Kitabı oku: «Le Vaisseau fantôme (Der Fliegende Holländer)»

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La note de Richard Wagner, relative à la mise en scène du Vaisseau fantôme, qu'il nous a paru intéressant de reproduire, a été insérée dans le tome V de ses œuvres complètes. S'il en était besoin, elle démontrerait une fois de plus avec quel soin minutieux il savait régler tout ce qui doit contribuer à la bonne exécution de ses drames lyriques et rendre plus complète l'intime union du poème et de la musique. Cette note ne sera pas inutile aux artistes qui auront à interpréter le Vaisseau fantôme, et parfois elle peut rendre à l'œuvre originale quelque chose de ce que lui fait perdre forcément une traduction musicale.

Après avoir parlé des décorations et des effets de lumière, le maître passe à ce qui concerne le jeu des chanteurs:

Je m'adresse donc exclusivement aux acteurs, et parmi eux surtout, à celui qui est chargé du rôle d'homme principal «Le Hollandais», qui est si difficile.

C'est de l'heureuse exécution de cette partie principale seule que dépend le succès véritable de tout l'opéra. Il faut que l'acteur parvienne à faire naître et à faire durer la compassion la plus profonde; il pourra y arriver s'il suit exactement les traits principaux caractéristiques suivants:

Son aspect extérieur est suffisamment indiqué. Sa première entrée est excessivement solennelle et grave. La lenteur hésitante avec laquelle il avance sur la terre ferme doit faire un contraste tout particulier avec le tangage extraordinairement violent et inquiétant du vaisseau sur la mer.

Pendant les sons graves de trompettes (si mineur) tout à fait à la fin de l'introduction, il s'est avancé sur une planche placée par ses hommes du bordage du vaisseau jusqu'à une roche plate du rivage.

La première note de la ritournelle de l'air, le mi dièze grave des basses, accompagne le premier pas du Hollandais sur la terre; sa démarche chancelante, telle que l'ont les marins qui touchent terre, pour la première fois après une longue absence en mer, est de nouveau accompagnée par l'imitation musicale des vagues que font les violoncelles et les altos.

Sur le premier temps de la troisième mesure il fait le second pas, toujours les bras croisés et la tête baissée; il fait son troisième et son quatrième pas à la huitième et à la dixième mesure.

À partir de ce moment, ses mouvements suivent la spontanéité instinctive de son exécution vocale et dramatique, mais il faut que l'acteur prenne garde de jamais se laisser entraîner par une vivacité exagérée dans ses mouvements scéniques. Un certain calme, particulièrement effrayant, dans son attitude et son aspect extérieurs, même, en exprimant, avec la passion intérieure la plus forte, sa douleur et son désespoir, assurera l'effet voulu à tout ce qui doit vraiment caractériser son apparition.

Les premières phrases sont chantées sans la moindre passion, comme par un homme épuisé de fatigue; presque exactement en mesure, comme en général tout le récitatif. Aux paroles: «Ah! superbe océan, etc…», chantées avec une rage amère, il ne donne pas cours encore à la passion véritable: c'est plutôt avec un dédain terrible qu'il se contente de tourner à demi la tête vers la mer.

Pendant la ritournelle qui suit: «Et ma peine est sans fin», il baisse de nouveau la tête, comme fatigué et brisé de tristesse; il chante les paroles: «Mer, tu seras le témoin, etc…», avec les yeux hagards, le regard perdu devant lui.

Pour la mimique qui doit accompagner l'allegro: «Combien de fois las de souffrir, etc…», je ne veux pas restreindre trop étroitement le chanteur dans ses mouvements extérieurs, mais qu'il s'en tienne toujours, là aussi, à ma principale observation, de conserver encore la plus grande tranquillité possible dans son attitude, au moment même de la passion la plus grande, la plus saisissante, du sentiment de la plus profonde douleur, dont il doit animer l'expression de son chant; qu'il se contente d'un geste, pas trop large cependant, du bras ou de la main pour les quelques accents violents de la diction. Même les paroles: «Mais ni la tombe, ni la mort!» qui doivent être chantées avec la plus puissante accentuation sont la «description» de sa souffrance plutôt que l'explosion véritable et directe de son désespoir. Il y arrive seulement dans le passage qui suit, et pour ceci il lui faut réserver la suprême énergie de l'action.

En répétant les paroles: «Tel est l'arrêt cruel du sort», il a courbé la tête et s'est un peu incliné: il reste ainsi jusque pendant les quatre dernières mesures avec le trémolo des violons dans la cinquième mesure, et, conservant toujours la même attitude, il lève les yeux vers le ciel. À l'entrée pianissimo des timbales, dans la neuvième mesure, il commence à trembler épouvanté, les mains baissées se crispent, serrant le poing, ses lèvres frémissent, jusqu'à ce qu'il commence enfin, les yeux hagards toujours tournés vers le ciel, la phrase: «Ange du ciel». Toute cette apostrophe presque directe à «l'ange, du ciel» qui doit être chantée avec la plus terrible expression, sera exécutée dans l'attitude déjà indiquée sans autres changements importants que ceux qui sont exigés par la diction de tels ou tels passages: nous devons voir devant nous un ange déchu, qui, en sa terrible torture, exhale sa tragique fureur, en s'adressant à la justice éternelle. Enfin, aux paroles: «En vain, j'espère», toute la force de son désespoir se déchaîne; il se redresse avec rage, et, les yeux toujours dirigés vers le ciel, il exprime toute la plus violente énergie de la douleur.

Vaine espérance: il ne veut plus rien savoir de la délivrance promise, et son attitude change maintenant, à l'entrée des timbales et des basses, comme s'il était anéanti.

À l'entrée de la ritournelle de l'allegro, ses traits se raniment, il revient à une nouvelle espérance, espérance horrible, la dernière, l'espérance en la fin du monde, où il devra périr, lui aussi.

Cet allegro final exige la plus effrayante énergie dans le chant comme dans la mimique, car tout ici est émotion directe. Que le chanteur parvienne cependant à faire paraître ce «tempo», entier, malgré toute la puissance de la diction, comme n'étant que l'effet de toutes ses forces réunies: cette explosion devient la plus extrême et la plus écrasante, aux paroles: «Ô mondes, cessez votre cours.» C'est là que la sublimité de l'expression doit atteindre à son comble.

Après les dernières paroles: «À moi, néant, et pour toujours», il demeure debout, pendant tout le fortissimo dans une fière attitude, presque semblable à une statue. Ce n'est qu'à l'entrée du «piano», pendant le chant sourd qui vient du vaisseau, que cette violente fixité se détend peu à peu; ses bras s'abandonnent, retombent.

Aux quatre mesures «expressivo» des premiers violons, il baisse la tête, épuisé, et va en chancelant sur les dernières huit mesures vers les roches de la falaise opposée: là il s'adosse au roc, et alors les bras croisés sur la poitrine, il demeure longtemps dans cette position.

Je n'ai détaillé si soigneusement cette scène qu'afin de montrer en quel sens je veux que le «Hollandais» soit représenté, et combien est grande l'importance de la plus minutieuse concordance du jeu avec la musique.

Que l'acteur se donne la peine de chercher à concevoir dans le même sens son rôle tout entier. Au reste, cet «air» est la partie la plus difficile du rôle, surtout parce que c'est de la bonne réalisation de cette scène qui dépend, pour le public, la compréhension ultérieure du sujet.

Si ce monologue, selon mes intentions, a su saisir et émouvoir complétement, le succès est assuré pour la partie la plus importante de l'œuvre entière, tandis que tout ce qui suit ne serait pas capable de faire regagner ce que l'on aurait abandonné ici.

Dans la scène avec Daland, le «Hollandais» reste pour un moment dans l'attitude précédente. Il répond, en relevant un peu la tête, aux paroles que Daland lui adresse de son bord.

Quand Daland le rejoint à terre, le Hollandais s'avance, avec un calme imposant, vers le milieu de la scène.

Tout son aspect dénote ici une dignité calme et tranquille; dans tout ce qu'il dit l'expression est mesurée, noble, mais sans aucun accent de force: il agit et parle comme s'il était habitué dès longtemps à ce qui se passe: si souvent déjà, il lui est arrivé d'avoir de telles rencontres et de procéder à de semblables négociations; tout, même les questions et les réponses qui paraissent les plus intentionnelles, doivent avoir lieu comme involontairement; il agit pour ainsi dire sous la contrainte de sa magique situation à laquelle il s'abandonne machinalement, comme épuisé et indifférent. Mais tout aussi involontairement se réveille en lui cet ardent désir de rédemption: après la terrible explosion de son désespoir, il est devenu plus doux, moins rude, et c'est avec une tristesse émouvante qu'il exprime son ardent désir de repos. Il pose encore avec une apparente tranquillité la question: «As-tu donc une fille?» La réponse enthousiaste de Daland: «Mais oui, fidèle enfant,» le rappelle de nouveau subitement à l'ancien espoir si souvent reconnu vain! Avec une hâte poignante il s'écrie: «Donne-la-moi!» L'ardent désir d'autrefois s'empare de lui à nouveau, et c'est avec l'expression la plus émouvante qu'il s'abandonne à dépeindre sa situation, tout en gardant le calme extérieur, en chantant: «Sans une épouse, sans un enfant.» La chaleureuse description que le père fait ensuite de sa fille anime de plus en plus en lui son ardent désir de «délivrance par la fidélité d'une femme» et l'élève dans l'allegro final du duo, jusqu'au combat le plus passionné entre l'espérance et le désespoir, combat dans lequel l'espérance semble déjà triompher.

À sa première rencontre avec Senta, au deuxième acte, le Hollandais apparaît de nouveau, calme et solennel dans son attitude extérieure: tous ses sentiments passionnés sont refoulés avec une tension énergique, en son for intérieur.

Pendant la longue durée du premier point d'orgue, il reste immobile sous la porte; avec l'entrée du solo de timbales, il s'avance lentement vers le devant de la scène; avec la huitième mesure de ce solo, il s'arrête, les deux mesures «accelerando» aux instruments à cordes se rapportent au geste de Daland, qui, tout étonné, attend que Senta lui souhaite la bienvenue, et l'y invite avec un mouvement de ses bras ouverts, dans une sorte d'impatience; pendant les trois mesures de timbales qui suivent, le Hollandais s'avance tout à fait sur le devant de la scène, de côté; il reste là maintenant pendant tout ce qui suit, sans mouvement, les yeux toujours fixés sur Senta. Le dessin des instruments à cordes qui se répète, se rapporte à la répétition plus accentuée du geste de Daland: au pizzicato, au point d'orgue, il cesse de l'inviter du geste, et tout étonné secoue la tête; avec l'entrée des basses après le point d'orgue, il s'approche lui-même de Senta.

Ce qui suit l'air de Daland doit être réalisé mimiquement en entier. Pendant les quatre premières mesures «forte», Daland se dispose tout de suite et avec décision à partir: sur la cinquième mesure et la sixième il s'arrête et se retourne; les sept mesures qui suivent accompagnent sa mimique exprimant son attente, où la satisfaction se mêle à la curiosité; pendant les deux mesures suivantes de basses, il va jusqu'à la porte en secouant la tête; quand le thème revient aux instruments à vent, il passe encore une fois la tête, se retire avec dépit et ferme la porte sur lui, de sorte qu'à l'entrée de l'accord en fa dièse majeur des instruments à vent, il est déjà loin. Pendant le reste de même que pendant la ritournelle du duo qui suit, pas un mot, pas un geste sur la scène.

Senta et le Hollandais, aux deux côtés opposés, sur le devant de la scène, restent fascinés par la vue l'un de l'autre.

Que les acteurs ne craignent pas de fatiguer par là le public, il a été prouvé que c'est justement cette situation qui saisissait le plus le spectateur et le préparait le mieux à la scène suivante.

Dans la phrase en mi majeur qui suit, le Hollandais doit conserver, en chantant de la manière la plus émue, la plus saisissante, une attitude ayant l'apparence du plus grand calme extérieur; qu'il ne se serve pour soutenir les accents les plus marqués que de la main et du bras (et ceci même avec modération).

Ce n'est qu'aux deux mesures du solo de timbales qui précède le passage en mi mineur que le Hollandais fait un mouvement, afin de s'approcher un peu de Senta: il marche avec une certaine timidité et une courtoisie triste, en faisant quelques pas vers le milieu de la scène pendant la petite ritournelle.

Je dois ici faire observer au chef d'orchestre que l'expérience m'a démontré que je me suis trompé en indiquant: «un poco meno sostenuto;» il est vrai que le grand mouvement précédent est assez lent au début surtout pour le premier solo du Hollandais; petit à petit jusqu'à la fin il s'anime involontairement mais de façon telle que forcément il doit de nouveau un peu ralentir, en rentrant en mi mineur, afin de donner au commencement du moins de cette phrase l'expression nécessaire, solennelle et calme. Cette phrase de quatre mesures doit même être retardée de manière que la quatrième mesure soit exécutée avec un grand «ritenuto». Le même cas se représente dans la première phrase chantée du Hollandais.

Sur la neuvième mesure et sur la dixième, pendant le solo de timbales, il s'approche encore de Senta d'un pas d'abord et de deux pas ensuite.

Pour la onzième et la douzième mesure, il s'agit de serrer un peu le mouvement afin d'arriver sur la phrase en la mineur «Dois-tu donner ta main, etc.» dans le vrai mouvement, toujours modéré, mais moins traînant, mouvement qui doit être maintenu par la suite sans être altéré. Dans le «piu animato:» «Quoi, pour toujours» le Hollandais trahit l'impression vivifiante qu'a faite sur lui la sincérité des premières paroles de Senta: il faut déjà qu'il chante cette phrase avec une grande émotion.

Mais l'exclamation passionnée de Senta: «De ses tourments qu'enfin je le délivre», le remue au plus profond de l'être. Plein d'étonnement et d'admiration, il est pris d'un tremblement, en disant à voix presque basse: Ô doux accents au sein de ma douleur.»

Dans le «molto piu animato», il n'est presque plus maître de lui; il chante avec feu et passion, et tombe à genoux en disant: «Qu'il vienne d'elle, ô Dieu puissant.»

Avec l'agitato en si mineur, il se relève par un mouvement violent: son amour pour Senta se fait sentir tout de suite dans la plus terrible angoisse qui l'étreint en songeant au sort auquel elle s'expose en lui tendant la main pour le sauver. Cette pensée entre dans son esprit comme un effrayant remords, et dans ce passage passionné où il dissuade Senta de compatir à sa destinée, il devient tout à fait un être humain véritable, tandis que jusqu'alors il ne faisait surtout, la plupart du temps, que l'horrible impression d'un fantôme.

Là encore l'acteur doit s'abandonner, en son attitude extérieure, à la passion la plus humaine. Comme anéanti, il se prosterne devant Senta, aux paroles «Fidélité ne brille en toi», de sorte que Senta, debout, le domine, sublime, pareille à un ange, tandis que par les paroles suivantes, elle lui donne l'assurance de ce qu'elle entend par «Fidélité».

Dans l'«allegro molto» qui suit, pendant la ritournelle le «Hollandais» se redresse tout debout avec une émotion solennelle et un transport grandiose: ses accents s'échauffent jusqu'au plus sublime chant de victoire.

Pour ce qui reste, il ne peut y avoir aucun malentendu: dans sa dernière entrée au troisième acte, tout est passion, douleur et désespoir.

Tout particulièrement je recommande de ne jamais élargir les récitatifs, mais de tout prendre au contraire dans le mouvement le plus vif, le plus serré.

Il serait difficile de rendre mal le rôle de Senta. Il suffit d'avertir l'interprète d'un point seulement: on ne doit pas concevoir cet être «rêveur» dans le sens d'une sentimentalité moderne, maladive! Bien au contraire, Senta est une jeune fille du Nord, tout à fait énergique, et même, sous son apparence de sentimentalité, elle est absolument naïve. Ce n'est précisément que sur une jeune fille tout à fait naïve, avec le caractère spécial de la nature du Nord, que les impressions telles que celles de la ballade du Vaisseau fantôme et du portrait du pâle marin pouvaient produire un attrait aussi miraculeusement puissant, tel que celui qui la pousse à la délivrance du Maudit. Cette impulsion se manifeste chez elle comme une puissante folie que seules les natures tout à fait naïves sont capables de ressentir. Il a été reconnu que des jeunes filles du Nord éprouvaient des émotions d'une telle puissance que la mort était instantanée par arrêt subit du cœur. Il en serait à peu près de même pour l'état maladif en apparence de la pâle Senta.

Érik non plus ne doit pas paraître un être larmoyant et sentimental; il est au contraire impétueux, véhément et sombre, tel que doit l'être un solitaire, surtout dans les hautes terres du Nord. Celui qui chanterait la cavatine du troisième acte d'une façon agréable, me rendrait un mauvais service, car elle ne doit respirer qu'une douloureuse mélancolie et une profonde tristesse. Tout ce qui pourrait justifier une fausse conception de ce morceau, par exemple le passage chanté en voix de tête et le point d'orgue final, doit être changé ou supprimé, je le demande avec instance.

Je prie encore l'acteur chargé du rôle de Daland, de ne pas tourner ce rôle au comique proprement dit. C'est une exacte manifestation de l'existence vulgaire, c'est un marin qui brave les tempêtes et les dangers par amour du gain; l'on ne doit pas du tout considérer, par exemple, comme immoral—bien que cela puisse paraître mériter ce nom—l'acte par lequel il vend sa fille à un homme riche. Il pense et agit, comme font bien d'autres, et sans supposer à cela le moindre mal.

Richard Wagner.

PERSONNAGES

L'action se passe en Norvège, au bord de la mer
LE
VAISSEAU FANTÔME

ACTE PREMIER

Le Théâtre représente un rivage bordé de rochers à pic.—La mer occupe une grande partie de la scène.—La vue s'étend au loin sur les flots.—Temps sombre.—Violent ouragan.

SCÈNE PREMIÈRE

LES MATELOTS NORVÉGIENS, DALAND, LE PILOTE.

(Le navire de Daland vient de jeter l'ancre près du rivage. Les Matelots travaillent bruyamment à carguer les voiles, à lancer des câbles.

Daland est à terre, il gravit un rocher et regarde autour de lui pour reconnaître la contrée.)

LES MATELOTS, travaillant
 
Hiva! ho! hiva! ho!
 
DALAND, descendant du rocher
 
Plus de doute. En ce jour, l'orage
Nous a poussés à sept milles du port.
Si près du but d'un long voyage,
Faut-il subir ce coup du sort?
 
LE PILOTE, criant du bord à travers ses mains
 
Eh! capitaine! hé!…
 
DALAND
 
Tout va-t-il bien à bord?
 
LE PILOTE
 
Ici le fond est bon, tout va bien, capitaine.
 
DALAND
 
C'est bien Sandwik! La chose est trop certaine!
Malheur! J'allais revoir ce qui m'est cher
Senta, ma fille, et mon toit secourable,
Quand de ce gouffre il souffle un vent d'enfer,
Se fier au vent, c'est compter sur le diable!
 

(Allant à bord.)

 
Mais à quoi bon?… Déjà l'air est moins lourd,
Pareil orage sera court.
 

(Aux Matelots.)

 
Holà! vous, c'est assez veiller, reposez-vous,
Je n'ai plus peur.
 

(Les Matelots descendent dans la cale.—Au Timonier.)

 
Toi, timonier, demeure.
Il faut veiller pour nous.
Tout est au mieux, mais veillons à toute heure.
 
LE PILOTE
 
Ne craignez rien,
Capitaine! Dormez bien.
 

(Daland rentre dans sa cabine.)

SCÈNE II

LE PILOTE

(Le Pilote est seul sur le pont. L'ouragan s'est un peu calmé et ne reprend plus que par intervalles. Au large les vagues s'élèvent énormes. Le Pilote fait encore une fois la ronde; puis il s'assied au gouvernail. Bientôt il sent venir le sommeil, il se secoue et chante.)

 
Malgré vents et tempête,
Auprès des miens,
Ma belle, je reviens.
L'ouragan sur ma tête
En vain gronda,
Ma belle, me voilà.
Sans un bon vent du sud, jamais
À toi je ne reviendrais.
Ah! souffle! souffle encor, bon vent,
Ma belle en ce jour m'attend.
Ah! ah! la! la! ah!
 

(Une vague ébranle le navire. Le Pilote se lève vivement et regarde. Il s'assure qu'il n'y a pas de mal, se rassied et chante tandis que le sommeil le gagne par degrés.)

 
Des confins de la terre,
À toi toujours
J'ai pensé, mes amours!
En bravant le tonnerre
Et flots et vent
Je t'apporte un présent.
Grâce au bon vent, je viens encor
Avec une chaîne d'or!
Bon vent! ah! souffle sans faiblir,
Ce don lui fera plaisir!
Ah! ah! la! la! ah!
 

(Il lutte contre la fatigue et finit par s'endormir. La tempête recommence. Le temps s'assombrit. Dans le lointain se montre le vaisseau fantôme avec ses voiles d'un rouge de sang et ses mâts noirs. Il s'approche avec rapidité du rivage à côté du navire norvégien. L'ancre tombe avec un bruit terrible. Le Pilote de Daland s'éveille en sursaut. Sans quitter sa place, il jette un coup d'œil sur le gouvernail, et, assuré que tout est bien, il murmure quelques mots de sa chanson.)

 
Sans un bon vent du sud, jamais…
 

(Il se rendort.)

SCÈNE III

LE HOLLANDAIS, LE PILOTE, endormi.

(Sans le moindre bruit l'équipage fantastique du vaisseau fantôme cargue ses voiles. Le Hollandais descend à terre.)

LE HOLLANDAIS
 
L'heure a sonné! Sept ans avec l'aurore
Sont écoulés! Le flot
Lassé me rejette aussitôt.
Ah! superbe Océan, bientôt
Tes flots me porteront encore.
Ta rage expire, et ma peine est sans fin!
Je cherche en vain
Sur cette terre
Celle en qui j'espère.
Mer, tu seras le témoin de mes maux
Jusqu'au moment où l'abîme en repos
Verra tarir enfin les flots.
 
 
Combien de fois, las de souffrir.
Je courus affronter l'orage!
Hélas! la mort sembla me fuir.
En vain ma rage
À maint écueil
Souvent demanda le naufrage.
Jamais ne s'ouvre mon cercueil!
Parfois j'ai bravé le pirate,
Dans les combats cherchant la mort.
«Viens! viens! que ta bravoure éclate;
L'argent ruisselle sur mon bord…»
Des mers j'ai vu l'enfant sauvage
En se signant au loin s'enfuir.
Combien de fois, voulant mourir,
J'ai défié les vents, l'orage!
Dans l'espérance d'un cercueil,
Souvent j'allai chercher l'écueil;
Mais ni la tombe ni la mort!
Tel est l'arrêt cruel du sort!
 
 
Ange du ciel, messager d'espérance,
Qui du salut m'as montré le chemin,
En m'annonçant un jour de délivrance,
T'es-tu raillé de mon cruel destin?
 
 
En vain j'espère,
Ô vœux superflus!
Non! non! sur terre
Un cœur fidèle… il n'en est plus!
Un seul espoir encor me reste,
Et cet espoir jamais ne ment.
Si long que soit ce sort funeste,
Le monde aura sa fin pourtant!
Ô jour céleste
Du jugement,
Quand dois-tu luire
Enfin pour moi?
Qu'il sonne, ce signal d'effroi
Qui doit tout perdre et tout détruire.
Lorsque seront levés les morts,
Enfin la paix m'attend alors.
Ô mondes, cessez votre cours!
À moi, néant, et pour toujours!
 

(Chœur sourd de l'équipage du Vaisseau Fantôme.)

 
À nous, néant, et pour toujours!
 

(Le Hollandais se couche sur un rocher à l'avant-scène.)

SCÈNE IV

LE HOLLANDAIS, DALAND, LE PILOTE.

(Daland sort de sa cabine; il vient sur le pont et aperçoit le vaisseau du Hollandais.)

DALAND, se tournant vers le pilote
 
Eh! timonier! holà!
 
LE PILOTE, se levant à demi, encore sommeillant
 
C'est bien! c'est bien!
 

(Continuant sa chanson.)

 
«Ah! souffle, souffle encor, bon vent…»
 
DALAND
 
Ne vois-tu rien?
Bien! l'on veille
À merveille!
Vois ce vaisseau! Depuis quand dors-tu là?
 
LE PILOTE
 
Au diable, aussi! Pardon, capitaine.
 

(Il prend à la hâte son porte-voix et hèle le vaisseau.)

 
Holà!
 

(Long silence. On entend deux fois l'écho.)

 
Holà! hé!
 

(Long silence. Nouvel écho.)

DALAND
 
Leur paresse à la nôtre est pareille!
 
LE PILOTE
 
Répondez!—Quel pays? Quel navire?
 
DALAND, apercevant le Hollandais à terre
 
C'est bon!
Là bas je crois voir le patron.
Holà! marin, dis-moi ton pays et ton nom.
 
LE HOLLANDAIS, sans changer de place
 
Je viens de loin. Pendant l'orage
Voudrais-tu me chasser d'ici?
 
DALAND
 
Non! Dieu, merci,
Des marins ce n'est pas l'usage!
Qui donc es-tu?
 
LE HOLLANDAIS
 
Hollandais.
 
DALAND
 
Sois le bienvenu!
Du vent la violence
Nous a poussés vers ce rocher,
Tous deux ensemble.—À bien peu de distance
Est mon pays. Près d'y toucher
Je suis jeté sur cette plage.
Mais, parle encore: as-tu quelque dommage?
 
LE HOLLANDAIS
 
Mon navire est solide et peut braver l'orage!
Jouet du vent qui se déchaîne,
J'ai sur les flots erré longtemps;
Depuis quand? je le sais à peine,
Car je ne compte plus les ans.
Je ne pourrais jamais te dire
Tous les pays où j'ai passé,
Il n'en est qu'un auquel j'aspire,
Et c'est le mien, qui m'est fermé!
Dans ta maison consens à me conduire;
De ton accueil tu n'auras nul regret.
Les plus brillants trésors dans mon navire
Sont entassés sans nombre, c'est peu dire;
Ami, crois-moi, tu seras satisfait.
 
DALAND
 
Discours étrange! Est-il pourtant sincère?
 

(Au Hollandais.)

 
Un sort fatal t'a poursuivi longtemps?
Pour te servir je suis prêt à tout faire,
Peut-on connaître, au moins, ces biens si grands?
 

(Le Hollandais fait signe aux hommes de son équipage. Deux d'entre eux apportent un coffre.)

LE HOLLANDAIS
 
Tu vas trouver des splendeurs infinies,
Perles d'Asie et riches pierreries.
Vois donc, de l'hospitalité
La noble récompense,
À ton œil tenté
Briller d'avance.
 
DALAND
 
Grand Dieu! Richesses sans pareilles!
Qui donc pourrait payer tant de merveilles?
 
LE HOLLANDAIS
 
Payer! Le prix déjà je te l'ai dit,
Tout est à toi pour l'abri d'une nuit.
Mais ce n'est là que le moindre trésor
De ceux que mon vaisseau recèle encor.
Qu'en puis-je faire, hélas! sans femme, sans enfant,
De mon pays toujours absent?
Tous mes trésors seront à toi
Si tu me fais une famille
Chez les tiens.
 
DALAND
 
Dieu! qu'entends-je?
 
LE HOLLANDAIS
 
As-tu donc une fille?
 
DALAND
 
Mais oui… charmante enfant.
 
LE HOLLANDAIS
 
Donne-la-moi.
 
DALAND, avec joie
 
Lui! se peut-il! épouser mon enfant!
Ah! sa pensée est la mienne.
Ah! j'ai grand peur si j'hésite un instant
Qu'un autre projet survienne.
 
LE HOLLANDAIS
 
Sans une épouse, hélas, sans un enfant,
Rien ne m'attache à la terre.
Un sort cruel me poursuit constamment
Tout vient combler ma misère.
 
ENSEMBLE
LE HOLLANDAIS
 
Chassé du lieu de ma naissance,
Qu'ai-je encor besoin d'un trésor?
À moi cette heureuse alliance
Et prends pour toi, prends tout mon or.
 
DALAND
 
Quel rêve, ô fortune subite!
Pourrais-je jamais trouver mieux?
Bien fou qui du sort ne profite!
Quelle ivresse, quel jour heureux!…
 
DALAND
 
Oui, je possède aimable jeune fille,
Trésor d'amour, fidèle et noble cœur.
C'est mon seul bien, l'orgueil de ma famille,
L'oubli des maux, le charme du bonheur.
 
LE HOLLANDAIS
 
Qu'elle ait toujours pour toi même tendresse,
Elle sera fidèle à son époux.
 
DALAND
 
Perles, bijoux,
Oui, c'est là ta richesse;
Mais quel trésor plus grand
Qu'un cœur constant.
 
LE HOLLANDAIS
 
Tu me le donnes?
 
DALAND
 
Vraiment oui, je le veux!
Ton sort m'émeut, cœur noble et généreux,
Par ta grandeur, ta force, tu m'étonnes.
Un gendre comme toi
Fût-il moins riche encore ma foi,
Par moi serait choisi.
 
LE HOLLANDAIS
 
Merci!
Verrai-je ta fille aujourd'hui?
 
DALAND
 
Le premier vent nous conduira près d'elle,
Tu la verras, si tu la trouves belle…
 
LE HOLLANDAIS
 
Elle est à moi!…
 

(À lui-même.)

 
Mon bon ange, est-ce toi?
Lorsque, brisé par la souffrance,
Dans mon salut encor j'ai foi
Du malheureux seule espérance.
Pourrai-je enfin compter sur toi?
 
DALAND
 
Ah! gloire à toi, terrible orage,
Qui m'as guidé dans ta fureur,
Je n'ai, sans chercher davantage,
Qu'à profiter de mon bonheur.
Soyez bénis, ô vents contraires,
Qui vers ces bords m'avez poussé;
Mon vœu, ce vœu de tous les pères,
«Un gendre riche!» est exaucé!
 
LE HOLLANDAIS
 
Ah! faut-il que du ciel un ange
Pour me sauver soit descendu!
Enfin de ma torture étrange,
Pour moi le terme est-il venu?
 
ENSEMBLE
LE HOLLANDAIS
 
Ah! quand l'espoir a fui mon cœur
Puis-je rêver un sort meilleur?
 
DALAND
 
À lui, si généreux, si bon,
À lui ma fille et ma maison!
 

(La tempête est complétement apaisée, le vent a tourné.)

LE PILOTE, à bord
 
Vent du sud! Vent du sud!…
 
LES MATELOTS, agitant leurs chapeaux
 
Hé! là!…
 
LE PILOTE, répétant sa chanson
 
Bon vent du sud, ah! souffle encore!
 
LES MATELOTS
 
Hiva!…
Hiva! ah! Hiva!…
 
DALAND, au Hollandais
 
Tu vois tout est calme à présent.
Le vent est bon, la mer est belle
Allons! levons l'ancre à l'instant
Vers mon pays tout nous appelle.
 

(Les Matelots lèvent l'ancre et mettent les voiles dehors.)

LE HOLLANDAIS
 
Pars je t'en prie, ami, ne m'attends pas:
Le vent est frais, mon équipage est las.
Après un court repos, je suis ta route.
 
DALAND
 
Mais notre vent?…
 
LE HOLLANDAIS
 
Il va durer sans doute.
Ce vaisseau-là
Bientôt te rejoindra!
 
DALAND
 
Tu crois? Eh! bien! qu'il soit fait à ta guise.
Adieu! Puisses tu voir
Ma fille dès ce soir!
 
LE HOLLANDAIS
 
C'est dit!
 
DALAND, allant au bord de son navire
 
Hé! matelots! holà! voici la brise.
Allons? allons!
Alerte, compagnons!
 
LES MATELOTS, avec joie
 
Malgré vents et tempête
Auprès des miens
Ma belle, je reviens.
L'ouragan sur ma tête
En vain gronda
Ma belle me voilà!
Hurrah!…
Sans un bon vent du sud jamais
À toi je ne reviendrais!
Ah! souffle! souffle encor bon vent
Ma belle en ce jour m'attend!
 

(Le Hollandais monte sur son navire.)

FIN DU PREMIER ACTE

ACTE DEUXIÈME

Une chambre spacieuse dans la maison de Daland. Aux murs sont accrochés des instruments de marine, des cartes, etc.—Au fond un portrait d'homme au visage pâle, à la barbe brune, au vêtement noir.

SCÈNE PREMIÈRE

SENTA, MARIE, JEUNES FILLES.

(Marie et les Jeunes Filles filent, assises autour de la cheminée. Senta, au fond d'un grand fauteuil les bras croisés, semble absorbée dans la contemplation du portrait.)

CHŒUR DES JEUNES FILLES
 
Bon rouet, gronde et bourdonne!
Tourne, tourne, va gaîment.
Bon rouet tourne et nous donne
Mille fils en bourdonnant.
Mon bien-aimé s'en va voguant
Et pense à celle qui l'attend.
Mon bon rouet tourne en sifflant
Si tu pouvais donner le vent
Comme il viendrait promptement.
File vite, ô jeune fille!…
Bon rouet tourne et babille.
 
MARIE
 
Courage!
Voyez comme va l'ouvrage!
Chacune pense au mariage.
 
LES JEUNES FILLES
 
Marie!
Silence vous savez bien
Que la chanson n'est pas finie!
 
MARIE
 
Chantez et que le rouet crie!
Mais toi, Senta, tu ne dis rien?…
 
LES JEUNES FILLES
 
Bon rouet, tourne et bourdonne,
Tourne, tourne, va gaîment
Bon rouet tourne et nous donne
Mille fils en bourdonnant
Mon bien-aimé voyage encore
Au sud il va gagner de l'or.
Mon bon rouet tourne gaîment
Cet or est pour la belle enfant
Qui file, file vaillamment
File vite ô jeune fille
Bon rouet, tourne et babille
 
MARIE, à Senta qui reste plongée dans sa contemplation
 
Méchante enfant,
Si tu ne files, vraiment,
Tu n'auras nul présent.
 
LES JEUNES FILLES
 
Elle a le temps, le fait est clair.
Son bien-aimé n'est pas en mer
C'est du gibier qu'il lui promet…
Ce qu'un chasseur vaut, on le sait.
Ah! ah! ah! ah!…
 

(Senta semble chanter tout bas et comme pour elle un motif de la ballade.)

MARIE
 
Voyez-la! toujours même attrait!…
Veux-tu passer ta vie entière
À rêver devant un portrait?
 
SENTA, sans changer de place
 
Pourquoi m'avoir dit sa misère?
Pourquoi m'avoir dit ce qu'il est?
 

(Soupirant.)

 
L'infortuné!
 
MARIE
 
Que dieu t'assiste!…
 
LES JEUNES FILLES, entre elles
 
Eh! eh! eh! eh! comment juger?…
Le noir marin la fait songer.
 
MARIE
 
Toujours cet air pensif et triste!
 
LES JEUNES FILLES
 
Voyez ce que peut un portrait!
 
MARIE
 
Toujours je gronde et sans effet;
Viens, Senta; viens donc, s'il te plaît.
 
LES JEUNES FILLES
 
Son cœur est sourd
Il est rempli d'un fol amour,
Cela peut mal finir vraiment!
Érik est vif! au sang ardent!
Un malheur vient si promptement.
 

(Elles s'interrompent en riant.)

 
Assez!…
 

(Entre elles.)

 
Sa balle percerait
De son noir rival le portrait:
Ah! ah!…
 
SENTA, avec vivacité
 
Cessez! ce jeu ne peut me plaire.
Voulez-vous me mettre en colère?
 
LES JEUNES FILLES, se remettant au travail avec un empressement affecté et comme pour ôter à Senta le temps de les gronder
 
Bon rouet tourne et bourdonne,
Tourne, tourne, va gaîment.
Bon rouet tourne et nous donne
Mille fils en bourdonnant!
 
SENTA
 
Oh! quelle chanson déplaisante
Qui gronde et bourdonne sans fin!
Si vous voulez qu'aussi je chante
Il faut chercher meilleur refrain!
 
LES JEUNES FILLES
 
Bien chante alors!
 
SENTA
 
Non. Toi, Marie.
Dis la ballade je t'en prie.
 
MARIE
 
Moi! la chanter! oh! non! jamais!
Que le Vaisseau Fantôme reste en paix!
 
SENTA, aux Jeunes Filles
 
Je vais la dire, écoutez bien
Et que votre âme s'attendrisse
Sur ce cruel et long supplice!
 
LES JEUNES FILLES
 
Oui! chante donc!
 
SENTA
 
N'en perdez rien!
 
LES JEUNES FILLES
 
Laissons là nos rouets,
 
MARIE, avec dépit
 
Et moi je prends le mien.
 

(Les jeunes filles quittent leurs rouets et se groupent autour de Senta placée dans le grand fauteuil. Marie prend son rouet et va filer près de la cheminée.)

BALLADE
SENTA
I
 
Hiva! hiva!…
Avez-vous vu le vaisseau mort,
Mât noir et voile rouge?
Un homme pâle veille à bord
Sans que jamais il bouge:
Hui!… quel sifflement
Hui!… quel bruit du vent
Hiva!…
Il doit fuir sur les flots
Et sans fin, sans merci, sans repos!
 
 
Dans son malheur
L'instant peut venir de la délivrance
S'il trouve un cœur
Qui jusqu'à la mort l'aime avec constance.
Pauvre marin
Exauçant ma prière,
Le ciel j'espère
Te le fera trouver enfin!
 

(Vers la fin Senta se tourne vers le portrait. Les jeunes filles écoutent avec intérêt. Marie a cessé de filer.)

II
 
Doublant un cap, il blasphémait,
En vain la foudre gronde,
Je veux lutter quand ce serait
Jusqu'à la fin du monde!
Hui! Satan bientôt
Hui! l'a pris au mot!
Hiva!
Son arrêt est d'errer sur les flots
Sans merci, sans repos!
 
 
Dans son malheur,
L'instant peut venir de la délivrance.
L'ange sauveur
En lui du salut a mis l'espérance.
Pauvre marin,
Exauçant ma prière
Le ciel j'espère
Te le fera trouver enfin!
 
LES JEUNES FILLES
 
Pauvre marin,
Exauçant ma prière
Le ciel j'espère
Te le fera trouver enfin.
 
SENTA

(Après que les Jeunes Filles ont répété le refrain, elle continue avec une émotion croissante.)

III
 
À l'ancre il vient tous les sept ans
Pour chercher une belle.
Pas une, hélas! depuis le temps
Ne lui resta fidèle.
Hui! la voile au vent!
Hui! Vite en avant!
Hiva! Ah! faux amour! faux serment!
Sans merci, sans repos, en avant!
 
LES JEUNES FILLES
 
Ah! vers quel port
Celle que promit Dieu se trouve-t-elle?
Jusqu'à la mort
Où trouver ce cœur qui sera fidèle?
 
SENTA, se levant saisie d'une inspiration soudaine
 
C'est moi qui veux t'aimer sans cesse,
Dieu tout-puissant, fais qu'il paraisse,
Que grâce à moi sa peine cesse!
 

(Les Jeunes Filles se lèvent effrayées.)

MARIE et LES JEUNES FILLES
 
—Qu'entends-je? Dieu!
 

SCÈNE II

Les Mêmes, ÉRIK.

ÉRIK, qui du seuil a entendu Senta
 
—Senta! veux-tu donc que j'expire?…
 
LES JEUNES FILLES
 
À l'aide, Érik; ah! quel délire!
 
MARIE
 
De crainte à peine je respire.
Portrait maudit! Il s'en ira.
Dès que le père reviendra,
 
ÉRIK, sérieusement
 
Le père vient.
 
SENTA, qui était restée immobile et semblait ne rien entendre paraît s'éveiller et s'élance avec joie
 
Mon père vient!
 
ÉRIK
 
Déjà
L'on peut voir son navire.
 
MARIE
 
On s'amuse à quelque chanson
Et rien n'est prêt dans la maison!
 
LES JEUNES FILLES
 
Ils sont venus! Courons vers eux!
 
MARIE
 
Holà! restez donc, je le veux!
Les marins ont fait maigre chère
À la cuisine il faut courir.
 
LES JEUNES FILLES
 
Que de questions à lui faire!
Je ne saurais me contenir.
 
MARIE
 
Faisons d'abord ce qu'il faut faire,
C'est son devoir qu'on doit remplir.
 
LES JEUNES FILLES
 
C'est bon! Hâtons-nous de tout faire
Rien ne pourra nous retenir.
 

(Marie pousse les Jeunes Filles devant elle et les suit.)

SCÈNE III

SENTA, ÉRIK.

Senta veut suivre les Jeunes Filles, Érik la retient.

ÉRIK
 
Ô reste! reste encore un seul instant!
Délivre moi de mon tourment,
Ou bien achève, ôte-moi l'existence?
 
SENTA, hésitant
 
Comment! Eh quoi!
 
ÉRIK
 
Senta! Que faut-il que je pense?
Ton père vient; et s'il doit repartir,
À son désir il faudra bien te rendre.
 
SENTA
 
Et quel désir?
 
ÉRIK
 
Il fera choix d'un gendre.
Mon cœur toujours fidèle et tendre,
Mon peu de bien, ma chance de chasseur,
À toi, réponds, est-ce assez pour prétendre,
Est-ce un refus qu'il faut attendre?
Et quand mon cœur sera meurtri,
Senta, qui doit parler pour lui?
 
SENTA
 
Ah! c'est assez, Érik; car, de ce pas,
Je vais chercher mon père
À son retour, s'il ne me voyait pas,
Cela pourrait déplaire.
 
ÉRIK
 
Eh! quoi, tu pars!
 
SENTA
 
Voici l'instant.
 
ÉRIK
 
Tu veux me fuir!
 
SENTA
 
Mon père attend.
 
ÉRIK
 
Tu fuis l'aspect de ma blessure!
Tu fuis devant ma folle ardeur!
Entends encor, je t'en conjure,
Ce dernier cri de ma douleur;
Lorsque mon cœur sera meurtri
Senta, qui doit parler pour lui?…
 
SENTA
 
Quoi! sans compter sur ma tendresse
Ainsi tu doutes de mon cœur?
D'où vient le trouble qui t'oppresse,
Dis-moi qui cause ta douleur?
 
ÉRIK
 
Ton père! c'est l'or seul qui le séduit.
En toi, Senta, faut-il donc que j'espère?
Exauças-tu jamais une prière?
Mon cœur gémit et jour et nuit!
 
SENTA
 
Ton cœur…
 
ÉRIK
 
Que dois-je faire?
Ce portrait…
 
SENTA
 
Le portrait?
 
ÉRIK
 
D'un rêve ardent quand finira l'effet.
 
SENTA
 
Puis-je empêcher un charme qui me tente?
 
ÉRIK
 
Et la ballade… encor tu la chantais?
 
SENTA
 
Comme une enfant, sais-je ce que je chante?
Réponds! as-tu donc peur des chansons, des portraits?
 
ÉRIK
 
Ton front pâlit, dis, n'ai-je rien à craindre?
 
SENTA
 
L'infortuné n'est-il donc pas à plaindre?
 
ÉRIK
 
Songe plutôt aux maux que je ressens!
 
SENTA
 
Ah! ne t'en vante pas! Que sont donc tes tourments?
 

(Conduisant Érik près du portrait.)

 
Connais-tu donc le sort de ce marin?
Vois comme avec un noir chagrin
Son œil voilé vers moi s'abaisse.
Ah! de son sort l'éternelle détresse
Me fait souffrir d'affreux tourments!
 
ÉRIK
 
Malheur!
Tu disais vrai, songe d'horreur!
Dieu te protége!
Satan t'a prise au piége.
 
SENTA
 
Mais quel effroi soudain?
 
ÉRIK
 
Écoute-moi, Senta!
Un rêve ici t'éclairera.
 

(Senta s'assied épuisée dans le fauteuil. Au commencement du récit d'Érik elle semble tomber dans un sommeil magnétique et voir à son tour tout ce qu'on lui raconte. Érik est debout auprès d'elle, appuyé sur le siége.)

ÉRIK, d'une voix voilée
 
Sur le sommet d'un roc sauvage
Je contemplais le flot bruyant,
Et chaque vague sur la plage
Venait s'abattre en écumant,
Quand un vaisseau fend l'onde amère
Étrange, bizarre, inconnu.
Deux hommes s'avançaient à terre,
L'un d'eux, Senta, c'était ton père.
 
SENTA, les yeux fermés
 
Et l'autre?
 
ÉRIK
 
Je l'ai reconnu!
Au noir habit, au front sévère.
 
SENTA, de même
 
À l'œil chagrin!
 
ÉRIK, montrant le portrait
 
C'était bien lui!
 
SENTA
 
Et moi?…
 
ÉRIK
 
Sortant alors d'ici,
Tu vins pour saluer ton père.
Avec ferveur tu t'es hâtée,
Vers l'étranger lors emportée,
À ses genoux tu t'es jetée.
 
SENTA, avec une impatience croissante
 
Il prit mes mains…
 
ÉRIK
 
Et sur son cœur
Il te pressait dans son ardeur.
Tu l'embrassais avec bonheur…
 
SENTA
 
Et puis?…
 
ÉRIK, regardant Senta avec un étonnement douloureux
 
Sur mer tous deux enfuis!…
 
SENTA, s'éveillant tout à coup, avec la plus vive exaltation
 
Il vient à moi! Je dois le voir!
 
ÉRIK
 
L'effroi me tue!…
 
SENTA
 
Unie à lui, moi je mourrai!
 
ÉRIK
 
Ô sort trop clair! Elle est perdue!…
Mon rêve est vrai!…
 

(Érik s'enfuit rempli d'épouvante. Senta après un élan d'enthousiasme retombe dans une muette contemplation et reste à la même place l'œil fixé sur le portrait.)

SENTA, d'une voix douce, mais très-émue
 
Pauvre marin,
Qu'exauçant ma prière
Ce cœur sincère
Le ciel te le réserve enfin!
 

SCÈNE IV

SENTA, DALAND, le HOLLANDAIS.

La porte s'ouvre. Daland et le Hollandais entrent. Aussitôt que le Hollandais paraît, le regard de Senta passe du portrait sur lui. Elle pousse un cri de surprise et demeure immobile, comme fascinée, sans quitter l'étranger des yeux.—Le Hollandais s'avance sur le devant de la scène. Daland s'est arrêté à la porte et y reste comme attendant que Senta vienne au-devant de lui.

DALAND, s'approchant lentement de Senta
 
Ma fille, enfin vers toi j'arrive,
Quoi! pas un sourire, un baiser?
Quel charme étrange te captive?
Est-ce ainsi qu'on doit me traiter?
 
SENTA, dès que Daland est arrivé près d'elle, elle lui prend la main
 
Salut à toi!
 

(L'attirant plus près d'elle.)

 
Cet étranger,
Père, qui peut-il être?
 
DALAND
 
Tu le voudrais connaître?
A l'étranger enfant, ton accueil peut sourire,
C'est un marin qui vient demander un abri,
Sans femme, sans patrie, errant sur son navire,
Des biens les plus vantés il revient enrichi.
Il veut, chassé de sa patrie,
Payer bien cher un toit ami.
Veux-tu, Senta, dis, je t'en prie,
Que l'étranger habite ici?
Chez nous qu'il trouve un abri?
 

(Au Hollandais.)

 
L'ai-je dépeinte trop charmante?
De tant d'attraits es-tu content?
Est-il besoin que je la vante?
De son sexe elle est l'ornement.
 

(Le Hollandais fait un mouvement d'assentiment.)

DALAND, à Senta
 
À l'étranger, enfant, ton accueil peut sourire,
L'espoir de ton amour l'amène auprès de nous
Tends-lui la main, qu'il soit, si ton cœur le désire,
Ton fiancé ce soir, et demain ton époux.
 

(Senta tressaille, mais reste calme. Daland prend une parure et la montre à sa fille).

 
Vois ces bijoux, chaîne brillante;
Il garde encor plus beaux présents.
N'est-il donc là rien qui te tente?
Tout est à toi, si tu consens.
 

(Senta, sans paraître entendre, demeure les yeux fixés sur le Hollandais. Celui-ci, de son côté, la contemple sans écouter Daland.)

 
Mais, pas un mot! je suis de trop pour eux.
Allons! laissons-les seuls, cela vaut mieux.
 

(Il considère attentivement le Hollandais et sa fille.)

(À Senta.)

 
Fais qu'il te garde sa tendresse,
Un tel bonheur n'est pas fréquent.
 

(Au Hollandais.)

 
Restez donc seuls, moi je vous laisse.
Son front est pur, son cœur constant.
 

(Daland s'éloigne lentement en les considérant tous deux avec complaisance. Le Hollandais et Senta restent seuls. Ils demeurent immobiles.)

SCÈNE V

SENTA, LE HOLLANDAIS.

LE HOLLANDAIS
 
Du temps passé, comme un lointain mirage,
Son seul aspect vient m'émouvoir.
Telle souvent m'apparut son image,
Telle à présent j'ai cru la voir.
Combien de fois mes yeux sur une femme
Se sont levés dans un ardent désir!
Car à mon cœur Satan laissa sa flamme
Pour redoubler les maux qu'il doit souffrir.
Le sombre feu qui toujours me dévore,
Du nom d'amour l'appellerai-je encore?
Oh! non! plutôt du salut c'est l'espoir!
À ce cœur pur puisse-je le devoir!
 
SENTA
 
Suis-je perdue, à présent, dans un songe,
Mirage étrange du sommeil?
Jusqu'à ce jour, jouet d'un vain mensonge,
Est-ce l'instant de mon réveil?
Lorsque je vois cette angoisse mortelle
Où tant de maux se lisent à la fois,
De la pitié la voix me trompe-t-elle?
Tel je le vis, et tel je le revois.
Ce feu brûlant dont l'ardeur me dévore,
Ah! de quel nom l'appellerai-je encore?
La grâce, le salut, ton seul espoir,
À mon amour puisses-tu le devoir!
 
LE HOLLANDAIS, s'approchant de Senta
 
Veux-tu, docile aux vœux d'un père,
Céder au choix qu'il a su faire?
Veux-tu donner la main, ta vie entière,
À l'étranger, et pour l'éternité?
Pour obtenir le repos que j'espère,
Puis-je compter sur ta fidélité?
 
SENTA
 
Qui que tu sois, quelque tourment barbare
Que le destin te condamne à subir,
Et quel que soit le sort qu'il me prépare,
Mon père parle, et je veux obéir.
 
LE HOLLANDAIS
 
Quoi! pour toujours tu consens à me suivre?
De mes tourments ainsi s'émeut ton cœur!
 
SENTA, à elle-même
 
De ses tourments, qu'enfin je le délivre!
 
LE HOLLANDAIS, qui a entendu Senta
 
Ô doux accents, au sein de ma douleur!
Ange clément, oui, ton amour céleste
Vaincrait l'enfer et son tourment.
Ah! du salut si quelque espoir me reste,
Qu'il vienne d'elle, ô Dieu puissant!
Si tu savais à quel supplice
Le sort t'expose auprès de moi,
Tu comprendrais quel sacrifice
Tu fais en me donnant ta foi!
À ce spectacle, ta jeune âme
Frissonnerait avec effroi,
Si la vertu qui fait la femme,
Fidélité! ne brille en toi.
 
SENTA
 
Je sais le devoir d'une femme,
Infortuné, rassure-toi!
Que le destin éprouve l'âme
Qui veut braver sa dure loi.
Dans la ferveur d'un cœur sans tache,
Ma foi se donne sans effort.
Oui, je saurai remplir ma tâche:
Fidélité jusqu'à la mort!
 
LE HOLLANDAIS
 
Un baume saint sur ma blessure
Paraît versé par son serment.
 
SENTA
 
Quelle est la voix qui me conjure
De mettre fin à son tourment?
 
LE HOLLANDAIS
 
C'est mon salut, ah! tout enfin le prouve!
Cesse, rigueur d'un triste sort!
 
SENTA
 
Ah! comme en son pays, qu'il trouve
Après l'orage enfin le port!
D'où naît en moi pareille audace,
Et dans mon sein quel feu nouveau?
 
LE HOLLANDAIS
 
L'étoile du malheur s'efface,
L'espoir rallume son flambeau.
 
SENTA
 
Le charme puissant qui m'enflamme,
C'est ton pouvoir, fidélité!
 
LE HOLLANDAIS
 
Vous, anges, faites qu'en son âme
Règne à jamais fidélité!
 

SCÈNE VI

Les Mêmes, DALAND.

DALAND, rentrant
 
Pardon! mes gens sont là, criant bien fort.
Chez nous on fête
Le retour au port.
Et quand s'apprête
Ce jour de plaisir,
Par votre hymen pourra-t-on l'embellir?
 

(Au Hollandais.)

 
Tous deux vous avez pu vous connaître à loisir.
 

(À Senta.)

 
Parle, Senta, dis, veux-tu consentir?
 
SENTA, au Hollandais, avec une résolution solennelle
 
Voici ma main! à toi mon sort!
Fidélité jusqu'à la mort!
 
LE HOLLANDAIS
 
À moi son cœur jusqu'à la mort!
Enfin, l'enfer est le moins fort!
 
DALAND
 
Pour nous s'annonce un heureux sort!
Allons! Tout est en fête au port!
 
FIN DU DEUXIÈME ACTE

ACTE TROISIÈME

Un havre bordé de rochers d'un côté. Sur le devant de la scène, la maison de Daland. Au fond, le navire du Norvégien, et celui du Hollandais assez rapprochés l'un de l'autre. Nuit claire. Le navire norvégien est illuminé, les matelots sont sur le pont, bruyants éclats de joie. L'aspect du navire Hollandais forme avec cette allégresse un contraste sinistre; une nuit fantastique l'enveloppe de toutes parts. Il y règne un silence de mort.

SCÈNE PREMIÈRE

LES MATELOTS HOLLANDAIS.

CHŒUR DE MATELOTS
 
Timonier, viens à nous!
Le repos est si doux!
Hiva! matelots, carguez,
Et mouillez!
Nous ne craignons guère
Flots ni vent,
Sachons nous distraire
En chantant.
J'ai ma belle à terre
Qui m'attend,
Un flacon de rack
Et d'excellent tabac.
Hiva!
En narguant
Flots et vent,
Amarrez
Et mouillez!
 

(Ils dansent gaîment sur le tillac en frappant du pied.)

SCÈNE II

LES MATELOTS, LES JEUNES FILLES.

Les jeunes filles arrivent apportant des corbeilles pleines de vivres et de liqueurs.

LES JEUNES FILLES
 
Ah! regardez! ils dansent tous,
Ils n'ont pas besoin de nous!
 

(Elles s'approchent du vaisseau hollandais.)

LES MATELOTS
 
Les belles, où donc allez-vous?
 
LES JEUNES FILLES
 
Quoi! ne pensez-vous donc qu'au vin?
Avec vous seuls loin d'être aimables,
Faisons la part pour le voisin.
 
LES MATELOTS
 
C'est vrai! donnez aux pauvres diables,
Ils sont mourants de soif, de faim.
 

(Examinant le vaisseau hollandais.)

 
J'écoute en vain!
Mais nul fanal! voyez, sur leur bord nul marin!
 
LES JEUNES FILLES, se dirigeant vers le vaisseau hollandais
 
Eh! matelot! veux-tu du feu?
Où donc es-tu? on y voit peu!
 
LES MATELOTS, riant
 
Laissez-les donc! ils dorment tous!
 
LES JEUNES FILLES
 
Holà marins! réveillez-vous!
 
(Long silence.)
LES MATELOTS
 
Ah! ah! je pense qu'ils sont morts!
Ils n'ont besoin de rien alors!
Allons! qu'on s'apprête
Marins paresseux!
N'est-ce donc pas fête
Aujourd'hui pour eux?
Ils restent tous muets encor
Comme un dragon gardant de l'or.
Holà! hé! marin
Veux-tu du bon vin?
Quoi, rien ne te tente,
Tu fuis tout régal,
Pas un ne boit, pas un ne chante,
À bord ne brille aucun fanal.
N'as-tu sur la plage
Aucun rendez-vous?
Viens sur le rivage
Danser avec nous.
Ils sont tous vieux et tous perclus,
Leurs amoureuses ne sont plus.
Marins! marins! réveillez-vous!
Voilà des fruits et du vin doux!
 

(Long silence.)

LES JEUNES FILLES, surprises et effrayées
 
C'est bien certain! ils sont tous morts!
Ils n'ont besoin de rien alors!
 
LES MATELOTS, plaisantant
 
Sachez-le bien, ce vaisseau qu'on nomma
«Le vaisseau Fantôme» il est là!
 
LES JEUNES FILLES
 
Ah! n'éveillez pas l'équipage!
Ce sont, je gage,
Des esprits!
 
LES MATELOTS
 
Combien sur vos têtes
De siècles enfuis?
Des vents, des tempêtes
Vous narguez les bruits!
 
LES JEUNES FILLES
 
Ils n'ont besoin d'aucun régal
À bord ne brille aucun fanal.
 
LES MATELOTS
 
N'est-il pas de lettre
Que, depuis le temps,
Il faudrait remettre
À vos grands parents?
 
LES JEUNES FILLES
 
Ils sont tous vieux et tous perclus,
Leurs amoureuses ne sont plus.
 
LES MATELOTS
 
Hé! montrez-nous comme,
Les voiles au vent,
Le Vaisseau Fantôme
S'enfuit promptement!
 
LES JEUNES FILLES, s'éloignant avec effroi du navire hollandais
 
Pas un n'entend! Ah! quel frisson!
Les appeler… Mais à quoi bon?
 
LES MATELOTS
 
Allons! laissez les morts en paix.
Gardez pour nous ces gais apprêts.
 
LES JEUNES FILLES, tendant leurs corbeilles par-dessus le bord
 
Prenez sans gêne, l'autre dort.
 
LES MATELOTS
 
Quoi! ne venez-vous pas à bord?
 
LES JEUNES FILLES
 
Il n'est pas temps, non, pas si vite.
C'est pour plus tard; buvez à flots,
Et, s'il vous plaît, dansez ensuite,
Mais ne troublez pas leur repos.
Laissez le voisin en repos!
 

(Elles s'en vont.)

SCÈNE III

LES MATELOTS, LE TIMONIER.

LES MATELOTS, vidant les corbeilles
 
Hurrah! la bonne aubaine!
Ah! cher voisin, merci!
 
LE TIMONIER
 
Buvons, amis, à tasse pleine.
Merci, voisin! Buvons à lui!
Voisin, s'il te reste la voix,
Éveille-toi! viens, chante et bois!
 

(À partir de ce moment, le mouvement commence sur le vaisseau hollandais.)

LES MATELOTS NORVÉGIENS
 
Éveille toi! viens! chante et bois!
Hurrah!
 

(Ils boivent et choquent fortement leurs gobelets.)

 
Timonier, viens à nous
Le repos est si doux!
Hiva!
Matelots, carguez,
Et mouillez!
De la mer profonde
Plus d'un grain
Nous fit goûter l'onde,
C'est malsain.
Chantons à la ronde,
Verre en main.
Plus chaude liqueur
Va nous donner du cœur
Hiva!
En narguant
Flots et vent,
Amarrez
Et carguez.
Timonier viens à nous
Le repos est si doux,
Hiva!
Timonier, bois, avec nous,
En narguant
Flots et vent!
 

SCÈNE IV

LES MARINS NORVÉGIENS, LES MARINS HOLLANDAIS.

L'équipage du Vaisseau fantôme paraît sur le pont du navire. La mer, qui reste calme partout ailleurs, s'agite soudainement autour du Vaisseau fantôme. Une lueur bleuâtre et sinistre flamboie sur le navire comme un fanal de garde. Un vent de tempête se met à siffler dans les cordages. L'équipage qui, auparavant, n'avait pas donné signe de vie, commence à s'animer et exécute avec rapidité les diverses manœuvres.

LES MARINS DU VAISSEAU FANTÔME
 
Ah! Hiva! Hui! Hiva! L'ouragan pousse au port!
Voile au vent, ancre à bord!
Et dans l'anse
On s'élance!
Noir marin, allons, descends!
Déjà sont passés sept ans,
Fais la cour à blonde enfant.
Blonde enfant tiens ton serment!
Quelle fête!
Ô fiancés, la tempête
Et le vent
Des noces c'est le chant!
Capitaine, es-tu de retour?
Voile au vent! mais ta belle
Où donc est-elle?
Vite en mer! Tu n'as pas de bonheur en amour!
Hiva! ah!
Que mugissent vents et flots!
Pour nos voiles nul repos!
Satan même les tissa,
Nul orage n'y mordra!
Ah! Hiva! ah!
Rien n'y fera!
 

Les matelots norvégiens observent d'abord avec surprise, ensuite avec épouvante ce qui se passe à bord du Vaisseau fantôme.

Pendant le chant des Hollandais leur navire est ballotte par les flots. Un vent horrible se fait sentir à travers les cordages et les voiles qui s'agitent avec un bruit lugubre et menaçant.

Par un contraste surnaturel le calme le plus parfait règne dans l'air et sur la mer, partout, excepté autour du Vaisseau fantôme.

LES MATELOTS NORVÉGIENS
 
Ah! quels cris
Des esprits!
Je frémis!
Répétons hardiment
Notre chant!
Timonier, viens à nous
Le repos est si doux
Répétons
Nos chansons!
 
LES HOLLANDAIS
 
Hiva! ah!
Que mugissent vents et flots,
Pour nos voiles nul repos!
Satan même les tissa,
Nul orage n'y mordra.
Non! rien n'y fera,
Ah! Hiva!
 

Le chant des Hollandais est devenu de plus en plus sauvage, les Norvégiens cherchent vainement à le dominer par leur chanson. Le tumulte de la mer et le mugissement d'une tempête surnaturelle les réduisent an silence. Au comble de l'épouvante ils s'enfuient en abandonnant le pont de leur navire. Les Hollandais qui les voient fuir, poussent un cri strident de moquerie. Tout à coup un silence profond règne de nouveau sur le Vaisseau fantôme, la mer et la tempête se calment également.

SCÈNE V

SENTA, ÉRIK.

Senta sort tout émue de la maison. Érik la suit dans une vive agitation.

ÉRIK
 
Que viens-je d'entendre!
Ô fatalité!
Est-ce mensonge ou vérité?…
 
SENTA, se détournant avec une émotion douloureuse
 
Ah! laisse-moi! je n'ai rien à t'apprendre.
 
ÉRIK
 
Ô juste Dieu! nul doute… plus d'erreur!
Par quel pouvoir fatal fus-tu séduite
Et quel attrait t'a fait céder si vite?
C'est en riant que tu brisas mon cœur.
Ton père, lui, guida le fiancé!
Je le connais!… J'avais tout annoncé!…
Mais toi, quand j'y pense,
À peine est-il venu, soudain,
À l'étranger donner ta main…
 
SENTA, en proie à une lutte intérieure
 
Silence!…
Ah! je le dois!…
 
ÉRIK
 
Aveugle obéissance
Et plus aveugle choix!
Sans hésiter je te vis te soumettre,
Du même coup tu m'ôtes tout espoir!…
 
SENTA
 
Assez! va-t'en! il ne faut plus nous voir,
Ni nous connaître.
C'est là mon devoir!
 
ÉRIK
 
Et quel devoir? Eh quoi! ta foi chancelle!…
Tu m'as promis naguère amour fidèle!…
 
SENTA, avec vivacité
 
Quoi! ce serment aurait pu nous lier?
 
ÉRIK, avec douleur
 
Parle! Senta! Dis! peux-tu le nier?
Te souvient-il du jour où dans la plaine
Auprès de toi tu m'appelais alors,
Ou sur un pic cherchant la fleur lointaine,
Je la cueillais au prix de mille efforts.
Songe à ce jour ou de ce roc qui penche
Nous avons vu ton père fuir le port?
Nous regardions au loin sa voile blanche,
Et c'est à moi qu'il confia ton sort.
 
 
Sur mon épaule alors jetant ton bras,
De tes serments ne te souviens-tu pas?
Ta main tremblait dans la mienne, et ce jour
Me présageait le plus fidèle amour!
 

SCÈNE VI

Les Mêmes, LE HOLLANDAIS.

(Le Hollandais, qui depuis un moment écoutait, accourt dans une violente agitation.)

LE HOLLANDAIS
 
C'en est fait! Ô misère!…
Ah! tout salut me fuit!…
 
ÉRIK, reculant épouvanté
 
Que vois-je! Dieu!…
 
LE HOLLANDAIS
 
Senta, je pars! adieu!…
 
SENTA, se jetant devant le Hollandais
 
Arrête, malheureux!
 
ÉRIK
 
Senta! que veux-tu faire?…
 
LE HOLLANDAIS
 
En mer! En mer! et pour l'éternité…
 

(À Senta.)

 
Oui, c'en est fait de ta fidélité…
L'espoir du salut m'est ôté.
Adieu! Je veux au péril te soustraire.
 
ÉRIK
 
Son aspect fait frémir!…
 
SENTA, au Hollandais, le retenant
 
Attends! d'ici tu ne dois plus partir!…
 
LE HOLLANDAIS, donnant le signal à son équipage
 
Voile au vent!
En avant!
Et pour jamais renoncez à la terre!
 
SENTA, au Hollandais
 
Peux-tu douter d'un cœur sincère?
Tu dois encor compter sur moi!
Attends! en notre hymen espère,
Car je saurai garder ma foi!
 
LE HOLLANDAIS
 
La mer encor, la mer m'appelle,
Doutant de toi, doutant de Dieu!…
Jamais, jamais d'amour fidèle
Et tes serments ne sont qu'un jeu!…
 
ÉRIK
 
Qu'entends-je, ô ciel! Terreur soudaine
Qu'entends-je et qu'est-ce que je vois!
Senta, ta perte est trop certaine…
Reviens! Satan est avec toi!
 
LE HOLLANDAIS, à Senta
 
Apprends de quel destin je veux te garantir:
Victime, hélas! d'un sort inexorable,
La froide mort voilà mon seul désir.
Seule, de me sauver une femme est capable,
Un cœur, qui soit jusqu'au trépas constant.
Déjà j'ai reçu ton serment,
Mais tu n'as rien promis encore au tout-puissant!
Apprends quel est l'horrible châtiment
Que le destin réserve à l'infidèle:
Damnation éternelle!
Plus d'une a dû subir cette inflexible loi
Mais je veux l'écarter de toi!
Adieu! Je pars et pour l'éternité!
 

(Il remonte.)

ÉRIK, criant et courant avec agitation de la maison au vaisseau. À Senta
 
Suis-moi!
À l'aide! Dieu! pitié pour elle.
 
SENTA, arrêtant le Hollandais
 
Je te connais, je connaissais ton sort
Je savais tout quand je t'ai vu d'abord
De tes tourments voici la fin!
Oui, ma fidélité rend ton salut certain.
 
ÉRIK
 
À l'aide! elle est perdue!
 

SCÈNE VII

Les Mêmes, DALAND, MARIE, les Jeunes Filles, les Matelots.

(Aux cris d'Érik sont accourus Daland, Marie et les Jeunes Filles, les matelots sont descendus du navire.)

DALAND
 
Ah! Dieu!…
 
TOUS
 
Dieu! qu'ai-je vu!
 
LE HOLLANDAIS, à Senta
 
Tu ne sais rien! mon sort t'est inconnu!
 

(Il montre son vaisseau, dont les voiles rouges sont déployées et dont l'équipage est en train d'appareiller avec une agitation effroyable.)

 
Demande aux flots, d'un pôle à l'autre,
Au matelot vieilli qui partout navigua,
Ils te diront quel navire est le nôtre
Car le Vaisseau Fantôme, le voilà!
 
LES MATELOTS HOLLANDAIS
 
Hohé! Hé! Hiva! Hiva!…
 

(Le Hollandais, avec la rapidité de l'éclair, monte sur son vaisseau qui s'éloigne à l'instant au bruit des cris de l'équipage; Senta veut suivre le Hollandais, Daland, Érik et Marie la retiennent.)

DALAND, ÉRIK,
 
Senta! reviens à toi!…
 

(Senta s'est dégagée par un violent effort, elle atteint une pointe de roches qui s'avance dans la mer, de là elle crie au Hollandais qui s'éloigne.)

SENTA
 
Gloire à ton ange! Gloire à sa loi!
Jusqu'à la mort je suis à toi!…
 

(Elle se jette dans la mer. Au même moment le navire du Hollandais s'abîme avec son équipage au milieu des flots. Au fond on voit s'élever au-dessus de la mer le Hollandais et Senta transfigurés. Il la tient embrassée.)

FIN
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01 temmuz 2019
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