Kitabı oku: «Les enfants, L'élève Gendrevin»
Robert Caze
Les enfants, L'élève Gendrevin

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066302313
Table des matières
LA CRISE
I
II
III
L’ENFANCE
I
II
III
IV
V
LA MUE
I
II
III
LA CRISE
Table des matières
I
Table des matières
–Candelaire! votre leçon.
Un grand diable très maigre, dont les cheveux d’un blond sale se hérissaient au-dessus d’un front étroit, eva vers le maître d’étude sa face semée de son.
–Eh bien! répéta le pion, est-ce pour aujourd’hui, monsieur Candelaire? Je vous ai demandé votre econ.
–M’sieu, c’est que...
–C’est que? Allons! dites vite.
–C’est que... je ne sais pas encore tout à fait, murmura l’élève.
–Très bien! Je vous marque un mal. Vous vous arrangerez avec M. Lebrègue. A un autre!
Candelaire haussa les épaules, allongea ses lèvres qui firent une lippe énorme et campant bruyamment son coude gauche sur son pupitre, il appuya sa tête.
–A un autre, reprit le maître d’étude. Voyons, messieurs, dépêchons-nous. L’heure va sonner. Personne n’est prêt. J’appelle alors par ordre alphabétique ceux qui n’ont pas encore récité... Dansel?
–Sais pas, m’sieu.
Toute l’étude se mit à rire. Le nommé Dansel avait en effet répondu en parfait sceptique qui se moque absolument des mauvaises notes et de la discipline. Il avouait sur un ton gouailleur, son ignorance de cancre satisfait. Il mettait dans son accent une sorte de défi à l’autorité. Révolté bon enfant, il agaçait au suprême degré les maîtres qui le déclaraient «indécrottable.» Ce cliché universitaire pesait légèrement du reste sur Dansel.
–Voulez-vous réciter, oui ou non, monsieur Dansel? s’écria le pion.
–Non, puisque je ne sais pas.
Il eut un large sourire qui coupa en deux le bas de sa face rose d’enfant solide. Ses petits yeux gris brillèrent malicieusement et l’insolence de son attitude était encore exagérée par le sans-gêne de son nez à boulette.
–Monsieur Dansel, reprit le surveillant, votre paresse n’a d’égales que votre impertinence et votre mauvais vouloir. Je vous marque une très mauvaise note que j’accompagne d’une observation motivée. M. Lebrègue saura, je l’espère, vous rendre la justice qui vous est due. En attendant, je vous inflige une heure de retenue pour vous apprendre la politesse.
–Alors, il paraît que j’ai été malhonnête? interrogea Dansel. Je ne vous ai pourtant rien dit de mal, m’sieu Bisson.
–Dansel, une heure de plus pour répliquer. Maintenant faites-moi le plaisir de vous taire et d’apprendre votre leçon, n’est-ce pas?
Le cancre jouait l’étonnement. Il ouvrait les yeux, essayant de les agrandir et sa bouche béait.
–Dansel, je vous prie encore une fois d’étudier, reprit M. Bisson. Ne me contraignez pas à user du règlement contre vous.
Les autres élèves avaient tous levé la tête. Ils s’attendaient à une rébellion. D’avance ils jouissaient d’un quart d’heure de désordre qui allait leur procurer des distractions. Ils étaient là une trentaine d’adolescents assis devant quatre tables noires qui se faisaient face deux par deux.
Dansel restait toujours ébaubi.
–Monsieur Dansel, voulez-vous oui ou non jeter les yeux sur votre Virgile? continua le maître d’étude. Vous résistez? Vous êtes bien décidé à me contrarier.
–Oh! m’sieu, je ne vous veux pas de mal, moi. C’est vous qui...
Ce «je ne vous veux pas de mal» lancé à brûle-pourpoint avec une forte naïveté ironique obtint un franc succès. L’étude tout entière se mit à rire et, dans léclat des voix, on distinguait des cris aigus, des glapissements forcés.
Le pion frappa le bois de sa chaire avec une règle maculée d’encre et il clama:
–Silence! Messieurs.
L’ordre se rétablit peu à peu, tandis que d’un regard M. Bisson cherchait à reconnaître les élèves les plus bruyants.
–Monsieur Dansel, reprit-il, je renonce à m’occuper de vous pour le moment. Mais tout vient en son temps. Je vous promets que vous aurez de mes nouvelles. Klopfstein, votre leçon.
Un enfant brun qui avait le teint pâle à peine éclairé par des yeux couleur myosotis se leva et se dirigea, livre en mains, vers la chaire. Il remit au sous-maître le bouquin cartonné sur la couverture duquel s’étalaient les grandes capitales suivantes, P. Virgilii Maronis opera. A voix moyenne, presque basse, Klopfstein ànonnait les hexamètres du poète de Mantoue et dans la tranquillité provisoire de l’étude, la voix molle du pion corrigeait les lapsus de mémoire du collégien.
–Vous passez un vers, Klopfstein, après vinoque sepultam, il y a Cæduntur vigiles.
Puis comme l’élève se reprenait en estropiant la cadence.
–Mais non, Virgile n’a pas écrit Vigiles cæduntur. Il ne faisait pas de vers faux, Virgile. Il a mis cæduntur vigiles. Répétez.
Klopfstein répéta. A l’autre bout de la salle, un écolier accoudé regardait distraitement ce martyr de la récitation. Il semblait vouloir se fixer dans les yeux l’inénarrable pantalon de son camarade, une culotte noire trop courte dont le passe-poil jadis rouge avait pris aux lessives des vacances des tons d’un rose pâle. Entre cette sorte de haut-de-chausses et les souliers dont les lacets traînaient sur le plancher, les bas du collégien mettaient une ligne d’un bleu clair, très gai. Puis au-dessus de cet attifement, une tunique graisseuse veuve des boutons cousus naguère aux parements des poches couvrait les épaules de Klopfstein. Dehors on aurait volontiers fait l’aumône à cet enfant. Instinctivement l’écolier flâneur regarda ses camarades et finit par s’examiner lui-même. Tous étaient aussi lamentables, aussi déguenillés. Thierron lui-même, Thierron l’un des modèles du lycée. Thierron qui figurait toujours en tête du tableau d’honneur, paraissait exhiber avec orgueil une négligence voulue de fort en thème. Il était placé là-bas, près de la chaire du surveillant et, la tête entre les deux mains qui couvraient ses larges oreilles, il repassait sa leçon en sifflotant tout bas les syllabes latines. Près de lui, Dansel, artiste émérite, se livrait à un assidu travail. Il gravait avec la pointe d’un canif ébréché dans le bois noir de son pupitre son nom de collégien fier de léguer une légende aux générations futures. Dansel avait, lui aussi, un uniforme sali, maculé, bigarré de reprises au gros point. Son cou grassouillet et blanc se dégageait d’une cravate tordue comme une ficelle et qui pendait piteusement sur son gilet mi boutonné. Sur les autres bancs, c’était à peu près la même chose. Tous ces petits suaient la misère malhonnête. Un seul, qui se trouvait presque en face du gamin observateur, était fort occupé à limer ses ongles un peu trop longs. C’était un jeune bellâtre. Sa raie irréprochablement bien tirée coupait d’une ligne blanche des cheveux châtains gras de pommade. Un rayon lumineux qui provenait du judas vitré pratiqué dans la porte de l’étude, donnait des reflets à la tête cosmétiquée du lycéen. Celui-ci se tenait d’ailleurs très droit dans un faux-col de larbin, qui lui guillotinait les oreilles. L’alignement de sa coiffure et la blancheur amidonnée de son col contrastaient avec le poli de sa tunique râpée sur laquelle luisaient des taches grasses.
–Travaillez donc, monsieur Lordereau, s’exclama le maître d’étude. Vous n’êtes pas ici pour faire votre toilette. Et vous, Gendrevin, tâchez de repasser votre Virgile. Vous avez toujours le nez en l’air.
L’enfant qui musait jeta immédiatement les yeux sur son livre dont les tranches grises rayaient le noir du pupitre. Quant à Lordereau, le lycéen élégant, il donna un dernier coup de lime à l’ongle de son index gauche, ramena au-dessus des tempes les bandeaux de ses cheveux pommadés, bâilla et prit distraitement le volume où les hexamètres latins se succédaient monotones et solennels.
–Vandière, vous n’avez pas récité, n’est-ce pas? interrogea le pion.
Un collégien maigre, brun, au nez un peu fort dont les narines ouvertes avaient une pointe de sensualité, regarda de ses yeux verts très étonnés le maître d’étude auquel il répondit:
–Si, m’sieu, j’ai récité, avant Odonesco. N’est-ce pas, Odonesco, j’ai récité avant toi?
–Monsieur Vandière, n’insistez pas. Il est inutile de provoquer des explications qui troubleraient l’ordre. Je puis me tromper d’ailleurs. Mais enfin il y a quelqu’un qui n’a pas encore récité.
Le surveillant prit alors un cahier sur lequel les noms des élèves étaient inscrits par ordre alphabétique, puis il dit:
–C’est vous, Vercollier, qui me devez encore votre leçon.
–Oui, m’sieu.
Et Vercollier, un gros garçon dont les cheveux couleur brique tondus très ras laissaient voir la peau du crâne, se dirigea en traînant les pieds vers la chaire où trônait M. Bisson. Il se tenait là debout, les mains derrière le dos, dans cette attitude de prisonnier qu’acquièrent les internes des lycées.
Gendrevin cependant avait relevé les yeux et maintenant il laissait errer son regard sur une grande carte de France dont les bleus violents et les rouges lie de vin tachaient le mur de l’étude uniformément gris dans sa hauteur. Mais, à un mètre environ au-dessus du plancher, ce mur était outrageusement sali et maculé. Partout des longues raies crayonnées, des noms inscrits, des pâtés d’encre multiples et pareils à des chiures de mouches grossies, des lézardes produites par des canifs ou des règles métalliques; çà et là une sentence prudhommesque, une menace ou une invective à l’adresse des pions et des professeurs, une ordure de caserne qui, à demi effacée, brillait encore par la correction parfaite de son orthographe.
Deux hautes croisées aux vitres poussiéreuses donnaient à l’étude la teinte grise de cette journée d’hiver. Elles laissaient apercevoir les squelettes chétifs des arbres de la grande cour habillés de neige qui s’égouttait. Au-dessus de chaque fenêtre s’allongeait une tringle d’où pendait un ample rideau de serge verte devenue jaune. On pliait et l’on attachait ces rideaux pendant la mauvaise saison. Maintenant, serrés comme deux longs paquets de chiffons, ils pendaient lamentables et, durant les récréations qui se faisaient à l’étude, lors des mauvais temps, le plus vif plaisir de certains élèves consistait à s’accrocher à ces loques. Ils risquaient d’être sévèrement punis quand ils se livraient à ce jeu. Mais le goût de l’amusement défendu l’emportait sur la crainte des consignes. Dansel, par exemple, qui rêvait de devenir marin, après avoir lu, pendant les vacances, les romans démodés du capitaine Marryat, Dansel avait la passion de grimper aux rideaux. Il affirmait volontiers que cet exercice le familiarisait avec l’une des manœuvres du bord.
Près de la porte d’entrée, fixé à la muraille par de gros pitons, le tableau noir était maculé de caractères tracés à la craie et qui contenaient les mystères d’une équation du second degré. Des astres de papier mâché séchaient au plafond.
Par instants, une bouche du calorifère dissimulée dans le mur, près de la chaise de M. Bisson, envoyait des bouffées de chaleur qui congestionnaient les élèves L’odeur forte des mâles en croissance se mêlait à la senteur âcre du cuir des souliers.
Gendrevin rêvassait toujours.
Il avait appuyé sa tête sur son coude gauche et ses yeux bleus que frangeaient des longs cils noirs paraissaient immuablement fixés sur la carte de France. L’adolescent avait pris ainsi une allure réfléchie, méditative et résignée de petit homme qui souhaite des temps meilleurs. Un léger pli soucieux ridait son front couronné de cheveux bruns taillés en brosse. Gendrevin avait un nez fin, un peu recourbé, des lèvres minces et dédaigneuses, un menton court, creusé d’une fossette, le teint pâle, les joues maigres. Les souffles du calorifère lui mettaient, à intervalles irréguliers des taches rouges aux pommettes. C’était d’abord une sorte de gros point foncé qui pâlissait en s’élargissant et finissait par disparaître pour revenir bientôt après. L’enfant se sentait la tête lourde, mais vide d’idées nettes. Un peu plus, il aurait fermé les yeux et ses songeries vagues, molles, flottantes comme des vapeurs légères se seraient perdues dans la bienheureuse nuit du sommeil. Mais tout à coup la voix stridente de M. Bisson cingla les oreilles du collégien:
–Gendrevin! une heure de retenue.
–Mais, m’sieu, je ne fais rien.
–C’est justement parce que vous ne faites rien que...
Gendrevin fixa nettement le maître d’étude, campa sa tête en arrière, serra les poings et répondit:
–Mais qu’avez-vous donc depuis quelques jours? Vous passez votre temps à m’ennuyer. Je vous demande un peu si vous ne pourriez pas me laisser tranquille. J’ai récité ma leçon. Que vous faut-il de plus?
–Monsieur Gendrevin, je n’ai pas d’observations à recevoir de vous, répliqua le surveillant, et je vous prie de croire que je ne me laisserai pas intimider par votre mauvais caractère. Pour vous le prouver, je vous consigne jeudi.
–Ça m’est absolument indifférent. Consignez-moi encore dimanche, si cela vous amuse. Mais fichez-moi la paix.
Le sous-maître voulut répondre. Les rires et les clameurs de l’étude étouffaient ses paroles. Gendrevin avait éclipsé Dansel qui, à l’autre bout de la salle, tambourinait furieusement sur son pupitre et frottait des pieds le parquet. Des glapissements plus aigus que tout à l’heure brisaient le tympan du pion. Lordereau avait recommencé à limer ses ongles, mais il avait gonflé ses joues d’où il faisait sortir un murmure féroce qui ressemblait au ronronnement d’une forte toupie hollandaise. Quelqu’un miaula. Vandière imitait le bruit du basson en frottant à force une règle sur son index que soutenait le bois du pupitre. Thierron, lui-même, le grave Thierron n’était pas autrement mécontent de ce tapage. Il avait un bon rire qui laissait voir ses dents blanches et secouait ses larges oreilles. Des dictionnaires grecs roulaient sur le parquet et s’y écrasaient sourdement. Par instants des regards se fixaient sur le judas de la porte. On craignait l’arrivée subite du surveillant général qui eût mis fin à la joie de tous. M. Bisson se tenait debout et les bras croisés dans sa chaire. Il n’essayait plus d’arrêter la tempête, comptait sur la lassitude des élèves insoumis, se contentait de noter du regard les plus tapageurs. Ce grand jeune homme aux traits émaciés, aux yeux bleu faïence, aux cheveux noirs et longs qui graissaient le col de sa redingote râpée était incapable de gouverner ces trente adolescents en mue. Universitaire, fils d’universitaire, il incarnait la raideur banale et solennelle des clichés académiques. N’ayant pas eu d’enfance, il ne pouvait comprendre les enfants. Elevé d’abord par un père qui l’avait mis au monde entre deux leçons de rudiment, il avait risqué ses premiers pas dans le Jardin des racines grecques. Il ne connut ni l’attrait des petites désobéissances, ni le plaisir des jeux bruyants, ni le charme des longues courses à travers champs aux heures de liberté. Il poussa en serre chaude. A seize ans il récitait sans faute, traduisait et commentait les trois premiers livres de l’ Iliade. Collégien, il fut une de ces remarquables bêtes à concours que les chefs d’institution, ces besoigneux de réclames, se disputent à l’envi. Il dut à l’un de ces marchands de soupe de terminer ses études à Paris où il avait obtenu en Sorbonne un second prix de discours latin. Ce succès de rhétoricien lui indiqua une véritable ligne de conduite. Il ne parlait, n’agissait, ne mangeait, ne buvait, ne dormait que selon certaines méthodes. Ce phénomène d’éducation lycéenne s’était présenté à l’Ecole Normale et il avait échoué. Un examinateur paradoxal s’était écrié que le candidat Bisson manquait un peu trop d’originalité. Incapable de suivre une carrière indépendante, l’ancien fort en thème avait alors contracté un engagement décennal au ministère de l’Instruction publique. Il était entré dans l’enseignement avec une idée fixe et se figurait que tous les écoliers étaient taillés à son image. Il fut vite déçu et se créa une pédagogie absurde. Quand les élèves lui laissaient quelques minutes de tranquillité, il essayait de piocher les matières prescrites pour l’admission à la licence ès-lettres. Dans ses moments d’enthousiasme, le malheureux espérait révéler les arcanes de la proposition infinitive aux jeunes gens du lycée de Napoléon-Vendée où son père expliquait le Conciones depuis trente-six ans. Durant des semaines entières, le pion n’ouvrait pas un livre. Il se balançait sur sa chaise, salissait le dos de sa redingote au plâtre du mur, béait, relisait pour la vingtième fois l’article à effet d’un vieux numéro des Débats, lançait une observation, semait des retenues. Il croyait à la nécessité de ces longues intermittences de travail, les jugeant à la fois un salutaire repos intellectuel et un sacrifice au devoir de sa profession. Quand une série de punitions lui paraissait avoir assuré l’ordre pour quelque temps, il se remettait à la tâche, fabriquait des thèmes grecs et des vers latins, se nourrissait des Tusculanes. Il classait les élèves en trois catégories, les mauvais, les passables, les bons. Les mauvais étaient régulièrement privés de promenade ou de sortie. Les passables attrapaient entre eux tous une vingtaine de retenues chaque semaine. Quant aux bons, M. Bisson trouvait toujours le moyen d’en punir légèrement deux ou trois. C’était là son ingénieux procédé de justice distributive. Il était fort choyé par l’autorité, M. le censeur l’ayant loué de sa rare impartialité. Ce méthodique frayait peu avec ses collègues dont beaucoup étaient intelligents ou simplement édifiés sur les besoins et les mœurs de l’enfance. Un jour, il avait exposé à l’un d’eux son système disciplinaire et s’était plaint d’obtenir des résultats quasi négatifs. L’autre, un pion à perpétuité, répondit; «Punissez moins, observez davantage.» Clovis Bisson n’avait pas été convaincu. L’année précédente, il avait réussi à ne pas trop indisposer les élèves de la sixième étude dont il était le surveillant. Il avait eu affaire à de bons petits garçons, presque tous Parisiens qui ne bronchaient pas, travaillaient et se taisaient durant six jours afin de pouvoir sortir le dimanche. Aux enfants sages avaient succédé des enfants terribles, des provinciaux en partie que leurs correspondants oubliaient volontiers au lycée et qui se moquaient du règlement. Ils tenaient tête au pion, avaient surpris son singulier moyen préventif, et lorsqu’ils voyaient arriver leur tour d’être punis, ils exagéraient l’insolence, se montraient obstinément indisciplinés, répliquaient à outrance, ne laissaient pas le dernier mot au pédant. Depuis le commencement du mois–on était à la mi-février–ils avaient pris l’offensive. Lassés des punitions qui avaient grêlé sur eux durant la dernière semaine de janvier, ils se révoltaient enfin, paraissaient résolus à ne plus être victimes des méthodes de leur surveillant. Aucune entente tacite entre eux du reste. Clovis Bisson avait seul préparé les résultats dont il était victime. Il ne s’en prenait pas à lui, accusait l’air ambiant, croyait au mauvais esprit de l’étude. Tout le lycée d’ailleurs était singulièrement énervé. Une épidémie de scarlatine qui s’était abattue sur le moyen collège rendait les enfants maussades ou plus turbulents qu’à l’ordinaire. M. le proviseur avait fait arroser les corridors, les études, les dortoirs et les réfectoires avec de l’eau vinaigrée. De plus il avait recommandé aux professeurs et aux surveillants de ne pas trop brusquer les écoliers. Mais enfin on ne pouvait pas devenir leur cible de gaîté de cœur. Toujours debout dans sa chaire, affectant un faux calme, le maître d’études ruminait une vengeance éclatante, se promettait par exemple de consigner à perpétuité Vandière, un des plus brillants sujets de la classe de troisième, mais un tapageur endurci qui ne cessait pas sa partie de basse. Quant à Gendrevin et à Dansel, leur compte était réglé. Il fallait un exemple pour calmer tous les polissons de la sixième étude. C’est eux qui le fourniraient. Clovis Bisson se promettait qu’il en serait ainsi et il ne se jugeait ni rancunier, ni méchant. Il n’avait qu’une foi très profonde dans le règlement et la discipline. Gendrevin surtout avec ses colères, ses brusqueries, ses échappées d’enfant indomptable et rageur agaçait le pion. Seul maintenant il ne prenait pas sa part de tapage et Clovis Bisson l’accusait presque de vouloir toujours faire autrement que les autres. L’écolier restait accoudé sur son pupitre, le menton dans le poing gauche et il ne cessait pas de fixer le sous-maître.. Il y avait dans son œil gris bleu aux reflets de métal toute la haine formée de rancunes longuement accumulées.
Le bruit continuait. Du plancher vigoureusement frotté par les [souliers des élèves montait une poussière fine, grise qui salissait les tables. Désespérant de voir les enfants se lasser, le pion s’assit et, plus blême que jamais, il inscrivit sur son cahier de notes les noms des plus turbulents. Cette détermination produisit son effet. Un bon tiers des écoliers se remit à la tâche et, parmi ceux-ci, M. Bisson fut heureux de remarquer Thierron, qui écrasait plus que jamais ses oreilles entre ses mains rouges d’engelures.
II
Table des matières
L’horloge du lycée tinta six fois. Ce furent d’abord les sons grêles et maigriots des quarts, auxquels succédèrent deux coups plus graves. Un roulement de tambour se fit aussitôt entendre, emplit les couloirs d’un bourdonnement de grosse mouche en colère et mourut subitement. Le désordre devint autre dans la sixième étude. Les élèves l’accentuèrent, soignant la finale de leur charivari. Ils laissaient retomber la partie supérieure des pupitres, chantaient à voix moyenne, s’interpellaient, s’emparaient de leurs livres de classe avec des gestes brusques. Le képi–un képi graisseux aux ors fanés–campé sur l’occiput, Dansel très rose, très gai, suant la santé et l’amour du tapage, était monté sur la table d’où il sauta à pieds joints sur le parquet. M. Bisson avait repris sa règle et flagellait le bois de sa chaire en criant:
–Allons, messieurs, mettez-vous en rang. On finit par obéir. Ces enfants se soumettaient moins aux ordres du maître répétiteur qu’à une habitude. Tous les jours, à pareille heure, ils se rendaient en classe. Ils faisaient maintenant comme ils avaient fait hier et comme ils feraient demain. Deux par deux, ils s’alignèrent. Thierron et Lordereau avaient pris la tête. Le premier fit sauter de l’index droit la targette de la porte d’entrée qu’il ouvrit toute grande. Cependant, M. Bisson venait de se couvrir d’un chapeau de soie qui avait, à la lumière, des tons d’arc-en-ciel. Cette coiffure était veinée de longues lignes d’usure. Elle donnait à son propriétaire un air de bohème crasseux qui devait désoler ce régulier. Par la porte entr’ouverte, le pion regardait défiler les élèves des études voisines. Beaucoup passaient nu-tête, une plume ou un crayon fiché dans leurs oreilles. Ils avaient sous le bras des livres aux coins usés, des cahiers de texte reliés en papier gaufré.
Ceux de mathématiques spéciales marchèrent d’abord. Il y avait parmi ces futurs polytechniciens des gaillards qui étaient déjà des hommes, deux ou trois portaient des lunettes, un autre étalait sur sa tunique une barbe noire de jeune fleuve oriental, un dernier était en petite tenue de lignard, sa culotte rouge ressortit violemment sur le fond d’ocre des murs du couloir. Puis vinrent, accompagnés d’un pion presque propre, les élèves de mathématiques élémentaires dont quelques-uns avec leurs moustaches naissantes qu’ils tordillaient prétentieusement se donnaient des attitudes anticipées de capitaine Clavaroche. Entre tous, un nègre superbe avait sous sa toison de mérinos une face cirée dans laquelle roulaient des yeux blancs. Les rhétoriciens et les élèves de seconde s’avancèrent ensuite, conduits par trois maîtres répétiteurs dont deux, des étudiants condamnés à temps au bagne universitaire, étaient incolores, inodores et insipides. Leur collègue, celui qui menait les collégiens de seconde, semblait en revanche un vieux bon enfant qui laissait bavarder à mi-voix les petits prisonniers.
Dansel s’était placé derrière Lordereau, au second rang des élèves de la sixième étude. A mesure que défilaient les pensionnaires des autres classes, il adressait quelques mots à l’un ou à l’autre. Les grands surtout excitaient son enthousiasme. Il entretenait de préférence des "relations avec les futurs Saint-Cyriens et les philosophes, à cette heure au cours de langues vivantes. Dansel accordait tout au plus son estime aux rhétoriciens. C’est à peine s’il lança une ou deux polissonneries à ces dadais dont certains passèrent, la bouche ouverte niaisement, l’œil vague et les pieds faisant grincer le sol briqueté. D’autres portaient sur eux la marque plus visible des tourments de la croissance. L’acné salissait leur visage de pustules entourées d’auréoles roses ou livides qui couronnaient leurs fronts ou grossissaient leurs nez.
–Suivez! commanda M. Bisson.
Aussitôt, séparés de leurs camarades de la cinquième étude par une distance d’un mètre et demi, Thierron et Lordereau se mirent en marche. A la queue-leuleu, les autres emboîtèrent le pas. Au milieu des rangs, Gendrevin traînait les pieds.
–Gendrevin! serrez, s’écria le sous-maître. Puis comme Thierron et Lordereau, faisaient de grandes enjambées, M. Bisson reprit: «Pas si vite, en tête!»
Les enfants sautèrent trois marches qui servaient de perron à la porte d’entrée des études et ils se trouvèrent dans une vaste cour où gelaient des marronniers chétifs. La neige formait au centre de ce préau une nappe aux irisations de diamant sous l’éclat d’un pâle soleil hivernal. Des deux côtés, aux endroits où avaient piétiné les lycéens, des amas de boue d’un blanc sale se convertissaient peu à peu en flaques d’eau. La cour était limitée par quatre lourds corps de bâtiment rectangulaires et à cinq étages. Au rez-de-chaussée, les études du grand collège faisaient face aux salles de classe. Chacune de celles-ci était désignée par des lettres noires qui se détachaient sur le fond gris du mur. Les mots suivants se succédaient dans toute la longueur du bâtiment: Mathématiques spéciales, Mathématiques élémentaires, Philosophie, Rhétorique, Seconde, Troisième A, Troisième B.A l’extrémité de la cour, les cabinets de physique et de chimie étaient éclairés par d’immenses fenêtres à travers lesquelles on apercevait la roue en verre d’une machine électrique et des amoncellements d’éprouvettes, de vases poreux et de flacons à demi pleins de cristaux ou de sels. Presque à l’angle des études, la salle réservée à l’histoire naturelle était plus sombre, plus étroite. La porte entr’ouverte de cette pièce laissait apercevoir un squelette pendu à un support. La tête de mort avait un large sourire sceptique qui mettait une pointe d’ironie dans la solennité nulle des choses ambiantes. A l’autre extrémité de la cour, trois immenses portes vitrées étaient surmontées de ces inscriptions: Vestiaire, Parloir, Lingerie. Au premier et au second, se trouvaient les appartements du censeur, du proviseur et de l’économe. Les croisées de ces logis étaient garnies de rideaux de mousseline de damas ou de reps dont les couleurs sobres, un peu fanées inspiraient l’idée d’une bourgeoisie pauvrette et proprette. Les étages supérieurs des classes et des études étaient occupés par les dortoirs. Point de volets aux fenêtres. Mais des grillages de fils de fer qui donnaient à cette partie de la maison un faux air de gigantesque cage à serins.
Dans la cour, une idée folle traversa la cervelle de Lordereau. Au lieu de faire le tour du préau comme le prescrivait le règlement, il obligea Thierron à traverser directement. Toute la sixième étude suivit, pataugeant avec joie dans la neige, la maculant des clous de souliers.
–Prenez donc par la droite, les deux premiers, fit rageusement M. Bisson. En voilà une idée, par exemple!
Ils obéirent, mais avec une mauvaise volonté évidente. Ils obligèrent leurs camarades à tracer un long zigzag dans la neige. Dansel trouvait cela drôle. Ce manège lui rappelait l’exercice du serpent auquel on dressait les lycéens pendant les heures consacrées à la gymnastique. Sur le pas des portes de classes, des élèves flâneurs ou retardataires contemplaient avec une joie profonde la sixième étude qui s’amusait.
–Lordereau et Thierron, cria le surveillant, deux heures de retenue.
En même temps, il courut à la tête pour remettre les deux chefs de file dans la bonne voie. A peine était-il arrivé à son but qu’une boule de neige serrée, dense et drue vint s’abattre sur son chapeau et le fit presque culbuter. Il y eut un rire général parmi les élèves. Les rhétoriciens dont le professeur était en retard s’entassèrent à la porte de leur classe appelés par deux ou trois d’entre eux, premiers témoins de la mésaventure du pion. Celui-ci avait commandé, halte! s’était immédiatement retourné, cherchant à connaître l’auteur du délit. Ses regards rencontrèrent du premier coup les yeux durs et presque mauvais de Gendrevin qui le fixaient avec effronterie. Il alla à l’enfant:
–C’est vous, clama-t-il en secouant le bras droit du lycéen, c’est vous! J’en suis sûr.
Gendrevin se dégagea brusquement, prit une attitude défensive et cria:
–Ne me touchez pas!
–Je vous dis que c’est vous.
–Moi? Prouvez-le.
–J’en suis sûr. Je vous connais, monsieur Gendrevin, vous êtes capable de tout.
–Eh bien! ce n’est pas moi. Laissez-moi tranquille maintenant, n’est-ce pas?
–M. le surveillant général, appela M. Bisson qui venait de voir sortir du parloir un gros homme apoplectique à la face congestionnée où une barbe grise et peu fournie formait des plaques sales.
Le surveillant général roula plutôt qu’il ne marcha vers le maître d’étude. Il tenait en main un fort trousseau de clefs qui sonnèrent son approche. Sans laisser à son supérieur le temps de placer une question, le maître d’étude parlait, parlait. Il usait d’une éloquence indignée, mais toujours solennelle pour raconter le méfait. Ses yeux, son menton, ses doigts, ses paroles désignaient Gendrevin. L’enfant serrait les poings et, devenu blême, ripostait à chacune des accusations du maître d’étude:
–Ce n’est’pas moi, ce n’est pas moi.
–Gendrevin, souffla le surveillant général, faites-moi le plaisir de me suivre. Vous m’adresserez un rapport écrit, n’est-ce pas? monsieur Bisson.
–Mais je vous jure, monsieur Desmarais, je vous jure que ce n’est pas moi, répétait Gendrevin. Vous pouvez demander à Klopfstein. J’étais avec lui en rang. Il vous dira bien si je me suis même baissé pour prendre de la neige.
Les autres élèves cependant entraient en classe et l’enfant put entendre la voix de M. Lebrègue, le professeur de troisième A, qui reprochait aux collégiens leur perpétuelle arrivée en retard. Gendrevin persistait dans ses dénégations.
–Je vous jure, s’obstinait-il à dire, je vous jure que je n’ai rien fait.
–Ça ne me regarde pas, dit le surveillant général, vous vous expliquerez avec M. le censeur. Suivez-moi.
Gendrevin obéit. A la suite du sieur Desmarais, il rentra dans le couloir des études qu’ils longèrent. Pas d’autre bruit que la chanson du lampiste qui nettoyait les quinquets de la salle affectée aux philosophes. C’était une sorte de mélopée rustique, traînarde et nasillarde, un de ces chants que les bergers de montagnes se renvoient dans les claires nuits d’août. Le surveillant général avait sans doute trouvé inconvenante la joie du cuistre, car, passant la tête dans la porte entrebâillée de l’étude, il s’écria:
–Taisez-vous donc, Gervais; on n’entend que vous.
Toujours suivi de l’écolier, M. Desmarais s’engagea dans un nouveau couloir sur lequel s’ouvraient les classes du moyen collège. On entendait des voix enfantines qui bredouillaient d’incomplètes phrases latines, des questions de professeurs entre lesquelles Gendrevin distingua celle-ci:
–Dites-moi le supin de ludere?
Instinctivement, par la seule force de l’habitude, Gendrevin laissa danser dans sa cervelle échauffée le mot lusum. Puis, en compagnie du surveillant général qui venait d’ouvrir une porte, il pénétra dans un préau semblable à celui du grand collège. Mêmes arbres souffreteux, même disposition architecturale. Les bureaux du censeur, du proviseur et de l’économe tenaient seuls la place qu’occupaient plus loin la lingerie, le vestiaire et le parloir. Un peu essoufflé parla marche, M. Desmarais fit une légère halte, après laquelle il pénétra chez le censeur en commandant à l’écolier de l’attendre.
Durant cinq minutes environ, Gendrevin resta dehors presque inconscient, la tête martelée par une épouvantable migraine, retenant au fond du gosier l’angoisse d’une forte envie de pleurer. Ses yeux fixaient vaguement une bande grise de pierrots qui se roulaient, les plumes hérissées, le ventre en boule, dans la neige de la cour. Près de lui, une gouttière laissait couler un mince filet d’eau. Aucun autre bruit que l’écho lointain de la chanson reprise par le lampiste, malgré l’ordre du surveillant général. Celui-ci reparut enfin et commanda à l’élève d’entrer. Gendrevin traversa une sorte d’antichambre dans laquelle, derrière une niche grillée, un employé–le secrétaire de M. le censeur–établissait la moyenne des notes hebdomadaires. M. Desmarais heurta du doigt la boiserie supérieure d’une porte en chêne. Quelqu’un répondit: «Entrez» et, après avoir indiqué le chemin à l’écolier, le surveillant général dit obséquieusement:
–Voilà l’élève Gendrevin, monsieur le censeur.
Le censeur, un petit monsieur sec, moustachu, décoré, avec ses cheveux blancs coupés ras, sa redingote impitoyablement boutonnée et collant à la taille, parla d’une voix brève et impérative d’homme qui pose pour l’officier en retraite:
–C’est donc vous, fit-il, qui vous êtes permis...
Gendrevin lui coupa la parole et protesta immédiatement.
–Non, m’sieu, non, ce n’est pas moi. M’sieu Bisson a menti.
Il avait énoncé cette dernière allégation sans en calculer la valeur, avec la franchise carrée et nette de la colère indignée. Immédiatement le censeur se leva derrière son bureau dont les bords lui coupaient la taille en deux. Il serra les dents et ses os maxillaires tracèrent une arête dure de chaque côté des joues. Il roula des yeux stupéfaits, se décida à parler et siffla ceci entre ses lèvres:
–Vous ajoutez, monsieur, l’insolence à la polissonnerie et à l’indiscipline.
–Je vous jure, m’sieu le censeur, que ce n’est pas moi, répéta Gendrevin.
En même temps son regard alla se fixer sur deux bustes–ceux de Rollin et de Fénelon–qui surmontaient la bibliothèque du fonctionnaire. Ces bonshommes de plâtre grimaçaient un sourire bénisseur, niais et agaçant. Le censeur reprit:
–Les mauvais écoliers sont prodigues de serments. Je suis habitué à ces sortes de grandes paroles. Mais on ne me trompe pas, moi, monsieur! Vous feriez mieux d’avouer.
–Vous pouvez ne pas me croire, m’sieu. Mais je vous le répète, je n’ai rien fait de mal. C’est parce que M. Bisson m’en veut qu’il m’accuse, voilà tout.
–M. Bisson est un excellent maître. J’ai toujours rendu justice à son impartialité. N’essayez donc pas de m’en imposer par des subterfuges indignes d’un jeune homme loyal.
–Je n’ai rien fait; ce n’est pas moi.
–Qui serait-ce alors?
–Je ne sais pas et si je le savais, je ne le dirais point. Je n’ai jamais dénoncé mes camarades.
–Faites bien attention, monsieur Gendrevin. Il y va de votre renvoi du collège, c’est-à-dire de votre avenir. Voulez-vous avouer?
–Mais je n’ai rien fait.
–Trêve à une inutile et déjà trop longue discussion, reprit le censeur. Je vous donne vingt-quatre heures de réflexion. Vous irez les passer au séquestre. Si d’ici là, vous ne vous êtes pas décidé à dire la vérité, M. le proviseur écrira à votre famille de vous reprendre.
L’universitaire se rassit et rédigea un ordre d’écrou fortement motivé. Pendant ce temps, Gendrevin restait morne, le regard allant des bustes d’anciens pédagogues aux livres ennuyeux alignés sur les rayons de la bibliothèque d’acajou. Dans la cheminée flambaient deux bûches dont les extrémités avaient des bulles d’eau noirâtre et pleurarde.
Vous avez un Virgile, n’est-ce pas? interrogea le censeur en posant sa plume.
–Oui, m’sieu! Je l’avais pris pour aller en classe.
–Très bien. Vous me scanderez tout le second livre de l’Enéide. Vous avez compris, n’est-ce pas? Et tâchez de faire proprement ce pensum. Je le vérifierai moi-même.
Puis, se levant, le censeur ouvrit la porte de son cabinet et rappela le surveillant général qui parlotait avec le scribe de l’antichambre:
–Monsieur Desmarais, dit-il, vous aurez la bonté d’accompagner l’élève Gendrevin. Il restera aux arrêts jusqu’à après-demain. Recommandez-le, s’il vous plaît, à la surveillance toute spéciale de M. Séguin.
–Allons, venez, Gendrevin, dit le surveillant. Vous avez toutes vos affaires, n’est-ce pas?
Le collégien esquissa un signe de tête affirmatif et obéît. Cette fois-ci, il dut précéder M. Desmarais qui voulait avoir l’œil sur son prisonnier. Ce fut de nouveau toute une pérégrination à travers les corridors, puis la complète ascension d’un escalier de deux cent trente-trois marches. A chaque étage, des portes vitrées laissaient apercevoir les dortoirs, avec leurs couchettes de fer, leurs tables de nuit escabeaux surmontées de boites à toilette, leurs lavabos, longues cuvettes de zinc à minces robinets en cuivre.
Le surveillant général geignait, ahélait, s’arrêtait sur les paliers pour reprendre le souffle, puis recommençait à poser lourdement les pieds sur chaque marche. Pensif, Gendrevin suivait tous les mouvements de cet homme. Ils arrivèrent enfin sous les combles devant une porte basse et guichetée, M. Desmarais l’ouvrit avec une forte clef et introduisit l’élève dans une grande salle nue, carrelée, où s’ouvrait une douzaine et demie de cellules. A l’angle de cette pièce, près d’une fenêtre, un vieux bien râblé et solide encore, lisait le Petit Journal. Ce bonhomme était accoudé sur une table noire mi-revêtue d’un sous-main en papier fort, gras, sali, constellé de pâtés. Il portait à la boutonnière de son veston râpé un ruban de la Légion d’Honneur. Il avait sous sa moustache grise l’air rébarbatif rendu plus mauvais encore par une forte ride qui bossuait le milieu de son front. Mais l’œil était bleu, très câlin, très doux, presque compatissant.
A l’arrivée du surveillant général et de l’élève, le vieux interrompit sa lecture, plia son journal en quatre, leva la tête et s’écria:
–L’illustre Gendrevin! Un habitué! Qu’est-ce qu’il a encore fait?
M. Desmarais narra aussitôt le crime de l’écolier, un irrespectueux, un insolent, une nature indomptable, un mauvais esprit. Et avec cela menteur! menteur comme un dentiste. Passe encore si Gendrevin eût été un imbécile. Mais son intelligence ne servait qu’à sa perversité. Enfin M. le censeur recommandait une surveillance spéciale pour Gendrevin. Desmarais termina sa philippique par ces mots: «Je compte sur vous, n’est-ce pas, monsieur Séguin? Ne passez rien à ce garnement.»
–Soyez tranquille, répliqua le vieux en raccompagnant le surveillant général. Puis, après avoir fermé la porte d’entrée, il revint vers l’écolier et s’écria:
–Ah! maître Gendrevin, nous nous amusons à jeter des boules de neige aux répétiteurs.
. L’enfant leva les yeux vers le geôlier et très calme, un peu pâle, il répondit d’une voix altérée:
–Je suis puni injustement, m’sieu Séguin, je vous le jure. C’est toujours, toujours sur moi que m’sieu Bisson tombe depuis quelque temps. Je suis sa bête noire.
Il mit dans cette protestation tout un accent de douloureuse sincérité. Le grognard fut presque touché.
–Il fallait dire cela au censeur, fit-il doucement.
–Mais je le lui ai dit. Il n’a pas voulu me croire. Je ne suis pas un menteur pourtant, allez!
Séguin hocha la tête et se mordit la lèvre. Puis, après un instant de silence, il reprit:
–Que voulez-vous? On peut se tromper, mon pauvre enfant. Ces messieurs sont des savants, mais enfin on ne sait jamais tout. Ah! vous en verrez bien d’autres quand vous serez au régiment. C’est là que la vie n’est pas drôle.
–Oh! je préférerais être soldat, m’sieu Séguin. Au moins les militaires sortent. Il y a une justice dans l’armée, tandis qu’ici...
–Une justice dans l’armée, repartit le vieux, une justice dans l’armée! Ah! bien, allez-y voir. La justice c’est comme le bon Dieu! Ça existe, mais ça ne se montre pas. Quand vous aurez mon âge, vous en saurez quelque chose. Le mieux, voyez-vous, c’est encore de se soumettre au règlement. Moi je ne connais que ça. Si vous obéissiez toujours, il est probable que M. Bisson ne songerait pas à vous punir. Dans l’armée c’est comme ici. Les supérieurs s’en prennent de préférence aux indisciplinés. C’est donc bien difficile de se tenir tranquille? Mais je bavarde et vous me faites blaguer pour flâner. Connu ce tour-là, mon petit. Allons! ouste, en cage, et plus vite que ça.
Aussitôt Séguin gonfla la ride de son front comme pour cacher la douceur de son regard. Il accentua la rudesse de sa physionomie, prit au sérieux son rôle de geôlier. Puis il s’écria d’un ton bref, en désignant une des cellules:
–Venez par ici. Entrez là. Asseyez-vous et travaillez. Vous connaissez la consigne: cinquante vers à l’heure, défense de regarder par la fenêtre, défense de parler ou de crier, défense de rien écrire sur les murs. A propos, j’ai oublié de visiter vos poches. Donnez-moi tout ce qu’il y a dedans et ne conservez que votre mouchoir.
Le collégien obéit. Il remit au geôlier un canif, un bout de ficelle, un porte-monnaie au cuir élimé sur lequel un décime moulait une circonférence, une enveloppe contenant une lettre.
–Gardez ça, fit Séguin. Je ne veux pas être accusé de lire la correspondance de mes pensionnaires.
–Merci, répliqua Gendrevin. Du reste, c’est une lettre de maman. Vous pouvez voir.
–Non. Je m’en fiche de votre lettre. Est-ce tout?
Le prisonnier continua à sonder ses poches et remit un cadenas à son gardien.
–Suis-je bête, fit-il, j’ai oublié de fermer mon pupitre. Mais on perd la tête avec cet animal de pion!
–Si je vous entends parler encore de la sorte, vous aurez de mes nouvelles, clama Séguin.
–Mais, m’sieu, je suis sûr qu’on va chercher dans mes affaires et je serai encore puni si un livre ou un cahier me manque.
–Tant pis! Cela vous apprendra à être désordonné. Maintenant faites-moi le plaisir de déboutonner votre tunique.
– Pourquoi? Il ne fait pas déjà si chaud ici.
–Dé-bou-ton-nez vo-tre tunique, monsieur Gendrevin. Je connais très bien les malices cousues de fil blanc des élèves, moi. On cache là-dessous des traductions juxtalinéaires pour faire plus vite son pensum et flâner ensuite.
–Mais je n’ai rien à traduire. M’sieu le censeur m’a dit de scander du Virgile.
–Ça ne fait rien, déboutonnez tout de même. Avant de grimper aux arrêts, vous avez peut-être dissimulé un roman ou un journal.
Le séquestré se résigna. Il ouvrit sa tunique sous laquelle se trouvait un gilet veuf de boutons et qui laissait voir par l’entrebâillement de la chemise en grosse toile un peu de peau blanche.
–Il n’y a rien là-dessous, reprit Séguin. C’est bon. Maintenant travaillez.
Il sortit poussant la porte de la cellule sur laquelle il fit glisser deux verrous. Il ferma également le petit guichet-guillotine placé au milieu de cette porte. Ainsi il pouvait surveiller le prisonnier sans être vu de lui.
Et Gendrevin resta dans la solitude.
III
Table des matières
Cette solitude de la prison, Gendrevin était presque arrivé à la souhaiter après deux années d’internat. Il la préférait à la vie en commun. L’isolement lui était devenu cher à mesure qu’il se trouvait davantage en contact avec ses camarades. Il n’avait rencontré en effet aucun ami au lycée où, dès son arrivée, son accent pâteux de franc-comtois avait fait le bonheur des loustics. Peu joueur, assez lourdaud, nullement expansif, il se contentait d’être un rêveur. La réclusion au moins c’était du loisir pour songer sans être distrait. Elle permettait à l’écolier de laisser galoper son esprit. En temps ordinaire, il acceptait comme une bonne diversion le séjour d’une cellule où il pouvait à peine se retourner, mais où la pensée restait libre. Sa passivité toute volontaire à subir la claustration révoltait tout le monde au lycée. Les maîtres y trouvaient l’indice évident d’une nature perverse. Les élèves riaient de l’aisance que mettait leur camarade à «grimper.»
C’était aujourd’hui la première fois que Gendrevin n’acceptait pas sans mot dire la punition accoutumée. Personne, à part quelques lycéens, et Séguin, n’avait tenu compte de la persistance de ses dénégations indignées. Le pion, le censeur et le surveillant général les prirent pour une nouvelle forme d’indiscipline. Suivant eux, Gendrevin s’assimilait l’amour du mensonge habituel aux pires élèves, aux «indécrottables.» Condamnant sans s’en apercevoir le régime du lycée, ils mettaient les protestations de l’adolescent sur le compte de la contagion. Nul parmi ces conducteurs d’enfants ne voulut soupçonner une injustice.
C’était pourtant d’une injustice que souffrait Gendrevin. Les arrêts, où il était monté cinq fois depuis la rentrée des grandes vacances, lui pesaient moins aujourd’hui que le manque absolu d’équité dont il était victime. Il se sentait atrocement lésé. Il était puni sans preuve, sans enquête, sans motif personnel. Pourquoi lui plutôt qu’un autre? Etait-ce donc parce qu’il ne sortait jamais, parce qu’obtenant presque toujours un assez bon rang dans les compositions hebdomadaires faites sous les yeux du professeur, il avait la plus mauvaise place à l’étude, au dortoir, au réfectoire où l’on paraissait l’exposer systématiquement aux courants d’air? Sa prodigieuse imagination exagérait naturellement tous ces mécomptes de la vie du collège. Il se jugeait volontiers un paria, un déclassé, un être à part, une sorte de bouc émissaire. Les mille et une taquineries de ses camarades, les punitions sans cesse répétées des maîtres lui laissaient dans le cœur un immense dégoût, une amertume profonde et comme un regret d’être né. Toujours, toujours une angoisse de petit martyr lui tenaillait la gorge, gonflant ses amygdales, montant jusqu’au cerveau qu’elle frappait de mille coups.
Enfin il pleura.
Lentement d’abord deux larmes coulèrent le long de ses joues. Puis d’autres, puis d’autres, encore d’autres. Son immense chagrin se traduisit en longs sanglots répétés comme un hoquet et qu’il étouffait dans son mouchoir marqué d’un chiffre au coton rouge. Il avait les pieds glacés. Plus il se lamentait, plus l’injustice dont il était victime grossissait dans son imagination surexcitée. Qu’avait-il fait pour être si malheureux? Pourquoi, pourquoi n’était-il pas resté perdu dans l’éternel repos des limbes? Pourquoi l’avait-on enfermé dans cette maison? Pourquoi l’y laissait-on souffrir? Pourquoi l’y faisait-on pâtir?
Il plongea la tête dans ses bras croisés sur le pupitre et continua à sangloter. On heurta la vitre du guichet-guillotine. L’enfant ne bougea pas. Ce fut à peine s’il entendit le bruit des verrous qu’on tirait, de la porte qu’on venait d’ouvrir. Séguin pénétra dans la cellule. Jamais il n’avait vu pleurer «ce pensionnaire» qu’il considérait comme un têtu au cœur dur, à l’esprit sournois. Il fut étonné, se persuada que Gendrevin parlait sincèrement tout à l’heure quand il avait protesté de son innocence. Le vieux se dérida, prit sa bonne mine des dimanches, et frappant sur l’épaule de l’enfant, il le regarda de ses yeux bleus très doux, indulgents comme le regard des saints dans les miniatures des manuscrits gothiques.
–Allons! dit Séguin, il faut travailler.
Je... ne peux pas, je ne... peux pas, répliqua Gendrevin avec un bredouillement de paroles mouillées par les pleurs.
–Pourquoi? Qu’y a-t-il?... Voyons, parlez.
Mais il fut impossible au séquestré de répondre. Un tremblement nerveux le secouait. Ses larmes qu’il essayait de sécher avec son mouchoir coulaient plus fort que jamais, bordaient ses paupières d’un rose de blépharite, obscurcissaient sa voix. Au lieu d’émettre des mots, le prisonnier hoquetait des sanglots. Séguin était très embarrassé. Qu’allait-il devenir avec ce pleurnicheur? Enfin il prit une détermination:
–Sortez, commanda-t-il.
Gendrevin retira ses jambes du banc-pupitre dans lequel il était emboîté et rentra avec le vieux dans la salle des arrêts. Instinctivement il se dirigea vers un poêle de fonte placé au centre de cette pièce, s’en approcha et chauffa ses pieds. Encore humides de neige, les gros souliers de l’enfant séchèrent au feu et de leur extrémité s’échappait une légère et fine buée. La chaleur remit un peu Gendrevin. Ses sanglots furent moins précipités, ses larmes moins abondantes. Seule l’angoisse qui lui tenaillait la gorge persistait à le torturer. Il avait très soif. Une migraine épouvantable continuait à marteler son cerveau et ses tempes battaient furieusement la charge sur ses paupières alourdies et gonflées. Le charbon qui brûlait dans le poêle empestait. Son odeur âcre augmentait encore les douleurs cérébrales de l’écolier dont la face était maintenant rouge et congestionnée.
Les bras croisés, le regard fixé sur l’enfant, Séguin attendit qu’il fût un peu calme et il lui demanda:
–Eh bien! ça va-t-il mieux?
Gendrevin fit un signe de tête négatif et répondit.
–Non, j’ai mal.
–Où souffrez-vous?
–Je ne sais pas... Partout. Ici et là.
Il avait désigné sa tête et sa gorge. Le vieux Cerbère mit sa main droite sur le front du lycéen et dit:
–C’est vrai, vous avez trop chaud par là. Mais nom de nom! pourquoi êtes-vous venu vous rôtir au poêle?
–Oh! m’sieu, j’avais les pieds gelés.
–Vous me donnez peut-être là encore une de vos –bonnes raisons, monsieur Gendrevin. Avec vous on ne peut jamais avoir le dernier mot. Mais maintenant que vous êtes un peu remis, vous allez rentrer en cage et travailler, n’est-ce pas?
L’écolier ne répondit rien et se laissa passivement enfermer de nouveau. Il s’assit, ouvrit son Virgile, régla du papier qu’il divisa en six colonnes verticales et commença son pensum. Tout d’abord il essaya de scander correctement les vers de l’Enéide. D’une écriture moyenne, carrée et régulière il écrivait chaque pied de l’hexamètre et traçait au-dessus des syllabes les traits inflexibles désignant les longues ou les crochets qui panachent les brèves. Quand il eut indiqué ainsi la métrique des vingt-cinq premiers vers, comme sa page était finie, il la laissa sécher, mit sa tête lourde de migraine sur son coude et rumina de nouveau l’injustice des maîtres, le long martyre de l’internat, le dégoût profond de l’existence. Tout en mâchant ses rancunes sans pouvoir les digérer, Gendrevin fixait du regard le mur de sa cellule, un mur gris, constellé d’éclaboussures d’encre, couvert çà et là des maximes de prisonniers. Quelques-unes de ces pensées. d’Epictètes en uniforme avaient été grattées par le vigilant Séguin, mais profondément incrustées dans le plâtre à l’aide d’un bec de plume ou d’un canif caché dans les souliers des séquestrés, elles demeuraient lisibles. Un révolté anonyme avait écrit: Mort aux pions; un autre, un sentimental: J’aime Blanche d’Antigny; un troisième, évidemment un admirateur de la poésie utilitaire et républicaine avait laissé à ses successeurs le soin de méditer cette épigramme:
Des deux Napoléons les gloires sont égales,
Bien qu’ils aient employé des moyens inégaux.
L’un prit des ennemis toutes les capitales;
L’autre de ses sujets prend tous les capitaux.
A côté de ces vers mal rimés, mais incrustés dans le mur, une maxime probablement incomplète puisque les deux lignes dernières avaient été soigneusement grattées énonçait ceci: La vie est un désert. Puis c’étaient des noms et parfois des dates. Plainchamp, de Lithorel, 16juin1865, Lévy-Schowb, Jean-Nicias Philolaos, Dansel. Ce dernier vocable était répété à trois ou quatre endroits différents. En relisant ces noms, Gendrevin évoquait le souvenir de camarades plus âgés que lui qu’il avait connus à son entrée au lycée d’où ils s’étaient fait chasser. Tel Jean Nicias Philolaos un Grec superbe qui, en rhétorique, avait failli assommer le surveillant de la troisième étude. Tel encore Ange de Lithorel un candidat à Saint-Cyr. C’était lui qui avait fomenté la fameuse révolte de1866à la suite de laquelle on licencia les classes supérieures du lycée et l’on expulsa dix-huit rebelles. Certes maintenant ces deux insoumis étaient bien heureux et Gendrevin enviait le Grec retourné dans ses montagnes natales, le futur officier aujourd’hui engagé volontaire dans l’infanterie de marine. C’étaient des braves, des hommes. Ils avaient secoué l’esclavage, au moins. Leurs parents avaient compris les misères de cette vie • d’interne. Mais lui, Gendrevin s’il était mis injustement à la porte dans vingt-quatre heures, serait plus impitoyablement incarcéré le lendemain. Au lycée succéderait peut-être le bahut, l’institution où les enfants sont obligés de dérober du pain tant ils sont affamés, la maison du marchand de soupe où des pions de dernière catégorie sirotent de l’absinthe, derrière leurs pupitres, durant les études.
Le prisonnier se remit à la tâche. Mais, cette fois, il ne fit aucune attention au rhythme des hexamètres. A quoi lui aurait servi de rédiger proprement son pensum puisque demain peut-être il serait expulsé du lycée? D’ailleurs, il ne se sentait pas la force de travailler. Son mal de tête augmentait. Des brouillards lui passaient devant les yeux. La plume tremblait entre ses doigts. Le froid recommençait à geler ses pieds et ses jambes. Sa gorge le faisait tellement souffrir qu’il étouffait une envie de crier en avalant sa salive. 11éprouvait toujours une soif ardente.
Des horloges sonnèrent quatre heures. Leurs sons se croisèrent et un écho répéta leurs vibrations métalliques. Très affaibli, le roulement du tambour qui annonçait la fin de la classe, en bas, dans la cour, monta: jusqu’aux oreilles de Gendrevin. Le prisonnier éprouva un besoin de respirer, une nécessité impérieuse de se rafraîchir la tête. Il crut qu’elle allait éclater tant il souffrait. Aussitôt, il profita du bruit extérieur pour violer le règlement et, montant sur le banc du pupitre, il ouvrit la lucarne qui éclairait sa cellule. Une bouffée d’air très frais, presque glacial pénétra dans la prison, mit un peu de froid sur les joues de l’adolescent dont le visage était appliqué aux inutiles mais terrifiants barreaux en fer de l’étroite fenêtre. D’un côté, Gendrevin apercevait une moitié du Panthéon ressemblant ainsi à une énorme pièce montée dont on aurait déjà avalé une partie. Tout près de là, le clocher de Saint-Étienne du Mont se découpait plus gracieusement sous un ciel d’hiver qu’un pâle soleil couchant salissait de taches sanglantes. Beaucoup plus loin, à l’horizon, une vapeur de suie montait dans l’atmosphère au-dessus de toits sans nombre qui se succédaient inégaux, blancs de neige, surmontés de cheminées en tôle ou en brique panachées en majorité de fumées grises. Puis un énorme murmure, quelque chose comme le bruit du vent dans les peupliers ou la chanson de la mer. C’était la clameur condensée de Paris libre, travailleur, actif remuant, agité et nerveux. Seule la place du Panthéon dont le séquestré avait un coin sous les yeux, gardait son aspect endormi de grande province tranquille. De son observatoire, Gendrevin aperçut à peine quelques fureteurs de livres qui sortaient rapetissés et quasi minuscules de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Puis une bande d’enfants passa. Gendrevin reconnut d’abord les trente-cinq élèves de la boîte Cudlot, des petits meurt-de-faim, qui suivaient les cours du lycée. Ils rentraient vite au bahut en soufflant dans leurs doigts. Ce furent ensuite des externes libres qui se poursuivirent, jouèrent un moment, emplirent la place de cris aigus et disparurent au tournant des rues. Il envia leur sort. Ceux-là ne connaissaient que le moins mauvais côté de la vie de collège. Il leur suffisait d’être attentifs et de travailler en classe pour jouir d’une parfaite tranquillité. Ils avaient, dans leurs familles, le calme parfait, les soins maternels, la bonne poignée de main donnée par le père satisfait, la parole libre durant les repas, des plaisirs quelquefois et toujours le droit de rêver, de s’étudier, de laisser galoper la folle du logis. Lui aussi avait connu cette bonne existence, naguère dans sa province. Par quel déplorable défaut de jugement son père la lui avait-il enlevée?
Maintenant Gendrevin distinguait à peine, quelques rares passants. Le soir tombait et sa tristesse fut encore accrue par la ritournelle plaintive d’un orgue de Barbarie qui commençait à moudre le Trouvère. Un allumeur de réverbères mit de la flamme aux becs de gaz. D’en haut leurs lumières ressemblaient à des étincelles. Il y avait par endroits de grosses flaques d’ombre. Le Panthéon disparut peu à peu dans un voile de brume. Mais, là-bas à l’horizon, le ciel noirâtre tout à l’heure rougeoyait comme un fond de forge entrevue. Paris s’éclairait.
L’incarcéré pleura de nouveau. Ses larmes tombaient sur les barreaux de fer dont le contact n’avait pas rafraîchi son front. Il avait pourtant très froid, un fourmillement au bout des doigts, un engourdissement aux jambes et aux pieds. Cependant il demeurait là inerte, ne sachant plus pourquoi il s’était levé, mais sentant se rouvrir la blessure morale de l’injustice qui l’avait frappé. Tout à coup on ouvrit la porte. Le bruit qu’on fit ramena Gendrevin au sentiment de la réalité. Rapidement il poussa la fenêtre, dégringola plutôt qu’il ne s’assit sur son banc et saisit la plume. Séguin entra:–
–Voilà de la lumière, dit-il en posant sur le rebord du pupitre une chandelle placée dans un bougeoir de fer.– Tâchez surtout de ne pas éteindre.
–Il regarda attentivement son pensionnaire et aperçut de longs sillons de rouille qui tatouaient verticalement le visage de Gendrevin. Une belle colère s’empara du geôlier:
–Vous vous êtes mis à la fenêtre, grogna-t-il, vous savez bien pourtant que c’est défendu. Vous avais-je dit cela, hein? Vous l’avais-je dit, nom de nom? Vous vous fichez donc de tout, du tiers comme du quart?
Mais, m’sieu, bégaya l’adolescent qui pleurait toujours à chaudes larmes.
Vous allez encore me ficher vos bonnes raisons à la figure. Que je vous entende répliquer?
Taisez-vous, taisez-vous. Où est votre pensum? Montrez-moi ça.
Gendrevin exhiba deux feuilles et demie de papier maculé.
–Que ça! que ça! reprit Séguin. Vous ne vous êtes vraiment pas foulé le poignet. Et c’est écrit! On dirait que votre pensum a été gribouillé par un chat qui aurait trempé les pattes dans du cirage. Vous n’êtes pas fier, non, pas fier pour deux liards, monsieur Gendrevin. Ah çà! est-ce que vous vous êtes fourré dans la tête qu’on grimpait ici absolument comme si on allait à la campagne pour prendre le frais? Voyons: dites, répondez.
–Non, m’sieu, fit Gendrevin, mais...
–Ah! oui, voilà les explications qui recommencent. Eh bien! en deux mots et trois mouvements, je vais vous signifier la consigne, moi. Si vous ouvrez encore la fenêtre, le cachot. Si vous ne me présentez pas, à toutes les heures, le nombre de lignes réglementaires, le cachot. Compris, n’est-ce pas? En attendant, voici votre goûter.
Séguin retira de la poche de son veston un assez long morceau de pain qu’il tendit à l’élève.
–Merci, m’sieu, répondit celui-ci, je n’ai pas faim.
–Vous boudez contre votre ventre; à votre aise, mon petit. Mais je vous le répète; gare au cachot!
Le cachot, aggravation de la cellule, le cachot, punition suprême, effraya médiocrement le prisonnier. Il savait par ouï-dire que c’était un trou noir placé plus avant sous les combles, un endroit privé d’air, de jour, de meubles. Dansel y avait croupi quelques heures à deux ou trois reprises différentes et il avait vanté les délices de ce séjour où l’on pouvait dormir à l’aise pourvu que l’on eût la précaution de se rouler dans un chaud caban. Aux yeux de Gendrevin, le cachot était un avant-goût du néant, de l’inertie absolue, du vide de toutes choses. Il y serait entré avec une docilité béate. Il regretta presque que le vieux geôlier s’en fût tenu aux menaces. Mieux aurait valu être plongé dans l’ombre, y oublier les autres, s’y oublier soi-même que de rester martyr de l’angoisse, de la migraine et de l’injustice dans cette cellule empuantie par l’odeur de suif de la lumière qui champignonnait. Machinalement cependant il reprit la confection de son pensum. Il scandait, scandait sans essayer de pénétrer le sens. Ce second livre de l’Énéide qu’il hachait menu restait lettre morte pour lui. Malgré ses poignantes douleurs, il avait conscience de faire un travail inutile et ridicule. Cette tâche ingrate le dégoûtait, lui paraissait odieuse. Si, au moins, on l’avait fait traduire! Mais non. La punition devait n’être pas intéressante.
Ainsi l’avaient voulu, ainsi l’avaient ordonné les punisseurs dans leur haute sagesse pédagogique. La traîtrise de Sinon, le supplice infligé à Laocoon par les dieux grecs, le sac de Troie, le songe d’Enée, la mort de Cassandre aux beaux yeux implorant le ciel, Priam assassiné au pied de l’autel des Pénates, tout cela fut des mots, rien que des mots surmontés de traits ou de crochets. Seule une fin de vers évoqua dans l’esprit du séquestré la mémoire d’une époque meilleure. Per arnica silentia lunæ chantait Virgile. En reproduisant ces quatre mots sur le papier des arrêts, Gendrevin se revit plus jeune de deux ans, prenant le frais à côté de sa mère assise sur un banc, dans le jardin, derrière la vieille maison familiale. C’était un soir de juillet, presque à la veille des vacances. Une odeur de foin coupé venait jusqu’à eux apportée par des brises légères et tièdes. Des grillons bruissaient. L’on entendait un son lointain de piano et, dans un ciel améthyste, une lune d’argent avait des blancheurs de monde neigeux. Per amica silentia lunæ... per amica silentia lunæ, répétait l’enfant au souvenir de ces impressions déjà anciennes.
Cette vision de l’existence antérieure causa de nouveau un grand chagrin au petit prisonnier. Il compara le passé calme au présent plein d’inquiétudes successives et renouvelées. Ses réflexions pessimistes lui revinrent plus férocement obstinées. Qu’avait-il-donc fait pour souffrir autant? Etait-il à tout jamais condamné au malheur qui le frappait depuis son admission au lycée? Des idées noires passaient comme de lourds nuages dans sa pauvre cervelle en ébullition.
Le temps s’écoulait. Des heures, des quarts et des demies sonnèrent. Par instants Séguin venait vérifier le travail de son prisonnier. Il tenait surtout à la quantité et à la belle écriture. Il avait pour celle-ci une affection d’ancien sous-officier qui se souvient d’avoir moulé des états. Mais il restait incapable de juger la qualité. Aussi gronda-t-il Gendrevin qui avait laissé tomber sur des feuillets du pensum une tache d’encre boueuse. Mais il se jugeait trop incompétent pour essayer même de voir si l’enfant avait correctement scandé. Les reproches du gardien touchèrent peu Gendrevin. Ses souffrances morales et physiques augmentaient en effet et le rendaient insensible aux critiques de Séguin. Des frissons lui couraient à fleur de peau. Ses dents claquaient, la migraine persistait férocement tenace. Parfois elle lui serrait les tempes, parfois elle battait ses paupières. Tantôt elle coupait sa tête d’une douleur allant de l’occiput au front. Tantôt elle prenait tout le crâne, descendait jusqu’aux oreilles qui s’emplissaient de bourdonnements.
Vers huit heures, Séguin ouvrit la porte. Il laissa entrer un cuistre mal rasé qui portait noué dans une serviette douteuse le souper du prisonnier, Gendrevin rangea ses cahiers et ses livres tandis que le garçon étalait sur le pupitre le repas du soir. Ce fut d’abord une assiette creuse remplie de soupe figée qui avait une odeur de colle. L’enfant essaya d’avaler deux cuillerées de cette eau grasse. Mais elle ne passa pas. Le sel dont on l’avait abondamment pourvue la rendit plus amèrement désagréable et piqua la gorge en feu du collégien. Il laissa cette lavasse. A la soupe succéda une tranche trop cuite d’épaule de mouton, de la chair noirâtre bordée de suif gris. Avec de grands efforts, il mastiqua quelques bouchées de cette viande à peine tiède. Il se reprenait à deux ou trois fois pour engloutir cette pitance. Des lentilles qui baignaient dans de l’eau vinaigrée parurent le séduire davantage. Mais elles lui occasionnèrent d’horribles douleurs de gorge. Il les mit doucement de côté, son repas était terminé. Il n’avait du reste pas faim. Une gourmandise d’enfant désœuvré l’avait seule poussé à essayer de triturer ces plats. La tête lourde appuyée sur son coude droit, il entendait sans y prêter attention un dialogue nul que Séguin avait engagé avec le cuistre. Le vieux soupait lui aussi et se plaignait de la cuisine monotone du lycée. Les mêmes plats revenaient à jour fixe. Le bœuf à l’huile du mardi matin et la morue à la hollandaise du vendredi soir exaspéraient particulièrement le geôlier. Mais il conclut avec philosophie qu’on n’a pas le droit d’être difficile quand on a mangé pendant trente années l’ordinaire des casernes. Le garçon enviait le sort de ce grognard et il le lui déclara. Son ambition aurait été de gagner assez de gages pour s’offrir de temps à autre une chopine et un supplément de nourriture fade acquise chez un charcutier du boulevard Saint-Michel, qui, à en juger par la devanture de la boutique, devait vendre des aliments extraordinaires. Ce à quoi Séguin répondit que quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a. Ce papottage de gens qui parlent sans avoir rien à se dire parvenait aux oreilles de Gendrevin parla porte de la cellule laissée entr’ouverte. Il l’entendait sans l’écouter. Les mots lui arrivaient nettement, mais ne faisaient point image dans sa cervelle malade qui les recevait confusément. Il avait du reste tiré de sa poche la lettre que Séguin lui avait laissée en se défendant de vouloir la lire. Il la tenait ouverte sur le pupitre, à côté des assiettes aux trois quarts pleines où la graisse figée avait des apparences de moisissure. Il parcourait des yeux ce papier couvert d’une écriture fine, distinguée, allongée sans crochets prétentieux à la fin des mots bien espacés les uns des autres. Une très légère odeur d’iris mariée au parfum plus violent du vétiver imprégnait encore ces quatre pages. Gendrevin les relut avec une sorte de ténacité, s’efforçant de saisir le sens de certains mots qu’il lui semblait avoir mieux compris la veille. Pourtant elle était très claire, très simple, si calme et si douce cette épître féminine dans laquelle la mère éloignée disait ceci à son petit:
«Mon cher enfant,
Je n’ai pas voulu laisser à ton père le souci de t’écrire. Il t’aurait grondé à cause des mauvaises notes que le proviseur de ton lycée nous a adressées avant-hier. J’aurais été trop peinée si je t’avais su malheureux en recevant des nouvelles de la maison. Cependant, mon cher René, je t’assure que j’éprouve un grand chagrin toutes les fois qu’on ne me dit pas beaucoup de bien à ton sujet. Ton père n’est pas mécontent des places que tu as obtenues. Seul, le rang que tu occupes en géométrie l’a vivement contrarié. Mais c’est ta conduite qui le met surtout hors de lui. Pourquoi n’obéis-tu pas à tes maîtres comme tu m’obéissais quand j’avais encore le bonheur de t’avoir à la maison? Cela ne doit pas être plus difficile et si tu veux que je t’aime toujours bien, si tu veux rester le René de petite mère, tu ne nous feras plus de chagrin, n’est-ce pas? Ton père dit toujours que, s’il t’a mis au collège à Paris, c’est pour ton avenir. Tu apprendras à devenir homme et tu te créeras aussi de belles relations. C’est utile dans la vie surtout pour toi qui ne seras pas aussi riche qu’on l’affirme à Armancourt. Nous avons perdu beaucoup d’argent en ces derniers temps, je puis te l’avouer, sachant que tu n’iras pas le redire. Mais tu comprends si tes mauvaises notes sont faites pour nous consoler de ce revers de fortune. Allons! tu me promets d’être tout à fait sage, n’est-ce pas? Tu ne veux plus me faire de la peine, tu me le promets.
Bonne maman est encore tout heureuse de la jolie petite lettre que tu lui as envoyée pour lui souhaiter la bonne année.
Ce bout de billet est devenu sa distraction du moment. Elle le communique à tout le monde. L’autre jour, elle l’a fait lire à Marthe Quérette qui était venue nous voir avec sa mère. Marthe s’est extasiée sur ta gentille façon de dire les choses et bonne maman était toute fière des éloges que l’on décernait à son René. Mais voilà qui va te donner de l’orgueil et, si ton père savait que je t’adresse ces détails, il me gronderait. Il ne faut pas en vouloir à M. Bélin, mon cher René. Ton correspondant est si terriblement affairé qu’il n’a point toujours le loisir de s’occuper de toi. Il t’a fait sortir deux jours durant les vacances de janvier. Rien ne prouve mieux sa bonne volonté à notre égard. Il est vrai qu’il est un peu notre obligé puisque c’est à ton père qu’il doit sa position. Mais il serait indélicat de lui faire sentir ce que je t’écris et tu as trop d’amour-propre, je le sais, pour te comporter malhonnêtement avec M. Bélin. Quand tu auras besoin de ses bons offices, écris-lui avec discrétion. Je suis sûre qu’il s’empressera de faire droit à tes désirs, s’ils sont raisonnables.
Je ne veux pas fermer ma lettre sans te dire une foule de bonnes choses de la part de la famille. Tout le monde t’embrasse cent mille fois depuis bonne maman jusqu’à la Méïanne. Cette dernière parle de toi à tout venant et à tout propos. Ne voulait-elle pas me forcer à t’envoyer une assiette de berlinquinquins et une douzaine de chalandeaux qu’elle a pétris à ton intention? J’ai eu toutes les peines du monde à lui faire entendre raison.
Allons, adieu ou plutôt au revoir, mon cher petit angelot, je te supplie encore une fois d’être bien, bien sage et je t’embrasse autant que je t’aime,
Claire GENDREVIN.»
Le «cher petit angelot» resta soucieusement appesanti sur certaines phrases de cette missive. Pourquoi sa mère lui recommandait-elle d’être sage? Il avait la conviction parfaite de s’être toujours montré docile et l’on aurait dû comprendre, là-bas, dans sa petite ville, chez les siens, qu’il était devenu le paria de sa classe. Plus que tous les autres sa mère aurait pu avoir l’intuition et la prévision d’un pareil martyre. Il recommença à pleurer tant il se sentait délaissé, tant il se croyait à tout jamais perdu. Instinctivement, au milieu du grand chagrin qui recommençait à le torturer, ses yeux humides de larmes fixèrent de nouveau la lettre maternelle et distinguèrent vaguement le nom de la Meïanne. Pauvre vieille servante! Elle seule avait une grande pitié de l’enfançon dont elle avait jadis guidé les premiers pas. Elle seule essayait tenacement aujourd’hui de lui rendre la vie moins dure, de même qu’elle s’était obstinée, il y avait deux ans, à empêcher l’exil de son bouebat dans un lycée parisien. Cependant le garçon vint enlever les restes du souper de Gendrevin. Ce cuistre fit dans la cellule un gros bruit de lourde vaisselle remuée et tout en entassant les assiettes grasses dans sa serviette, il dit:
–Eh bien! l’appétit ne va donc pas aujourd’hui?
–Non, répliqua laconiquement René.
Le garçon sortit, laissant entr’ouverte la porte de la cellule. Il reprit placidement sa conversation avec Séguin et lui fit remarquer que le séquestré n’avait presque rien mangé.
–Je crois qu’il est malade, répondit le vieux, à mi-voix. Il avait une forte migraine à quatre heures. Il n’y a du reste pas de bon sens à enfermer ces gamins par un froid pareil et surtout à un moment où l’épidémie s’est abattue sur le lycée. Si je m’étais écouté, j’aurais fait travailler ce polisson sur ma table, à côté de moi. Mais vous savez, il y a la consigne et je ne connais que ça. C’est égal, je ne veux pas être accusé d’assassiner mes prisonniers. Je vais aller voir si Gendrevin a encore mal à la tête. Attendez un peu. S’il n’est pas bien, je le dispenserai de la veillée et vous l’accompagnerez au dortoir.
Le cuistre plaça ses assiettes sur le carreau de la salle tandis que Séguin entrait dans la cellule de René. Sans mot dire, le grognard posa sur le front du petit sa grosse main où buissonnaient des poils bruns. En bas, dans la cour, un roulement de tambour annonçait l’ascension aux dortoirs.–Le vieux fit la grimace, toussota et parut un moment embarrassé. Il hésitait entre l’humanité et le devoir professionnel. Il commanda enfin:
–Levez-vous! Donnez-moi votre pensum.
Gendrevin lui remit quelques feuilles de papier noirci et sortit du banc-pupitre où son buste était étroitement resté emboîté. Rentré dans la grande salle des arrêts, il hasarda quelques pas pour se dégourdir les jambes. Il marcha lourdement comme les cavaliers qui viennent de fournir une longue traite ou les marins désaccoutumés du plancher des vaches depuis des mois. Il ferma les yeux un instant. La lampe de Séguin versait en effet dans la pièce une lumière violente et crue. Enfin instinctivement, René alla s’asseoir sur une chaise où il demeura sans pensée, sans parole, passif, inerte, la tête ballante, agité par des frissons intermittents. Très ébaubi, le garçon considérait, bouche ouverte, cet écolier anéanti, semblable aux monomanes mélancoliques internés das les hospices. Séguin s’était assis devant sa table et de sa belle écriture d’ancien sergent brisquard, il traçait des mots sur une feuille de papier. Mais les expressions justes ne lui venaient pas et il déchira trois pages commencées avant de pouvoir coordonner ses idées. Enfin il réussit à s’exprimer intelligiblement dans un style capitonné de pronoms relatifs. Cette besogne achevée, il plia son papier en forme de lettre, le scella au coin gauche d’un pain à cacheter violet et le remit au cuistre en disant:
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.