Kitabı oku: «Oeuvres choisies du roi René»
René I
Oeuvres choisies du roi René

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331863
Table des matières
AVERTISSEMENT.
BIOGRAPHIE DE RENÉ D’ANJOU.
PIÉCES JUSTIFICATIVES.
HEURES DU ROI RENÉ.
TABLEAUX DU ROI RENÉ
TABLEAU DU BUISSON ARDENT A AIX.
TABLEAU DES CHARTREUX A VILLENEUVE LES-AVIGNON.
TABLEAU DES CÉLESTINS D’AVIGNON.
TABLEAU DU MUSÉE DUSOMMERARD.
TOMBEAU DU ROI RENÉ ET D’ISABELLE DE LORRAINE
LETTRES DU ROI RENÉ. (1468–1474.)
LETTRE I. AU GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE LA CATALOGNE.
LETTRE II. AUX DÉLÉGUÉS ET CONSEILLERS DE NOTRE PRINCIPAUTÉ DE CATALOGNE.
LETTRE III. AU PAPE PAUL II.
LETTRE IV. A GASPARD COSSA.
LETTRE V. AU TRÈS-ILLUSTRE ET TRÈS-CHER INFANT DON JEAN,
LETTRE VI AU VÉNÉRABLE ET TRÈS-CHER ANTOINE,
LETTRE VII. A L’ÉVÊQUE DE MARSEILLE.
LETTRE VIII. AU PAPE PAUL II.
LETTRE IX. . AU PAPE PAUL II.
LETTRE X. AU PAPE PAUL II.
LETTRE XI. . AU COMTE DE VAUDEMONT.
LETTRE XII 1 . AU COMTE ISTLE,
LETTRE XIV. A L’INFANT DON JEAN,
LETTRE XV. A TOUS OFFICIERS DE JUSTICE.
LETTRE XVI. A HONORÉ DE BERRE, MAITRE DU PALAIS.
LETTRE XVII. A JEAN, DUC DE CALABRE.
LETTRE XVIII. AU PAPE PAUL II.
LETTRE XIX. AUX RESPECTABLES ET MAGNIFIQUES SEIGNEURS,
LETTRE XX. A FERRADO DE TORRES.
LETTRE XXI. A NOS CHERS ET FIDÈLES SUJETS, LES VICAIRE ET SYNDICS DE LA VILLE DE MARSEILLE.
LETTRE XXII. AU PAPE PAUL II.
LETTRE XXIII. AU PAPE PAUL II.
LETTRE XXIV. AU ROI DE TUNIS.
LETTRE XXV
LETTRE XXVI. AU COMTE ISTLE,
LETTRE XXVII. AU CARDINAL NICENE.
LETTRE XXVIII.
LETTRE XXIX. A NOTRE FÉAL ET AMÉ CONSEILLER ET TRÉSORIER GUILLAUME SETANTI.
LETTRE XXX. A PHILIPPE, PRINCE DE NAVARRE.
LETTRE XXXI. AU COMTE ISTLE,
LETTRE XXXII. A NOTRE CONSEILLER ET TRÉSORIER GUILLAUME SETANTI.
LETTRE XXXIII. A NOTRE CHER AUTOMOTTO-CAMILLE, OU A SON LIEUTENANT.
LETTRE XXXIV. A NOTRE CHÈRE ET BIEN-AIMÉE RELIGIEUSE, L’ABBESSE DE MONTALÈGRE.
LETTRE XXXV. A NOS FÉAUX, MESSIRES FRANÇOIS SCOTS, ETC.,
LETTRE XXXVI. AU PAPE SIXTE IV.
LETTRE XXXVII. AU PAPE SIXTE IV.
INSTITUTION DE L’ORDRE MILITAIRE DU CROISSANT,
AVEC LES STATUTS D’ICELUY ET LES ARMES D’AUCUNS CHEVALIERS.
S’ENSUIVENT LES CEREMONIES DE L’ORDRE DU CROISSANT.
SERMENT DE L’ORDRE DU CROISSANT.
TESTAMENT DU ROY RENÉ
DE SICILE, COMTE DE PROVENCE.–1474.
TESTAMENT DE JEANNE DE LAVAL,
ÉPOUSE EN SECONDES NOPCES DE RENÉ D’ANJOU, ROY DE SICILE, ETC.
PROCÈS-VERBAL DE LA TRANSLATION DU CORPS DU ROI RENÉ.
PROGRAMME DES OBSÈQUES DU ROI RENÉ.
L’ORDRE ET CÉRÉMONIES OBSERVÉS A L’ENTERREMENT DU CORPS ET DU COEUR DE RENÉ D’ANJOU, ROY DE SICILE, EN L’EGLISE D’ANGIERS.–1481.
COMPTE DES FINANCES DU ROY DE SICILE.–1460.
CHAPELLE ET CHANTRES DE LA ROYNE DE SICILE. 1 er MAI1449, AU30OCTOBRE1452.
LETTRES PATENTES DU ROY RENÉ.
DESPENCE.
DONS ET PENSIONS.
ÉTUDE HISTORIQUE SUR LA CHEVALERIE
DESCRIPTION DES CINQ MANUSCRITS DU LIVRE DES TOURNOIS, DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI, PAR M. PAULIN PARIS, MEMBRE DE L’INSTITUT, CONSERVATEUR-ADJOINT A LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE.
CINQ MANUSCRITS DU LIVRE DES TOURNOIS. (BIBLIOTHÈQUE ROYALE.)
N o 8351– 1 .
N o 8351.– 2.
N o 8351.–2. 2.
N o 8352.
N o 8352.–2.
MANUSCRIT DU TOURNOIS DE TARASCON. (BIBLIOTHÈQUE ROYALE.)
GLOSSAIRE POUR LE LIVRE DES TOURNOIS.
TRAICTIÉ DE LA FORME ET DEVIS D’UNG TOURNOY.
LE PAS D’ARMES DE LA BERGIERS, POËME DE LOYS DE BEAUVAU.
LE PAS DE LA BERGIERE.
GLOSSAIRE POUR LE PAS DE LA BERGIÈRE.
REGNAULT ET JEHANNETON, OU LES AMOURS DU BERGIER ET DE LA BERGERONNE.
REGNAULT ET JEHANNETON. OU LES AMOURS DU BERGIER ET DE LA BERGERONNE.
ERRATA
AVERTISSEMENT.
Table des matières
J’offre à l’Anjou, ma terre natale, cette publication nouvelle, destinée à élever au meilleur de ses souverains un monument de reconnaissance et d’amour. J’en ai conçu la pensée, lorsque, désirant adoucir d’héroïques misères, je demandais à la réimpression des Annales de Bourdigné une obole pour les compagnons de Zumala-Carreguy. La charité ne fit point défaut dans cette contrée hospitalière, et son naïf chroniqueur put se réjouir du fond de sa tombe des secours donnés à la fidélité.
Mais en évoquant sa mémoire, j’avais compulsé nos vieux auteurs angevins, et vu briller de purs rayons sur cette poussière des siècles. Parmi cette foule de morts illustres, un surtout m’avait apparu la tête ceinte d’une immortelle couronne. Il était du noble sang des fleurs de lys, et petit-fils de ce prince que le vainqueur de Poitiers ne saluait du nom de roi que dans les fers. Brave comme son aïeul, et plus malheureux encore, il était reste captif pendant les belles années de sa jeunesse. Les arts, la poésie les tournois et la guerre avaient tour-à-tour occupé sa vie aventureuse La mort avait largement moissonné autour de lui; mais il aimait ses peuples de si grand amour, qu’il retrouvait en eux une immense famille, et e souvenir de sa bonté était resté une sainte tradition du foyer de la chaumière.
Ce prince, le modèle des chevaliers et le dernier des troubadours est le bon roi René d’Anjou, dont je publie aujourd’hui les oeuvres. A l’abri de son illustre nom, j’ai osé placer le mien, comme ces plantes inconnues qui ne fleurissent qu’à l’ombre des grands chênes.
Cte. DE QUATREBARBES.
BIOGRAPHIE
DE
RENÉ D’ANJOU.
Table des matières
L’épée de Philippe-Auguste avait enlevé l’Anjou à l’indigne frère de Richard Cœur-de-Lion. Depuis le meurtre du jeune Arthur de Bretagne, cette belle province, berceau des Plantagenêts, et illustrée par les merveilleux exploits du héros d’Ascalon, des Foulques, des Geoffroy, de Robert-le-Fort et de Roland, ne devait plus appartenir à l’Angleterre. Saint Louis en avait donné l’investiture à un prince de la maison de France (1246); et sous le belliqueux Charles Ier, le nom et la vaillance des chevaliers angevins étaient devenus célèbres des rivages de Sicile et d’Afrique aux rochers du Bosphore.
Charles le Boiteux, aussi brave et plus généreux, succéda à son père. Il avait épousé Marie de Hongrie, qui lui donna quinze enfants. Dix-sept couronnes tombèrent en moins d’un siècle sur ce noble rameau de la maison de France, qui voyait fleurir tour à tour des héros et des saints. L’aîné de tous, Charles Martel, remplissait la Hongrie de sa gloire, lorsque son jeune frère faisait revivre les vertus et le nom de saint Louis.
Le mariage du premier Valois et de Marguerite, fille de Charles, réunit une seconde fois l’Anjou à la France. Leur petit-fils Jean le Bon l’en sépara de nouveau, et l’érigea en duché en faveur d’un de ses fils (1369). Louis avait paru, bien jeune encore, à cette grande bataille de Poitiers, «où le roi Jehan feist merveilles d’armes.» Entraîné loin de la mêlée, avec le dauphin et le duc de Berry, il avait laissé à Philippe de Bourgogne, à peine sorti de l’enfance, l’honneur de défendre les jours de son père.
Tant que Charles V vécut Louis d’Anjou mérita l’amour et la reconnaissance de la France. «Il s’employa vertueusement, avec le bon connétable et Olivier de Clisson, à bouter les Anglois hors du royaume des lys, et le sage monarque, qui se fioit du tout à luy à cause de sa prud’hommie» lui recommanda au lit de mort le trône chancelant de son fils (1380).
Louis, devenu régent, oublia bientôt cette prière. Il avait été adopté par Jeanne d’Anjou, reine de Naples, et son ambition sans bornes lui faisait prodiguer le sang et les trésors de la France dans des expéditions lointaines. Le succès ne couronna pas ces entreprises hasardeuses. A l’abondance qui régnait dans son camp succédèrent bientôt la faim, les maladies et la misère; et le prince, qui avait traversé la Lombardie en conquérant, précédé de charriots chargés d’or, fut réduit, comme un chef d’aventuriers, à faire vivre son armée d’exactions et de pillage, et à vendre ses équipages, sa vaisselle, ses vêtements et sa couronne. Il n’avait conservé que ses armes et une cotte en toile peinte, semée de fleurs de lys, lorsque la mort le surprit à Biseglia, petite ville de la Pouille, le22septembre1384. Louis II, âgé de sept ans, était l’aîné de ses fils.
Le pape Clément VII voulut lui-même sacrer à Avignon l’enfant royal. «Il en fust si joyeulx, dit Bourdigné, que plus ne povoit», et lui donna sa bénédiction avec de grandes marques de tendresse. Louis fit peu de temps après son entrée à Paris, «aorné d’enseignes et de vestements royaulx, dont la bonne royne Marie de Blois, sa mère, de joye et de pitié les larmes aux yeulx, remercyoit Dieu. Puis voulut Loys festoyer les Parisiens, et leur fist dresser ung banquet à son logis; et oultre ce, leur donna plusieurs beaulx dons et présens, en si bonne façon et benignité, qu’il gaigna tellement les cueurs, qu’ilz se fussent tous engaigez pour luy.»
Il avait alors douze ans, et ce fut à cette époque que Charles VI l’arma chevalier dans l’église de Saint-Denis, avec son frère le comte du Maine. Etrangers aux factions, qui ensanglantaient le royaume, pleins de franchise et de loyauté, ces deux jeunes princes vouèrent une inviolable fidélité à l’infortuné monarque, et jamais l’épée, qu’ils avaient reçue de ses mains, ne fut tirée contre la France.
La guerre civile et l’anarchie désolaient toujours le beau royaume de Naples. Le duc d’Anjou eut peut-être mis fin à ces troubles en épousant Jeanne de Duras, soeur et héritière de Ladislas, le rival de son père. Mais la fière Jeanne de Penthièvre rejeta cette alliance, et demanda la main d’Yolande, fille unique de don Juan, roi d’Aragon «laquelle l’on disoit bien estre la plus vertueuse, sage et belle princesse, qui feust en la chrestienté.
La fidèle Provence, que Louis venait de délivrer de l’invasion de bandits, commandés par Raymond de Beaufort, vicomte de Turenne, fit éclater des transports de joie à la nouvelle de ce mariage. Il fut célébré à Arles en grande pompe par le cardinal de Brancas (1400). Les villes principales votèrent de magnifiques présents, et les états du comté accordèrent cent mille florins aux jeunes époux.
Les partisans de la maison d’Anjou rappelèrent Louis en Italie. Nommé par le pape Alexandre V gonfalonnier de l’Église, il chassa de Rome Ladislas, et lui fit éprouver une sanglante défaite près de Rocca-Secca. «Les François, dit le moine de Saint-Denys, y menèrent leurs ennemis de telle roideur, qu’on eût dit qu’ils avoient à dos le feu et les foudres du ciel.»
Louis, qui savait vaincre, ne sut pas fixer la fortune. Il perdit un temps précieux, et son rival, renfermé dans Naples, put réparer ses pertes. Les maladies et les trahisons décimèrent l’armée victorieuse. Elle se borna à maintenir dans l’obéissance les villes conquises, et Louis revint en France faire un nouvel appel au dévouement des Provençaux et des Angevins.
Les revers se mêlèrent aux succès dans les campagnes qui suivirent. Un instant maître de Naples le duc d’Anjou y fit une entrée triomphale, et put se croire véritablement roi. Mais l’inconstance naturelle des Napolitains ranima les espérances de Ladislas. De nouvelles armées se formèrent à sa voix. Elles forcèrent les Français d’abandonner leurs conquêtes.
Depuis le jour où le jeune Conradin, debout sur l’échafaud dressé par l’implacable Charles, avait fait héritier de tous ses droits Pierre d’Aragon, et jeté, devant la foule consternée, son gant en signe d’investiture, la terre d’Italie n’avait cessé d’être arrosée de sang français. Les têtes de rois ne tombent point impunément sous la hache du bourreau, soit qu’il obéisse aux vengeances d’un prince, ou d’un peuple en délire. Des siècles suffisent à peine à l’expiation des crimes; et à travers tout le bruit qu’ils amènent, le tintement de la cloche des Vêpres siciliennes prolonge longtemps son lugubre écho.
Tandis que Louis d’Anjou défendait vaillamment ses droits au trône de Naples, la mort de dom Martin d’Aragon, oncle d’Yolande, laissait à cette princesse l’espérance de mettre une seconde couronne sur la tête de son fils, le duc de Calabre. Le vieux roi, resté seul au milieu des débris de sa famille éteinte, était descendu inopinément dans la tombe, en exprimant le voeu que le droit, et non les armes, désignât son successeur (1410). Pour obéir à cette voix mourante, le Justice Majeur, don Ximenès de la Cerda, avait convoqué les états d’Aragon, de Catalogne et de Valence. Ils s’étaient assemblés à Alcaniz pour y recevoir les ambassadeurs des princes qui prétendaient à la couronne. Louis de Bourbon, comte de Vendôme, y avait soutenu la cause d’Yolande; et au sein même des États, l’évêque de Saint-Flour avait prononcé un discours sur ces paroles du prophète Zacharie: porter au dedans de vos portes un jugement de vérité et de paix.
Plus de deux années s’écoulèrent dans l’attente de cette décision solennelle. Enfin après avoir rétabli l’ordre dans les trois royaumes, le parlement délégua à neuf députés, d’une sainteté et d’une science reconnues, la mission de proclamer un roi. Ils se réunirent à Caspe pour entendre de nouveau les avocats des princes; les voix partagées d’abord entre le comte d’Urgel, Ferdinand de Castille et le duc de Calabrepenchèrent un instant en faveur de ce dernier, et prolongèrent de pacifiques débats.
Mais la crainte d’une régence, succédant à un interrègne, fit exclure ce jeune prince; et après trois mois de graves délibérations, l’illustre saint Vincent Ferrier, au nom des électeurs, annonça que l’infant Ferdinand avait obtenu la majorité des suffrages
Ce prince qui, à la mort de Henri III, s’était écrié avec indignation en refusant la couronne de Castille: «à qui doit-elle appartenir, si ce n’est au fils du roi mon frere!» était alors le héros de l’Espagne. Régent pendant une longue minorité, il s était illustré par sa loyale fidélité autant que par sa vaillance, et sa modération, sa sagesse et ses victoires sur les Maures faisaient présager un règne glorieux.
Louis d’Anjou n appela point à son épée de cette décision solennelle. Respectant les vertus et les titres de son heureux rival, il sembla renoncer aux conquêtes lointaines, et ne régna plus que pour se faire bénir, et défendre ses états héréditaires des calamités qui s’étendaient sur les provinces voisines.
L heureuse fécondité de la reine Yolande avait remplacé par de douces joies l’agitation des camps. Déjà deux enfants resserraient les liens de cette union, lorsque le dix janvier1408, elle donna au roi de Sicile un nouveau gage de son amour.
Né pendant une absence de son père, à l’ombre des tours du château d’Angers, le jeune enfant fut appelé René, suivant un pieux désir de sa mère. Ce nom, peu connu jusqu’alors, avait été celui d’un des célestes protecteurs de la vieille cité. On lit dans les légendes que le fils de la dame de la Possonnière, mort au berceau, et ressuscité au bout de sept ans par saint Maurille, en reçut le nom de René (deux lois ne). Il succéda depuis à l’apôtre des Andes et du pays des Mauges, et mérita comme lui la couronne des saints.
Tandis que les fidèles Angevins partageaient la joie de leur reine, et que des cris d’amour retentissaient autour d’un berceau, un exécrable forfait couvrait la France de deuil. Le novembre précédent, le frère unique du roi, le beau et chevaleresque Louis d’Orléans, avait été traîtreusement assassiné. Le meurtrier, d’abord inconnu, n’avait point tardé à confesser son crime. On disait qu’à son approche, le jour des funérailles, de larges gouttes de sang étaient tombées du cercueil, et dans un de ces moments de remords, où apparaît la justice divine, Jean Sans-Peur avait fait au roi de Sicile d’horribles aveux. A cette révélation inattendue Louis II ne put contenir son indignation et son horreur. Rompant sans retour avec un prince qu’il aimait depuis l’enfance, il refusa la main de Catherine de Bourgogne pour son fils aîné, et renvoya la jeune fiancée, que son père avait remise aux mains d’Yolande. Jean, furieux de cet outrage, embrassa la maison d’Anjou dans son implacable haine; elle se lègua d’une génération à l’autre avec le souvenir de l’offeu se et les prophétiques ballades que l’histoire n’a point dédaigné de conserver.
De nombreux désastres signalèrent l’année de la naissance de René. L’hiver long et rigoureux se prolongea de la Saint-Michel à la Chandeleur; de grands fleuves débordèrent; la famine exerça ses ravages: tristes indices des calamités de la France, et d’une vie semée d’épreuves, de périls et de douleurs.
Les chroniques nous donnent peu de détails sur l’enfance du jeune prince, qui reçut au berceau le titre de comte de Piémont. Confié avec sa soeur Marie au tendre dévouement de Thiephaine la Magine, il se plut à perpétuer sa reconnaissance par un monument élevé dans l’église de Nantilly de Saumur. La bonne nourrice y était représentée couchée sur sa tombe, tenant dans ses bras le frère et la sœur.
La révolution, qui n’épargnait aucune mémoire royale, a brisé de sa main de fer ce touchant souvenir. Mais l’inscription gravée sur une table de pierre est échappée au marteau des Vandales. Elle est restée tout à la fois comme un gage touchant de piété filiale, et comme le témoin de l’impuissante rage de ces obscurs démolisseeurs.
Aucun autre renseignement sur les premières années de René n’est venu jusqu’à nous. A sept ans il passa de la main des femmes sous la tutelle d’un savant clerc et d’un preux chevalier, nommé Jehan de Proissy, «vacquant l’une fois aux armes, et l’aultre aux lectures, et tant prouffita en tous les deux exercices, qu’il estoit tenu en iceulx, plus que son jeune aage ne requeroit, expérimenté et savant.»
Le roi de Sicile l’avait conduit à la cour de France aux fiançailles de sa fille Marie et du comte de Ponthieu, troisième fils de Charles VI. Les heureuses inclinations de René, son air doux et spirituel, ses piquantes saillies attirèrent l’attention du cardinal de Bar, son grand-oncle maternel. Il prit l’enfant en vive tendresse, et voulut se charger lui-même des soins et de la surveillance de son éducation. Comme c’était un noble seigneur, magnifique, éclairé, aussi pieux que savant, aimant les lettres et les arts, il se plut à faire naître et à développer les mêmes dispositions dans le jeune prince. On croit que René reçut alors les premières leçons de peinture des deux frères, Hubert et Jean Van Eick. Ce dernier, plus connu sous le nom de Jean de Bruges, et fondateur de l’école flamande, avait mis en usage la peinture à l’huile, et remplissait alors l’Europe de sa renommée et de ses tableaux.
Le bon cardinal, qui avait perdu deux frères à la bataille d’Azincourt, avait succédé à leur couronne ducale. Sans héritier direct, sans neveu de son nom, il ne tarda pas à adopter René, et à lui assurer le duché de Bar. Il lui donna même, malgré son extrême jeunesse, l’ordre de la Fidélité, dont il était grand maître. Quarante seigneurs lorrains faisaient partie de cette chevalerie. Ils portaient un lévrier bleu, brodé sur leur écharpe, et pour devise: Tout ung. Le but de l’association était de s’aimer et de se soutenir mutuellement dans la bonne et la mauvaise fortune.
Rien n’indique que René fût auprès de son père, lorsque ce prince, atteint d’une maladie mortelle, succomba jeune encore dans sa bonne ville d’Angers (1417). La France entière s’associa à la douleur de la reine de Sicile. Le vieux roi et le dauphin le pleurèrent amèrement. Ils assistèrent en grand deuil à ses obsèques, et disaient qu’ils avaient perdu leur soutien, leur conseiller et leur ami.
Yolande, devenue régente et tutrice de ses enfants, ne rappela point René en Anjou. Il continua d’être élevé sous les yeux du cardinal de Bar, qui lui portait une affection paternelle. Bientôt il l’associa à son gouvernement, et dès l’année 1418, le nom du jeune prince, sous le titre de comte de Guise, était joint à celui de son grand-oncle, dans les actes et les lettres adressés aux principaux officiers du duché.
Des bandes de Soudoyers, attirés de France et de Bourgogne par l’espoir du pillage, exerçaient alors dans le Barrois d’épouvantables ravages. Le bon cardinal, qui savait au besoin porter «ung bassinet pour mître, et pour crosse d’or une hache d’armes» se souvint de la vaillance héréditaire de sa race. Marchant avec René à la tête de ses chevaliers, il tailla en pièces les bandits, châtia sévèrement les seigneurs, qui leur donnaient asile, et rétablit l’ordre et la sécurité dans ses états. Un projet qu’il méditait depuis longtemps dans l’intérêt de ses vassaux, la réunion des deux duchés de Bar et de Lorraine, lui restait à accomplir.
Charles II, dit le Hardi, régnait sur cette dernière province. Téméraire, entreprenant, toujours les armes à la main, il avait suivi le duc de Bourbon devant Tunis, combattu à Rosebech, à Azincourt, en Flandre, en Allemagne, et vaincu en bataille rangée, et à un rendez-vous donné, l’empereur Venceslas sous les murs de Nancy. Tandis qu’il guerroyait en tous lieux où brillaient les lances, cherchant les aventures, les sourires des dames et les louanges des ménestrels, la bonne duchesse Marguerite de Bavière pleurait au pied des autels sur l’inconstance de son époux et sur ses enfants moissonnés dans leur adolescence. Il ne lui restait que trois filles, dont l’aînée, la douce Isabelle, annonçait les vertus et les grâces de sa mère. Elle devait être l’héritière du beau duché de Lorraine, et les plus nobles princes songeaient déjà, malgré son jeune âge, à demander sa main.
Un obstacle difficile à surmonter s’opposait aux vues du cardinal. Charles, élevé sous les yeux du duc Philippe, à la cour de Bourgogne, avait suivi la bannière de Jean Sans-Peur. Il répugnait à une alliance avec la maison d’Anjou, et craignait de s’aliéner une protection puissante. Il consentit cependant à une entrevue proposée par le cardinal. L’éloquence du généreux vieillard, les motifs politiques qu’il exposa, le désir unanime du peuple et de la chevalerie des deux états, et plus encore la bonne mine, le courage et la réputation naissante de René, qui, à dix ans, avait gagné ses éperons et fait ses premières armes, triomphèrent des hésitations du duc de Lorraine.
Les deux princes convinrent, avant de se séparer, que le jour de la Pentecôte, au plus tard (1419), le comte de Guise serait de retour d’Anjou, porteur du consentement de madame Yolande, qu’il serait ensuite confié à la garde du duc de Lorraine, et qu il habiterait la cour de Nancy jusqu’à sa quinzième année, époque fixée pour son mariage.
Le24juin suivant, le cardinal renouvela la cérémonie de l’adoption, proclama René son successeur et unique héritier, lui céda le marquisat de Pont-à-Mousson, et lui fit jurer fidélité par tous ses vassaux. Le duc de Lorraine exigea le même serment pour sa fille Isabelle, Un contrat, revêtu des armes de Lorraine et de Bar, mit le dernier sceau à ces solennels engagements.
Les acclamations populaires avaient ratifié la convention de Saint-Mihiel, et tout était réglé entre les deux princes, lorsque le duc de Berg, beau-frère du cardinal, furieux de se voir enlever ce qu’il appelait son héritage, entra sur les terres de Bar, les armes a la main. Battu et fait prisonnier à la première rencontre, il fut trop heureux d’obtenir son pardon de la générosité du vainqueur.
Rien ne devait plus retarder l’accomplissement du traité. Le duc de Bourgogne, qui ne rêvait que vengeances, depuis l’assassinat de son père sur le pont de Montereau, semblait excepter la maison d’Anjou de sa haine. Il avait répondu de gracieuses paroles aux ambassadeurs de Lorraine, et envoyé de magnifiques présents aux jeunes fiancés, lorsque le cardinal de Bar et le comte de G Guise arrivèrent à Nancy suivis d’un brillant cortège.
Quoique René n’eût pas treize ans, et qu’Isabelle en comptât dix à peine «tous estoient si joyeulx de veoir la fervente et cordialle amour, qui estoit entre ces deux jeunes gens» que le duc Charles ne crut pas devoir différer davantage l’époque de leur union. Henri de Ville, évêque de Toul, célébra le mariage à Nancy, le14 octobre1420, au milieu des fêtes et des cris de joie des deux peuples, qui croyaient que cette alliance terminerait les divisions et les guerres dont ils avaient été trop souvent victimes.
Un seul homme, le comte Antoine de Vaudemont, ne partageait pas l’allégresse générale. Proche parent de Charles le Hardi et du même lignage, il avait servi son seigneur en fidèle vassal, en tous les lieux où l’avait entraîné son humeur belliqueuse. Mais il regardait la Lorraine comme un fief salique, qui ne pouvait par une femme sortir de sa maison. C’était un prince né sous la tente, familier avec les périls, et dont la fierté et le bonheur égalaient l’audace. Ses exploits, toujours couronnés de succès, lui avaient fait donner le surnom d’Entrepreneur. Il était, du reste, d’un caractère élevé, généreux et plein de droiture, ami des pauvres et grand justicier. Mais une fois convaincu de la bonté de sa cause, rien ne pouvait lui faire abandonner son droit. Il remit à un autre temps à le faire valoir par les armes.
Un petit nombre d’événements signalent les premières années du mariage de René. Sous le charme de son amour pour Isabelle, et partageant son temps entre les cours de Lorraine et de Bar, il cultive la musique et la peinture, étudie les langues anciennes, la législation et les coutumes féodales, et perfectionne dans de courts intervalles de paix une éducation au-dessus de son siècle.
Nous le voyons cependant marcher avec son beau-père au secours de la ville de Toul attaquée par les bourgeois de Metz, châtier la révolte de Jean de Luxembourg, comte de Ligny, prendre d’assaut sa capitale, forcer le damoisel de Commercy de s’avouer son homme lige et son vassal, et terminer heureusement de rapides expéditions, dirigées contre de turbulents voisins.
Mais dans ce siècle d’anarchie et de confusion sanglante, tandis qu’à Paris les léopards flottaient au-dessus des lys sur les tours de la basilique de Philippe-Auguste, et que l’époux de Marie d’Anjou faisait appel aux princes de son sang et à la fidélité de sa chevalerie, il était impossible que le duc de Bar restât longtemps étranger à la guerre sainte.
Déjà il avait vu à Nancy l’héroïque bergère de Vaucouleurs; elle l’avait sommé de l’accompagner à Orléans, et de suivre enfin la bannière de Charles VII. Le glorieux voyage de Rheims permit à René d’accomplir sa promesse. A cette nouvelle inattendue, son dévouement et son ardeur ne connurent plus de bornes. Entraînant sur ses pas le duc de Lorraine, il se hâta de conclure une trève avec la ville de Metz, leva le siége de Vaudemont, et rejoignit l’armée royale sous les murs de la cité de saint Rémi.
Les trois princes de la maison d’Anjou chevauchaient près de leur roi à cet immortel rendez-vous de la chevalerie de France. Du fond de l’Abruzze ultérieure, Louis III, vainqueur à Aquila, et le comte du Maine son jeune frère, étaient accourus dans l’espoir de signaler leur vaillance, et d’y retrouver leur bien-aimée sœur. Mais les vertus et la beauté de la douce Marie n’avaient point encore fixé le cœur de son époux. Restée à Loches sur un ordre royal, elle n’avait partagé que les mauvais jours; et ses pleurs, mêlées aux joies du triomphe, coulaient dans sa retraite solitaire, non loin du château d’Agnès Sorel.
Ce fut le16juillet (1429) que Charles VII fit son entrée dans sa bonne ville de Rheims. Il y fut reçu au chant du Te Deum par une population pleurant de joye et de lyesse. Les sires de Châtillon et de Saveuse s’étaient enfuis la veille avec les Bourguignons et la garnison anglaise; et les habitants pouvaient se livrer sans crainte à leur amour pour leur roi.
«Le lendemain, qui fust le dimanche, on ordonna que le gentil daulphin prendroit et recevroit son digne sacre; et toute la nuict fist-on grande diligence, à ce que tout fust prest au matin. Lors vint le roi dedans la grande église, au lieu qui luy avoit été ordonné, vestu et habillé de vestements à ce propices. Puis l’archevesque luy fist faire les serments accoustumez, et ensuite il fust faict chevalier par le duc d’Alençon; et par après l’archevesque procéda à la consécration, gardant tout au long les cérémonies et solemnitez contennues dans le livre Pontifical. Là estoient grant nombre de chevalerie, les douze pairs, les princes du noble sang royal et Jeanne la Pucelle tenant son estendart en main. Il avoit esté à la peine c’estoit bien raison qu’il fust à l’honneur.»
Le sacre de Charles VII et les merveilleux exploits de la Pucelle remplirent l’armée royale dune exaltation qui tenait du prodige. Animé de l’enthousiasme général, René voulait combattre les Anglais, sans leur donner un instant de trève. Une généreuse impatience et l’amour de la gloire lui avaient fait oublier les conseils de prudence du cardinal de Bar. Mais toujours fidèle aux lois de la chevalerie il envoya un de ses hérauts au camp anglais renoncer en son nom à tout lien de vasselage, et déclarer au duc de Bedfort que son honneur ne lui permettait d’engager sa foi qu’entre les mains du véritable et seul roi de France, oint de l’huile sainte, et couronné par Dieu dans la ville de Rheims.
Le retour de Charles, à travers la Champagne et la Brie, ne fut qu’un continuel triomphe. Partout les populations se pressaient sur son passage, avides de contempler les traits de leur roi. Chaque jour de nouvelles villes lui remettaient leurs clefs, et chassaient les garnisons anglaises. A Dammartin, le peuple fit éclater de tels transports que Jeanne, émue jusqu’aux larmes, s’écria: «En nom Dieu, voicy ung bon peuple; et quand je devray mourir, je voudrois bien que ce fust en celle terre.»
Les provinces, où la domination anglaise paraissait le plus affermie, n’étaient point à l’abri des excursions d’intrépides chevaliers. La Hire avait pénétré au cœur de la Normandie, et escaladé, pendant une nuit obscure, la redoutable forteresse de Château-Gaillard. Il y trouva un de ses plus chers compagnons d’armes, le vaillant sire de Barbazan, enfermé déloyalement, et depuis neuf années, dans un cachot obscur. Quand la Hire lui en ouvrit les portes, le vieux chevalier refusa de sortir. Il avait récemment donné sa foi au gouverneur anglais de ne pas rompre ses fers, secouru ou non secouru; et il fallut que ce dernier vînt en personne lui rendre sa parole. La trahison des Anglais, l’indigne et cruel traitement qu’il avait subi, les chaînes dont il portait encore les marques et la victoire de la Hire ne lui semblaient pas des motifs suffisants pour le délier de la foi jurée, et sauvegarder son honneur.
La délivrance du bon chevalier fut un grand sujet de joie dans le camp de Charles VII. Le roi, qui le vénérait comme un père, échangea son épée avec la sienne; et dans des lettres patentes, où il l’appelle le soutien de sa couronne, lui donna le droit de porter les armes pleines de France, unies à la croix d’or sur champ d’azur. Depuis un demi-siècle Barbazan était le guide et le modèle de toute chevalerie. Les troubadours et les chroniqueurs célébraient à l’envi sa vaillance. Ils aimaient à chanter ce glorieux combat des Sept, près du chastel de Mon tendre, où l’illustre chevalier avait renouvelé les exploits de Beaumanoir, et cette héroïque défense de Melun, alors qu’assiégé par les Anglais et les Bourguignons, sans vivres, sans munitions de guerre, il faisait sonner les cloches pour remplacer ses trompettes tués par l’ennemi, donnait l’ordre de chevalerie sur la brèche, livrait dans les contremines des combats souterrains, et méritait par ses vertus, autant que par ses grands coups d’épée, l’héroïque surnom de chevalier sans reproche.
Bercé à ces récits de gloire, le duc de Bar ne tarda pas à témoigner au vieux guerrier une admiration et une confiance sans bornes. Il lui demanda, comme une grâce, d’unir leurs deux bannières, de partager la même tente et de courir les mêmes périls. René l’accompagna dès lors dans toutes ses entreprises. Pont-sur-Seine, Anglure, Chantilly, Pont-Sainte-Maxence et Choisy tombèrent bientôt en leur pouvoir.
Ils rejoignirent le25août suivant (1429) l’armée royale à Saint-Denis. Mais après l’inutile combat livré aux portes de Paris et la retraite de Charles derrière la Loire, ils pénétrèrent en Champagne, dont Barbazan était gouverneur. Leurs premiers combats furent des victoires.
Huit mille Anglais assiégeaient Châlons, qui n’avait pour sa défense que le courage de sa milice et la lance d un petit nombre de braves gentilshommes. Pressés par tant d ennemis, les habitants allaient ouvrir leurs portes, quand René et Barbazan, à la tète de quatre mille hommes, s’élancent sur les Anglais, sans souci du nombre, les taillent en pièces et délivrent la ville.
La prise de la forteresse de Chappes suivit de près ce brillant fait d’armes. Jacques d’Aumont s’y était enfermé avec une garnison nombreuse. Il avait appelé à son aide la chevalerie du duché de Bourgogne; et le grand maréchal Antoine de Toulongeon, les sires de Chastellux, de Rochefort et de Poligny s’étaient empressés de marcher à sa voix. Un sanglant combat, où ils perdirent leurs tentes, leurs drapeaux et leur artillerie, assura dans toute la Champagne le triomphe de la cause royale, et mit le comble à la réputation et à la gloire du jeune vainqueur.
Le roi de Sicile et le comte du Maine assistaient à cette bataille. Ils avaient rejoint leur frère depuis quelques jours, et se dirigèrent avec lui sur le Dauphiné, envahi par le duc de Savoie et Louis de Châlons, prince d’Orange. Le célèbre défenseur d’Orléans, Louis de Gaucourt, bailli de la province, les sires de Tournon, du Bouchage et de Bressieux, Jean de Lévis, Pierre du Terrail et une foule d’autres vaillants chevaliers étaient accourus à la défense de leur patrie.
Attaqué entre Colombiez et Anthon, sur les bords du Rhône, Louis de Châlons perdit l’ élite de ses hommes d’armes. Il allait lui-même tomber entre les mains de cavaliers, qui l’ avaient reconnu à son écu d’argent, lorsqu’il se précipita tout armé dans le Rhône. Longtemps son cheval de bataille lutta en vain contre le courant du fleuve; mais enfin on le vit reparaître sur la rive opposée, et le prince put entendre de loin les acclamations arrachées aux vainqueurs par son audacieuse témérité.
La mort du vénérable cardinal de Bar, suivie presque immédiatement de celle du duc de Lorraine (1430), rappela René à Nancy. Il y fit son entrée avec Isabelle, montés l’un et l’autre sur de magnifiques dextriers, au milieu des bénédictions d’un peuple immense et des vieux cris de joie, Noël! Noël! Le clergé et les hauts barons les attendaient suivant l’usage auprès d’une vieille croix de pierre, élevée à la porte Saint-Nicolas. Le duc et la duchesse mirent pied à terre avant de pénétrer dans la ville. Ils donnèrent leurs chevaux au chapitre de Saint-Georges, qui portait devant eux la croix et le cuissard du chevalier céleste. Alors les gentilshommes et le peuple entonnèrent le Veni Creator.
Les deux époux furent ainsi processionnellement conduits jusqu’à l’église ducale. Ils s’agenouillèrent devant le grand autel, et le doyen leur présenta un missel entr’ouvert:
«Nos très redoubtés seigneurs, ajouta le vieillard, vous plaît-il de faire le serment et devoirs que vos prédécesseurs de glorieuse mémoire ont accoustumé de prêter et faire de toute ancienneté à leur nouvelle reception en ceste duché de Lorraine et à leur première entrée en ceste ville de Nancy.»
«Volontiers, répondirent René et Isabelle;» puis étendant la main sur le saint livre ils jurèrent «par leur part de paradis, de bonnement entretenir les droicts de Lorraine. La dame Marguerite, qui en deuil estoit, feut joyeuse de veoir sa fille ainsi honorée»
L’histoire du moyen âge n’offre rien de plus solennel que ces actes religieux, où le peuple, le clergé et la noblesse sommaient un prince à son avénement à la couronne de maintenir leurs franchises, libertés et priviléges. Un mêlange de loyauté et de rudesse, de dévouement et d’indépendance se retrouve toujours dans ces généreuses coutumes de nos pères; et si l’on pouvait juger de la dignité et du degré de liberté de deux époques par l’élévation du caractère, de la pensée et du langage, il ne nous resterait qu’à jeter un voile sur notre front.
Les premiers actes de René révèlent une maturité et une sagesse peu communes dans un prince de22ans. Il conclut avec la ville de Metz une paix bonne et durable, appelle à la présidence de son conseil le vertueux Henri de Ville, évêque de Toul, s’entoure des hommes les plus distingués par leur mérite et leur savoir, et renonce aux fêtes et aux plaisirs, pour consacrer tout son temps à l’administration de son duché. Une ordonnance contre les blasphémateurs, un règlement qui accorde une indemnité aux hommes d’armes, dont les chevaux avaient été tués à son service, et plusieurs lettres patentes, où il assure diverses villes et abbayes de sa protection et confirme leurs privilèges, nous ont été conservés comme des gages de sa foi et de sa constante sollicitude.
Cette époque de la vie de René est sans aucun doute la plus heureuse de sa longue carrière. Béni de ses sujets, en paix avec ses voisins, il n’avait point encore ressenti le vent de l’adversité, et nul revers ne ternissait l’éclat de ses armes. On aimait a redire sa tendre affection pour ses peuples, sa brillante valeur, sa piété sincère. Le ciel avait récompensé les vertus d’Isabelle, et elle avait donné quatre beaux enfants à son seigneur.
Une année entière s’écoula au sein d’une paix profonde, pendant laquelle René visita successivement toutes les villes de son duché, et reçut sur son passage de touchantes preuves de vénération et d’amour. Pour la première fois la Lorraine ne retentissait plus du bruit des armes, et sans l’ambition inquiète du comte de Vaudemont, rien n’eût troublé la tranquillité dont elle jouissait.
Ce prince, un des témoins du traité de Saint-Mihiel, n’avait point attendu la mort du duc Charles pour protester contre la clause, qui assurait la couronne à René. Dès l’année1425, il s’était refusé à le reconnaître en qualité d’héritier présomptif du duché de Lorraine.
Le château de Vaudemont était devenu tout à coup le rendez-vous des hommes d’armes. Ses remparts se couvraient d’archers et de sentinelles, et, à l’ombre de ses hautes tours, le comte avait clairement annoncé ses prétentions hostiles dans un langage plein de menaces. Vainement trois ans de guerre, suivis de l’invasion de ses états et de la prise de l’importante forteresse de Vezelisel’avaient forcé d’accepter une trève. Le moindre prétexte suffisait pour la rompre; il ne tarda pas à le faire naître.
Le22février1431, René avait quitté Nancy le matin même, les portes étaient fermées, et la garnison veillait, comme d’ordinaire, à la garde de la ville, lorsque le comte Antoine se présenta au pied des murs. Il voulait, disait-il, saluer en passant la duchesse Marguerite, et lui soumettre une requête. Son escorte, composée de quelques gentilshommes bien armés, n’était pas assez nombreuse pour inspirer de la crainte. Les portes lui furent ouvertes, et il s’avança fièrement jusqu’au palais ducal, où le conseil se rassemblait.
Le comte, dont l’écharpe brodée aux armes pleines de Lorraine dévoilait les projets hautains, remit un manifeste dans lequel il sommait les communes et la noblesse de lui prêter foi et hommage. Il s’appuyait sur la loi salique, et demandait une décision dans le plus bref délai.
«Beau seigneur, lui répondit au nom de tous Jean d’Haussonville, vostre oncle des filles a laissé. Selon les droicts et les coustumes, elles sont héritières, principalement l’aînée. Elle est déjà receue en Lorraine pour duchesse. C’est son propre héritage. «
Irrité de ce refus, le comte «jura son âme»que bientôt il serait maître du beau duché et retourna à Vaudemont pour y continuer ses préparatifs de guerre. Certain de la protection de Philippe de Bourgogne, il avait pris à sa solde un corps d’aventuriers toujours prêts à marcher sous un chef qui leur permettait le pillage. Le sire de Croy, son gendre, Mathieu d’Humières et le maréchal de Toulongeon y joignirent leurs bannières.
René, à cette nouvelle, ne montra pas une activité moins grande. Il était revenu en toute hâte à Nancy, et après s’être assuré de la fidélité des bourgeois et des principaux seigneurs, il se détermina à porter subitement la guerre au cœur des états de son rival. Deux sommations étant restées sans réponse, il laissa une forte garnison à Vezelise, et forma en personne le siége de Vaudemont, où le sire de Barbazan vint le rejoindre.
«Beau-frère, avait dit Charles VII à René qui réclamait son appui, je vous » veulx ayder; voici Barbazan, de mes cappitaines le plus asseuré, et luy commande » que à vous soit obéissant. Se avez affaire ne l’espargnez mie.» Le bon chevalier, malgré ses cheveux blancs, valait à lui seul une armée. La vieillesse n’avait diminué ni ses forces, ni son énergie; elles semblaient croître avec les années. Sa présence remplit d’ardeur les troupes lorraines, et le siège fut poussé avec une nouvelle vigueur.
Le comte de Vaudemont ravageait le Barrois, lorsqu’il apprit le danger de sa capitale. Trop faible pour songer à en faire lever le siége, il pensait que René ne verrait pas, sans s’émouvoir, cette province abandonnée au fer et à la flamme. Toute licence avait été donnée à ces redoutables bandes. Elles parcouraient les campagnes, la torche à la main, ne vivant que de pillage «gastans et destruysans le pays, et faisans maulx innumérables.»
Le camp du duc de Bar fut bientôt rempli de pauvres laboureurs chassés par l’incendie, qui dévorait leurs chaumières! Ils erraient sur les chemins avec leurs femmes, leurs enfants et leurs troupeaux, cherchant en vain un asile où reposer la tête. A la vue de cette population fugitive, René fut saisi de douleur. Il leva le jour même, malgré le conseil de Barbazan, le siége de Vaudemont, le convertit en blocus, et se dirigea sur le Barrois à la tête de quinze mille hommes.
Le sire de Toulongeon commandait l armée ennemie. Prévenu par ses espions de la prochaine arrivée de René, il se retirait en bon ordre vers les marches de Bourgogne. Les instances du comte de Vaudemont n’avaient pu changer cette détermination du grand maréchal. Il voulait éviter les hasards d’une bataille, avec une armée inférieure en nombre, qui comptait à peine dix mille Bourguignons, Anglais et Flamands.
Le conseil de guerre était assemblé lorsque les bannières de Lorraine parurent à l’ horizon. La retraite plus périlleuse que l’attaque était devenue impossible, à la grande joie du comte. Il demanda l’avis des principaux capitaines sur l’ordre de bataille. Alors messire Jehan Ladan, gouverneur anglais de Montigny-le-Roi, opina pour combattre à pied avec les gens d’armes et les archers, l’artillerie sur les ailes, le front et les côtés couverts de palissades et d’une double ligne de charriots. Le sire de Toulongeon adopta cet avis, malgré les réclamations de la chevalerie de Bourgogne. Il lui ordonna de mettre pied à terre sous peine de mort, appuya son camp à la rivière de Vaire et au bois du grand Fay. De profonds fossés et des retranchenents élevés à la hâte complétèrent cette enceinte. Elle apparaissait comme un point obscur dans la plaine circulaire, située entre Saulxure, Sandrecourt, Beaufremont et Bulgnéville, non loin de la tour du Géant, qui domine encore toute la contrée.
A peine les deux armées étaient-elles en présence, que René, suivi de Barbazan, reconnut le camp ennemi. Il s’en approcha à un trait d’arc, et suivant l’usage de ces temps chevaleresques, envoya un de ses hérauts présenter le combat. «Je l’attends,» répondit fièrement le comte de Vaudemont.
L immobilité des Bourguignons retranchés derrière leurs palissades, et la fierté de ces paroles augmentèrent l’impatience du jeune prince. Vainement Barbazan lui représentait la belle ordonnance de ses ennemis et leur position inexpugnable. «Attendez quelques jours, disait le vieux chevalier, il ne fault que les vivres leur oster, ils n’en peuvent avoir. Premier de quatre jours, à nous serons tous, je vous promect. Je sçay que c est de les assaillir ce n’est pas la façon. Ils ont grants fosselz, et se lancier dedans nous y demeurerons.»«Mais René, ajoute la chronique, étoit si avide de combattre qu’il luy sembloit qu’il n’y seroit jamais à temps.» Il se fiait dans le courage de ses soldats et dans la supériorité du nombre. Accoutumé à vaincre les Anglais, il lui paraissait honteux d’attendre un triomphe, qui ne fût pas le prix des armes. Cependant toujours docile aux conseils de Barbazan, il envoya le damoisel de Commercy et le bâtard de Thuillière reconnaître de nouveau la position de l’ennemi.
A leur retour au camp, René était dans sa tente, entouré de ses chevaliers. Les plus âgés partageaient l’avis de Barbazan, lorsque Robert de Saarbruch, l’imprudent damoisel, entra tout-à-coup. «Ces gens nous fault assaillir, dit-il; de la pré» mière venue nous les emporterons. Ils ne sont mye pour nos paiges.»
Ces paroles enflammèrent les jeunes seigneurs allemands et lorrains. «Quant on a paour des feuilles, ne fault aller au bois, «disait cette fougueuse jeunesse. Qui a paour se retire,» ajoutait Jean d’Haussonville.
«A Dieu ne plaise, s écria le vieux guerrier pale de colère, que par ma couardise la maison de Lorraine a esté mise à déshonneur. Je veulx et entends combattre. Et afin que ne dictes mye, que à moy tiegne, moy et mes gens voulons estre des premiers à donner dedans. Sonnez trompette, au nom de Dieu, sonnez subitement.»
L’armée entière se déploya à ce signal dans une vaste prairie, en face du camp bourguignon. L’étendard de Bar et de Lorraine flottait au-dessus des lances. Chaque seigneur avait déployé sa bannière, et ils étaient en tel nombre, que ce combat fut appelé la journée des barons. Le comte de Salm et le vaillant évêque de Metz . Conrad Bayer, accompagnèrent René au centre de bataille; Barbazan commandait l’aile droite, et l’aile gauche avait à sa tête le présomptueux damoisel.
Un héraut, aux armes de Vaudemont, sortit alors du camp. Il venait, de la part du comte, demander au duc de Bar une conférence seul à seul avant la bataille.
Les deux princes, la tête nue, sans casque et sans épée, s’avancèrent aussitôt au milieu de l’espace libre, qui séparait les combattants. Tout bruit cessa dans le camp et dans l’armée lorraine. Un silence solennel avait remplacé l’agitation de la foule, et chaque vassal, les yeux fixés sur son seigneur, attendait, appuyé sur ses armes, que le vent lui apportât des paroles de paix ou de guerre.
Les chroniqueurs ne nous ont point fait connaître les propositions du comte. Jean d’Aucy nous dit seulement qu’il employa tour à tour les promesses, «les doulces paroles» et les menaces hautaines. René, inaccessible à la crainte, rompit le premier un inutile entretien. Malgré son légitime désir de vengeance, il eût accepté toute demande honorable pour épargner le sang de ses sujets; mais il n’était au pouvoir de personne de lui arracher des concessions indignes d’un chevalier.
Neuf heures venaient de sonner au beffroi voisin, et la chaleur du jour était excessive (2juillet1431); le comte, de retour au camp, fit distribuer à ses soldats le vin enlevé aux celliers du Barrois. Assis tranquillement derrière leurs palissades, ils devisaient joyeusement en attendant l’heure d’en venir aux mains. C’étaient pour la plupart de pauvres compagnons, avides de butin et d’aventures, qui se vendaient au plus offrant, et que l’on voyait partir sans regret après s’en être servi, mais robustes, audacieux, endurcis à la fatigue, éprouvés à la guerre.
Monté sur un cheval de petite taille, le comte parcourut alors les rangs, «invitant chascun, dit Monstrelet, à faire paix et union, ceulx qui avoient hayne ensemble. Il remonstroit amyablement à tous ceulx-là estant, qu’ils combattissent de bon courage, que le duc de Bar le vouloit sans cause deshériter, parce que il avoit toujours tenu le party des ducs Jehan et Philippe. Il finit en jurant par la damnation de son âme que sa querelle estoit bonne et juste.»
De son côté le duc de Bar encourageait ses soldats par son exemple et ses paroles. Plusieurs braves écuyers sortirent des rangs à son appel, et furent armés chevaliers de sa main, sur le lieu même où leur sang allait couler pour sa cause. Le comte de Vaudemont suivit cet exemple. Il donna l’accolade à Gérard de Maugny et à Mathieu d’Humières. Cette insigne récompense du courage était à pareille heure un arrêt de mort, ou le gage certain du triomphe.
Comme les deux armées étaient en présence à portée d’arbalète, et prêtes à s’assaillir, un incident fort simple, qui survint tout à coup, parut à plusieurs un merveilleux présage. Effrayé de tout ce bruit d’armes, un cerf sortit d’un bois voisin: il s’arrêta quelque temps entre les lignes ennemies, indécis sur sa route. Puis frappant du pied la terre, il s élança a travers les escadrons lorrains, et y jeta la confusion et le désordre.
«Or frappons sur eulx, mes amys, s’écria le valeureux comte, et suyvons nostre fortune. Car ils sont nostres, et Dieu nous monstre signe que la fuyte tournera aujourd huy du costé de nos ennemys.»
René avait prévenu cet ordre de son rival. A sa voix, l’armée lorraine se précipite sur le camp. Son choc est si impétueux, qu’elle renverse sur plusieurs points les charriots et les palissades. De larges brèches donnent entrée dans les retranchements; et les plus braves chevaliers franchissent les fossés, qui les séparent encore des gens d’armes de Bourgogne.
Un combat sanglant s’engage sur toute la ligne. Protégés par leurs longs pieux, les archers picards et anglais font voler une nuée de flèches. Chevaux et cavaliers roulent dans les fossés, sous les coups de ces invisibles ennemis, au milieu des charriots brisés et des palissades arrachées. Les lances deviennent inutiles ou trop courtes, et des décharges meurtrières d’artillerie ajoutent au trouble et à l’effroi.
«Les flèches, dit Paradin, tombant comme pluye, les lardoyent si menu, qu’elles ostoient le moyen de manier les armes. Les ungs se plongèrent contre terre, et les aultres prinrent la fuite.»
Des cris de victoire s’élèvent alors du camp des Bourguignons. Ils s’élancent sur les Lorrains et les Barrois, l’épée et la dague au poing. Le comte de Vaudemont et le maréchal de Toulongeon sont à leur tête.
Le damoisel de Commercy n’avait point attendu cette furieuse attaque. Sans souci de son honneur et de flétrir son écusson, il avait un des premiers abandonné le champ de bataille; il fuyait à pointe d’éperons, lorsqu’il rencontra Barbazan. «Tort ay, répondit-il au vieux guerrier, qui lui reprochait amèrement sa honte; ains (mais) l’avois promis à ma mie.»
«Car devoit le damoisel aller sur la vesprée veoir certaine Agathe qu’estoit sienne, et que avoit promesse de luy que quitteroit la meslée, et que viendroit à tout meshuy en sa chambrette, que valoit mieulx, ce disoit-elle, que champs, où n’estoient que picques et horions. Et de ce, n’en doubtez, ajoute le chroniqueur, fut grande risée.» Dans ces siècles, où l’amour, mobile des grandes actions, était le prix des plus valeureux, on citerait difficilement un second trait de ce genre.
L’infâme abandon de Robert de Saarbruck entraîna la fuite d’une partie de l’armée. Jean d’Haussonville, le même qui prononçait au conseil de si téméraires accusations, tourna le dos à l’ennemi. Il ne resta bientôt plus sur le champ de bataille que Barbazan et René.
Le bon chevalier, debout au premier rang, en butte à tous les traits, abattait quiconque osait l’approcher, à la longueur de sa lance. Ses forces n’avaient point trahi son courage. Il voulait mourir sans reproche, comme il avait vécu, et par cette généreuse défense donner à René le temps de s’éloigner, et sauver ainsi sa liberté et sa vie.
Mais le jeune prince ne pouvait se décider à quitter le champ de bataille. Blessé au bras, au nez et à la lèvre, il se défendait en héros contre une foule d’ennemis. De temps à autre il jetait les yeux du côté de Barbazan, et voyait toujours sa bannière s’élever au-dessus de la prairie. Tant que brillèrent les fleurs de lys et la croix d’or sur l’étendard d’azur, tout espoir de vaincre n’abandonna pas son âme. Il redoublait d’efforts et de vaillance, et faisait retentir son cri de guerre, en signe de ralliement pour ses chevaliers.
Il ne restait plus autour de lui qu’un petit nombre de braves. Barbazan était tombé avec son étendard près du ruisseau encombré de cadavres. Couvert de poussière et de sang, René se précipite de nouveau au milieu des Bourguignons. Jean de Ville, père de l’évêque de Toul, le comte de Salm, Guyot de Gondrecourt, Odon de Germini, les sires de Beaufremont, de Sancy et de Fénestranges expirent aux pieds de leur souverain. L’évêque de Metz, Erard du Châtelet, le vicomte d’Arcy, les sires de Salbery, de Rodemack, de Latour et le brave Vitalis, ses derniers compagnons, sont faits prisonniers. Le prince resté seul, adossé à un arbre, continue de combattre, disent les chroniqueurs, «comme ung soldat, qui n’estime sa vie ung bouton.» Enfin entouré de morts et d’ennemis, épuisé par ses blessures, accable de fatigue, il tend son épée a un écuyer brabançon, nommé Martin Foucars, d autres disent au maréchal de Toulongeon lui-même.
Telle fut cette «aspre, forte et douloureuse» bataille de Bulgnéville, origine des malheurs du bon duc de Bar et de sa longue captivité. Il y perdit la fleur de sa chevalerie. Plus de douze cents des siens périrent dans l’action et dans la fuite. Quelques chroniqueurs élèvent même à trois mille le nombre des morts. La perte des vainqueurs n’excéda pas quatre cents hommes.
Le comte de Vaudemont, lancé à la poursuite des Lorrains, rencontra René conduit par Foucars, Il ordonna, sans s’arrêter, de déposer l’illustre prisonnier au coin d’une haie voisine, puis il continua de charger les fuyards. Comme il revenait de la mêlée, il aperçut Toulongeon qui s’était emparé de René. Des paroles amères furent échangées entre le prince et le maréchal. Ce dernier s’attribuait fièrement tout l’honneur de la victoire. Il refusa de mettre le duc de Bar entre les mains du comte, et après avoir couché sur le champ de bataille, «et regracié humblement Dieu son créateur», il reprit la route de Bourgogne avec ses troupes chargées d’un immense butin. Vaudemont se sépara à Châtillon de ses orgueilleux alliés. Un triomphe l’attendait dans ses états, où déjà le bruit de la victoire avait dispersé l’armée lorraine et la garnison de Vezelisé.
Les deux duchesses étaient à Nancy, lorsqu’elles apprirent ces tristes nouvelles. Elles en furent grandement troublées, et assemblèrent aussitôt leur conseil. Isabelle, revêtue de longs voiles de deuil, et tenant par la main ses quatre petits enfants, entra dans la salle, en disant: «Hélas! ne sçay si mon marit est mort ou pris.»
«Madame, lui répondirent les seigneurs qui étaient présents, ne vous desconfortez mye. Monsieur le duc en bonne vérité les Bourguignons l’ont pris. Il sera rachepté. N’ayez soucy! A l’ayde de Dieu, de celle guerre en verrons la fin. Le conte Antoine d’avoir la duchié, il en est bien gardé. Tousjours luy ferons la guerre; et bien bref aurez monsieur vostre marit.»
A ces paroles la bonne duchesse fut «ung petit» consolée. Elle ordonna, d’après l’avis de son conseil, une levée générale dans la Lorraine et le Barrois. Quelques jours suffirent pour réunir une armée nombreuse, bien munie d’engins, de bombardes et de fauconneaux. De braves chevaliers la conduisirent devant Vezelise, après avoir repoussé toutes les attaques du comte de Vaudemont. Prise d’assaut le sixième jour du siége, cette malheureuse ville fut encore une fois victime de l’ambition de son seigneur. Les Lorrains, exaspérés de la captivité de leur duc, la saccagèrent de fond en comble. La forteresse de Toullo tomba ensuite en leur pouvoir. Ils y trouvèrent la bannière aux trois allérions, que le comte faisait porter devant lui, depuis la mort du duc Charles. Ces revers multipliés le forcèrent à accepter une trève de cinq mois.
Pendant qu’Isabelle défendait courageusement ses droits à la succession paternelle, et préservait son duché de la guerre civile et de l’invasion étrangère, René conduit successivement au château de Talent, à Salins, à Brâcon et à Rochefort près de Dôle, sentait ses chaînes s’appesantir chaque jour davantage. Une vigilance rigoureuse avait déjoué les projets d’évasion tentés par quelques sujets fidèles. Il venait d’être enfermé a Dijon, dans une tour du vieux palais, et vainement il adressait au duc Philippe de nombreux messages. Ce prince, éloigné de sa capitale, se refusait à traiter de sa mise en liberté.

Ruines du Château de Dijon

L évêque de Metz, Erard du Châtelet, le brave Vitalis et les autres prisonniers de Bulgnéville adoucirent quelque temps par leur présence les ennuis de cette captivité sans terme. Mais les malheurs de René ne le rendaient point insensible aux infortunes de ses compagnons d’armes. Il consacra à leur rançon les premiers florins d’or envoyés par ses sujets. Bientôt il resta seul, en proie à une mélancolie profonde, et séparé de tous ceux qu’il aimait.
L’hiver commença ainsi triste et sombre pour le duc de Bar. Toutes distractions lui devinrent importunes. Il se refusa aux délassements qui lui étaient offerts, et l’amour de l étude et des arts eut seul le pouvoir de jeter quelques fleurs sur cette douloureuse époque de sa vie.
Cependant Isabelle et Marguerite de Bavière ne mettaient point en oubli le pauvre prisonnier. Elles faisaient plaider sa cause au concile de Bâle, devant le souverain pontife et l’empereur Sigismond. Erard du Châtelet, à peine sorti de prison, se rendait favorable le sire de Vergy, qui possédait toute la confiance du duc de Bourgogne. Un traité conclu entre Isabelle et ce seigneur, assurait à ce dernier de grands avantages. Il était rédigé en douces et bienveillantes paroles, comme celles que le malheur inspire aux épouses et aux mères.
Les instances du favori ne purent flétrir l’opiniâtreté de Philippe. Il avait été blessé du recours d’Isabelle à l’empereur, et pensait avoir seul le droit de disposer de René. Les prières du duc de Savoie et l’intervention de Charles VII furent également rejetées; et sans l’arrivée du prince à Dijon (16février1432), les portes de la tour de Bar eussent été longtemps encore fermées sur l’illustre captif.
Ce n’était point dans un but généreux que Philippe se rendait dans sa capitale. Il venait y présider un chapitre de la Toison d’Or, et décorer du collier de l’ordre Vergy, Toulongeon et les principaux capitaines vainqueurs à Bulgnéville. Cependant en passant devant la tour de Bar, le soir même de son entrée, il se ressouvint qu’elle renfermait un prince de son sang, jeune, brave et malheureux. Les gardes lui en ouvrirent les portes, et le puissant souverain de tant de riches provinces, l’égal des rois, le grand duc d’Occident, serra René dans ses bras, et prolongea avec lui un mélancolique entretien.
Les deux princes se voyaient pour la première fois dans cette obscure enceinte. Charmé de l’esprit du duc de Bar, Philippe lui prodigua des marques d’attachement, sincères en apparence. Quelques jours suffirent pour effacer des préventions passagères; et le1er marsRené libre sur parole put enfin espérer un meilleur avenir.
Rolin de Poligny, chancelier de Bourgogne, jeta, au nom de son maître, les bases d’un traité provisoire, où tout resta vague et indécis. Des éloges de la courtoisie du duc Philippe et l’affectueuse expression de la reconnaissance de René pour Marguerite de Bavière et les princes, qui lui avaient témoigné un touchant intérêt, remplissent le préambule.
Le duc de Bar reconnaît ensuite n’être mis en liberté que pour une année; et ce délai passé, il s’oblige sur sa foi de reprendre ses fers, à la première sommation du vainqueur.
Dans l’ intérêt de la paix et par amour pour son peuple, avant même que la querelle de succession soit jugée, il s’engage: io à fiancer sa fille Yolande à Ferry de Lorraine, fils aîné de son rival, à la confier entre les mains du comte, et à lui donner en dot dix-huit mille florins du Rhin.
Pleins de confiance dans la chevaleresque loyauté de leur seigneur, trente chevaliers lorrains d’antique lignage s’engagèrent par serment à garantir son retour à Dijon dans la tour de Bar, le1er mai1433; ou à son défaut à se livrer prisonniers à sa place, un mois après le délai expiré.
René était trop impatient de rompre ses fers, pour refuser de souscrire à ces conditions, et d’apposer sa signature au bas du traité. Il en ratifia tous les articles; et le1er mai suivant, il retrouvait à Bar Isabelle et sa mère. Le comte de Vaudemont lui-même «en signe de grant amour» le rejoignit à l’abbaye de Notre-Dame de Bouxières, où René était venu, comme simple pélerin, accomplir un voeu de sa captivité. Il l’accompagna à Nancy, et fut témoin des transports de joie qui éclataient sur le passage d un prince, que l’amour de ses sujets consola tant de fois des caprices de la fortune. Eclairé par ces marques d’attachement de tout un peuple, le comte parut renoncer momentanément à la conquête de la Lorraine. Ces acclamations lui révélaient sa faiblesse, et il se contenta de soumettre ses droits à l’arbitrage du duc de Bourgogne. Mais un traité définitif n’entrait point alors dans les vues de Philippe. Il remit son jugement a une autre époque, et laissa à René la jouissance d’une liberté incertaine.
Ce prince en profita pour maintenir la paix et réprimer dans ses états les désordres nés des malheurs des temps. Il conclut divers traités d’alliance avec la ville de Metz, les comtes de Saint-Pol et de Ligny, le sire de Servoles et plusieurs autres châtelains turbulents. Robert de Saarbruck sévèrement châtié, à la suite d’actes odieux de trahison et de brigandage, obtint aux pieds de René le pardon de sa félonie. Les aventuriers cessèrent de désoler la Lorraine, et il fut fait des plus coupables prompte et bonne justice.
Le duc de Bourgogne continuait de prodiguer à son prisonnier des signes d’attachement et de confiance. Il fit évacuer les quatre villes de Lorraine occupées par ses troupes, et reconduire à Nancy Jean et Louis d’Anjou. Ces enfants, qui connaissaient si jeunes la prison et l’exil, furent enfin rendus à leur mère. La parole du duc de Bar était plus forte que les ôtages.
Le mariage de Louis de Savoie et de Jeanne de Lusignan appela René à Chambéry. Il s’y rendit en compagnie du duc de Bourgogne, qui déploya dans ces fêtes une grande magnificence. Louis était le frère de cette ravissante Marguerite de Savoie, mariée à Louis III d’Anjou, roi de Sicile. Sur le point de rejoindre son époux et de traverser l’Italie à la tête d’un corps nombreux de vaillants chevaliers, elle s’était arrêtée à la cour de son père, si brillante et si polie. Bientôt elle allait partir pour ce beau royaume de Naples, qui lui promettait une couronne, et qui, avant que l’année ne s’écoulât, n’avait à lui rendre qu’un cercueil.
«Les fêtes de ce mariage, dit Monstrelet, furent moult plantureuses et solemnelles. Il y fust faict de grandes joyeulsetés et aultres esbattements, après lesquels le duc de Bourgogne fist présent à Jeanne de Lusignan d’une bague et d’un fermail estimé trois mille ducats.» Le duc de Bar, assis auprès de l’espousée, reçut le plus gracieux accueil. Sa réputation chevaleresque, ses malheurs, sa jeunesse, sa spirituelle gaîté attiraient sur lui les regards et l’intérêt de tous ces princes. Vaincu par leurs sollicitations et leurs prières, le duc de Bourgogne consentit à éloigner de nouveau le terme fatal.
Pendant que René oubliait sa captivité à la cour de Savoie, les évêques de Metz et de Verdun, au nom du conseil de régence, et sous l’inspiration de Charles VII, s’adressaient directement à l’empereur, et soumettaient à sa décision la question de succession et de souveraineté de la Lorraine. Malgré l’indépendance du duché, des liens féodaux l’unissaient encore à l’empire, et son chef pouvait seul rendre équitablement une sentence sans appel. Fils d’une soeur de Louis Ier, Sigismond avait conservé pour la maison d’Anjou un attachement sincère. Il accueillit avec bienveillance la requête des prélats, et donna l’ordre à son héraut de sommer les deux compétiteurs de porter leur cause devant son tribunal.
Le comte de Vaudemont parut d’abord accepter cet arbitrage. Il se rendit à Bâle, suivi de jurisconsultes, et lut lui-même, en présence de l’empereur, un long mémoire à l’appui de ses prétentions. D’interminables plaidoiries, où les avocats du duc de Bar et du comte parlèrent tour à tour, suivirent cette lecture. Ce dernier se livra à de telles divagations pour prouver que la Lorraine était un fief salique; il cita, suivant la bizarre érudition du temps, tant de textes empruntés aux auteurs sacrés et profanes, que Sigismond ne put réprimer son impatience et son ennui. Il quitta brusquement la salle, laissant à ses conseillers le soin d’entendre la fin de cette harangue.
Le24avril (1434), un jugement solennel termina ces débats. Il fut prononcé dans la cathédrale de Bâle, en présence des pères du concile et d’une foule immense de spectateurs. Du haut de son trône, l’empereur Sigismond reconnut les droits de René; il lui donna l’investiture de la Lorraine, et l’admit à foi et hommage.
Plein de reconnaissance et de joie, le jeune prince prit le même jour congé de Sigismond. Il entra à Nancy en triomphe, et pour célébrer cet heureux événement, fit publier qu’un grand tournoi aurait lieu le11mai à Pont-à-Mousson. Les courses de lances et de bagues, les joutes à armes courtoises, les bals et les fêtes se succédèrent sans interruption dans cette ville, où les plus illustres chevaliers ne crurent pas ternir l’ éclat de leur écusson en se mesurant avec les bons bourgeois de Metz. Ce fut même un de ces derniers, nommé Nirol Groigna, qui remporta le prix du tournoi; et comme le cite avec orgueil la chronique rimée de cette vaillante cité:
Par devant tous les grants seigneurs,
Eurent les Messains grant honneur.
L implacable ressentiment du comte de Vaudemont vint interrompre ces fêtes Aveuglé par la haine et la colère, il s’était rendu de Bâle à la cour de Bourgogne, ou il avait porté appel de la sentence de Sigismond. Après avoir flatté avec une merveilleuse adresse l’ orgueil de Philippe, il lui présenta un mémoire sur la bataille de Bulgnéville.
René y était accusé de s’être toujours montré «le formel et capital ennemy de la maison de Bourgogne,» et d avoir le premier commencé la guerre par l’invasion du comté de Vaudemont, «en extirpant les vignes, coupant les bleds verts et les » arbres portant fruits.»
«C’estoit comme parents, amys et bien veuillants que le comte de Fribourg, les sires Antoine et Jehan de Vergy, et aultres chevaliers et escuyers de Bourgongne, Savoye et environ, avoient pris les armes à la prière de madame Marie d’Harcourt, son espouse bien aymée;»
Le comte ajoutait ensuite, «que lui-même venu à Hesdin trouver le duc Philippe, en avoit reçu des lettres, où il étoit ordonné à Toulongeon d’aller en sa compaignie, avec ce qu’il pourroit finer (trouver) de gens de guerre;»
«Qu enfin près de Neufchâtel, luy Antoine, avoit desployé son pennon, armoyé de ses armes, comme seul chef de l’armée; que, le jour de la bataille, tous les barons avoient suivi son exemple, excepté le mareschal de Toulongeon, qui n’avoit point voulu que la bannière de Bourgogne flottât, là où elle n’estoit pas la première.» Le comte en terminant réclamait avec instance le duc de Bar comme son prisonnier, et prenait pour témoins plesges de la vérité de ses paroles Antoine de Vergy et messire Humbert, maréchal de Savoie.
Ce mémoire, où l’éloge était mêlé au blâme, fit sur l’esprit du duc de Bourgogne une impression profonde. Il comprit toute la justice des représentations de Vaudemont; mais comme elles l’importunaient, après avoir hésité longtemps, il lui parut plus commode et plus utile d’accepter le rôle de geôlier, et d’étouffer à la fois un sentiment d’équité féodale et sa générosité naturelle.
Peu de temps après cette décision du vainqueur, le héraut Toison-d’Or arrivait a Nancy un jour de marché, et publiait à son de trompe, à la porte même du palais ducal, l’article du traité du6avril1432, qui imposait au duc de Bar l’obligation de reprendre ses fers.
A peine cette nouvelle fatale fut-elle connue, qu’une consternation inexprimable se répandit clans la Lorraine et le Barrois; et le peuple entier voulut courir aux armes. Mais, ni la douleur de ses sujets, ni les représentations de son conseil, ni les prières d Isabelle, en deuil de la sainte duchesse Marguerite, ni même la mort récente de son héroïque frère, Louis d’Anjou, que venait d’adopter Jeanne de Naples, ne purent engager René à fausser son serment. Esclave de la foi jurée, comme le roi Jean, de chevaleresque mémoire, il se rappela la honte dont s’était couvert Louis Ier, son aïeul, lorsqu’au lieu de rester en otage auprès d’Édouard III, il avait regagné furtivement la France, au mépris de sa parole et de l’honneur paternel.
L’écusson du noble prince devait toujours rester sans tache. Il donna un présent au héraut du duc de Bourgogne; et après avoir remercié ses sujets de leur dévouement, et nommé un conseil de régence, qui vint en aide à Isabelle, il s’achemina tristement vers Dijon, où les portes de la tour de Bar se refermèrent une seconde fois sur lui.
Séparé de nouveau de tous les siens, sans autre compagnie que quelques serviteurs fidèles, René reprit les travaux qui avaient abrégé les heures de sa première captivité. La chapelle qu’il avait fait voeu de consacrer à son patron après la bataille de Bulgnéville était alors presque terminée. Elle s’élevait attenante à l’église du vieux palais, et René se plut à décorer ses vitraux de gracieuses peintures. Ses armes et son portrait brillèrent également sur les rosaces de la Chartreuse de Dijon et sur les gothiques fenêtres de la chapelle ducale.
La tourmente révolutionnaire a effacé de son souffle ces précieux souvenirs, elle a brisé les blasons rayonnants, respectés par les siècles et les tempêtes; et pour que rien ne manquât à l’égalité de ses ravages, elle a soulevé la tombe de Philippe de Bourgogne, et dispersé le même jour, confondu dans la poussière les cendres du vainqueur et les vitraux fragiles du royal prisonnier.
La peinture n’occupait pas tellement le duc de Bar qu’il ne trouvât des heures nombreuses a consacrer à de plus sérieux travaux. La riche bibliothèque des ducs de Bourgogne touchait à sa prison. Il y puisa sans réserve: c’est sans doute à ces études solitaires qu’il dut ses connaissances étendues en histoire et en législation. Le latin, le grec et l’hébreu lui devinrent familiers. Quelquefois aussi, à jour tombant, il chantait sur la viole de mélancoliques ballades, dont il avait composé la musique et les vers.
Tandis que René dominait l’infortune par le calme de son courage et l’élévation de son ame, deux fidèles gentilshommes de Provence, le baron de Montclar et Vidal de Cabanis pénétraient successivement dans sa prison, et lui apprenaient l’adoption et la mort de la reine de Naples (2février1435). De violentes passions, les désordres et les agitations qu’elles entraînent, avaient cruellement troublé la vie de cette dernière héritière de Charles1er et de la branche royale de Duras. Triste jouet d’audacieux favoris, Jeanne avait vu le poignard ensanglanter sa couche. Elle avait appelé tour à tour à son héritage les maisons d’Aragon et d’Anjou, et la guerre civile et étrangère avait longtemps désolé son royaume. Mais depuis l’arrivée à Naples du généreux Louis III, son affection pour ce prince était restée constante; elle l’avait solennellement adopté, quoiqu’il lui reprochât publiquement ses faiblesses, et telle avait été sa douleur en apprenant sa mort prématurée, «que jamais depuis ne fut veue rire, ne soy resjouyr. Mais tout le reste sa vie, qui pas ne fut longue, ne fist que pleurer, languir et tourner à desclin. Parquoy, ajoute Bourdigné, comme bonne chrestienne congnoissant sa fin estre proche, disposa de sa conscience, et ordonna son testament, par lequel institua monseigneur René, duc d’Anjou, son héritier au royaulme de Sicille, et voulut pour l’amour qu’elle avoit au roy Loys son deffunct frère, qu’il luy succédast.» Ainsi c’était au moment même où une sombre prison resserrait plus étroitement le prisonnier de Bulgnéville, qu’il devenait le chef de sa maison et recevait une couronne.
Dans cette situation pleine de difficultés et de périls, le duc de Bar n’hésita pas à prendre une énergique décision. La prudence, le courage et la sagesse d’Isabelle lui inspiraient une confiance entière; il chargea Cabanis de porter à Nancy de pleins pouvoirs à cette princesse. Elle devait se rendre immédiatement en Provence, armer quelques vaisseaux, et faire voile pour le royaume de Naples. Pendant que ce loyal serviteur remplissait sa mission, trois ambassadeurs napolitains venaient au nom du conseil de régence, institué par Jeanne, saluer leur roi dans les fers.
Cependant la mort de la reine avait réveillé les espérances du parti aragonais. Le duc de Sessa relevait son drapeau; il avait mis le siége devant Gaëte, et pressait Alphonse de profiter de l’absence de son rival. L’ambitieux roi d’Aragon ne tarda pas à suivre ce conseil. Bravant la défense du souverain pontife, il rallia sur les cotes de Catalogne et de Sicile dix-neuf grands navires et onze galères, et vint jeter l’ancre dans la rade de Gaëte. La ville, attaquée par terre et par mer, était sur le point de se rendre, lorsqu’un événement inattendu jeta dans le camp des assiégeants la consternation et l’effroi.
A la nouvelle du débarquement d’Alphonse, la république de Gênes, presque toujours en guerre contre les corsaires de Barcelone, s’était alliée au duc de Milan, pour combattre un prince, dont elle suivait d’un œil inquiet les conquêtes en Italie. Son brave amiral Biagio Axareto, qui de simple rameur était devenu général de ses flottes, s’était mis en mer le1er août, avec douze vaisseaux, une galéasse et trois galères; et le4à la pointe du jour, les assiégés du haut de leurs remparts avaient pu apercevoir la croix rouge de Gênes brillant sur l’étendard milanais.
Un combat terrible s’engagea le lendemain entre les deux flottes, à la hauteur de l’île de Ponza. Vainement Alphonse et ses chevaliers firent des prodiges de valeur. Les habiles manœuvres des Génois rendirent inutiles la supériorité du nombre, le courage, les lances et les armures de fer. Bientôt tous leurs efforts se dirigèrent sur la capitane d’Aragon, dont un intrépide plongeur parvint à percer le bordage. Renversé par un boulet, blessé sous la chute du grand mât, Alphonse, au moment de sombrer, se rendit prisonnier du duc de Milan, et remit son épée à Jacques Justiniani, gouverneur de Chio. La prise de la capitane décida de la bataille. Quand le pavillon royal cessa de flotter, les Aragonais ne songèrent plus qu’à fuir. Leurs navires inférieurs en marche et mauvais voiliers, tombèrent successivement au pouvoir des Génois, et la victoire fut si complète, qu’il n’échappa à la faveur de la nuit qu’une seule galère, montée par l’infant Pierre d’Aragon. Ses deux autres frères, Henri, roi de Navarre et le grand maître de Saint-Jacques, et plus de trois cents chevaliers partagèrent la captivité d’Alphonse.
Des transports de joie éclatèrent dans la Lorraine, la Provence et l’Anjou au bruit de ce triomphe. Partout on annonçait la mise en liberté du bon roi et sa prochaine arrivée en ses états héréditaires. Le souverain pontife, les pères du concile de Bâle, l’empereur, le roi de France et tous les princes de son sang renouvelèrent leurs instances auprès du duc de Bourgogne. Mais ce dernier, sous l’influence du comte de Vaudemont, resta inflexible. Il exclut René de la paix générale, et fit annoncer cette dure détermination aux conférences d’Arras, par son chancelier, Rolin de Poligny. On crut généralement qu’un sentiment d’envie, indigne d’un grand prince, avait inspiré ces iniques rigueurs. Peut-être aussi Philippe voulut-il dans son orgueil humilier la majesté royale, comme si la couronne, qui brille a travers les barreaux d’une prison, perdait de son éclat, en réfléchissant des chaînes?
«La conduite du Bourguignon, dit Gianonne, donna lieu à discourir. Elle parut d’autant plus inhumaine, qu’au même moment Visconti traitait Alphonse plutôt en hôte qu’en prisonnier,»
Dans cette cruelle situation le courage de la reine de Sicile fut plus grand que ses malheurs. Renonçant à d’inutiles prières, elle pensa que la victoire hâterait mieux que les larmes la délivrance de son époux. Les conseils de René étaient devenus des ordres. Elle se rendit en Provence, suivie de son second fils et de la gentille Marguerite. La présence de cette jeune mère, si vertueuse et si belle, son dévouement, son éloquence et sa douleur enflammèrent cette population fidèle et passionnée.
«Tous admiroient, dit César Nostradamus, son filz et sa fille, comme s’ils eussent esté deux anges descendus du palais céleste. On ne voyait que monter et flamber feux de joye; que chants et publiques allégresses par les rues, couvertes de festons, de guirlandes et de fleurs; que musiques et cantiques aux temples, et que générales et continues bénédictions.»
Les États de Provence ne s’en tinrent pas à ces manifestations stériles. Des subsides considérables furent votés par acclamation; et une flotte armée dans le port de Marseille mit à la voile, le18octobre (1435), emportant, avec Isabelle et ses enfants, les vœux de tout un peuple. La traversée fut heureuse et de courte durée. Peu de jours après la reine descendait à Naples au milieu d’une foule immense, accourue sur le rivage. Le comte de Nola et les seize seigneurs chargés de la régence lui prêtaient serment de fidélité; cet exemple était suivi par le clergé, la noblesse et les députés des corporations et des métiers. Ils juraient tous de soutenir sa couronne, ou de mourir pour sa défense.
Ces démonstrations unanimes et la joie populaire n’aveuglèrent point Isabelle. Elle connaissait la légèreté naturelle des Napolitains, leur amour de nouveautés, leur inconstance et leur penchant à la révolte. Ce royaume, autrefois si florissant, était devenu la proie de l’anarchie féodale, sous la faible main de Jeanne. Les lois sans force, le pouvoir royal impuissant et avili ne contenaient plus l’orgueil de seigneurs indépendants, qui vivaient dans leurs châteaux, sans reconnaître de maître, et changeaient de parti, suivant leurs intérêts, leurs passions et leurs caprices. Isolée au milieu de Naples, sans argent, sans autre armée qu’un petit nombre de chevaliers dévoués, la reine ne sentit point faillir son courage. Elle devint par ses vertus l’idole de la noblesse et du peuple, et rallia autour d’elle tous les partisans de la maison d’Anjou. Un secours de quatre mille hommes, envoyé par Eugène IV, la mit en état de tenir la campagne. Le brave Michel Attendelo lui soumit la Calabre. Elle lui avait confié la garde de son fils, le jeune prince Louis, marquis de Pont-à-Mousson, qui, suivant l’exemple paternel, faisait à dix ans ses premières armes.
Aussi, dit Étienne Pasquier, cette vraye amazonne, qui dans un corps de femme portoit un cueur d’homme, fist tant d’actes généreux pendant la prison de son mari, que ceste pièce doibt estre enchâssée en lettres d’or dedans les annales de Lorraine.»
La gloire dont se couvrait Isabelle ne la consolait point de la captivité de son époux. Du fond de l’Italie, elle renouvelait ses démarches auprès des princes chrétiens, et les prières que lui inspirait son amour pour René, leur arrachaient des larmes. Le souverain pontife joignait ses instances aux siennes. Écho des vœux qui s’élevaient de tous les points de l’Europe, il invoquait la générosité de Philippe, lui citait l’ exemple du duc de Milan, et le sommait, au nom de sa renommée, de fixer enfin le jour de la délivrance. En Lorraine, en Anjou et en Provence, le clergé et la noblesse, les bourgeois des villes et le bon peuple des campagnes s’imposaient spontanément les plus grands sacrifices pour la rançon de leur prince. De pauvres gentilshommes vendaient leurs vieux manoirs; il y eut même un chevalier de Lorraine, qui, après avoir versé dix-huit mille salutz d’or, engagea en entier l’héritage de ses pères.
Enfermé avec son fils aîné au château de Bracon, plus triste encore que la tour de Bar, le bon roi ignorait ces touchantes marques de l’amour de ses peuples. «Il s’en crut, dit Duhaillan, du tout oublié;» et dans ses heures de mélancolique tristesse «il peignit des oblies d’or eu la chambre où il tenoit prison.»
Cependant les refus hautains du duc de Bourgogne ne décourageaient point la régence de Lorraine. Elle continuait ses négociations avec ce prince, qui consentit a envoyer à Bracon son chancelier Rolin, Jean de Fribourg et Pierre de Charny sire de Beaufremont (avril1436). Mais les espérances que leur venue fit naître ne tardèrent point à s’évanouir. Ils proposaient des conditions telles, que le conseil de régence refusa d’y souscrire; et René lui écrivit pour le remercier de cette étermination. Il ajoutait qu’il préférait mourir captif et oublié, à la honte d’acheter sa liberté par un traité onéreux à ses peuples.
L’été entier se passa en négociations stériles, pendant lesquelles René eut à subir de nouvelles rigueurs. Traîné d’une prison à l’autre dans la crainte d’une évasion, il se trouvait en Flandre au château de Lille, lorsque le duc de Bourgogne lui fit connaître ses intentions dernières.
Pour faciliter la conclusion d’un traité définitif, «et par amour pour son très cher seigneur et cousin, René, roi de Hierusalem et de Sicile, duc d’Anjou, de Bar, de Lorraine, etc., Philippe consentoit à faire et donner un second respit et eslargissement de prison, du8novembre au lendemain de Noël, moyennant que ledict seigneur jurera et promectra par la foy de son corps et en paroles de roy:
1o De reprendre sa prison le vingt-sixième jour de décembre.
2o De laisser en ôtage son fils aîné.
3o Enfin de bâiller en gage les villes et chastels de Clermont en Argonne, de Neufchâtel et de Gondrecourt.»
Ces jours de liberté s’écoulèrent rapidement, sans qu’il fût possible de poser les bases d’un traité définitif. Toujours fidèle à sa parole, René quitta Nancy, et revint se mettre à la disposition du duc de Bourgogne. Mais tant de loyauté toucha enfin ce prince. Il fixa à quatre cent mille écus d’or, payables en plusieurs termes, la rançon de son prisonnier, et demanda en outre la cession de la seigneurie de Cassel, enclavée dans le comté de Flandre.
L’alliance de Ferry de Vaudemont et d’Yolande fut arrêtée de nouveau, et une dot considérable accordée à cette princesse. Une clause spéciale assurait à leurs enfants le duché de Lorraine, en cas d’extinction de la ligne masculine et directe de la maison d’Anjou.
Un article secret stipulait la neutralité de René entre la France et l’Angleterre, et indiquait le mariage de la princesse Marguerite et du jeune roi Henri VI, comme gage de paix pour les deux peuples.
Le duc de Montfort, fils aîné du duc de Bretagne, vingt seigneurs du Barrois et de Lorraine, dix de Provence et dix d’Anjou apposèrent leur sceau à ce traité, et firent le serment de se constituer prisonniers à Dijon dans le délai d’un mois, si une seule de ces conditions n’était point remplie. Seulement le duc de Montfort eut la faculté de se faire remplacer, comme ôtage, par dix gentilshommes de nom et armes, suivis chacun de deux écuyers. Les places de Clermont et de Neufchâtel continuèrent de rester entre les mains du duc de Bourgogne, jusqu’au paiement de la moitié de la rançon.
Tous ces articles, et quelques autres d’une moindre importance, furent arrêtés à Lille, le28janvier1437. Philippe signa le traité à Bruxelles, et le11février suivant, le roi de Sicile vit enfin se terminer sa longue captivité.
Le duc de Bourbon, l’archevêque de Reims et le grand connétable de Richemont avaient représenté Charles VII aux négociations qui précédèrent la délivrance de René. Magnifiquement fêtés par le duc de Bourgogne, ils l’accompagnèrent à Arras, où fut décidé le mariage de Marie de Bourbon, sa nièce, et de Jean d’Anjou, duc de Calabre. Philippe, qui dans ces occasions solennelles déployait un luxe inconnu aux rois, voulut se faire pardonner ses rigueurs. Il remit gracieusement à René quatre cent mille salutz d’or; et les deux princes prirent congé l’un de l’autre, en se donnant les signes d’un mutuel attachement.
Le roi de Sicile, de retour en Lorraine, assembla à Pont-à-Mousson les États du duché, «afin d’adviser de sa rançon et de plusieurs aultres besoignes. «Un impôt général de deux salutz par famille fut voté immédiatement. Les évêques de Toul, de Metz et de Verdun, consentirent en outre une taille d’un sol sur tous leurs vassaux, clercs, nobles, manants et bourgeois sans exception. Un vieil historien remarque que cette taxe est le premier impôt établi en Barrois et en Lorraine.
Des actes qui révèlent le cœur de René signalèrent son séjour dans ces provinces. Avant même de compléter sa rançon, il délivré les derniers prisonniers de Bulgnéville, récompense en roi ses fidèles serviteurs, tient compte de tous les dévouements et de toutes les infortunes. Placé sur le rocher de Rhodes, comme la sentinelle de la chrétienté, l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem couvrait alors l’Europe de sa gloire. René confirme ses privilèges. Il étend sa protection spéciale aux hôpitaux et maisons de léproserie et maladrerie. Des règlements pleins de sagesse veillent sur leur administration: il recommande surtout le choix du directeur de l’ hôpital Saint-Julien de Nancy, admirable et sainte fondation, destinée à servir d’asile à la vieillesse indigente.
La paix profonde, qui régnait dans les deux duchés, rendant la présence de René moins nécessaire, il quitta Nancy à la fin de l’hiver, après avoir nommé le conseil de régence, et se rendit en Anjou, où l’attendait la bonne reine Yolande. Sous la sage administration de cette vertueuse princesse, cette province avait eu peu de désastres à déplorer; la guerre, qui ravageait les marches voisines, semblait s’être arrêtée à ses frontières; et quand les Anglais les avaient franchies, ils avaient été chassés rudement, «exceptez ceulx qui estoient morts.»
Le mariage du duc de Calabre et de Marie de Bourbon retint René en Anjou. Ce prince, âgé de13ans, avait partagé la prison de son père, et s’était mûri de bonne heure au contact de l’adversité. Dirigé dès l’enfance par des maîtres doctes et vertueux, il avait reçu ses premières leçons sur les genoux du vénérable Henri de Ville, évêque de Toul. Un pieux et savant prêtre, Jean Manget, auteur du Maistre des Sentances, et le bon chevalier Antoine de la Salle, succédèrent au vénérable prélat. Jean d’Anjou avait grandi à cette école d’honneur et de science, et annonçait déjà les brillantes qualités qui le rendirent célèbre.
René passa tout l’été en Anjou. Il visita ses principales villes, reçut le serment de fidélité des habitants, et sut gagner les cœurs par son affabilité et sa bonté inépuisable. Depuis l’époque, où encore enfant il avait été adopté par le cardinal de Bar, il n’avait point revu cette belle contrée, berceau de sa maison. Il lui voua bientôt tout l’amour qui s’attache à la terre natale, et, quand de nouveaux malheurs l’eurent éloigné d’elle, sa dernière volonté fut que son corps y reposât, près de celui d’Isabelle et des tombeaux de ses aïeux.
L’invasion du royaume de Naples, par le roi d’Aragon, et la prise de Gaëte abrégèrent le séjour de René en Anjou. Il en partit à la fin de novembre, et se dirigea sur la Provence, en descendant le Rhône depuis Lyon jusqu’à Arles. A la vue de ce prince si bon, si chevaleresque et si brave, l’enthousiasme des Provençaux ne connut plus de bornes, «On ne vit bientôt à Arles que danses, festins et mystères, décharges d’artillerie confondues avec le son des cloches, et une musique perpétuelle.» La joie populaire est peu prévoyante; chacun oublia que l’argent, dépensé en fête, eût reçut une destination meilleure, s’il avait servi à payer la rançon de René, ou à conquérir son royaume. Partout les travaux étaient suspendus, et la population «affamée de voir son souverain» se pressait sur son passage. «Aussi, dit un historien provençal, les rayons du jour naissant n’ouvrent pas si doucement le sein des fleurs, que le premier aspect de cet astre bienfaisant fit épanouir les affections de nos âmes.»
La religion qui, dans ces temps de foi, sanctifiait les plaisirs comme les douleurs, mêlait ses voix augustes aux transports de la foule. Le vénérable cardinal d’Arles ordonnait en actions de grâces des prières générales. Par ses ordres les reliques de saint Césaire et de saint Honorat, premiers évêques de la vieille colonie romaine, avaient été extraites de leurs châsses précieuses, et une procession de plus de cent mille fidèles parcourut lentement les rues jonchées de fleurs.
Le séjour du bon roi à Aix et à Marseille fut marqué par de nouvelles fêtes. Convoqués dans le palais de cette première ville, les États du comté supplièrent René d’accepter en don cent mille florins. Le chapitre de la métropole le nomma chanoine d’honneur; et, suivant les mœurs de ce siècle, le prince ne dédaigna pas de chanter l’office au chœur, une aumusse sur son armure. A Marseille il jura sur l’évangile d’observer religieusement les privilèges de la cité. Alors les syndics, la tète nue et en grand costume, prêtèrent le serment de foi et d’hommage; et le peuple, élevant la main droite en signe d’adhésion, fit retentir l’air de ses acclamations et de ses vœux.
Depuis un temps immémorial les Marseillais avaient montré à la maison d’Anjou un attachement héréditaire. Le bon roi qui avait sur toutes choses la mémoire du cœur, voulut le reconnaître au commencement de son règne. Il leur concéda des franchises nouvelles, et ouvrit leur port exempt de droits aux navires de toutes les nations. Sa reconnaissance embrassa également les simples particuliers assez heureux pour lui avoir montré du dévouement ou fait quelques sacrifices. Jean Thomassin de Vesoul, Cabanis, Montclar, l’archevêque d’Aix Ammo de Nicolaï, Louis de Bouliers, Charles de Castillon, les deux frères Fabri d’Hyères reçurent des marques de sa générosité royale.
Cependant ces soins et ces fêtes n’arrêtaient point les préparatifs du départ. René avait reçu à Marseille les ambassadeurs du pape et de la république de Gênes. Le doge Thomas Frégoze lui envoyait des galères, et les vaisseaux armés dans les ports de Provence tenaient déjà la mer, lorsqu’une révolte inattendue vint contrister René et retarder l’embarquement.
Un Juif nommé Asturge Léon, aveuglé par le fanatisme de sa race, n’avait pas craint d’insulter aux croyances d’un peuple entier, en prononçant publiquement d’horribles blasphèmes contre la bienheureuse mère du Sauveur. Livré au tribunal suprême d’Aix par les témoins du crime, les juges prirent en pitié sa jeunesse, et ne le condamnèrent qu’à cent livres d’amende. Cette indulgence, en apparence excessive, souleva la multitude irritée contre les Juifs. De sombres rumeurs circulèrent dans la foule. «Ils ne se contentaient plus, disait-on, d’accaparer le com» merce et de ruiner les chrétiens par leurs infâmes usures; il leur fallait encore le » sang d’enfants nouvellement baptisés pour le mêler au levain du pain pascal.» Des cris de mort, préludes d’un massacre général, s’élevèrent contre ce malheureux peuple. Les familles les plus opulentes abandonnèrent la ville d’Aix, laissant leurs richesses et leurs maisons à la merci de la multitude. Elle les poursuivit jusqu’au Pertuis, petite ville toute peuplée de Juifs, sur les bords de la Durance. Leur synagogue fut détruite, et sans la courageuse intervention des consuls, le sang eût abondamment coulé. Des émeutes semblables agitèrent la Provence.
René n’était point à Aix quand ces désordres éclatèrent. Il y accourut sur-le-champ pour les réprimer et châtier les coupables. Il transporta à Marseille le tribunal suprême, afin que, libres de toute influence, les juges rendissent en son nom une impartiale justice. Des mesures sévères rétablirent la tranquillité, et furent suivies d’une amnistie générale, dont il n’excepta que les plus coupables.
Mais ce n’était point assez de calmer cette émotion populaire, il fallait en prévenir le retour. René, à l’exemple des plus illustres souverains pontifes, se déclara le protecteur des Juifs. De sages règlements leur assurèrent dans ses états une tranquille existence. Ils purent se fixer sans crainte en Provence et en Lorraine, y établir leurs familles et se livrer au trafic. Aujourd’hui que leurs nombreux descendants habitent encore ces provinces, qui sait parmi eux que c’est peut-être à la justice chrétienne et à la tolérance éclairée du bon roi, qu’ils doivent leurs richesses et la libre transmission de l’héritage de leurs pères?
Le retour de l’ordre permit enfin à René de songer à la conquête du royaume de Naples. Il s’embarqua à Marseille au commencement d’avril (1438) sur une flotte de cinq galères et de deux brigantins, commandée par Jean de Beausset. Sept autres galères l’attendaient dans la rade de Gênes, où le doge lui fit une réception royale. René resta huit jours dans cette riche cité, plus occupé de resserrer son alliance avec les Génois que de plaisirs et de fêtes. Il jura de protéger leurs libertés et leurs franchises, et se lia avec l’illustre Frégoze d’une amitié qui ne se démentit jamais. Le doge voulut que son frère accompagnât le roi de Sicile, et commandât lui-même les galères de la république.
La flotte remit à la voile à la fin d’avril. Le9mai elle doublait le promontoire du Pausilippe et jetait l’ancre dans la baie de Naples. Mille cris d’enthousiasme saluèrent la première entrée du bon roi dans sa capitale, où l’avait devancé sa réputation de bonté et de vaillance. La couronne sur la tête et le sceptre à la main, il parcourut à cheval les principaux quartiers, avec ses deux fils et la reine Isabelle. Le soir il arma chevaliers vingt-six jeunes seigneurs, choisis dans les plus illustres familles.
Les chroniqueurs contemporains nous ont laissé de brillantes descriptions de cette entrée triomphale. Pleins d’amour pour René, ils se plaisent à le comparer «à un ange descendu du ciel.» Ils décrivent dans les moindres détails les fêtes qui lui furent données, les transports de joie et l’exaltation du peuple à la vue de son roi. «Toutes les fois qu il sortoit, dit l’un d’eux, une foule immense le suivoit avec infinis sons, d’incroyables applaudissements et des démonstrations singulières d’un exquis et merveilleux contentement.»
Le connétable Jacques Caldora, duc de Bari, commandait l’armée napolitaine. Célèbre par sa loyauté, autant que par ses victoires, il s’était rendu à Naples pour offrir à René ses conseils et son épée. Le capitaine Michelotto, qui avait conquis la Calabre, et le brave Attendelo, avaient rejoint le vieux guerrier. Leur exemple entraînait l’élite de la noblesse du royaume.
Chaque jour le roi de Sicile voyait de nouveaux renforts se ranger sous sa bannière. Sa présence avait ranimé le vieil amour des Napolitains pour la maison d’Anjou. Les familles les plus illustres armaient leurs vassaux, et se dévouaient à sa cause. Parmi cette foule de seigneurs, il distingua surtout les quatre frères Carraccioli, fils d’un des favoris de la reine Jeanne, et le vertueux Jean Cossa, compagnon des mauvais jours, fidèle au malheur, comme d’autres à la fortune.
L’armée réunie à Naples s’éleva bientôt à vingt mille hommes, sans compter les chevaliers d Anjou, de Lorraine et de Provence. René, pour ménager l’orgueil national, n’avait, confié aucun commandement à ces intrépides gentilshommes. Il leur suffisait de combattre au premier rang sous les yeux de leur seigneur, et d’être en toute circonstance les mieulx faisant et les plus braves.
Arnaud de Villeneuve, dit le grand capitaine, armé chevalier par Louis III sur le champ de bataille d’Aquila, Bertrand de Grasse et Raymond d’Agoult, les sires de Lénoncourt, de Rémerville, d’Haraucourt et de Saint-Vallier, Eustache, Louis et Jean du Bellay, Louis de Beauvau, Thibault de Laval et le sire de Valori étaient à la tête de ces vaillants chercheurs d’aventures. Soucieux de gloire et prodigues de deniers, ils avaient vendu ou engagé leurs fiefs dans l’espoir de mesurer leurs lances avec les chevaliers aragonais et de rencontrer dans la mêlée le rival de leur roi.
Alphonse V, fils de Ferdinand le Juste, l’élu de la grande assemblée de Caspe, n’avait point hérité de l’esprit de modération de son généreux père. Richement doté des mains de Dieu de tous les avantages extérieurs et des qualités les plus brillantes, il avait mis ces précieux dons au service d’une ambition sans bornes. Cette violente passion et l’amour du plaisir remplirent tour à tour sa vie. Mais l’agitation qu’elles entraînèrent ne fut point exempte de douleurs.
Ses prétentions à la couronne de Naples remontaient aux premières années de son règne. Jeune encore, il s’était éloigné de l’Aragon, à la suite de la mort violente d’une de ses belles maîtresses, Marguerite de Hisar, étranglée dans son palais par ordre de la reine. Depuis cet acte de jalousie sanglante, une haine profonde séparait les deux époux. Alphonse quitta sans regret son royaume; il retrouvait à la cour voluptueuse de Jeanne de nombreuses distractions et de faciles amours,
La reine n avait point encore disposé de son héritage. Alphonse se présentait à elle dans tout l’éclat de la puissance et de la beauté. Il sut flatter habilement ses passions et ses caprices; l’intrigue et l’or gagnèrent ses favoris, et Jeanne, qui se dirigeait rarement d’elle-même, adopta le brillant monarque, et le nomma son successeur. Elle avait cru choisir un protecteur et un fils; elle ne s’était donné qu maître absolu, plein d orgueil et d’exigence.
Dès qu Alphonse se crut assuré de la couronne, ses hauteurs et ses mépris accablèrent cette malheureuse princesse. Il voulut lui enlever jusqu’à l’ombre du pouvoir. Mais la petite-fille de Charles1er avait encore quelques gouttes de ce sang dans les veines. Elle se rappela qu’elle était issue de la maison de France, oublia les querelles des Duras, et révoqua l’acte d’adoption, en appelant à son aide le valeureux Louis III. Une bulle du pape Martin V reconnut ce prince pour héritier du trône.
Chassé du royaume de Naples après la bataille d’Aquila, Alphonse se vengea à sa manière. Tous les moyens lui convenaient pour satisfaire sa haine. Il continua de soutenir l’anti-pape Benoît XIII; et même après la mort de cet opiniâtre vieillard, il prolongea le schisme d’Occident, en ordonnant aux deux cardinaux, qui restaient seuls de cette obédience, d’élire dans un conclave sacrilège un fantôme de pontife.
La mort prématurée de Louis d’Anjou, suivie presque immédiatement de celle de la reine Jeanne, ranima les espérances du roi d’Aragon. Il résolut de tenter de nouveau la conquête de Naples, et ni les obstacles, ni les revers ne purent arrêter1accomplissement de ses ambitieux projets.
Les historiens et les poëtes espagnols et italiens ont à l’envi célébré ce prince; ils lui ont donné les surnoms de sage et de magnanime, et ont exalté sa prudence, sa valeur, la fécondité de ses ressources, sa générosité, son amour pour les lettres et sa rare éloquence. Passionné pour l’antiquité, Alphonse armait chevaliers les savants, qui faisaient revivre dans la langue vulgaire les chefs-d’œuvre des plus beaux génies de Rome et d’Athènes. Il avait traduit lui-même en espagnol les épîtres de Sénèque. Les annales de Quinte-Curce, de Tite-Live et de Xénophon, Homère et Virgile l’accompagnaient dans ses voyages, et il ne se livrait jamais au sommeil, sans lire quelque passage des Commentaires de César.
Tel était le redoutable adversaire contre lequel le bon roi de Sicile eut à lutter à son arrivée dans son royaume. De prisonnier de Philippe Visconti, Alphonse était devenu son ami et son hôte. Il avait contracté avec ce prince une étroite alliance, et c’était sur une galère milanaise qu’il avait rejoint l’infant don Pèdre, et glorieusement relevé son drapeau.
Ce jeune prince, échappé presque seul au grand désastre de Ponza, avait armé une nouvelle flotte dans les ports de Sicile. Il s’était emparé de l’île d’Ischia en face même de Naples; et la trahison du gouverneur lui avait livré les clefs de la ville de Gaëte. De Terracine aux portes de la capitale, le pays obéissait aux Aragonais; ils avaient conquis une partie de l’Abruzze, et menaçaient d’envahir le reste du royaume, lorsque René, impatient d’en venir aux mains, sortit de Naples le9 août à la tète de son armée, et chassa devant lui les éclaireurs ennemis.
Le roi d’Aragon, qui aimait à redire «que les espions sont les yeulx et les oreilles d’un grant capitaine,» apprit au retour de la chasse près de Castel Viezo la marche de son rival. La furie française lui était connue; il résolut d’éviter toute action générale, et d’attendre dans un vaste camp retranché le moment de profiter des fautes de ses ennemis.
Les deux armées restèrent plus d’un mois en présence l’une de l’autre sans livrer aucun combat. Les souvenirs de Bulgnéville inspiraient la prudence, et les Aragonais du haut de leur enceinte fortifiée adressaient aux Angevins de vaines provocations. Fatigué de cette inaction sans gloire, René voulut en sortir à la manière du grand roi Charles et de Louis Ier, son aïeul.
Le22septembre son héraut se présentait à l’entrée du camp, et remettait à Alphonse un gantelet ensanglanté en signe de défi. Le roi d’Aragon hésita à répondre. Il voulut consulter ses capitaines, et l’un d’eux, parlant plus en légiste qu’en chevalier, fit observer par plusieurs raisons de droit que le duc d’Anjou était trop petit compagnon pour se mesurer avec son maître.
«Alors Alphonse demanda si c’étoit corps à corps, ou avec son armée, que René vouloit combattre.»
«Avec toute l’armée, répondit le héraut, qui avoit remarqué l’indécision du prince.»
«J’accepte le gantelet, reprit le roi. Dans huit jours je serai au pied du Vésuve entre Nola et Acerra, prêt à livrer bataille.»
Le champ du combat était choisi à quelques lieues de Naples, dans un pays soumis à René, et les règles les plus vulgaires de la prudence défendaient d’y laisser pénétrer un ennemi. Le roi de Sicile renvoya son héraut pour prévenir Alphonse qu’il lui épargnerait le chemin tout entier, et qu’il l’attaquerait à Castel Viezo à l’heure et au jour convenus. Dans la nuit le roi d’Aragon abandonna son camp avec toute son armée. Il avait pour maxime «que se mettre à l’abri d’être » vaincu, c est commencer a vaincre; et il lui paraissait peu sage de mettre sa » fortune à la merci d’une bataille. «
Un combat glorieux sous les murs de Nola, la prise de Sulmone, d’Aquila et de Castel Nuovo signalèrent la fin de cette campagne. Le gouverneur de cette dernière forteresse, étroitement bloquée depuis l’arrivée de René, ne la rendit qu’après avoir épuisé ses munitions et ses vivres. Située au centre de Naples, elle était tombée l’année précédente au pouvoir de don Pèdre, et sa garnison était pour les habitants un sujet continuel d’inquiétudes et de menaces.
L’hiver, en mettant fin aux combats, donna le signal des fêtes. Vainqueur dans un grand tournoi, Othon Carraccioli reçut des mains d’Isabelle une rose et une aigrette de diamants. Une jeune veuve de dix-neuf ans, Béatrix de San-Severino, appelée par les poètes le soleil des beautés napolitaines, remit elle-même le prix d’amour.
René n attendit pas le retour de la belle saison pour reprendre les armes. Il nomma Isabelle régente du royaume, et continua la conquête de l’Abruzze ultérieure. La ville et la principauté de Salerne et plusieurs forteresses importantes de la Calabre lui envoyèrent leur soumission. Il dut une partie de ces succès aux conseils et à l’épée du connétable Jacques Caldora. Le roi lui accordait une confiance entière, et aucune entreprise importante n’était tentée, sans l’avis de ce vaillant capitaine.
Tandis que le roi de Sicile faisait reconnaître son autorité dans des provinces éloignées, plus encore par sa bonté que par ses armes, Alphonse effrayé de ces succès, concentrait à Gaëte une armée de quinze mille hommes. La pensée de profiter de l’absence de René et de s’emparer de Naples, où il conservait des intelligences, lui vint alors dans l’esprit. Il fit monter sur sa flotte une partie de ses troupes, et parut tout-à-coup aux portes de la capitale, au moment même où don Pèdre escaladait le château de l’OEuf, et jetait l’ancre à l’entrée du port. La ville fut immédiatement attaquée par terre et par mer (22septembre1439).
L’héroïque caractère d’Isabelle ne se démentit point dans ce péril. Parcourant les rues de Naples avec ses enfants, elle en appela à l’amour de son peuple. Chaque jour elle visitait les principaux quartiers, les forts, les remparts, les postes les plus exposés. Son exemple remplit de dévouement et d’ardeur la population entière. Le courage d’une faible femme et d’habitants mai armés triomphait de l’audace d’Alphonse et de la lance de ses chevaliers.
La mort de l’infant don Pèdre inspira aux assiégés une nouvelle confiance. Il dirigeait les batteries du vaisseau amiral, lorsqu’un boulet lancé de la tour des Carmes lui emporta la tête. La veille à la même heure, par un merveilleux hasard, un boulet de la flotte avait enlevé la chevelure d’un Christ placé dans la grande église du couvent, sans toucher au visage du Sauveur. Les bons moines, en apprenant la mort de l’infant, crurent à la vengeance céleste. Ils suspendirent à la voûte le boulet aragonais, au-dessus de la tombe de l’infortuné Conradin.
Alphonse assistait à la messe, lorsqu’on lui apporta le corps inanimé de son frère. La tète tombée dans la mer n’avait pu être retrouvée, et il n’avait devant les yeux qu’un tronc ensanglanté. Assez maître de lui pour contenir sa douleur, il n’interrompit point le saint sacrifice, et continua de prier en silence. Mais quand un gentilhomme vint lui exprimer les regrets de la reine, et lui offrir, en son nom, de suspendre les hostilités et de faire enterrer dans Naples même avec une pompe royale le malheureux infant, il se contenta de remercier Isabelle, et répondit fièrement que telle était effectivement sa volonté, mais qu’il ajournait l’accomplissement de ce devoir douloureux à son entrée dans sa capitale.
Des pluies torrentielles et l’arrivée du roi de Sicile forcèrent Alphonse de lever le siége de Naples. René était descendu des montagnes de la Calabre à la nouvelle des dangers que courait Isabelle. Après avoir taillé en pièces, entre Montefoscolo et Arpaia, les troupes italiennes du comte de Vintimille, il s’empara du château de l’OEuf, sous les yeux du roi d’Aragon.
Les deux armées étaient campées pendant ce siége à la longueur d’un trait d’arbalète, et de nombreux combats se livraient dans l’étroit espace qui séparait les deux camps. Ce fut pour un brave chevalier napolitain, nommé Perluigi Auriglia, l’occasion de faire merveille d’armes. Chaque jour il rompait des lances, pénétrait dans le camp ennemi, et après y avoir jeté le trouble, en sortait à toute bride, sans qu on pût l’arrêter, «tellement, dit Jean d’Aucy, qu’Alphonse esmerveillé fist crier à son de trompe, que personne ne fust si hardy, sous peine d’avoir les deux poings coupez, de tirer contre Perluigi coups d’arquebuze, d’arbaleste ou d’arc, mais seulement de lance ou d’espée, ne voulant pas qu’un couart ostat la vie à si vaillant chevalier, le plus gentil compaignon du monde.»
Tous les sentiments élevés et généreux reposaient dans le cœur du roi d’Aragon, et reparaissaient avec éclat, toutes les fois qu’une politique prudente n’avait point intérêt à les comprimer. C’est à la même époque qu’Alphonse rejeta avec indignation la demande d’obscurs sicaires, qui lui offraient de le délivrer de son ennemi par le poison ou le poignard. Il fit prévenir René de se tenir sur ses gardes, et lui donna le signalement des assassins.
La retraite des Aragonais et la levée du siége de Naples donnèrent au roi de Sicile tout l’honneur de cette campagne. Mais une perte plus grande que celle dune bataille, la mort du fidèle Jacques Caldora, remplit son armée de deuil. René versa des larmes sur ce vaillant capitaine, enlevé inopinément au milieu de sa gloire. Il remit à son fils Antoine l’épée de connétable, croyant sans doute retrouver le même dévouement et les mêmes vertus.
Cependant ces expéditions successives, cet égal mélange de succès et de revers ne décidaient point la querelle des deux princes. Tour à tour vainqueurs ou vaincus, et presque égaux en forces, ils ne faisaient que ravager le royaume sans obtenir d’avantages décisifs. Les fertiles plaines de la Campanie, couvertes de gens de guerre, étaient incultes et désolées, et à peine comptait-on trois ou quatre villes importantes qui n’eussent pas retenti du bruit des armes.
Le cœur de René souffrait de tous les malheurs de son peuple; il voyait avec douleur s’éterniser la guerre; l’argent lui manquait pour payer ses alliés et ses propres soldats. «Quand on vit, dit Muratori, que ce prince étoit pauvre, et que » sa bourse ne distilloit pas cette rosée d’or à laquelle on s’attendoit, et qu’il n’ap» portoit que son courage et ses talents militaires, le zèle des Napolitains com» mença a foiblir.»
René Il ignorait pas que l’ or et les promesses d’Alphonse avaient ébranlé le dévouement d un grand nombre de seigneurs. Antoine Caldora lui-même avait lié avec le roi d’Aragon de secrètes intelligences. Répudiant l’exemple paternel, il trahit son bienfaiteur, dès qu’il douta de sa fortune, ou que comblé de faveurs, il n’eut plus rien à lui demander.
L’hiver avait suspendu les hostilités. Il s’annonçait plus froid et plus rigoureux que d’ordinaire (1440). Retirés dans leurs châteaux, les principaux chefs étaient abandonnés aux intrigues d’Alphonse. Ses émissaires parcouraient l’intérieur du royaume; ils ranimaient le zèle de ses partisans, et donnaient comme certain son prochain triomphe. La présence de René pouvait seule déjouer ces projets de trahison et de révolte. Il résolut de parcourir les provinces qui lui étaient encore soumises, et de s’assurer de leur fidélité.
Mais avant de s’éloigner de Naples, et de confier à ses habitants la garde de ses enfants et de la reine Isabelle, il convoqua le peuple sur la grande place du marché, près de l’église Saint-Sauveur.
Une foule immense y accourut de tous les quartiers de la ville. René entouré de sa femme et de ses enfants réclama le silence. Puis élevant la voix au-dessus de cette multitude attentive, il rappela en peu de mots l’adoption et le testament de la reine Jeanne, l’attachement héréditaire des Napolitains à la maison d’Anjou et ses droits à la couronne. Il était prisonnier du duc de Bourgogne, enfermé dans un obscur donjon, lorsque leurs députés vinrent le reconnaître pour leur roi. Ne pouvant immédiatement se rendre parmi eux, il leur avait envoyé ses enfants et son épouse bien-aimée. Aucun péril n’avait effrayé leur courageuse reine. Isabelle avait traversé les mers et combattu à leur tête. Elle les avait gouvernés avec amour; et dernièrement encore elle avait partagé avec eux l’honneur et les dangers d’un glorieux siége.
Quant à lui, depuis deux années qu’il défendait son droit les armes à la main, il avait cherché à se montrer digne de leur choix et de leur confiance. Mais la fortune avait trahi leurs espérances et les siennes. Une guerre, dont il était impossible de prévoir le terme, détruisait les dernières ressources de son royaume. Il ne pouvait sacrifier tout un peuple à sa cause, ni prodiguer la vie de tant de fidèles serviteurs. Leur héroïque dévouement exigeait de lui un égal sacrifice.
Alors montrant de la main ses vaisseaux, dont les pavillons flottaient sur la rade, il ajouta qu’il était prêt par amour pour son peuple à délier ses sujets de leur serment de fidélité, et à faire voile vers la France, puisqu’il ne lui était pas donné de conclure la paix, ni de les rendre heureux.
Cent mille voix interrompirent à cet instant le généreux monarque. Des cris de vivent. René et Isabelle! nous et nos enfants nous mourrons tous pour eux, périsse l’Aragonais! montèrent jusques au ciel. Ces longues acclamations ébranlèrent dans ses fondements la vieille Parthénope. La foule porta René en triomphe à son palais, et il fallut que le bon roi, ému de tant d’amour, renouvelât le serment de ne jamais se séparer de son peuple.
René dès le soir même réunit son conseil. Il lui fit part de sa résolution de quitter Naples dans la nuit et de visiter pendant l’hiver les provinces fidèles, pour les maintenir dans le devoir. Un petit nombre d’intrépides chevaliers, sous les ordres de Raymond de Bartelle, accompagnèrent le monarque (décembre1439).
Il se dirigea vers l’Abruzze Ultérieure, où l’attendaient de nombreux dangers. Avant de franchir les Apennins et leurs sommets glacés, il lui fallait traverser un pays occupé par les troupes d’Alphonse, tromper un ennemi vigilant et lui dérober sa marche. Plusieurs villes fortifiées se trouvaient sur sa route; leurs garnisons étaient nombreuses et aguerries, et le sort de René était à la merci d’un combat malheureux. Aucun obstacle n’arrêta le vaillant prince. Revêtu d’une simple armure, sans rien qui le distinguât de ses chevaliers, il se fit ouvrir les portes de Nola et de Bayanne aux cris de guerre Ursins, Ursins, puissante famille, qui suivait le parti aragonais. Une indiscrétion de ses soldats l’ayant fait reconnaître, il évita Monteforte, et pénétra dans la montagne. La neige recouvrait tous les sentiers, et une pluie glaciale tombait par torrents. Guidé par un pauvre moine, nomme Antonello, René passa ainsi deux nuits dans les Apennins, ranimant le courage de ses soldats par sa gaîté et son exemple. Il rallia sa petite armée à l’entrée de la plaine, et après des fatigues inouïes, supportées sans se plaindre, il trouva enfin un sur asile à Saint-Angelo di Scala, baronie d’Othon Carraccioli.
L historien de René nous le peint assis au foyer du châtelain, réchauffant ses membres glacés, sans linge, sans vêtements et sans bagages. Il fait lui-même cuire les œufs pour le souper commun, devise en riant avec ses compagnons, partage leur frugal repas, refuse le seul verre qu’ils aient pu se procurer, et boit comme eux dans une tasse de hêtre.
Après quelques heures de repos il se remet en route. Un attroupement de montagnards attaque son escorte dans un lieu désert et sauvage, près de Pietra Stortina. Un chevalier français, nommé Guy, resté à l’arrière-garde, met en fuite ces misérables; il en fait plusieurs prisonniers et les conduit au roi, qui, loin de les punir, leur distribue tout l’argent de sa bourse, et les renvoie à leurs travaux. Les habitants de Hauteville, témoins de sa bonté, lui ouvrent leurs portes, et se dévouent à sa cause. Le lendemain il entrait à Bénévent, où il séjourna plusieurs jours.
Le frère Antonello, ce fidèle guide du voyage, était né dans cette dernière ville. Il y possédait un modeste logis, que le roi voulut visiter. René s’y rendit accompagné de ses plus illustres chevaliers, et fit largement honneur au dîner du bon religieux, «qui cuyda bien en mourir, tant sa joye fust grande.» Ces traits, dignes d’Henri IV, se renouvellent sans cesse dans la vie du roi de Sicile. Pauvre et brave comme le Béarnais, quand il avait ses pourpoints troués et son armure faussée, il dort sur la dure enveloppé dans son manteau, partage les fatigues et les périls de ses soldats, vide entre leurs mains son escarcelle peu garnie; il aime au milieu de serviteurs dévoués et de simples villageois à oublier sa royauté sous un toit de chaume. Sa familiarité pleine de bonté, sa gaîté «doulce et plaisante» ne sont égalées que par sa franchise et sa chevaleresque valeur. Mais moins que le grand Henri, il sut connaître les hommes; jamais ingrat, souvent trompé, s’il ne laissa aucun service sans récompense, il pardonna trop facilement au repentir apparent, qui voilait une trahison. Ce fut à tous les âges la grande faute de sa vie.
Dans un pays désolé depuis deux siècles par des guerres de succession, où le droit souvent incertain rendait toujours la fidélité douteuse, et enlevait la honte à la défection, il crut à l’honneur et à la loyauté, qui n’étaient que dans son âme. Le persécuteur de sa vieillesse, le soupçonneux Louis XI ne s’y fût pas trompé; il eut jugé les Napolitains sur leurs intérêts et non sur leurs vertus. Mais quel homme au cœur élevé et généreux voudrait, au prix d’une couronne, que sa mémoire traversât les siècles, à la manière de celle de Louis XI?
La présence de René sur la frontière des Abruzzes, au milieu de cette population d’intrépides montagnards, remplit le but qu’il s’était proposé. Ses courses s étendirent dans la Capitanate, sur les cotes de l’Adriatique, et jusque dans les Calabres. Il maintint la fidélité de ces provinces, leva des subsides, et parvint à organiser une armée nouvelle, et à réunir de l’argent pour la solder, des munitions et des vivres. Son nom était devenu populaire dans les moindres hameaux. Partout les habitants des campagnes accouraient sur son passage, et lui offraient ce qu’ils avaient de plus cher, leurs troupeaux, leurs récoltes et leurs enfants. Un jour, que venus en foule entre Bénévent et Padula, ils voulaient tous marcher sous sa bannière, René, profondément ému de ces marques d’attachement, les remercia en touchantes paroles, les força de recevoir le prix des vivres qu’ils avaient conduits au camp, refusa leurs services, et les pria seulement d’introduire quelques troupeaux de bœufs dans la capitale.
Alphonse, sorti de Gaëte, avait repris le blocus de Naples. Ses troupes, qui s’étendaient jusqu’au Vésuve, isolaient cette grande ville du reste du royaume. Chaque année, des ports de la Catalogne sortaient des flottes nombreuses, qui apportaient l’abondance au camp aragonais. Malgré la supériorité de ses forces et le courage de ses soldats, il évitait avec soin toute action générale, s’en reposait sur le temps, son or et ses intrigues, et mettait dans la poursuite de ses projets cette constance opiniâtre, propre à la nation espagnole qu’aucun obstacle ne décourage, qui légue ses querelles d’une génération à l’autre, combat pendant huit siècles pour chasser les Maures, et ne s’inquiète jamais du dénouement.
Le roi de Sicile établit à Bénévent son quartier général. Comme position militaire, cette ville assise sur trois rivières au pied des Apennins, à distance presque égale de Naples et de Gaëte, de la Méditerrané et de l’Adriatique, avait été admirablement choisie. René pouvait de ce point, et par la ligne la plus courte, fondre sur son ennemi, couper ses communications, intercepter ses convois, et marcher au secours de Naples et des provinces fidèles. Son armée, où régnait une sévère discipline, semblait pleine d ardeur. L enthousiasme qu’il inspirait avait gagné ses ennemis memes. Un corps de cinquante lances et de trois cents fantassins venait de passer sous ses drapeaux. Leurs officiers l’avaient prié d’accepter en présent six tasses d argent massif et deux chevaux d’une beauté rare.
Alphonse sentit bientôt qu’il ne pouvait rester oisif, en face d’un adversaire dont les forces augmentaient chaque jour. Abandonnant le blocus de Naples, il s’avança jusqu’au pont de Tufara avec son armée. René, qui revenait de Lucera dans la Capitanate, apprit aussitôt la marche de son rival. Il envoya son héraut d’armes défier de nouveau le roi d’Aragon, soit à un combat singulier, soit à une bataille rangée. Alphonse ne daigna pas répondre.
Irrité de cette insolence, le roi de Sicile résolut immédiatement d’en tirer une vengeance éclatante. Sans remarquer l’hésitation de ses capitaines, il fait sonner la charge, et se précipite sur l’ennemi, avec un petit nombre d’intrépides chevaliers. Les Provençaux et les Angevins se jettent dans la mêlée: leur exemple entraîne les Napolitains; ils fondent sur l’avant-garde d’Alphonse; le pont et les retranchements sont enlevés; rien ne résiste à l’impétuosité de cette subite attaque; la fuite devient générale.
Bientôt la plaine est couverte de cavaliers aragonais, qui s’éloignent du champ de bataille. Alphonse lui-même, souffrant et malade, est forcé de céder au torrent. Déjà l’on apercevait l’escorte, peu nombreuse, qui entourait sa litière, lorsque Caldora fit sonner la retraite. Le roi d’Aragon dut sa liberté à cette trahison inattendue au milieu d’une victoire.
René, outré de douleur de voir échapper son rival, enleva à Caldora l’épée de connétable et le commandement de l’armée. Une explication pleine d’arrogance, où la prière se mêlait aux menaces, lui avait révélé la défection de l’indigne fils de son ami.
Mais la mémoire d’un glorieux père protégeait sa tête. Un repentir simulé lui obtint son pardon. Il recouvra ses honneurs et son influence, et n’en usa que pour soulever l’armée contre son maître et son bienfaiteur. Une sédition violente éclata dans le camp. Vainement le courageux prince tint tête à l’orage; abandonné de la plus grande partie de ses troupes, il traversa avec quatre cents chevaux les lignes aragonaises, et rentra à Naples dont il fit lever le blocus.
Une trève de quelques mois, obtenue sur les instances d’Eugène IV et de Charles VII, interrompit les hostilités. Pour mettre un terme aux malheurs de son peuple, René offrit de renoncer au trône, à la seule condition qu’Alphonse, qui n’avait point d’enfants légitimes, adopterait le jeune duc de Calabre. Mais la prise d’Averse, livrée par Caldora, et l’obstination du roi d’Aragon firent échouer des négociations à peine commencées.
L’histoire a conservé le récit des fêtes qui célébrèrent le retour du bon roi dans sa capitale. Malgré le peu de succès de cette campagne, elle avait été loin d’être sans gloire, et l’amour des Napolitains tenait compte à René de tant de généreux efforts. Ils lui vouèrent de nouveau une fidélité inviolable, et jurèrent tous de s’ensevelir sous les ruines de leur patrie, avant de reconnaître l’Aragonais.
Le31décembre (1441) théâtre fut dressé dans une des cours intérieures de Castel Nuovo. Le château renfermait une grande foule de spectateurs, et leurs acclamations saluèrent l’arrivée de René et d’Isabelle. Les jeux alors commencèrent: la scène représentait l’entrée des Champs-Élysées, tels qu’ils sont décrits par les poëtes. Minos, assis sur son tribunal, entendit tour à tour Scipion, Annibal et Alexandre. Les trois héros se disputèrent la prééminence dans des débats animés, et l’équitable juge des enfers remit à Scipion la palme des vertus héroïques.
Un discours latin d’un docte jurisconsulte, Cyprien de Mer, termina ces jeux. Il compara longuement Alphonse à Annibal et René à son vainqueur, et prédit que le bon droit, la vertu et la constance triompheraient enfin de la fortune.
L’arrivée à Naples de Philippe Visconti et du célèbre François Sforce, son gendre, semblèrent confirmer ces espérances. Le fidèle ami du roi de Sicile, le doge Thomas Frégoze avait réussi à détacher ces deux princes de l’alliance d’Alphonse. Ils s’étaient embarqués à Gênes sur une galère de la république, et venaient promettre à René une amitié sincère, de l’argent et des armes.
Le doge, de son côté, hâtait l’armement d’une flotte nombreuse. Il écrivait au roi pour soutenir son courage, et il nous reste de lui une admirable lettre, qui nous montre combien le langage du cœur s’élève au-dessus d’une érudition diffuse, et à quel point, malgré le mauvais goût d’une époque, les sentiments élevés de l’âme se traduisent en paroles éloquentes. Nous citerons presque en entier ces nobles pages, qui nous font connaître la position de René, l’attachement et la haute estime que son caractère avait inspiré à l’un de ses plus illustres contemporains.
«Si les hommes, dit Thomas Frégoze, prenaient la justice pour règle de leurs actions, la population entière du royaume serait soumise à votre empire. Mais comme on est toujours aveuglé sur ses propres intérêts, comme on se laisse trop souvent emporter par ses passions, on préfère quelquefois le joug d’un usurpateur à l’autorité légitime du souverain.
Nulle part, sire, vous n’avez éprouvé de vos sujets ni un soulèvement général, ni une soumission entière. Dans le feu des discordes civiles, il se trouve des méchants, qui osent s’élever contre vous; mais ce qui doit vous consoler, c’est qu’aveuglés par la prévention, ils croient combattre un tyran dans celui qu’ils vénéreraient comme un père, s’ils le connaissaient.
Voyez au contraire avec quelle joie, quel empressement vous avez été accueilli par les hommes les plus vertueux! ils se disputent à l’envi à qui vous élèvera sur le trône. Il ri est rien qu’ils ne bravent pour l’amour de vous. Ravages, incendies, siéges, blessures, famine, tout, la mort même.
Quand on pense à vos efforts généreux, je trouve que le motif le plus propre à soutenir ce courage, dont vous avez donné tant de preuves dans la bonne et la mauvaise fortune, est le zèle avec lequel, malgré votre éloignement, vos fidèles sujets ont maintenu Naples et plusieurs autres villes du royaume sous votre obéissance. Je les félicite de ce qu’ils vont recevoir de vous des traitements proportionnés à leur conduite, et dignes d’un aussi noble prince. L’amour de la gloire, ce sentiment si naturel aux grandes âmes, vous y invite. Sur le trône où vous êtes élevé, vous foulez aux pieds les amusements frivoles et les plaisirs de votre âge. La gloire est la seule passion qui fasse battre votre cœur. Mais vous le savez, elle ne s’acquiert que par une fermeté inébranlable dans les périls et les grandes entreprises.
La fortune vous a donné des richesses, un grand pouvoir, des états considérables. Elle vous a mis l’égal par la naissance de tout ce qu’il y a de plus élevé sur la terre, et si nous voulons calculer les avantages dont elle vous a comblé, nous verrons qu’il reste peu de chose à ajouter à l’éclat qui vous environne, et que c’est seulement de vous-même que vous devez tirer un nouveau lustre.
Ainsi ne vous affligez point, si elle change de face; regardez ses rigueurs comme des occasions préparées par elle de faire briller votre vertu. C’est à travers les obstacles et les hasards qu’Hercule, Annibal, Fabius et plusieurs de vos ancêtres ont acquis leur immortalité. Si jamais vous avez comme eux des revers à souffrir, des périls à braver, bénissez votre sort; estimez-vous heureux d’avoir avec une naissance illustre, un grand pouvoir, de vastes états, une occasion nouvelle d’ajouter à ces avantages l’éclat de la vertu,
Tant que vous combattrez pour la justice, vous pouvez compter sur l’assistance de celui qui se fait appeler le Dieu des combats, sur la constance et la fidélité de vos sujets, sur mon zèle et sur celui de la république, dont le gouvernement m’est confié.»
Les troubles, que le choix de l’amiral de la flotte firent éclater, ne permirent pas a Frégoze de remplir toutes ses promesses. Ses secours se bornèrent à l’envoi de huit cents arbalétriers génois, commandés par un célèbre capitaine, nommé Aarano Cibo. René qui avait eu l’occasion de connaître son dévouement, le nomma vice-roi de Naples. Il l’appelait familièrement son grand ami et son compère.
Cibo, né à Rhodes d’une famille patricienne, avait fait ses premières armes sous les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Il s’était signalé en Italie dans toutes les guerres de son temps, et avait embrassé avec ardeur la cause de René. Comme il était aussi beau que vaillant, le bon roi, qui se plaisait aux devises, lui avait donné un bouclier sur lequel était représenté un paon avec cette légende: beauté qui passe tout. Cibo s’en était armé au tournoi d’Othon Carraccioli, aux grands applaudissements des dames; mais dans les combats il n’avait d’autre cri de guerre que le mot: libertas.
La lutte inégale, que le roi de Sicile soutenait depuis cinq années avec une héroïque constance, approchait de son terme. Renfermé à Naples, il ne pouvait plus tenir la campagne contre son redoutable rival. La fidélité des seigneurs, les plus dévoués à son parti, était devenue chancelante, et l’infâme trahison de Caldora avait dispersé sa dernière armée. Décidé à partager le sort de sa capitale, il ne voulut pas exposer ses enfants et la reine Isabelle au danger de tomber entre les mains du roi d’Aragon. Un capitaine génois promit sur sa tête de les conduire en sûreté sur les côtes de Provence. René fit à sa famille de touchants adieux, et laissa libres de s’éloigner tous ceux que tant de périls détachaient de sa cause. L’amour des Napolitains combla les vides d’une garnison affaiblie. Toute la jeunesse prit les armes. Exercée chaque jour par René, et depuis longtemps accoutumée aux bruits de guerre, elle résolut de s’ensevelir avec son roi sous les ruines de Naples.
Le dévouement du peuple ne faillit jamais dans la mauvaise fortune aux princes armés pour sa défense. Vainement les courtisans les abandonnent, ou les trahissent; quand la calomnie n’a point soulevé les mauvaises passions de la foule, ni obscurci son intelligence, des populations entières se lèvent pour vaincre ou pour mourir. Il est donné à chaque siècle de renouveler ces immortels sacrifices. L’Espagne succède à la Vendée; Zumala-Carregui à Cathelineau et à Larochejaquelein.
Cependant Alphonse resserrait de plus en plus le blocus de Naples. Maître d’Averse et d’Acerra, il s’était, emparé de Pouzzoles et de la Torre del Greco. La trahison lui avait livré l’île de Caprée, et tandis que son armée, campée sous les murs de la capitale, commençait le siége de cette grande cité, sa flotte sillonnait la rade, et capturait les bâtiments légers qui tentaient de pénétrer dans le port.
Bientôt toutes les horreurs de la famine se joignirent aux fatigues et aux périls d’un long siége. La faim, plus encore que l’épée, moissonna les malheureux habitants; les dernières ressources s’épuisèrent, et René, qui partageait le pain de ses soldats, fut réduit à refuser les pauvres, qui lui demandaient la nourriture de la journée. Vainement du haut des tours de Castel Nuovo, il cherchait chaque jour à découvrir les galères génoises. Le pavillon aragonais brillait seul à l’horizon. Rangés en lignes circulaires, les vaisseaux d’Alphonse, comme autant de citadelles flottantes, croisaient leurs feux sur les quais de Naples. Les anses voisines ne recélaient plus de barques de pêcheurs, et aucun d’eux n’eût été assez hardi pour s’aventurer sur la baie.
Un jour que le bon roi venait de visiter les postes des remparts, et de donner à ses soldats des espérances qu’il ne partageait plus, une pauvre veuve arrêta son cheval, et demanda avec menace du pain pour ses enfants. René, les larmes aux yeux, s’éloigna sans lui répondre. Alors le désespoir s’empara de cette femme. Elle se rendit à la maison d’un fontainier, nommé Annello, connu pour son attachement au parti aragonais, et lui montra une entrée secrète, qui autrefois conduisait à Naples les eaux de la montagne par un aqueduc abandonné. C’était cette issue souterraine que, neuf siècles auparavant, Bélisaire avait suivie, lorsqu’il avait arraché Parthénope des mains des barbares.
Le fontainier, plein de joie, courut en prévenir Alphonse, et s’offrit lui-même pour guide. Le roi fit appeler deux bannis napolitains, Diomède Caraffa et Mathieu Gennaro. Il les chargea de choisir parmi les plus intrépides compagnons deux cent cinquante fantassins, et de tenter avec eux l’aventure (2juin1442).
Ils descendent, la nuit suivante, dans l’obscur souterrain, à un mille de la ville assiégée. Annello, une torche à la main, est à leur tête. Ils suivent en silence les sinuosités de l’aqueduc, et montent par une citerne sans eau dans la maison d’un tailleur, près de la porte Sainte-Sophie.
Une femme veillait avec une jeune fille en attendant le retour de son mari. Glacées d’effroi a la vue de cette multitude d hommes armes, elles se laissent enfermer a moitié évanouies. Mais le tailleur, qui rentrait tranquillement à sa maison, échappe aux Aragonais, en jetant des cris d’alarme.
René avait été un des premiers à se réveiller à ce tumulte. Un instant lui avait suffi pour revêtir son armure et s’élancer à cheval vers la porte Sainte-Sophie. Il en trouva la garde luttant courageusement contre les soldats d’Alphonse, qui s’étaient emparés d’une tour voisine. Il les attaqua sur-le-champ, l’épée et la hache à la main, et les chassa de la tour dans le plus grand désordre.
Cependant Naples était livrée à la confusion et à l’épouvante. Des bruits sinistres circulaient clans tous les quartiers. On répandait qu’Alphonse était déjà maître d’une partie de la ville, et les cris: Aragon! Aragon! retentissaient dans l’ombre. Saisis d’une terreur panique, trois cents Génois abandonnent précipitamment la porte Saint-Janvier, et courent se réfugier dans Castel Nuovo. Cette fuite sans combat décida du sort de Naples.
Averti par les signaux de ses partisans, Alphonse fait attaquer la porte abandonnée. Comme elle ne cédait par assez vite aux efforts de ses soldats, un traître, nommé Marino Spizzinaso, jette des cordes aux Aragonais. Le vaillant don Pedro de Cardonna monte le premier sur les remparts; il y plante sa bannière, ouvre la porte à ses soldats et pénétre dans la ville.
Le roi de Sicile poursuivait les derniers débris de la troupe d’Annello, lorsqu’il apprit cette trahison. Sans hésiter un instant, il revient sur ses pas, et vole à la porte Saint-Janvier occupée par Cardonna. Un combat sanglant s’engage entre les Aragonais et l’escorte du prince. René les charge avec fureur, dit un vieil historien: «Tenant sa bonne épée au poing et d’une hardiesse merveilleuse, qui ne cognoissoit nulle sorte de danger, sur eulx si vigoureusement se rua, et tant en occist, qu’on le suyvoit à la trace.» Le sang inondait ses armes, et il criait d’une voix tonnante: «Anjou et Sicile! A moi chevaliers!»
L’ennemi, (frappé d’admiration et de frayeur, recule jusqu’à la porte. René, toujours au premier rang, sent redoubler son courage; l’espérance de la victoire lui donne de nouvelles forces; il allait peut-être refouler Cardonna clans son camp, lorsque de violentes clameurs lui annoncent l’approche d’Alphonse. Retournant alors la tête, il voit les Aragonais se précipiter derrière lui comme un torrent. Ils étaient entrés sans coup férir dans la ville, et cernaient de tous côtés l’intrépide monarque.
René, dans cette extrémité, ne songea point à se rendre. Préférant une mort glorieuse à la captivité de Bulgnéville, il fait bondir son cheval au milieu des rangs ennemis. Un soldat catalan, nommé Spegio, se suspend aux rênes pour l’arrêter. Le roi lui abat le poignet d’un coup d’épée. Il traverse au galop la place du Marché et se jette clans Castel Nuovo avec un petit nombre des siens.
Tout combat avait cessé, et l’ambition d’Alphonse était satisfaite. Mais le haineux monarque avait à se venger de cette résistance de cinq années et de l’attachement des Napolitains à la maison d’Anjou. Pendant trois jours la ville fut livrée comme une proie à une soldatesque effrénée. Les horreurs du pillage se joignirent aux horreurs de la famine. Puis, quand le sang ne coula plus, des tapis de soie, des fleurs et des guirlandes couvrirent toutes ces ruines, et Alphonse, traîné en vainqueur sur un char attelé de magnifiques chevaux blancs, entra dans Naples au milieu d’une population silencieuse et consternée.
La présence de René manquait à ce triomphe. Il s’était fait jour l’épée à la main au milieu des Aragonais, ivres de meurtres et d’orgies, et s’était réfugié sur une galère génoise, qui avait forcé l’entrée du port. Debout sur la poupe du navire, il attacha longtemps ses regards sur cette belle et grande cité, qu’il laissait si malheureuse. A la vue de ses tours et de ses clochers disparaissant à l’horizon, on dit que sa force d’âme l’abandonna tout-à-coup; des larmes baignèrent son visage, et on l’entendit répéter ces touchantes paroles: «Adieu Naples, objet de tous mes contentements et désirs, adieu le plus digne objet de mes affections, adieu Naples, adieu tout.»
La soumission du royaume suivit la prise de la capitale; le gouverneur de Castel Nuovo remit les clefs de cette forteresse immédiatement après le départ de René, et le brave Cossa lui-même rendit le château de Capuana, sur l’ordre de son roi. Il s’y était enfermé avec sa femme, ses enfants et quelques soldats fidèles; ses vivres et ses munitions de guerre étaient épuisés; mais le loyal chevalier avait engagé sa foi d’être le dernier à élever la bannière d’Anjou sur les remparts d’une ville napolitaine, et la garnison entière partageait l’enthousiasme de son chef. Chaque jour le feu de l’ennemi et la faim éclaircissaient ses rangs, lorsqu’une lettre de René détermina enfin l’intrépide gouverneur à accepter une capitulation honorable. Il abandonna sans regret son beau ciel de Naples, ses terres et ses châteaux de Campanie, pour s’attacher à la fortune d’un prince malheureux. Othon Carraccioli et plusieurs autres grands seigneurs napolitains suivirent cet exemple. La reconnaissance du bon roi égala le dévouement de ses fidèles chevaliers.
Après une traversée de quelques jours, René débarqua sur les côtes de Toscane. Il s’arrêta à Florence, où le pape Eugène IV le reçut avec les honneurs dus à son infortune et à son héroïque courage. L’empereur Jean Paléologue et le patriarche de Constantinople étaient alors dans cette ville. Ils avaient traversé les mers, pour implorer auprès des pères du concile les secours de la chrétienté, et mettre un terme au schisme d’Orient, lorsque celui d’Occident cessait de désoler l’Église. Mais, l’esprit des guerres saintes n’animait plus en Europe que les successeurs d’Urbain II. Vainement les pieux pontifes élevaient leur voix vénérée, et montraient les fils de Mahomet sortant de leurs déserts, près de conduire leurs chevaux s’abreuver dans les piscines de la basilique de Constantin. Plus d’un siècle devait s’écouler encore, avant que les échos de Lépante répétassent les chants de triomphe des soldats de la croix.
Le roi de Sicile, en quittant Florence, avait dit au pape qu’il ne voulait plus être le jouet de l’inconstance et de la trahison des capitaines italiens. Il refusa à Gênes les offres de Frégoze, qui armait de nouveau des soldats et des galères. Ne voulant plus exposer ses peuples à de sanglants sacrifices, il remercia son généreux allié et débarqua à Marseille dans les premiers jours de novembre1442.
La joie et l’attachement des Provençaux éclatèrent à la vue de leur prince. Il revenait au milieu d’eux comme un pauvre chevalier, sans avoir et sans armée, entouré seulement de quelques fidèles courtisans du malheur. Mais son nom avait grandi dans l’infortune, comme d’autres dans la gloire. Le peuple racontait mille traits de bonté, de loyauté et de vaillance; et dans cette lutte inégale, mêlée de trahisons et de revers, rien ne pesait sur ce noble cœur.
René passa une année entière en Provence, occupé de l’administration de son comté, et de le préserver des attaques des flottes catalanes. Les soixante mille florins que lui avaient votés les États, avaient été employés à mettre en défense les côtes les plus exposées, ou distribués, comme une juste récompense, entre les chevaliers qui avaient tout quitté pour le suivre; il leur donna, en outre, une part de ses revenus des duchés de Bar et de Lorraine, et de beaux manoirs dans le comté de Provence. L’ingratitude et l’avarice ne furent jamais les défauts de René. Économe des deniers du pauvre peuple et prodigue des siens, il se contentait des sommes librement votées par les Etats, et quand l’argent lui manquait, il préférait aliéner ses domaines que de charger ses sujets d’impositions nouvelles, ou de laisser en oubli le dévouement de ses serviteurs.
Tandis que le roi de Sicile prolongeait avec Isabelle son séjour en Provence, et ne s’y faisait connaître que par des bienfaits, la mort lui enlevait à la fois son second fils Louis d’Anjou et la reine Yolande. Le jeune prince suivait son illustre aïeule au tombeau, au moment même où il venait de rétablir la tranquillité dans la Lorraine et le Barrois, et de conclure une paix glorieuse, après avoir vaincu le comte de Vaudemont, pris d’assaut Commercy, et châtié la félonie de son turbulent damoisel. Nommé à Naples trois ans auparavant lieutenant général des deux duchés, il les avait trouvés en proie à tous les désordres de la guerre civile et étrangère. La présence du noble enfant avait suffi pour calmer les discordes, rallier contre l’ennemi commun la chevalerie de ces provinces, et plus fait pour la victoire que l’expérience et la sagesse des membres du conseil de régence.
Cette mort prématurée accabla René de douleur. Quittant immédiatement la Provence, qu’il laissait dans une paix profonde, il envoya en Lorraine Louis de Beauvau avec de pleins pouvoirs, et se dirigea sur l’Anjou, qui pleurait encore la bonne reine Yolande (mars1444). La présence de Charles VII retint René à Tours.
Guillaume de la Pôle, sire de Suffolk, venait d’arriver dans cette ville, pour traiter de la paix entre la France et l’Angleterre. Epuisés par ces guerres sanglantes, les deux peuples éprouvaient un égal besoin de repos. Mais des obstacles presque invincibles s’opposaient à la conclusion d’un traité durable. Les justes exigences de Charles avaient grandi avec la victoire, et le souvenir d’anciens triomphes ne permettait pas à l’ orgueil anglais d’avouer ses récentes et nombreuses blessures.
Le roi de Sicile montra dans ces négociations une habileté et une expérience consommées. Secondé par les ducs d’Orléans et de Vendôme, Pierre de Brézé et Bertrand de Beauvau, il obtint la restitution du comté du Maine, et conclut une trève de vingt mois, qui ne coûta pas à la France le sacrifice d’une seule de ses conquêtes. Le mariage d’Henri VI et de Marguerite d’Anjou fut le sceau de ce traité. Le jeune roi ne demandait en dot que la cession des droits de son beau-père sur les Baléares.
Une insolente agression des bourgeois de Metz appela René en Lorraine. Isabelle, qui l’avait précédé dans ce duché, s’était rendue en pèlerinage à Pont-à-Mousson, pour y gagner des indulgences récemment accordées par le souverain pontife, et y prier en même temps sur la tombe de son fils. Embusqués sur la route, les Messins fondirent sur l’escorte qui accompagnait ses bagages; ils s’emparèrent de ses pierreries, de sa vaisselle d’argent et même de ses robes de soie et de brocart d’or fourrées de menu vair; puis, sous prétexte d’une ancienne créance due par les ducs de Lorraine, et de la secrète protection accordée par la reine à Thierry des Armoises, gentilhomme de sa maison, qui avait eu avec la ville de sanglants démêlés, ils refusèrent de réparer leur outrage.
Toute la chevalerie de France s’émut en apprenant l’insulte faite à une femme et à une reine. Charles VII, qui venait de pacifier le Dauphiné, rejoignit en Lorraine son frère de Sicile. Il lui conduisait ses vieilles bandes victorieuses, que la paix laissait oisives. Le connétable de Richemont, Bertrand de la Tour-d’Auvergne, Brézé et Xaintrailles marchaient à leur tête.
Un siége de six mois, soutenu avec une opiniâtreté digne d’une meilleure cause, réduisit la ville de Metz à la dernière extrémité. Les sept de la guerreavaient brûlé les faubourgs pour prolonger la lutte. Aucun sacrifice n’avait coûté à ces intrépides communiers, qui ne demandèrent la paix qu’après avoir été décimés par le fer et la faim (février1445). Forcés alors de subir la loi du vainqueur, ils ne crurent point acheter trop cher la conservation de leurs franchises, en renonçant à toute créance sur le duché de Lorraine, et en offrant aux deux rois une riche vaisselle de vermeil et cent quatre-vingt mille écus d’or pour les frais de la guerre.
La paix venait d’être signée à Nancy, lorsque le comte de Suffolk, de retour sur le continent, arriva dans cette ville pour épouser Marguerite au nom d’Henri VI. Ravissante d’esprit, de beauté et de grâces, cette jeune princesse n’avait point encore révélé les qualités héroïques de son âme. Mais un seul de ses sourires suffisait déjà pour charmer tout ce qui approchait d’elle, et il était facile de prévoir qu’elle dominerait à son gré le caractère doux et faible de son époux.
Louis d Haraucourt, évêque de Toul, bénit cette union en apparence si heureuse, le jour même où Yolande d’Anjou épousait son cousin Ferry de Vaudemont 3. A la vue des deux sœurs qui apportaient la paix, comme les colombes de l’arche, les transports de la foule se mêlèrent aux joies royales, et, au milieu des fêtes splendides qui célébraient ces alliances, René et Isabelle purent se livrer sans trouble à un bonheur depuis longtemps inconnu.
Ils tinrent pendant huit jours à Nancy de «grants et somptueux états, où furent festoyés» Charles VII, Marie d’Anjou et le dauphin, les ducs d’Orléans, de Calabre, d Alençon et de Bretagne, les comtes de Foix et du Maine, les plus illustres prélats et les plus brillants seigneurs du royaume. Des lices furent dressées sur la grande place de Nancy. Le roi de France y joûta contre le roi de Sicile. Toutes les châtelaines avaient abandonné leurs vieux manoirs, et si l’on en croit les chroniques, plus d’un chevalier, ébloui par l’éclat de leurs charmes, engagea sans retour son cœur et sa liberté.
Les adieux de Marguerite d’Anjou furent pleins de deuil et de douleurs, comme si de secrets pressentiments eussent dévoilé l’avenir. Charles, qui l’aimait tendrement, voulut l’accompagner à plusieurs lieues de Nancy. René et Isabelle la conduisirent jusqu’à Bar, et la bénirent de nouveau en versant une grande abondance de larmes; mais quand il fallut la remettre entre les mains du comte de Suffolk, et pour toujours se séparer d’elle, tout courage les abandonna, et leurs dernières paroles furent étouffées par des sanglots.
Ce douloureux départ avait mis fin aux joûtes, et inspiré des pensées plus graves. Les deux rois s’arrêtèrent à Toul, où ils abolirent la Fête des fous, souvenir honteux des saturnales du paganisme. René y publia aussi divers règlements, pour marquer les limites de la juridiction ecclésiastique, et réformer son ancienne ordonnance sur les blasphémateurs. L’amende exigée fut proportionnée à la naissance et à la qualité des coupables. Elle s’éleva de soixante sols à soixante livres, selon que le condamné sortait des rangs du peuple ou de la noblesse.
Après un court séjour en Lorraine, René se rendit à Châlons-sur-Marne, auprès de Charles VII. Ce monarque, à la veille d’entreprendre la grande réforme militaire, qui a créé la monarchie française, avait fait appel à l’expérience du roi de Sicile, et s’était entouré des princes de son sang, de ses principaux conseillers et capitaines, et des députés des bonnes villes du royaume.
Il y eut dans les plaines de Champagne une revue de tous les gens de guerre. Charles en licencia un grand nombre, et ne retint à sa solde que les plus disciplinés et les plus braves. L’infanterie fut formée d’un corps permanent de quatre mille archers, et la cavalerie de quinze compagnies de cent lances. Chaque lance, ou homme d’armes, avait sous ses ordres trois archers, un écuyer et un page. «Le roy, dit un historien contemporain, nomma des capitaines vaillants, sages et experts en fait de guerre, et non jeunes et grants seigneurs.»
Toutes les communes durent en outre élire chacune un habitant, «le plus advisé pour le service de l’arc.» Elles furent dans l’obligation de lui fournir un équipage, et de le solder en temps de guerre, à raison de quatre livres par mois. Pendant la paix une exemption d’impôts lui fut accordée. Les francs archers, tenus à paraître tous les dimanches en habit de guerre, à réprimer le brigandage et à se réunir à certains jours pour tirer de l’arc, formèrent une milice toujours prête à marcher sous la bannière de la commune ou l’étendard royal. Ils remplacèrent ces levées irrégulières de vassaux turbulents et ces bandes d’aventuriers, fléau de la France depuis un siècle, plus redoutables aux paisibles habitants des campagnes et des cités qu’aux Anglais et aux Bourguignons. Des subsides assurèrent l’entretien de cette armée permanente. La France vit, dans l’établissement de ce nouvel impôt, le triomphe de l’ordre et de la royauté sur l’anarchie féodale. Peu soucieuse de libertés après tant de déchirements, elle ne craignait point la tyrannie de Charles, et elle eût voulu lui rendre en puissance ce qu’il lui donnait en gloire et en sécurité.
Nous ignorons quelle part le roi de Sicile et le duc de Calabre prirent à cette organisation de l’ armée française. Les historiens nous apprennent seulement qu’ils assistèrent à tous les conseils, où ces grands projets furent adoptés. L’attachement de Charles pour René sembla s’accroître encore. Il parvint à conclure un traité définitif avec le duc de Bourgogne, obtint la remise entière de la rançon de Bulgnéville et le renvoi des garnisons qui occupaient les forteresses du pays d’Argonne (octobre1445).
René au comble de ses vœux suivit le roi à Tours. Il donna à son fils le marquisat de Pont-à-Mousson et la lieutenance générale de la Lorraine, puis, renonçant aux conquêtes et aux expéditions lointaines, il se rendit en Anjou pour y reposer sa tête blanchie moins par le temps que par les malheurs.
La joie fut grande dans le duché, lorsqu’on apprit que le bon roi venait avec Isabelle habiter le vieux château, témoin de sa naissance. Les populations en habits de fête accoururent sur leur passage; mille cris d’amour saluèrent leur entrée à Angers, et la cité fidèle oublia en un jour les calamités de la guerre. Tranquille souverain de trois belles provinces, René ne régna plus que pour le bonheur de ses sujets. Il savait que la paix et la justice sont les premiers besoins des peuples qui ont souffert; il y ajouta les bienfaits d’une administration paternelle.
Ce prince, que quelques historiens, copiés par un romancier célèbre, nous représentent uniquement occupé de poétiques récits, de peinture, de processions, d’allégories mythologiques, de mystères et de fêtes, entretenait une immense correspondance dans toutes les parties de ses états, déléguait son pouvoir aux plus vertueux et aux plus sages, s’informait chaque jour des événements qui intéressaient ses peuples, et ne laissait jamais une infortune sans consolation, un service sans récompense. Le chevalier qui réclamait le prix du sang versé pour sa cause, la pauvre veuve ou le marchand implorant son appui, étaient également assurés d’obtenir justice. «La bonté est la première grandeur des rois»; et le bonheur dont jouirent sous son règne l’Anjou et la Provence répond victorieusement à ces mensongères accusations.
Diverses ordonnances, rendues peu de mois après l’arrivée de René, nous font connaître le cœur de cet excellent prince. L’hiver de1446, froid et rigoureux, avait été suivi d’une sécheresse extraordinaire. Toutes les récoltes avaient manqué à la fois en Provence: les olives et les raisins séchaient sur leurs tiges brisées par le mistral, les sources s’étaient retirées des fontaines, et les habitants d’Aix allaient puiser jusque dans le lit de la Durance l’eau nécessaire aux besoins de la cité. Averti par son sénéchal, le preux Tanneguy Duchâtel, René lui écrivit d’exempter de tout impôt, pendant une année entière, les contrées les plus malheureuses.
Cette générosité royale n’était pas un obstacle aux mesures propres à rétablir l’ordre dans ses finances. Il versa, à la même époque, deux cent soixante mille livres pour dégager ses domaines, et publia des lettres patentes, où il déclare de nul effet et nuisibles à l’état les aliénations qui pourraient avoir lieu à l’avenir. Cette sage mesure, passée dans notre jurisprudence, eut une influence heureuse sur la suite de son règne.
La paix glorieuse, dont Charles VII dotait la France, avait rallumé l’amour des tournois. A défaut de combats à outrance contre d’insolents ennemis, il fallait aux compagnons de René et de Dunois des lices où briser des lances «sous les yeulx de celles qu ils aymoient le mieulx.» Le bon roi ne pouvait rester étranger à ce mouvement chevaleresque. Lui-même il s’était plu dans ses instants de loisir ou de captivité à tracer les règles de ces fêtes, et il avait orné le précieux manuscrit de peintures de sa main. L’histoire et la poésie nous ont conservé la relation des trois tournois les plus célèbres de son règne.
«Quatre gentilshommes angevins, dit Wulson de La Colombière, entreprirent de garder un pas d armes entre Razilly et Chinon, sous condition qu’aucune dame ni damoiselle ne passeroit par le carrefour, où leur dit pas seroit dressé, qu’elle ne fût accompagnée de quelque vaillant chevalier ou escuyer, qui seroit tenu de rompre deux lances pour l’amour d’elle: que si elles prétendoient passer outre, toutes seules, elles estoient tenues de laisser quelques gaiges à ces gentilshommes, qui ne les rendroient point, qu’elles n’eussent amené un chevalier pour les racheter par la jouste.
Ils avoient fait planter une colonne, sur laquelle estoit représenté un dragon furieux, qui gardoit les escus armoiriés des quatre chevaliers, auxquels ceux qui vouloient combattre estoient tenus de toucher avec le bout de leurs lances.»
Dans le plus beau de la saison,
Entre Razilly et Chinon,
Devant la gueule du dragon
N’alloit dame ne damoiselle,
Sans noble homme et de renom,
Qui d’armes n’acquittast le nom
Que nulle joyeuse ou belle,
Ne passeroit sans son amy....
Sans rompre deux lances pour elle
Contre son courtois ennemy.
Ce ne fut point par sa magnificence, l’éclat et la richesse de son armure, que brilla René dans ce tournoi. Pleurant encore le départ de sa chère Marguerite, il descendit dans la lice couvert d’armes noires, avec un écu de sable semé de larmes d argent, monté sur un cheval noir, caparaçonne de deuil, et toucha de sa lance de même couleur l’écu des Tenants.
Et d’armes fist tant largement,
Que le prix on lui envoya.
En faisant ses adieux aux chevaliers de l’Emprise du dragon, René leur donna rendez-vous, pour l’année suivante (1448), à sa bonne ville de Saumur, la gentille et bien assise. Les détails de ce tournoi, extraits par La Colombière d’une relation manuscrite, dédiée à Charles VII, prouvent qu’il effaça tous les autres en magnificence.
Les limites de cette biographie ne nous permettent que de donner en notela curieuse description de cette fête guerrière, qui réunit les plus illustres chevaliers de France, pour y rivaliser d’adresse et de valeur. Mais nous ne pouvons passer sous silence le poëme de Louis de Beauvau, senéchal du bon roi, sur le tournoi chevaleresque et pastoral, qui eut lieu, le premier juin1449, à Tarascon, sous le nom du Pas d’armes de la Bergière. Ce poëme en vers de dix syllabes, où un sentiment naturel d’harmonie a croisé souvent les rimes, possède à un haut degré les qualités des poésies de ce siècle, la clarté du récit et la gracieuse naïveté du style et de la pensée. En lisant ces descriptions si fidèles, on croit voir flotter au vent les écharpes et les banderolles, les lances briller au soleil et se briser en éclats, et la douce bergère au son des galoubets donner le signal des joûtes aux chevaliers pastouraux. Tout l’amour de René pour la vie champêtre se révéla dans ce tournoi, où une simple chaumière remplaça le chastel de Joyeuse-Garde.
Les joules de Tarascon durèrent trois jours, pendant lesquels les chevaliers se signalèrent par de gracieux faits d’armes. Ferry de Lorraine et Louis de Beauvau . le ditteur de l’Emprise, en remportèrent le prix, un bouquet, un annel et un baiser de la bergère qu’ils tinrent moult chier. Dès avant le jour du tournoi, ces deux illustres chevaliers avaient couru l’un contre l’autre, et pour l’amour de leurs dames fait choses joliettes. De splendides fêtes terminèrent ce Pas d’armes, mais quand il fallut se séparer, maints doulx regrets accompagnèrent les adieux.
La mort inattendue de Marie de Bourbon, belle-fille du bon roi, vint jeter le deuil sur ces fêtes. René rêvait alors la résurrection de la chevalerie; mais il voulait lui donner un plus noble mobile que le prix obtenu dans la lice d’un tournoi. La religion et l’honneur exaltaient cette âme pieuse et tendre. Il savait que l’or ne paie point dans notre France le sang versé pour le pays. Sous l’inspiration de cette grande pensée, il avait créé, dès l’année précédente (11août1448), l’ordre d’Anjou, dont la décoration représentant un croissant d’or, avec la devise loz en croissant, apprenait aux plus preux chevaliers «que tous les nobles cueurs doivent de jour en jour accroistre et augmenter leur bienfaire, tant en courtoisie et debonnaireté, que en vaillance et glorieux faicts d’armes (Bourdigné).»
L’illustre chef de la légion thébaine, le protecteur de la cité angevine, le bienheureux Maurice, fut choisi pour patron de cette institution naissante. Les écussons des chevaliers ornèrent sa chapelle; ils entourèrent comme une auréole la statue armée du glorieux soldat, qui répandit avec joie pour le Christ le reste d’un sang épuisé au service des empereurs par la flèche du Parthe et la francisque du Germain.
Depuis que le grand maître Raymond Dupuy avait consacré à la défense de la Terre-Sainte, ses religieux voués au service des malades et des pèlerins, cette généreuse pensée n’avait cessé d’être féconde. Au Nord et au Midi, sur les bords glacés de la Baltique, près des rives de la mer Morte, dans les Sierras de l’Andalousie, ou les sables du désert, on avait vu apparaître tout à coup une sainte milice, toujours prête à protéger le faible et à combattre pour la foi. Le signe de la Rédemption, qui brillait sur ses armes, la faisait reconnaître au loin du Sarrasin et du barbare. Terreur des infidèles et appui des chrétiens, ces guerriers si terribles sur les champs de bataille, rapportaient dans le cloître les touchantes vertus d’humbles religieux.
Ces ordres admirables, que notre siècle ne comprend plus, inspirèrent une généreuse émulation à la noblesse féodale. Elle voulut elle aussi mettre sa lance au service de Dieu, du pauvre et de l’opprimé. Des statuts, imités des Constitutions que saint Bernard et les grands pontifes du moyen âge avaient sanctionnées, imposèrent les mêmes devoirs au frère hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem et au vaillant châtelain armé pour la France.
Nulles pages, excepté celles de l’Évangile, ne renferment peut-être de plus nobles enseignements que ces codes de fraternité d’armes. Partout on y reconnaît le souffle du christianisme, assez puissant pour mettre à la place de la force matérielle et de l’indomptable orgueil du barbare, l’esprit de dévouement, de charité et de sacrifice, l’honneur et les vertus héroïques d’un autre âge.
René rédigea lui-même les statuts du Croissant. Par un sentiment de modestie bien rare dans un prince, il refusa la présidence perpétuelle de l’Ordre, et fit nommer sénateur Guy de Laval, son grand chambellan et son ami. Cette dignité, qui ne durait qu’une année, fut portée tour à tour par le roi de Sicile, Jean Cossa, Louis et Bertrand de Beauvau, le duc de Calabre et Ferry de Lorraine; le nom des autres sénateurs est resté inconnu. Supprimé en1460par une bulle du pape Pie II, l’ordre du Croissant eut plus d’éclat que de durée, et aucune élection régulière n’eut lieu depuis cette époque. On prétend que le souverain pontife, qui voulait à tout prix rendre la paix à l’Italie, et former une sainte ligue des princes chrétiens contre les Turcs, crut devoir rendre libres les seigneurs napolitains attachés à la maison d’Anjou, en les déliant ainsi de leur serment de fidélité.
La célèbre devise, Loz en croissant, ne tarda pas à être justifiée. La trève conclue entre la France et l’Angleterre venait d’être rompue; et Charles VII avait donné rendez-vous sur la frontière de Normandie à toute la noblesse de son royaume (1449). Au bruit de ces cris de guerre répétés d’un bout de la France à l’autre, René et le duc de Calabre accoururent se ranger sous la bannière royale. Un corps considérable de Lorrains et cent lances des pays d’Anjou et de Provence accompagnaient ces deux princes. Ils partagèrent l’honneur et les périls de cette glorieuse campagne, et assistèrent en personne aux siéges de Rouen, de Honfleur de Caen, de Falaise et de Cherbourg, et à cette furieuse bataille de Fourmigny, gagnée par le connétable de Richemont, où, si l’on croit le «rapport des héraults, bonnes gens et prestres, qui là estoient, furent morts3774Angloys et pris1600. On les enterra en quatorze grantz fossés, ajoute la chronique de Normandie; or les Angloys estoient six mille, et les François trois mille tant seulement.»
Tandis que René partageait la gloire de ces conquêtes, un heureux événement la démission volontaire de Félix V, rendait enfin la paix à l’église catholique, Les préparatifs et les soins de la guerre n’avaient point refroidi le zèle du bon roi. Dès le renouvellement de ce déplorable schisme, il avait envoyé à Rome et en Savoie deux prélats distingués parleurs vertus et leurs lumières, Pons de Clapiers et Nicolas de Brancas. Ils unirent leurs efforts à ceux de Jacques Cœur, de Tanneguy Duchatel et de Guy Bernard, évêque de Langres, ambassadeur de Charles VII.
René faisait paraître en toute occasion la foi et la piété qui remplissaient son âme. Guidé par une tradition antique, il avait découvert, l’année précédente, les ossements des saintes femmes, qui accompagnèrent, dit-on, de Judée en Provence, Marie Madeleine, Marthe et Lazare. Un immense concours de peuple assista à la translation de ces précieuses reliques. Le village prit le doux nom de Saintes-Maries; et pour perpétuer la mémoire de la miraculeuse navigation de ses célestes patronnes, René voulut que l’écusson de la nouvelle ville représentât un frèle esquif, sans voile ni avirons, fendant les flots d’une mer orageuse, à la seule garde de Dieu.
L’administration de la Provence nécessitait de fréquents voyages. Alors le bon roi traversait la France à cheval, avec une suite peu nombreuse. Dix jours lui suffisaient pour se rendre d’Angers à Lyon, d’où il descendait jusqu’à Arles dans les bateaux du Rhône. Quand Isabelle l’accompagnait, elle faisait le même trajet à cheval ou en litière. Mais dans les dernières années de sa vie, le douloureux état de sa santé ne lui permit plus de s’éloigner de l’Anjou.
Elle ressentait alors les premières atteintes de la maladie de langueur qui la conduisait à la tombe. Plein encore d’illusions et d’espérances, René voulait vainement multiplier autour d’elle les distractions et les plaisirs. Une fièvre continuelle consumait cette vertueuse princesse. Retirée au château d’Angers, loin des fêtes et du bruit des armes, elle ne s’occupait plus que de l’éducation de ses petits enfants et d’œuvres de miséricorde et de piété. La mort vint l’y trouver douce, calme et résignée, ne pensant dans ses souffrances qu’à consoler son époux et sa famille (28février1452).
René était en Provence, au milieu de ses sujets décimés par une peste cruelle, lorsqu’il apprit le danger de la reine. Il accourut en toute hâte auprès de son lit de mort, pour recevoir ses derniers adieux. Nous empruntons ici au naïf chroniniqueur de l’Anjou, le touchant récit de sa douleur.
«De la perte de sa loyalle compaigne, fut le noble roy de Sicille si actaint de dueil, qu’il en cuyda bien mourir, ne jamais tant comme il fut en vie n’oublia l’amour qu’il avoit à elle. Et ung jour comme ses privez lui remonstroient, le cuydans consoler, qu’il falloit qu’il entre oubliast son dueil et prist réconfort, le bon seigneur, en plorant, les mena en son cabinet, et leur monstra une paincture que luy même avait faicte, qui estoit ung arc turquoys, duquel la corde estoit brisée et au dessoubz d’icelluy estoit escript ce proverbe itallien: arco perlentare plaga non sana; puis leur dist: «Mes amys, ceste paincture fait responce à tous vos argumens. Car ainsi que pour destendre un arc, ou en briser et rompre la corde, la playe qu il a faicte de la sagette qu’il a tirée, n’en est de rien plus tost guarie; aussi pourtant si la vie de ma chère espouse est par mort brisée, plus tost n’est «pas guarie la playe de loyalle amour, dont elle vivante navra mon cueur.»
«Ainsi, respondit le débonnaire prince, et fut en cest état longtemps, qu’il ne vouloit recevoir aucune consolation. Car cependant qu’elle vivoit, il portoit des chaufferettes pleines de feu, au bas desquelles estoit escript: d’ardent désir, et faisoit mettre auprès un chapelet de patenostres, au millieu duquel estoit escript: dévot luy suis. Et interprétoient et vouloient dire plusieurs qu’il portoit telles devises pour quelques dames en amour; mais saulve leur révérence. Car tant que la bonne princesse son espouse fut en vie, il ne porta devises que pour l’amour d’elle, et jamais en aultre ne mist son cueur.»
Livré à une tristesse profonde, René se plut à multiplier ces emblêmes de sa douleur. On les retrouve surtout dans les gracieuses peintures des livres de prières, qui lui ont appartenu. Ils ornaient en Anjou tous les lieux qu’il avait le plus aimés, le manoir de Reculée, la Baumette, la chapelle du bienheureux Bernardin, son confesseur, dans l’ église des Cordeliers, les châteaux de Baugé et de Launay, et Saint-Pierre de Saumur, Après la mort prématurée de ses enfants, sur le déclin de sa vie, il y ajouta une souche d or, d’où partait un unique rejeton, avec cette mélancolique devise: vert meurt.
Le duc de Calabre, Marguerite et Yolande avaient seuls survécu à leur noble mère, qui avait perdu successivement six de ses enfants, «moissonnés, dit l’historien de Provence, en leur blonde jeunesse.»
René, accablé de douleur, ne voulut point profiter des dernières dispositions d’Isabelle. Malgré le don de sa «très chière et bien aimée soeur et compagne.» Il céda, en toute souveraineté, la Lorraine à son fils, qui la gouvernait depuis plusieurs années avec une admirable sagesse. L’acte de cession en date du26mars1452 est un monument touchant de ses regrets et de sa tendresse paternelle.
Les pressantes sollicitations des Florentins et du duc de Milan, le célèbre François Sforce, arrachèrent René à l’accablement ou il était plongé. Ce prince successeur de Philippe Visconti son beau-père, avait contracté avec le roi de Sicile une étroite alliance depuis le siége de Naples. Ils s’étaient mutuellement juré de se soutenir en cas de guerre et d’unir leurs armes contre le roi d’Aragon. Sforce attaqué soudainement par cet ambitieux monarque, par la république de Venise, le marquis de Montferrat et le duc de Savoie, réclama l’exécution d’une ancienne promesse. Ses ambassadeurs vinrent trouver le roi de Sicile dans son comté de Provence, et lui offrirent, au nom de leur maître et de la république de Florence, un subside annuel de cent vingt mille ducats jusqu’à l’entière conquête du royaume de Naples,
René, qui connaissait l’inconstance italienne, hésita à donner une réponse favorable. Il consulta Charles VII, qui l’engagea à ne point abandonner son allié. Le duc de Calabre, de son côté, pressa vivement son père d’entreprendre cette expédition nouvelle. Ce jeune prince, dans ses rêves de gloire, voulait saisir cette occasion de soutenir les droits de la maison d’Anjou et de la venger de ses revers.
Plusieuris historiens ont reproche à René l’entraînement qui le porta, dans un âge déjà mûr, à reprendre les armes et à guerroyer en Lombardie. L’alliance incertaine du duc de Milan et de vagues espérances ne leur paraissent pas des motifs suffisants pour justifier cette guerre. Il est vrai que les mêmes écrivains reprochent au bon roi, avec plus d’amertume encore, de n’avoir pas dans sa vieillesse défendu l’Anjou contre toutes les forces de Louis XI, et sacrifié cette belle province dans une lutte inutile et sanglante
Quelles que soient les raisons qui déterminèrent le roi de Sicile, il ne voulut pas abandonner son allié, et pénétra en Lombardie à la tête d’un corps de quatre mille hommes (septembre1453). Le duc de Calabre vint bientôt l’y rejoindre Ils détachèrent de la ligue le marquis de Montferrat, prirent d’assaut la forteresse de Pontercio, soumirent Bresse et Crémone, et refoulèrent les Vénitiens jusque dans leurs lagunes. Déjà leurs partisans les suppliaient d’envahir le royaume de Naples, lorsqu’une trêve conclue sous les auspices du pape Nicolas V rendit inutiles leurs victoires et leur courage. La prise récente de Constantinople avait enflammé le zèle du pieux pontife. Ses efforts donnèrent la paix à l’Italie, sans réunir ses forces contre l’ennemi commun. Abandonné du duc de Milan, le roi de Sicile revint en France par la vallée d’Aoste. Il sembla dès lors renoncer pour toujours aux armes et aux conquêtes, et borner son ambition au bonheur de ses sujets.
Le temps, en rendant moins amère la douleur que René avait éprouvée à la mort d’Isabelle, n’avait pu combler le vide immense de son cœur. Malgré les tendres soins dont il l’avait entourée, le bon roi n’était point exempt de reproches. De coupables faiblesses avaient rempli ces dernières années écoulées au milieu des tournois et des fêtes, et quoiqu’elles eussent été voilées par le mystère, et qu’elles semblent être restées inconnues de la reine, leur souvenir se mêlait à des remords.
«Adonques comme il continuoit un dueil, bien que jà feussent deux ans passez, les barons des pays d’Anjou, du Maine et de Provence, tant le pressèrent de prières qu’il leur accorda de s’y marier, par ainsi que ils lui trouvassent quelque vertueuse et noble pucelle qui fust à son gré, dont les barons humblement le mercyèrent, luy promettant de brief luy en trouver une, espérant par ce, le tirer de la mélencolie qui le tuoit; car ils veoient bien qu’il ne povoit plus guères vivre ainsi (Bourdigné).»
Leur choix tomba sur Jeanne de Laval, que sa beauté avait fait nommer à quinze ans reine des tournois de Saumur et de Tarascon. Le10septembre1455, le cardinal de Foix bénit cette nouvelle union dans l’église de Saint-Nicolas d’Angers; et le jour même les deux époux firent leur entrée dans leur bonne ville, qui les reçut «en grant joye et lyesse.» Mais le constant attachement que René porta à la belle Jeanne, ne lui fit point oublier le souvenir d’Isabelle. Comme aux jours de sa jeunesse, les fêtes et les plaisirs n’embellirent plus sa cour. L’étude, la peinture et la poésie, des occupations graves et les exercices d’une tendre piété les remplacèrent. C’est aux sentiments qu’ils inspirèrent que nous devons l’ouvrage en prose et en vers, que René composa peu après son mariage, sous le titre de Mortifiement de vaine plaisance. Ce traité, dédié par son royal auteur à Jean Bernard, archevêque de Tours, est un dialogue mystique entre l’âme embrasée de l’amour divin et le cœur épris des vanités mondaines, une allégorie morale, dont le but est de prouver qu’il n’y a de repos qu’en Dieu, que les peines et les douleurs de la terre doivent nous élever à lui.
René quitta l’Anjou peu de jours après son mariage. Cédant aux désirs des Provençaux, il se rendit à Aix au commencement du mois de novembre; et ce fut dans cette capitale qu’il reçut les députations des principales villes de son comté. Arles, Aix, Marseille et Tarascon offrirent en présent «de rares et exquises pièces d’orfaiverie. «Des flacons de vermeil, des coupes et des bassins d’argent et de riches ayguières, où un habile artiste avait tracé de merveilleux emblêmes.
Touché de cet accueil, le bon roi prolongea son séjour en Provence. Il voulut visiter avec la reine les plus petites villes du comté, en connaître tous les besoins, en adoucit toutes les misères. La confusion de la législation féodale avait depuis longtemps attire son attention. Il chargea les plus habiles jurisconsultes du tribunal suprême d’Aix, de porter la lumière dans ces épaisses ténèbres, et de lui présenter les observations dictées par leur expérience et leur sagesse. Le même travail fut demandé à Jean Breslay, sénéchal de Chemillé, et à Jean Binel, juge ordinaire d’Anjou. René leur écrivit de son jardin d’Aix, le6octobre1458, pour leur intimer l’ordre de transcrire et de réunir en un seul corps les coutumes de la province. Il se fit représenter les divers recueils, les lois et règlements de ses prédécesseurs, retrancha et ajouta selon qu il lui parut juste et utile. Aucune réforme sage ne fut oubliée par son intelligente bonté. La gloire si pure du législateur devait couronner son règne.
Ce n’est pas sans un étonnement mêlé d’admiration, que nous retrouvons dans son statut sur les tutelles la plus tendre sollicitude pour les intérêts des mineurs. Si leurs mères se remarient, elles sont obligées de rendre un compte rigoureux avant de contracter de nouveaux liens. Le tuteur ne peut être ni leur époux ni leur frère. Les magistrats de la cité interviennent dans ce choix, et des règlements pleins de prévoyance déterminent tout ce qui a rapport à l’entretien et à la conservation personnelle des pupilles,
La loi sur les donations, les droits de succession, les substitutions féodales, le retrait lignager sont empreintes du même esprit de conservation, d’intelligence et de sagesse. Toute donation au-dessus de dix florins, excepté en contrat de mariage, doit mentionner l’approbation du juge, et être faite en présence d’un des consuls, échevins, ou syndics, et de deux parents du donateur.
D’autres statuts portent que l’emprisonnement ne sera jamais décrété sans information et interrogatoire préalable. Si le délit n’est pas de nature à entraîner une peine grave, l’accusé restera en liberté jusqu’au jour du jugement, quand même il ne pourrait offrir de caution.
Une répartition plus juste des subsides et des tailles fut également faite par les soins du bon roi. Il ne maintint l’exemption d’impôts que sur les fiefs nobles, chargés de l’entretien d’un certain nombre de gens de guerre. Le privilége ne s’étendit pas aux terres acquises à titre onéreux ou gratuit par des gentilshommes. L’obligation où ils étaient de verser leur sang pour la défense du pays, ne les exemptait point de la loi commune.
Les contestations commerciales ne pouvaient échapper aussi à la prévoyance de René. Il voulut qu’elles fussent réglées sommairement sans longues plaidoiries, ni écritures. D’honnêtes marchands, appelés comme arbitres, exprimaient leur opinion; elle servait de règle au juge chargé de rendre la sentence. L’établissement sous Charles IX des tribunaux consulaires n’est que la réalisation de la pensée du bon roi.
Mais l’ordonnance qui révèle le plus son amour pour ses sujets, est celle où il ordonne à tous les sénéchaux, baillis, juges, consuls et syndics, de jurer solennellement le maintien des franchises et priviléges de Provence. Les droits du peuple et ceux de nos rois furent toujours intimement unis dans notre patrie. Remontant à une même source, et également sacrés, ils ne peuvent se prescrire ni se séparer, sans que le sol ne tremble. L’anarchique audace du tribun courbe les têtes sous un niveau que n’eût osé imposer le pouvoir absolu; le despotisme amène les réactions populaires; et au milieu de ces déchirements intérieurs, le meilleur citoyen reste celui qui confond dans un même amour les principes monarchiques, l’honneur, l’indépendance et les libertés du pays.
Deux années s’écoulèrent dans ces occupations royales, années pleines et heureuses, où chaque jour fut compté par un bienfait de plus, une bonne action nouvelle. Le tendre attachement de Jeanne de Laval avait rallumé l’inspiration poétique de René, et jeté des fleurs sur son âge mûr. Souvent on les voyait, sans autre garde qu’un lévrier fidèle, parcourir à pied les campagnes voisines, et encourager par leur présence les travaux et les jeux de pauvres laboureurs, Assis à l’ombre des vieux saules, ils jugeaient avec bonté les contestations qui leur étaient soumises, ramenaient la paix dans les familles désunies, ajoutaient un don gracieux à la dot des jeunes filles, ou devisaient ensemble de poésie et d’amour. Quelquefois même pour rendre l’illusion plus complète et oublier les soucis de la royauté, les illustres époux gardèrent, dit-on, leurs troupeaux dans les prairies. Un léger chapeau de paille et les fleurs des champs remplaçaient la pesante couronne et René, cheminant près de sa douce compagne, s’appuyait sur une houlette, ce premier sceptre des rois pasteurs.
Lu poëme, ou ces souvenirs ont répandu un intérêt plein de charmes est la ravissante pastorale de de Regnault et Jeanneles ou du les Amours du Berger et de bergeronne. Sous cette riante peinture de la vie champêtre, Jeanne de Laval dut reconnaître avec émotion la tendresse sans bornes que René lui avait vouée.
Ce fut aussi à la même époque que le bon roi commença son grand poëme chevaleresque et allégorique, la Conqueste de dolulce Mercy, par le Cueur d’amour espris. Mais quoique ce roman porte la date de1457, il est à croire que René employa plusieurs années à le composer, et à l’orner des ravissantes miniatures que on admire dans le manuscrit original. Dessinées avec un soin et une délicatesse extrêmes, elles sont la preuve du prix que René y attachait. Le moyen âgé sesoutumes et ses armures, l’église et ses pompes, les mythologiques allégories de la renaissance revivent dans ces petits tableaux, encadrés de fleurs étincelants d or et de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. étincelants
Nous ignorons à quel point Jeanne de Laval partageait les goûts poétiques de son époux. Vivant toujours auprès de lui, elle dut aimer tout ce qui avait adouci les ennuis de sa captivité et fait le charme de sa vie. Elle le quittait rarement lac comparait dans ses voyages, et lorsque de cruels malheurs accablèrent sa vieillesse, elle eut de douces paroles pour calmer tant de douleurs.
L’un et l’ autre affectionnaient singulièrement le séjour de Tarascon antique cité, baignée par les flots du Rhône, où Louis II avait bâti un château magnifique Le roi de Sicile s était plu à terminer et à embellir cette demeure paternelle nous l’avons vu, avec toute sa cour, y tenir le Pas d’armes de la Bergère, alors que Jeanne, simple pastourelle, sans autres atours qu’un gentil chaperon de couleur rose, le barillet au côté et la pannetière à la main, donnait aux vainqueurs un baiser et un annel.
René composa dans cette ville une partie de ses ouvrages. Il y entretint une poétique correspondance avec le chevaleresque prisonnier d’Azincourt, le brave et spirituel Charles d’Orléans. Tous les deux longtemps exilés s’étaient consolés avec leur muse, et, malgré la différence de l’âge, s’étaient voués une amitié à toute épreuve, dès leur rencontre première à la cour de Charles VII. Rien de plus naïvement délicat que leurs douces confidences et l’échange de leurs rondels.
La solennelle translation des reliques de sainte Marthe, patronne de Tarascon, retint René dans cette ville (10août1458), Il y assista dévotement avec toute sa cour, et se plut à ordonner lui-même les dispositions de la fête. Une foule immense accourut à cette religieuse cérémonie, où l’on vit pour la première fois apparaître la Tarasque, reptile hideux, qui vomissait des flammes. Une jeune fille vêtue de blanc attacha son voile au col du dragon, et conduisit sans effort le monstre devenu docile. René, par cette image, avait voulu rappeler un des miracles de la soeur de Marie Madeleine et de Lazare. On lit dans les légendes, que la sainte, à son arrivée à Tarascon, et avant d’y annoncer l’Evangile, délivra les habitants d’un crocodile énorme, qui dévorait les bateliers attardés sur le fleuve, et répandait sur les deux rives la consternation et la mort.
Le temps n’a point effacé dans cette ville le souvenir du bon roi; les jeux qu’il avait établis se célèbrent encore chaque année, et sa mémoire populaire et bénie a été préservée d’un injuste oubli. Le beau château de Louis d Anjou domine au loin le Rhône; fier et intact, il a vu gronder autour de ses créneaux les siècles et les tempêtes, sans qu’une seule pierre soit tombée de ses tours. Le tombeau du fidèle Cossa, monument touchant d’une royale reconnaissance, orne toujours l’église souterraine de Sainte-Marthe; là, le preux chevalier, comme autrefois le frère de sa céleste protectrice, attend la parole qui doit briser son cercueil pour le réunir à Dieu et au généreux maître qu’il avait tant aimé.
Tandis que la Provence bénissait son souverain, et jouissait d’une paix profonde, des événements inattendus arrachaient le roi de Sicile à ses paisibles loisirs. Fatiguée de troubles et de guerres intestines, la ville de Gênes s’était donnée à la France. Charles VII avait nommé le duc de Calabre gouverneur de cette turbulente cité; et au moment où ce prince en prenait le commandement, et dispersait la flotte et l’ armée napolitaine, qui en formaient le siége, il apprenait la mort du roi d’Aragon. Une fièvre de quelques jours avait enlevé Alphonse au faîte de la puissance. Il ne laissait, pour héritier du royaume de Naples, qu’un fils illégitime, nommé Ferdinand. Les espérances de René se réveillèrent à cette nouvelle. Il crut de son devoir de monarque et de père, de réclamer l’investiture auprès du pape Pie II.

Chateau de Tarascon
L’ancien secrétaire de Félix V et du concile de Bâle, Ænéas Sylvius Piccolomini, était monté sur la chaire du prince des apôtres. Dévoré du zèle des croisades, il faisait retentir l’Europe chrétienne de ses gémissements et de ses prières. Tout autre intérêt s’effaçait à ses yeux devant cette pensée. Il s’était lui-même proclamé le chef de la ligue sainte, et sa voix ébranlait l’Italie menacée par Mahomet II. Peu touché du droit de René en pareille circonstance, soucieux seulement de prévenir toute guerre, qui mit obstacle à ses desseins, il refusa l’investiture demandée par ce prince, et reconnut hautement le fils de son rival.
Le roi de Sicile, irrité de cette apparente injustice, interrompit ses relations avec le pontife, et appela de sa décision au futur concile et à ses armes. Ferry de Lorraine prit le commandement des galères de Marseille; une grande activité présida à ces préparatifs de guerre, et en attendant que la flotte pût lever l’ancre, des vaisseaux marchands portèrent des secours aux seigneurs napolitains, qui avaient attaqué les troupes de Ferdinand et de Pie II.
Le pape, que justifiait la pureté de ses intentions, écrivit à René une lettre paternelle: «Malgré les hostilités commises par ses partisans sur les états de l’Eglise » et son appel au futur concile, il lui était toujours cher à cause de ses vertus.» Pie II lui explique ensuite avec douceur les griefs et les motifs qui avaient déterminé le refus d’investiture, et finit en le priant de prendre des voies plus conformes a son amour pour la paix.
Fermement convaincu de la bonté de sa cause, René crut inutile de répondre à cette lettre. Il hâta le départ de la flotte destinée à seconder les efforts du prince de Tarente. Ce seigneur, grand connétable du royaume, n’attendait qu’une occasion favorable, pour embrasser ouvertement le parti de la maison d’Anjou.
Cependant l’agitation qui régnait à Gênes avait empêché le duc de Lorraine de se réunir aux Napolitains. Le doge Pierre Frégoze, oubliant les traditions de sa famille, la délivrance de sa patrie et ses propres serments, s’était mis à la tête des ennemis de la France. Les Fiesques et les Adornes avaient laissé sommeiller leurs vieilles haines. Ils réunirent leurs partisans et soulevèrent la multitude.
Nous ne suivrons point Jean d’Anjou dans cette lutte glorieuse, où il déploya toutes les qualités héroïques de sa race. La défaite de Fiesque et de Frégoze tué de sa propre main, apaisa cette terrible sédition. Il rétablit l’ordre par sa prudence autant que par sa valeur, et le sénat lui décerna le titre de conservateur de la patrie.
Confiant alors le commandement de Gênes, qu’il laissait calme et tranquille, à Louis de Vallier, il mit à la voile le4octobre1459, et débarqua à Gaëte avec l’élite de la chevalerie de Provence et de Lorraine. Quelques historiens prétendent que pour enlever aux siens tout espoir de retour, il renvoya sa flotte sur les côtes de France, ne voulant d’autre alternative qu’une couronne ou un tombeau.
L’attachement des Napolitains pour le sang de leurs anciens rois sembla se rallumer à la vue du duc de Lorraine. Un soulèvement presque général agita la terre de Labour, la Pouille et les Abbruzzes. Jean vit une partie de la population se ranger sous ses bannières. Il avait inscrit au-dessus des fleurs de lys et des allérions de ses armes ce verset de l’évangile, qu’un saint pape appliqua depuis au vainqueur de Lépante: Fuit homo missus à Deo, cui nomen erat Joannes. Une éclatante victoire sur les bords du Sarno (7juillet1460) parut d’abord assurer son triomphe. Inférieurs en nombre à leurs ennemis, les Angevins se couvrirent de gloire. Il leur eût été facile d’entrer à Naples avec les vaincus, si au lieu de s’arrêter à faire des prisonniers, ils eussent continué leur marche. Ferdinand, rentré presque seul dans sa capitale, l’avouait volontiers, en parlant de cette bataille: «Le pre» mier jour, disait-il, les ennemis estoient maistres de ma personne et de mon » royaulme; le second, ils auroient pu se rendre maistres de mon royaulme et non » de ma personne; le troisième, ils n’avoient plus aucun pouvoir sur les deux.»
Le duc de Lorraine avait accordé généreusement la liberté à tous les prisonniers de guerre. Tandis que l’Italie bénissait sa clémence, Jean Cossa s’était rendu auprès du pape Pie II, pour le prier de ne pas prolonger la lutte par une obstination inutile; mais rien n’avait pu toucher l’inflexible pontife. Il avait déclaré que le malheur de son allié était une raison de le secourir, et non de le livrer à ses ennemis par un lâche abandon.
«Puisque Notre Seigneur Jésus-Christ, répondit le vieux guerrier, s’est si visiblement déclaré en notre faveur, nous tâcherons de nous passer de son vicaire. » Il prit alors congé du pape, et revint immédiatement auprès du duc de Lorraine, qui s’était emparé de Bayes et de l’île d’Ischia.
Cependant le roi de Sicile n’abandonnait point son fils au milieu de ses victoires. Inquiet de ne pas le voir marcher sur Naples, il écrivait à son chancelier Jean des Martins:
«Combien que je sçay les peines, charges et despenses, que a porté le pays de Provence, et dernièrement d’un don qu’ilz ont faits pour six ans; toutefois la très grant miracle et victoire, que Dieu monstre et administre à Monsieur, est besoin et nécessaire que chascun l’ayde... Chancelier, servez moy à ce besoin, et soyez certain que je le reconnaistray, à vous et aux vostres... Pour ce, je vous prie que vous y employez vos cinq sens de nature, et qu’il n’y ait serviteurs, marchands. ne compèresres éparMonsieur MonsieurMonsieur dera assez aura assez de quoy récorécompenser... Dieu soit garde de vous.»
Pendant que le roi de Sicile, les yeux sans cesse tournés vers Naples envoyait à son fils de l’or et des soldats, et ne négligeait rien qui pût aider au triomphe de ses armes, le doge Prosper Adorne introduisait dans Gênes les troupes du duc de Milan, et secouait le joug de la France. Prévenu par René de cette nouvelle révolte, Charles VII détacha de son année un corps de six mille hommes, qui se grossit en s’embarquant à Marseille d’un millier de Provençaux Cette expédition ne fut pas heureuse. Les Français, attaqués par une multitude d ennemis, succombèrent presque tous dans de sanglantes rencontres; et Gênes déchirée de nouveau par les factions, en proie à la tyrannie de ses grandes familles crut recouvrer son indépendance et son orageuse liberté.
C’est ici le lieu de venger avec M. de Villeneuve la mémoire de René d’une calomnie historique, répétée par dom Calmet et le continuateur de Vély, sur la foi de l’auteur italien de la vie de François Sforce. Selon lui, le roi de Sicile tranquille témoin, du pont de son vaisseau, du désastre des Français, aurait ordonné dans sa colère de prendre la haute mer, afin de ne laisser aux fuyards aucune chance de salut. Le caractère de René, ses vertus chevaleresques, sa vie entière démentent cette accusation, soulevée par un écrivain étranger, qui ne la reproduit d’ailleurs, «que comme un bruit populaire, digne de peu de créance.» Il paraît même certain que le bon roi ne prit aucune part à cette guerre, et qu’à l’époque ou ces historiens le font trahir ainsi ses compagnons d’armes (16juillet1461), il était à Marseille, auprès du lit de mort d’une soeur de Jeanne de Laval.
Plus nous avançons dans cette vie si pure, et plus les malheurs et les chagrins vont s’amonceler sur la tête de René. La mort avait enlevé son frère et son ami, le glorieux Charles VII (23juillet1461). Marie d’Anjou n’avait pas tardé à suivre son époux dans la tombe. La grande Marguerite remplissait alors le monde du bruit de ses infortunes et de son héroïsme maternel; enfin le duc de Lorraine, après quatre ans de combats, s’était éloigné de Naples, vaincu par l’épée de Scanderberg.
La peste ravageait alors la Provence. Ce cruel fléau moissonnait la population de Toulon et des villes voisines; et il n’y avait pas une famille qui n’eût à pleurer plusieurs des siens. Profondément ému de ces calamités, René exempta pendant cinq ans de toute espèce de tailles les habitants de cette ville, du bourg de la Valette et de quelques autres villages. Sa royale charité s’étendait à toutes les souffrances, et jamais sentiment de crainte personnelle n’eut accès dans son cœur.
Séjournant alternativement en Provence et en Anjou, il soumit à une assemblée de notables, tenue dans cette dernière province, le recueil des lois et coutumes demandés à Jean Breslay et à Jean Binel. Des lettres patentes, en date du château d’Angers (janvier1462), approuvèrent cette compilation, base de la législation de l’Anjou, du quinzième siècle au dix-huitième.
René reçut à cette époque la visite de Louis XI, qui lui prodigua jusqu’à l’affectation les égards et les témoignages d’un attachement presque filial. Inquiet de l’asile qu’avait trouvé en Bretagne le jeune duc de Berry, le soupçonneux monarque avait voulu connaître «le vouloir de ceulx qui l’avoient quitté, pour suyvre son frère.» Il entoura son oncle de caresses, visita avec lui les châteaux d’Angers, des Ponts-de-Cé et de Saumur, établit en l’honneur de la Vierge, «sa bonne maistresse et grant amie,» un chapitre de chanoines dans la petite île de Béhuard, et ne manqua pas d’honorer la vraie croix de Saint-Laud, qui lui avait toujours inspiré une salutaire frayeur. Ces marques de dévotion feintes ou réelles, un langage familier et affectueux, et de riches présents donnés avec adresse lui concilièrent l’affection des bons bourgeois d’Angers, et préparèrent peut-être l’injuste et violente usurpation de la province.
Louis, pour s’assurer des dispositions des principaux seigneurs, avait convoque à Tours les grands vassaux de la couronne. Il se plaignit amèrement du duc de Bretagne, et leur demanda s’il pouvait compter sur leur fidélité, en cas d’une guerre prochaine. René protesta de leur dévouement, «envers et contre tous, en foy et loyaulté.»
Si le bon roi était sincère, il n’en était pas ainsi des autres seigneurs. L’hypocrite ambition de Louis, ses fourberies, son despotisme avaient soulevé les serviteurs les plus dévoués de son généreux père. Le duc de Bretagne et le comte de Charolais étaient à la tête de cette ligue menaçante, que couvrait de son nom le duc de Berry. «Ils vouloient, disaient-ils, apporter un remède aux misères du royaume, chasser des conseillers pervers, et soulager le pauvre peuple, accablé par la gabelle, les exactions et les impôts. Ce prétexte, ajoute Anquetil, qui séduit toujours la multitude, fit appeler ce soulèvement la guerre du bien public.»
Jean, mécontent du roi et de ses nouveaux ministres, fut un des premiers à se joindre aux princes confédérés. Il avait avec lui cinq cents lances et un corps d’infanterie suisse. Son cri de guerre, comme celui du comte de Charolais, était: «Exemption de tailles, bien public et franchises!»
«Ce noble prince, dit Commines, à tous alarmes le premier armé de toutes pièces, et son cheval toujours bardé, sembloit bien prince et chief de guerre, et tiroit toujours droict aux barrières de nostre ost. Comme il estoit bien faict de sa personne, beau, gracieux, doulx, éloquent, modéré, libéral et grant capitaine, il avoit l’estime et la confiance des troupes, qui n’obéissoient à personne plus volontiers qu’à luy.»
René avait vu cette révolte avec douleur. Opposé au soulèvement général qui entraînait presque tous les princes du sang, il écrivait à son fils de Launay-lez-Saumur le10août1464:
«Mon filz, monseigneur le roy m’a présentement escript par Gaspar Cosse, et aussi envoié le double d’unes lettres, que lui avez escriptes, lequel par ses lettres me fait sçavoir qu’il envoie devers vous le seigneur de Precigny, et que de ma part je voulsisse aussi envoier devers vous aucuns des miens qui me fust feable. Mon filz, vous savez ce que je vous ay fait savoir par l’evesque de Verdun, de la voulenté du roy et de la mienne aussi; tousiours m’avez esté obéissant jusques apresent, encores, si vous estes saige, ne commencerez-vous pas à ceste heure à se autrement, et je le vous conseille pour vostre bien et honneur; et sur ce veuillez croire et aussi faire, et accomplir ce que vous dira de par mondit seigneur le roy et moy, ledit Gaspar, que j’envoie devers vous pour ceste cause; autrement, je ne pourroye estre content de vous. Nostre Seigneur soit garde de vous.
Votre père, RENÉ.»
René, pour éviter les soupçons de Louis XI, crut devoir lui faire tenir une copie de sa lettre:
«Mon très redoubté seigneur, ajoutait-il en s’adressant au roi,
Je me recommande à vostre grâce si trés humblement que je puis. Plaise vous savoir, monseigneur, que par Gaspar Cosse, ay veu ce qu’il vous a plu m’escrire, et comment aviez deliberé envoier devers mon filz de Calabre, le seigneur de Precigny, me exhortant et ordonnant y envoier aucuns de mes serviteurs qui me fust feable; sur quoy, monseigneur, en obéissant tousiours à voz bons plaisirs et commandemens, je y envoie ledit Gaspar, duquel comme savez, il a assez cognoissance; auquel j’ai donné charge expresse de passer et retourner par vous et puis tirer de là devers mon dit filz, pour lui dire ce qu’il vous plaira lui en charger Avecques ce que je lui ay de ma part aussi dit pour lui enjoindre de par moy et sur ce escrips à mondit filz, par ledit Gaspar; ainsi que plus a plain verrez par la coppie de mes lectres, que vous envoie cy enclouse, ou par lesdictes lectres mesmes, si c’est vostre plaisir les veoir et ouvrir; priant à Dieu, mon très redoublé seigneur, qu’il vous doint bonne vie et longue.
Escript à Launay, le10e jour d’aoust.
Vostre très humble et obéissant,
le roi de Sicile, due d’Anjou, etc.
RENÉ.»
La bataille de Montlhéry (13juillet1465) et le peu de succès du siége de Paris disposèrent les confédérés à écouter des paroles de paix. Jean d’Anjou, après avoir publiquement refusé de séparer sa cause de celle de ses alliés, ne tarda pas à s apercevoir qu’ils n’avaient ni son désintéressement, ni sa droiture. Il prit le parti d aller trouver le roi à Paris, et d’y jeter les bases d’un traité général. Dans les conférences qu il eut avec Louis, il lui reprocha courageusement d’avoir déserté à Naples, malgré de solennelles promesses, la cause d’un prince de son sang, et stipulé lui-même cet abandon dans des lettres adressées à Ferdinand. Il ajouta que son duché était un fief de l’empire, et qu’aucun lien de vasselage ne l’unissait à la couronne de France.
Le roi, qui voulait à tout prix calmer ces justes ressentiments, prodigua les protestations et les caresses. Il offrit «à son très amé et beau cousin de Calabre» deux cent mille écus d’or, huit mille archers et cinq cents lances pour reconquérir e royaume de Naples. La Lorraine fut déclarée exempte de tout hommage; et Jean obtint en outre le gouvernement de Vaucouleurs.
Surpris de ces faveurs qu’il n’avait point sollicitées, il hâta de tous ses efforts la conclusion de la paix. «Je pensois, disait-il aux seigneurs qui vendaient leur » soumission, cette assemblée estre pour le bien public; mais je commence à » veoir que c est pour le bien particulier.» Les traités de Conflans et de Saint-Maur lurent en partie son ouvrage.
«Louis XI, dit un historien, savait sur toutes choses s’accommoder au temps lorsqu’il était le p us faible, et céder à ses ennemis ses droits et ses prétentions afin de les désunir; mais quand une fois il avait rompu leur ligue, il reprenait ce qu’il avait cédé et ne tenait rien de ce qu’il avait promis.» René, malgré son inviolable fidélité, devait bientôt en faire l’expérience.
La mort de l’infant don Pèdre de Portugal avait laissé la Catalogne en proie à l’anarchie. Soulevée depuis plusieurs années contre le roi Jean II, frère d’Alphonse V, cette belliqueuse principauté avait offert la couronne d’Aragon au fils de la reine Yolande. Ses députés s’étaient rendus à Angers, auprès du roi de Sicile; ils l’avaient supplié de se mettre à leur tête, et de venir à Barcelone prendre possession d’un trône mérité par ses vertus. René était trop âgé pour se bercer encore d’ambitieuses chimères. Il accueillit gracieusement les députés catalans, leur dit que sa vieillesse ne lui permettait point d’accepter leurs offres, mais qu’il leur enverrait, à sa place, son fils Jean d’Anjou et Ferry de Vaudemont (1467).
Le roi de Sicile, en faisant parvenir à Louis XI cette nouvelle importante, crut l’occasion favorable de lui rappeler de récents engagements. Une réponse évasive prouva qu’il avait à tort compté sur la foi royale. Louis n’avait aucun intérêt à garder sa parole. Il se borna à des vœux stériles et à des secours sans importance, tout en prêtant douze cent mille écus au roi d’Aragon, et lui retenant en gage le Roussillon et la Cerdagne. Le duc de Lorraine vit alors qu’il n’avait rien à attendre que de lui-même. Huit mille Angevins, Lorrains et Provençauxrépondirent à son appel; il traversa les Pyrénées à leur tête, et fit à Barcelone une entrée triomphale. Deux victoires près de Roses et de Villademar (1468) excitèrent jusqu’au délire l’enthousiasme des Catalans. Le jeune prince Ferdinand commandait les Aragonais à cette dernière bataille. Son cheval fut tué dans la mêlée, et il ne dut la liberté qu’au dévouement d’un fidèle serviteur, qui mit pied à terre malgré ses blessures, pour sauver le fils de son roi.
Les hostilités continuèrent l’année suivante avec une extrême vigueur. Surpris à Peralta pendant une nuit obscure, don Juan s’enfuit jusqu’à Figuières sans vêtements, sans casque et sans épée. Les provinces de Gironne et de Tortose, Berguza, Palamos, le Lampourdan entier se soumirent au vainqueur (1469et1470).
L’histoire a recueilli la lettre que le roi de Sicile adressait à Jean d’Anjou, à la nouvelle de ces succès; il lui rappelle d’abord, «que pour amplifier sa couronne et son nom, depuis sa première jeunesse et essais d’armes, il s’estoit courageusement présenté à travaux et dangers innumérables; qu’il avoit esté par deux fois en Italie avec gros et puissant exercite (armée, exercitus), où toujours il s’estoit montré preulx et valeureux combattant.»
«Très illustre et cher fils, nostre premier né, ajoute-t-il, dans un transport d’orgueil paternel, nous laissons qu’à Gênes, les années passées, vous avez montré tant d actes de prouesse, délivrant la ville assiégée de ce roy si puissant par terre et par mer; et que Pierre de Campofregose, pour lors duc de la cité, ayant pris et tourné ses armes contre nous par une grande perfidie et desloyauté, a esté étendu mort et roide sur le pavé de vostre main, après plusieurs honorables playes reçues sur vostre corps; et qu’à présent vous êtes en Catheloigne, avec le harnois au dos, pour le recouvrement du droict et de la couronne maternelle, qui nous est deue, du royaume et de la jurisdiction d’Aragon. Mais de quelle grandeur et magnanimité de courage, de quelle force, vigilance et sagesse faites-vous maintenant la guerre contre Jean nostre capital ennemy! Tesmoin en est bien Geronde (Gironne) et toute la province emporitaine (le Lampourdan), tesmoins en sont bien les respoussements des ennemys, les forteresses et les chasteaux pris, les places munies, qu’en passant par la force et vertu de vos armes se sont rendues et remises à vostre main. Nous taisons vostre prudence, vostre justice, doulceur et bénignité, et la modestie dont vous usez au gouvernement des peuples et des citez, avec plusieurs aultres royales et très excellentes vertus, dont Dieu a illustré vostre esprit. Si qu’il nous sera mieulx séant de ne pas parler plus tant de vos haultes et tant héroïques qualités, de peur que nous ne semblions parler de nous mesmes, en parlant de vous. qui estes nostre fils bien aimé, et nostre propre chair et nourriture.»
Au moment où René adressait à son fils ces touchantes paroles, la Catalogne était soumise; et Jean d’Anjou, au comble de la gloire, espérait achever la conquête de l’Aragon. Il avait envoyé une ambassade au roi de Castille, pour lui demander la main de l’infante Isabelle; tout semblait sourire à ses projets, lorsqu’il fut atteint d’une maladie mortelle, au retour d’un pèlerinage à Notre-Dame de Montserrat. Les larmes et les prières de tout un peuple ne prolongèrent point la vie du héros. Il expira à Barcelone au milieu de ses triomphes, le13décembre1470, à l’âge de45ans.
Les Catalans qui. pendant sa vie, se pressaient sur son passage, baisaient ses armes, ses éperons et jusqu’à la mule qu’il moulait, furent en grand deuil à sa mort. Durant neuf jours entiers son corps fut exposé dans une salle de son palais ; chacun venait s’agenouiller dévotement et prier aux messes célébrées pour le repos de sou âme, depuis le point du jour jusqu’à l’heure de noues. Le duc Jean, recouvert d’une robe de velours noir, Ja barette en tête et sa bonne épée au côté, fut porté dans les rues et carrefours de la ville. Le corlége s’arrêtait sur les places principales, les chevaliers inclinaient ses bannières: on n’entendait que des sanglots , des lamentations et des cris.
Le caveau sépulcral des rois d’Aragon s’était refermé sur le duc de Lorraine, lorsque le fidèle Carrion descendit à Angers chargé du noble cœur de son maître. René à celle vue pensa mourir de douleur. Il fut longtemps comme privé de sentiment et de vie, sans prononcer une seule parole. Ses infortunes croissaient avec les années; et cette mort prématurée n’était que le présage d’inexprimables malheurs.
Entraîné par les exploits de Jean d’Anjou, nous n’avons pas voulu interrompre notre récit. Il nous fout jeter maintenant un coup-d’œîl en arrière ; assez tôt nous aurons à raconter de nouvelles épreuves; les jours heureux du roi de Sicile furent trop clairsemés dans sa vie pour les laisser en oubli.
La loyale conduite de René pendant la guerre du bien public avait désarmé l’inquiète défiance de Louis XL II paraissait plein de respect pour sa vieillesse, et semblait chercher les occasions de lui témoigner une affectueuse reconnaissance. Le roi de Sicile, qui aimait toujours le fils de Marie d’Anjou, se rendait avec Jeanne de Laval au château d’Amboise, quand Louis y tenait sa cour, assistait à des représentations dramatiques jouées en son honneur, et ne soupçonnait point de mauvaise foi dans ces démonstrations intéressées. De son côté, le rusé monarque ne manquait jamais de faire à son très cher et unie oncle et cousin quelque beau présent, et de lui accorder des faveurs, qui coûtaient moins encore, comme de le faire asseoir à ses côtés sur un fauteuil de velours cramoisi, exactement pareil au sien, ou de l’autoriser à signer ses lettres et ordonnances d’un grand sceau de cire jaune, prérogative exclusivement réservée jusqu’alors à la couronne de France.
« De retour, dit Iîourdigne,ason puissant chaste] d’Angers, le bon roi reprennoit vie convenable pour resjouyr sa vieillesse, comme planter et enter arbres, édiffier tonnelles, pavillons, vergiers, galleries et jardins, faire bescher et parfondir fosses, viviers et piscines pour nourrir poissons, et les veoir nager et esbattre par l’ eau clère, avoir oyseaulx de diverses manières, en buissons et arbresseaulx, pour en leurs chantz se délecter. Et pour certain il fut le premier qui d’estranges pays fist apporter en France paons blancs, perdrix rouges, connilz blancs, noirs et rouges, fleurs de œillets de Provence, roses de Provins et de Muscadetz, et plusieurs autres singularitez ignorées en Anjou auparavant. Et disoit aux princes et ambassadeurs de divers pays, qui le venoient visiter, qu’il aymoit la vie rurale sur toutes autres, pour ce que c’estoit la plus seure façon et manière de vivre, et la plus loingtaine de toute terrienne ambition.»
Souvent on le voyait dans un bateau de pêcheur descendre la Maine jusqu’au couvent de la Baumette, solitaire ermitage taillé dans le roc, à l’image de la Sainte-Baume. Il aimait à honorer la patrone de la Provence, et avait fondé un couvent de Cordeliers, en mémoire du bienheureux Bernardin, son confesseur. Les jours de fête, il suivait l’office dans un psautier qu’il avait donné aux bons pères. Il partageait volontiers leurs repas; et si l’on en croit la tradition populaire, consacrée par une gothique inscription, le plat qui lui servait fut incrusté après sa mort dans les murs du monastère.
Le peuple, qui accourait sur les pas de René, vint visiter à son exemple cette pieuse solitude. Elle devint un lieu de pèlerinage, où se rendait chaque année à la fête patronale une partie de la population angevine.
Le temps n a point détruit le couvent de la Baumette; la foule joyeuse couvre à certains jours les prairies qui s’étendent jusqu’à la Loire; et les cloîtres, le réfectoire, la chapelle taillée clans le roc dominent encore la vallée. Mais aucun chant sacré ne s’élève de cette enceinte recouverte de lierre. Les courses et les jeux établis par le roi de Sicile, ont cessé depuis longtemps; et à sa mémoire vénérée se mêlent aujourd’hui de sanglants souvenirs.
Au pied du rocher penché sur les eaux, qui sert de fondement à l’abbaye, s’arrêtait, il y a un demi-siècle, une barque chargée de victimes et de bourreaux. Elle portait soixante-douze vieillards arrachés au sanctuaire, et que n’avaient protégés ni leurs cheveux blancs, ni leurs vertus. Liés deux à deux, ils priaient avec ferveur au milieu des blasphêmes. Tout à coup de larges ouvertures, agrandies à coup de hache, donnent passage à l’eau de la Maine. Un léger tourbillon fait bouillonner sa surface. Puis, le fleuve pur et tranquille continue vers la Loire son cours accoutumé.
A l’opposé de la Baumette, un peu au dessus d’Angers, René avait découvert en chassant un saint anachorète. Il se nommait Macé Bucheron, était prêtre et chapelain du chapitre de Saint-Maurice, mais il avait abandonné sa prébende, pour vivre dans la solitude de pain noir et de racines. Le roi, touché de ses vertus, lui bâtit une cellule et une petite chapelle. Il y ajouta pour lui-même un jardin et un modeste logis, qu’il venait souvent visiter à pied en traversant la ville. Il l’appelait son cher ermitage de Reculée. C’était dans cette retraite, embellie de sa main de peintures et d’ingénieuses allégories, qu’il aimait à deviser avec les principaux bourgeois d’Angers, les artistes et les savants attirés à sa cour.
Autour de la demeure royale s’élevèrent bientôt de pauvres habitations recouvertes de chaume. Elle étaient occupées par des pêcheurs qui venaient jeter leurs filets sous les fenêtres de René. Le bon roi avait toujours eu pour ces braves gens une affection singulière. Entre plusieurs beaux privilèges qu’il leur concéda, il voulut qu’ils ouvrissent la marche de la procession de la Fête-Dieu. Leur doyen, précédé de ménétriers, y portait un cierge énorme, où saint Pierre était représenté en cire avec ses vêtements pontificaux, un filet à la main. Selon les prophétiques paroles du Sauveur, le pêcheur du lac de Génézareth était transformé en pêcheur d’hommes.
A Marseille, un tribunal particulier, les Prud’hommes pêcheurs, fut créé pour juger promptement et sans frais, les différends élevés entre les membres de cette classe laborieuse. René en publia lui-même les statuts, que le temps et l’opinion ont respectés.
La chasse était un de ses délassements favoris. Pour plaire à Jeanne de Laval, qui l’aimait avec passion, il avait entouré de murs un vaste parc, auprès de la petite ville de Saint-Rémi en Provence. On dit même qu’il échangea la riche baronnie d’Aubagne contre les landes stériles de Saint-Cannat, où le gibier était plus abondant. En Anjou, «il s’esbattoit à la chasse du cerf,» dans ses domaines de Launa de Baugé et de Beaufort. Sa meute, quoique peu nombreuse, était ardente et bien dressée; rarement ses faucons manquaient leur but. Il possédait de belles armes de plaisance et de guerre. Mais comme il était généreux sur toutes choses, il s’en défaisait volontiers, en faveur de ses amis. Le temps consacré à ce noble exercice, ne lui faisait pas oublier les devoirs de la royauté; et si ce rapide exposé de la vie de cet excellent prince ne suffisait pas pour convaincre les esprits les plus prévenus, sa correspondance sauvée de la destruction et de l’oubli par M. le chevalier Lautard, nous en fournirait une preuve éclatante.
L’amour de René pour les lettres le suivit jusqu’à la tombe. Du fond de la Provence ou de l’Anjou, il écrivait aux savants de toute l’Europe, faisait copier à grands frais les manuscrits grecs ou latins nouvellement découverts, enrichissait de précieux ouvrages les bibliothèques de ses châteaux et des couvents qu’il affectionnait. Tandis que le moine Hugues de Saint-Césary transcrivait par ses ordres les poésies oubliées des troubadours provençaux, que Martial d’Auvergne publiait son livre si curieux des Arrêts des cours d’amour (arresta amorum), et qu’Honoré Bonnor, prieur de Salon, composait son Arbre des batailles, et lui donnait pour préface la relation de la grande victoire remportée sur Satan par le glorieux Archange, René encourageait les premiers essais de poésie dramatique. Il conservait au château de Beaufort la copie la plus authentique et complète des Mémoires du sire de Joinville, faisait recueillir par les officiers de sa cour des comptes, les chroniques enfouies dans les chartriers de ses châteaux, appelait aux universités d’Aix et d’Angers les plus habiles professeurs, et fondait des bourses gratuites pour de pauvres écoliers. Les nombreuses lettres que nous avons citées, montrent qu il parlait le latin, le catalan, l’italien et le provençal avec une égale facilité. L écriture sainte et les chefs-d’œuvre de l’antiquité païenne lui étaient également familiers; et c’est sans doute à l’enthousiasme inspiré par leur étude, que doit être attribué l’étrange mélange de mythologie et de christianisme remarqué dans ses écrits, dans les fêles chevaleresques, les cérémonies religieuses qu’il présidait, et surtout dans la célèbre procession de la Fête-Dieu à Aix, dont nous donnerons ailleurs une description fidèle.
Tandis que sous son sceptre paternel, ses états jouissaient d’une paix profonde, un événement imprévu, où son nom se trouve mêlé, plongeait la France entière dans l’étonnement et la stupeur. Louis XI, toujours en querelle avec Charles le Téméraire, était venu presque seul à Péronne, au milieu des Bourguignons, pour hâter par sa présence la conclusion de la paix. Le nouveau traité était près d’être signé, et les deux princes semblaient vivre dans une familiarité affectueuse, lorsque des courriers apportèrent au duc la nouvelle que les Liégeois, excités par les émissaires de Louis, avaient rompu la trêve, massacré leur évêque et les soldats laissés en garnison. Une furieuse colère s’éleva comme une tempête dans l’ âme de Charles. Flottant pendant trois jours entre des résolutions extrêmes, maître de la personne du roi, de sa couronne et de sa vie, il marchait à grands pas, se jetait sur son lit, se relevait avec violence, et, de temps à autre, arrêtait ses regards sombres sur la vieille tour de Péronne, où Herbert de Vermandois avait tenu emprisonné pendant vingt ans l’infortuné Charles le Simple.
Prenant enfin une détermination plus digne de lui, il imposa au monarque les conditions les plus dures, les lui fit jurer sur la croix de Charlemagne, et le traîna au siége de Liége plutôt en captif qu’en allié. Une des clauses les plus humiliantes de ce traité, que nous croyons être restée jusqu’ici inconnue, obligeait Louis XI a sommer le roi de Sicile de prendre les armes contre lui-même, s’il venait à violer son serment.
«René, par la grace de Dieu, Roy de Hierusalem, de Cecile, d’Arragon, de l’isle de Cecile, Valence, Maillorques, Cardaignes et Corseignes, duc d’Anjou, de Bar et conte de Barcelonne, de Prouvence, de Fourcalquier, de Pimont, etc.
A tous ceulx qui ces présentes lettres verront, salut.
De la partie de notre très chier et très amé cousin le duc de Bourgongne, nous ont esté présentées les lectres de monseigneur le Roy, desquelles la teneur s’ensuit:
Loys, par la grace de Dieu, Roy de France, à nostre tres chier et très amé oncle le Roy de Cecile duc d’Anjou, salut et dilection.
Comme par la réunion de paix, d’amitié et concorde fait entre nous et nostre très chier et très aîné frère et cousin le duc de Bourgongne, entre autres choses avons consenty et accordé que les princes de mon sang, telz que nostre dict frere et cousin vouldra nommer, jureront et promectront sur leur foy et honneur de entretenir et garder ladicte paix et tout le contenu es lectres d’icelle, sans riens faire ne souffrir faire au contraire; et qu’ilz chacun d’eulx assisteront et serviront nostre dict frère et cousin à l’encontre de nous, en leurs personnes, de toute leur puissance et de leur pays et subgetz, ou cas que par nous ou par autre de nostre sceu ou consentement ladicte paix soit enfrainte, ou contrevenu au contenu es lectres sur ce faictes; et que de ce ilz bailleront leurs lectres scellées en forme deue à nostre dict frère et cousin, sans delay, contredict ou difficulté. Et avons desclairé par lesdictes lectres de paix que ou cas de ladicte infraction, lesdicts princes seront et demourront quictes, absolz et exempts envers nous et noz successeurs de tous sermens, devoirs et services que par eulx et leurs dicts subgetz nous sont deuz; desquelz ou dict cas les avons quictés, absolz et exemptez, ainsi que ces choses appèrent plus à plain par lesdictes lectres d’icelui traictié de paix. Et il soit ainsi que nostre dict frere et cousin de Bourgongne nous ait desclairé et nommé vous et autres desdicts princes de nostre sang, desquelz il veult avoir les seurtés dessus desclairées; en nous requérant que nostre plaisir soit vous ordonner et commander de faire les sermens et promesses dessus dictes, et affin qu’il vous en appert octroier sur ce, de faire expedier noz lectres patentes en tel cas pertinent. Pour ce, est il que nous, ces choses considérées, voulant de nostre part entretenir et accomplir à nostre dict frère et cousin ce que promis lui avons par ledict traictié de paix et user de bonne foy envers lui, avons consenty et consentons et par ces présentes vous mandons, ordonnons et enjoingnons que à iceluy nostre frère et cousin de Bourgongne, ou à son certain commandement, vous baillez, expediez et faictes delivrer incontinent et sans delay ou difficulté vostre lectre et scelle en forme deue, par laquelle vous promectrez et jurerez sur vostre foy et honneur d’entretenir et garder ladicte paix et tout le contenu es lectres d’icelle, et que aucune chose ne sera par vous faicte, ne souffert faire au contraire, aussi que vous assisterez et servirez nostre dict frère et cousin à l’encontre de nous, en vostre personne, de toute vostre puissance et de voz pays et subgetz, ou cas que par nous ou par autre de nostre sceu ou consentement ladicte paix soit enfrainte ou contrevenu au contenu et lectres d’icelle comme devant est dict. Laquelle chose ne adviendra au plaisir nostre, et s’il advenoit, que Dieu ne veuille, nous voulons et desclairons des maintenant que ou dict cas serez et demourez quictes, absolz et exemptz envers nous et noz successeurs de tous sermens, devoirs et services qui par vous et voz dicts subgetz nous sont deuz, et desquelz sermens, devoirs et services, nous, ou cas dessus dict, et non autrement, des maintenant pour lors, quictons, absolvons et exemptons vous et voz dicts subgetz par la teneur de ces lectres. En vous ordonnant et commandant que sans mesprendre envers nous et noz dicts successeurs, vous ou dict cas de infraction de nostre part, ou contrevenu au contenu desdictes lectres dudict traictié, servez nostre dict frère et cousin contre nous, comme dict est, car ainsi nous plaist et voulons estre fait. Et de ce faire vous donnons pouvoir, congié, licence et auctorité par ces dictes presentes.
«Donné a Peronne le XIIIJ jour d octobre l’an de grace mil cccc soixante huit, et de nostre règne le huitième.
Ainsi signé. par le Roy en son conseil,
J. DELALOCRE.»
«Savoir faisons que nous, desirans complaire à mon dict seigneur le Roy, et tousiours demourer en son obeissance comme tenuz sommes et raison est, avons par son commandement et ordonnance fait et promis, jurons et promectons, en parolle de Roy et sur nostre honneur, d entretenir et garder ladicte paix et tout le contenu es lectres d’icelle paix sans riens faire ne souffrir faire de nostre part au contraire, et avec que assisterons et aiderons nostre dict cousin de toute nostre puissance de nos pays et subgetz, ou cas que par mon dict seigneur le Roy ou par autre de son sceu ou consentement, ladicte paix soit enfrainte ou contrevenu au contenu es lectres d icelle paix. En tesmoin de ce nous avons signé ces présentes de nostre main et fait sceller de nostre scel.
» Donné en ma ville Saumur, le unzieme jour de may, l’an de grace mil cccc soixante neuf.
» RENÉ.
» Par le Roy, BENJAMIN.»
Louis XI. étranger à tout sentiment généreux, tenait moins à l’honneur de son nom qu’à sa réputation d’habileté et de ruse. Il échangea l’écharpe blanche fleurdelisée contre la croix rouge de Bourgogne, abandonna les Liégeois sans hésitation comme sans remords, et assista en témoin impassible au pillage et à la destruction de leur malheureuse ville. Mais cruellement blessé des railleries des Parisiens, il évita à son retour de visiter ses bons compères, Sa vengeance s’étendit aux oiseaux dressés à répéter le nom de Péronne. Le bourreau fut chargé de les mettre impitoyablement à mort, et d’informer en même temps contre leurs imprudents instituteurs. La crainte que Louis inspirait ne le préservait ni du ridicule ni de la honte.
L’éloignement de René du théâtre de la guerre et l’administration de ses états, ne détournaient point son attention des événements qui se succédaient en Catalogne. Nous l’avons vu envoyer à Jean d’Anjou de l’argent et des soldats; il lui adressait de nombreuses lettres, où l’on reconnaît toujours son esprit de droiture et la bonté de son cœur.
«Mon très cher fils, lui écrivait-il du château de Baugé, le28mars1468, la justice exige que nul ne soit privé de son droit. Or, on vient de saisir à Barcelone, où vous commandez, un bâtiment qui appartient à Jean Ruiz, sujet du roi de Castille. Vous savez que la paix la plus durable nous unit depuis un temps immémorial avec ce digne prince, et que nous avons toute son amitié. Indépendamment de ces titres précieux, l’équité ordonne cette restitution. Ainsi ne balancez pas à donner des ordres pour mettre relativement à cet objet notre conscience en repos. Restez toujours uni à la sainte Trinité.»
Un prince, que l’injustice révoltait à ce point, ne pouvait être indifférent à l’intérêt de ses vassaux. Il écrivait la même année au roi de Portugal:
«Prince sérénissime, notre cher cousin et frère, par la grâce de Dieu, roi de Portugal, René, par la même grâce, roi d’Aragon, de Jérusalem et de Sicile, salut et augmentation de prospérité.
Notre sujet, Raphaël Bonet, marchand de Barcelone, nous a exposé que faisant le commerce dans votre royaume, il forma le projet, il y a quelques mois, de revenir dans sa patrie; qu’à cet effet il passa une convention avec un nommé André Bers, Portugais de nation, commandant le bâtiment marchand la Modeste; qu’il fut réglé entre eux, que ledit André Bers ramèneroit par mer Raphaël Bonet à Barcelone et qu’il porteroit toutes les marchandises que lui, Bonet, lui confieroit. L’affaire étant conclue, le vaisseau mit à la voile. Mais à peine a-t-il perdu la côte de vue, que Bonet s’aperçoit que le navire dévie de la route ordinaire. Il fait des représentations au capitaine, qui n’en tient aucun compte et continue sa marche. Le perfide fait force de voiles, et arrive bientôt sur les côtes de Naples. Là, il oblige Bonet à débarquer sur-le-champ, et disparoît avec les marchandises de notre vassal.
Or, prince sérénissime, comme c est un de vos sujets qui a commis ce délit, nous vous prions qu’il vous plaise ordonner des poursuites contre André Bers, et de faire rendre à Bonet ses marchandises avec une juste indemnité pour ses frais. Nous vous supplions en même temps de nous donner une prompte réponse, et de croire que nous vous rendrions semblable justice en pareille occasion.»
La mort de Jean d’Anjou n avait point diminué l’attachement des Catalans pour les petits-fils de la reine Yolande. En l’absence de Ferry de Vaudemont, qui commandait a Barcelone sous le duc de Lorraine, ils avaient proclamé roi d’Aragon, Nicolas d’Anjou, marquis de Pont-à-Mousson, devenu, par la mort inopinée de Jean son frère aîné, le seul héritier de son illustre père. Mais ce jeune prince était plus soucieux de plaisirs que de gloire. Retenu à Paris par Louis XI, qui lui promettait la main de sa fille Anne de France, il ne se rendit point aux vœux des députés catalans. Un temps précieux s’écoula en stériles promesses; et l’armée lorraine, fatiguée de vaincre pour un prince étranger à ses périls, abandonna la Catalogne, qui se soumit enfin à don Juan d’Aragon (1471).
Nicolas parut peu regretter cette glorieuse conquête. Le désir d’épouser Marie de Bourgogne, fille unique de Charles le Téméraire, lui avait fait renoncer à l’alliance de Louis XI. Quelques piquantes railleries des bourgeois de Metz l’armèrent contre cette ville. Il tenta follement de la surprendre, et succomba à son retour, emporté par une fièvre contagieuse, lorsqu’il s’apprêtait à venger la honte de sa défaite (27juillet1473).
Il avait alors vingt-quatre ans, et ne s’était fait connaître que par son inconstante légèreté. Mais sur sa tête reposaient les dernières espérances de son aïeul. Toutes les douleurs déchiraient à la fois l’auguste vieillard, et l’unique rejeton de cette grande maison d’Anjou était brisé sur sa tige.
Accablé sous ce nouveau malheur, René n’éprouva de consolation qu’en hâtant la délivrance de la reine Marguerite. Une lettre écrite de Gardane, peu de temps après la mort de son fils, contient ces mélancoliques paroles:
«Ma fille, que Dieu vous assiste dans vos conseils! car c’est rarement des hommes qu’il faut en attendre dans l’infortune. Lorsque vous désirerez moins ressentir vos peines, songez à celles que j’éprouve. Elles sont grandes, ma fille, Dieu les connaît, et cependant je vous console 2.»
Depuis le jour où cette princesse, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté, était venue partager la couronne du fils d’Henri de Lancastre, sa vie n’avait été qu’une suite continuelle de révoltes réprimées, de succès infructueux, de revers et de douleurs. Les querelles des deux Roses avaient transformé l’Angleterre en un vaste champ de bataille, où le bourreau glanait après le massacre, et disputait aux oiseaux de proie les blessés et les morts. La hache et le poignard achevaient sur l’échafaud, ou dans la tente royale, les malheureux dont le sang ne coulait pas assez vite; l’hostie sainte avait cessé de protéger les vaincus, réfugiés au fond du sanctuaire; le prêtre était égorgé en défendant les victimes, et des haines implacables, une férocité de bête fauve fermaient tous les cœurs à la pitié.
Triste jouet des factions, qui rugissaient autour de lui, le faible Henri VI abandonna à Marguerite le soin de défendre sa couronne. Les sombres cachots de la Tour de Londres s’ouvrirent au bruit des victoires de la reine. Elle avait délivré le monarque prisonnier, et taillé en pièces à Wakefield les partisans de Richard d’York (1461).
Vaincue bientôt après a Pontefract par le cruel Edouard, forcée de se réfugier en Ecosse, de traverser les mers avec son fils dans ses bras, elle résolut de passer sur le continent, et d’inviter tous les vrais chevaliers à venger ses injures. Louis XI parut d abord insensible à ses malheurs. Mais quand elle offrit de remettre Calais en gage, il lui prêta vingt mille couronnes, et permit à Pierre de Brézé, grand sénéchal de Normandie, de suivre sa bannière (1462). Marguerite débarqua en Angleterre avec deux mille Français, après cinq mois d’absence. Son courage lui rallia une nombreuse armée. Elle s’empara des comtés du Nord, livra de nouveaux combats, et balança longtemps encore la fortune d’Edouard et du comte de Warwick.
Un jour que, fugitive et poursuivie de toutes parts, elle s’était réfugiée dans les montagnes du Northumberland, elle tomba avec son fils entre les mains de bandits, qui se disputèrent ses dépouilles. Comme les épées étaient tirées pour le partage du butin, Marguerite s’enfonça au plus épais de la forêt. Mais à peine avait-elle fait quelques pas, qu’elle fut arrêtée par un autre brigand, attiré par ce cliquetis d’armes. Alors ne prenant conseil que de son désespoir: «Mon ami, lui dit-elle, «sauve le fils de ton roi.» Ce sublime appel à la générosité d’un bandit ne fut pas jeté en vain. Il fléchit le genou devant l’héroïque mère, et la conduisit en sûreté au camp des Lancastriens.
De nouveaux revers forcèrent la reine de quitter l’Angleterre, sans abattre sa constance. Une barque de pêcheur la déposa sur les côtes de Flandre au milieu d’une tempête (1463). Philippe de Bourgogne fit un généreux accueil à son illustre parente. Il lui remit une somme d’argent considérable, et l’escorta honorablement jusque sur les frontières du Barrois, où elle fixa sa résidence auprès de Jean d’Anjou. Suivant alors avec anxiété le cours des événements, elle berçait ses chagrins de la pensée de replacer encore son mari et son fils sur le trône d’Angleterre.
Le ressentiment du comte de Warwick contre Edouard IV ranima ses espérances (1470). Elle consentit à oublier de mortels affronts. Le grand faiseur et défaiseur de rois, réfugié à la cour de France, prit la rose rouge de Lancastre, et fiança sa fille, à Amboise, au jeune prince de Galles.
Le comte, dont les ballades ont célébré les exploits, avait toujours été le favori du peuple. Son exil l’en avait rendu l’idole. Il n’eut pas plus tôt mis le pied en Angleterre, qu’il vit une foule immense se presser sur ses pas. Il entra en triomphe à Londres; et Henri VI, libre de nouveau, sortit de la Tour, la couronne sur la tête, et vint rendre grâce à Dieu dans la cathédrale de Saint-Paul. On ignore si l’infortuné monarque éprouva quelque joie de sa délivrance. Affaibli par ses malheurs et sa captivité, il semblait indifférent aux efforts tentés pour sa cause.
Cependant Edouard s’était enfui sur le continent auprès de son beau-frère, Charles de Bourgogne. Puissamment secondé par ce prince, il arma une flotte de dix-huit grands navires, et jeta l’ancre à Ravenspur (14mars1471), au lieu même ou plus de soixante ans auparavant Henri IV avait débarqué, quand il détrôna Richard II. L’audace d’Edouard le servit autant que sa fortune. Une marche rapide le rendit maître de Londres et du malheureux Henri VI; et Warwick, vaincu à Barnet, tomba en héros sur le champ de bataille, le jour où Marguerite débarquait à Plymouth, après une pénible et longue traversée.
Cette mère, qu’aucun danger personnel n’avait jamais fait pâlir, s’évanouit de douleur en apprenant ce désastre. Elle versa des larmes abondantes sur le sort de son fils, et voulut le dérober aux périls qui menaçaient sa tête. Réfugiée avec lui dans le sanctuaire de Beaulieu, elle résista longtemps aux instances de ses fidèles lords. Ils avaient juré de mourir pour sa défense. La journée de Tewsbury les trouva tous fidèles à leur serment.
Marguerite et son fils furent faits prisonniers à cette sanglante bataille. On réserva la reine pour orner le triomphe; l’enfant fut conduit dans la tente d’Edouard. Quand le roi lui demanda, d’une voix sombre, le motif de son retour en Angleterre: «Je suis venu, répondit-il fièrement, défendre la couronne de mon » père, et mon propre héritage.» Ces généreuses paroles étaient un arrêt de mort.
Edouard, ivre de fureur, frappe le jeune prince au visage avec son gantelet de fer. Les ducs de Clarence et de Glocester lui enfoncent leur dague dans le cœur. Ce dernier faisait l’apprentissage du massacre des enfants d’Edouard.
Le meurtre de Henri VI mit le comble aux infortunes de Marguerite. Cette reine, «l’ épouse et la mère la plus malheureuse de son siècle,» resta cinq années captive dans un cachot de la Tour. Quand Edouard, vaincu par les prières de René consentit enfin à accepter une rançon (1476), elle se retira en Anjou, au château de Dampierre, modeste manoir de François de la Vignolle, un de ses plus dévoués serviteurs. C est dans cette retraite qu’elle termina une vie marquée par tant de grandeurs et d’adversités (1482).
Des nombreux enfants du roi de Sicile, il ne restait plus que Marguerite et Yolande. Cette dernière seule avait un fils. Il se nommait René, comme son auguste aïeul, dont il faisait revivre les vertus et le nom. A la mort de Nicolas d Anjou, le duché de Lorraine lui était tombé en héritage, et toute la tendresse du vieux roi s était reportée sur la tête de ce jeune prince.
Retiré au château de Baugé, René y vivait dans une retraite profonde. Des grâces à répandre, de pieuses fondations, des services à récompenser adoucissaient ses douleurs.Il avait obtenu la canonisation de son saint confesseur, le bienheureux Bernardin, et lui avait fait élever aux Cordeliers, d’Angers, une magnifique chapelle. De richesricriches de voto, de brillan de brillantess, des des vitraux sur lesquels l’ artiste avait fidèlement reproduit les traits d’Isabelle et de ses enfants, des sculptures cl une délicatesse exquise, le portrait ciselé de Jeanne de Laval, décoraient le gothique sanctuaire. René y avait peint de gracieux emblêmes, et s’était plu à graver sur le marbre des vers en l’honneur de la passion du Sauveur. Plus tard, il ordonna que son cœur, ouvert pendant sa vie à son pieux confesseur, reposât avec celui de Jeanne, au-dessus du précieux reliquaire. Ils y restèrent exposés à la vénération publique, jusqu’à ce temps de funeste mémoire, où des bourreaux en délire profanaient de leurs mains sanglantes la cendre sacrée des tombeaux.
René ne devait pas longtemps conserver la paix dont il jouissait dans la solitude. La mort de Nicolas d’Anjou avait allumé l’insatiable ambition de Louis XI. Convoitant déjà l’héritage de son oncle, il se rendit à Angers, dans le but apparent de surveiller le duc de Bretagne, mais en réalité pour aviser aux moyens de dépouiller le vieux roi. Comme il ne trouvait, malgré son désir, aucun motif plausible, il se contenta «de festoyer les Angevins, d’aller disner et souper à leur logis, dans l’intention, dit Bourdigné, d’incliner à lui leurs mœurs.» Il retourna ensuite à Paris, épiant une occasion favorable de réaliser ses projets.
Louis pouvait ajourner une perfidie, mais s’il espérait en retirer quelque avantage, il n’y renonçait jamais. Fatigué d’une dissimulation hypocrite, il entre en Anjou avec cinquante mille hommes (1474). Angers ouvre ses portes à l’ambitieux monarque. Il s’y installe avec ses soldats, s’empare du château et en confie le commandement à Guillaume de Cérizay; puis sous prétexte que René entretenait des intelligences avec le duc de Bretagne, il donne à la ville une charte municipale, des lettres de noblesse au maire et aux échevins, et se proclame souverain de la province.
Le bon roi était à Baugé, lorsqu’il apprit l’arrivée de Louis. Ne pouvant soupçonner une pareille trahison, il monte à cheval pour le recevoir, ignorant encore «ce qui avoit esté faict à son préjudice, et combien que ses domestiques en feussent bien informez, toutefois de paour de le courroucer ne lui en osoient riens dire, congnoissant la grant amour et affection que le bon seigneur avoit à icelluy son pays d’Anjou. Mais quant ils veirent qu’il estoit délibéré de venir à Angiers, quelcun de ses plus privez et familiers gentilz hommes luy desclaira l’affaire, luy priant prendre en pacience, et ne se mélancolier. Le noble roy oyant racompter la perte et dommage de son pays d’Anjou, que tant il aymoit, se trouva quelque peu troublé, et non sans cause. Mais quant il eut reprins ses espritz, il dict: «Je ne offençay » oncques le roy de France, par quoy il deust faire ung tel tour. Mais le vouloir » de Dieu soit faict, qui m’a tout donné et me peult tout oster à son plaisir. Le roy » n’aura point de guerre avecques moy pour mon duché d’Anjou; car mon aage ne » se donne plus aux armes, et n’en sçauroit plus porter le travail; mais Dieu, qui «est vray juge, en jugera entre luy et moy. Jà longtemps a que j’ay proposé de » vivre le reste de ma vie en paix et repos d’esprit, et le feray s’il m’est possible.»
Quelques historiens ont blâmé avec amertume la résignation de cet excellent prince. Mêlant l’ironie à l’insulte, ils prétendent que René peignait une bartavelle, au moment où il apprit l’invasion de ses états, et que dans son indifférence il n’interrompit pas même son travail. Cette fable, reproduite sous toutes les formes et a toutes les époques de la vie de René, n’a pas besoin d’être réfutée.
Cédant a une impérieuse nécessité, le bon roi ne voulut point que les épées fussent ensanglantées pour sa cause. Il calma le ressentiment de ses fidèles serviteurs, et s’achemina vers la Provence avec Jeanne de Laval. «Où est la main, s’écrie encore son naïf chroniqueur, qui pourroit satisfaire à descripre les regretz et doléances des povres Angevins, eulx voyans privez d’ung si vigilant tuteur, protecteur du pays, conservateur de l’esglise, entretien des nobles, deffendeur du commun, amoureux de paix et concorde, substantateur des povres, des dames et damoyselles honorable support, administrateur incorruptible de justice, et en général de tout son populaire très bening et miséricordieux père. L’on ne se doit esmerveiller s’ils eurent grant regret et tristesse de le veoir absenter d’eulx. Car ils perdoient leur joye, support et bonne fortune, et, pour conclusion, oncques prince n ayma tant subjectz qu il aymoit les siens, et ne fut pareillement mieulx aimé.»
Louis XI, maître de l’Anjou, ne comptait pas borner son usurpation à l’envahissement de cette province, Il demanda avec menace la cession du Barrois et du comté de Provence, en échange d’une pension viagère de soixante mille florins. A ces conditions, disait-il, il consentait généreusement à abandonner ses droits de succession comme fils et héritier de Marie d’Anjou, à ne plus exiger le remboursement de la dot d’Anne de France, touchée par le duc Nicolas, et de cinquante mille écus avancés pour la rançon de la reine Marguerite.
René était déjà éloigné de l’Anjou lorsqu’il apprit ces étranges exigences. Il avait vu sur sa route le duc de Bourbon et le connétable de Saint-Pol, qui l’avaient pressé de réclamer la protection du duc de Bourgogne. Le motif de cette entrevue fut deviné par Louis. Il entra dans une feinte fureur, et somma René de comparaître devant son parlement.
Une inique procédure fut alors entamée. Le roi écrivit à ses fidèles conseillers pour connaître leur avis. C’était avec une douleur profonde qu’il s’était déterminé à poursuivre son oncle vénéré. Mais l’intérêt de son royaume l’emportait sur ses affections particulières. Il détaillait ensuite une foule de prétendus griefs, et finissait en exprimant le désir de reconnaître l’innocence de René.
Les juges prévaricateurs et les complices ne manquent jamais aux tyrans, et Louis avait rempli le parlement de ses séïdes. La cour, après de longs débats, déclara qu on pouvait en bonne justice arrêter le roi de Sicile; mais eu égard à la parenté, à son grand âge, à la répugnance du roi pour les voies de rigueur, elle ajourna René à venir en personne justifier sa conduite, sous peine de bannissement et de confiscation de corps et de biens, s il n’obéissait à cette sommation (Anquetil).
Tandis qne le parlement, complaisant et docile, rendait ce monstrueux arrêt, Louis XI, impatient de tout retard, s’avançait jusqu’à Lyon, et donnait l’ordre à ses troupes d’occuper le Barrois. Le loyal Cossa commandait cette province. Il se rendit en toute hâte auprès de l’ombrageux monarque, et défendit son vieux maître avec une vertueuse indignation. Nostra damus nous a conservé ses généreuses paroles: «Sire, vous avez tort, et ne devez aucunement vous esbahir; si le roi René a esté tenté de mettre ses royaumes et seigneuries sous la protection du duc de Bourgogne, il a été bien et beau conseillé à cela par ses plus loyaux et sages serviteurs, voire très expressément par moi-même; parce que vous, sire, qui estes fils de sa propre soeur et son légitime nepveu, luy avez osté les duchés de Bar et d’Angers, et l’avez fort mal mené en toutes ses affaires; si que nous avons bien voulu mettre en avant ce marché sans dessein accompli, ni envie résolue, afin qu’au vent de ces nouvelles, il vous print l’envie de nous faire la raison, et congnoistre que le roy mon maistre est vostre oncle et de vostre sang.»
Louis écouta Cossa avec calme et sans l’interrompre. Puis s’adressant aux familiers qui l’entouraient: «Si le sénéchal du roi de Sicile ajoute un mot de plus, » qu’on ait à le coudre dans un sac, et à le jeter à la rivière.» L’exécution eût suivi de près la menace, si Cossa n’eût quitté Lyon immédiatement.
L’ambition de Louis XI était satisfaite, et il n’entrait pas dans ses vues de consommer cette spoliation. Satisfait d’avoir sans coup férir agrandi ses états et dépouille un vieillard d’une partie de ses héritages, il consentit à lui laisser le comté de Provence, lui promit même la restitution du Barrois et de l’Anjou, et lui donna des marques extérieures d’attachement et de respect. Mais ses obscures intrigues ne cessèrent d’attrister la vie du bon roi; elles l’entourèrent jusqu’à la tombe, et jeterent sur ses dernières années l’irrésolution, le découragement et la crainte. Nous devons aux sentiments inspirés par cette longue suite d’attentats, le traité philosophique de l’ Abusé en court.
A la porte gothique d’une vieille église, sur la froide dalle qui recouvre les degrés, Me Aristote rencontre un vieillard, qui a follement dépensé à la cour son héritage et sa jeunesse. Un dialogue s’établit entre le philosophe et le courtisan. Ce dernier lui raconte ses malheurs et comment se sont évanouies une à une toutes les espérances, toutes les illusions dont il s’était bercé. L’amour, l’amitié, la fortune l’ont tour à tour trahi. Triste jouet de l’ambition et de ses propres folies, il est réduit à l’hôpital, dernier asile offert par la Pauvreté.
L’amour des Provençaux devait faire oublier à René ces injustes violences. Il s’était arrêté à Marseille, avec son neveu, Charles du Maine, devenu l’unique héritier de la maison d’Anjou depuis la mort de son père. René venait de lui faire epouser Jeanne de Lorraine, fille d’Yolande et de Ferry, et il lui destinait son duché d Anjou et le comté de Provence. Il annonça même publiquement ses intentions aux États convoqués à Aix (août1474). Charles reçut le serment des députations des villes principales, en qualité d’héritier et de successeur du roi de Sicile, son oncle et aïeul bien-aimé.
Ce ne fut pas sans faire violence à son cœur que René prit cette détermination. Les nobles qualités de son petit-fils le duc de Lorraine, sa valeur brillante et ses ma leurs avaient augmenté encore un attachement paternel. Chassé de Nancy par Charles le Téméraire, René II soutenait contre ce belliqueux souverain une lutte désespérée. Il ne lui restait de tous ses états que la seule ville de Saarbourg. Son courage inébranlable était plus grand que ses revers, et il ne se laissait abattre ni par l’abandon de ses amis, ni par l’adversité.
Louis XI, en paix avec le duc de Bourgogne, favorisait secrètement les tentatives du jeune prince. Mais s’il désirait avec ardeur l’humiliation de son orgueilleux vassal, il n’oubliait pas que les états héréditaires du roi de Sicile étaient, en partie, des apanages régis par la loi salique, et susceptibles de retour à la couronne de France. Il ne pouvait donc lui convenir de voir les alérions de Lorraine remplacer les fleurs de lys. Son opposition et ses menaces, la crainte d’une guerre de succession, le voeu des États, l’amour du bon roi pour son peuple, les conseils, les instances de Palamède de Forbin et de Jean de Mathéron, ses principaux ministres, firent adopter cette importante décision.
René, tranquille désormais sur l’avenir de la Provence, se consacra tout entier au bonheur de ses sujets. Ils étaient devenus ses enfants depuis qu’il avait perdu les siens; et leur attachement était la seule consolation qui ne lui fût pas enlevée. Il est dans la nature des nobles cœurs, battus par l’infortune, de conserver leurs douces affections; tandis que le malheur inspire aux âmes vulgaires un froid égoïsme, eux seuls calmes et sereins ressemblent à ces sources transparentes, dont rien n’altère la limpidité.
Chaque année, le bon roi réunissait à son palais d’Aix les États du comté. Là, comme un père au milieu de sa famille, il exposait avec une touchante simplicité la situation du pays. L’assemblée formulait ses vœux et votait des subsides. Ils n’étaient jamais que temporaires, et cessaient avec les besoins qui les avaient fait naître.
Souvent, malgré son grand âge, René était en voyage; sans gardes, sans armes et sans pompe, accompagné seulement de quelque sage serviteur, il se rendait à cheval aux extrémités de ses états. L’humble bastide d’un fidèle sujet était préférée aux palais des prélats et aux castels des hauts barons. Il aimait à reconnaître gracieusement l’hospitalité qui lui était donnée. Mais le gage le plus cher qu’il pût laisser à son hôte était son portrait crayonné de sa main royale sur la muraille blanchie. Plusieurs familles d’Aix, d’Apt et d’Avignon ont longtemps conservé avec un respect religieux ce précieux souvenir. Quelquefois aussi René anoblissait son hôte; et on lui a même injustement reproché d’avoir prodigué cette éminente faveur. Outre la nécessité de combler les vides laissés par la guerre, il croyait avec raison qu’une barrière éternelle ne devait pas séparer les races chevaleresques et les classes populaires; qu’il est juste et sage de satisfaire de légitimes ambitions, de calmer peut-être des jalousies inquiètes, et d’élever successivement les familles distinguées par leurs vertus, leur courage et leurs lumières. Quoique les armes, la magistrature et les liantes charges municipales fussent la source ordinaire d’une pareille faveur, le bon roi pensait que l’industrie et le commerce, exercés avec honneur et probité, méritaient bien du pays. C’est ainsi qu’il donna des lettres d anoblissement à une famille Ferry,originaire du Dauphiné, qui introduisit la première en Provence l’art de fondre et de couler le verre. Il venait la visiter familièrement à la manufacture de Goult, située entre Apt et la Val-Sainte, donnait lui-même le dessin de vitraux «moult bien varioles,» et encourageait par son exemple et sa présence les artistes employés à les colorer.

Chateau du roi René à Salon (Provance)
A toutes les époques de sa vie, René avait cherché dans la peinture des consolations à ses malheurs. Captif dans la tour de Bar, il avait orné de portraits les ogives de sa prison; à la mort d’Isabelle de Lorraine, nous le voyons choisir de mélancoliques allégories, images naïves des sentiments de son âme. Dans sa vieillesse, il retrace sur son tombeau la figure de la mort, comme l’emblème du néant de toutes les grandeurs humaines; il peint les joies et les souffrances de l’église, la prédication de Marie Madeleine, l’adoration des Mages au berceau du Sauveur, et exprime sous les formes les plus suaves sa tendre piété pour la mère de Dieu.
«Ce bon et dévot prince, dit Champier, qui aymoit les arts et les sciences, se délectoit fort en sculpture.» La gravure, l’architecture et les médailles, la musique, l’imprimerie encore au berceau, l’agriculture et l’industrie, tous les arts utiles durent à sa protection éclairée une partie de leurs progrès.
Aix était le séjour le plus habituel du bon roi. Il y habitait le palais de ses anciens comtes, qu’il avait agrandi et restauré «d’une merveilleuse façon.» Mais la plupart des cités de Provence avaient un vieux château destiné à lui servir de demeure momentanée. Saint-Cannat, Fréjus, Tarascon, Baux, Saint-Rémi, Arles, Martigues, Salon, Saint-Tropez et une foule d autres villes recevaient chaque année ses visites. Il descendait à Apt chez Antoine d’Albertas, à Hyères chez Jacques Clapiers, ou bien chez les Fabri, à la Barben, antique manoir féodal, chez son conseiller le grand Palamède de Forbin; à Aix il allait souvent surprendre Jean de Mathéron, son fidèle compère.
Aucun prince n’accorda d’aussi grands privilèges aux Marseillais. Il venait les voir fréquemment, et possédait dans leur ville deux beaux logis, et sous leurs murs une bastide. «Considérant, disait-il, leur sincère affection et leur constante fidélité, il se croyoit obligé de les traiter avec toute douceur.» Il leur permit de fixer eux-mêmes leurs impôts et les droits sur les marchandises, de les établir à temps ou à perpétuité selon leur bon plaisir. La franchise du port était presque complète. Les habitants ne payaient rien; les étrangers n’étaient taxés qu’à5sols par100florins.
«Il aima tant les Marseillais, dit une charte de1472, qu’il accorda un saufconduit pour une année à tous les peuples qui voudroient négocier avec eux, qu’ils lussent infidèles ou chrétiens, amis ou ennemis, sujets soumis ou rebelles; ils pou voient venir par terre ou par mer, demeurer dans la ville ou en partir à leur gré, parce qu’il est du devoir du prince, ajoute René, de penser au profit et à l’ avantage de ses sujets; et qu’il doit écouter humainement leurs honnêtes demandes, surtout s’ils sont déchus de l’état florissant où ils se sont vus, non pas par leur faute, mais par les caprices de la fortune, ainsi qu’il est arrivé à la ville de Marseille, si célèbre autrefois, et qui mérite si bien de recevoir toutes ces faveurs..»
Un prince de ce caractère devait être adoré dans cette noble cité, si enthousiaste et si fidèle. Aussi séjournait-il volontiers dans ses murs. L’hiver, lorsque le mistral soufflait avec violence, il aimait à se promener sur le port par un beau soleil de midi; il s informait des besoins du commerce maritime, interrogeait avec bonté les marins et les pêcheurs, qui venaient respectueusement baiser sa main vénérée. La tradition a conservé le souvenir de ces promenades royales; et à Marseille comme à Aix, le peuple, dans son naïf langage, les appelle encore les cheminées du bon roi René.
Mais rien ne peint mieux peut-être la touchante familiarité qui régnait entre René et ses serviteurs, que la lettre écrite par Jean Binel, juge ordinaire d’Anjou, à la mort du chancelier Jean des Martins.
Jean Binel, seigneur de Tessé, docteur ès-lois, trésorier et juge ordinaire d’Anjou et quatrième maire après la réunion de cette province à la couronne, était né à Saumur et professa longtemps le droit à l’université d’Angers. René, connaissant son mérite, le nomma chancelier de Provence, après la mort du vénérable Jean des Martins.
Binel lui répondit admirable lettre suivante:
«Sire, je me recommande à vostre bonne grâce, tant et si très humblement comme je puis. Et vous plaise sçavoir, sire, que par Loys porteur de ces présentes, ay receu les lettres qu’il vous a pleu m’escrire, contenant que vostre vouloir est de me commettre en vostre office de chancelier, de présent vacant, par le décès de feu vostre chancelier, à qui Dieu pardoint. Sire, en ce et aultres chouses despiéça (depuis longtemps), ay cogneu et cognoys que de vostre bonté et bénignité vous avez eu et avez vouloir et affection à moy; car me offrez le plus grant honneur et estat que jamais pourrois avoir, dont je vous remercie, si très humblement comme je puis.
Sire, l’honneur et estat qu’il vous plaist m’offrir je n’ouseraye accepter, pour ce que je sçay et cognois que de moy n’y seriez servi, comme il appartient, et que par adventure vous entendez le devoir estre. Car jamais je ne fus au pays, je ne cognois ne entends la manière de faire et coustumes de par de là, et mesmement n en n’entends le langage; et ainsi bonnement ne vous y sauroye servir au moins comme l’estat et office, qui est en justice le plus grant et le plus honorable de vos pays, le requiert.
Sire, s’il vous plaist que ne croyez pas que le regret de la ville et du pays dont je suis natif, de la maison, de ce petit héritaige que je puis avoir, ne de mes parents et amys de par deçà, ne aussi la crainte de l’air de par delà oui est peut-être gras et plus fort qu’il n’est icy, me le feront faire; car il n’est chouse que ne voulsisse de bon cueur abandonner et repousser pour vostre service, non seulement mon vaillant, mais aussi bien ma personne et ma vie. El bien mal me seroit que de vostre grâce me vouldriez avancer en si grant honneur et estat, il vous tournast par mon défault à desplaisir ou domaige.
Pourquoy, sire, vous supplie très humblement, qu’il vous plaise m’avoir pour excusé, et me tenant à vostre grâce, tousjours me mander et commander vos bons plaisirs, et je les accomplirai à mon pouvoir au bon plaisir (de) Nostre Seigneur, auquel je prye qu’il vous doint très bonne vie et longue, et accomplissement de vos très nobles désirs.
«Escript en vostre ville de Saulmur, le samedi23e jour d’avril1475.
Vostre très humble et très obéissant serviteur,
JEAN BINEL.»
La mort, qui fauchait successivement les vieux serviteurs de René, pouvait bien courber sa tête blanchie, mais elle était impuissante pour dessécher son cœur. Il était resté ouvert à ceux qu’il aimait, comme aux beaux jours de sa jeunesse; et jamais peut-être le bon roi n’avait pris plus vivement l’intérêt de ses amis, que depuis ses malheurs. Toutes ses lettres révèlent ces caractères d’un âme aimante; chaque mot présage une bonne action, ou annonce un bienfait. Il s’intéressait vivement à Honoré de Flotte, recteur de l’université d’Aix; il le recommande au Saint-Père avec la chaleur de l’amitié.
«La science et la vertu, dit-il en terminant, la noblesse de son cœur, sa douceur et des mœurs pures le font distinguer parmi les gens de bien, et me le rendent de jour en jour plus cher. Ce sont les motifs qui m’engagent à le recommander à Votre Sainteté.»
Mais rien ne prouve davantage l’attachement qu’il portait à ses amis, que la lettre suivante adressée au pape Paul II, en faveur du pieux héritier d’un nom illustre.
Saint Père, je ne saurais trop vous entretenir d’Honoré-Pierre de Castellane, noble de père et de mère de temps immémorial. C’est trop faiblement vous exprimer ma pensée, que de vous dire que ses vertus me le rendent très cher, lui et les siens. Dans tous les temps il fut fort attaché à ma maison, et la sienne mérite sans contredit d’être payée du plus tendre retour. Veuillez donc, Saint Père, maintenir dans votre justice, et par votre autorité, cet excellent sujet de l’Eglise et de l’État, dans la jouissance du prieuré séculier de Fréjus»
Nous avons vu René pendant sa longue carrière étendre sur les lettres sa royale protection, et servir lui-même de modèle et d’exemple aux poètes et aux troubadours. Nous l’avons montré en lutte avec l’adversité, déployant un héroïque courage et une bonté plus grande encore. Tour a tour victorieux, conquérant ou prisonnier, jouet de la fortune et des hommes, père et législateur de ses sujets, il a presque toujours conservé un droit égal à nos hommages; et cependant nous n’avons dissimulé ni ses défauts ni ses faiblesses. Une dernière page nous reste à remplir; et bien qu’elle soit triste et sanglante, nous craindrions en l’omettant d’altérer la sincérité du récit.
A Aix, sur la place où s élevait l’église de l’Oratoire, on voyait encore, il y a cinquante ans, une croix adossée à la muraille du palais de l’université. Une inscription était tracée sur sa base. Elle indiquait qu’un Juif, nommé Asturge Léon, le même dont les sacrilèges imprécations avaient soulevé la Provence, en1439, avait expié par sa mort d’abominables blasphêmes.
René qui n’avait cessé de protéger les Juifs de son comté, de les garantir de tout outrage, souvent même malgré les réclamations des États, hésita longtemps avant de livrer ce malheureux a la justice. Il lui fit conseiller d’implorer sa clémence, et lui envoya pour l’éclairer des clercs d’un grand savoir, son propre confesseur et enfin l’ archevêque d’Aix. Rien ne put faire fléchir le fanatique vieillard. Il injuriait les docteurs, et proférait publiquement de nouvelles insultes contre le Christ et sa bienheureuse mère.
«Quant le bon roy, dit Bourdigné, sceut son obtination, il en fut fort desplaysant.» Il ordonna à son chancelier d instruire le procès, et abandonna Asturge au tribunal suprême, qui le condamna «à estre despouillé tout nud sur un eschauffaut dressé au droict de sa maison, et la estre escorché vif.»
La sentence, publiée à son de trompe, fut reçue dans la ville avec une satisfaction générale. Elle promettait un spectacle à la multitude; et les nobles et les marchands, toujours la proie de détestables usures, étaient sans pitié pour cette malheureuse nation.
Tandis que le bourreau commençait les apprêts du supplice, une députation formée des Juifs les plus riches de la ville, fut introduite auprès du roi. L’un d’eux, portant la parole, lui offrit au nom de tous une somme de vingt mille florins, à la condition de favoriser l’évasion du coupable. René, rempli d’indignation, les congédia, en leur disant qu’il ne vendait point la justice. Il alla aussitôt trouver ses conseillers et leur raconta cette étrange proposition.
«Quelques-uns, ajoute le chroniqueur, jà corrompuz par pécune, furent d’avis d’accepter les florins, et de laisser aller le paillard à tous les dyables.» D’autres, s apercevant au visage austère de René, «qu’il ne falloit parler ainsi,» opinèrent pour condamner les Juifs à une amende considérable, à moins qu’ils ne consentissent à remplacer les bourreaux. Le malheureux Asturge subit son supplice; et l’on assure même que quatre gentilshommes masqués, animés par un sombre fanatisme, se firent les exécuteurs de la terrible sentence. «Il est douloureux de penser, dit un historien provençal, qu’un monarque aussi clément que René ait été obligé de sévir contre ce misérable vieillard; «mais il est impossible d’apprécier avec équité ce cruel acte de justice, sans se reporter en même temps au siècle qui en fut témoin.
Aix retentissait encore de malédictions contre les Juifs, lorsque la grande bataille de Nancy y fut connue. Le jeune vainqueur de Morat avait délivré sa capitale et reconquis son duché. Le gantelet de fer, qu’il n’avait pas craint d’envoyer en signe de défi au plus puissant prince de la chrétienté, était teint du sang bourguignon.
Charles, que les chroniqueurs représentent, «comme n’ayant oncques la paour au visaige, et duquel on disoit qu’il ne craignoit rien fors la chute du ciel, «n’avait pu se défendre de sinistres pressentiments. Le matin du combat (5janvier 1477), le lion doré qui surmontait son cimier, était tombé de son casque; et le duc élevant les yeux au ciel s’était écrié: Hoc est signum Dei! Dans un de ses accès de fureur qui tenaient du délire, il avait juré d’entrer à Nancy pendant l’octave de la fête des Rois. Son serment devenait prophétique, comme les dernières paroles des mourants.
Le7janvier, deux jours après la bataille, une pauvre femme découvrait auprès d’un ruisseau glacé un cadavre souillé de sang. Un anneau précieux brillait à sa main droite. Il était étendu, nu et dépouillé, le visage à moitié caché dans la fange. D horribles blesssures empêchaient de distinguer ses traits. La peau enlevée par la glace pendait en lambeaux; et des loups affamés avaient dévoré une partie de la tête.
Le duc en cet état était méconnaissable; mais en l’examinant avec plus de soin, de fidèles serviteurs le reconnurent en pleurant. Son corps, soigneusement lavé, fut transporté dans une maison voisine sur un lit de parade, tendu de velours noir, coupé d’une croix de satin blanc, avec six grands écussons. Charles, les mains jointes, fut vêtu de soie blanche. On lui mit sur la tète un bonnet de satin cramoisi et une couronne ducale enrichie de pierreries. Il avait aux jambes des houzeaux d écarlate, sous sa tète un coussin de drap de velours. A ses pieds, sur un escabeau, étaient une croix et un bénitier de vermeil. Deux hérauts d’armes et quatre chevaliers, portant des torches, se tenaient debout aux coins du poële. La salle n avait pas d’autre lumière, si ce n’est deux cierges allumés sur un autel. Autour des murs on avait tendu de noir des siéges destinés aux seigneurs, officiers et gentilshommes du duc de Bourgogne et de René.
Le corps demeura ainsi pendant trois jours, et tout le monde eut la liberté de le voir a découvert. Le duc de Lorraine y vint en grand deuil. Il était vêtu à l’antique, portant une longue barbe d’or à la manière des preux. Il s’approcha de Charles, lui prit la main et dit en fondant en larmes: «Chier cousin, vostre –âme ait Dieu! vous nous avez fait moult maux et douleurs.» Puis se mettant à genoux devant l’autel, il y demeura en prières environ un quart-d’heure, et donna au corps l’eau bénite. Les seigneurs et les gentilshommes des deux princes lui rendirent le même devoir.
Le jour suivant on l’embauma, et on le mit clans un cercueil de plomb, renferme dans un autre de bois. Quatre comtes, deux barons et quatre écuyers le portaient sur leurs épaules. Les chevaliers lorrains, les Bourguignons prisonniers les bons bourgeois de Nancy, un cierge à la main, tous les prêtres et religieux de la ville et des environs formaient le funèbre cortège. La prédiction était accomplie: avant la fin de l’octave, Charles entrait à Nancy pour y être déposé dans le caveau de l’église de Saint-Georges.
René II assista pieusement à ces obsèques. Il fit ce jour-là de grandes largesses aux pauvres, et fonda un anniversaire pour le duc décédé. Puis il ordonna de recueillir tous les cadavres laissés sur le champ de bataille. On les enterra au nombre de3,900dans plusieurs grandes fosses, au-dessus desquelles fut bâtie une église, sous l’invocation de Notre-Dame de bon secours. Une belle croix de pierre sculptée s’éleva à l’endroit même où Charles était tombé.
Le duc René couvert de gloire se rendit en Provence. Il y fut reçu avec tendresse par son aïeul, qui eut un instant la pensée de rompre le testament fait en faveur du comte du Maine. Champier même prétend que le bon roi n’imposa à son petit-fils d’autre condition, que de prendre le nom et les armes de la maison d’Anjou; mais que le jeune héros s’y refusa, en disant qu’il ne pouvait abandonner l’écusson, que ses ancêtres tenaient du grand Godefroy de Bouillon, roi de Jérusalem.
Quoiqu’il en soit, ce projet eut assez de consistance pour être immédiatement connu de Louis XI; il en conçut de sérieuses inquiétudes, et envoya auprès du roi de Sicile le sire de Blanchefort chargé de riches présents. L’intérêt de la Provence fit maintenir la première résolution de René. Il confirma la cession du Barrois faite à son petit-fils, et maintint toutes ses autres dispositions.
La mort approchait pour le roi de Sicile: il avait perdu successivement Louis de Beauvau, Jean Cossa et les autres compagnons de sa jeunesse et de ses travaux. Ses forces s’affaiblissaient avec son grand âge. On ne le voyait plus sortir de son palais d’Aix pour faire ses promenades accoutumées. Bientôt on annonça que René était tombé dangereusement malade. De la vieille cité le bruit s’en répandit jusqu’aux extrémités de la Provence. Dans toutes les villes et les hameaux le peuple adressa des prières à Dieu.
Les églises ne pouvaient plus contenir la foule qui s’agenouillait dans leur enceinte. La douleur commune avait confondu les rangs. Les laboureurs qui vivaient sous leurs vignes et leurs figuiers, à l’abri de toute exaction et pillage, les marchands protégés par le bon roi, les gentilshommes qui avaient combattu à ses côtés, les pauvres qu’il secourait chaque jour, tous exprimaient les mêmes craintes, et partageaient les mêmes sentiments.
Les expressions manquent aux chroniqueurs pour peindre la douleur des Provençaux à cette fatale nouvelle. Ils perdaient leur protecteur, leur ami et leur père. Les travaux des champs étaient interrompus et les boutiques fermées, comme aux jours de calamité publique, lorsque la peste étendait sur le comté ses impitoyables ravages. Cependant la maladie augmentait de plus en plus; il devenait impossible au roi de Sicile de sortir de sa chambre. Un autel y avait été dressé; et son pieux confesseur, Elzéar Garnier, y disait la messe chaque jour, en présence de Jeanne de Laval, du comte du Maine et des officiers de sa maison.
René, touché profondément de l’amour qu’on lui témoignait, semblait oublier ses souffrances pour consoler sa famille. Il aimait surtout à voir jouer près de lui Marguerite de Vaudemont, la plus jeune des enfants de sa fille Yolande. «C’étoit tout son contentement, dit l’auteur de la vie de cette sainte princesse, que de l’avoir dans sa chambre, de la faire prier Dieu, en joignant ses petites mains; et rien ne lui étoit plus agréable que ce qu’il jugeoit venir de l’esprit et invention de cette charmante créature, alors âgée d environ douze à treize ans.»
Une scène touchante marqua les derniers jours de l’auguste vieillard. Jean de Mathéron, Fouquet d’Agoult, le grand sénéchal Pierre de la Jaille et Palamède de Forbin, introduits autour de son lit de mort, y trouvèrent le comte du Maine, la renie et tous les membres de la famille royale. Le bon roi les pria de garder fidèlement ses dernières intentions, et d’être pour son neveu et son petit-fils de loyaux serviteurs, comme ils l’ avaient été pour lui-même. Puis se tournant vers ce prince, il lui recommanda d aimer son peuple, de ne pas le surcharger d’impôts, de lui donner bonne justice, enfin de se souvenir «que Dieu veut que les rois lui ressemblent plus par débonnaireté que par puissance.»
René voulut ensuite que les portes de son appartement fussent ouvertes. Il renouvela ses adieux aux officiers de sa maison, aux principaux habitants d’Aix, à ses pauvres serviteurs et domestiques. Tous fondaient en larmes à la vue de leur maître, étendu sur une simple couchette à rideaux de toile rayée. Mais le bon seigneur doucement les reconfortait, et leur disait de saintes paroles. Il avait reçu le matin même le précieux corps de son Sauveur, dans les sentiments de la plus humble piété, et son visage, bien que creusé par la souffrance, portait l’empreinte d’une joie céleste.
Quand il eut ainsi satisfait à son amour pour son peuple, il pria le père Elzéar de ne plus le quitter et de lui choisir dans son psautier de touchantes lectures. Il avait conservé toute son intelligence; et on l’entendit répéter les paroles sacrées, tant qu un souffle de vie fit battre son noble cœur. C’est ainsi qu’il s’endormit doucement en Dieu, à l’âge de72ans, sans convulsion ni agonie, le lundi10 juillet1480, à l’heure de vêpres.
Un long cri de douleur, parti de l’intérieur du palais, apprit au peuple qu’il avait perdu son père. Ce fut alors dans cette foule une désolation inexprimable. fous veulent revoir encore leur souverain bien-aimé. Ils se précipitent dans ses appartements, baisent ses pieds glacés, et ne s’éloignent qu’après avoir longtemps contemplé ses traits, dont le caractère de bonté n’était point effacé par la mort. Quatre jours entiers, René fut ainsi exposé à la vénération publique. Jour et nuit la multitude se pressait autour du lit funèbre. On y voyait des habitants de toutes les parties de la Provence, les députés des villes et des États, les corporations des métiers, le clergé, la noblesse, les pauvres, les artisans, de simples laboureurs. Les affaires et les malheurs privés disparaissaient devant cette perte immense. Jamais semblable douleur ne s’était emparée de tout un peuple.
Le14juillet fut le jour des obsèques. Les rues d’Aix étaient tendues de noir jusqu’au faîte des maisons; des drapeaux de même couleur flottaient aux fenêtres, et la population entière suivait en habit de deuil. Le convoi étant arrivé, à la chute du jour, à l’ église de Saint-Sauveur, on acheva le service funèbre, «au milieu de cris et de larmes inconsolables, dit Galaup de Chasteuil.» Le cercueil fut déposé dans une chapelle latérale, en attendant le monument qui devait le renfermer.

Personne ne pouvait alors penser que le corps du bon roi ne restât pas en Provence. Mais lorsqu’à l’ouverture du testament on connut la disposition qui prescrivait de le transporter dans l’église Saint-Maurice d’Angers, près de celui d’Isabelle, de violents murmures s’élevèrent pour la première fois du milieu de cette population fidèle. Elle résolut d’établir une garde autour du cercueil, et de s’opposer par la force à son enlèvement.
Les États confirmèrent par leur adhésion ce mouvement populaire. Ils supplièrent la reine de renoncer à remplir cette clause du testament de son époux. On vit même des religieux de Saint-Maximin qui offrirent de jurer sur l’évangile que René l’avait révoquée de vive voix, peu d’instants avant de mourir.
Il n’ était pas au pouvoir de Jeanne de répondre par un refus à ces instances passionnées. Elle sembla se rendre à tant de vœux, et calma par ses paroles l’émotion de la foule. D’habiles artistes présentèrent le plan d’un mausolée de marbre, destine à perpétuer l attachement et la reconnaissance des Provençaux. L inscription latine en fut même adoptée. Elle est aujourd’hui gravée en partie sur le piédestal de la statue, élevée par la ville d’Aix à la mémoire de René de Sicile.
Jeanne avait dit à la Provence un adieu éternel. Ce palais et ces châteaux, où ses jours avaient coulé si heureux et si calmes, lui paraissaient vides et déserts. Elle était retournée en Anjou dans son comté de Beaufort, pour y continuer une vie de miséricorde et de bienfaisance. Mais avant de s’éloigner des lieux qui gardaient le corps de René, elle avait reçu la parole de Charles du Maine et d’Olivier de Pennart, archevêque d’Aix, de l’aider à religieusement accomplir les dernières volontés de son époux.
L’année entière s’écoula sans présenter une occasion favorable. Cependant, comme la vigilance diminuait avec la crainte, Jeanne envoya en Provence deux de ses fidèles serviteurs, Jehan du Pastis et Jacquemin Mahiers, d’une discrétion et d’un dévouement à toute épreuve. Ils étaient porteurs de lettres de la reine au roi de Sicile et à l’archevêque d’Aix, et devaient se concerter avec eux pour enlever nuitamment, et à l’insu du peuple, le corps et cœur du bon Roi.
L’amour et la sollicitude de Jeanne avaient applani tous les obstacles. Elle avait envoyé à Aix un de ses charriots, sous le prétexte apparent de conduire en Anjou «certaines robbes et tapisseries laissées dans son palais.» Une exemption de droits et de péages, revêtue du sceau royal, prévenait les visites des collecteurs de tailles; les lampes continuaient de brûler dans la chapelle ardente; seulement un drap de velours d’azur, semé de fleurs de lys d’or, devait remplacer le drap funèbre, étendu sur le cercueil.
L’enlèvement eut lieu, comme l’avait prévu la reine. Chargés de leur précieux dépôt, Jehan du Pastis et Jacquemin Mahiers se rendirent à Roanne, en toute hâte, où ils s’embarquèrent sur la Loire. Enfin après une mystérieuse traversée, ils vinrent descendre aux Ponts-de-Cé, au commencement d’août1481.
La joie fut grande dans le duché d’Anjou à cette heureuse nouvelle. Elle était tellement inespérée, que le doyen et le chapitre de Saint-Maurice exigèrent, avant d’y ajouter croyance, l’ouverture du cercueil. Le roi de Sicile apparut à tous les regards sans aucune trace de la corruption de la tombe; il semblait s’être endormi depuis peu comme s’il venait de trépasser. Ses anciens serviteurs versèrent des larmes à cette vue. Ce fut pour eux une grande consolation et une grande douleur.
Dieu avait béni la pieuse fraude de la reine; René, selon son désir, reposait près d’Isabelle, dans le caveau royal de la maison d’Anjou. Un magnifique tombeau leur fut élevé par les soins de Jeanne, non loin du grand autel, dans l’église Saint-Maurice. Cette princesse le fit exécuter en marbres précieux sur les dessins laissés par son époux. Elle s’était réservée son cœur, qu’elle déposa dans la chapelle du bienheureux Bernardin.
De ces monuments vénérés, il ne reste aujourd’hui que le caveau funèbre. Préservé de la profanation par un merveilleux hasard, il renferme encore les cendres du bon roi et des princes ses ayeux. Mais si des mains mercenaires et sacrilèges ont dispersé les marbres qui recouvraient son tombeau, sa mémoire, comme celle du grand Henri, s’est conservée pure dans le cœur de ses peuples. Pour expier un jour de démence, ils ont confié au génie de David le soin d’éterniser ses traits. A l’ombre des grands arbres, plantés sur le cours de la ville d’Aix, René étend encore la main pour bénir les Provençaux, et Angers, grâce au ciseau de son glorieux enfant, acquittera bientôt une dette sacrée.
4Décembre1844.
Cte. DE QUATREBARBES.
PIÉCES JUSTIFICATIVES.
Table des matières
HEURES DU ROI RENÉ.
Table des matières
Le bon roi, qui excellait dans la miniature, s’est plu à orner de sa main les livres d’heures ou psautiers qui lui ont appartenu. Il en reste encore six, conservés comme de précieuses reliques de cet art charmant qui a prodigue ses trésors sur les manuscrits du moyen âge et protégé contre la barbarie les traditions de la peinture ancienne.
En voici la description:
HEURES LATINES DU ROI RENÉ (Bibliothèque royale).
Ce livre de prières est un in-4o en vélin relié maroquin rouge et orné de magnifiques miniatures peintes par René.
Il contient cent cinquante feuillets, dont les dix premiers paraissent d’une écriture postérieure; le texte en anciennes bâtardes a longues lignes, est enrichi d’une prodigieuse quantité de lettres tourneures peintes en or et eu couleurs brillantes.
Ce manuscrit consacré à Isabelle de Lorraine, devint un gage de la tendresse de René envers Jeanne de Laval, a laquelle, 1le donna. Après la mort de cette princesse, il passa dans la famille de la Trémouille. Les armes d Henri, duc de Thouars, s’y voient encore (il fut vendu1,200francs).
Ce qui rend cet ouvrage plus précieux, ce sont des notes écrites sur les marges par René lui-même, et qui rappellent plusieurs dates intéressantes sur sa famille.
Parmi les ornements rehaussés d’or qui encadrent le texte, on remarque presqu’à chaque page, l’arc turques en or et azur, dont les cordes d’argent sont détendues, et la devise: Arco perlentare, piaga non sana sente René s? rencontrent auvent aussi peintes avec un fini admirable. Plusieurs miniatures représentent un panier d or d ou sortent des flammes rouges. Sous l’anse, on lit ce mot en lettres bleues: Tant
Un autre emblème offre une cloche d’or, sur laquelle sont peintes initiales R. entourées de ces mots: en un. Au milieu d’une tourneure plus grandeque les autres et formée par les supports des armes de René, on distingue une souche d’or qui n’a qu’un seul rejeton, et au-dessus de laquelle est suspendue la décoration du Croissant.
René a peint dans ces mêmes heures une tète de Vierge très soignée et d’une expression assez agréable mais dont les contours offrent trop de sécheresse Elle estcouverte d’un grand voile d’azur et entourée d’une au réole d’or.(Catalogue des livres rares de la Vallière, t. 1er, p.58.)
HEURES LATINES DE LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE DE VIENNE.
René avait peint aussi, dit-on, un manuscrit absolument semblable, qui est passé de la bibliothèque du baron de Hohendorff dans celle de l’empereur d’Autriche. (M. de Villeneuve, t. 2, p.311.)
LIVRES D’HEURES DE LA BIBLIOTHÈQUE D’AIX.
Ce livre d’heures est un manuscrit in-4o sur vélin, de quatre cent quatre-vingt-quatorze pages; la reliure en est moderne. Il se trouvait dans la bibliothèque de M. de Lenfant, à Aix, d’où il passa dans celle du marquis de Mejanes. Les premiers feuillets portent la date de1458, et elle se trouve précédée de ces mots: mus MA. En tète de ces heures se trouve un calendrier en marge duquel sont écrites, de la main de René, des notes presque semblables à celles du livre d’heures de la Bibliothèque royale.
Notre manuscrit est enrichi de lettres majuscules de la main du bon roi: on y trouve à dix reprises différentes les armes de ce prince, tantôt sans le collier et le croissant, tantôt avec un sixième quartier de plus, qui est l’écu de Lorraine, d’argent à une bande de gueules, chargée de trois alérions. Le croissant d’argent est fourré d’hermine, boulé d’or, et on lit ces mots en lettres bleues: Los en croissant
Ces heures contiennent de plus que celles décrites dans le catalogue de la Vallière, une traduction du Credo eu vers français, par le roi René, que nous reproduisons ici fidèlement:
Je croy en Dieu le père tout puissant, créateur
Du ciel et de la terre, en Jésus Rédempteur,
Son seul fils nostre sire, conceu du Saint-Esprit,
Né de Marie vierge, qui mort en croix souffrit.
Descendit es enfers, tiers jour ressuscita.
Es cieulx monta régnant, vifs et mors jugera.
Je croy ou Saint-Esprit, en une sainte église
Catholique, et es sains où Dieu a grâce mise.
En la remission des pechez faiz par nous.
En resurrection corporelle de tous.
En vie perdurable qui après doit venir.
C’est la foy vitable ou vueil vivre et mourir.
Ensuite, les serments de l’Ordre du Croissant, folio38. Les prières pendant la messe, folio88. Une oraison à saint Christophe, folio120. Une antienne à sainte Apollonie, page431. Une oraison à saint René, page461. Une prière à la Vierge; une prose dont on chantait deux strophes aux messes de la cathédrale d’Aix avant la révolution. (M. Rouard et M. Mouan, bibliothécaires de la ville d’Aix.)
HEURES DE LA BIBLIOTHÈQUE D’ANGERS (V. page109de la biographie.)
C’est sans contredit l’un de nos manuscrits les plus précieux: Il forme un in-4o de200feuillets à longues ligues; le vélin est d’une parfaite blancheur, d’une grande finesse et l’ouvrage est tout entier d’une conservation admirable. La reliure primitive ayant été arrachée, nous l’avons remplacée par une couverture en velours mordoré, ornée de coins et d’une fermoir de cuivre doré.
Ce volume est sorti du couvent des Cordeliers. Ce fut le roi René qui l’exécuta de sa main entièrement; d’autres disent qu’il le lit exécuter sous ses yeux pour le donner au couvent qu’habitait son confessenr.
Parlons maintenant des dessins et peintures; ils sont en grand nombre: miniatures, vignettes, initiales de la plus grande beauté. Quant aux miniatures, il n’y en a pas moins de54, tant grandes que petites et moyennes: toutes d’un charme qu’on ne peut dire, et qui font de notre volume un vrai trésor.

Mss de la Biblithèque royale.
A l’égard des lettres tourneures, coloriées, dorées, qui sont à la tête des oraisons, hymnes, versets, lignes, notamment aux litanies, elles sont semées partout avec une profusion sans exemple. Indiquons le sujet des peintures, en commençant par ceux du calendrier:
Folios1à12.–Les mois caractérisés par des ligures élégantes et ingénieuses.
13 à22.–Les principaux traits de la vie de Jésus-Christ et de la sainte Vierge.
23a29.–Job et sa misère.–La mort.–L’enterrement.–Les évangélistes.
30à33.–Le roi David.–Saint Jean l’évangéliste.–Le baiser de Judas.–La sainte Croix,
34à37.–La Vierge et l’enfant Jésus.–La vierge de Miséricorde.–La Sainte-Trinité.–Le Saint-Sacrement.
38à54.–Saint Michel archange.–Saint Jean-Baptiste.–Saint Pierre.–Saint Paul, etc.
Les figures, les attributs, les fleurs, tout est ici merveilleusement exécuté. Le blanc, quand il s’en est trouvé aux fins de ligne, a été rempli par des coins cl tirets de couleur et d’or, à l’exception de quelques pages où le travail n’est pas achevé.
A chaque cahier, de16en16pages, il y a des réclames et le volume, quoique complet, n’a pas à sa dernière ligne l’explicit accoutumé.
Ajoutons qu’au bus des grandes miniatures, est un monogramme sur écusson, précisément le même que celui qu on voit sculpté sur une des portes du manoir de Launay, où le roi de Sicile se plaisait à habiter.
No136.–MISSEL DU ROI RENÉ (fragment), in4o vélin, quatre feuillets.
Ce manuscrit se lie essentiellement à celui qui précède. Ce n’est qu’un fragment, mais qui ressemble à s’y méprendre ou volume que nous venons de décrire. On lit sur un papier qui l’accompagne:
«Quatre feuillets d’un missel du roi René, légués à M. Daubigny par Mlle Rachel Alfandery de Tarascon Le manuscrit était encore complet le20septembre1790, lors du pillage de la maison Alfandery. Les feuillets en furent déchirés pour emporter lester les fermoirs. La La maison Alfandery a fourni pendant la règne du roi René ses intendants. »
Cette note signée d M. Hawke, a été prise par lui à Aix, de la personne même qui lui a donné ces feuillets, dont il vient de fane don a notre cabinet avec sa générosité habituelle.
(M. Grille, bibliothécaire de la ville d’Angers.)
PSAUTIER DE LA BIBLIOTHÈQUE DE POITIERS.
En voici la description que nous devons au savoir et à l’obligenance de M. Doussin, conservateur de la bibliothèque de Poitiers :
Ce manuscrit sur vélin in-4o, est illustré de plusieurs miniatures rappelant les scènes de la Passion et d’un blason aux armes du roi, mêlérs à celles de la maison de Lorraine. Il se compose de 175 feuillets remplis ; on trouve à la suite 18 feuillets blancs.
D’après une signature avec paraphe, qui se trouve à la première page au-dessous de deux colombes mies par un cordon, il paraît que ce manuscrit a été la propriété d’un sieur de Marillet
En tête du livre se trouve un calendrier, dont plusieurs lignes sont dorées en relief, de même que toutes les lettres majuscules des psaumes et celle d’une litanie des saints, suivie de quelques prières qui terminent.
Le psautier est divisé en huit parties, à la tête de chacune desquelles se trouvent deux perdrix ; en tête de la dernière partie se trouve aussi dans un écusson séparé des perdrix et un lion doré. »
BREVIAIRE DU ROI RENÉ A LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL.
La bibliothèque de l’Arsenal à Paris, possède un magnifique manuscrit in4o, en vélin, relié en maroqum rouge (no159On lit sous la figure8: Breviarium ad usum fratim minorum. « C’est le bréviaire du roi René. »
La première des miniatures, d’une admirable exécution, représente une réunion de musiciens et de musiciennes. On remarque encore la troisième, celle du roi David, et la sixième où l’on voit un concert. Il a lieu dans un temple d’une riche architecture, d’où l’on découvre la campagne au temps de la moisson; deux hérauts d’armes portant le blason de René, sont debout dans le sanctuaire. Parmi les divers instruments du concert, les harpes, une espèce de rebec, et les timpanons occupent la première place.
La septième miniature offre la représentation du Massacre des Innocents, et la dixième, l’Adoration des Mages.
Dans la quinzième, l’une des plus curieuses et des plus riches, est peinte une procession, dont le dais d’azur est orné des armes de René. (Catalogue Debure, t. 2, f. 129.)
DON DU DUCHÉ DE LORRAINE A JEAN, DUC DE CALABRE,
PAR SON PÈRE RENÉ, ROY DE JÉRUSALEM ET DE SICILE.
René, par la grace de Dieu, roy de Jérusalem, de Sicile, duc d’Anjou, de Calabre, de Bar et de Lorraine, comte de Provence, de Fourcalquier et de Piedmont.
A tous ceux qui ces présentes lettres verront, ou orront, salut.
Comme ja pieça feue de louable memoire notre très chiere et très amée sueur et compagne Isabelle, que Dieu absoille, duchesse et dame heritiere en son vivant des duchez, marchisié, pays et seigneurie de Lorraine, accause de feu de noble memoire notre très chier seigneur Charles, jadis duc de Lorraine et marquis, son père, dont Dieu ait l’ame; et nous ayons été long-temps ensemble, et par long-temps conjoints par mariage; durant lequel temps, pour plusieurs considérations à ce nous mouvans, et de nos pures volontez, nous entresoyons fait donation mutuelle au survivant de nous, et entre autres choses nous et notre dite compagne, par icelle donation, fait don desdits duchié, princerie, marchisié, pays et seigneurie de Lorraine, et depuis n’aguerres, par la volonté et ordonnance de Notre Seigneur Jésus-Christ, ait icelle notre ditte compagne fini ses jours, et soit allée de vie à trépassement, et délaissé entre autres notre très cher et très amé premier et seul fils d’elle et de nous, Jean, duc de Calabre; au moyen de ladite donnation, lesdits duchié, princerie, marchisié, pays et seigneurie de Lorraine, avec toutes les appartenances, nous doivent competer et appartenir, et nous soit loisible en faire et disposer en notre volonté.
Sçavoir faisons que nous considerans les bonnes meurs et grandes vertus, que par experience et en maintes manieres sçavons et connoissons être en la personne de notre dit fils le duc de Calabre, ensemble les grands services, et bonnes et vrayes obéissances qu’il nous a toujours ou temps passé faites et rendües, et fait chacun jour de bien en mieux, comme enfant très naturel;
Désirant par ce, et par amour et affection paternelle, que nous avons aux accroissements en bien de ses vertus, honneur et état, et afin que mieux puissions connoître et voir le bon gouvernement que au plaisir Notre Seigneur entendons et espérons qu’il ait après notre decès en et sur nos royaumes, duchez et comtez, pays et seigneuries, et nos subjets d’iceux:
Pour ces causes, et autres à ce nous mouvans, et par especial, et pour ce que de droit de succession maternelle, icelles duchié, princerie, marchisié, pays et seigneurie de Lorraine devroient naturellement competer et appartenir à notre dit fils, après le trespassement de notre dite compagne sa mère, selon la coutume observée de toute ancienneté oudit pays de Lorraine, si ce ne fut ladite donation mutuelle faite entre nous et elle, comme dit est, à celui notre dit fils Jean, duc de Calabre, present, avons donné, cédé, transporté, et délaissé réalement et de fait, et par ces presentes lettres donnons, cedons, transportons et delaissons pour luy et pour ses hoirs à toujours mais heriditablement les dessusdites duchié, princerie, marchisié, pays et seigneurie de Lorraine, avec toutes et chacunes leurs appartennances et dépendances, tant en souveraineté et de hauts hommages, comme de tous autres fiefs, hommages et domaines, gardes temporelles et de l’Église, et en tous autres droits et seigneuries et revenus quelconques, et nous en sommes du tout dénuez et dessaisis, et en avons envesti et saisi, et mis en possession notre dit fils, et sesdits hoirs à toujours, ensemble de tout le droit, raison et action que y avons et pouvons avoir, tant pour le moyen de ladite donation, comme autrement, en quelconque maniere que ce soit, sans rien retenir ne réserver pour nous, nos successeurs et ayans cause, soit d’aucun droit commun ou especial, pour joïr et faire doresnavant par notre dit fils, ses hoirs ou ayans cause, desdits duchié, princerie, marchisié, pays et seigneurie de Lorraine, et de toutes ses appartenances, en chef, et en membres, et de tous les droits, hauteurs, et souverainetez, et noblesses, prérogatives, profits et émoluments d’iceux à leurs plaisirs et volontez, comme de leur propre héritage à toujours mais, et avons voulu et consenti, voulons et consentons par cesdites presentes, que doresnavant notre dit fils, ses hoirs ou ayans cause, puissent prendre et appréhender la saisine et possession desdits duchié, princerie, marchisié, pays et seigneurie de Lorraine, toute fois que leur plaira, et que bon leur semblera; commetre et ordonner gens au gouvernement d’iceux; donner, conserver, et conferer les bénéfices et offices, desquels la presentation et collation luy appartiennent et competent à cause dudit duché; recevoir les foy et hommages de vassaux et subjets d’iceux pays; convoquer et assembler les États desdits pays et seigneuries; retraire, racheter et recouvrer tous les membres, terres et seigneuries qui sont en gages, appartenant à ladite duchié et marchisié de Lorraine, tant d’héritages comme de censives, et gagieres, par quelque manière que ce soit, et faire toutes autres choses que vray duc et marchis de Lorraine heritier propriétaire en peut et doit faire;
Voulans et consentans que cette présente donation vaille, tienne et sortisse son plain effet irrevocablement et solemnellement faite entre les vifs, sans ce que jamais la puissions révoquer, casser, annuller, ny mettre empêchement, par raison d’ingratitude, ordonnance de testament, ne autrement, en maniere que ce soit; et avons promis pour nous et nos hoirs à notre dit fils et ses hoirs, de bonne foy et en parole de Roy, que contre ladite donation, renonciation et cession dessusdites, ne viendront par nous ne par d’autre, mais la tiendrons, et ferons tenir à toujours ferme et stable, sans contrevenir en maniere que ce soit ou puisse être;
En outre mandons par ces mêmes présentes, à tous les prélats et gens d’Église, haults hommes, vassaux, feaux, bourgeois, communaultez et subjets desdits duchié, princerie, marchisié, seigneurie et pays de Lorraine, et de leurs appartenances, et chacun d’iceux comme à luy appartiendra, presens et advenir, que dores navant veuillent avoir, tenir et recevoir notre dit fils Jean, duc de Calabre, vray duc et marquis naturel et heritier dudit duchié et marchisié de Lorraine, et à luy et à ses hoirs et ayans cause, faire la foy et homage, et serment de fidélité et obéissance qui y appartient ainsi et par la maniere que étoient tenus de faire à nous, à vivant de feue notre dite compagne sa mère; desquels serment, hommage, fidélité et obéissance que étoient tenus de faire, comme dit est, accause dudit duchié de Lorraine et ses appartenances, tenons iceux prelats et gens d’Église, haults hommes, vassaux, feaux, bourgeois, communaultez et subjets dudit duchié et de ses appartenances, quittes et déchargez par la teneur de ces présentes lettres.
Et afin que ce soit ferme et stable à toujours mais, nous avons signé ces présentes de notre main et à icelles fait mettre et apposer notre grand scel.
Donné en notre chastel d’Angers, le vingt-sixiesme jour de mars, l’an de grace mil quatre cens cinquante-deux. Signé le reply, RENÉ,
Et sur ledit reply: Par le ROY, en son grand conseil, Auquel le comte de Vaudemont, Ferry Monseigneur de Lorraine, Bernard Monseigneur de Bade, et le sire de Beauvau senechal d’Anjou, les sires de Precigné, de Loué et du Couldray, les juges et tresoriers d’Anjou, Me Jean Geoffroy, etc, avec plusieurs autres étoient. Signé, TOURNEVILLE.
Et scellé du scel dudit roy René en cire verte, pendant en un cordon de soye rouge, verte et bleüe.
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