Kitabı oku: «Marianne»
Robert Halt
Marianne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305444
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
I
M. Fréault s’était levé matin. En bras de chemise, en pantoufles, il achevait sa malle à la lueur de deux bougies, l’une à terre, l’autre sur la cheminée, et sans bruit pour ne pas troubler le sommeil d’une petite enfant qui dormait là, dans un second lit, paisiblement, sa bouche rose entr’ouverte.
Sous la fenêtre, la rue de la Pépinière commençait à s’éveiller; mais dans l’hôtel, sur la tête ou sous les pieds de M. Fréault, rien ne bougeait encore.
De ses chaussettes à ses chemises, et des chemises aux cravates, il allait par petits sauts, pliant, et rangeant avec lenteur, en homme qui a du temps à perdre ou qui cherche le mieux après le bien.
Cela fait, d’une valise remplie, il tira des petits bas, une chemisette, des bottines, une robe noire et les plaça sur la chaise au pied du lit de l’enfant.
Se plongeant ensuite dans un fauteuil, il s’y abandonna à une longue rêverie coupée de petites secousses qui l’agitaient du haut en bas de son petit corps. D’épais cheveux en broussaille autour d’un front fuyant, et une très forte moustache dont les bouts, en ce moment, pendaient avec mélancolie sur son menton, faisaient le plus gros de sa personne.
Le jour cependant était venu, et peu à peu éclairait la chambre.
M. Fréault se leva et, les bougies soufflées, procéda à sa toilette en sautillant.
Il accentua soigneusement du peigne l’embrousaillement de ses cheveux, releva, en la lissant, sa moustache dont les pointes rejoignirent ses oreilles, et, ayant achevé de s’habiller, alla au lit de l’enfant:
–Fillette!.. Allons, il faut se lever.
Elle s’étira, ouvrit les yeux tout grands et rit à son père; mais aussitôt ce petit visage, après un regard jeté sur la chambre inconnue, s’assombrit.
–Oui, nous sommes à Paris, ma mignonne, dit M. Fréault.
Il la descendit du lit, avec des caresses, qui la firent sourire de nouveau.
C’était une grosse petite fille d’environ six ans, joufflue, rondelette, d’air ouvert et avenant, avec des cheveux châtain clair et des yeux bruns très doux.
Elle se lava seule, gentiment, comme une petite femme, puis tendit sa tête à son père, qui la peigna assez mal.
Il l’habilla ensuite de sa chemisette et de sa robe noire; après quoi, s’asseyant, il la prit sur ses genoux
–Marianne, nous voilà donc à Paris. Tu sais bien que nous y sommes arrivés hier à la nuit par le chemin de fer…, pff, pff, pff, pff, rrrrrrr… le chemin de fer.
–Oui, papa.
–Maintenant, je vais te conduire chez les cousines Beynaguet, les deux bonnes cousines qui t’aimeront bien, qui seront deux mamans pour toi. Tu ne pleureras pas?
–Non, papa, dit-elle en laissant tomber deux grosses larmes.
Il l’embrassa:
–Je ne veux pas que tu pleures; tu m’as promis, à Clermont, d’être bien raisonnable. Les petites filles, à Paris, ne pleurent jamais.
Les doux yeux de Marianne, s’adressant à la maison d’en face, semblèrent demander s’il y avait là une petite fille comme elle, ayant perdu sa mère–elle se rappelait fort bien sa pauvre maman, sa pâleur effroyable dans le lit d’où on l’avait emportée–, et si cette petite fille, qu’après sa mère, son père voudrait aussi quitter, ne pleurerait pas parce qu’elle était à Paris.
–Je ne m’en vais pas pour longtemps, reprit M. Fréault, non, pas pour longtemps. Si tu étais plus grande, ma chérie, je t’expliquerais. tu comprendrais qu’un papa qui n’a pas beaucoup d’argent doit quitter sa petite fille afin d’aller en gagner très gros pour faire d’elle une grande et belle demoiselle avec de jolies robes, des chapeaux fins, des bijoux d’or.
Le regard de la petite Marianne, cette fois tourné vers son père, dit clairement:
Oui, les jolies robes, les chapeaux, les bijoux, tout cela est beau, et j’aimerais bien à l’avoir; mais j’aimerais encore mieux avoir mon papa.
Le père sans doute comprit, car il se détourna un peu de ce regard, battit des doigts sur le bras du fauteuil, et avec l’air d’un homme qui parle surtout pour se donner de bonnes raisons à lui-même:
–Soixante mille francs à peine! Soixante mille francs, le prix de mon étude d’avoué à Clermont; je l’avais payée quatre-vingt mille; elle ne me rendait presque rien. Devais-je la laisser périr entre mes mains? Voyons! Étais-je né avoué? Qui m’a fait avoué? Les circonstances. Est-ce que nous devons rester éternellement les prisonniers des circonstances? J’ai vendu avant la ruine… Soixante mille francs… soixante mille… tirez donc votre vie de là et celle de votre enfant! et note que j’avais là des projets!–Il se frappa le front:–En France, en Europe, soixante mille francs, et rien, c’est absolument la même chose… Mais dans les pays vierges, en Amérique, par exemple, ah! ah! ah!… C’est là que les petits ruisseaux font des rivières immenses, et les petits sous de gros millions. On plante du coton, on plante de la vigne, et nous y voilà! Tiens, je m’y vois…
Il renversa son front fuyant d’imaginatif, et les yeux fermés, se mit à contempler un infini de plantations de coton peuplées d’excellents nègres, très laborieux dans la fournaise du soleil; ils travaillaient pour lui qui, dans la fraîcheur d’un pantalon et d’un veston blancs, sous un large chapeau de fine paille, se tenait couché à l’ombre d’un palmier, un havane aux lèvres, un grog sous la main.
Il vit, par la même occasion, des collines entières de vignobles, qui, agités par un vent doux, balançaient délicieusement leurs grappes violettes, pleines à crever. Les mêmes bons nègres vendangeaient en chantant des bamboulas exhilarantes; lui, fumait, buvait d’autant, vêtu du même pantalon et dans la même agréable posture que tout à l’heure.
Les pressoirs, à côté, criaient joyeusement sur le beau liquide qui tombait en bouillonnant dans des cuves énormes: Non, non! ce n’étaient pas six cent mille francs que donneraient les soixante mille de l’étude, mais six millions, mais douze millions, une fortune royale qu’il engrangerait à la Caroline du Sud! Car c’était là qu’il allait, sur la foi d’un pittoresque roman à l’honneur de cette Caroline, qu’il avait lu, et de deux rapports sur les magnifiques ressources du lieu par un ingénieur, signant «Lambon, chevalier de plusieurs ordres,» rapports déclarant que, le plus petit capital aux doigts, un homme intelligent et actif y devenait un des rois du monde, le temps d’éternuer. Il reviendrait donc bientôt. Et alors, Dieu du ciel, quelle rentrée dans sa ville natale!
–Eh bien! reprit-il tout haut en rouvrant les yeux et en apercevant sa fille, qui, sur ses genoux, ses petites mains croisées, attendait le reste du discours, eh bien! pouvais-je rester avoué à Clermont dans cette triste situation, dans ce lugubre cabinet, .. tu te rappelles, Marianne?
–Ah! papa, il n’était donc pas joli, le cabinet, quand vous travailliez, et que je m’amusais auprès de vous?
–Enfin, papa y souffrait! Et tu ne veux pas que papa souffre? demanda-t-il en lui caressant les cheveux.
–Non, je ne le veux pas.
–Tu veux qu’il soit heureux?
–Oui.
–Et qu’il te rende heureuse?–Il l’embrassa:– Et tu ne pleureras pas chez tes cousines Augustine et Théodosie, qui t’aimeront bien, te soigneront beaucoup mieux que je ne pourrais le faire moi-même.
–Alors, dit l’enfant, il vaut mieux avoir des cousines qu’un papa?
Il se mit à rire, en détournant encore un peu la tête de cette logique et du regard naïvement grave de Marianne.
–Il faut, dit-il, avoir des cousines en même temps qu’un papa. Celles-ci t’apprendront à broder, à lire, elles joueront avec toi; tu leur montreras ta poupée neuve avec sa robe d’or et les autres jolies choses que tu tireras de cette valise.
–Ce sont de grandes cousines, papa?
–Oui, très grandes.
–Alors elles ne pourront pas jouer avec moi.
–… Si, si, tu verras.
–Et quand reviendrez-vous?
–Bientôt, ma mignonne, aussitôt que possible, sois tranquille, et je ne te quitterai plus.
Il la caressa encore un moment en lui recommandant d’être bien sage, bien gentille, puis la mit à terre
–Allons chez les cousines!
Elle resta où il l’avait posée, les yeux de nouveau humides et toute sa pauvre âme à fleur de peau; ses lèvres, ses joues palpitaient, mais visiblement elle se retenait de pleurer.
Il la coiffa de son petit chapeau de paille à rubans noirs, ferma ensuite la malle et, ayant sonné le garçon, commanda une voiture.
La valise en main, il descendit avec Marianne. Huit heures sonnaient et il devait partir à dix pour Marseille.
II
Le fiacre les mena aux Batignolles, au numéro35 de la rue de la Condamine.
Là, deux demoiselles qui, de leur fenêtre, guettant la voiture, étaient rapidement descendues, les reçurent à la portière.
Elles étaient en cheveux à bandeaux plats, vêtues d’une robe marron surmontée d’un petit col blanc, et serrant énergiquement au corps, assez raide; elles ne se ressemblaient guère que par cette raideur.
L’aînée, Mlle Augustine, grande brune, maigre, avait le visage d’une belle régularité de lignes, mais grave jusqu’à la sévérité, et qu’accentuait encore une auréole de bistre s’étendant autour des yeux noirs.
Ceux de sa sœur, Mlle Théodosie, étaient d’un bleu d’azur et d’une mobilité inquiétante; le nez fort s’épatait au bout; les lèvres, d’un rouge vif, dominaient un tout petit menton.
Les bandeaux plats de ses cheveux châtains luisaient de pommade; un velours ponceau s’y dissimulait, comme craintivement, de l’oreille à la nuque.
A la vue des arrivants, avec des cris de joie presque enfantins, elle s’empressa d’embrasser l’enfant et de prendre la valise aux mains de M. Fréault qui disait avec amabilité:
–Mes cousines, voici Marianne.
Mlle Augustine regarda un instant la petite, puis l’embrassa sur les deux joues, gravement.
On monta au second étage. Trois pièces propres comme des sous neufs, merveilleusement cirées, aux meubles en acajou plaqué, reluisants à s’y mirer; le salon en velours grenat tranchant ferme sur le papier blanc à raies violettes; raies et blanc qui se continuaient dans la chambre dont le lit occupait presque les trois quarts et la commode le reste.
La salle à manger, avec sa table, son petit buffet, ses chaises de paille, son poêle de fayence tout brillant, un bureau minuscule dans un coin, et deux gravures qui se faisaient face: l’Absence et le Retour, avait cet air d’intimité des pièces toujours habitées. Deux métiers à tapisserie devant la fenêtre montraient en effet qu’on vivait surtout là.
C’était le triomphe de la propreté. Pas une miette de pain à terre, pas un fil, pas un grain de poussière. Et tout à sa place, dans une composition d’une harmonie puritaine, qui fut à peine troublée d’une ligne lorsque Mlle Augustine apporta le café, car la corbeille à pain posée de travers par Mlle Théodosie, que la présence des invités troublait sans doute, ne resta dans cette position extraordinaire que le temps d’un coup d’œil de Mlle Augustine à sa sœur.
Et alors ce fut admirable de symétrie; la corbeille en ligne parallèle avec le beurre, la cafetière avec le pot au lait, et les quatre tasses à distance juste les unes des autres, comme les quatre personnes.
On dépêcha le déjeuner. M. Fréault, pressé de retourner à l’hôtel pour en emporter ses bagages à la gare de Lyon, mangea avec rapidité en essuyant nerveusement à tout coup sa forte moustache, tandis que la petite Marianne, devant sa tasse de café, levait par sursaut ses yeux navrés sur les deux visages nouveaux.
–Mange, mon enfant, mange, disait le père, la bouche pleine et les yeux humides.
–Mange, ma petite Marianne, mange, ajoutait Mlle Théodosie en souriant de toutes ses dents à M. Fréault.
Sur la dernière bouchée, Mlle Augustine se leva en faisant signe au père de la suivre au salon.
La porte fermée derrière eux:
–Mon cousin, dit-elle, cette enfant est sensible, trop sensible; elle a besoin d’énergie; contre l’existence, il n’y a d’autre ressource que l’énergie!
–Oui, ma cousine, je vous remets ma fille en mains pour que vous en fassiez une brave et vertueuse femme comme vous.
Il se mit à pleurer:
–Moi aussi, je suis sensible, trop sensible. pauvre petite! mon enfant! Je la quitte. Il n’y a pas à dire! je la quitte.
Il se prit les cheveux à pleines mains et ne bougea plus, comme s’il voulait se fixer là, avec sa douleur, pour le reste de ses jours, et, dans cette position, continua:
–Je dois la quitter!.. la fortune à conquérir pour elle. l’obligation sacrée d’un père!… Et puis, un homme peut-il élever une jeune fille? Voyons, a-t-il les mains assez délicates pour cela? Comment songer à remplacer auprès d’elle sa mère, la bonne créature que j’ai perdue voilà onze mois!… Vous et votre sœur, vous êtes mon refuge. J’aurais pu m’adresser à vos parents, à Clermont. Mais la province!… J’ai préféré Paris, à cause de l’éducation.
–Vous partez pour longtemps, mon cousin? demanda Mlle Augustine que tous ces remords et la gesticulation qui les accompagnait ne semblaient pas toucher beaucoup.
–Je l’ignore, ma cousine; l’exécution de grands projets comme les miens peut demander du temps; mais je viendrai voir ma fille… ma chère petite fille!
Les larmes coulèrent de nouveau, quoique un peu moins abondantes.
–Enfin vous avez pris votre résolution! dit Mlle Augustine.
–Il le fallait bien!
Il s’essuya les yeux, puis tira de sa poche un portefeuille, et du portefeuille deux billets de mille francs, auxquels il ajouta, de son porte-monnaie, quatre cents francs en or.
C’était la pension pour un an de la petite Marianne, le prix arrêté depuis dix jours, dans un premier voyage de M. Fréault, à Paris. Deux mille quatre cents francs: il tenait, dit-il, à faire bien les choses.
Mlle Augustine plaça l’argent dans un coffret, sur la cheminée.
–Dès que je le pourrai, vous en recevrez le double, reprit-il en remettant en poche le portefeuille et le portemonnaie.
–Cela suffit pour longtemps encore, mon cousin; nous n’en demandions pas tant.
–Je veux que ma fille ne souffre de rien!
–Elle ne souffrira de rien.
–J’en suis assuré.
–Mais elle ne vivra pas ici en marquise!
–Bon.
–Nous la dresserons au ménage.
–Oui.
–On l’instruira dans une bonne pension du voisinage.
–Parfait!
–Elle reviendra dormir là. Voici son lit.
Mlle Augustine tira un rideau tout neuf de serge rouge qui, à la façon d’une tapisserie, couvrait un coin du salon.
Un petit lit de fer, aux draps très blancs, avec une couverture piquée de vieille indienne à grands ramages, était derrière le rideau.
M. Fréault toucha la couverture, les draps, le fer:
–C’est gentil, ce petit nid-là. Que ma pauvre mignonne y dorme chaque nuit, sans souci, du bon sommeil de l’enfance, tandis que je veillerai, que je travaillerai pour elle!
Il arrêta là son émotion sous le regard presque froid de Mlle Augustine,
En ce moment Mlle Théodosie entra, l’air assez étonné de la longueur de la conversation..
Sur quoi Mlle Augustine gagna la salle à manger en disant qu’il ne fallait pas laisser l’enfant seule.
M. Fréault prit les mains de Mlle Théodosie, lui confia sa fille comme il venait de le faire à l’aînée, et avec toute l’explosion d’un cœur qui s’était retenu.
Mlle Théodosie, elle, mêla ses larmes aux siennes, et M. Fréault, par sympathie, voulut l’embrasser.
Mais elle recula vivement d’un pas et, presque aussitôt, revint, toute rouge, avec un peu d’embarras en disant:
–Peut-être n’est-ce pas mal?
–Et pourquoi cela serait-il mal? demanda M. Fréault, surpris.
–Nous sommes seuls, mon cousin.
Comme, malgré ces mots, elle attendait visiblement l’embrassade, il la lui donna.
–Au revoir, dit-il.
Elle le retint par la manche et, baissant entièrement la voix, quoique la porte fût fermée:
–Vous avez vu Roudaire, à Clermont?
–Je l’ai rencontré chez votre père, la veille de mon départ.
–Il est toujours commis-voyageur?
–Toujours; et encore beau garçon.
–Et son amour pour Augustine?
–On l’en dit guéri; on conte même qu’il va se remarier.–
–Ah!
Les yeux d’azur de Mlle Théodosie prirent une teinte sombre.
–Dam! Votre sœur l’a repoussé. L’aime-t-elle encore?
–Et comme il faut! c’est pour la vie. Mais, voyons, pouvait-elle épouser son beau-frère, le mari de notre sœur? C’eût été monstrueux!
–Mais pas tant…
–Épouvantable! Dieu ne l’eût pas permis.
–On voit pourtant de ces mariages-là.
–Nous sommes plus délicates que d’autres, voilà tout, mon cousin! Et ma sœur a le caractère plus fort que l’amour.
–Vous aussi, ma cousine?
Elle devint encore plus rouge:
–Moi, dit-elle vivement, je n’ai pas aimé Roudaire; on ne peut pas m’accuser de cela! C’est vrai qu’il m’a regardée un peu en même temps qu’Augustine, qu’il m’a fait des compliments et des cadeaux, car les hommes sont extrêmement larges de cœur et peuvent courtiser à la même heure deux, quatre, seize femmes; mais je ne l’ai pas aimé! je ne me suis pas occupée de lui, je l’ai laissé à ma sœur!
Sa voix et ses yeux étaient troublés à faire penser que la pauvre fille s’était non-seulement occupée jadis de son beau-frère, mais aussi qu’elle s’occupait maintenant du cousin.
Celui-ci tira sa montre:
–Neuf heures, déjà. Il me faut partir, et au galop!
Ils rentrèrent dans la salle à manger:
L’enfant, sur sa chaise, les bras écartés, tenait un écheveau de fil que dévidait devant elle Mlle Augustine, déjà assise auprès de son métier à tapisser.
–Je la distrais, ne l’attendrissez pas trop, murmura-t-elle au père, après un regard au visage de Théodosie.
L’écheveau tirait à sa fin. Elle en enroula le bout autour de la bobine. M. Fréault prit sa fille dans ses bras:
–Va, va, tu as de bonnes cousines, ma chérie, lui dit-il; toutes les petites filles n’ont pas cela. Ne pleure pas, Mariannette! je reviendrai bientôt, je te l’ai promis.
–Oh! papa, vous me quittez!
–Je reviendrai.
–Oh.! oh! oh!..
De gros-sanglots secouaient sa petite poitrine; les larmes inondaient son visage; de ses bras elle se cramponna à son père.
Quoique attendris, les yeux noirs de Mlle Augustine regardaient attentivement cette sensibilité comme pour en bien prendre la mesure; Mlle Théodosie pleurait. M. Fréault, n’en pouvant plus, remit Marianne sur sa chaise, se tourna vers le mur et, le front dans ses mains, parla ainsi à demi-voix:
–Je suis incapable de partir. parfaitement incapable. je ne partirai pas!
–Oh! restez, papa! restez ou emmenez-moi!
Il demeura là une minute; après quoi, se retournant, les mains dans ses cheveux embroussaillés, avec un mouvement tragique:
–La vie a des nécessités terribles! la volonté est une plaisanterie! un homme, surtout un père, ne s’appartient pas; adieu, mon enfant!
Deux fois, très chaleureusement, il embrassa Marianne qui continuait de sangloter, et gagna la porte où il embrassa aussi les deux sœurs en leur recommandant sa fille par des gestes d’une vivacité éplorée. Les bras tendus au ciel, la tête en arrière, il ajouta:
–Donnez-lui la belle poupée qui est dans la valise! et les robes d’or, d’argent et d’azur!
L’escalier rapidement descendu, M. Fréault se jeta dans la voiture qui l’attendait. Et le voilà parti pour la Caroline du Sud, pour les montagnes de millions et pour la liberté qu’il aimait par-dessus tout.
III
Après avoir refermé la porte, Mlle Augustine alla à l’enfant et, tout en lui caressant les joues, lui dit:
–Cesse de pleurer.
Le ton, comme la caresse, était si ferme, que Marianne, frappée, s’arrêta au milieu d’un sanglot:
–Bien, dit maternellement Mlle Augustine, très bien!
Elle tira de la valise la belle poupée et la lui donna; puis, s’adressant à Théodosie:
–Viens te déshabiller.
Elles gagnèrent la chambre et ôtèrent leur robe marron, la robe des grands moments, pour une autre d’étoffe grise, très âgée, très luisante, et qui datait à peu près de leur arrivée à Paris, sept ans auparavant.
Tout en rangeant soigneusement le costume de fête dans l’armoire, Mlle Augustine demanda à sa sœur de qui elle avait causé avec M. Fréault.
–De l’enfant.
–C’est tout?
–Et aussi des gens du pays.
Ses lèvres palpitèrent sur ce qui lui restait à dire; mais Mlle Augustine, un peu pâle, fit un geste pour imposer le silence:
–Ote ce velours de tes cheveux, dit-elle ensuite.
–Il soutenait ma coiffure, répondit-elle en ôtant lentement le velours. Quel luxe pourtant!
–Une fille pauvre n’a pas le droit d’être coquette.
Mlle Théodosie prit un air lamentable:
–Il est vrai, dit-elle, que j’ai promis de rester fille avec toi.
–Tu l’as promis, ma sœur, mais encore une fois, ta liberté te reste, répondit Mlle Augustine. Nous nous sommes associées contre la misère qui attend toujours une femme seule; si tu souffres ici, je ne te retiens pas.
L’autre se mit à pleurer:
–Mon Dieu! Augustine, que tu es dure avec moi pour un morceau de velours! Est-ce que je songe à te quitter?
–Eh bien alors, laissons cela. C’est une sottise de geindre sur une honnête résolution une fois prise. Il y a trois ans, quand nos parents retournèrent à Clermont, et que nous refusâmes de les suivre, nous avions, moi trente ans, toi vingt-cinq. A ces âges, on sait ce qu’on fait.
–Toi, tu es forte comme un homme, dit Mlle Théodosie en essuyant ses yeux.
–Pour vivre, une femme doit être plus forte qu’un homme, ma sœur; nous avons maintenant la charge d’un enfant, car son père.
Elle secoua la tête:
Enfin, il vaut mieux sans doute que Marianne soit avec nous. Viens.
Sa voix s’était adoucie. La sévérité de corps et d’âme de la-brave fille s’attendrit encore devant Marianne, sur qui elle se pencha un moment avec une grâce maternelle, en admirant la belle poupée qu’elle tenait aux mains.
Mais l’enfant, un reste de larmes dans les yeux, ne jouait qu’à moitié.
Quelques minutes après, la valise déballée, les effets rangés, les deux sœurs étaient à leur métier à tapisser, et rapidement perçaient le canevas de leur aiguille, suivant un dessin de grande pantoufle.
Depuis trois ans, elles travaillaient ainsi et vivaient de cette pantoufle dont elles faisaient des centaines pour le même magasin de la rue Montmartre.
Ensemble, à cette unique besogne, elles gagnaient de cent soixante à deux cents francs par mois; et leurs fournisseurs, leur propriétaire surtout, qui, pour sa seule part, prélevait là-dessus trois cent soixante francs, sans compter l’impôt des portes, des fenêtres, le décime, le droit proportionnel, et autres petits gouffres qu’il leur faisait aussi combler, tenaient les deux demoiselles pour les plus honorables des Batignolles.
C’étaient, en effet, de rudes créatures, impitoyable à leurs yeux, à leurs forces, de ces dures et vénérables guerrières pour l’existence la plus réduite, qu’on rencontre à chaque pas dans l’immense pays de Pauvreté.
Elles étaient venues à Paris huit ans auparavant, avec leurs parents, les Beynaguet, de petits merciers de Clermont qui, ambitieusement, voulurent se mesurer à la jolie et vigoureuse rouerie de la boutique parisienne. Ils fondèrent, dans la rue de l’Arbre-Sec, un magasin qui fut bientôt aussi sec que l’arbre, et, après avoir dévoré leurs profits provinciaux, repartirent malades de honte pour leur petite ville, sans autre espérance de vie désormais que celle de quarante francs par mois que leurs deux filles devaient aussi tirer de la pantoufle.
Celles-ci demeurèrent à Paris, ne pouvant guère gagner ailleurs la double pâture qu’il fallait maintenant.
Elles coupaient les liards en quatre; un verre de vin à elles deux par jour, c’était, depuis trois ans, toute leur fête de liquide; et jamais encore, jamais elles n’avaient franchi d’une goutte la loi établie; une marque au-dessus du verre indiquait le point sacré, au-dessus duquel le crime eût commencé. Et il fallait voir l’attention ardente de la main qui versait, et le plaisir de toucher juste du premier coup! Envers la nourriture, même traitement, interrompu seulement çà et là, du côté de Mlle Théodosie, par de terribles fringales de gourmandise.
Le lever et le coucher se menaient avec une célérité qui ne permettait pas à la lampe de brûler un quart de seconde de plus qu’il ne lui était commandé.
A l’abri des mites, du soleil, de la poussière et des mauvais plis, les vêtements avaient la vie longue. La brosse ne passait sur eux qu’avec d’infinies précautions; les pauvres étoffes avaient beau maigrir à force d’usure, devenir transparentes, elles ne cédaient jamais; on les maniait comme des âmes.
Quant aux meubles, ils se montraient plus neufs, plus solides, à mesure de leur service, et acquéraient peu à peu la raideur, la sévérité de Mlle Augustine qui, à la façon des forts, mettait partout sa marque autour d’elle.
Et c’était principalement sur sa propre vie que cette marque s’était imprimée:
Elle aimait, depuis longtemps, d’un silencieux amour, Roudaire, le beau et fin commis-voyageur, quand sa sœur cadette, très jolie fille, l’épousa. Cette sœur morte, Roudaire, pour la remplacer, regarda vers Augustine, dont la passion lui apparut enfin, malgré la profondeur où elle l’ensevelissait. Il se mit à l’aimer aussi, et le lui dit un soir de dimanche qu’ils se promenaient aux champs.
Elle avait alors vingt-deux ans; la fraîcheur de la jeunesse et d’une belle pureté égayait son grave visage.
Aux premiers mots de Roudaire, une rougeur de pourpre, aussitôt suivie d’une grande pâleur, la couvrit.
Lentement, sans un mot, elle rejoignit ses parents et Théodosie qui marchaient devant.
Le lendemain, quand Roudaire lui demanda une réponse, elle lui dit:
–Jamais!
–Je croyais cependant que votre cœur. Augustine.
–Vous êtes mon beau-frère; il y a une morte entre nous. Je ne veux pas empoisonner la paix de ma sœur dans le ciel, lui retirer celui qu’elle y attend! Ce serait la plus grande des trahisons! J’aime mieux souffrir. Ne me parlez plus d’amour. Adieu!
La scrupuleuse conscience de la rude Auvergnate s’en tint là avec une inébranlable fermeté; ni par des raisons, ni par des larmes, Roudaire ne put la battre en brèche.
Mais il n’alla pas jusqu’à la dernière des Beynaguet, Mlle Théodosie, qui, sans condamner sa sœur, pleura avec lui très sympathiquement et, au bout de pleurs inutiles, finit par parler comme Augustine du crime des femmes capables d’épouser leur beau-frère.
Roudaire fit ses paquets et s’en alla voyager longuement à travers la France avec ses échantillons devin.
Dès lors, à Clermont comme à Paris, on ne prononça plus son nom devant l’austère fille qui enfouit son amour encore plus profondément dans son âme, comme un péché dont elle ne pouvait guérir, et sans paraître se douter qu’il existât d’autres hommes au monde.
IV
La petite Marianne semblait donc en bonnes mains, et M. Fréault, qui se sentait aussi peu de goût que possible à élever lui-même sa fille, savait l’honnêteté des deux sœurs, ses cousines maternelles; il était directement venu frapper à leur porte.
Deux cents francs de plus par mois qu’il apportait, c’était la fortune pour les pauvres brodeuses, au moins pour Mlle Théodosie qui proposa aussitôt de broder un peu moins, de souffler un peu plus, d’aller aux magasins du Louvre choisir de belles étoffes, et, chez le pâtissier, des petits fours qu’elle adorait pour y avoir goûté une fois, à l’arrivée à Paris.
Rondement l’aînée écarta ces propositions et se contenta de prendre une bonne pour le gros ouvrage, tandis que les métiers à tapisser iraient de plus belle:
–Cela, et peut-être un demi-verre de vin de plus par jour, c’était tout le profit qu’on pouvait décemment tirer des deux cents francs qui appartenaient à l’enfant, rien qu’à elle!
Poirette, la bonne, débarqua de Clermont, le pays natal, où Mlle Augustine avait écrit.
C’était une brave vieille, aux gros yeux myopes, à l’air fatigué de vivre, dont, jusque-là, le temps s’était employé à l’élevage de huit enfants, qui tous, filles et garçons, élevaient maintenant les leurs, et y avaient trop à faire pour que la vieille mère pût leur réclamer les moyens de s’asseoir un peu sur la route et de respirer avant de mourir.
Elle connaissait les demoiselles Beynaguet, leur histoire, leurs parents, et, de nom, M. Fréault, et avait immédiatement accepté l’offre de venir à Paris pour quinze francs par mois.
D’ailleurs ne sachant, en cuisine, que faire la soupe aux choux, et cuire des ronds de pommes de terre sur le couvercle du poêle. Mais les deux sœurs la jugèrent éducable, malgré son âge, et grâce aussi à ces quinze francs par mois dont elle se contentait.
Après ce premier objet de luxe, on songea à un autre: une pension distinguée pour mademoiselle, une excellente éducation: l’histoire sainte, la grammaire française, les rois de France et la division! tout ce que les deux sœurs avaient appris elles-mêmes jadis à Clermont, chez les Ursulines, où allaient quelques demoiselles riches de la ville.
Mais, avant de chercher la pension, elles voulurent savoir si Marianne y tiendrait sa place et l’interrogèrent.
Elle ne savait rien, absolument rien!son père Pavait terriblement négligée pour la Caroline du Sud.
Elles retrouvèrent dans une armoire un abécédaire de leur enfance, avec couverture de papier à chandelle, aux grandes lettres, extrêmement vilaines.
Heureusement l’enfant était curieuse, et ce fut assez vite fait que de lui apprendre à lire à peu près.
Facilement aussi elle apprit à marquer ferme sur du papier blanc des bâtons, des ronds et des jambages:
–Maintenant, à l’arithmétique!
On mit aux mains de la petite une ardoise et un crayon. Et, en avant les comptes.
De toutes ses forces, de tous ses doigts mignons, Marianne crayonna dans son coin, près de la fenêtre, tandis qu’à côté, avec la même ardeur, allaient les aiguilles à tapisserie.
Mais l’addition fut d’une terrible difficulté à franchir. A chaque retenue à poser, plus de mémoire, plus de Marianne.
Enfin elle se levait, apportait l’ardoise en soupirant:
–Cousine Augustine!…
Cousine Augustine levait le nez, jetait le maître coup d’œil de la personne la plus forte peut-être de la rue dans l’art de saisir les relations des «poses et des retenues», et répondait:
–Il y a deux chiffres de mauvais!
Avec un autre soupir, petite Marianne regagnait son coin pour s’y colleter de nouveau avec l’ennemi, puis revenant:
–Cousine Augustine!…
Et la cousine:
–Il y a trois chiffres de mauvais
L’enfant allait se rasseoir, suait sang et eau, et revenait, le regard suppliant, l’ardoise tremblante au bout des doigts. On y regardait:
–Tous les chiffres sont mauvais!
Et Mlle Théodosie s’agitant sur sa chaise, l’aiguille en l’air:
–Oh! oh! oh! tous mauvais! elle ne saura jamais compter; si son père ne rapporte pas de là-bas des millions, voilà une jolie fille!
–Mon Dieu! mon Dieu! soupirait Marianne devant ce double mur de bronze de l’arithmétique et des arithméticiennes.
Mais elle ne pleurait pas, Mlle Augustine interdisant les larmes.
Pour la formation de ce caractère, la rude fille ajouta à l’arithmétique d’autres ingrédients:
Marianne passait un peu de son temps à déshabiller sa poupée «Niceton» et à l’habiller tour à tour des trois belles toilettes de sa garde-robe: l’une toute d’or, l’autre d’argent et de rose, la troisième d’azur. Ah! que c’était beau! Elle arrangeait chaque fois la robe et le chapeau d’une façon gentille, un peu fantaisiste; un petit coup de doigt, et voilà un chapeau et une robe à regarder.
Un jour, Niceton déshabillée, l’enfant reçut l’ordre de la laisser ainsi; Mlle Théodosie qui, depuis quelque temps, regardait, mais de travers, ces jolies choses et Marianne, s’empara des robes merveilleuses, et tendit, en échange, des morceaux de percale grise, en disant:
–Voilà une robe.
Et comme l’enfant semblait fort étonnée:
–Tu vas la coudre.
–Il faut apprendre à coudre, ajouta Mlle Augustine en piquant son aiguille sur le talon de la grande pantoufle; il n’y a que des enfants mal élevés qui s’amusent à leur poupée. Les poupées ne nous sont données que pour que nous apprenions à coudre.
–Nous n’avons pas appris autrement, dit la sœur cadette, son aiguille fièrement en l’air, ainsi qu’un drapeau conquis.
La petite Marianne prit les morceaux de percale grise qui représentaient la grande chose à apprendre et la robe à faire, et s’y noya aussitôt entre le corsage, la jupe, et les bras.
Deux grands mois entiers, Niceton resta déshabillée par un froid rigoureux qui empêchait les menottes de Marianne de tirer l’aiguille aussi vite qu’il l’eût fallu pour arracher la poupée au danger des rhumes et des engelures. Pauvre Niceton!
Son infortune navrait l’enfant. Et l’une ou l’autre des deux sœurs tendant un doigt vers les membres toujours épars de la toilette en percale grise:
–Il y a cinq points. dix points de mauvais!. tous les points sont mauvais!
Les points, les chiffres, les jours, hélas! tout était mauvais.
La pauvre petite avait des découragements noirs, pleurait, mais en cachette et avec d’autant plus de raison que les pleurs aussi étaient mauvais et qu’elle usait plus de fil que la ration donnée tous les matins: autre sujet de gros reproches.
Elle en vint pourtant à s’abandonner devant la vieille Poirette qui, malgré tout, lui montrait bon visage:
–Ah! Poirette! je suis si malheureuse! je voudrais mourir, je ne fais pas bien les surjets, et je n’ai jamais assez de fil!
Les mains jointes, elle parlait avec un accent désespéré.
Poirette fut fort émue. Elles se trouvaient en ce moment dans la rue Legendre, revenant du parc Monceau. La vieille servante avait ordre de prendre une livre de pruneaux à80centimes.
Elle en prit à70, et acheta ensuite chez la mercière d’à côté deux sous de fil, que l’enfant, avec un soulagement infini, mit dans sa poche.
Mais ces pruneaux!
A leur mine seule, les deux sœurs virent le crime et demeurèrent un moment consternées à l’idée que l’honnête Auvergnate était déjà changée en cuisinière de Paris, et qu’il allait falloir exercer contre elle toute leur science en arithmétique:
–Pruneaux de70centimes! Les deux sous? dit, la première, Mlle Théodosie, après une déclaration un peu molle de Poirette que les pruneaux avaient sans doute augmenté.
La vieille servante répéta son appréciation avec de grands mouvements de bras pour l’appuyer.
Alors Marianne, toute pâle, et dont les yeux allaient douloureusement de la bonne à Mlle Théodosie, et de celle-ci à Mlle Augustine, dit:
–Poirette m’a acheté du fil, parce que je n’en ai pas assez.
Elle le tira de sa poche.
Aussitôt, la face éclairée par le sentiment d’une belle trouvaille, Mlle Théodosie reprit en montrant l’enfant:
–C’est elle qui a eu la ruse d’acheter des pruneaux à70?
Mlle Augustine demanda:
–Est-ce toi, Marianne, qui, pour avoir du fil?…
–Oui, c’est moi, dit l’enfant.
Poirette eut beau protester, la confession était acquise.
La cadette, surtout, n’en revint pas de toute la soirée:
–Ma sœur, dit-elle avant de s’endormir, prenons garde; cette petite s’annonce comme bien habile.
–Nous verrons cela, répondit l’aînée.
Les mauvais surjets, la disette de fil et l’abondance de chagrin continuèrent de plus belle.
Il devint tel, qu’un jour, les deux sœurs étant dans leur chambre, Marianne, dans la salle à manger, l’aiguille aux doigts qui allaient plus de travers que jamais, laissa tomber sa percale, et se leva:
–Plus d’espoir! c’est fini!
La fenêtre était entr’ouverte à cause du poêle qui fumait. Des petites filles jouaient dans la cour. Une d’elles qui avait le nez en l’air lui sourit. Marianne secoua la tête, fit un cornet de ses mains jointes, et d’une voix qui pleurait presque:
–Veux-tu que je te donne quelque chose?
–Oui, répondit l’autre.
–Tiens!
Alors, successivement, elle lui jeta son aiguille, sa pelote, son dé, puis la toilette en expectative de Mlle Niceton; ce fut ensuite le tour de Mlle Niceton en personne, qui se fracassa la tête et le reste, sur le pavé.
Après quoi Marianne se pencha un peu hors de la fenêtre, comme si elle voulait suivre tout cela.
Heureusement les deux sœurs entrèrent au bruit pour contempler l’énormité de ce qui venait de se passer: tout l’outillage du travail et du devoir jeté à la rue!
L’enfant ne s’expliqua pas sur le motif de son incroyable action; silencieusement, en larmes, elle reçut le terrible orage de stupéfaction et de reproches qui fondit sur elle, la menace qu’on allait écrire à son père et le serment que jamais, jamais plus, elle n’aurait de poupée!
–Caractère en dessous. Il y a longtemps qu’elle méditait ce coup-là, dit Mlle Théodosie, d’un air satisfait. Elle veut nous effrayer, nous dominer!
Plus grave que jamais, Mlle Augustine commanda à l’enfant de se rasseoir et lui mit aux doigts du fil, une aiguille, de nouvelle percale grise à habiller Niceton, tout comme si Niceton eût été encore là!
Et les combats contre les surjets, les ourlets, recommencèrent.
Le plus gros de l’aventure pour Marianne et qui lui gonflait surtout le cœur, c’est qu’elle avait tué Niceton, sa pauvre amie qui lui venait de son papa, parti aussi!
Parfois cependant, elle se disait que peut-être ce n’était pas si malheureux, puisque maintenant Niceton pouvait rester déshabillée sans danger: au ciel elle n’avait pas froid!
Enfin l’heure de l’instruction chez une bonne institutrice sonna.
V
L’Institution de Mme Forcible n’était pas loin: rue Truffaut, à deux cents pas de la rue de la Condamine.
Mme Forcible faisait une maigre et longue personne que ses hauts bonnets prolongeaient encore, et dont les petites filles n’apercevaient le visage que lorsqu’elle s’asseyait.
La classe, basse, petite, flanquée d’un petit jardin où quinze élèves pouvaient tenir en se peletonnant, semblait en bonne disproportion avec elle.
Guidée par l’opinion des rues avoisinantes, Mlle Augustine se rendit à l’Institution, Marianne à la main, et ne fut pas mécontente de l’air peu mou de la dame. Des trous de petite vérole qui lui criblaient les joues et un peu de moustache la virilisaient encore; les yeux gris-clair jetaient de froids rayons de fermeté.
La maîtresse de pension sourit supérieurement devant la question des difficultés de l’addition où se buttait la petite Marianne.
D’un fort doigt d’homme elle toucha le front de l’enfant:
–Nous avons, dit-elle, le moyen!
Mlle Augustine salua: Voilà! le moyen lui manquait à elle!
Mme Forcible remit son gros doigt sur le front de Marianne, et, l’y promenant comme un pianiste qui sait où toucher pour obtenir la note juste, elle interrogea l’élève qui répondit extrêmement faux, tout occupée d’élever ses yeux jusqu’aux hauteurs d’où descendait l’interrogatoire, pendant que le gros doigt revenait obstinément à son piano et tapait dessus, cette fois plus fort, comme pour l’accorder:
–Nous en viendrons à bout, dit enfin Mme Forcible, en reculant d’un pas en arrière, et en reprenant son sourire supérieur qui ramena un peu de sérénité sur le visage de Mlle Augustine, assombri parla pauvreté des réponses de Marianne.
Elle suivit la maîtresse dans son mouvement de recul pour lui dire:
–Lui croyez-vous de l’intelligence?
–L’intelligence, c’est une bonne méthode.
–Quant au caractère, si nécessaire en cette vie?…
–Nous avons aussi des moyens pour cela, répondit Mme Forcible, l’air tout à fait riant et rassurant.
Le lendemain matin, à huit heures cinq, Marianne, avec un petit cartable de cuir bouilli, des livres neufs et une courroie, neuve aussi, qui les serrait, fit son entrée dans la classe où dix-neuf élèves sur trois rangs étaient assises devant trois tables à pupitres.
Elle faisait la vingtième et fermait ainsi la porte, l’Institution ne franchissant jamais le nombre de vingt.
La classe était commencée; on récitait les leçons.
Après un froncement de sourcils contre la retardataire, la longue maîtresse étendit son gros doigt dans la direction d’une place vide auprès de l’élève qui récitait, une petite bossue.
Marianne alla à la place indiquée, et s’assit doucement, un peu tremblante sous les regards braqués de trente-huit yeux.
Cependant, la petite bossue, tout en la regardant aussi de côté, récitait toujours. Il s’agissait du chaos, de l’Esprit porté sur les eaux, du débrouillement de la lumière, de la naissance des plantes, des bêtes, de l’homme et de la femme, par le commandement de l’Esprit; tout cela était gazouillé, comme sifflé, le plus finement du monde; la voix, aussi jolie qu’un son de cristal, poussa jusqu’à la fin de tout ce travail, après lequel l’Esprit s’arrêta, et elle aussi.
Alors Mme Forcible écrivit, en criant:
–Note: «A satisfait!»
Assise, la petite bossue ne fut plus qu’une réduction de petite fille, la moitié de Marianne; le corps était une tige d’épingle surmontée d’une tête énorme où brillaient merveilleusement la clarté et la grandeur de deux beaux yeux bruns.
Ces yeux qu’elle tourna aussitôt vers sa voisine qui, de son côté la regarda aussi, semblaient appartenir à une grande personne; une pointe aiguë d’esprit y perçait à travers une expression languissante; ils se mouvaient lentement de tous côtés avec une douloureuse raillerie qui semblait voir la bosse placée derrière eux, et aussi toutes les bosses des environs. Le caractère d’un fin rachitisme, longues joues, pommettes saillantes, grande bouche, mais vibrante de vie, marquait ce visage.
–Hein? qu’elle est laide! murmura à l’oreille de Marianne sa voisine de droite, jolie comme un cœur, faite au tour, en lui donnant des coups de coude pour appeler son attention; car Marianne ne quittait pas du regard la petite bossue.
Cependant une autre élève récitait, qui ne savait pas sa leçon.
Mme Forcible l’appela à son bureau et, lui appliquant son gros doigt sur le front, se mit à y pianoter avec beaucoup d’autorité, comme elle l’avait fait la veille sur le front de la nouvelle venue.
Ce devait être là un de ses moyens.
Mais la petite fille qui ne savait pas sa leçon ne apprit pas du tout au bout de: ce doigt-là et Mme Forcible, blessée, cria:
–Tête d’ànesse! Note: A forfait!
«A forfait» devait être la plus basse, la plus méprisante, la plus terrible des notes, car toute la classe s’agita; l’enfant se mit à pleurer.
La cérémonie du doigt se refit encore pour deux écolières qui parvinrent à réparer un peu le désastre en se rappelant tout à coup qu’il y avait un Chaos et un Esprit.
La récitation achevée, Mme Forcible donna l’ordre de faire accorder plusieurs substantifs et adjectifs, et, cela fait, cria en dévisageant Marianne:
–Les cartons! Cinq et sept font?…
–Six!
–Dix-neuf!
–Trente-deux!
–Quatre!
–Douze!
En même temps chaque élève tirait de son pupitre deux petits cartons, de couleur diverse, ronds, marqués d’un chiffre, tout pareils à des cartons d’omnibus.
–Douze! douze! dit la maîtresse. Posez! retenez!
On changea bruyamment de carton dans le pupitre, en criant:
–Trois!
–Deux!
–Un!
—Quatorze!…
–Pose un, retiens deux! dit une voix.
–Très bien! un, deux! un, deux! Posez, retenez!
Toutes les mains gauches posèrent sur la table un des cartons, le chiffre1, et toutes les mains droites retinrent l’autre, le chiffre2, aussi énergiquement que s’il eût voulu s’enfuir.
bouche du public, qui avalait très bien le ruisseau. Les robinets devenaient célèbres. Mais le nom du brave distillateur restait enfermé entre les quatre murs du cabinet de toilette, ou peu s’en fallait. Quelques gens seulement, à papilles fines (les papilles fines sont plus rares que les perles de la mer Vermeille), parlaient de lui de temps à autre, quand ils n’avaient pas mieux à faire.
Il fût mort de faim et de désespoir sans sa première femme, une bonne personne de douze mille francs de rente qui se trouva un jour sur son chemin, et qui l’aima, par une de ces miraculeuses rencontres que font quelques pauvres diables en leur vie.
Mais elle était de construction délicate; elle prit le temps de donner à son mari une fille plus délicate encore, et mourut aussitôt.
Alors parut une grande voisine, Mme veuve Frochet, qu’une faillite venait de ruiner, disait-on. La voisine n’était alors ni si vert-de-gris ni si noble qu’aujourd’hui; mais de taille et d’assurance en soi, elle faisait déjà une fort imposante personne s’entendant aux arts en général et particulièrement à la littérature, en ceci surtout qu’elle se sentait des dispositions extraordinaires pour conduire la vie et la maison d’un écrivain, quel qu’il fût, notamment celle d’un romancier: pourquoi M. Jorand, par exemple, un homme si distingué, ne gagnait-il pas cent mille francs par an comme ses confrères MM. Goberdey et Paniot? Pourquoi? Parce qu’il n’avait pas auprès de lui une femme pour précipiter le mouvement de sa plume. La femme trouvée, le mouvement se précipitait de lui-même ici, et voilà les quatre-vingt mille francs par an!
Elle avait ainsi accéléré son premier mari, un petit commissionnaire en marchandises, lymphatique et endormi, qui, dès le lendemain des noces, dut prendre le grand galop, sous le fouet, jusqu’à ce qu’il en crevât.
Mme veuve Frochet ne se vanta pas trop de ses vertus littéraires et agissantes à M. Jorand; elle se contenta surtout de prendre la petite Christine sur ses genoux et de l’y bercer d’un air ému, refusa de reconnaître que l’enfant fût rachitique, et se plaça à douze mille lieues de la préoccupation de ses douze mille francs de rente; Non, non, pas ombre d’égoïsme! son âme, toute claire, tout unie, avait un insatiable besoin de dévouement! Exercer une telle âme envers une orpheline, envers son père dont l’esprit planait au ciel et dont le corps, qui s’oubliait, avait besoin de soins continuels, presque pieux, elle n’en demandait pas davantage!
L’accent factice de ce grand cœur, M. Jorand l’entendit bien un peu d’abord, mais il finit par s’y faire; les attentions maternelles envers Christine le touchèrent; la veuve, qui n’était pas laide, lui sembla bonne, sans trop d’esprit; mais la femme d’esprit, allez donc la chercher! Sa petite enfant ne pouvait se passer d’une seconde mère; celle-là en valait bien une autre; Mme Frochet devint Mme Jorand.
Et son vert-de-gris, sa sécheresse de cœur, la majesté de sa bêtise, son intrépidité à vouloir «précipiter la plume», la beauté de ses calculs, tout cela éclata à la queue leu-leu, avec la force des choses longuement contenues.
Le pauvre homme se vit aux griffes d’une sotte solennelle et méchante, et y resta, n’étant pas né pour la bataille; dès le début d’une scène, ses nerfs frémissaient comme des feuilles au vent, sa respiration s’embarrassait: il passait une heure à bâiller pour retrouver le souffle, et un jour entier à se remettre de la dyspnée.
Il se tut alors avec une sage résignation, et se contenta de fermer en dedans le cabinet de toilette; mais il fallut le rouvrir: Mme Jorand, en effet, parlait à travers la porte fermée aussi fortement, aussi bêtement que si elle eût été ouverte.
Elle entrait tantôt en juge, tantôt en personne aimable, souriant de toutes ses dents à la belle besogne qu’elle vient accomplir, et avec une force ou une douceur également inexorables, s’informait du nombre des lignes écrites de telle heure à telle heure.
Ce jour-là, quelques mois après le dîner au gibier chez les Carteneuve, elle s’annonça presque tendrement, l’air pacifique, les bras mollement joints sur sa belle poitrine:
–Hier, dit-elle, tu as écrit vingt lignes de plus qu’avant-hier. Est-ce que tu ne feras pas mieux encore aujourd’hui? Voyons, pour montrer seulement ce que tu peux, et aussi pour m’être agréable!
M. Jorand, qui baissait la tête sur son papier, frémit de la main qui tenait la plume et répondit, les dents serrées:
–Je tâcherai.,
Comme elle restait là, il la pria de l’aider dans cette tâche en se retirant, et dut répéter sa prière trois fois, de plus en plus haut.
Mais ce fut seulement l’air pacifique de Mme Jorand qui se retira, en laissant là les yeux redevenus durs, les lèvres plissées:
–Heureusement votre fille a des rentes; sans quoi vous amasseriez aussi pour elle les dettes dont vous comblerez généreusement votre femme! Mais laissons cela pour quelque chose d’aussi grave… Monsieur Ferdinand Maubuisson vient ici trop souvent… Et il se prépare à venir plus souvent encore… Si vous daigniez lever les yeux de dessus votre papier,–il les leva jusqu’au corsage de Mme Jorand–et les promener de temps en temps autour de vous, vous sauriez que ce fainéant de graveur apprend la céramique depuis deux mois, afin d’en venir bientôt donner des leçons chez moi tous les jours; vous sauriez également que quelqu’un, ici, ne le trouve pas déplaisant, malgré son horrible museau de singe!
M. Jorand regarda sa femme à la hauteur du nez:
–Et qui donc ne le trouve pas déplaisant, madame?
–Moi, sans doute?
–Voyons, ce n’est pourtant pas de ma fille que vous parlez?
–Elle a dix-sept ans passés.
–Pauvre enfant! murmura le père en ramenant ses regards sur son papier; dix-sept ans, et à peine plus haute qu’à douze.
–Depuis longtemps sa grosse tête est gonflée de malice.
–Oui, d’esprit.
–Moi, je ne suis qu’une bête, dit-elle en ricanant. Allez, ne vous gênez pas!
Il ne se gêna pas; il avait commencé un de ces douloureux bâillements qui n’aboutissaient guère; puis, frappant de sa plume sur la table:
–Voyons, qu’y a-t-il donc à craindre chez moi de Maubuisson, pour une honnête et pauvre enfant comme la mienne?
–Pauvre? Elle a à peu près deux cent soixante mille francs.
Il haussa les épaules, et après un autre bâillement:
–Tenez, ne me rendez pas malade. Laissez-moi travailler.
Elle abaissa sur lui un regard de pitié, et tendant le buste en avant, comme une belle et précieuse boîte pleine de bon sens et de vérité:
–Pour n’avoir pas à m’écouter, vous jouez la comédie de la petite santé. Et pourquoi vous laisserais-je travailler? Que faites-vous de ce papier? Des cocottes. Les gens qui travaillent sont ceux qui, comme votre confrère Paniot, que j’ai rencontré hier dans la rue, gagnent cent mille francs par an, ont cent éditions, font neuf cents lignes par jour!…
–Madame, interrompit froidement M. Jorand, Paniot est une diarrhée; c’est la diarrhée moderne; en ce moment la littérature a un fier flux de ventre.
–Vous n’êtes qu’un grossier! Vous vivriez cent ans, qu’en cent ans vous n’en feriez pas autant que Paniot.
–Pas même en mille, je vous en réponds! dit-il, moitié riant, moitié bâillant.
Mais le bâillement l’emporta, fut suivi d’un autre aussi inutile que le premier; le visage de M. Jorand s’empourpra; la gêne de respiration devenait sérieuse.
Enfin Madame s’en alla en levant les épaules, et, au salon, se heurta à Christine, qui, debout, toute frémissante, semblait l’attendre, et qui l’empêcha de passer en la saisissant par sa robe de chambre à fleurs grises, et à traîne comme les robes de gala:
–Madame, vous avez la voix trop forte; je vous ai encore entendue maltraiter, injurier mon père.
–Vraiment?
–Mon père est un artiste, c’est-à-dire un homme qui vaut plus de cent mille Paniots et de deux cent mille belles dames comme vous. Eh bien! je ne veux pas que vous l’injuriiez et que vous le fassiez souffrir plus longtemps!
Mme Jorand essaya de dégager sa robe; mais la petite bossue tenait bon;
–Écoutez-moi, ou je crie! reprit-elle d’une voix sourde; mon père doit pouvoir écrire comme il lui plaît, d’abord parce que ses écrits, auxquels vous ne comprenez rien, ne vous regardent pas, et puis parce qu’il n’a pas à se presser, ayant de l’argent, le mien que je lui donne tout entier, oui, et de toute mon âme. Vous continuerez aussi de vous servir de cet argent, vous qui êtes sa femme; vous continuerez de vous habiller comme une millionnaire et de manger de tout votre appétit, qui n’est pas mauvais; mais à une condition: vous respecterez mon père et son travail… ou nous verrons!
Elle la regardait de bas, très vigoureusement dans les yeux que la dame, tout en poussant de sourds grognements, tâchait de rendre aussi fermes que possible.
–Vous avez fini, mademoiselle? dit-elle en reculant.
Mais la robe de chambre craqua entre les doigts crispés de Christine, qui répondit:
–Non, je n’ai pas fini. Vous avez dit à papa que M. Ferdinand Maubuisson apprend la céramique; il ne l’apprend plus, il la sait; après-demain, à onze heures, il viendra l’enseigner à moi et à Marianne, que ses cousines n’ont pas voulu laisser aller à la fabrique d’Auteuil, et qui viendra ici.
–Ah! oui, Mlle Marianne, votre unique amie.
–Elle-même. Et M. Ferdinand Maubuisson, qui fait cela pour une pauvre fille, est un grand cœur!
–Un très grand cœur! dit en souriant la belle-mère, les yeux au ciel.
–Un très grand cœur! Et je vous prie de ne plus mal. parler de lui.
–Oh! oh! vraiment, il faut se coudre la bouche sur les parasites d’ici!
–Les parasites, dit la jeune fille en la regardant avec une stupéfaction qui s’acheva dans un sourire court, les parasites ne sont pas ceux qui mettent leur temps et leur talent au service des autres. Monsieur Ferdinand, sachez-le d’ailleurs, n’en veut pas plus à mon argent qu’à.
Elle tourna un peu la tête comme pour s’assurer que sa bosse était encore là, hélas! et lâcha la robe.
Mme Jorand s’esquiva, toute pâle de cette audace, la plus forte que se fût encore permise sa belle-fille, qui depuis longtemps ne s’y ménageait pas, gagna sa chambre, et se posant devant la glace, y contempla la personne la plus offensée du monde, en même temps que la plus dévouée, la plus noble, la plus raisonnable:
–J’ai épousé M. Jorand pour le faire travailler; il ne travaille pas; je l’ai aussi épousé pour l’empêcher de jeter par la fenêtre la fortune de son enfant, les gens de lettres, livrés à eux-mêmes, étant capables de tout; et cette fortune va tomber aux mains d’un pitre! Et ne faudrait-il pas être soi-même sans conscience, pour permettre à une si triste bossue de se marier, d’avoir des enfants!
Elle regarda ses épaules tombantes, sa poitrine superbe, son beau visage vert-de-gris, tout en songeant:
–Si cette grosse Marianne était belle et habile, il n’y aurait peut-être pas grand mal à ces leçons de céramique; car elle soufflerait le professeur à son amie.
Puis, ayant songé plus profondément, elle ôta vite sa robe de chambre, se mit à sa toilette, puis courut à la rue Truffaut chez les Chevaillon.
XIV
C’était un jour de fête carillonnée; M. Chevaillon se trouvait chez lui en famille, à trois kilomètres des bureaux de «l’Union financière.»
Les yeux ardents, le geste résolu, on se contait les démarches matinales; les démarches se faisant d’ordinaire le matin; l’après-midi ou la soirée se passait à les commenter en toute liberté, sans craindre les oreilles de la bonne qu’on n’avait pas.
Le temps n’en était pas venu; Mme Chevaillon faisait le ménage, la cuisine et le reste. La fille ne s’en mêlait pas, afin de garder la pureté de ses mains, de belles mains blanches, effilées, chargées de faire infiniment mieux que le ménage, aussitôt que le bras de quelque riche amoureux passerait à leur portée.
Levée à cinq heures du matin, la maman lavait, récurait, frottait, préparait le déjeuner, puis, souvent vers dix heures, après avoir débarbouillé son visage pointu, mettait son chapeau, ses gants, et la voilà partie pour la conquête du fameux bureau de tabac, et l’évocation des blessures du commandant son père, le héros de Constantine. Après avoir vidé ce sac de gloire et de tabac mêlés, elle sollicitait pour l’avancement de son mari.
Généralement aussi, le matin, dès huit heures, M. Chevaillon mettait ses gants courts, de teinte noire, et jusqu’à dix heures, où s’ouvraient les bureaux de l’Union financière, allait, le sourire aux lèvres, la voix caressante, rafraîchir la mémoire aux «Influences». Il appelait ainsi les gens qui, à ses grands coups de chapeau, répondaient depuis longtemps: «Je pense à vous et à Mme Chevaillon; soyez tranquille.»
Cependant, à la maison, Mlle Léonie, en camisole et jupe courte, se disait en se contemplant:
–Nous arriverons! mais est-ce que l’année passera sans m’amener un mari? Un bon mari…
Depuis son premier dîner chez les Carteneuve, elle avait revu Frédéric Royat deux fois, l’une au même lieu, l’autre dans la rue, par rencontre. Un joli garçon, très poli et qui semblait mou: Quand il est riche, un homme poli et mou doit faire un bon mari?
Cette après-midi-là, Léonie, languissamment étendue dans un fauteuil, avec des airs de princesse future, était en train de hasarder cette dernière appréciation morale devant son père et sa mère.
–M. Royat est charmant, répondit celle-ci.
M. Chevaillon s’écria:
–Le mari, le bureau de tabac, l’avancement, c’est bien, mais comme acheminement aux capitaux! Les capitaux, voilà où il s’agit d’arriver, et alors nous faisons des affaires! Est-ce que Rothschild, à notre place, serait Rothschild?
–Va, nous arriverons!
En ce moment un impérieux coup de sonnette se fit entendre.
Tous trois se levèrent, effarés. Ils n’étaient pas habillés, s’étant mis à l’aise pour le déjeuner. Les dames en casaquin, M. Chevaillon en tricot de laine bleue, coururent sur la pointe des pieds, vers la chambre, l’unique chambre qui suivait la salle à manger, où l’on dressait, le soir, un lit de camp pour mademoiselle.
Le timbre retentit de nouveau plus impérieusement:
Ce ne pouvait être qu’une «influence» qui sonnait avec cette autorité.
M. Chevaillon fut prêt le premier dans une longue redingote qui boutonnait jusqu’au menton et cachait le tricot. Mais les bottines, trop longues à mettre, ne purent être de la fête; la sonnette commandait de nouveau. Il alla ouvrir en pantoufles de feutre:
–Madame Jorand!
Il cria ces deux mots avec une émotion extraordinaire, les jambes tremblantes.
De la chambre partirent deux cris de surprise aimable, et presque aussitôt Mmes Chevaillon parurent en pardessus bordé de marmotte à poil maigre, fortement endommagé, comme d’une marmotte qui eût passé son existence sur un orgue de barbarie:
–Madame! Quel honneur! quel plaisir! Daignez entrer au salon.
C’était une petite pièce au triste ameublement de velours grenat fané et qui ne se rattrapait pas par la propreté; le papier blanc, moisi par places, avait un quart de siècle. Sur la cheminée, la pendule de bois verni sous sa cloche, des vases de fleurs artificielles sous verre aussi; aux murs, deux gravures d’Atala à baguette noire; tout le maigre décor des petits ménages sans goût, Le tout fleurait d’une forte odeur de haricots, le plat du déjeuner.
La grande Mme Jorand s’assit au milieu du canapé, sans faire paraître les impressions fâcheuses de son nez et de ses yeux. Les Chevaillon, assis en face d’elle tout souriants, elle débuta par un discours sur les vertus et les profits de la céramique, puis dit que Mademoiselle Jorand, sa belle-fille, se proposait d’en prendre chez elle des leçons gratuites en compagnie de Mlle Marianne Fréault: si Mlle Chevaillon voulait s’adjoindre à ses anciennes camarades, il ne tenait qu’à elle; le professeur s’appelait M. Ferdinand Maubuisson.–A ce nom, les fines paupières de Mlle Léonie eurent un léger battement.–Elle serait aimable à le vouloir: il était peut-être important que Mlle Marianne, une eau dormante, une jeune fille dont le gros visage d’apparence beaucoup trop bon enfant, devait inquiéter, car les vrais habiles sont ceux qui n’en ont pas l’air.. oui il était important que cette habileté-là rencontrât quelque contrepoids à son influence sur Mlle Jorand et à ses projets sur les gens qui fréquentaient l’hôtel Jorand, où maintenant elle allait sans doute étendre ses meilleurs filets.
Les imbéciles et les factices s’entendent d’ordinaire. Les Chevaillon, heureux de si bien comprendre, proférèrent ensemble un murmure de condamnation très nette contre les plans de cette petite Marianne Fréault, si jeune et déjà si rouée.
–J’ai nommé, je crois, le professeur, M. Ferdinand Maubuisson, ajouta Mme Jorand, très gracieuse.
Cette fois, Mlle Léonie ferma les yeux, mais pour les rouvrir aussitôt avec un large regard plus innocent que celui des anges.
–Et il y a encore d’autres messieurs, M. Frédéric Royat, que nous verrons plus souvent à l’hôtel Jorand…–Elle prononçait ces deux mots en levant le nez:–Oui, nous avons quitté, depuis huit jours la rue Blanche pour la rue Duperré, numéro4. J’ai là un petit hôtel avec jardin, sans grande apparence, mais où du moins les éditeurs peuvent venir!
Devant cette image d’hôtel, un soupir s’exhala de la bouche de la jolie Léonie, pendant que Mme Jorand se levant:
–Madame, c’est après-demain matin à dix heures, que les leçons commencent. Vous m’amènerez mademoiselle.
–Avec toute la reconnaissance que l’on doit, madame, à.
–A une âme d’élite! dit M. Chevaillon tout ému. Les âmes d’élite devraient occuper en ce monde non seulement les hôtels, mais aussi les palais, les premières places, et avoir encore la dispensation des emplois, des avancements.
–Des bureaux de tabac, soupira Mme Chevaillon.
Mme Jorand se sentit remuée:
–Le bonheur est dans la bienfaisance, dans le dévoûment, dit-elle; il n’est que là! il n’y a pas de plus grande joie pour moi que celle des autres. je voudrais pouvoir ouvrir le ciel à la terre entière,
Elle tendit la main à Mme Chevaillon, mais cette main fut happée au passage par M. Chevaillon qui la baisa avec une forte dévotion.
La scène se compléta de deux larmes montées à ses yeux en même temps que deux autres perlaient à ceux de Mme Jorand, et de plusieurs exclamations d’attendrissement poussées par Mlle Léonie et sa mère.
Sur ces beaux sentiments, on se sépara.
Pendant ce temps, Christine, assise chez les de-demoiselles Beynaguet, ses jambes vaguant le long de la chaise, ses mains croisées sur les genoux, cherchait de sa voix fine et suppliante à arracher le consentement des deux sœurs aux leçons de céramique qui attendaient Marianne, non plus en pays éloigné, à Auteuil, chez le fabricant, mais tout près d’ici, dans la rue Duperré, chez M. Jorand.
On ne bougeait pas. Raide comme fer, Mlle Théodosie pinçait les lèvres, pendant que, l’aiguille en main, Mlle Augustine songeait visiblement à ce monde où l’on dinaît de magnifique gibier sans dessert, en parlant une langue inouïe, dont elle avait retenu ceci sans y pourvoir rien entendre encore: «mandibule du pape au vol de pigeon quille», et où le gaz s’éteignait brusquement en pleine compagnie de jeunes gens et de demoiselles.
Sur cette extinction, il y avait eu, le lendemain du dîner des Carteneuve, une vive scène de Mlle Théodosie à Marianne, qu’elle accusa de s’être fait embrasser dans les ténèbres par M. Frédéric Royat, avec une coquetterie abominable:
–J’ai entendu le baiser! Il était donné très doucement; mais je l’ai entendu!
Ah! pauvre Marianne! son flair d’âme pure avait d’abord senti la délicatesse de M. Royat; dans la nuit de l’atelier, elle était restée si tranquille auprès de lui, comme auprès d’un grand frère!
Cette brutale révélation qu’un homme pût se permettre d’embrasser à la dérobée une jeune fille qui de son côté, songeât s’y prêter, la consterna.
Elle laissa répondre à sa place Mlle Augustine qui dit gravement à sa sœur que si quelque monsieur du dîner Carteneuve était capable d’oublier la décence, Marianne ne l’était pas sans doute, et ajouta qu’on ne retournerait pas chez Mme Carteneuve avant de lui avoir rendu son repas, en gibier, ce qui demanderait du temps.
Cette sentence exaspéra Mlle Théodosie qui voulait retourner dans le monde des beaux jeunes gens, des belles choses, des bons repas, mais sans Marianne.
Pendant huit jours elle s’espaça sur la profondeur des coquettes fardées d’innocence, les plus dangereuses de toutes en battant énergiquement les portes comme pour serrer la coquetterie entré le bois et la muraille.
A la vue de Christine, un de ses yeux rayonna de joie, tandis que l’autre jetait un éclair de méfiance:
Voici, sans doute, une nouvelle invitation, mais pour qui?
La question fut vite vidée, et un silence éloquent suivit la demande de Christine.
–C’est une dame qui donne ces leçons de céramique? demanda enfin Mlle Théodosie.
–C’est M. Ferdinand Maubuisson.
La demoiselle poussa un petit rire amer; sa sœur continuait de se taire. Toute frémissante, Marianne, avec des regards rapides du côté de chacune de ses cousines, tirait l’aiguille lentement.
Christine reprit:
–C’est sous les yeux de Mme Jorand, une grande personne aussi sérieuse que possible, comme vous l’avez vu, que se prendront les leçons. Et M. Ferdinand est l’ami de mon père, un ami très bon, d’une générosité admirable! Il ne savait pas la céramique, il l’a apprise pour me l’enseigner.
Elle célébra naïvement cet ami avec un accent qui parut frapper les deux sœurs.
–Et, répéta-t-elle, en changeant de ton, après avoir relevé sur sa grosse tête son chapeau à écuelle, assez mal attaché, ma belle-mère sera là sans faute.
–D’un nouveau coup, elle assujettit son chapeau:
–J’ai entendu dire qu’il est toujours bon d’avoir un métier en main; n’est-ce pas?… J’ai voulu en apprendre un en cas de fuite de mes rentes. Et vous laisserez venir à ces leçons Marianne, qui n’a pas de rentes du tout, car vous l’aimez, mesdemoiselles, vous songez à son avenir; c’est une belle dot à lui faire.
–Elles m’ont fait déjà ce que je suis, ajouta Marianne, touchée; sans elles, je serais sous terre ou au fond de quelque asile de charité.
La petite bossue approuva de la tête, par mouvements rapides. Mlle Théodosie qui, malgré elle, se sentit flattée des paroles de Marianne, leva le nez, montra un visage barbouillé d’un restant de mauvaise jalousie et d’inquiétude. Mlle Augustine demanda les jours et les heures des leçons.
–Les lundis, mercredis et vendredis matins, à dix heures.
–Et qui mènera et ramènera Marianne?
–Moi avec la bonne.
–Eh bien, c’est entendu.
Marianne laissa échapper un cri de joie, pendant que Christine saluait pour se retirer, et que la cadette, le visage entièrement renoirci de mauvais sentiments, poussait un petit rire intense, sonnant la plus terrible raillerie d’une si rapide décision.
Le doigt en l’air, les yeux sur la sœur aînée avec une jolie expression qui voulait dire: C’est promis ’Christine partit, et Mlle Théodosie éclata:
Sa sœur était folle! et Marianne était perdue!
XV
Le surlendemain, un peu avant dix heures, les deux jeunes filles, suivies de la bonne, allaient rapidement, toutes joyeuses, vers «l’hôtel Jorand», dans la rue Duperré.
Cet hôtel se trouvait au bout d’une allée à laquelle manquaient seulement une haute porte brillante de vernis, un portier en culottes courtes, et quelques autres de ces détails qui constituent une allée d’hôtel. Un seul étage à trois fenêtres dominé par la tête à peu près chauve d’un ormeau, qui annonçait un jardin derrière. Une étroite marquise faisait mine de protéger un noble perron de trois marches joignant une porte par où les meubles n’avaient dû passer qu’au prix d’un bon combat.
–Tu vois cela, dit Christine en s’arrêtant dans l’allée bordée de deux vieux murs fort sales; eh bien! c’est «l’hôtel Jorand». Ma belle-mère a de ces expressions qu’elle trouve toute seule. Elle attend ici les éditeurs. Mais arrive! c’est l’intérieur qu’il faut admirer!
Elle poussa dedans Marianne.
La porte donnait, par quatre degrés descendants, sur un palier d’un mètre, au bout duquel quatre autres degrés montants faisaient vis-à-vis.
Sur le palier, à droite, s’ouvrait le salon, où les meubles avaient à peine un peu plus d’aisance qu’au cinquième de la rue Blanche.
D’un autre palier de même mesure, au bout des quatre degrés montants, partait un escalier de très rapide allure et qui semblait devoir aller loin s’il n’eût été arrêté presque aussitôt par la porte de la : salle à manger.
De cette porte entr’ouverte s’apercevait à travers la fenêtre le tronc mélancolique de l’ormeau, un grand phthisique qui passait sa tête désolée au-dessus des cheminées et y noircissait sa maigre chevelure. Autour de l’arbre tournait, d’un air douloureux, une aussi maigre petite pelouse. Trois hauts murs, très humides, faisaient du jardin un puits lugubre.
Sur le plafond de la salle à manger, la cuisine, au bout d’un autre escalier qui se précipitait brusquement à gauche, par six marches, vers les chambres.
L’inattendu brillait là de tous côtés; certainement la passion de l’accident avait hanté l’esprit de l’architecte pendant sa création; et, pour marcher à travers cette création, il fallait avoir les jambes presque aussi sûres que pour marcher à travers l’autre.
Une telle abondance de marches folles–le jardin en comptait trois autres groupes, ceux-là tout à fait incompréhensibles,–n’avait pas échappé aux yeux de Mme Jorand qui n’aimait point les choses inutiles. Mais la passion d’un «hôtel» l’emporta; le petits deux mille cinq cents francs de loyer qu’on demanda la déterminèrent à louer et à frapper de mot magique «d’hôtel Jorand» les oreilles d’autrui
Magnifiquement, dans une pièce oblongue, couchait M. Jorand en un lit qui, le matin, se changeait en canapé; alors la chambre devenait cabinet de travail.
Les piles de livres, la table au tapis bleu de l’ancien cabinet de toilette, les taches d’encre et le feuillets éparpillés étaient là avec l’écrivain; la te rible lenteur de sa plume, le mortel souci de forme y étaient également.
Il travaillait le dos tourné au jardin pour ne pas voir la lamentable tristesse de l’ormeau, qui, sous la hauteur, la laideur des murs enveloppants, ressemblait beaucoup trop à un homme de sa connais sance, sans joie, sans air et sans soleil.
–Papa, je vous amène Marianne, dit Christin en entrant.
Une imperceptible contraction passa sur le visage de M. Jorand, qu’on dérangeait. Mais il s’éclair tout aussitôt devant la bonne figure de Marianne:
–Soyez la bien venue, mademoiselle, dit-il était lui tendant la main.
–Papa, il est bien entendu que les leçons de céramique continueront ici sans interruption tant que nous en aurons besoin; dites, mon cher papa?
Il fit signe que oui, les yeux détournés comme s’il craignait de laisser échapper quelque nouvelle fâcheuse qui, d’ailleurs à ce moment, se présenta en personne sous la triple forme de Mme Jorand, de Mme et de Mlle Chevaillon, celle-ci en robe caroubier et en grand col de dentelle, d’où sortait sa tête plus jolie que jamais.
La petite bossue pâlit; son père lui prit la main et la serra avec de petites pressions de prière et de commandement.
–J’ai eu le plaisir de me rencontrer avec ces dames, dit Mme Jorand, le nez très en l’air, et d’inviter aux leçons mademoiselle, qui aime la céramique, et qui est enchantée de se retrouver avec ses camarades de la pension Forcible. Christine me saura gré de cette attention, j’en suis sûre!
Plus énergiquement, M. Jorand continua de presser la main de sa fille, pendant que Marianne souriait vaguement à Léonie qui, sans la moindre gêne, saluait de l’air le plus aimable, en même temps que sa mère.
Heureusement on sonna à la porte d’en bas, où s’entendit aussitôt la voix claire de Ferdinand Maubuisson, demandant ces dames.
Elles descendirent, sauf Christine qui, serrant à son tour, et de toute sa force, la main de son père, éclata:
–Oh! papa, vous ne saviez pas cette trahison! dites, vous ne la saviez pas!
Doucement il lui reprocha la verdeur du mot:
–Madame Jorand était la maîtresse de la maison!..
–De l’hôtel! papa, de l’hôtel!
–Et elle pouvait y inviter ses amis! Disputer avec elle sur ce droit-là, c’était vouloir rendre impossibles les leçons, bien d’autres choses encore, et il avait besoin de paix autour de lui!
–Oui, papa, mon cher papa, je vous ferai de la paix; mais songez que cette Léonie, à la pension Forcible, mangeait le déjeuner de Marianne, et que depuis lors elle la suit à la piste; et la pauvre fille est incapable de se défendre.
–Mais tu es là, toi!
–Moi, papa… je suis aussi une pauvre fille!
Elle éclata en sanglots.
Il la regarda un moment avec inquiétude, au brusque souvenir de l’opinion de sa femme sur elle et sur Ferdinand Maubuisson; mais retenu par cette pudeur paternelle qui tremble de troubler par certaines questions l’innocence d’une enfant, il voulut ne penser, pour l’explication de ses sanglots, qu’à la difformité étalée là sous ses yeux; il prit Christine sur ses genoux et lui adressa des paroles tendres en la caressant doucement jusqu’à ce qu’elle fût calmée.
A sa prière, elle promit enfin de se montrer polie envers les invitées de sa belle-mère; elle essuya ensuite ses yeux et descendit lentement les divers escaliers jusqu’au rez-de-chaussée, dans le salon.
Sur la table, au milieu, du papier Ingres, des crayons et, autour, les dames à qui Ferdinand, avec de rapides et froids coups d’œil tantôt vers chacune d’elles, tantôt vers la porte, expliquait qu’il fallait préluder à la céramique par le dessin et l’aquarelle.
Christine, en entrant, lui donna la main, et on se mit au travail.
Le professeur, attentif à l’hostilité qu’il sentait courir de sa droite à sa gauche entre Mlle Léonie, sa mère, Mme Jorand d’un côté, et Christine et Marianne de l’autre, ne put trouver que deux ou trois calembours en cherchant à dégager la situation.
Plein de tenue, d’ailleurs, et ne s’adressant qu’avec l’indispensable politesse à Léonie qui ne le regardait même pas: le jour entrait fort brillant par la fenêtre, sans permettre aucun espoir qu’il s’éteignît brusquement avant la fin de la leçon, comme s’était éteint un soir le gaz des Carteneuve avant la fin de la fête, et qu’on pût là embrasser ou se laisser embrasser dans l’ombre, tranquillement.
Mlle Léonie avait une main de duchesse, et qui prenait très finement, entre les mains des autres; mais, au dessin, d’une maladresse consternante; les lignes qu’elle traça ce matin-là furent de véritables poutres non équarries que Christine, pour seule méchanceté, loua d’un air très sérieux. L’autre le prit argent comptant; sa mère aussi.
Celle-ci brodait auprès d’elle, avec des attitudes plein les doigts et le torse. Son coude, en se levant, frôlait Mlle Jorand qui, ayant pris un crayon dès le début de la séance, l’avait bientôt reposé sur la table pour revêtir le grave extérieur d’une surveillante de professeur et d’élèves capables de tout.
Elle représentait la moralité publique en personne, et d’une si belle façon que les joues de Ferdinand, ses paupières à demi closes se plissaient en petites rides plus nombreuses, plus gouailleuses que jamais; la dame, d’ailleurs, n’y voyant rien que des grimaces de singe hideux.
Pendant des semaines et des mois sa raideur fut inébranlable; elle ne s’assouplit un peu qu’à l’arrivée de Frédéric Royat.
Elle l’avait appelé par plusieurs billets: beau, riche, comme il l’était, il neutraliserait probablement l’action de ce meurt-de-faim sur les demoiselles, mettrait au moins Christine dans l’embarras du choix et dans le cas de sécher ainsi sur place; et si, par miracle, il pouvait se prendre à une telle bosse, c’était là au moins un homme de quinze mille francs de rente qui, à la rigueur, l’accepterait sans dot, les artistes riches, et même les pauvres, faisant de temps en temps de ces bêtises.
Et voilà qui laisserait à l’hôtel Jorand la fortune dont on y vivait, tandis qu’un sans-le-sou, un bohème, un paillasse de l’espèce de Ferdinand Maubuisson, emporterait d’ici jusqu’à la râclure des centimes! Alors il faudrait s’habiller, se nourrir de la maigre littérature paralysée de M. Jorand!
Ah! ces menaces de misère pour demain, ces leçons, ces jeunes gens, comme elle eût je té tout cela à la porte dès le premier jour sans sa peur d’exaspérer entièrement Christine et, par la fille, le père!
Elle fut aimable avec l’homme aux rentes et avec deux ou trois gens de lettres du voisinage qui, venant çà et là demander à déjeuner, entraient un moment dans la salle de travail.
Dès que les demoiselles en furent à l’aquarelle, elle jeta, presque avec violence, Frédéric dans cet enseignement:
–C’est une lâcheté, monsieur, que de ne rien faire ici, quand M. Maubuisson s’extermine! Il n’est pas fort en aquarelle, il le dit; et vous en faites!
Il en faisait, en effet, et aussi de la peinture, des vers, de la critique, prenant l’un, laissant l’autre, en amateur. Sa molle nature, encore amollie par l’assurance du pain quotidien tartiné d’un assez bon beurre, n’allait pas au delà.
Comme il s’ennuyait en ce moment, et qu’il ne se déplaisait pas, d’ailleurs, dans la compagnie de cette gentille jeunesse, il accepta la proposition de partager avec le professeur. Et celui-ci, qui paraissait se sentir à l’abri de toute concurrence, l’habilla solennellement devant les dames, d’un waterproof noir en guise de toge, d’une fourrure blanche, une peau d’angora, trouvée sous la table, et d’une toque de Christine. Dans cette toilette universitaire, Frédéric donna sa première leçon.
D’autres suivirent.
D’une délicate nature, Frédéric, pour qui la jeune fille était un être sacré, fut avec celles-là charmant de bonne grâce respectueuse. Sa voix avait des accents fins en s’adressant à Marianne, en la louant de ses jolis coups de pinceau.
Elle baissait les yeux, un doux sourire aux lèvres, tandis qu’un invisible frisson de joie la parcourait de la tête aux pieds. Cette âme grave, encore approfondie par la sévérité de son éducation auprès d’une vieille fille de fer, et d’une autre à l’esprit jaloux et tourmenteur, restait ensevelie en elle-même, craintive, enveloppée de silence.
De son air bon enfant il se tournait ensuite vers Mlle Chevaillon. Celle-ci parlait librement, en belle fille, et appelait continuellement, presque bruyamment, l’attention sur elle, jouant de la voix et des yeux, mais elle était si jolie que ces manières-là ne déplaisaient guère. Avec sa belle main qui tenait le pinceau, parfois, de l’air le plus innocent du monde, elle frôlait les doigts du maître indiquant les corrections à faire.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.