Kitabı oku: «Les deux femmes de Mademoiselle»

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René Maizeroy

Les deux femmes de Mademoiselle

Roman historique


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319212

Table des matières

VOYAGE DE NOCES

ET TA SŒUR?

LE SAINT-JOSEPH SANS NEZ

LE REPOSOIR DE LA GÉNÉRALE

LE FOND DE LA CORBEILLE

AVANT LE COMBAT

LA MEILLEURE FOIS

LA FILLE A BARBE

LA REVANCHE DE MISTOULET

LA PUNITION DE PAPA

LA VOCATION DE GILBERT

A VENDRE OU A LOUER

LA FEMME DE LA GARNISON

LE KÉPI DE MONSIEUR LE MAIRE

LES TROUS INDISCRETS

LE MOINS HEUREUX DES TROIS

MADAME BOUDE

EN FIACRE

L’HÉRITAGE DU COLONEL

LES PREMIERS ARRÊTS DE VILLEVERT

VIEUX PAPIERS

LE PETIT COCHON DU DIABLE

LE PROCÈS DE LA CATINETTE

LA VRAIE PHILOSOPHIE

CHANGEMENT A VUE

AUX GRANDES MANOEUVRES

UN LOGEMENT S. V. P. !

LES BONNES DE L’AVOUÉ

LE REVERS DE LA MÉDAILLE

LA GÉANTE

LE RÉVEIL-MATIN

LE PANTALON DE FRIDOLIN

LES JARDINS DE SÉMIRAMIS

AU JOUR DE L’AN

I

Tristan de Folhohëc n’avait jamais quitté les jupes noires de sa mère jusqu’à son entrée à Saint-Cyr. Ses vingt ans s’étaient passés dans un isolement sauvage au fond de la gentilhommière délabrée de ses ancêtres, dont les tours verdies de lierre dominaient l’Océan. Il avait grandi robustement en pleine nature, respirant les brises amères qui venaient du large, courant les Pardons de village, à dix lieues à la ronde, mais éternellement suivi par un long abbé maigre qui se moulait dans son ombre, le préservait des tentations et lui apprenait en même temps le latin, les mathématiques, le blason et l’histoire du Roy légitime…

Lorsque la lettre de service arriva au château, un soir, portée par un brigadier de gendarmerie, la marquise douairière de Folhohëc désolée, se raidissant dans les plis droits de sa robe de veuve, alla s’enfermer avec son fils dans la chapelle. Le crépuscule tombait. Les dernières rougeurs du soleil agonisant flottaient au travers des vitraux, et les plaies du Christ, cloué à l’autel, semblaient saigner dans cette vague clarté. La marquise avait ouvert un grand missel, et se tournant vers son fils:

–Vous partez demain pour la grande Babylone, sermonnait-elle d’un ton grave. Jurez-moi sur les saints Évangiles que vous ne succomberez pas au péché, que vous fermerez vos deux oreilles aux suggestions infâmes du démon!

Tristan jura des deux mains avec une dévote ferveur.

A l’École, sa candeur invraisemblable fit bientôt la joie de tous ses camarades de la section de cavalerie. On cita ses paroles, les questions naïves qu’il débitait timidement avec des rougeurs de fille sur les joues. Et dans les deux promotions, on ne l’appela plus que «Mademoiselle»…

On essaya de tout pour effeuiller les pétales immaculés de ce lis virginal. On le conduisit chez la mère Philippe. Il y fut très respectueux et très digne, comme dans un salon de douairières. On le grisa en cabinet particulier; il reçut des poulets aux parfums exquis et signés de ces noms devant lesquels tout Paris s’agenouille amoureusement: il en alluma sa cigarette. L’histoire s’était ébruitée dans les alcôves. Les petites femmes en jasaient dans leurs parties de bésigue chinois. Et ces blasées, qui piétinaient indolemment sur le bête troupeau des hommes, se sentaient le cœur brûlé d’un désir inéluctable pour ce grand saint-cyrien aux membres de statue, au nom sonore, qui passait au milieu d’elles sans détourner ses regards indifférents, sans attendrir la moue dédaigneuse de ses lèvres fermées et cet air ennuyé de millionnaire qui ne souhaiterait plus rien.

Tristan restait insensible. Il eût mérité l’auréole cent fois plus que saint Antoine, le digne ermite qui faillit si bien laisser croquer sa vertu par les blanches quenottes de la Reine de Saba. Il se moquait des Parisiennes comme de l’Obélisque, et, ne sachant à quoi dépenser ses vingt mille livres de rente, il achetait des collections de pigeons et de caniches, au Jardin d’Acclimatation. Il eût acheté la girafe, si la girafe avait été à vendre. Et la marquise recevait cette ménagerie au château, avec des lettres de quatre pages, qui la rassuraient un peu sur l’innocence persécutée de son rejeton.

Et «Mademoiselle» sortit de Saint-Cyr aussi immaculé qu’au jour de son baptême, intacta et virgo, comme le marmottent les enfants de chœur dans les antiennes des vêpres.

Ceux qui avaient parié le contraire perdirent honteusement leur pari.

II

Les deux mois de congé terminés, Tristan partit pour Saumur. Saumur, la joyeuse boîte où les amours de cinq minutes sont à l’ordre du jour, où chaque soir l’on décoiffe de leur casque d’argent tant de bouteilles de Champagne, où la dame de pique règne souverainement, où de-ci, de-là, entre deux reprises de manège, on met flamberge au vent comme au bon temps jadis.

La réputation de «Mademoiselle» l’avait précédé parmi les officiers. Il fut entouré dès les premiers jours comme un phoque savant qui sait dire: «papa, maman,» et après une inspection sommaire, le médecin-major, celui que les élèves appelaient le père Durand, bougonna entre ses dents:

–Étonnant!… Beau mâle… Bien bâti… Comprends pas.

Puis, il alla lamper son cinquième verre d’absinthe.

Au bal, les dames chuchotaient à mi-voix derrière leurs éventails et se le montraient du doigt.

La fille du général, Mlle Agnès de Malassis, laissa échapper du bout de ses lèvres étourdies, un «Quel dommage!» qui fut très commenté durant une semaine entière.

Le mot arriva même aux oreilles de Folhohëc et lui troubla si cruellement la cervelle qu’il ne put fermer l’œil toute la nuit suivante. Il rêvassa, il rêvassa comme un poète qui cherche sa chimère envolée dans le jardin mystérieux des étoiles. Il se rappela un à un tous les souvenirs de Saint-Cyr, toutes les tentations qui avaient étalé devant ses pas comme un triomphal tapis d’amour. Et les moqueries querelleuses des camarades bourdonnèrent de nouveau autour de son oreiller. Il crispa ses poings vigoureux en songeant à ce surnom ridicule de Mademoiselle dont il était baptisé maintenant et qui le suivrait avec ses bagages de garnison en garnison. Avait-il été assez bête d’avoir des yeux et de ne rien voir, de perdre ses vingt ans, ses premières heures libres, ses premiers pas délivrés de l’abbé pédant et grincheux, à contempler des girafes et à collectionner des pigeons? Maintenant les jeunes filles elles-mêmes le tournaient en dérision, le flagellaient de sa vertu indécrottable. Mlle de Malassis surtout, cette jeune fille dont il n’avait pu oublier, depuis un soir de cotillon, les cheveux d’or, la chair rose palpitante et veloutée. Il en avait assez, et puisque cette raillerie d’enfant terrible lui montrait son chemin de Damas, il était résolu à changer de route, à aller si loin, si loin que personne ne pourrait le suivre. Un instant, il entrevit comme une vision fugitive le missel ouvert et la marquise lui dictant un serment farouche de chasteté, et il s’écria aussitôt:

–J’ai juré pour Paris, mais Paris est si loin, si loin.

Il y avait alors, sur l’une des places de la ville, un cirque forain qui s’appelait pompeusement sur les affiches: Cirque Anglo-Milanais, dirigé par M. Roccaverde. La troupe se composait de cinq ou six malheureuses rosses poussives, abruties par les coups de chambrière et les maigres rations, d’un montreur de chiens savants, de trois clowns, de deux gymnastes et de trois femmes, parmi lesquelles la nièce du directeur, une danseuse de corde nommée Ghina.

La saltimbanque avait à peine vingt ans et c’était un de ces brins de fille qui jettent les hommes à deux genoux devant leurs petits pieds. Grande, avec des joues qu’on eût dit pétries des roseurs de l’aube; des yeux noirs luisants, qui sous leurs cils de soie paraissaient trempés de larmes anciennes, et des lèvres rouges, des lèvres de perdition dont le rire découvrait des dents aussi blanches que les grains laiteux d’un chapelet. Et un corps de bête sensuelle, des hanches larges, des cuisses rondes, des seins qui crevaient fougueusement le maillot rose dans lequel elle apparaissait plus impudiquement désirable que si elle eût été toute nue. Elle avait sur la corde raide des ondulations canailles, des craquements de reins, des pâmoisons molles de tous ses membres, comme si elle eût enlacé contre elle, dans un enlacement frénétique, un amoureux invisible qui la torturait de jouissances…

Jusqu’à dix heures, la large enceinte du cirque restait à peu près vide, avec seulement quelques honnêtes bourgeois entourés de marmaille bruyante. A dix heures, tous les officiers, les sous-officiers et les gommeux de l’endroit arrivaient pêle-mêle et se tassaient sur les banquettes, car Roccaverde imprimait toujours sur ses affiches en larges lettres rouges: «A dix heures, entrée de Mlle Ghina.»

Un mardi, quelques jours après sa nuit blanche, Tristan de Folhohëc invita une douzaine de camarades à dîner. Les convives sablèrent royalement le Mumm du restaurant. Au dessert, les douze étaient gris et s’embrassaient avec des larmes émues. Tristan déclamait des vers en décrivant des gestes extravagants.

–A ta santé, Mademoiselle! beugla un des buveurs.

Tristan n’interrompit pas son poème.

–A ta santé, entends-tu, Mademoiselle! insista l’autre. Dites donc, messieurs, l’ami Folhohëc qui aligne des rimes pour Ghina!

–Pour Ghina! interrompirent les officiers, pas possible?

–Malheureusement, la chasse est réservée, Mademoiselle! reprit le premier.

Folhohëc tapa du poing au milieu de la table si lourdement que deux bouteilles allèrent se briser sur le plancher.

–Et quand cela serait, Pontauvert, cria-t-il, est-ce qu’on ne peut pas braconner?

–Impossible!

–Comment, impossible! quelque chose d’impossible à un sous-lieutenant de dragons! Allons donc! Mille louis, à qui veut les tenir, que j’embrasse la Ghina dans une heure en pleine représentation.

–Mille louis, c’est tenu! répondit Pontauvert.

Et bouclant les ceinturons d’une main maladroite, la bande joyeuse partit pour le cirque. Les dix coups de l’heure achevaient de sonner. Les gradins étaient bondés. Le général se carrait dans la tribune d’honneur, et Mlle de Malassis se penchait curieusement sur le rebord et lorgnait les spectateurs. Elle sourit en apercevant Folhohëc. Celui-ci remarqua le sourire et fronça les sourcils.

Des applaudissements, des heurts violents de sabres sur les planches firent trembler la toile de la tente. Mlle Ghina commençait ses exercices accoutumés. Tristan s’était placé au premier rang. Ses larges yeux ardés d’une flamme étrange se fixaient sur ceux de la danseuse. Et elle tressaillit plusieurs fois malgré elle sous ce regard qui l’effleurait comme une brûlure.

–Eh bien! Folhohëc, ce baiser? narguaient les camarades entre eux.

Le pari de Mademoiselle avait déjà fait le tour du Cirque. Tout le monde le regardait. Des paris nouveaux étaient engagés, lorsqu’au dernier flonflon de la musique, Tristan enjamba lentement la balustrade. Ghina descendait de son fil de fer avec des poses plastiques. Il s’avança vers elle, lui murmura d’une voix sourde, enfiévrée: «Je vous adore!» et d’une étreinte brutale, il fit claquer un baiser sur ses lèvres.

La salle criait: «Bravo!» et applaudissait follement; Mlle de Malassis ne souriait plus.

Folhohëc eut trois mois d’arrêts forcés et malgré la sentinelle, malgré le règlement, Ghina s’installa dans son garni. Le baiser du cirque, ce coup de folie joyeuse, l’avait jetée, éperdue de passion, dans les bras que lui tendait le jeune sous-lieutenant. Elle avait le diable au corps, des sens qui vibraient maladivement au moindre contact. Ils inventaient jour et nuit de nouvelles voluptés qui les laissaient des heures sur leur lit, sans souffle, pantelants et le cœur battant à bonds désordonnés. Il la couvrait de bijoux comme une idole indienne, jetant son argent par les fenêtres à chacun de ses caprices. Et elle demeurait des semaines toute nue dans la chambre tiède de Tristan, étalant ses chairs roses sur le divan avec des impudeurs attirantes, versant sur tout son corps, depuis sa toison fauve jusqu’à ses pieds, des rivières de diamants, des cascades de perles noires et d’améthystes.

Et les trois mois écoulés, la première fois qu’il mit le nez dehors, les camarades ne le reconnurent plus. «Mademoiselle» était devenu plus maigre qu’un vieux clou rouillé. Ses joues se creusaient comme celles des poitrinaires et il marchait d’un pas avachi, éreinté, les jambes flasques et le dos courbé.

Ghina avait vidé le beau garçon jusqu’à la dernière goutte; elle l’avait pressé entre ses mains ardentes, ainsi qu’un citron qu’on rejette ensuite meurtri et desséché.....

III

Elle le suivit dans sa garnison. Puis, prise d’ennui, un beau matin où le sous-lieutenant manœuvrait au polygone, elle emporta ses bijoux et ses «frusques» et prit le train avec un hercule de foire dont elle avait admiré les robustes épaules. L’aventure le guérit du mal d’aimer.

Et, renonçant sagement aux sauteuses de corde, aux maîtresses qui vous lâchent sur la litière, fourbus, éreintés comme des chevaux d’omnibus, il se maria et donna sa démission quatre mois après. Le pauvre diable comptait sur le pot-au-feu familial pour se refaire, pour rénover ses forces disparues. Aussi avait-il choisi, entre toutes les héritières que lui offraient les marieuses du faubourg, une petite femme chétive, presque une petite fille, aux yeux candides, aux formes maigriottes, dont les dix-huit ans sonnaient à peine, et à laquelle on eût donné des deux mains le bon Dieu sans confession…

Il se trompa. L’enfant prit goût au fruit défendu dès les premières morsures. Elle acheva l’œuvre de Ghina avec ses tendresses naïves. Tristan fut héroïque. Il ne quitta pas la brèche, remplissant du soir au matin son tonneau des Danaïdes. Seulement, quand il se trouvait seul, en fumant son «brevas» il réfléchissait avec une mélancolie navrée à l’échéance fatale qu’il lui serait impossible d’éviter. Il se remémorait son oncle de la Croix-Ramillies que les femmes avaient rivé pour la vie à un fauteuil à roulettes, qui ne pouvait plus prononcer quatre paroles et se mourait dans le gâtisme le plus complet. Il ne pouvait sortir de l’impasse. Le gâtisme ou le reste. Le reste, ce qui amuse tant le public dans les bons procès en séparation, mais qui fait rire jaune le mari cocufié. Entre les deux maux, il préféra le premier.

Et,–le dimanche,–bien des têtes se retournaient pour regarder le jeune couple qui descendait les marches de la Madeleine, après la messe des paresseuses, car rien n’était plus bizarre que cette exquise Parisienne, fraîche, rose, exubérante de santé et de vie, donnant le bras à ce long fantoche étique, vieilli, détraqué.

IV

Les choses en étaient là, quand un soir–au club–à l’heure où l’on casse du sucre sur le crâne de son prochain, Guy de Champdoré annonça gravement la mort du gros baron de Varache.

–Varache claqué! il doit y avoir une histoire là-dessous, dirent plusieurs voix.

–Une très cocasse en effet, répondit Champdoré.

Et voyant que chacun l’écoutait très curieusement, il s’accota au marbre de la cheminée, ramena ses cheveux et commença ainsi du ton gouailleur qui lui était coutumier:

–Je tousse et je commence, messieurs. vous avez tous lu, n’est-ce pas, l’adorable fantaisie de Droz: Monsieur, madame et bébé, le pauvre Varache la savait par cœur. Il savait surtout cette phrase si vraie, qui est je ne sais plus où dans le livre: «On ne reste à côté d’un compagnon de route que lorsqu’on éprouve près de lui plaisir et bonheur, et l’unique garantie de fidélité entre deux époux, c’est l’amour.» Or, la baronne avait des tendances, une vraie vocation, pour jouer les Madame Bovary. Varache s’en douta… il redoubla de zèle conjugal… Toutes les nuits, il y eut un grand dîner dans l’alcôve… Et plus le danger était menaçant, plus la fête se prolongeait… Varache commençait à tirer la langue et à demander grâce… lorsqu’au bal de la princesse, il remarqua un galant secrétaire d’ambassade qui, dans deux tours de valse, avait glissé un tout petit billet dans la main de la baronne. La situation était grave, convenons-en. Varache fut à la hauteur des circonstances… Il sonna, sonna, sonna la cloche d’amour, il la sonna si fort qu’au septième carillon, le battant se cassa, et, le sonneur roulant de gros yeux blancs, levant en l’air ses mains crispées, rendit l’âme dans les bras de sa moitié.

–Malepeste! Quelle histoire lugubre! fit un mari. Et Champdoré qui trouve cela drôle! Qu’en dites-vous

Le baccarat commençait. On passa dans la salle de jeu.

Tristan avait attendu Champdoré près de la porte.

–Très amusante, votre blague, cher, dit-il avec un rire sec, en le poussant du coude; et il ajouta plus bas: Vous devriez bien venir la raconter à ma femme.

–A votre femme?

–Quand vous voudrez; mais dites-lui donc que le pauvre Varaclie est mort au second carillon!

V

Champdoré comprit et se frotta joyeusement les mains derrière l’imprudent qui lui prêtait si bénévolement la clef de son verger. Il avait en effet, un goût des plus prononcés pour les pommes du voisin et s’entendait merveilleusement à les cueillir.

Il usa de la permission, choisit son jour,–un de ces jours orageux où les femmes les plus farouches ont des «oui» plein les lèvres et semblent attendre quelque amoureux inconnu qui fera vibrer leur cœur et les grisera de baisers–et tout seul, en tête-à-tête avec la marquise de Folhohëc, dans un délicieux salon Louis XVI où les rideaux étaient tirés, où les fleurs avaient des odeurs enivrantes, où les meubles étaient bas et profonds comme des lits, il conta avec un art indicible la graveleuse histoire du club. Il la conta jusqu’aux dernières phrases et rapprochant sa chaise, en bon ami qui comprend son rôle, il ajouta la lamentable confidence du marquis.

Et comme une moue incrédule courait sur les lèvres de la jeune femme, il énuméra les mille cancans qu’on se répétait, entremêla de déclarations éperdues un boniment étincelant d’esprit où il était question du dôme des Invalides, des chevaux au rancart et des maris usés.

La marquise se tut longtemps. Ses narines tremblaient. Des frissons couraient dans tout son corps et un rire nerveux découvrait ses dents de jeune loup. A la fin, elle se leva d’un mouvement lassé, et regardant Champdoré dans les yeux avec un singulier regard, elle lui tendit la main.

–Au revoir et à bientôt, je le veux! J’adore les histoires, je les adore quand vous me les racontez, monsieur de Champdoré et quand mon malade n’est pas là!

Une semaine après, Tristan sautait au cou de son ami.

–Merci et remerci, lui disait-il avec une effusion enthousiaste. Ton histoire a produit des miracles, mon cher… Voilà cinq nuits que nous dormons tout le tour de cadran. Et, parbleu! si la sagesse continue, je vais bientôt avoir ma chambre.

–Je te le conseille, insista Champdoré très paternellement.


VOYAGE DE NOCES

Table des matières

I

Le lunch étant presque terminé, tandis que ces messieurs sablaient encore le champagne dans les coupes de mousseline et toastaient à la santé des nouveaux mariés, la marquise de Lordohëc avait pris le bras de son gendre avec une mine recueillie qui sentait ses confidences risquées d’une lieue.

Villevert dissimulait mal une vague grimace et coulait des regards désespérés vers la jolie mariée, si rose, si gourmandement désirable dans sa toilette de brocart blanc qui accrochait des reflets d’argent au fouillis sombre des habits noirs.

Ils s’assirent dans un coin du petit salon que des palmiers couvraient discrètement de leurs frondaisons dentelées, et la douairière poussa lentement quelques hum! hum! assourdis....

–Je ne vous reparlerai plus de notre chère petite fille, murmura-t-elle d’une voix mouillée; vous connaissez tous vos devoirs, baron; ce ne sont plus des amours faciles de garnison aujourd’hui, et vous savez qu’il faudra couper tout doucement les ailes de ce pauvre ange.

–Je vous le promets, madame, répondit Villevert pour la centième fois depuis la veille. On coupera tout doucement!

Cependant, après avoir cherché partout son mari, la nouvelle madame s’était approchée, sur la pointe de ses mules blanches, curieuse de ce qui pouvait bien se conter dans ce coin du salon, et elle ne perdait pas une des syllabes de sa mère.

–Et surtout, mon cher, continuait la marquise, n’oublions pas, dans ce voyage classique, l’aventure des Boisamort?

–Quelle aventure?

–Vous ne lisez donc plus les journaux, monsieur Roméo? C’est que je ne sais pas comment… L’histoire se passait en coupé, sur la ligne que vous allez prendre… Les Boisamort, mariés du matin… Couple délicieux et d’un amoureux, oh! d’un amoureux à vous rendre des points. Le trajet était long, la tentation immense et le chef de train, pudique, pudique. Vous voyez les tableaux d’ici, n’est-ce pas?.. Surtout le dernier: procès-verbal pour outrage à la morale! Et vous devinez si nous en avons ri derrière nos éventails dans tout le faubourg.

–Elle est bien bonne, en effet! interrompit Villevert.

–Vous vous contiendrez, mon gendre. Me le promettez-vous?

–Je vous le pro…

La phrase sempiternelle allait revenir sur ses lèvres; mais un éclat de rire effronté, strident, la coupa brusquement en deux. Et, s’étant retourné, Villevert aperçut sa femme qui mordillait nerveusement de ses dents éblouissantes les folioles des lilas blancs de son bouquet nuptial…

II

Messieurs mes frères de la grande confrérie, avez-vous jamais découvert de volupté plus douce, plus inoubliable, plus ensorcelante, que de se trouver enfin seul avec un amour de petite mariée un peu frissonnante, un peu rougissante, dans le coupé bien clos qui vous emporte au pays des blondes lunes?

Au diable les bonshommes corrects qui se cassaient en des saluts raides à la sacristie; au diable les conseils des uns et des autres; au diable le carême famélique des fiançailles et les grands airs sérieux des jours passés! On est deux pour la première fois. Rien que deux. Les baisers chantent leur musique folle. Les bêtises murmurées très bas d’oreille à oreille deviennent d’un drôle… Mais, madame ne rougit presque plus.

On a commencé par prendre le meilleur coin, les jambes de monsieur ensevelies dans les nombreux plis de la robe claire de la voyageuse. Peu à peu, l’on se rapproche. La tête blonde laisse de ses cheveux d’or à l’épaule du voisin. Et, tout à coup, sans savoir comment, madame se trouve assise sur les genoux de monsieur…

C’est un mari qui fuit avec sa femme;

C’est une femme qui fuit avec son mari;

comme le chantait si gaminement Granier.

Pourquoi y avait-il, hélas! une ombre à cette aquarelle ensoleillée?

Pourquoi Villevert ne pouvait-il chasser de sa cervelle l’adieu quatre fois répété de sa belle-mère?

–N’oubliez-pas les Boisamort?

Aussi, plus madame devenait caressante, plus ses bras s’arrondissaient en rose guirlande autour de son cou, plus ses lèvres se tendaient implorantes, gourmandes de baisers, plus la vision du chef de train pudique dansait devant les yeux du pauvre diable.

Et, à chaque instant, il croyait apercevoir, encadrée par les macabres poteaux télégraphiques, la casquette galonnée et la face grincheuse demandant: «Billets, s’il vous plaît!»

III

Les choses allèrent bien jusqu’aux quatre premières stations.

Villevert parlait de la pluie, du beau temps. Tous les chapitres. Souvenirs d’enfance. Rêves bucoliques même en variations connues. Et pas un mot d’amour, pas une réponse surtout aux embarrassantes questions que sa petite femme posait à tout propos. Il avait eu beau acheter un tas de journaux illustrés au départ. La mignarde main de la petite femme les jetait un par un par la fenêtre entr’ouverte, et ils s’envolaient au loin, poussés par le vent comme de larges papillons blancs.

Elle s’impatientait de ne pas comprendre la métamorphose soudaine de ce bel amoureux si ardent, si fou, la veille encore du mariage. Ses sourcils d’or se fronçaient et ses talons cuivrés tambourinaient sur le tapis un rappel enfiévré.

Après la cinquième station, elle n’y tint plus et, prenant son courage à deux mains, elle enlaça son mari d’une étreinte très étroite, les yeux noyés dans ses yeux.

–Max, pleura-t-elle, tu ne m’aimes donc plus, dis?

–Je ne t’aime plus, chère adorée, se défendit Villevert. Je ne t’aime plus, moi!

Et, oubliant son rôle, oubliant tout, le voilà qui s’emballe en des aveux délirants de tendresse, en des serments infinis, qui chante une de ces litanies d’amour où montent tous les parfums, toutes les griseries, toutes les tiédeurs de l’alcôve mi-close.

Le voilà qui s’agenouille, tandis que l’enfant, perdant aussi la tête, chatouillée délicieusement par ce Cantique des cantiques, dont mille carresses incon nues rythment les strophes, s’abandonne, ne sait plus trop ce qu’elle dit et s’écrie naïvement:

–Maman avait bien raison, chéri. Que c’est bon!

–Et le dernier chapitre donc! laisse échapper involontairement Max.

–Quel dernier chapitre? dis vite… C’est que je ne sais rien, moi, mais maman m’a fait pressentir tant de choses que les petites pensionnaires ignorent, à ce qu’il paraît… Pourquoi ne le lisons-nous pas, cet adorable chapitre?

Villevert s’était mordu les lèvres et cherchait une réponse bien jésuitique. Mais le moyen quand on est entre les deux auges comme l’âne de Buridan, torturé par l’âpre désir de lire jusqu’au point final, et inquiet à la fois de ce qui va se passer, de ce qui va être le quart d’heure de Rabelais.

Il s’en tira par une bêtise.

–Tout à l’heure, chérie.

Et durant trois stations encore, il ne cessa de bougonner son tout à l’heure sur les tons les plus alléchants.

La nuit tombait. Il ne restait plus au ciel du soleil agonisant qu’une épaisse bande cuivrée qui rayait l’horizon assombri comme d’une traînée de sang. Les champs étaient muets, pâmés dans une sérénité silencieuse. Des bouvreuils attardés se becquetaient parmi les branches vertes.

–Tout à l’heure, fit Max plus languissamment.

–Tout de suite, oh! tout de suite! Je serai si heureuse! balbutia la blonde petite mariée.

Les stores furent baissés, et le dernier chapitre fut non seulement lu, mais relu et relu, comme il convient au meilleur chapitre du roman d’amour.

Les stations se succédaient. Le train s’arrêtait, marchait, s’arrêtait. Les amoureux ne s’en occupaient plus. Ils lisaient toujours à pleines lèvres, à plein cœur.

Et l’histoire ne finit pas comme elle aurait dû finir, car ils venaient à peine heureusement de refermer le livre, quand le chef de train ouvrit la porte du coupé pour contrôler les billets.

Il ne contrôla que les billets!

–Plus de chance que les Boisamort! murmura madame d’une voix triomphante, dès que la porte fut refermée.

–Comment, tu savais…?

–Mais oui, mais oui, monsieur. Maman vous a conté l’aventure–assez de fois pour que j’aie eu le temps d’écouter aux portes.

–Alors c’est pour cela, je parie…

–Uniquement pour cela! Est-ce que le fruit défendu, chéri, n’est pas meilleur que tout?…

Villevert demeura bouche béante, en entendant cette boutade mutine.

Aujourd’hui,–et il y a bien longtemps, bien longtemps que son voyage de noces est de la chronique ancienne,–il en rêvasse encore les yeux ouverts. Car il était de ceux qui écoutent religieusement la cavatine de Faust, et qui ignoreront toute leur vie que mesdemoiselles les Parisiennes sont nées sous le pommier dont notre mère Ève, hélas! croqua si jouisseusement les pommes vertes…

ET TA SŒUR?

Table des matières

I

Lorsqu’un ami, entre deux bocks, vous pressait d’indiscrètes questions ou voulait vous lire ses vers, lorsque votre maîtresse vous jouait l’éternelle comédie que jouent toutes les maîtresses, lorsque votre belle-mère commençait ses sermons accoutumés, n’avez-vous pas répondu chaque fois à ces importuns ou tout haut ou tout bas, avec un bâillement énervé, la phrase classique: «Et ta sœur?»

Or, savez-vous seulement à quel brave homme nous sommes redevables de cet argument sans réplique qui cloue si magiquement les langues les plus bavardes?

Gageons ensemble que non, d’autant plus qu’il y a belle lurette déjà que le pauvre diable fut porté en terre dans un corbillard de cinquième classe, escorté de parents qui trouvaient la cérémonie trop longue et de vieux retraités très rapés et très émus qui se mouchaient bruyamment dans des mouchoirs à carreaux, tachés de tabac.

Il avait été, en effet–autrefois–major au153e de l’armée, gros-major, comme disent les troupiers, et s’appelait Aristide Pégrimard. Les mauvaises langues affirmaient qu’il était né–certain soir d’octobre–à Carcassonne, sur le comptoir d’un café borgne où sa mère trônait habituellement entre les cuillères de ruolz et les pipes culottées des clients.

Et voici comment, lui, qui n’avait rien inventé de sa vie, enfanta cette gouailleuse locution qui ne sera jamais au dictionnaire de l’Académie, mais que les marronniers maladifs du boulevard entendront sonner tant qu’on flânera sur l’asphalte, tant qu’il y aura au monde des imbéciles et des mouches du coche…

II

C’était dans une maison garnie de l’avenue Lamothe-Piquet qu’Aristide Pégrimard avait aperçu pour la première fois, un matin,–au retour de l’exercice, –la nouvelle locataire qui demeurait depuis la veille sur le même palier que lui. Elle se drapait dans un peignoir de percale blanche si transparent, qu’il se teintait des reflets roses de sa chair nue. Ses cheveux noirs, entortillés sur la nuque au petit bonheur, s’éparpillaient vagabondemment sur ses cils, et une boîte à lait toute neuve pendait à sa main gauche. Avec cela, vingt ans dans les yeux et une bouche gourmande de Mimi Pinson, sans cesse entr’ouverte à l’envolée des rires et des baisers.

On s’arrêta, on causa, on se plut. Il sut tout de suite qu’elle se nommait Lolotte et que son cœur était à louer. Elle aimait comme lui les serins, et cette qualité excellente le décida à signer un bail. Huit jours après, ce fut un ménage.

Jusque-là, le capitaine Pégrimard avait toujours ignoré l’amour. Des femmes frôlées dans ses nombreuses garnisons, il n’avait pris que ces banales jouissances, ces étreintes passagères dont le souvenir se perd aussitôt, comme les feuillets d’une lettre qu’on abandonne aux quatre vents.

Son existence était d’un vide absolu. Son seul bonheur était de confectionner deux fois par jour «un perroquet» jaunâtre qu’il lampait ensuite avec des lenteurs calculées et des claquements de langue satisfaits. Et, chaque fois, lorsqu’il ne restait plus au fond du verre que quelques dernières gouttes, il s’interrompait avant de les boire, et bougonnait gravement d’un ton funèbre de croque-mort:

–Frère, il faut mourir!

Il ne pensait jamais au lendemain. L’avenir se limitait pour lui à de noires rangées de chiffres qui s’effaçaient à la longue de l’Annuaire militaire, et son rêve unique était, avant sa retraite, d’être nommé major, de porter la grosse épaulette à graines d’épinard.....

Mais il perdit bientôt, dans les bras de Lolotte, toutes ces habitudes pacifiques et réglées. Elle le traîna partout, en laisse derrière ses pas, comme un bon vieux caniche très obéissant. Ils passaient leurs journées à la campagne, clodochant dans les bastringues de la banlieue, et mangeant tant et tant de fritures, arrosées de petit vin d’Argenteuil, que les économies du capitaine étaient réduites à deux francs cinquante, lorsque les froids commencèrent.

Le dernier quartier de la lune de miel disparut avec la dernière pièce de cent sous. Lolotte s’ennuya, fit des scènes continuelles à son pauvre diable d’amoureux. et jeta de nouveau son bonnet de rosière par-dessus les moulins.

L’amour devint pour le capitaine Pégrimard comme un boulet inflexiblement rivé à son corps; il se prit à regretter mélancoliquement le temps jadis, les flâneries insoucieuses devant son verre d’absinthe, les pipes dont la fumée tranquille montait en bleuâtres spirales vers le plafond de sa chambre. Malgré tout, il ne se sentait pas le courage de rompre avec Lolotte, de se désenlacer violemment de ses bras veloutés, dont la caresse le courbait à genoux, haletant de désir et plus humble qu’un mendiant famélique.

Et, cependant, les scènes recommençaient plus bêtes, plus hargneuses de mois en mois; il découvrait, à chaque instant, sur ses meubles, tantôt un parapluie imprudemment oublié, tantôt des lettres amoureuses, un tas de pièces à conviction qui lui prouvaient, avec toute la clarté désirable, que le public s’en donnait à cœur-joie sur ses plates-bandes. Un matin même où il était revenu au logis avant son heure accoutumée, il trouva Lolotte pâmée sur les genoux de l’ordonnance; il n’articula pas une parole, et elle l’agonisa de sottises.

Alors, l’âme vide, désolée et morose, Aristide se consola en rêvassant, comme autrefois, du quatrième galon qui allait le chasser bien loin de Paris, bien loin des Lolotte plâtrées et trompeuses, qui jonglent avec les cœurs des hommes, comme les saltimbanques avec des oranges. Et il résolut de lâcher son Ariane, sans tambour ni trompette, dès que sa nomination serait officielle.

III

Les projets de Pégrimard s’accomplirent ponctuelement.

Un beau jour, Lolotte, en entrant chez son voisin l’heure accoutumée, trouva la chambre vide, les tiroirs ouverts, des vieilles bottes dépareillées traînant parmi de vieux chiffons, et pas la moindre lettre pour elle, ni sur la cheminée, ni sur la table, ni sur le lit.

–Décampé! le monstre a osé décamper! cria-t-elle, ébahie et navrée.

Et elle ajouta, en crispant les deux poings:

–Mais on te retrouvera, mon bonhomme, on te retrouvera!.

Maintenant qu’Aristide n’était plus là, qu’elle ne voyait plus sa grosse figure rougeaude, qu’elle n’entendait plus son bonjour familier, un regret immense oppressait son cœur. Des larmes coulaient de ses yeux comme si elle eût assisté à un enterrement douloureux, et elle se fût traînée à ses pieds pour obtenir son pardon.

–je le retrouverai! je le retrouverai! repétait-elle obstinément.

Le lendemain, elle commença ses recherches, anxieuse, importunant de ses questions les officiers qu’elle rencontrait; mais ceux-ci lui riaient au nez sans rien répondre, car Pégrimard avait fait la leçon aux camarades avant son départ.

IV

EL dans la petite ville où le ministre l’avait envoyé commander le dépôt du153e, Aristide se roulait avec des jouissances bienheureuses dans sa nouvelle existence. Lolotte était absolument oubliée. Il reprenait ses tranquilles habitudes, ronflant ses douze heures, faisant des stations au café où son coin était toujours réservé.

Les honneurs pleuvaient sur sa tête.

Le gros-major du153e présidait, avec le sous-préfet, les comices agricoles et les concours d’orphéons. Il dînait une fois par semaine chez Monseigneur. Il marchait à une canonisation certaine et d’autant plus nécessaire que son patron était un païen absolument inconnu au paradis.

Malheureusement, Lolotte ne s’était pas découragée et, de bric et de broc, elle avait fini par découvrir le trou perdu de province au fond duquel son amoureux engraissait béatement.

Elle écrivit à Aristide quatre pages plus enflammées que les versets du Cantique des Canliques, et débarqua poste pour poste à la gare où il était venu l’attendre, pestant contre sa mauvaise chance et contre le beau sexe auquel appartenait sa maîtresse.

Elle lui sauta au cou, s’émerveilla comme une gamine de l’installation nouvelle d’Aristide, fureta dans les tiroirs et les papiers, fit jouer les ressorts du lit, et cette inspection terminée, ils allèrent s’asseoir sur un canapé du salon.

–Ce n’est pas tout cela, commença le major; c’est charmant de se revoir, mais tu ne peux pas rester ici.

–Tu ne peux pas rester ici! Répète donc encore! interrompit moqueusement Lolotte. Et pourquoi, s’il vous plaît?

–Parce que je suis le major, parce que je suis une autorité maintenant, que je dois conserver ma dignité…

–De quoi, de quoi, ta dignité!… Qui te parle de la mettre au clou? D’abord, j’aime ça, la dignité.

–Tu ne comprends donc pas que toute la ville saura demain que j’ai fait venir une maîtresse… une Parisienne.

–Et puis?

–Et puis, je n’aurai qu’à faire mon paquet et à disparaître.

Elle hésita, les sourcils froncés, le front appuyé sur l’épaule du major, puis, se redressant allégrement:

–J’ai une idée, fit-elle. Tu vas me faire passer pour ta sœur…

–Ma sœur! murmura-t-il avec une stupeur comique.

–Dame! on a des manières quand on veut s’en donner la peine.

Et en trois mouvements, la petite Parisienne se fit une adorable tête de pensionnaire. Robe aplatie, yeux pudiquement baissés, démarche timide, un peu gauche même, les bras pendant avec modestie le long des hanches, rien n’y manquait. Pégrimard ne la reconnaissait plus.

–C’est-y-ça! m’sieu? questionna-t-elle brusquement.

Il lui répondit en l’embrassant dans le creux de son oreille rose.

Lolotte avait encore gagné la bataille.

V

Deux jours après, Mlle Eudoxie Pégrimard fut présentée par son frère à toute la ville. Elle eut un succès fou dans tous les salons, et, le soir, bien des mères la proposèrent à leurs filles comme modèle de maintien et de bonne tenue.

Le sous-préfet lui tourna un madrigal doucereux où il était question à la fois de toilette rose, de Paris et d’aurore. La plus longue visite fut chez Monseigneur. Elle demanda sa bénédiction avant de sortir, et l’évêque enthousiasmé dit à mi-voix à Pégrimard:

–Nous allons marier cette enfant, major. formosa puella… J’en glisserai deux mots à la marquise de Prérosé, dont le fils justement.

Vous devinez si le ménage s’esclaffa ensemble de la crédulité publique, lorsque les portes furent bien closes. Aristide se sentit ragaillardi et tout heureux de ces gentils dîners en tête à tête qui allaient recommencer, des folles nuitées d’amour que l’avenir lui réservait.

La lune de miel brilla plus blonde que la première fois et ils jouèrent leur rôle avec la science de cabotins accomplis. Lolotte ne manquait pas un office; Aristide l’accompagnait invariablement, et les vieilles dévotes se disaient en les montrant du doigt:

–Voyez! ce séraphin a converti son frère!

Le carnaval arriva. Les invitations se succédèrent. Les glaces en étaient constellées; mais le prudent Aristide répondait au carillon de gaieté qui venait sonner à sa porte:

–Ma sœur est trop jeune. Elle déteste le monde.

Il se rappelait, en effet, les chahuts étourdissants de ces bastringues où Lolotte levait la jambe jusqu’aux lustres et décoiffait les canotiers. La petite s’était métamorphosée. Le papillon était rentré dans sa chrysalide; mais sait-on l’irrésistible effet que peut produire un air enlevant qu’on n’a plus entendu depuis des siècles, mesures endiablées de la polka de Farbach, ou le rythme étourdissant de celle des Tziganes?

Le major avait remercié la marquise de Prérosé, la comtesse de Malpasset, Mmes X., Y., Z…, et le bruit courut dans la ville qu’il persécutait sa sœur, qu’il enfermait cet oiseau en cage pour ne pas user ses épaulettes.

On bavarda de si méchante façon, qu’il lui fut impossible de refuser l’invitation officielle du sous-préfet. Toutes ces dames surent aussitôt la grosse nouvelle. Mlle Pégrimard allait assister au bal de la sous-préfecture. On détaillait déjà les moindres fanfreluches de sa toilette. Les gommeux du cru préparèrent des phrases sucrées pour la circonstance, et les cuisinières en parlèrent entre elles au marché du matin.

VI

–Ne t’oublie pas, Lolotte, et prends garde au Champagne! avait répété cent fois Aristide à sa maîtresse.

On eût dit les recommandations qu’adresse je ne sais plus quelle fée à Cendrillon, avant de monter dans le microscopique carrosse qui doit la conduire au bal du prince Charmant.

Comme Cendrillon, Lolotte avait promis une tenue de rosière.

Elle tint ses promesses, dansant à peine quelques valses et refusant tous les quadrilles. Tous les habits noirs papillonnaient autour d’elle, traînaient dans le sillage rose de sa robe. Elle répondait des mots vagues, puis quelques phrases drôles que coupaient de-ci, de-là, ces mots d’argot qui vibrent si cocassemcnt. La galerie applaudissait. Les femmes regrettaient d’avoir tant insisté pour délivrer l’oiseau en cage.

Au milieu de la nuit, le souper commença. Le jeune marquis de Prérosé avait offert son bras à Lolotte, ce qui fut très remarqué.

Pégrimard, rassuré, confiant, avait fini par s’asseoir à une table d’écarté.

Ce soir-là, il avait une veine merveilleuse. Les rois se succédaient. Les atouts pleuvaient dans son jeu. Il était déjà passé douze fois, et tandis que son partenaire mêlait les cartes, il comptait d’un regard satisfait le nombre imposant de jetons empilés devant lui.

Tout à coup, il se fit une grande poussée: les joueurs se précipitèrent vers le salon où l’on dansait, attirés par une large rumeur qui couvrait le quadrille d’Orphée aux. Enfers, raclé par les violons de l’orchestre, Pégrimard suivit la filée de loin; il apercevait des jambes, des bras qui s’agitaient en une mêlée bizarre. Il s’approcha de plus en plus, et il put voir alors Lolotte se trémoussant de tout son corps, le corsage impudiquement décousu, les yeux noyés comme ceux d’une bacchante, et, en face d’elle, le marquis de Prérosé et tous les gommeux ébauchant des poses naïves, essayant des pas hétéroclites, titubant sur le parquet glissant. Tous étaient superbement gris, et, tout alentour, les dames levaient les bras au ciel, entraînaient leurs filles avec des piaillements effarés.

Pégrimard prit son courage à deux mains et s’avança sur Lolotte:

–Mademoiselle, commanda-t-il d’une voix sévère.

Elle le regarda avec un éclat de rire strident.

–Tu sais, mon gros, faut plus m’la faire! bégaya-t-elle. J’en ai soupé, d’ta sœur.

Et sur ces mots, plus grisés que jamais par le tapage, les gommeux reprirent, sur l’air des Lampions:

–Et-ta-sœur! Et-ta-sœur!

Le major se sauva de la sous-préfecture en se bouchant les oreilles.

Le scandale fut énorme. Le ministre réforma Pégrimard. Depuis, jusqu’à sa mort, le malheureux ne put articuler d’autre phrase, répondre d’autre parole aux questions de ses amis que la phrase des gommeux:

–Et ta sœur!

Et lorsque le notaire ouvrit son testament, au milieu de tous les héritiers anxieux et béants, on n’y trouva que trois mots écrits en jambages démesurés:

–ET TA SŒUR?

LE SAINT-JOSEPH SANS NEZ

Table des matières

I

Toutes les lettres de la baronne se terminaient par un invariable post-scriptum–un long post-scriptum que le malheureux Fontrailles eût pu réciter par cœur aux camarades du régiment.

«Je ne me souviens décidément plus du nom de la ville, écrivait-elle, mais c’était dans un hôtel appelé le Panier fleuri. Je revois encore l’enseigne et cette chambre dont les fenêtres s’ouvraient sur la rivière bordée de laveuses qui battaient et rebattaient le linge. La jolie chambrette, avec un papier semé de coquelicots, un lit enfoui sous d’épais rideaux rouges, ces rideaux que nous avions tant tirés sur nous pour ne pas voir la grosse lune curieuse qui semblait se moquer derrière les vitrès. Puis, sous un globe, une pendule Empire qui ne marche pas, et, à côté, un saint Joseph tout drôle qui n’a plus de nez. Tu sais, mon gros chéri, que je désire ce saint Joseph par-dessus tout. Tu ne peux rien refuser maintenant à ta pauvre petite femme, et la bonne sœur disait encore hier que, dans mon état, ces envies-là sont très dangereuses pour la mère et l’enfant si elles ne sont satisfaites aussitôt. Tu ne voudrais pas me rendre plus malade, n’est-ce pas! Des millions de baisers.»

Fontraillcs n’en digérait plus. Il ne cessait de maudire l’invention des grandes manœuvres, et surtout la malechance qui avait envoyé batailler le149e dans ce pays où avait sonné le premier carillon de ses noces amoureuses. C’était bien la peine d’avoir voulu jouer du Florian, une fois dans sa vie, d’avoir laissé le Guide-Joanne à son rayon de bibliothèque et l’Italie à ses sites numérotés, de s’être caché quinze jours durant dans un coin perdu de province où il y avait de vrais arbres en fleurs, de la vraie eau, de vrais rossignols, où l’on parlait patois et où les poules picoraient le long des rues herbeuses.

Il était passé sans regarder en arrière, savourant à pleines dents la pomme verte qu’il venait de croquer furtivement. Et un an après, il fallait retrouver le sentier envahi par les hautes fougères, remuer tout ce passé qui sommeillait. Quelle bête d’idée avait donc eue la baronne de relire brusquement le vieux livre des souvenirs, et où diable trouverait-il le providentiel saint Joseph qui déplorait la perte de son nez sous un globe?

II

Les étapes se succédaient. A chaque ville où cantonnait le régiment, Fontrailles–à peine les rangs rompus–sale, éreinté, poussiéreux, refaisait son voyage autour des auberges. Il inventoriait le mobilier des chambres au grand ébahissement des hôteliers, et questionnait les uns et les autres. Mais, peine perdue, on lui riait au nez, pas plus au Lion d’or, qu’à la Femme sans tête, qu’au Panier fleuri de l’endroit ne se trouvait la pendule et le saint Joseph martyrisé. Les bons camarades, qui s’étaient aperçus du manège et en savaient la raison, s’en donnaient à ventre déboutonné, et les brocards pleuvaient à table sur les infortunes matrimoniales de l’exemplaire Fontrailles. Ils avaient inventé des scies désopilantes. On lui glissait des saint Joseph sous sa serviette. Il recevait par tous les courriers des lettres d’avis qui lui expédiaient tantôt des prospectus de fabricants de statuettes pieuses, tantôt des renseignements anonymes destinés à le guider dans ses recherches. Il sentit qu’il s’idiotisait peu à peu. L’idée fixe lui obstruait la cervelle, et toujours le post-scriptum de la baronne répétant sa monotone antienne.

La nuit, il ne pouvait même plus s’engourdir dans ces longs sommeils lourds dont on ne se réveille qu’aux premières claironnées de la diane,–à l’aube. Il se tournait et se retournait entre ses draps, comme un malade. Et de vagues désirs lui soufflaient leurs bouffées chaudes en pleines lèvres. On n’évoque pas en vain la vision de ces délicieux voyages de noces, ces voyages de découvertes où tout ne fut qu’amour, que bien douces surprises, que folies bienheureuses. Les doigts se brûlent à toucher ces cendres jamais complètement éteintes. Surtout quand il s’agissait comme pour Fontrailles d’une lune de miel chaude entre toutes les lunes de miel, et aussi, hélas! d’un carême de chair qui durait depuis tantôt six mois, la pauvre petite santé de la baronne ayant exigé cette longue période de jeûne.....

Fontrailles n’en pouvait plus. Il avait beau regarder de-ci, de-là la mignarde photographie sur laquelle la jolie baronne avait une mine friponne d’ange déchu qui voudrait bien rentrer au Paradis. Il avait beau adresser une prière bien sentie au saint Joseph introuvable, la tentation renaissait plus forte, plus inéluctable. Il n’osait même plus regarder les filles qu’on coudoyait parfois au détour des villages et qui répondaient d’un air déluré aux quolibets égrillards des troupiers.

Ces soleillées tiédies de septembre sont si traitres, tandis que des odeurs grisantes de raisin traînent dans l’air, que le ciel est d’une teinte pâle de laque et qu’il s’entend comme un bruit étouffé de baisers, des envolements d’oiseaux que les yeux ne voient pas.

III

Tambours, clairons, musique en tête, comme dans la chanson, le régiment arriva un beau jour, au crépuscule, dans une petite ville aux grands toits en auvent, aux murs lézardés que dépassaient les feuilles luisantes des figuiers. A cette heure tardive la lune montait comme une lanterne rose hissée sur la draperie violette du ciel. L’horizon était bouché par un rideau d’arbres entre lesquels chantait la jaserie claire d’une eau coulant dans les galets et un bruit rythmique de battoirs. Fontrailles rêvassait en marchant. Toutes les impressions perdues lui revenaient au cœur. Il était venu là, autrefois. Il connaissait ce décor noyé dans une aube vague de lune. Machinalement, il lut le billet de logement que le fourrier venait de lui apporter.

–M. le capitaine Fontrailles sera logé à l’hôtel du Panier Fleuri, et y aura droit au feu et à la chandelle.

Était-ce un hasard ou une nouvelle farce? Il n’y réfléchit pas et courut jusqu’à l’hôtel.

–Votre meilleure chambre, commanda-t-il aussitôt, sans même présenter son papier.

Une servante le conduisit, et au premier étage elle ouvrit la porte du numéro1. On avait oublié de refermer les fenêtres, Fontrailles sursauta nerveusement. C’était devant ses yeux le paysage d’antan, la coulée transparente lamée de reflets de lune, les peupliers tremblotant à l’air fraîchi du soir, et sur la cheminée la même pendule avec son même saint Joseph sans nez. C’était donc là qu’il…, là que. Le vieux lit avait-il craqué des fois, cette nuit-là! Alors, il aperçut la servante qui attendait, son bougeoir de cuivre à la main, sans comprendre les grands gestes extravagants du capitaine. Elle était vraiment à croquer, dans cette pose lassée, la petite bonne avec son mouchoir de soie posé à la diable sur une broussaille de cheveux roux qui s’emmêlaient et lui couvraient le front, avec ses rondeurs superbes pointant au corsage, ses lèvres rouges et le menton creusé de fossettes coquines qui semblaient mendier les baisers.

–Monsieur ne désirerait-il plus rien? questionna-t-elle d’un ton moqueur.

Fontrailles hésita un peu. Pas trop longtemps, car il avait trop faim pour vouloir jeûner devant ce plat exquis qui se tendait à sa gourmandise. Et comme il n’était ni un saint Antoine ni un quaker, comme l’occasion fait le larron, il lui répondit très bas dans l’oreille. Un tour de clef dans la porte, la bougie soufflée et quelques petits cris étouffés; le vieux lit craqua encore plus que l’année d’avant!

IV

Le lendemain matin, l’infidèle capitaine avait mis le saint Joseph dans sa sacoche, et il écrivait à la baronne une longue lettre, dans laquelle il était question de souvenirs sacrés, de rêves paradisiaques, de cuisants regrets.

–Monsieur saint Joseph m’a fait passer une bien mauvaise nuit, finissait-il; mais qu’importe, si tu dois être heureuse de le posséder, ma chère petite femme!

Pendant qu’il débitait cette litanie de blagues, sur le bord du lit dont les couvertures avaient glissé en désordre, la servante demi-nue, toute dépoitraillée par le combat d’amour, regardait curieusement la lettre par dessus le dos du capitaine; et quand elle lut «mauvaise nuit», elle lui murmura avec une moue gaminement inquiète.

–Monsieur n’est donc pas satisfait?

La lettre cachetée, Fontrailles lui prouva de nouveau le contraire.

Tout est bien qui finit bien. La baronne a été ravie de posséder son saint Joseph sans nez. Le nouveau-né ne ressemble pas à la petite statuette martyrisée. Il a le plus rose des petits nez riant dans la plus blanche des frimousses.

Mais Fontrailles a de temps en temps des remords, quand sa jolie petite femme lui prend le cou de ses deux bras et s’apitoie sur les fatigues des grandes manœuvres.

LE REPOSOIR DE LA GÉNÉRALE

Table des matières

I

Vous rappelez-vous ce spirituel tableautin, de je ne sais plus quel peintre, qui s’appelait sur le livret: Un mariage de raison?

Devant un guéridon coquet, sur une terrasse blanche et fleurie, un vieux général achève gravement une partie d’échecs. Son partenaire est une adorable blonde, en peignoir matinal, si jeune qu’on dirait une espiègle pensionnaire échappée de son couvent depuis la veille. Et tandis que, le front ridé, le menton appuyé sur sa main, le mari chevronné combine des coups savants et hésite longtemps avant de déplacer sa tour, les lèvres de madame ont une moue boudeuse, le froncement ennuyé d’une bouche qui va bâiller, et ses regards vagabonds suivent distraitement les beaux cavaliers qui passent au dehors sous les arceaux feuillus des allées.

Les mauvaises langues se demandèrent alors, au Salon, si la toile n’avait point été brossée d’après nature dans l’intérieur du général Hector de la Croix-Ramillies, dans ce petit hôtel discret de la rue Belle-chasse, où quelque gavroche effronté eût pu écrire à la craie sur la porte: «Chasse réservée.»

Le général, s’était, en effet, marié sur le tard. La soixantaine lui sonnait déjà les moqueuses mesures de la retraite, mais il avait l’oreille un peu dure et n’entendit pas. Et, sans consulter personne au Cercle impérial, sans prévenir ses futurs héritiers, après avoir miré dans la glace son visage plâtré de vieux bellâtre, après avoir ramené ses derniers cheveux et essayé ses facultés dans l’alcôve hospitalière d’une ancienne amie, il dénicha, en Languedoc, une délicieuse petite nièce qui s’appelait Agnès, n’avait jamais quitté encore le sombre château paternel et finissait depuis les cerises son dix-huitième avril. Provinciale jusqu’au bout des ongles, ingénue à embarrasser Don Juan par ses questions imprévues, et jolie, et robustement fraîche avec des lèvres rouges qui sentaient bon, des seins fermes qui faisaient craquer lamentablement les baleines de son corset.

Le vénérable Hector épingla ce bouton de rose à sa boutonnière. Pendant un mois bien complet, il se crut revenu à son beau temps de capitaine d’état-major, où il conduisait tous les cotillons du faubourg; où il demandait négligemment, au réveil, à son valet de chambre: «Combien de lettres de femme, aujourd’hui Baptiste?», où tant de cœurs se piquaient aux pointes d’or de ses aiguillettes. Mais l’été de la Saint-Martin ne dure pas éternellement: il se meurt sous la morsure glacée des premières neiges. Plus le voyage de noces s’avançait, plus le pauvre diable s’essoufflait à jouer le difficile rôle de jeune marié, et, une nuit, la mémoire lui manqua piteusement. Il demeura tellement Jean comme devant, que son Agnès, inquiète, n’y comprenant rien, lui demanda naïvement de sa voix claire:

–Est-ce que vous seriez malade, mon ami?

Il se garda bien de répondre.

De cette nuit, le général de la Croix-Ramillies entra dans le cadre de réserve, pestant, mais un peu tard, contre les grandes manœuvres, dont il rentrait fuurbu, vidé, plus morose qu’un Cassandre caduc, tourmenté par les rires querelleurs des jeunesses. Et il ferma ses fenêtres aussitôt à tous les papillons galants qui venaient voleter autour de ses plates bandes, attirés par l’odeur grisante de la fleur défendue.

II

Sur ces entrefaites, la question des garances fit chavirer le ministère, Le général de la Croix-Ramillies exécuta fidèlement le plongeon derrière son ministre. Il fallut dire adieu au bureau douillettement capitonné de la rue Saint-Dominique, lancer un peu partout des centaines de cartes P. P. C., et déménager à Métivy-le-Sec, le chef-lieu de la division que l’Officiel l’envoyait commander. Hector se souvint que, sous le roy Soleil, ses ancêtres avaient ainsi pratiqué des voyages salutaires en province pour maints et maints péchés véniels, et il renonça à Paris, à ses pompes et à ses œuvres sans trop maugréer contre sa mésaventure. Une chose le consolait d’ailleurs. C’était d’emmener sa femme dans ce trou perdu. Car cette brûlante vie parisienne, si pleine d’inconnu, d’irrésistibles tentations, déniaise trop vite les Agnès les plus timides et leur souffle des idées d’amour sans qu’il soit besoin pour cela du Frère Philippe et de ses oies.

Et il choisit des aides de camp qui portaient des lunettes, des vieux gratte-papiers très râpés et très cocardiers, ne s’occupant que du service, de la mobilisation et des paperasses administratives. Il se rappelait trop fraîchement ses romans de jeunesse pour entourer son trésor de ces beaux messieurs à moustaches retroussées qui savent jouer la comédie aux femmes de si alléchante façon et déchirer les contrats comme du vulgaire papier à musique.

Mme de la Croix-Ramillies ne se plaignit pas. Ne sachant que faire dans cette ville où la valse était interdite impitoyablement dans les salons du quartier haut, où il ne restait plus d’éveillé à dix heures du soir que les veilleurs de nuit, prise d’un immense ennui, elle se jeta à corps perdu dans la dévotion, –une dévotion féminine et frivole qui lui permettait d’oublier le train-train monotone des trois cent soixante-cinq jours de l’an. Elle introduisit à Métivy les ventes de charité. Elle eut même l’honneur d’être nommée par l’évêque du diocèse présidente de l’œuvre des petits Esquimaux poitrinaires.

Et le dimanche, quand elle sortait de la grand’– messe, toute blanche dans sa toilette claire, toute virginale au bras de son mari, les vieilles douairières ronronnaient autour d’elle avec des inflexions patelines et de dévotieux roulements d’yeux:

–Quelle petite sainte que cette générale! Est-ce qu’on ne dirait pas une première communiante!

III

Les dévotes ne se trompaient pas. Mme Agnès de la Croix-Ramillies en était toujours à sa première communion. Depuis huit ans, le général ne jugeait pas prudent de recommencer la cérémonie.

Les choses en étaient là quand, un jeudi, après son rapport, il reçut la visite du colonel Marchessy, un de ses plus intimes camarades d’école. Les deux vieux se sautèrent au cou. On jacassa des uns, des autres, des disparus et des parvenus. Puis, l’ami exposa les raisons de sa visite inopinée. Il possédait, pour son embêtement, un grand diable de fils, capitaine d’état-major et coureur de ruelles, faisant à Paris toutes les cent mille bêtises et les cent mille dettes connues ou inconnues; au demeurant le meilleur fils du monde. Il n’existait qu’un seul moyen d’arrêter le déraillement, c’était d’exiler le capitaine le plus loin possible du boulevard, et puisque l’ami Totor généralait à Métivy-le-sec.

–Je comprends, interrompit alors La Croix-Ramillies, tu voudrais me le coller pour aide de camp?

–Est-ce que tu refuserais? questionna Marchessy en regardant d’un œil inquiet la comique grimace du général.

–Mais non, mais non, je ne dis pas cela. Pourtant. je me demande comment. le ministre.

–Le ministre, j’ai son consentement en poche.

La Croix-Ramillies n’avait plus aucune bonne raison à alléguer. Il ne pouvait encore moins conter à son copain sa ridicule histoire et ses tribulations d’époux. Et, faisant contre fortune bon cœur, il signa séance tenante, d’un maigre paraphe, ce que lui demandait le colonel.

–On te surveillera, mon gaillard! pensait-il à part lui; et, l’âme enfiellée de cruels pressentiments, il attendit la venue de son aide de camp.

Il arriva quinze jours après, la tête basse, maudissant la province, le métier et les papas qui fourrent leur nez partout, décidé à trouver tout mal, les femmes du cru horribles et les hommes gâteux, et tellement navré qu’on eût dit le rat de la fable chassé de son fromage…

En fait de paysages, il ne comprenait que la large enfilée des boulevards avec les arbres d’un vert maladif, le roulement continu des fiacres et des omnibus, les nappes grises d’asphalte, les colonnes Morris bariolées d’affiches comme des rouleaux d’aquarelles japonaises et le perpétuel grouillement de passants, de passantes, dont les robes froufroutant des rappels d’amour très doux. Très jolis dans les tableaux, les ruelles pittoresques dont les toits en auvent se touchent, les pavés frangés d’herbes, les ciels rayés des vols blancs de pigeons, mais lui trouvait que la réalité puait et suait le spleen.

Le premier jour il parcourut à cheval toute la ville en deux heures. Le second jour, il eut la migraine. Le troisième, il commença sur une belle feuille blanche les premières phrases de sa lettre de démission. Et le quatrième, il déchira la feuille, ouvrit ses fenêtres et fredonna la polka de Farbach, ce qui était chez lui un signe absolu de contentement.

D’où venait ce changement à vue? vous le devinez.

Marchessy avait vu sa générale. Il avait causé une heure durant avec elle, avait deviné la situation de cette pauvre petite femme qui s’étiolait et désirait d’autre plaisir que de présider l’œuvre des Esquimaillons poitrinaires.

Et le siège commença, bien difficile à soutenir par l’infortuné Hector, car l’aide de camp ne devait pas tarder à avoir des intelligences dans la place.

IV

Ce fut très long, cependant.

Le vieux mari faisait bonne garde, et le sémillant aide de camp ne lui disait de prime abord rien qui vaille. Mais Marchessy descendait par les femmes de Don Juan. Il changea son jeu peu à peu et se métamorphosa complètement.

Sa dernière maîtresse et les garçons du Grand Seize eux-mêmes ne l’eussent pas reconnu. Toujours au bureau ou à l’église, noircissant des paperasses ou égrénant des Ave, il se moula avec tant d’art dans sa nouvelle peau de converti, que le général perdit toute méfiance, ne voulut plus s’en séparer et ne cessa de dithyramber sur son compte lorsqu’il était avec Mme de la Croix-Ramillies.

Malgré cela, Marchessy n’avait encore pu rester seul avec la jeune femme que le dimanche, et seulement durant les deux pas qu’il fallait faire de l’hôtel de la division au porche de la cathédrale. Deux pauvres petits pas, mais qu’il s’ingéniait à prolonger, qu’ils marchaient au pas lent des processionnaires et où il racontait à là jolie générale des bêtises à dormir debout, qui troublaient ce cœur en pleine floraison et lui apprenaient l’inéluctable désir auquel la mère Ève et ses bonnes filles n’ont jamais résisté et ne résisteront jamais.

De parlottes en parlottes, Agnès adora son capitaine et le capitaine aima follement sa générale. Le printemps était venu en même temps que leur amour avec tous ses parfums, avec ses tentations, ses couples d’oiseaux qui se becquètent dans l’air tiédi, ses fleurs qui se tendent aux caresses des papillons, ses amoureux qui prennent la clef des champs et s’égarent le long des seigles dorés.

Hélas! ils se voyaient condamnés à endurer le supplice de Tantale, à espérer toujours le moment adorable où ils seraient enfin l’un à l’autre, où leurs lèvres assoiffées de jouissances échangeraient plus que de furtifs baisers.

Et ils se désespéraient, lorsque, huit jours avant la Fête-Dieu, Agnès découvrit le «Sésame, ouvre-toi!» qu’ils cherchaient depuis tant de mois.

Un matin, elle persuada au général qu’il allait de sa dignité d’élever un reposoir dans la cour de la division et d’y inviter toute la ville le jour de la procession épiscopale.

D’ailleurs, il n’aurait à s’occuper de rien que de prévenir monseigneur. Elle se chargeait avec M. de Marchessy de réunir toutes les fleurs, toutes les draperies et de surveiller les préparatifs.

La Croix-Ramillies fut enchanté. Il accepta le programme sans arrière-pensée, et laissa son aide de camp courir tous les après-midi en voiture avec sa femme.

Tantôt c’était à la campagne. La voiture s’arrêtait à l’ombre d’un chemin creux. Et les deux amoureux se sauvaient dans les couverts obscurs, s’attardaient dans les profondes feuillées et, brisés, palpitants de leurs fougueuses étreintes, ils revenaient, arrachant aux buissons des branches fleuries; aux blés, des bottelées d’épis, de bluets et de coquelicots.

–Les beaux bouquets! s’écriait radieusement le général en les accueillant.

–N’est-ce pas, Hector? répondait sa femme. Si vous saviez comme il nous a fallu aller loin pour les trouver!

Et les vases du reposoir se remplissaient.

Tantôt ils renvoyaient la voilure, et, après avoir ostensiblement acheté des chandeliers, des crucifix et des nappes d’autel chez les pieux marchands de la ville haute, ils se sauvaient hors des remparts, dans le premier fiacre rencontré, et Mme de la Croix-Ramillies, la petite sainte d’autrefois, baissait de sa main impatiente les stores déteints, comme n’importe quelle Madame Bovary.

Aussi le reposoir fut superbe, à la Fête-Dieu. Monseigneur bénit toute l’assistance. Les tambours battirent aux champs. Des dames chantèrent un motet de Palestrina. Le soleil s’épandit en nappes blondes sur les bouquets agrestes et sur les orfèvreries de l’autel improvisé, et au premier plan des assistants, pieusement agenouillés, la générale et son aide de camp courbèrent le front, les yeux baissés, tandis que l’ostensoir planait comme une gloire éblouissante entre les mains graves de l’évêque.

Le général en fut très ému, et quand on voulut le féliciter après la cérémonie, il s’écria avec des larmes dans la voix:

–Je n’ai rien fait, je vous jure que je n’ai rien fait. C’est ma femme et M. de Marchessy.....

Et il écrivit, le lendemain, au colonel:

«Tu m’avais calomnié ton fils, ma vieille bran-che. Il déshonore aujourd’hui par sa vertu la corporation paillarde des aides de camp, et ma femme l’a converti de si belle façon, que je ne serais nulle-ment étonné de lui voir prendre le froc, un de ces quatre matins. Pour ma part, je ne m’en consolerais pas, car je le considère aujourd’hui comme un des miens.»

–Mettez donc «nous» au lieu de ce vilain «je»! interrompit brusquement Mme de La Croix-Ramillies qui avait lu indiscrètement la lettre par-dessus l’épaule de son mari.

LE FOND DE LA CORBEILLE

Table des matières

I

C’était un matin d’avril, après un baccarat, dont il revenait royalement nettoyé jusqu’à ses derniers louis, que le vicomte Ogier de Castelflorac avait trouvé sur sa table une longue épître de notaire lui annonçant en même temps la mort subite de sa tante Mlle Herminie de Valdoré, et le testament qui lui donnait cent cinquante mille livres de rente. Malheureusement pour lui, la lettre et le testament renfermaient un post-scriptum. La vieille fille ne léguait ses écus à ce mauvais sujet de neveu qu’à la condition expresse d’épouser dans les deux mois une adorable petite cousine qui portait encore des robes courtes et grandissait pieusement au fond d’un vieux couvent de province.

La lettre finie et le post-scriptum relu, le vicomte fronça les sourcils d’un air morose, fuma trois cigarettes comme s’il eût voulu chercher des idées dans les spirales bleuâtres de fumée qui s’éparpillaient vers le plafond, puis, gravement, avec le ton funèbre d’un croque-mort, il s’écria:

–Qu’à cela ne tienne, ma très chère tante, votre neveu se mariera!

Et il s’endormit peu à peu dans son fauteuil, ronflant plus béatement qu’un chantre et voyant en rêve des billets azurés et des louis tout luisants qui dansaient une ronde fraternelle.

Pendant ce temps, à Saint-Martijoux, la cloche du couvent des Ursulines sonnait d’un timbre un peu fèlé la récréation de huit heures, et sous les charmilles déjà enfeuillées d’une verdure tendre où les moineaux pépiaient effrontément, les grandes pensionnaires marchaient deux à deux, s’arrêtant furtivement pour se conter tout bas de subtils secrets, toutes roses dans leur costume blanc sur lequel tranchaient les larges rubans bleus des médailles. Et la petite Éliane de Valdoré ne se doutait certainement pas que son mariage venait d’être décidé entre deux cigarettes et un testament dans la «garçonnière» de son cousin Ogier.

Lorsque la nouvelle s’ébruita au club, les plus crédules crurent à une mauvaise farce, bien que le 1er avril fût passé, et ils haussèrent moqueusement les épaules. Casteltlorac se marier! Autant valait-il annoncer le mariage du pape avec Sarah Bernhardt. Et chacun racontait sa petite histoire; chacun se gaussait du pauvre diable fourbu avant l’âge comme un vieux cheval d’omnibus. Les rires allaient leur train, les calembours aussi.

On rappelait le mot méchant que lui avait jeté le prince Citron à la première de je ne sais quelle opérette.

–Casteldémoli! s’était-il écrié en désignant un nom imprimé sur l’affiche. Comme ce nom vous irait bien, cher!

Et l’on chantait à mi-voix le refrain gouailleur de la Timbale d’argent:

La dame n’aimait plus les noisettes;

Le monsieur n’avait plus de dents.

Depuis sa seizième année, en effet, le vicomte en avait commis tant et tant, il avait tellement couru tous les vergers parisiens, qu’une à une ses quenottes en étaient tombées. Et, malgré les consultations répétées d’un tas de médecins, malgré les remèdes, les pommades, les douches, rien ne put le radouber. Aussi finit-il par se dire un beau jour avec une mélancolie profonde que l’homme est bien inférieur aux machines, puisqu’il lui est impossible de réparer ses ressorts cassés.

II

Le mariage eut lieu cependant vingt jours après le testament. Les bons amis se frottèrent les mains. Les indifférents s’amusèrent un quart d’heure de la comédie, puis n’y pensèrent plus. Les moralistes levèrent les bras au ciel, et les femmes plaignirent la pauvre petite mariée, qui ne comprit rien à toutes ces félicitations plus moroses que des compliments de condoléance.

Elle était ravie d’avoir enfin quitté le couvent, de ne plus voir l’horizon bouché par des murs gris derrière lesquels on devine tout un inconnu désirable et défendu. Elle se regardait dans toutes les glaces, un peu gauche encore, un peu étonnée des toilettes merveilleuses pour lesquelles Worth avait passé des nuits blanches. Il lui semblait lire ce joli conte de Perrault où Peau-d’Ane reçoit de son père amoureux des robes couleur de soleil et des manteaux couleur de lune. Et elle s’attardait avec des flâneries extasiées à essayer les bijoux de sa corbeille de noce.

Le mari malgré lui avait jeté l’argent par les fenêtres. Rivières de diamants, dormeuses, colliers ouvragés avec un art admirable, chapelets de perles, saphirs, émeraudes, topazes, ruisselaient, incendiaient les yeux de leurs reflets éblouissants. Et il espérait un peu qu’Éliane ne demanderait jamais à connaître ce que tout bon mari doit avoir déposé au fond de son corbillon. La sœur supérieure ne lui avait-elle pas répété trois fois d’une voix larmoyante:

–Elle est si innocente, si jeune pour se marier, monsieur!

Et, comme, hélas! il ne pouvait arroser lui-même ce beau lis en pleine floraison, il chercha prudemment à ne pas se laisser voler l’arrosoir par toutes les mains désirantes qui lui étaient tendues.

Il s’adressa à l’agence Tricoche et Cacolet pour ses domestiques. L’hôtel fut meublé sévèrement, ainsi qu’un hôtel de chanoinesse. Il n’acheta pas d’autres tableaux que des natures mortes, pas d’autres livres que des livres religieux, bien estampillés par NN. SS. les évêques. Jamais de théâtres, surtout de théâtricules. Jamais de bals. Des concerts de-ci, de-là. Des promenades au Bois et dans toute la banlieue d’où les chevaux revenaient à l’écurie blancs d’écume. Puis, continuellement, à propos de tout, d’un mot lancé en l’air, d’un caprice passager, des cadeaux splendides. On eût dit que le vicomte voulait établir un cordon sanitaire contre l’épidémie d’amour.

Et, deux mois après le mariage, Éliane écrivait à une de ses meilleures amies du couvent:

«Tu ne peux t’imaginer à quel point je suis heureuse… Mais le mariage n’est pas du tout, du tout, ce que tu semblais croire, quand nous en causions autrefois, tu te souviens? dans le coin gauche de la grande charmille. Je n’ai rien à t’apprendre, sur ce sujet, que tu ne saches déjà de longue date, et l’inconnu dont nous rêvassions parfois n’a jamais existé que dans nos folles cer-velles!

Mon mari me comble de surprises, et je n’ai qu’à faire un signe pour être obéie; pourtant, je me demande à quoi me servent tous ces bijoux, puisque nous ne recevons que de vieilles gens ennuyeuses et radoteuses. Ce serait si amusant de sauter un peu dans notre petit salon bleu!… mais je n’ose le demander, tu comprends?

Ma chambre est en vieille peluche vert d’eau; les fenêtres donnent sur le jardin, comme celles du dortoir au couvent… Mais, je ne sais pourquoi, mon lit est bien plus large que l’ancien; on y tiendrait à deux, je t’assure!… et j’y fais des som-meils interminables… jusqu’à dix heures! Nos courses à cheval sont si longues, que je rentre brisée! Aussi mon péché de paresse’m’est toujours pardonné par mon confesseur.

La chambre d’Ogier est à deux pas de la mienne. Je n’y entre jamais, pour ne pas le déranger, car il a maintenant des occupations fort sérieuses, paraît-il.

Tu vas trouver que je suis toujours aussi folle, mais je t’avoue tout bas que je m’ennuie bien sou-vent, et que j’ai envie de pleurer toute seule sur mes oreillers.

Quelque chose que j’ignore me manque, et le soir, quand mon mari m’embrasse sur le front, il me prend des envies désordonnées de sauter sur ses genoux, d’enlacer son cou de mes deux bras et de lui dire:–«Restez donc encore un peu! Embrassez-moi plus fort!» Hélas! je ne m’en sens le courage que lorsque sa porte est re-fermée.

Il me tarde beaucoup que tu sois mariée comme moi, pour connaître tes impressions.

Mille baisers de ta petite amie,

ÉLIANE.»

III

Les mois s’effeuillaient au calendrier et Castelflorac maigrissait à jouer ce rôle cruel de Tantale, d’autant que la vicomtesse était invraisemblablement jolie et fraîche comme ces fruits veloutés qui semblent se tendre aux passants pour être cueillis. Et devant cette jeunesse inquiète, il se sentait aussi honteux que le renard de la fable.

Sur ces entrefaites, il reçut, en sa qualité de capitaine dans l’armée territoriale, l’ordre d’aller faire ses vingt-six jours dans un régiment d’infanterie qui tenait garnison à Castelnaudary.

Qu’allait devenir l’immaculée pendant cette longue absence? Il frissonna nerveusement. Le chant moqueur des coucous lui bourdonnait aux oreilles. Il se voyait déjà jouant le répertoire de Molière, ridiculisé, tourmenté par les rires querelleurs de sa femme enfin déniaisée et de la galerie implacable que ces faits divers réjouissent chaque fois.

Le lendemain, les malles étaient bouclées, et il se hâta d’exiler sa femme dans un vieux château Louis XIII qu’il possédait en Limousin, puis il se dit, avec une tranquillité complète, que personne n’aurait l’idée de venir la dénicher dans ce trou perdu.

Les toits en poivrière ne dépassaient même pas les énormes châtaigniers du parc et les chemins étaient si mauvais, si coupés d’ornières, qu’il fallait monter sur une charrette à bœufs pour arriver à la grille.

Mais le vicomte était à peine parti depuis deux jours, qu’Éliane reçut une lettre de sa belle-sœur.

«Ma belle chérie, écrivait-elle, je vous envoie votre neveu par l’express. Le vilain enfant sort de son lit, et la Faculté a ordonné au convalescent le repos et le grand air pur des champs. Ces affreux décrets Ferry nous empêcheraient d’ailleurs de le remettre chez les bons Pères, et nous aimons mieux profiter de votre séjour à Castelflorac pour lui ren-dre des couleurs et de la santé.»

La lettre et le neveu arrivèrent presque en même temps. Il avait quinze ans, de longs cheveux blonds frisés et des yeux noirs qui ressortaient étrangement sur les tons pâlots de sa figure. En l’embrassant, Eliane se sentit tout heureuse de n’être plus seule, et il lui semblait que le petit était un camarade qui venait pour jouer avec elle dans cet immense château abandonné.

IV

De ce jour, il s’ébaucha entre ces deux jeunesses ignorantes un roman délicieusement idyllique. La tante et le neveu se tutoyèrent au bout d’une heure et s’aimèrent sans savoir ce que c’est que d’aimer.

Ils couraient le château des caves aux greniers, furetant dans tous les coins noirs ainsi que des écoliers en maraude, et un après-midi, ils découvrirent la bibliothèque. Elle montait jusqu’au plafond, poudreuse, exhalant cette odeur rance des choses anciennes oubliées, et le soleil qui passait entre les vitraux des fenêtres accrochait des paillettes éblouissantes aux reliures fauves, aux dorures des vieux bouquins.

Ils s’approchèrent lentement, comme s’ils eussent été dans un jardin défendu, et leurs regards se posèrent avec une inéluctable curiosité sur les titres de tous ces livres qui leur appartenaient. Il y en avait pour tous les goûts, depuis les Pandectes de Justinien, jusqu’aux Nouvelles de Crébillon. Un Brantôme frangé de cassures familières, dormait appuyé sur la Somme de saint Thomas et les Contes du bon La Fontaine s’appuyaient fraternellement aux Pamphlets de Bussy-Rabutin.

–L’Art d’aimer! lut Éliane sur la tranche d’un elzévir, le joli titre, dis! Veux-tu que nous l’emportions?

Ils en rapportèrent toute une provision dans leurs bras, et leurs lectures commencèrent, se prolongeant souvent bien après l’heure accoutumée à laquelle ils se couchaient autrefois. Ils lisaient, mais ne comprenaient point, et les mutuelles questions, les pourquoi nombreux qu’ils s’adressaient restaient sans réponse.

Pourtant, tout cet amour qu’ils retournaient leur soufflait au visage des bouffées de désir inconscient, les brûlait d’ardeurs inassouvies qui leur brisaient les membres et les laissaient sans force, abattus et languissants.

Le parc avait des couverts profonds, ténébreux et tièdes comme des alcôves parfumées. Là, parfois, ils s’étendaient côte à côte dans l’herbe épaisse et reprenaient le livre à la page cornée la veille. A certains passages, il leur tombait des mains, et c’était alors des silences lourds, troublants, que traversaient seuls la chanson perlée des rossignols et le bourdonnement des abeilles.

Et au bout du parc sommeillaient les eaux vertes d’un étang. Des aulnes étendaient au-dessus de la nappe immobile un dôme de feuillage. Les nénuphars ouvraient dans cette ombre leurs fleurs ambrées et une barque à moitié pourrie était amarrée à la berge. Quand la chaleur était trop lourde, ils venaient s’asseoir dans la barque. A la fin, l’eau les attira vers son miroir calme où transparaissaient les chevelures vertes des algues.

La solitude était complète. Il ne se trouvait d’autres témoins que les cerfs courant sous la futaie, parmi les fougères. Le bain était si tentant qu’ils se déshabillèrent derrière les arbres, et, sournoisement, au moment où elle mouillait ses pieds blancs dans l’étang, le gamin enlaça sa tante par derrière de ses deux bras.

Ce fut ainsi, en plein soleil, dans les plantes qui verdissaient son corps virginal, que la vicomtesse de Castelflorac connut enfin le fond de la corbeille. Et l’on eût dit, à les voir, une nymphe surprise au milieu des roseaux par quelque pâtre audacieux.

V

Le vicomte revint de ses vingt-six jours, et Éliane ne put s’empêcher de rire d’un rire aigu et cruel lorsque, naïvement, il la salua en arrivant de ces mots:

–Mieux vaut tard que jamais!

AVANT LE COMBAT

Table des matières

I

Le beau Roland quitte demain sa première garnison pour ne jamais y revenir peut-être.

Il en a fini avec cette existence banale qui vous roule, ainsi qu’une toupie, les trois cent soixante-cinq jours de l’an du champ de manœuvres au café, du café à la pension, de la pension à la caserne.

Comme tant d’autres, il s’est lassé de boire de l’absinthe, d’user ses semelles sur les grandes routes et d’être enterré à cinq cents lieues de Paris, dans un trou de province où les femmes se faisaient couronner rosières, les hommes politiquaillaient et les cochons vaguaient par les rues.

Il a voulu connaître le roman de la vingtième année, et, grisé d’amour, dès les premières pages, comme un écolier curieux qui lit un livre défendu, il a mis un signet rose à ce chapitre inoubliable que les imbéciles appellent «la corde au cou».

La vie en casque est déjà pour lui presque de l’histoire ancienne, puisque sa démission date d’une semaine, et sa longue latte ne tintillera plus désormais des rappels al tiers de combat qu’une fois, sur des dalles d’église, le jour prochain où, toute rose sous ses voiles de tulle blanc, Mlle Yvonne de Villyré traversera à son bras l’immense nef de Sainte-Clotilde.

Le rideau est enfin retombé sur la grotesque comédie des adieux. Le punch sempiternel et ses toasts sont avalés. Tout le monde a son P.P.C. et les amis viennent de partir. Dans tout le logis sonnent, comme en sourdine, les notes attristantes d’une chanson de départ. Le salon paraît très grand, avec ses murs nus auxquels pendent des clous rouillés. Les tableaux décrochés ont laissé sur le papier de larges carrés de poussière grise. Les plantes vertes des jardinières pendent flétries, décolorées, ainsi que des choses oubliées qu’une main indifférente a jetées dans quelque coin. Les malles s’étalent au milieu de la pièce et leurs courroies sont déjà bouclées.

Et, les deux coudes sur la table, le marquis Roland d’Outremont rêvasse en regardant les phalènes qui tourbillonnent autour des bougies et flambent à la flamme leurs larges ailes couleur de soufre.

Est-ce l’odeur molle des roses qui monte, comme une houle odorante jusqu’aux fenêtres ouvertes? Est-ce le charme profond de cette nuit tiède de juin dont les étoiles transparaissent au dehors, pareilles à des lucioles, parmi l’entrelacement violet des branches? Mais, malgré lui, il se sent le cœur envahi d’une vague et poignante mélancolie.

Devant le coffret de santal où dorment ensemble tout ce qui fut son poème de joie, lettres amoureuses, portraits, boucles blondes et fleurs séchées, il lui semble assister à un de ces mornes enterrements de jeune fille, qui traînent derrière eux un doux sillage de parfums, une haleine de floraisons mourantes que suivent les vols de papillons.

Et avant de jeter aux quatre vents les cendres d’un passé dont il ne devra plus avoir la moindre remembrance demain, le beau Roland, celui que les femmes avaient baptisé «Chérubin» derrière leurs éventails, remonte une dernière fois le chemin défendu et ses mains égrènent le lent et pieux rosaire des bons souvenirs.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
11 ekim 2024
Hacim:
240 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066319212
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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