ceux qu’on avait été chercher ne tardèrent point à arriver.

En voyant le malade, le docteur hocha la tète. Pour la science, qui s’arrête aux limites de la vie, il n’y avait plus rien à faire.

La religion, qui voit plus loin, avait au contraire à remplir son office. Là où le médecin dit: «Plus d’espoir!» le prêtre prie et fait naître dans le cœur de ceux qui partent la plus douce des espérances.

Mme Ardouin, alitée, ne put venir; on l’avait prévu; mais sa fille accourut, tout en larmes, pour embrasser une dernière fois son oncle, qu’elle aimait profondément. Elle arriva pendant que le prêtre administrait au mourant l’extrême-onction.

Elle s’agenouilla près du lit.

M. Raimbert avait encore toute sa connaissance. Il répondait par des murmures de la voix et par des clin d’yeux aux demandes dernières, affirmait sa foi, sa croyance en Dieu. En somme, sa vie comptait plus de bonnes œuvres que de fautes: il avait été sincère, honnête, bienfaisant. Il n’avait à se reprocher qu’une seule faute, celle d’avoir aimé, et l’Écriture dit que ceux qui n’ont que ce pêché sur la conscience sont les plus facilement pardonnés. Le coup d’œil dans lequel les agonisants embrassent tout leur passé ne pouvait donc que le rassurer.

Quand la cérémonie religieuse fut terminée, Mme de Noves prit la main de son oncle et la baisa. Le mourant tourna son regard vers elle. Quand il eut reconnu sa nièce, un éclair de joie brilla dans ses yeux.

– Toi ! fit-il, toi seule.

Ces mots avaient été prononcés d’une manière assez distincte pour que les domestiques les entendissent. Ils se retirèrent très impressionnés, à pas sourds.

Le vieillard resta seul avec sa nièce.

Une seule lampe, tamisée par un vaste abat-jour, projetait une zone étroite de lumière sur le bureau du maître de forges. Le reste de la pièce était dans l’ombre. Les domestiques n’avaient point songé à donner plus de lumière. Peut-être avaient-ils obéi instinctivement à cette impression nerveuse qui fait marcher doucement ceux qui pénètrent dans la chambre d’un malade et qui laisse régner la demi-obscurité là où le grand mystère de la mort va s’accomplir. Le départ d’une âme est si triste qu’il impose aux hommes et aux choses sa tristesse envahissante. Le décor s’approprie de lui-même à la scène.

Cependant Mme de Noves s’était penchée vers le mourant, auquel elle prodiguait des caresses filiales.

–Ne vous fatiguez point, mon oncle, je vous en prie. Parlez le moins possible. Vous avez voulu que nous fussions seuls: auriez-vous une recommandation à me aire?

Le mourant fit signe que oui,–et, faisant effort sur lui-même, modérant, en chrétien, les sentiments qui agitaient encore et bouleversaient son cœur:

–Je pardonne… la maudite!

Mme de Noves, ignorant le drame qui venait de se passer, ne pouvait comprendre sa confidence.

–Léonie… testament…, murmura le mourant.

Pensant que l’avenir éclaircirait ce qui était encore mystérieux pour elle, Mme de Noves répondit:

–Je vous obéirai, mon cher oncle; vos volonté: seront respectées.

Le moribond, dont l’heure était venue, parlait un pet plus facilement. L’approche de la mort est presque toujours précédée d’un mieux factice pendant lequel les dernières forces des agonisants se réveillent et se consument.

–Va… secrétaire…

Mme de Noves, à ce mot, se retourna vers le meuble en question. Le papier sur lequel M. Raimbert avait commencé à écrire était toujours là. Elle alla le chercher.

–C’est de ce papier dont vous parlez, mon oncle?

Mais les forces du moribond étaient épuisées. Il ne put répondre ni de la voix, ni des yeux. Son visage, calme jusqu’alors, se contracta. Un soupir s’échappa de ses lèvres.

M. Raimbert avait rendu son âme à Dieu.

Devant ce grand mystère de la mort, devant ce départ douloureux d’un être aimé, Mme de Noves sentit son courage l’abandonner. Elle tomba à genoux près du lit et se mit à prier en fondant en larmes, ayant à peine conscience de ce qu’elle faisait, ne songeait pas à appeler, tout à ses regrets, tout à son deuil.

Dans la demi-obscurité de la chambre, le groupe que formaient le vieillard, drapé de blanc et ayant déjà la rigidité du marbre, et cette belle jeune femme blonde, en vêtements noirs, agenouillée près de lui, était réellement touchant.

Ceux qui ont passé par cette terrible épreuve, ceux qui ont prié près d’un être aimé, enlevé pour toujours à leur affection, ceux qui ont senti la douleur aiguë des grands deuils, comprendront l’anéantissement de cœur et d’esprit que subissait Mme de Noves. Elle pleurait, elle pleurait toujours. Les larmes sont des prières plus ardentes que les autres, prières sublimes que Dieu comprend et que, dans sa souveraine bonté, il doit toujours exaucer.

Combien de temps resta-t-elle ainsi absorbée? Elle-même ne pouvait en avoir conscience.

Abîmée dans ses regrets, Mme de Noves ne songeait point à se relever, quand un léger bruit vint la tirer de l’engourdissement douloureux où son esprit s’abandonnait.

Une porte dont elle ignorait l’existence, elle qui pourtant connaissait bien les êtres, s’ouvrit doucement, et une femme, chancelante, retenant avec peine ses sanglots, pénétra dans la pièce.

L’inconnue s’approcha de Mme de Noves et, d’une voix mouillée par les larmes:

–Permettez-moi de prier avec vous pour mon bienfaiteur.

Sans attendre la réponse, elle se laissa tomber à genoux près de Mme de Noves, comme si elle eût été vaincue par la douleur.

Pourquoi Mme de Lanchaire, jusqu’alors si prudente, livrait-elle ainsi du même coup le secret de sa personne et le secret de ses intimités avec M. Raimbert? Pourquio la maîtresse, si cruelle pour le malheureux vieillard, venait-elle maintenant prier près de son cadavre?

C’est que Mme de Lanchaire avait eu le temps de réfléchir. Pendant que les domestiques allaient et venaient dans la maison, pendant que le prêtre et le médecin arrivaient jusqu’au malade, la veuve avait froidement envisagé toutes les conséquences qui pouvaient résulter pour elle de la mort de M. Raimbert.

La maison où elle demeurait appartenait au maître de forges; elle devait revenir, après sa mort, à sa succession, c’est-à-dire à sa nièce, son unique héritière. Mme de Noves apprendrait alors par l’architecte de son oncle quelles communications spéciales reliaient entre eux les appartements du premier et du second étage. Ainsi ce qu’elle voulait tenir caché serait révélé de toute façon.

Enfin, pendant les longues soirées passées en tète-à-tête avec le vieillard, celui-ci n’avait pas dissimulé à Mme de Lanchaire qu’il comptait prendre quelques dispositions en sa faveur.

–Votre avenir est déjà assuré, lui avait-il répété maintes fois; mais je ne suis pas encore satisfait; je veux que, moi parti, vous soyez heureuse complètement, du moins sous le rapport de la fortune.

Il s’était toujours tenu dans ces généralités, ne précisant rien, ne disant pas si les dispositions dont il parlait étaient déjà prises, si elles faisaient partie de son testament, ou d’un codicille spécial. Dans tous les cas, Mme de Noves serait mise au courant et peut-être par des tiers malintentionnés.

Après avoir mûrement pesé ces considérations, aboutissant toutes au même danger: la publicité de sa liaison, Mme de Lanchaire se demanda s’il n’était pas plus habile d’aller bravement au devant du péril, d’avouer franchement tout ce qu’elle ne pouvait dissimuler, et de bénéficier ainsi de l’impression que cette démarche volontaire, convenablement faite, pourrait produire sur l’esprit d’une femme trop jeune pour ne pas être généreuse. C’était une grosse partie à jouer, un va-tout, mais le résultat pouvait en être considérable.

Restait à savoir quel moment serait le plus opportun pour agir.

Dans quelques jours?

Après l’enterrement?

–Non. Dès que l’heure sonne d’ouvrir les testaments, l’âme des héritiers devient de moins en moins accessible. C’est à la minute même où leur deuil est poignant, où leur cœur est brisé, qu’on a le plus de prise sur eux. Il fallait donc profiter de cet instant, surprendre, attendrir, se rendre tout d’abord sympathique et gagner la victoire dans la chambre mortuaire elle-même.

Ainsi fixée sur ce qu’elle devait faire, Mme de Lanchaire avait envoyé Fanny chercher des nouvelles. Fanny revint bientôt et apprit à sa maitresse que M. Raimbert avait voulu rester seul avec sa nièce, qu’il avait reçu les derniers sacrements et que le médecin avait déclaré que le mourant n’en avait pas pour une heure.

Suffisamment renseignée, la veuve descendit par l’escalier secret jusqu’à la porte de M. Raimbert.

De là, attentive au moindre bruit, elle épia le moment d’entrer en scène.

Dans cette cage d’escalier étroite et complètement obscure, cette femme, écoutant à travers la porte les râles du mourant, calculant d’après leur force le temps d’agonie qu’il lui restait à subir, cette guetteuse de la mort, avait quelque chose d’effrayant. Belle encore, très pâle, elle était comme la personnification de l’ange du mal, du génie fatal dont parlent les poètes d’Orient dans leurs fantastiques légendes. C’était la Goule, la Promeneuse nocturne des cimetières turcs, qui fait rebondir des osselets humains sur le marbre des tombes. C’était pis encore, c’était la Vampire des ballades moldaves, buvant le sang, tarissant la vie de ceux qui se confient en elle. Et c’est qu’en réalité elle avait les mêmes préoccupations que ces monstres imaginaires. Comme eux, tant l’attente lui semblait longue, elle aurait voulu hâter l’instant fatal. Elle s’étonnait que cet homme, à qui elle prodiguait ses baisers la veille encore, ne fût point déjà emporté par l’ange aux ailes noires. Si le fluide magnétique de la volonté formellement exprimée avait une action réelle, Mme de Lanchaire aurait commis un crime en ce moment. Elle aurait arraché du corps de son amant son âme déjà à moitié flottante. Elle ne le pouvait point; mais elle le voulait avec tant d’énergie, qu’elle avait accompli tout ce qui, dans le crime, n’appartient point au domaine des faits.

C’est qu’il lui importait grandement de ne point manquer l’occasion qu’elle cherchait. Après la mort de M. Raimbert, il pouvait entrer du monde dans la chambre mortuaire. Mme de Noves n’aurait plus été seule, et, dans ce cas, les projets de la veuve devenaient irréalisables.

Pendant que Fanny courait, Mme de Lanchaire avait eu tout le temps d’interroger l’enveloppe que son amant lui avait remise. Or cette enveloppe contenait soixante-quinze mille francs. Ce cadeau princier loin d’assouvir sa cupidité, avait, au contraire, éveillé toutes ses convoitises. L’homme capable de donner de la main à la main une pareille somme à sa maîtresse ne pouvait avoir oublié dans son testament celle qui avait eu ses dernières affections. En même temps que la mort de son amant, Mme de Lanchaire guettait un trésor.

Mais, encore une fois, le succès de son audacieuse tentative dépendait du moment qu’elle choisirait pour se montrer. Il eût été de la dernière imprudence d’arriver trop tôt, de s’exposer de nouveau à recevoir du moribond la sanglante apostrophe dont il l’avait flagellée là-haut, alors qu’elle le torturait. Il fallait donc attendre. Attendre, c’est-à-dire souffrir la torture de l’impatience et de la crainte.

Enfin, le moment si désiré par elle arriva. Elle ouvrit la porte et fit ce qui a été dit précédemment.

D’abord elle ne dit rien et se contenta de jouer la piété et les larmes. Puis, quand elle eut suffisamment attiré par ses sanglots continus l’attention de sa voisine, déjà éveillée par son entrée mystérieuse, elle hasarda quelques paroles.

–Il était si bon, si généreux. Il m’aimait comme son enfant. Je lui dois tout.

Mme de Lanchaire ponctuait son récit par des larmes.

–Vous vous demandez qui je suis? continua-t-elle en s’adressant cette fois directement à Mme de Noves. Je suis une malheureuse que votre oncle… car vous devez être sa nièce… il m’a si souvent parlé de vous. Comme il vous aimait!–Ah! c’était une belle âme.

Avec un rare talent de comédienne, mêlant sa propre histoire à des souvenirs capables do toucher Mme de Noves, s’attendrissant par instants, la veuve défila ainsi tout un roman imaginaire: son mari ruiné qui n’avait pu survivre à la perte de sa fortune; elle, restant seule au monde, sans famille, sans ressources avec un enfant tout petit–pauvre chère créature à laquelle le pain manquait!–Dieu le lui avait repris. Ce dernier coup l’avait affolée au point qu’oubliant ce que lui commandait la religion, elle avait tenté de se suicider. Au moment où ce projet fatal allait s’accomplir, un homme était intervenu, l’avait sauvée d’elle-même. Cet homme, qu’elle ne pourrait jamais assez bénir, c’était M. Raimbert.

Il ne la connaissait pas cependant; plus tard, quand il sut son nom, il se rappela avoir été lié de bonne amitié avec le mari de celle qu’il avait sauvée. La Providence seule fait de ces rencontres. Alors, il ne voulut : plus que la veuve d’un ami continuât à mener l’existence misérable à laquelle elle était condamnée. Il lui proposa de venir à Paris. Il se sentait fatigué; il avait ; besoin de soins. «Je pensais à me marier, disait-il; mais puisque je vous ai rencontrée, si vous voulez bien consentir à vivre près de moi, je renoncerai à ce projet. » Comment aurait-elle refusé? Ne lui devait-elle pas tout? Elle croyait n’avoir jamais assez de dévouement pour reconnaître les bienfaits dont M. Raimbert l’avait comblée!

Ici la veuve intercala adroitement ses états de service ses soins discrets, ses prévenances pour le vieillard, ses recommandations quasi-maternelles.

Ces relations si pures, il fallait pourtant les cacher et les tenir secrètes. M. Raimbert l’avait exigé. Il n’avait pas voulu, par respect pour le nom qu’elle portait, la faire entrer dans sa maison à titre de dame de compagnie. «Cela, disait-il, se rapproche trop de la domesticité.» Aussi avait-il imaginé la combinaison ingénieuse des deux appartements qui permettait à la femme dévouée d’être toujours près de lui sans que sa réputation fût compromise pour cela.

Ce récit, qui n’aurait point trompé une femme plus expérimentée, fit sur Mme de Noves une grande impression.

Il est vrai qu’elle l’écoutait de tout cœur, presque pieusement, faisant en quelque sorte abstraction de la personne qui parlait pour ne saisir que l’éloge sans cesse prononcé de celui qui n’était plus. Elle ne s’étonna point des invraisemblances de détail, parce qu’elle ne retint de tout cela qu’une chose, c’est que M. Raimbert était la bonté et la délicatesse mêmes, qu’il savait faire le bien noblement et simplement. Elle fut séduite par cet encens de la reconnaissance qui s’élevait devant le mort.

Et puis, les vertueux sont inhabiles à démasquer le vice, les sincères ne croient point au mensonge, les pieux nient l’hypocrisie. Mme de Noves était incapable de supposer un seul instant qu’une femme osât mentir devant un cadavre et jouer une aussi infâme comédie.

Aussi, quand Mme de Lanchaire lui dit en concluant:

–Je vous devais, madame, ces explications. Je vous devais le récit de ce fait tout à l’honneur de votre oncle, et que j’aurais proclamé bien haut moi-même, dût ma réputation en être atteinte–et elle l’eût peut-être été; le monde est si méchant! A présent, que dois-je faire? Disposez de moi comme M. Raimbert en eût disposé. J’ai voué à lui et aux siens un dévouement sans bornes.

Mme de Noves, très émue, lui répondit:

–Je suis touchée, madame, de ce que vous venez de me confier. Si vous me permettez de vous donner un conseil, ne dites rien. Gardez votre secret, gardez le secret de M. Raimbert, comme je vous jure de le garder moi-même, puisque vous avez bien voulu m’en faire part. Pouvons-nous vouloir toutes deux autre chose après sa mort que ce qu’il a voulu jusqu’au dernier moment? Il a désiré que ses bienfaits restassent inconnus, ne les publions pas. Dieu saura les apprécier, cela suffit… Aussi, madame, comme votre présence ici pourrait être difficile à expliquer, éloignez-vous, quoi qu’il vous en coûte, de celui qui nous est si cher.

Mme de Lanchaire cacha son visage dans ses mains et se remit à sangloter.

–Laissez-moi… une dernière fois! fit-elle enfin d’une voix suppliante.

Et, prenant la main de M. Raimbert, elle la couvrit de baisers; puis; brisée, anéantie, elle s’éloigna et disparut par le chemin qu’elle avait pris pour venir.

Une fois dans l’escalier, par exemple, elle changea de visage et se mit à sourire, comme une tragédienne qui rentre dans la coulisse après la grande scène.

II

Table des matières

Il y a des natures qui sont faites pour être toujours annihilées, comme il y en a d’autres qui sont organisées pour dominer toujours. Si Mme de Lanchaire appartenait à la seconde espèce, son frère, M. Grimod, était l’un des plus curieux spécimens de la première.

Ces contrastes ne sont pas rares dans les familles. Deux enfants du même père et de la même mère naissent avec des caractères, des passions, des sentiments absolument contraires. L’un est avare et l’autre prodigue. L’un a le cœur sec, l’autre est aimant. L’un est vaniteux, l’autre modeste. Pourquoi ces dissemblances? De quel fait d’atavisme découlent-elles? A quel moment du passé, auquel des aïeux faut-il attribuer ces influences disparates?

Explicable ou non, le fait existe, et Mme de Lanchaire et son frère en fournissaient un exemple frappant. De même qu’il avait accepté paisiblement de porter le nom de Barbentry–et c’était lourd,–quand sa sœur l’en avait affublé; de même M. Grimod acceptait tout ce que voulaient bien lui imposer non-seulement sa sœur, mais les premiers venus. N’importe quelle personne parlant avec autorité le pouvait asservir à sa volonté. C’était un faible, désarmé pour les luttes de la vie, incapable de résister à une obsession, livré, par conséquent, au hasard des courants, bon ou mauvais suivant la rencontre, honnête, si l’on peut mériter ce titre quand on n’a pas d’énergie. Jamais cœur de cire ne fut mieux fait pour être pétri par toutes les mains.

Très doux, il avait cependant quelquefois–comment expliquer ce phénomène?–des réveils de colère. Ces éclairs de virilité étaient rares d’ailleurs. Ils se manifestaient par des rages accentuées, qui n’éclataient jamais qu’en dedans et qui ne faisaient de mal qu’à lui-même. Il était incapable d’avoir de ces bonnes colères rouges qui débordent, qui font vacarme, qui brisent les meubles et qui, dix minutes après, ne laissent plus de trace. Chez lui, la colère était blanche. Il pâlissait. Il devenait tout à fait muet, il serrait les dents. Cela durait des heures, et il se trouvait, après chacun de ces accès, brisé, anéanti, bilieux. Pendant la semaine qui suivait la crise, il ressemblait à un convalescent qui vient d’avoir la jaunisse.

Dans le monde bien élevé, on a pitié de ces natures sans défense; on se ferait un scrupule d’en abuser et de les malmener. Il y aurait, en quelque sorte, de la lâcheté à tyranniser ces faibles; on les protège plutôt. Ces malheureux n’échappent point pour cela à leur destinée. Ils deviennent les souffre-douleurs des inférieurs, des gens de service, qui se rattrapent sur eux des griefs qu’ils croient généralement avoir contre les maîtres. Il n’est point de taquineries, de petites méchancetés mesquines qui ne soient exercées contre eux. C’est l’une de ces victimes qui a dû formuler le proverbe: «On n’est jamais si bien servi que par soi-même.» En effet, ils ignorent les soins dont sont entourées les autres personnes et les plus grincheuses surtout, les prévenances des serviteurs qui craignent d’être grondés, la douceur de voir la maison en ordre, les habits brossés à l’heure dite. Quelques-uns d’entre eux, dans les mains de valets de génie, sont arrivés à devenir les domestiques de leurs domestiques.

Notez que les «gens de maison», puisque c’est ainsi qu’on a traduit le vieux terme latin, ont un flair admirable pour reconnaître leurs victimes à première vue. Entre mille, ils trouvent leur proie d’instinct.

M. Grimod ne pouvait leur échapper. Dans le petit hôtel de la rue du Paradis-Poissonnière où il était descendu, il avait de suite été toisé par le garçon. C’était le type du monsieur «qui ne dit rien». On ne lui cire pas ses bottes, il ne dit rien; on ne fait pas son lit, il ne dit rien; on ne renouvelle pas l’eau de sa toilette, il ne dit rien. On le sert toujours le dernier, on ne lui apporte que les restes de la cuisine, on ne met pas de bougie dans ses chandeliers, on ne lui donne pas ses lettres, on augmente les prix en sa faveur, il ne dit rien, jamais rien, et il ne lui vient pas à l’idée de changer d’hôtel, parce que la fatalité le suivrait ailleurs, parce que tous les garçons de service sont les mêmes et que tous agiraient de la même façon avec lui.

Le surlendemain du jour où s’était passée la scène que nous avons contée précédemment, M. Grimod se réveilla à huit heures précises dans sa petite chambre garnie,–la plus petite et la moins garnie de la maison. Elle lui revenait de droit.

Il devait être sous le coup d’une préoccupation qui l’avait agité pendant la soirée précédente et qui l’avait poursuivi pendant son sommeil, car il se laissa aller à dire tout haut:

–J’ai peut-être eu tort.

Quel tort pouvait bien avoir à se reprocher ce pauvre inoffensif? Un tort envers les autres? Non. Un tort envers lui-même? Peut-être.

Quoi qu’il en soit, il n’était pas tranquille; il se leva plus vite que d’habitude; il fit rapidement son ménage –il fallait bien qu’il le fit, sous peine de tomber sous l’application du proverbe: «Comme on fait son lit, on se couche.» Puis il s’habilla, choisissant dans sa garde-robe ce qu’il avait de mieux. Toujours pressé, il prit son chapeau et son parapluie, et descendit dans la salle à manger de l’hôtel.

–Je désirerais prendre mon café au lait tout de suite; j’ai une affaire urgente qui m’appelle au dehors.

–Les fourneaux ne sont pas allumés, répondit du fond de la cuisine une grosse voix normande, empâtée dans son accent.

–Cependant.

–Il faudrait peut-être les allumer à huit heures du matin! (neuf heures sonnaient au même moment) c’est cela! On changera toutes les habitudes pour monsieur. C’est une maison rangée, ici; on a des heures. Ceux qui ne s’y conforment point n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes.

M. Grimod n’entendit pas la suite de cette réprimande. Détestant par dessus tout les disputes, il avait pris la fuite aux premiers mots. Déjà il trottinait par les rues pleines de monde, dans ce quartier commerçant, bousculé, heurté à chaque instant, et demandant doucement pardon à ceux qui lui marchaient sur les pieds ou qui le renfonçaient. Entre temps il se replongeait dans la pensée qui l’absorbait, la même qu’il avait eue à son réveil.

A force de marcher, M. Grimod se trouva enfin dans le quartier de l’Europe, et, peu après, dans la rue de Naples.

Arrivé à quelque distance du no 84, il s’arrêta comme frappé de stupeur. Un fourgon des pompes funèbres était arrêté devant la porte et des ouvriers achevaient d’attacher au mur les draps frangés d’argent des chapelles ardentes. M. Grimod sentit ses jambes flageoller sous lui.

Il savait que la maison n’avait que deux habitants: sa sœur et M. Raimbert.

Lequel avait été frappé?

Il se remit cependant, et pénétrant brusquement, pour la première fois de sa vie, chez le concierge:

–M. Raimbert? demanda-t-il d’une voix effarée.

La concierge, habillée de laine noire, lui répondit en lui montrant les apprêts funèbres:

–C’est pour lui.

M. Grimod défaillit cette fois pour tout de bon. Il pâlit affreusement et fut forcé de s’adosser à un meuble pour ne pas tomber.

–J’en avais le pressentiment, murmura-t-il. Et quand le malheur est-il arrivé?

–Avant-hier soir.

–Avant-hier! répéta-t-il machinalement, comme un homme qui commence à n’avoir plus conscience de ses paroles.

Cependant, le voyant si pâle, si défait, la concierge s’empressa auprès de lui.

–Prenez la peine de vous asseoir, monsieur. Remettez-vous; c’est le saisissement. Ça se comprend. Un homme si bon, si aimé!Je vais vous faire un peu d’eau sucrée… Et généreux! Sa nièce a passé toute la nuit dernière à prier près de lui, et toute la journée… Buvez, cela vous remettra.

–Merci, merci, fit M. Grimod; pardonnez-moi, je… je monte bien vite chez ma sœur.

Il se leva, en effet, et se dirigea vers l’escalier. Il avait hâte d’arriver; mais, comme il mettait le pied sur la première marche pour monter, quatre hommes vigoureux s’apprêtaient à descendre le corps de M. Raimbert pour le poser sur le catafalque de la porte cochère.

M. Grimod se rangea pour le laisser passer.

C’est toujours un spectacle pénible que le passage d’un cercueil. Les plus indifférents ne peuvent y assister sans se sentir émus ou attristés. Cette boite de chêne, lourdement promenée par les grossiers portefaix de la mort, a quelque chose d’horriblement triste, qui vous serre le cœur et qui vous indigne en même temps. Est-ce donc là le dernier acte de la vie? L’homme est-il donc si peu de chose qu’il puisse tenir là-dedans, si grand qu’il ait été, si brillante qu’ait été sa carrière, si grandioses qu’aient été ses actes, ses pensées et ses rêves? Le berceau, le cercueil! Voilà donc nos deux termes, notre point de départ et notre point d’arrivée.

En même temps, une idée plus haute s’empare de nous. L’esprit s’élève au-dessus du détail banal de la boîte plus ou moins bien rabotée. A travers les planches du cercueil il devine la silhouette raidie de celui qui n’est plus sur la terre, de celui dont l’âme plane dans des régions meilleures.

Des horizons plus vastes s’ouvrent, et la pensée s’y perd dans l’admiration d’un avenir mystérieux et rayonnant. Un respect pieux s’empare alors des vivants, qui ne savent point encore, devant les restes mortels de celui qui doit déjà tout savoir. Les fronts se découvrent, et l’hommage du salut accueille le défilé funèbre.

M. Grimod se découvrit, lui aussi, mais ce fut presque machinalement, parce que c’est l’usage à Paris, parce que le bras a pris cette habitude, parce que, dans cette ville de folie et de gaieté, il y a un énergique sentiment des contrastes qui fait que la mort est respectée plus que partout ailleurs.

M. Grimod ôta son chapeau, mais il darda sur le cercueil un regard étrange, plein de rancune et de fiel, un regard presque haineux.

Le triste défilé dura quelques minutes.

Enfin l’escalier fut libre, et M. Grimod se hâta de l’escalader.

De quelle main fébrile il sonna à la porte de Mme de Lanchaire!

Dès qu’on eut ouvert:

–Ma sœur?

–Elle repose.

–Il faut que je lui parle.

–Je vous dis qu’elle dort.

–Ça ne fait rien.

Et, laissant Fanny stupéfaite d’une audace à laquelle il ne l’avait pas habituée, il se précipita dans la chambre de la veuve.

–Qu’y a-t-il? fit-elle en se réveillant en sursaut.

–Il y a… il y a que je suis ruiné! lui cria-t-il d’un air égaré, en levant au ciel ses deux mains, dont l’une agitait son parapluie et l’autre son chapeau, je suis ruiné, entends-tu? ruiné!

Et, tombant sur un fauteuil, il se mit à fondre en larmes.

A ce mot, Mme de Lanchaire se releva à moitié par un mouvement brusque.

Cette fois son intérêt était en jeu.

Allait-elle avoir son frère à sa charge? Très inquiète, elle lui dit:

–Explique-toi… parle; mais parle donc!

–Je suis perdu. Toutes mes économies, ma vie assurée, la paix, j’ai tout perdu, tout!

–Voilà assez de jérémiades. Je demande des explications et non des plaintes.

–J’avais cent mille francs…

–En Rente française, je le sais.

–Oui… mais, comme la rente avait atteint un cours très-élevé, on m’avait conseillé de vendre et d’acheter des obligations de chemin de fer à l’émission. J’ai donc fait vendre.

–Sans me consulter! Du moment que tu agis seul, on doit s’attendre, en effet, à de belles choses.

–J’ai eu tort; mais, que veux-tu? il est trop tard pour revenir sur ce qui est fait. Avant-hier, j’ai été toucher le montant de mes titres: cent huit mille francs, chez l’agent de change. Huit mille francs de bénéfice. C’était joli.

–Eh bien après? Tu me fais mourir avec tes lenteurs.

–On m’avait payé cette somme en billets de banque; cent huit beaux billets. Cela faisait un petit paquet que je portais avec orgueil. Je m’en allais tout fier à la Compagnie d’Orléans lorsque j’ai rencontré au bas de la rue de Londres.

–Qui?

–M. Raimbert. Il ne m’avait pas vu depuis six mois. Il était dans sa voiture; il l’a fait arrêter, puis il m’a demandé comment j’allais et ce que je devenais. Je lui ai dit que, grâce à lui, je vivais de mes rentes, que j’avais réalisé tous mes désirs, que j’avais mes cent mille francs et que précisément je me rendais à deux pas de là pour les placer. «Êtes-vous bien pressé de déposer votre argent? m’a-t-il dit, et seriez-vous fâché, en retardant votre placement de huit jours, de gagner un billet de mille francs?» Mille francs de bénéfice et huit mille francs que je venais de réaliser, cela me faisait un bien beau compte. La fortune semblait décidément me sourire. Naturellement, j’ai répondu que je serais enchanté de la combinaison, d’autant plus que, conseillé par lui, j’étais bien sûr de ne pas aventurer mon capital.–«Je crois, a-t-il ajouté en souriant, que vous pouvez avoir confiance; car c’est moi-même qui serai votre débiteur. Vous m’obligerez. J’ai acheté une nouvelle mine, et je la paye à raison de100,000francs par mois. L’échéance du sixième payement est arrivée et les fonds que j’attendais sont en retard.» J’étais très-fier et très-heureux d’obliger un millionnaire. Je lui ai remis l’argent séance tenante.

–Sans reçu?

–Sans reçu. Comment aurait-il pu me faire un reçu, puisque cela se passait en pleine rue?

–Tu n’as pas songé à lui en demander un?

–Je n’aurais pas osé. Demander un reçu à M. Raimbert! Cela l’eût peut-être froissé. N’est-ce pas à lui que je dois tout, que nous devons tout, car enfin, sans lui, ma chère Léonie, que serions-nous maintenant? Des pauvres diables, crevant de faim, des gens de peu, des gens de rien. Sans lui je serais encore le petit cafetier de la place d’Armes à Thionville, faisant toute la besogne, balayant la maison, servant les bocks et rinçant les verres. Et toi, qui es si belle et si brave aujourd’hui, tu serais encore derrière le petit comptoir.

–Il s’agit bien de cela. De quoi vas-tu parler maintenant? Tu sais bien que je t’ai défendu, sous aucun prétexte, de rappeler ces souvenirs.

–C’est vrai; mais ce sont ces souvenirs qui m’ont fait agir comme je l’ai fait. Sans M. Raimbert, aurai-je jamais pu amasser tant d’argent? Cent mille francs! songe donc! Pouvais-je refuser de l’obliger à mon tour quand il me le demandait?

–Enfin, qu’est-ce qu’il a dit quand il a pris ton argent?

–Il m’a dit: «Venez demain; je vous donnerai un reçu… ou plutôt je passerai aujourd’hui chez mon banquier et je ferai inscrire cette somme à votre compte. Vous serez encore un peu mon associé.» Tu penses si j’ai accepté avec joie cette combinaison. Car enfin c’est en plaçant ainsi en mon nom les cinq mille francs produits parla vente du café… pardon!… qu’il a constitué mon capital de cent mille francs.

–T’a-t-il dit chez quel banquier il comptait aller? Il en a plusieurs.

–Il me l’a nommé: mais j’ai oublié le nom.

–Cherche-le.

–Attends. Je crois que cela finissait en and… non! je me rappelle. C’est un nom en oy.

–Albert Colroy?

–Oui, c’est celac… Albert Colroy! c’est bien cela!

–Et tu te désoles! et tu pleures comme une femme!

Attends donc au moins pour te lamenter d’avoir la certitude de ta ruine. Rien n’est encore perdu peut-être.

–Tu crois vraiment que…?

Le pauvre homme se transfigurait en disant ces mots. Il renaissait à l’espoir.

–Si M. Raimbert a fait ce qu’il a dit.

–Il l’aura fait. Un si honnête homme!

–Alors il doit y avoir une trace de l’argent que tu lui as prêté sur les livres du banquier. Cet argent aura été inscrit à ton nom. Il n’est point perdu.

–M. Raimbert avait trop d’ordre, c’était un homme trop consciencieux pour négliger une affaire comme celle-là.

–Il faut s’assurer au plus vite de la vérité. Cours chez M. Colroy et informe-toi adroitement…

–Adroitement?

–Tu ne comprends donc rien. Tu n’as aucun titre en mains pour faire ta réclamation, M. Colroy a la réputation d’être un honnête homme; il l’est, je veux le croire; mais enfin il pourrait très bien ne pas l’être, et nier une créance qui ne serait pas suffisamment établie. Il faut toujours se méfier quand il s’agit d’une question d’intérêts.

–Tu as raison, tu as toujours raison. Ma chère Léonie, je n’agirai plus jamais sans te consulter.

–Tu feras bien.

–Donne-moi des indications sur la conduite que je dois tenir.

–Avant cela, mets-moi plus au courant. M’as-tu bien rapporté toute ta conversation? M. Raimbert ne t’a-t-il pas dit autre chose?

–Si; en me quittant, il a ajouté: «Venez toujours me voir.»

–Et tu n’es pas venu hier?

–Je ne voulais pas avoir l’air trop pressé. Je craignais…

–Tu craignais!… Tu ne seras jamais pratique… Tu es bien fait pour être dupe toute ta vie.

–Mais puisqu’il était mort avant-hier soir, je serais venu hier matin que…

–Tu serais venu hier matin que tu aurais pu aller trouver M. Colroy avant qu’il fût prévenu de la mort de son client. Tu as perdu toute une journée pour des motifs de sensibilité ridicule, de délicatesse absurde. Hier matin, le plus malhonnête des banquiers n’aurait pas eu l’idée de te tromper, puisqu’il devait croire que M. Raimbert vivait encore. Aujourd’hui, le plus honnête pourra émettre des doutes sur la légitimité de tes réclamations, chicaner, distinguer, te tourmenter enfin. Que fera-t-il si l’honnêteté n’est pas sa qualité dominante? Voilà la situation où tu t’es jeté par ta faute. Tu as fait une première sottise en prêtant de l’argent sans reçu. On ne sait ni qui vit, ni qui meurt. Tu as fait une seconde sottise en ne te hâtant pas de venir.

–Je vais me dépêcher d’aller trouver M. Colroy.

–Il est temps de te dépêcher.

–Où demeure-t-il?

La veuve hésita un peu avant de répondre; puis:

–Je ne sais pas, dit-elle; entre chez le premier négociant venu et demande à consulter le Bottin.

–Que je te remercie de tous tes bons conseils! Sans toi…

–C’est bon; c’est bon. Tu me remercieras plus tard.

M. Grimod descendit l’escalier, ayant le cœur plus léger qu’il ne l’avait à son arrivée. En passant sous la porte, près du catafalque, il n’adressa plus au mort ce regard qu’il lui avait jeté précédemment, regard soupçonneux et défiant. A sa première rencontre avec le cercueil, il n’avait vu là que la dépouille de l’homme qui l’avait ruiné. Alors il aurait volontiers crié à ce cadavre: «Rends-moi mon bien!» Maintenant, il était plein d’espérance. Le cadavre de M. Raimbert était redevenu la dépouille sacrée d’un honnête homme, les restes mortels d’un bienfaiteur généreux. C’est toujours notre pensée qui colore les choses et les êtres.

M. Grimod se découvrit donc avec le plus grand respect. Il prit même le goupillon, le trempa dans l’eau bénite et aspergea, en faisant un signe de croix, le drap noir semé de larmes blanches.

Quant à la veuve, à peine son frère eut-il quitté sa chambre, qu’elle se leva, passa un peignoir et alla s’arrêter devant la glace.

L’examen de sa personne lui parut satisfaisant. Elle était vraiment en beauté ce jour-là. Ses yeux avaient de l’éclat, son teint de la fraîcheur. Complaisamment, elle se sourit à elle-même; puis répondant à une pensée intime:

–Je suis libre maintenant, pensa-t-elle. Je ne relève ni ne dépends de personne… Je puis agir à ma guise. Je puis faire ce que je veux. Je ne suis plus sous la surveillance d’un vieillard soupçonneux… J’ai encore de beaux jours devant moi… je ne suis ni fanée ni flétrie. Ma réputation est excellente et je sais ce dont je suis capable… Avec tout cela, je dois pouvoir réaliser mon rêve. Ma vie va commencer, une vie nouvelle qui me fera oublier l’ancienne, faite d’obscurité et de servitude.

Toujours souriante, elle alla vers le secrétaire où elle avait caché des papiers lorsque M. Raimbert était venu la surprendre l’autre soir.

Elle s’assit devant le petit meuble, l’ouvrit et en tira la lettre qu’elle avait précédemment écrite, celle-là même qui se terminait par ces deux mots: «où et quand?»

Elle la relut et la trouva bien sans doute, car elle n’y changea rien. Qu’aurait-elle pu dire de plus clair ?

Elle prit donc une enveloppe et, de la même écriture soignée et galante, elle écrivit l’adresse.

Sonnant alors Fanny:

–Cette lettre à la poste… de suite.

Fanny prit la lettre et sortit. A peine arrivée sur l’escalier, elle s’arrêta pour lire la suscription.

Elle était ainsi conçue:

Monsieur

Monsieur Albert Colroy,

102, rue de la Chaussée-d’Antin,

E.V.

–Tiens! tiens! fit Fanny, sur la figure de laquelle se dessina un étrange sourire.

III

Table des matières

Les maisons de banque ont aujourd’hui un style spécial. Les architectes, d’accord avec les banquiers, s’efforcent de leur donner à la fois deux caractères qui sembleraient devoir s’exclure l’un l’autre: la richesse et la sévérité. Il faut que l’établissement respire l’aisance, la grande fortune, la solidité des affaires; il faut qu’à l’aspect seul de la façade le passant se dise: «Que de millions il doit y avoir là-dedans!» Il faut aussi qu’il soit frappé par l’ordre de l’agencement intérieur, par l’aspect entrevu de la rue des petits guichets méthodiques, ouvrant sur la salle d’attente vitrée, par la propreté méticuleuse des tables de chêne clair, des plaques de cuivre où trébuchent les louis d’or pesés par le payeur. Ces détails matériels, qui frappent les yeux de tous, doivent habilement trahir les habitudes d’économie de la maison, habitudes correctes se reflétant dans les plus minces objets et devant, à plus forte raison, exister dans les affaires plus importantes, dans les livres bien tenus, dans la caisse, dans les rapports avec les clients.

La maison de M. Albert Colroy réalisait admirablement le programme moderne. La porte monumentale impliquait la fortune solidement assise, susceptible à la rigueur de solder les fantaisies artistiques les plus coûteuses. Le reste de la façade contrastait avec le luxe du portail. Les deux murs qui s’étendaient de chaque côté de l’entrée compensaient par leur nudité l’élégance du motif principal. Ils n’offraient aux regards que des lignes droites, des encadrements de fenêtres très simples. Des barreaux énormes, vraies grilles de prison, défendaient toutes les baies du rez-de-chaussée contre la cupidité de la rue, tandis que des verres dépolis, adaptés aux châssis des étages supérieurs, protégeaient le travail des employés contre les distractions du dehors.

La maison Colroy, fondée en1820, jouissait du reste sur la place de Paris et sur toutes les places de l’Europe d’une réputation excellente. Jamais elle n’avait donné prétexte à la moindre médisance. Aux époques de crise, de guerre, de révolution, son crédit n’avait pas été ébranlé un seul instant. C’était une maison d’or, qui s’était transmise, de père en fils, dans une famille parfaitement honorable. Le bonheur avait voulu que tous les chefs de la maison, depuis sa fondation, fussent des hommes d’une intelligence supérieure et d’une excellente éducation.

Le dernier des Colroy était bien fait pour augmenter encore la bonne réputation établie par son père et son grand-père.

Albert Colroy n’avait que trente-cinq ans. Élevé, avec son frère Henry, par sa mère, qu’il eut le malheur de perdre à l’âge de douze ans, il n’oublia jamais les excellentes leçons qu’elle lui avait données. Tout dépend chez l’homme, des premiers enseignements qu’il a reçus. Mme Colroy s’était plu à faire de ses fils des natures droites et franches, très ouvertes, incapables de mensonges.

Elle leur avait appris à aimer ce qui est bon et beau, à respecter les sentiments vrais, à comprendre quelle admirable chose est une famille unie, gardant ses traditions, survivant dans les âges à la disparition de ses membres. «La grande force de la noblesse, leur disait-elle, c’est que le dernier rejeton d’une grande race est solidaire de tous ceux qui l’ont devancé. Il n’est jamais seul, jamais abandonné dans la vie, car il a toujours avec lui, pour le garder des entraînements, pour l’empêcher de succomber aux tentations malsaines, son nom qui lui rappelle tout un passé de gloire qu’il ne doit pas flétrir. Nous avons le bonheur qu’il en soit de même dans notre famille roturière.

» Notre aïeul Vincent Colroy, marchand drapier, qui vivait sous la Régence, a eu l’heureuse inspiration de noter sur un registre les principaux traits de sa vie et de celle de ses parents. Il a transmis son cahier à ses descendants, qui l’ont imité. Sur ce livre intime, à côté des dates de naissance et des dates funèbres, voici, mes enfants, des notes où se retrouve un écho de l’histoire de notre beau pays. Vos grands-parents ont tous servi la France, humblement, en soldats. Un Colroy est tombé sur le champ de bataille de Fontenoy. Votre grand-père a fait toutes les guerres de l’Empire. Votre père était au col de la Mouzaïa, engagé volontaire. Vous ferez comme eux; avant de songer à vos intérêts, vous penserez à la Patrie. Dans un autre ordre d’idées, tous les Colroy ont cherché à se distinguer. Il n’y a pas de métier modeste, de labeur ingrat où un homme ne puisse affirmer son mérite.

» Parmi tes ancêtres–un siècle et demi de roture me permet d’employer ce mot–il n’en est pas un qui n’ait cherché à se rendre utile, à réaliser quelque progrès dans la carrière qu’il avait embrassée. Tous enfin ont tenu par-dessus tout à leur honneur. Quelques-uns ont dû à leur délicatesse d’être ruinés. Tu vois que la famille s’est relevée. Cela devait être. Nous sommes riches, tant mieux; mais rappelez-vous que la fortune, quelque grande qu’elle soit, n’est jamais une base stable. L’honneur et la loyauté sont les seules garanties immuables. Songez toujours que ces vertus ont fait notre force et que, si vous ne descendez pas de ducs ou de marquis, vous ne comptez néanmoins dans votre famille que des honnêtes gens. Ne soyez jamais indignes d’eux.»

Après la mort de sa mère, Albert fut mis au lycée Saint-Louis. C’était une des volontés dernières de Mme Colroy. Il est bon que l’enfant s’habitue de bonne heure au frottement des caractères qu’il rencontrera plus tard dans le monde. L’éducation du collège, surtout pour les internes, n’a rien de bien agréable; mais elle assouplit les aspérités des natures vives; elle est, en même temps que l’école de la science, l’école des concessions humaines.

Albert réussit dans ses études. Il avait l’intelligence vive et joignait, au goût des lettres, des dispositions très remarquables pour les mathématiques. Cela le décida à suivre les cours spéciaux, pour la préparation aux écoles militaires.

Reçu à l’École polytechnique dans un bon rang, Albert Colroy alla ensuite à l’École d’application de Metz. Il en sortit lieutenant d’artillerie en1866. Son frère, qui revenait du Mexique avec la médaille militaire, prit alors la direction de la maison de banque à la place de son père qui aspirait à une retraite bien gagnée par une longue existence de travail. Le vieux banquier se retira dans une belle propriété qu’il possédait à Champrosay, dans ce joli pays qui s’étage sur une colline ayant la Seine à ses pieds et la forêt de Sénard à son sommet.

Cette retraite délicieuse, il dut la quitter quatre ans après. La guerre venait d’éclater entre la France et la Prusse. Henry voulait reprendre du service. Le banquier revint donc rue de la Chaussée-d’Antin, pendant que son fils aîné courait se faire tuer à Gravelotte. Quant à Albert, nommé capitaine dès le commencement des hostilités, il gagnait la croix à Borny. Fait prisonnier à Sedan, il réussit à s’échapper, gagna la Belgique, et revint offrir ses services au gouvernement de la Défense nationale à Tours. On le chargea d’organiser un escadron dont on lui confia le commandement. Avec ses canonniers improvisés, Albert Colroy se signala à Coulmiers. Après la prise d’Orléans, quand nos troupes séparées se divisèrent en deux armées, il resta sous les ordres du général Chanzy, et prit part à la retraite infernale de l’armée de la Loire jusqu’au jour où la fortune trahit cette dernière ressource de la France sur les plateaux du Mans.

Albert Colroy, prisonnier, fut envoyé à Leipzig, où il resta jusqu’à la conclusion de la paix.

Quand il revint en France, il trouva son vieux père bien affaibli, bien abattu. Le siège, la mort de son fils ainé, la crainte aussi de perdre son second fils, avaient épuisé les dernières forces du banquier. La Commune l’acheva. Il mourut au mois d’août suivant.

Albert, chef d’escadron, donna sa démission, et vint se mettre à la tête de la maison de banque, qui avait besoin d’une main ferme et d’une intelligente direction pour réparer les pertes qu’une année d’inaction lui avait fait subir.

Très correct, très gentleman, ayant conservé de son passé militaire l’élégance de tenue particulière aux officiers d’artillerie, Albert Colroy tranchait parmi tous ses nouveaux confrères de la Bourse et de la Banque. Il continuait à porter la moustache. Il continuait à être distingué et digne, choses assez rares dans le milieu des manieurs d’argent où le laisser-aller est à la mode. Il ne cherchait point la réputation tapageuse qui s’attache aux entreteneurs de divas d’opérettes. Aimant les arts et les comprenant, il préférait acheter de belles toiles et de belles sculptures au plaisir de s’afficher avec des actrices en vedette. En toutes choses, du reste, il ne faisait rien par orgueil. Il avait naturellement des goûts élevés et des sentiments nobles, et il obéissait aux uns et aux autres.

Sa fortune et son crédit étaient considérables. Il était de ceux dont la parole n’a jamais failli et dans l’honneur desquels les plus défiants ont confiance.

Tel était l’homme auquel le pauvre M. Grimod allait avoir affaire.

Le frère de Mme de Lanchaire, tout en courant de la rue de Naples à la rue de la Chaussée-d’Antin, s’était demandé comment il pourrait bien se conformer aux instructions de sa sœur et s’informer adroitement de ce qu’il lui importait tant de savoir. L’adresse n’était point son fort. Cependant, il pensa que ce qu’il pouvait faire de plus habile était de ne se point nommer.

S’adressant donc au premier gardien de bureau qu’il trouva près de la porte:

–M. Albert Colroy? demanda-t-il timidement.

–M. Colroy est très occupé, et il a fait demander sa voiture pour sortir.

–Je voudrais pourtant bien lui parler, ne fût-ce qu’une minute. Il s’agit d’une affaire urgente.

–Je vais lui demander s’il peut recevoir monsieur… votre nom?

–C’est inutile. Allez.

Le gardien pénétra dans le cabinet du banquier; il en ressortit presque aussitôt.

–M. Albert Colroy, quoique très pressé, veut bien vous recevoir. Donnez-vous la peine d’entrer.

M. Grimod pénétra dans le cabinet. Il se trouva en présence d’un homme grand, beau, fort, auquel des cheveux et une moustache très noirs auraient donné une certaine dureté de physionomie si des yeux extrêmement doux n’en avaient adouci l’expression.

M. Colroy offrit un siège à son visiteur. Celui-ci le refusa.

–Je ne veux pas abuser de vos instants, fit-il; mais il s’agit d’une affaire extrêmement importante qui concerne ce pauvre M. Raimbert.

–Venez-vous de la part de Mme de Noves? demanda le banquier avec un intérêt marqué.

–Non, monsieur, non; je n’ai même pas l’honneur de la connaître; mais je connaissais beaucoup M. Raimbert. Il est venu vous voir avant-hier, dans l’après-midi?…

–Non. Je ne l’ai pas vu.

–Vous n’avez pas vu M. Raimbert?

–Nullement.

–Il vous a écrit, au moins, dit M. Grimod, qui se sentait perdu et qui se raccrochait aux moindres espérances.

–Pas davantage, répondit le banquier.

–Vous êtes bien sûr qu’il n’est pas venu dans vos bureaux?

–Absolument. M. Raimbert était un des gros clients de ma maison; il traitait toutes ses affaires directement avec moi, et non avec mes employés.

–Ah! mon Dieu! mon Dieu! fit M. Grimod atterré…

–Maintenant que vous m’avez posé plusieurs questions, fit le banquier, vous me permettrez de vous en faire une à mon tour. Voulez-vous me dire l’objet de votre visite?

Pendant qu’Albert Colroy parlait, un brusque revirement s’était produit dans les idées de M. Grimod. Surexcité par la presque certitude de sa ruine, il sentait une colère maladive, une de ces colères blanches qui lui étaient familières, s’emparer de lui. A peine entendait-il –ce qu’on lui disait. Ses tempes battaient plus fort. Sa gorge se serrait. Son émotion était telle, qu’elle lui donna une seconde d’énergie, de résolution, de volonté.

Fixant sur le banquier ses yeux déjà brillants de fièvre, il lui dit d’une voix que la rage rendait tremblante:

–M. Raimbert vous a remis cent mille francs avant-hier. Ces cent mille francs m’appartiennent. Il faut me les rendre.

A cette apostrophe, Albert Colroy sentit le rouge lui monter au visage. Il faillit éclater. Cependant, il parvint à se contenir.

–Encore une fois, monsieur, dit-il, je n’ai pas vu M. Raimbert. M. Raimbert n’a pas déposé d’argent chez moi depuis un mois. Vous vous prétendez son créancier, je ne conteste pas votre qualité; mais cela ne me regarde pas. Adressez-vous à ses héritiers, produisez vos titres…

–Des titres! je n’en ai pas; mais je ne me laisserai pas voler, entendez-vous!

A peine M. Grimod eût-il prononcé ces mots, qu’une main de fer s’abattit sur lui, le saisit à la cravate et l’enleva de terre. En entendant le mot «voler» qui semblait jeté à son adresse, M. Colroy, l’ancien chef d’escadron, n’avait plus été maître de lui. Il s’était jeté sur l’insolent et l’avait saisi comme on vient de le dire. Ses forces se décuplant par la colère, il put, d’un trait, sans que rien l’arrêtât, jeter le drôle, qui l’avait insulté, hors de son cabinet.

–Ne vous représentez jamais ici, lui cria-t-il.

M. Grimod, à demi étranglé par l’étreinte du banquier, était tombé à la renverse quand la main qui l’enlevait l’avait lâché.

Il se releva piteusement, et, très humble:

–Vous vous êtes trompé, M. Colroy… je ne voulais pas dire… écoutez-moi… je vous en supplie.

Albert Colroy n’était déjà plus là. Il était rentré dans son cabinet, dont il avait refermé brusquement la porte.

Un gardien de bureau s’approcha alors du frère de Mme de Lanchaire.

–Allons, lui dit-il d’un ton brusque, il faut décamper.

–Mais, mon bon monsieur, je veux parler encore à M. Colroy… Il s’est trompé… Je tiens à m’excuser… je…

–Vous reviendrez un autre jour. Pour que le patron vous ait traité de cette façon, il faut que vous ayez été bien inconvenant… Il est furieux… Vous auriez beau faire, vous n’obtiendriez rien de lui maintenant.

–Je ne veux pourtant point partir ainsi, ni laisser M. Colroy sous cette mauvaise impression. Il s’agit d’une chose si grave pour moi. Toute ma fortune! Lui seul peut me la faire retrouver. Figurez-vous que j’avais cent mille francs; alors, on me dit: «Vous feriez bien.»

M. Grimod s’apprêtait à raconter toute son histoire. Il était parti; il avait besoin de confier ses malheurs à quelqu’un, de dire ce qui le préoccupait, de décharger son cœur. Cela arrive aux bonnes gens, aux naïfs. Ils s’inquiètent peu de savoir à qui ils parlent, pourvu qu’ils parlent.

Les garçons de banque, qui voient passer chaque jour beaucoup de monde, connaissent cette sorte de bavards et la redoutent. Celui auquel s’était adressé M. Grimod répondit donc fort mal à ses confidences. Le banquier avait jeté ce monsieur à la porte, le gardien de bureau se crut le droit de brusquer aussi cet importun.

–Si vous croyez que j’ai le temps d’entendre votre affaire! dit-il brusquement. Je ne vous connais pas. Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse? M. Colroy vient de vous défendre de vous représenter ici. Il faut songer à s’en aller. Je ne tiens pas à ce qu’il vous retrouve quand il va sortir. C’est sur moi que sa colère retomberait.

A moitié persuadé, à moitié contraint, M. Grimod s’éloigna.

Quant à Albert Colroy, rentré dans son bureau, il se mit à marcher à grands pas. Il avait besoin de mouvement pour se calmer.

–Le misérable, pensait-il; m’insulter de la sorte. J’ai failli l’étrangler… J’ai eu pitié de lui. Il a l’air si malheureux… Après tout, il est peut-être encore plus bête qu’insolent.

Tout à coup, ses yeux se fixèrent sur la pendule.

–Onze heures moins le quart, et l’enterrement est pour onze heures! Je n’ai que le temps.

Il répara le désordre de sa tenue, un peu dérangée par la scène qui venait de se passer, et sortit.

Sa voiture l’attendait.

–Rue de Naples, 84, dit-il au cocher.

Sur le trottoir de la rue de la Chaussée d’Antin, à quelque distance de la banque Colroy, un homme était resté planté sur ses jambes, indécis, ne sachant s’il devait aller à droite ou à gauche, revenir sur ses pas ou s’éloigner.

C’était le malheureux Grimod.

Il vit le banquier monter dans son coupé. Un mouvement instinctif le rapprocha de la voiture. Il allait s’approcher encore; il allait, par la portière, réengager la conversation qui s’était si tristement terminée pour lui, offrir de nouveau ses excuses; mais, retardé par les passants, il arriva trop tard. La voiture s’était mise en mouvement et filait déjà entraînée par un cheval de race.

M. Grimod poussa un gros soupir et abandonna tout penaud le trottoir auquel ses inquiétudes semblaient l’avoir rivé.

Albert Colroy arriva devant la maison mortuaire un peu avant la levée du corps. Toutes les fenêtres du premier du second étage avaient leurs persiennes fermées. Il monta dans l’appartement du maître de forges où, à défaut de Mme Ardouin encore trop malade pour se lever, Mme de Noves en grand deuil recevait les intimes de la famille. Albert Colroy, ému à la vue de la sincère douleur de la jeune femme, ne chercha pas à lui faire un banal compliment de condoléance; mais, quand Mme de Noves lui tendit la main, il la prit et la serra avec une expression de douloureuse sympathie qui n’échappa point à la nièce de M. Raimbert.

Peu après le maître des cérémonies vint prononcer la phrase traditionnelle:

–Quand il vous plaira.

Chacun se leva pour laisser passer Mme de Noves qu’une de ses amies soutint jusqu’à sa voiture.

M. Raimbert représentait ce que, dans leur argot, les employés des pompes funèbres appellent: «un gros mort M. Le corbillard, ciselé d’argent, disparaissait sous les fleurs; les cochers, en tenue de gala mortuaire, les chevaux couverts de housses et de panaches, offraient au public de la rue un spectacle, sinon tout à fait amusant, du moins fort curieux. L’apparat des funérailles en exclut presque toujours la tristesse. D’ailleurs, sauf Mme de Noves et Albert Colroy, qui donc pouvait éprouver de la douleur à l’enterrement de ce vieux célibataire? M. Raimbert ne comptait, en somme, en dehors des deux personnes qui viennent d’être nommées, que des envieux ou des obligés. Les uns et les autres se valent et pensent à peu près les mêmes choses du mort qu’ils haïssaient ou qu’ils adulaient la veille.

Parmi la foule assez nombreuse qui suivit le corbillard depuis la maison funèbre jusqu’à Saint-Augustin, combien peu, après l’étonnement d’usage sur la mort subite d’un homme qu’on avait vu en parfaite santé trois jours auparavant, ne retournèrent-ils pas aussitôt à des sujets de conversation plus intéressants. A dix pas de la rue de Naples, des confrères de M. Raimbert, maîtres de forges, usiniers, hommes d’affaires comme lui, étaient déjà retombés dans le courant de causeries qui leur était familier. Quelques-uns changeaient de rangs pour se rapprocher de tel ou tel et profitaient de l’occasion pour conclure des marchés ou régler des questions pendantes entre eux. Une petite bourse aux fers, ambulante, s’improvisait derrière le cercueil. Des gens, que leur esprit n’abandonne jamais, faisaient des plaisanteries, et, dans la queue du cortège, on voyait de bonnes figures réjouies s’épanouir.

Quand le service à l’église fut terminé, et qu’on apprit que le caveau de M. Raimbert était au cimetière du Père-Lachaise, ce fut un sauve-qui-peut général. On avait déjà donné une heure et demie au mort. C’était bien assez. Chacun avait des affaires urgentes, tirait sa montre, disait qu’il était en retard et s’évadait par les portes de côté. Quelques-uns, qui possédaient davantage le sentiment des convenances, déclarèrent qu’ils iraient jusqu’au cimetière; mais en voiture. C’était trop loin. Le cimetière du Père-Lachaise est au diable.

Quand le défunt n’a pas de parents mâles, la tête du cortège appartient à qui veut la prendre. Albert Colroy, réussissant à grouper autour de lui quelques personnes qui lui devaient personnellement de la déférence, donna l’exemple du respect et du devoir. Tête nue, recueilli, il prit place derrière le maître des cérémonies avec sa petite phalange.

A chaque détour que faisait le cortège, Mme de Noves ne pouvait s’empêcher de regarder la voiture funèbre qui emportait la dépouille de son oncle, de son second père. Chaque fois, tout près du char funèbre, elle apercevait la loyale figure de M. Colroy, pâle, sincèrement ému. Les sentiments de ceux qui souffrent s’affinent. Rien de ce qui se passait ne pouvait échapper à la jeune femme. De même qu’elle avait été prise d’un mouvement de haine, injuste, comme tous les mouvements instinctifs, contre les croque-morts qui emportaient le cercueil, contre les chantres qui ne mettaient point assez d’âme dans leurs hymnes, contre ceux qui s’étaient lassés de faire cortège au mourant, de même elle appréciait maintenant avec exagération le service que M. Colroy lui rendait. Elle lui était personnellement reconnaissante de ce qu’il se montrait ému, de ce qu’il partageait sa peine, de ce qu’il accomplissait pieusement ce saint devoir de famille, lui qui n’était pas de la famille.

Aussi, quand la pelletée de terre finale eut retenti sur le cercueil de chêne et remué jusqu’au fond du cœur la nièce de M. Raimbert, quand le moment fut venu du défilé des amis restés fidèles jusqu’à la tombe, ce fut, avec un accent de reconnaissance qui doublait la valeur du mot,qu’elle lui dit, en lui serrant encore une fois la main.

–Merci!

Albert Colroy l’aida à monter dans sa voiture et la salua. Il regarda quelque temps s’éloigner la grande: calèche noire qui emportait Mme de Noves, et, n’eût été la sincère et sympathique tristesse qu’il partageait avec elle, il se fût senti heureux du lien cordial que les circonstances venaient d’établir entre elle et lui.

Cependant, il fallut quitter le cimetière et retourner rue de la Chaussée-d’Antin.

En arrivant à son bureau, Albert trouva sur sa table un volumineux courrier, dans lequel figurait la lettre de Mme de Lanchaire: «Où et quand?»

En la lisant le banquier fronça le sourcil d’un air ennuyé, et, prenant la plume, il répondit séance tenante par ce billet laconique:

«Madame,

» Si vous avez à m’entretenir d’une affaire, j’ai l’honneur de vous informer de nouveau que je suis visible tous les jours, à mon bureau, rue de la Chaussée-d’Antin.

» Recevez, madame, l’assurance de ma considération distinguée.

» ALBERT COLROY.»

Après avoir relu ce petit mot, Albert Colroy reprit la plume, et, au-dessous de la signature, il ajouta ces mots:

«De huit heures à midi.»

Il n’y a pas que les femmes qui mettent en postscriptum ce qu’elles ont de plus intéressant ou de plus dur à dire.

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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
260 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066318031
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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