Kitabı oku: «Blaise et Babette, ou les Fiancés de la rue Quincampoix»

Yazı tipi:

Rodolphe Bringer

Blaise et Babette, ou les Fiancés de la rue Quincampoix


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066307547

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII


CHAPITRE PREMIER

Table des matières

SUR la route de Normandie, à peu prés à égale distance d’Évreux et de Pont-Audemer, Vieumesnil étage ses vingt-cinq maisonnettes dans un petit vallon verdoyant au fond duquel coule la Surgette.

Les ruines d’un vieux château fort le dominent, et il dévale doucement vers le ruisseau, baignant ses dernières maisons dans l’eau chantante qu’ombragent de vieux saules, et où grouillent d’énormes et succulentes écrevisses qui font la célébrité du pays.

Après avoir sauté la Surgette sur un vieux pont de briques rouges, la route de Normandie traverse Vieumesnil dans toute sa longueur, et va se perdre là-bas, derrière un épais rideau de peupliers barrant l’horizon.

Le villageot est construit tout au long de cette route poudreuse, ce qui fait qu’il ne possède qu’une unique rue.

Mais devant l’auberge de l’Écu-d’Or, une placette se creuse, plantée d’ormeaux, et au fond, s’élève l’église, une de ces vieilles églises normandes, dont le clocher est coiffé comme d’un bonnet de police.

Tandis que tout change et se transforme dans le monde, seul Vieumesnil ne bouge point, et il y a un peu moins de deux cents ans, au moment où commence cette histoire, Vieumesnil était exactement ce qu’il est aujourd’hui. Peut-être le clocher de l’église portait-il son bonnet de police un peu moins sur l’oreille, sans doute les chaumes des toits étaient-ils moins moussus, l’auberge de l’Écu-d’Or moins branlante et son enseigne moins rouillée. Mais le château ruiné là-haut n’avait certainement pas plus de pierres et de hiboux qu’en ce temps-ci, et la Surgette chantait aussi doucement qu’elle fait aujourd’hui, en passant sous son vieux pont de briques rouges. Or, ce jour-là, qui était le seizième du mois de septembre de l’an du Seigneur mil sept cent seize, Vieumesnil était tout secoué comme par une joie inusitée.

Des échoppes de toile se dressaient tout le long de la route et tout autour de la placette, et au beau milieu de celle-ci, sous des arceaux de verdure, une salle de bal était installée, dont l’orchestre était déjà tout prêt, formé de planches supportées par quatre tonneaux.

Mais plus que partout ailleurs, c’était dans l’auberge de l’Écu-d’Or que l’animation semblait considérable. La cuisine rougeoyait d’un feu d’enfer, où tournaient lentement des chapelets d’oisons et de grasses volailles; dans la cour, dans le jardin, jusque dans le verger, des tables étaient dressées, déjà encombrées de buveurs, et le cidre coulait de partout, car c’était justement sa fête, à ce doux jus des pommes normandes, et chaque année Vieumesnil fêtait par des réjouissances publiques la première coulée du cidre nouveau.

MAITRE POTON


Un monde de valets, de marmitons, de filles de salle, s’agitait dans l’auberge de l’Écu-d’Or, sous la direction de maître Poton, qui dirigeait toute cette armée avec l’habileté d’un vieux tacticien.

Vêtu de blanc de la tête aux pieds, un large tablier ceignant son ventre majestueux, portant à son côté, comme un gentilhomme son épée, son large couteau de cuisine dans sa gaine de cuir, son bonnet de coton sur l’oreille, avec sa figure poupine et rasée, maître Daniel Poton avait réellement grand air!

Et, comme il avait l’œil partout, gourmandant les servantes, jetant un ordre aux sommeliers, un conseil aux marmitons, une parole aimable aux clients, se démenant, s’agitant, mais sans rien perdre de sa dignité, on sentait que ç’était le maître.

Mais voici que tout à coup, comme maître Poton venait de jeter un coup d’œil aux broches où se doraient poulardes et oisons, il fronça son sourcil majestueux, et se dirigeant vers la porte de l’auberge, où un jeune homme semblait bayer aux corneilles:

— Voyons, Blaise, fit-il, tu ne pourrais pas nous donner un coup de main, un jour comme aujourd’hui?

— Un jour de fête!... dit l’autre, que je mette la main à la pâte!...

— Si encore tu t’amusais!... Mais te voilà, les bras ballants, l’air maussade, comme si tu portais tel diable en terre!

Le jeune homme eut un geste d’impatience:

— Chacun s’amuse à sa façon!

Maître Poton allait répliquer, mais il n’en eut pas le temps. Voici qu’on l’appelait là-bas, et il rentra dans l’auberge, non sans avoir levé les bras au ciel, comme pour en appeler aux dieux, qui lui avaient donné un tel fils.

Ce n’était pas que Blaise Poton fût un mauvais garçon. Non, certes!

A peine âgé de vingt ans, c’était un beau gars, et ce jour-là, il était des plus farauds, avec ses souliers à boucles d’argent, ses bas chinés, sa culotte de nankin et son bel habit à fleurs. Les cheveux serrés sur la nuque par un large ruban ponceau, il portait fièrement son tricorne galonné.

— VOYONS, BLAISE, FIT-IL, TU NE POURRAIS PAS NOUS DONNER UN COUP DE MAIN UN JOUR COMME AUJOURD’HUI!... (P. 6.)


Mais quel air d’ennui sur toute sa figure! Comme ses lèvres tombaient en un rictus dédaigneux, comme ses jolis yeux gris clignaient, dégoûtés, et comme toute sa physionomie paraissait méprisante devant la grosse joie qui animait tout le village!

Il était là, accoté au chambranle de la porte, pareil à quelque âme en peine, hésitant à se jeter dans la foule des croquants qui s’agitait sur la place, autour du bal où déjà trois violons commençaient à grincer.

— Tout de même, v’la que vous avez fait de la peine à not’maître, m’sieu Blaise! fit une voix, à ses pieds.

Blaise abaissa les yeux vers un petit garçon, tout affairé à plumer des volailles.

— Tu dis?

— Je dis que si j’étais à votre place, moi, ah! vous me verriez gambader et sauter!... Et je n’aurais pas la mine longue d’une aune, que vous portez, un jour comme aujourd’hui, où tout le monde est en joie!

— Mon petit Framboisy, mêle-toi de tes affaires et non des miennes, n’est-ce pas!

— Oh! Je le sais bien ce que vous avez!... Vous voudriez aller à Paris, avec cette grande flamberge de Jérôme, qui vous a traboulé la tête, depuis qu’il est venu dans le pays, Dieu sait pourquoi!... Car c’est depuis qu’il est ici, que vous avez changé, m’sieu Blaise!

Le jeune homme s’impatienta:

— En voilà assez, n’est-ce pas!

Et il sortit, tandis que le pauvre petit Framboisy, tout en plumant ses volailles dont les duvets hérissaient ses cheveux, murmurait:

— Ah oui! Si j’étais à sa place!

Il était un fait que Blaise avait tout ce qu’il fallait pour être heureux, et qu’il ne savait pas profiter de son bonheur. Fils unique de maître Daniel Poton, propriétaire de l’Ecu-d’Or, c’est-à-dire de l’auberge la plus achalandée d’Evreux à Pont-Audemer, il avait été jusqu’à cette heure gâté, choyé par ce brave homme de père dont il était toute la joie. Dans quelque temps, à son tour, il deviendrait le patron de l’Ecu-d’Or, et il allait épouser Babette...

Ah! Babette!... Jolie comme un cœur, menue comme un saxe, blonde comme une fleur de colza, avec ses clairs yeux couleur de violette, et si bien élevée avec ça, si bonne ménagère, femme de tête, d’ordre et d’économie, bien qu’elle n’eût pas encore dix-sept ans sonnés!

Ah! C’est que maître Lacoudre, le terrible magister de Vieumesnil, son digne père, l’avait dressée, comme il disait, au doigt et à l’œil.

Car elle était pauvre, Babette, et, en dot, elle n’apporterait à son mari que sa beauté, son courage, et ses deux bras qui, pour être menus et délicats, n’avaient jamais boudé à l’ouvrage.

Quand maître Poton avait su que Blaise et Babette s’aimaient, tout d’abord il avait sévèrement froncé ses majestueux sourcils. Mais il n’avait point osé contrarier son fils, puis il avait songé qu’une pareille fille, c’était un trésor! Vertu vaut mieux qu’argent!

Et les deux jeunes gens avaient été fiancés!

Franchement, ce petit plumeur de volailles de Framboisy n’avait-il pas raison, et avait-on le droit d’être triste et mélancolique, quand on avait le double bonheur d’être le fils de maître Poton, et le fiancé de la douce Babette!

Tout cela, d’ailleurs, c’était la faute à Jérôme Loupillard.

Avant l’arrivée au village de ce grand escogriffe, Blaise avait été content de son sort, heureux de vivre, participant à toutes les fêtes, véritable boute-en-train du pays.

L’arrivée de Jérôme Loupillard avait changé tout cela!

D’où venait-il? Nul n’aurait su le dire, pas plus que ce qu’il était venu faire à Vieumesnil.

Un beau soir, il était descendu du coche de Paris, en faisant tinter les écus dans sa poche, il s’était installé à l’Ecu-d’Or, passant son temps à boire et fumer, étonnant les villageois par ses habits à la mode parisienne, plus encore par ses allures de casse-assiettes, et cette longue pipe qu’il portait accrochée au revers de son tricorne, assurant que c’était ainsi que l’on faisait aux Porcherons, à Paris!

Blaise avait été émerveillé par le bagout du personnage et tout de suite il s’était lié avec lui d’une étroite amitié. Et c’est bien ce qui l’avait perdu!

Car, à force d’entendre vanter par son nouvel ami les charmes, les plaisirs de Paris, Blaise avait fini par trouver fastidieuse la vie calme et paisible qu’il menait dans son tranquille Vieumesnil. Et il n’avait plus rêvé que d’aller à Paris! Mais son père n’y consentirait jamais, et Babette en serait malade, sans compter le vieux magister Lacoudre, dont il avait reçu jadis tant de coups de férule, qu’il en gardait encore comme une sourde peur.

Un jour il avait essayé d’en parler à son père: maître Poton l’avait reçu de si belle façon qu’il n’avait encore osé reprendre cette conversation.

Rongé par l’envie d’aller à Paris, dégoûté des calmes joies de son village, mais n’osant partir, voilà pourquoi Blaise était si triste, si mélancolique, en ce jour où tout le village était en fête.

BABETTE


Tout à coup, il entendit qu’on l’appelait, et, s’étant retourné, il se trouva face à face avec Jérôme Loupillard en personne.

C’était une façon de géant que Jérôme Loupillard, grand, bien découplé, le teint de brique et le nez déjà trognonnant. Mais il avait un drôle de regard, et tout autre que Blaise se fut immédiatement méfié d’un garçon qui regardait les gens de cette façon-là.

Blaise s’étonna de la rencontre:

— Hé quoi, tu es ici?... Tu m’avais pourtant bien dit, hier au soir, que ces fêtes campagnardes te déplaisaient souverainement, et que, pour éviter ces gaîtés stupides, tu t’en irais bien loin, jusqu’à Pont-Audemer ou Evreux!

— Oui! sourit Jérôme, l’homme propose et les circonstances en disposent autrement!... Je viens de retrouver des amis!

— A Vieumesnil?

— Ici même!... Et quels amis!... Je veux te présenter à eux, d’autant plus...

Il s’arrêta, jeta un coup d’œil autour de lui, comme s’il avait peur de quelque oreille indiscrète, puis, point sûr pour l’étonnant secret qu’il allait confier à Blaise, il l’entraîna dans un coin solitaire, et, baissant la voix, pour que nul n’entendit:

— Es-tu toujours décidé à partir pour Paris!

— Certes! répliqua Blaise. Mais tu le sais, la chose est plus que difficile car mon père d’une part, maître Lacoudre...

— Ta, ta, ta... interrompit Jérôme, il ne s’agit point de cela. Si tu veux partir, sans que ni ton père, ni ta fiancée, ni l’aimable magister n’y trouvent à redire...

— Ce serait là un véritable miracle!

— Je puis l’accomplir!... Avec l’aide de mes amis! Le principal est que tu consentes à les aider un peu! Ma combinaison est infaillible. Non seulement ton vénérable père et les autres personnes qui te retiennent en ces lieux ne te disputeront pas, mais encore ils t’accompagneront jusqu’à la voiture, remplissant tes poches et ta bourse, à qui mieux mieux!

— Je voudrais bien voir cela! fit Blaise sceptique.

— Aies confiance en moi et en mes amis, et fais ce qu’ils te diront!... Tiens, allons les voir!

C’était au bout du village, une immense grange à battre le grain, que pour la circonstance on avait débarrassée de tout ce qui l’encombrait.

Sur la porte charretière, une immense affiche annonçait que c’était céans que l’illustre troupe du non moins illustre Sidoine Mirandor donnait ses séances de comédie moyennant un prix uniforme de cinq sols: on pouvait même payer en nature.

La porte franchie, ils se trouvèrent dans la salle que des bancs garnissaient, et dans le fond, s’élevait une façon de tréteau, que cachait, en guise de rideau, un lambeau de tapisserie.

— Mais tu me mènes à la comédie? demanda Blaise.

— Parce que mes amis sont des comédiens!

Et enjambant les bancs, il écarta le rideau, et poussa Blaise dans ce que l’on pouvait appeler les coulisses du théâtre. Blaise se dirigea vers un comédien, vêtu de la souquenille bariolée des Crispin, et, familièrement:

— Sidoine, je te présente l’ami dont je t’ai parlé !

Sidoine Mirandor, car c’était le directeur de la troupe en personne, s’inclina avec une grâce vraiment régence, et saisissant immédiatement la main de Blaise:

— Très flatté, monsieur, en vérité, très flatté !

Puis se tournant vers Jérôme:

— Alors, c’est entendu pour ce soir?

— C’est entendu!

— Parfait!.. Monsieur est au courant de son rôle?

— Je l’y mettrai!

— De mon côté j’ai averti Verdure et Larancune!... Ah! l’on va rire un peu!

Blaise ouvrait de grands yeux. Sidoine Mirandor s’inquiétait s’il savait son rôle! Allait-on lui faire jouer la comédie? Il allait demander les explications, mais un formidable roulement de caisse, appuyé par un tonitruant éclat de trombone l’interrompit. C’était à la porte de la grange, un des acteurs de l’illustre troupe qui annonçait le spectacle aux badauds assemblés par cette harmonieuse musique.

D’OU VENAIT-IL CE JÉROME LOUPILLART? NUL N’AURAIT SU LE DIRE, PAS PLUS QUE CE QU’IL ETAIT VENU FAIRE A VIEUMESNIL (P. 9.)


— Entrrrez seigneurs et dames, profitez de l’occasion, car il a fallu véritablement un miracle pour que l’illustre troupe du célèbre Mirandor, habituée à ne donner ses représentations que devant des têtes couronnées s’arrête dans vos murs! Vous allez voir...

Pendant ce temps, en un coin de la salle, Jérôme parlait bas à son ami Blaise et lui faisait part de la fameuse combinaison, laquelle avec l’aide du célèbre Mirandor et de ses acteurs, allait lui permettre de réaliser son rêve.

Elle devait être du goût de Blaise car, lorsque son ami eut fini, il s’écria:

— Bravo! Voilà, ma foi, qui est merveilleusement combiné. Tu es un fameux maître en expédients, et je ne connaissais pas jusqu’au fond ton sac à malices! Celle-ci est des mieux ourdies, pardieu! Je ne sais comment je pourrais jamais te remercier.

— Ne parlons pas de cela! interrompit Jérôme. Je n’ai voulu que te venir en aide, et je suis assez payé par la joie que je te cause!

Cependant, tandis qu’ils parlaient, la salle s’était remplie, et déjà, écartant le rideau, un valet de comédie venait annoncer que l’illustre troupe allait avoir l’honneur de jouer la Forêt de Dodolle, pièce mêlée de chants de MM. Fuzelier, Lesage et Dorneval. Jérôme se leva, et entraînant Blaise:

— Ne restons pas là ! A Paris, nous aurons le temps et le loisir d’assister à de plus piquants spectacles. Et tous les deux se perdirent dans le champ| de foire.

Blaise se sentait heureux comme il ne l’avait été depuis bien longtemps. Et voici que, comme il s’approchait du bal, une main s’appesantit sur son épaule, tandis qu’une rude voix disait:

— Enfin l’on te trouve! Ce n’est point malheureux!

— Il y a au moins une heure que nous te cherchons, Blaise! ajouta une petite voix si douce, qu’on eût cru entendre chanter les anges.

C’était maître Lacoudre et sa fille Babette. En les reconnaissant Jérôme |fronça le sourcil. Mais déjà Blaise avait enlacé sa fiancée, et comme les violons préludaient à un rigodon endiablé, tous deux se lancèrent parmi les danseurs.

Ah! qu’elle était jolie cette petite Babette, avec son cotillon court, son corsage de linon à fleurs, et ce petit bonnet de dentelles, posé si gentiment sur la mousse d’or de ses fins cheveux! Ah! Idiot de Blaise, de vouloir courir loin de Vieumesnil où il possédait une si jolie fiancée! Légère comme un oiseau, elle sautait au bras de Blaise, s’étonnant de sa mine si réjouie:

— Enfin, je te retrouve, Blaise, je te revois, heureux comme autrefois!... J’espère que c’en est fini de tous ces papillons noirs qui s’en étaient venus s’abattre sur toi!

— Oui! c’est fini, bien fini, Babette!

— Alors, nous allons pouvoir bientôt faire accorder les violons de] notre noce?

— Bientôt, Babette! Dans trois ou quatre mois tout au plus!

Elle eut une jolie petite moue:

— Si tard!

— Mais non!.. Seulement avant...

Il allait lui dire, qu’avant de se marier, il voulait| aller passer deux ou |trois mois à Paris, voir cette belle ville dont Jérôme lui disait merveille, goûter à toutes ses joies, à tous ses plaisirs... Mais il se retint. |Il avait promis le secret à son ami et dans la crainte de faire échouer le stratagème imaginé par Jérôme, il se tut.

Pendant ce temps, Jérôme causait avec Lacoudre, et faisait l’aimable avec le vieillard qui ne lui répondait guère que par monosyllabes, car le magister ne |portait point Jérôme dans son cœur.

Tout vêtu d’une grande houppelande d’un vert bouteille fané, le tricorne sur les yeux qu’abritaient de grandes lunettes rondes, ses cheveux enroulés dans un large |ruban de soie noire, le magister était détenteur d’une de ces physionomies rébarbatives, qui dès l’abord font reculer les plus braves, et l’on comprenait, rien qu’en le voyant, la terreur qu’il inspirait à ce pauvre Blaise, bien qu’il dût devenir son beau-fils.

Mais si la figure de maître Lacoudre était à l’ordinaire des moins gracieuses, il semblait qu’elle devînt plus farouche encore, quand il se trouvait en face de M. Jérôme, en qui, dès le premier jour, le magister avait flairé, comme il le disait, un bien vilain merle.

Jérôme ne paraissait pas remarquer cette animosité du père de Babette. Au contraire plus le vieux maître d’école se hérissait dans sa mauvaise humeur, plus Jérôme se montrait aimable et affectueux: c’était à n’y rien comprendre.

Enfin Babette et Blaise revinrent, et mirent fin à un entretien dont Jérôme avait fait les seuls frais.

Alors on fit un tour de foire. Babette rayonnait de joie, jamais elle n’avait vu son Blaise de si galante humeur. Ah! pauvre Babette, si tu avais pu prévoir!

Mais déjà la nuit tombait. Des lampions s’allumaient aux échoppes, la place se vidait, chacun se dirigeant vers son logis pour le repas du soir.

— Tu viens souper avec nous, Blaise? demanda gentiment Babette à son fiancé.

— Pardieu! ajouta le vieux maître. Il ferait beau voir qu’un jour de fête il ne dînât pas avec nous!

Blaise allait accepter. Mais un coup d’œil de Jérôme le retint:

— Ma foi, ce soir... je ne sais pas... hésita-t-il.

— Tu sais bien, déclara Jérôme, que nous avons promis à nos amis! Mademoiselle, vous lui pardonnerez, pour cette fois, vous aurez si souvent l’occasion de dîner ensemble, quand vous serez mariés!

Babette esquissa une moue:

— Ce n’est vraiment pas gentil, Blaise!... Je me faisais tant de plaisir...

— Tant pis pour lui! grogna le vieux magister.

Et, très raide, il tourna les talons, entraînant Babette toute désolée.

— Ils sont fâchés! fit Blaise.

— Bah! tu te raccommoderas plus tard. Qui veut la fin, veut les moyens!



CHAPITRE II

Table des matières

UNE heure après, dans une petite salle de l’auberge de l’Écu-d’Or, Blaise et Jérôme soupaient gaillardement en compagnie de trois soldats, dont l’un portait sur sa manche les galons de sergent.

C’était, avait assuré Jérôme à maître Poton en lui recommandant de soigner son menu, trois de ses amis, un brave sergent recruteur et ses deux acolytes, qui s’en venaient en Normandie afin de remplir les cadres du Royal-Anjou, décimé par la dernière guerre.

En toute autre circonstance, maître Poton eût sans doute esquissé une fort vilaine grimace, en voyant son fils en telle compagnie.

Car on connaissait les mœurs des sergents recruteurs, et qu’ils ne se gênaient guère, après un bon dîner, alors que les fumets des alcools troublaient les cervelles, de faire signer aux jeunes gens naïfs, des engagements qu’ils regrettaient fort, quand ils avaient repris leur esprit.

Mais ce jour-là, maître Poton était bien trop occupé de tous ses clients qui emplissaient son hôtellerie et qu’il fallait servir sur l’heure!

Ah! on avait bien autre chose à faire que de voir ce qui se passait dans la petite salle, où Blaise et Jérôme soupaient en compagnie du sergent recruteur et de ses acolytes!

D’ailleurs les cinq convives, non plus, ne s’occupaient guère de ce qui se passait à l’intérieur.

Ils mangeaient à belles dents, et buvaient sec.

Néanmoins, quand on eut achevé le dessert de ce pantagruélique festin, Jérôme, clignant de l’œil:

— Et maintenant, si nous nous occupions de notre affaire?

— Quelle affaire? demanda Blaise, qui à vrai dire était un peu gris, et dont les yeux papillotaient.

On éclata de rire:

— Allons, fit le sergent, le jeune homme a tellement pris son rôle au sérieux que le voici dans les vignes du Seigneur! C’est le moment, c’est l’instant de lui faire signer le papelard!

— Signe!

Et, d’une main défaillante, Blaise signa son nom au bas du papier.

Puis, comme si cet effort eût épuisé ses forces, sa tête tomba sur la table, et il s’endormit.

— Parfait! approuva le sergent! Il a parfaitement donné la réplique! On dirait qu’il n’a fait que cela toute sa vie!

— Et maintenant, buvons! proposa Jérôme.

Et, tirant la belle pipe qui décorait son chapeau, il la bourra de tabac, et s’enveloppa d’un odorant nuage de fumée.

Cependant, l’auberge de l’Ecu-d’Or se vidait lentement de tous ses clients, qui, joyeusement, se répandaient sur le champ de fête, où les musiques recommençaient à secouer l’air de leurs accords tonitruants. Le silence se faisait peu à peu dans la maison de maître Poton, lequel, gravement, dans un coin, comptait sa recette, très fructueuse, non sans, de temps en temps, gourmander ses valets et servantes, qui, à son sens, lambinaient plus que de raison pour laver les vaisselles et remettre tout en place.

Enfin, son humeur grognonne un peu apaisée par le bénéfice que venait de lui procurer cette journée de fête, après un dernier coup d’oeil à sa valetaille et voyant que tout allait suivant ses désirs, il songea à son fils:

— Que fait à cette heure ce diable de Blaise?

Il se leva et se dirigea vers la salle où son fils festoyait avec ses amis. Dés l’abord, un épais nuage de fumée le fit reculer, manquant l’asphyxier, car le sergent recruteur et ses deux acolytes, tout en vidant les bolées de cidre, s’étaient mis à fumer à qui mieux mieux. Enfin, toussaillant, il parvint jusqu’au milieu de la salle.

— Eh bien, mes amis, cela va-t-il mieux, et êtes-vous contents de l’auberge de l’Ecu-d’Or?

A l’entrée de maître Poton, Jérôme s’était subitement abattu sur la table, le front dans ses coudes, comme s’il eut été soudain assommé par l’ivresse: c’est que l’heure sonnait des graves événements.

SIDOINE MIRANDOR, S’INCLINA AVEC UNE GRACE VRAIMENT RÉGENCE (P. 10.)


Aussi, à la demande de l’aubergiste, seul le sergent répondit:

— Parfaitement, maître! Le cidre était exquis et la chère excellente! Au regret de vous quitter, car, Dieu me damne, j’aurais volontiers pris pension dans votre hôtellerie!

— Et quoi? Partiriez-vous si tôt?

— Le métier est dur! Il faut que je sois demain, dès l’aube, à Laigle, d’où, par petites étapes, je me dirigerai vers Angers! Et le chemin est long!

Puis, se tournant vers ses deux hommes:

— Oust! En route, mauvaise troupe!

Les deux soldats se levèrent sans sourciller. Jérôme feignait toujours de dormir à poings fermés. Mais le sergent:

— Et la recrue? Est-ce qu’il dort toujours? Hop! Qu’on le réveille!

Et, sans attendre d’être obéi, lui-même vint frapper sur l’épaule de Blaise, qui dormait comme un loir.

— Quoi? Qu’y a-t-il? Qu’est-ce qu’on me veut?

— Il faut partir, jeune homme! Nous n’avons pas une minute à perdre!

Blaise s’étira, écarquilla les yeux, ne comprenant rien à ce qu’on lui voulait, et jouant l’étonnement de la meilleure foi du monde. Maître Poton, lui, s’ébahissait, et il demanda:

— Ah ça! Pourquoi réveillez-vous mon gars, et lui donnez-vous l’ordre de vous suivre?

— Mais, repartit le sergent, parce qu’il vient de signer son engagement au Royal-Anjou, dont j’ai l’honneur d’être le sergent recruteur!

— Hein!... Vous!... Quoi!... Blaise!...

Maître Poton n’en put dire davantage, tant la stupéfaction lui serrait la gorge.

— Non! Mais vous voulez rire, je pense? Blaise? Mon Blaise, mon gars, le plus riche garçon du terroir aurait signé un engagement du Royal-Anjou? Vous voulez sans doute vous gausser de moi?

— A Dieu ne plaise! J’ai trop de respect pour le maître de l’Ecu-d’Or dont la cave est si bien garnie! D’ailleurs, j’ignorais que ce jeune homme fût votre fils! Mais il n’y a pas à y revenir! Il a signé ! Voyez plutôt!

Et le bas-officier mit sous les yeux de maître Poton, foudroyé, l’acte d’engagement, dûment signé et paraphé par Blaise!

— C’est bien sa signature! déclara-t-il, comme médusé.

Puis, tout à coup, la colère empourprant son teint déjà si coloré :

— Mais c’est de la duperie! C’est de la canaillerie! Vous avez abusé de ce pauvre garçon! Il n’a pas signé de son plein gré ! Vous l’avez enivré ! Sa bonne foi a été surprise! L’acte ne vaut rien! J’en appellerai au parlement, au ministre, au roi!

Le sergent haussa les épaules:

— L’acte est-il signé, oui ou non? Quant au reste, appelez-en à messire Satan, s’il vous plaît, je m’en lave les mains. Je fais mon métier, moi, désolé qu’il vous soit désagréable! Allons, en route! Les grands mots raccourcissent les jours!

Mais maître Poton s’était planté devant la porte de la salle, et sa majestueuse carrure l’obstruait complètement.

— Je vous dis qu’il ne partira pas! criait-il. Et toi, gros benêt, double imbécile, crème d’idiot, répondras-tu? Diras-tu quelque chose! Tu restes là comme une pierre!...

A la vérité, Blaise se taisait! Qu’aurait-il pu dire? Il se contentait de baisser la tête, d’un air fort penaud, comme un qui voudrait bien être à cent lieues de là.

Alors la colère de maître Poton se tourna vers Jérôme:

— Où est-il ce sacripant, ce bandit, ce pillard, ce fainéant, ce traîne-ruisseau, ce rien qui vaille! C’est lui qui est cause de tout! Est-ce qu’il n’aurait pas dû veiller sur mon fils, l’empêcher de commettre cette bévue, m’avertir!...

Mais Jérôme n’avait garde de se réveiller! Accoudé sur la table, plus l’aubergiste déversait d’injures sur lui, plus il ronflait, capable de damer le pion à une bonne toupie de Nuremberg. Maître Poton avait beau le secouer, tel un prunier en août, l’autre ne se voulait éveiller.

Alors, ne sachant sur qui déverser sa colère, maître Poton jugea bon de crier au secours:

— A moi! A l’aide! On m’assassine

En une minute, le couloir qui conduisait à la petite salle où avait lieu cette scène fut plein de marmitons, gâte-sauces et maître queux, suivis d’un lot important de valets et servantes, accourus aux cris du maître, brandissant ce qui avait pu leur tomber sous la main, qui une lardoire, qui une lèchefrite, celui-ci une écumoire, celle-là un poêlon.

Le sergent comprit que cela pouvait se gâter, et jugea qu’il était temps de porter, un grand coup! Aussi, avec une majesté souveraine:

— Paix-là ! fit-il en s’avançant, paix-là, au nom du roi!

Et ces mots furent prononcés avec un tel accent d’autorité que, sur-le-champ, la colère de maître Poton tomba, semblable à ces soupes au lait qui montent, montent jusqu’à l’instant précis où on les mouille d’une goutte d’eau. Derrière lui, la valetaille mit bas les armes.

Maître Poton comprit qu’il n’y avait rien à faire. Il se laissa tomber sur une chaise en gémissant:

— Que la volonté de Dieu s’accomplisse, et celle de Sa Majesté également!

— Ainsi soit-il! conclut le sergent, qui une troisième fois commanda:

— En route!

Mais à ce moment une fillette bondit dans la salle, suivie par un vieux bonhomme en houppelande puce et tricorne noir. C’était Babette, la jolie Babette, qui, ayant appris ce qui se passait dans l’auberge de l’Écu-d’Or, arrivait tout essoufflée, pour tâcher d’arracher son fiancé des mains des soldats du roi.

— De grâce, monsieur, gémit-elle, en se jetant aux genoux du sergent, écoutez ma prière, ne le laissez pas partir! Je suis sa fiancée, nous allons nous marier dans un mois, au plus tard! Que deviendrai-je sans lui? Vous n’avez pas un cœur de pierre! Vous ne voudrez pas que je pleure!

Le recruteur tortillait sa moustache:

— En voilà bien d’une autre! grommela-t-il.

Mais le vieux bonhomme à houppelande puce, qui était le magister, défiant, saisit le soldat par sa manche, et:

— Il a signé ? Il a signé ? Faites voir un peu s’il a signé ?

— Voilà, brave homme!

Le vieux Lacoudre prit l’engagement, le lut, le palpa, le retourna, puis, penaud, le rendit au sergent en murmurant:

Il est en règle!... J’aurais bien parié, pourtant!... Et il n’acheva pas sa pensée.

Babette cependant s’était jetée dans les bras de Blaise, et tout éplorée:

— Pourquoi as-tu fait cela, Blaise? Pourquoi as-tu signé ce fatal papier? Tu ne m’aimes donc plus que tu veux me quitter!

Et elle était si jolie, Babette, si jolie et si désolée que Blaise ne répondit qu’en fondant en larmes, et en la serrant sur son cœur. A ce moment, Jérôme, que nul ne surveillait, releva un peu la tête, et, s’adressant à son ami:

— Méfiance! Il va s’attendrir et tout sera perdu! Coupe court et prends du large!

— Bon! répliqua le sergent.

Et, une dernière fois:

— Allons, allons! En route, sacrédieu! Oust, debout! Filons!

Et d’une bourrade, il poussa dehors Blaise, qu’encadrèrent les deux soldats.

Mais maître Poton se leva:

— Une minute! fit-il. Je ne vais pas laisser partir mon gars comme un gueux!

Et fouillant dans sa poche, il en tira les doubles, les blancs et les petits écus qui l’emplissaient, toute sa recette du jour, et la tendant à son fils:

— Tiens! Dès ton arrivée tu nous enverras ton adresse! Et, sois tranquille, j’ai des amis puissants et aurai vite fait de t’acheter un remplaçant!

— Blaise, tiens! C’est tout ce que j’ai! fit à son tour Babette.

Et arrachant de son cou sa jeannette en or, elle la donna à son fiancé.

Et au milieu des sanglots de maître Poton et de Babette, des grognements de maître Lacoudre, auquel faisaient un accompagnement les lamentations de toute la valetaille, le cortège emmenant Blaise disparut dans la nuit.



CHAPITRE III

Table des matières

TANT qu’avait duré cette scène, comme s’il eût été assommé par une terrible ivresse, Jérôme Loupillart était demeuré vautré sur la table, insensible à ce qui se passait autour de lui. Quand l’auberge se fut vidée, tous les habitants ayant couru sur la route pour voir partir ce malheureux Blaise, Jérôme se releva, et, avec un éclat de rire:

LE BAS-OFFICIER MIT SOUS LES YEUX DE MAITRE POTON, FOUDROYÉ, L’ACTE D’ENGAGEMENT, DUMENT SIGNÉ ET PARAPHÉ PAR BLAISE (P. 16.)


— Allons, la chose s’est passée en douceur!... Voilà mon homme parti!... ouf!... J’en suis débarrassé ! Ce n’a pas été sans peine. Maintenant tâchons de bien mener notre barque et de réussir dans notre entreprise.

Puis, ayant ainsi parlé, il monta tranquillement se coucher.

Deux jours durant, Jérôme demeura invisible tant il avait peur de la colère du père Poton.

Enfin, le troisième jour, à la nuit, Framboisy vit une ombre qui se glissait au dehors, et bien qu’il fît déjà assez sombre, il reconnut Jérôme:

Jérôme se dirigeait vers l’église. Qu’allait-il faire dans la maison de Dieu, ce mécréant, qui sûrement n’avait pas pour habitude de fréquenter les offices?

Si Framboisy avait suivi le maudit garçon, il eût pu le voir se cacher dans un coin, et là, attendre la sortie de la prière, à laquelle il savait fort bien que la jolie Babette ne manquait point.

Elle sortit, en effet, de la vieille église, la dernière, car, sans doute, elle y était mieux pour pleurer, ce qu’elle ne devait pas oser faire devant son terrible père.

Les yeux tout rouges de larmes, très pâle, elle descendait les cinq marches du porche, quand se détachant de l’ombre, Jérôme l’accosta:

— Bonjour, mam’zelle Babette!

La fillette poussa un petit cri, puis reconnaissant celui qui l’arrêtait ainsi:

— Ah! c’est vous, Jérôme?

— Oui! c’est moi, mam’zelle Babette. J’étais venu par ici, sachant que vous ne manquez pas un soir votre prière, et dans l’espoir de rencontrer mon bon ami Blaise, qui ne vous quitte guère, étant votre fiancé !

A ces mots, Babette regarda Jérôme, pour voir s’il ne se gaussait pas d’elle. Mais le bon apôtre était le plus sérieux du monde; aussi, la naïve petite:

— Quoi? vous ne savez pas?

— Je ne sais rien, repartit Jérôme, sinon que le soir de la fête, j’ai été surpris par ce maudit cidre, et ai été fort malade. C’est aujourd’hui que je sors pour la première fois!

— Mais, justement, le soir de la fête, vous n’étiez donc pas à l’Ecu-d’Or?

— Hélas si, j’y étais avec Blaise et des amis, et c’est précisément là...

— Comment se fait-il, en ce cas, que vous n’ayez pas assisté...

— Il faut m’excuser, mamz’elle! Mais voyez-vous, l’homme n’est pas parfait, et moi, moins qu’un autre, je l’avoue humblement. Je vous le disais, le cidre m’a saisi! Ç’a été comme un coup de massue! Je suis tombé, presque mort, et impossible de me rappeler...

— Ah! mon pauvre Jérôme, soupira alors Babette, convaincue par ce que lui racontait Jérôme.

Vous ignorez en ce cas, le malheur advenu à mon pauvre Blaise?

Jérôme frémit:

— Un malheur? Vous me faites peur? Vite, vite! Qu’est-il advenu à ce cher ami?

— Imaginez vous qu’il a dîné en compagnie d’un sergent recruteur du Royal-Anjou. Que s’est-il passé ? Je l’ignore. Peut-être, comme vous, Blaise a-t-il été saisi par le cidre! Mais le fait est qu’il a signé son engagement, le malheureux, et qu’à cette heure, en qualité de recrue, il court les routes de France, pour aller rejoindre son régiment!

Et, ce disant, Babette se prit à fondre en larmes.

Mais voici qu’au lieu de se lamenter, ainsi qu’il eût été bien séant de le faire, Jérôme éclata d’un rire inextinguible, homérique, délirant.

Et, au milieu des spasmes et des hoquets qui le secouaient, les yeux pleins de larmes, il gloussait:

— Ah! elle est bonne! Ah! elle est drôle! Ah! elle est réussie! Jamais je n’aurais cru Blaise capable d’une pareille comédie! C’est bien| joué, ma foi! Je regrette de ne pas y avoir pu assister!

Babette contemplait Jérôme.

— Eh! quoi! Cela vous fait rire!

Le bon drille redevint subitement sérieux.

— Je vous demande pardon, fit-il, mais c’est plus fort que moi. D’ailleurs, vous ne pouvez savoir!...

— Je ne sais qu’une chose, c’est que Blaise est parti, que je ne le verrai de longtemps, sans doute, et cela suffit à m’attrister!

Et de nouveau ses yeux se remplirent de larmes. Jérôme se rapprocha de la fillette, et d’une voix tout à fait sérieuse:

— Alors, franchement, vous croyez à cette histoire?

— Quelle histoire?

— Mais celle des sergents recruteurs!... Savez-vous qui c’était ce sergent recruteur!... Mon ami Sidoine Mirandor, dont la troupe a donné des représentations à Vieumesnil, le jour de la fête! Et ces deux soldats? Deux pensionnaires de sa troupe! Tout cela n’est qu’une comédie, parfaitement montée et qui d’ailleurs, à ce que je vois, a pleinement réussi!

La fille du magister regarda Jérôme Loupillard, se demandant s’il se moquait d’elle!

JÉRÔME LOUPILLARD


ELLE DESCENDAIT LES CINQ MARCHES DU PORCHE, QUAND, SE DÉTACHANT DE L’OMBRE, JÉROME L’ACCOSTA (P. 20.)


Enfin:

— Et dans quel but, cette comédie, je vous prie?

— Mais simplement parce que Blaise avait envie de quitter son village natal, où il était si heureux cependant, afin de courir le monde! Voilà !

Puis, comme la fillette demeurait muette à cette révélation inattendue, Jérôme ajouta:

— Il y avait longtemps que je connaissais ses projets, et, croyez bien que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour le retenir! Je lui disais: «Com-

«ment, tu es le fils unique de

«l’Ecu-d’Or, et tu veux courir

«le monde! Et j’ajoutais aussi:

«Tu as la plus belle fiancée de

«tout le terroir et tu veux la

«quitter ainsi!» Ah ouat! C’était comme si je chantais! Voyez-vous, ce garçon ne vous aimait pas car s’il avait eu pour vous le plus petit brin d’affection, serait-il parti de cette façon, en vous jouant à vous et à son père, un aussi vilain tour? Vous êtes bien bonne de vous attacher à lui! Il n’en manque pas qui le valent, et sans aller plus loin...

Et Jérôme termina sa phrase par un petit sourire si plein de fatuité, qu’il fallait être innocent pour ne pas comprendre que c’était lui qui valait bien Blaise!

Babette ne s’y trompa pas, et, lançant au Loupillart un [regard plein de dédain, elle continua sa route, très troublée néanmoins par ce qu’elle venait d’apprendre.

Mais le bon apôtre ne se tint pas pour battu. Et ayant murmuré :

— Voilà le coup lancé : la blessure ne saurait manquer de s’envenimer! Allons! c’est tout de même de la belle et bonne besogne!

Il pirouetta sur ses talons, qui en rougirent de honte, puis se dirigea vers l’auberge de l’Ecu-d’Or. Quelle était donc cette besogne que monsieur Jérôme trouvait si belle et si bonne! Quel jeu jouait-il, en un mot? C’était lui qui a ait inspirée Blaise ses idées de départ, c’était lui qui avait facilité son départ, en mettant en scène la comédie si bien jouée par Sidoine Mirandor!

Et voici que tout à coup il trahissait son ami, dévoilait le secret de l’affaire et en rejetait toute la responsabilité sur Blaise!

Assurément, Jérôme avait un but en agissant ainsi. Mais quel était donc ce but? Pour le comprendre, il faut remonter quelques années en arriére, et rappeler le passé, assez nébuleux, de Jérôme Loupillart.

Jérôme Loupillart avait vu le jour, quelque vingt-cinq ans auparavant, dans la boutique de maître François Loupillart, son digne père, marchand fripier sous les pilliers des halles, à l’enseigne du «Singe en Batiste.»

François Loupillart, père de notre Jérôme, ayant la bonne fortune d’être le frère d’un des premiers valets de M. le duc de Montbazon, s’enrichissait de la dépouille du gentilhomme à la mode, et son échoppe était la mieux achalandée de Paris.

Aussi, maître François Loupillart avait-il un fameux bas de laine, et, à la naissance de son fils, il jura qu’il ne lésinerait pas pour l’éducation de son héritier, qu’il en ferait quelqu’un et quelqu’un qui lui ferait honneur.

SANS AUTRE FORME DE PROCÈS, JÉROME Y MIT AUSSITOT LE NEZ (P. 24.)


A peine le jeune Jérôme avait-il atteint l’âge de huit ans, que le respectable fripier, afin de réaliser ses rêves, le mettait en pension au collège de Clermont, sis rue Saint-Jacques, et ainsi nommé de son fondateur, messire Guillaume Duprat, évêque de Clermont.

Cahin-caha il y termina ses études jusqu’au jour, où M. le duc, qui décidément plaçait bien mal sa protection, prit le jouvent chez lui, en qualité de secrétaire de ses menus plaisirs.

Mais son inconduite ne tarda pas à le faire mettre à la porte.

Et voilà Jérôme sur le pavé, n’osant pas remettre les pieds chez son fripier de père, certain de l’accueil qui l’attendait.

C’est alors que commença pour lui une existence des plus aventureuses, tour à tour comédien, lanternier, porteur de chaises, pousseur de vinaigrettes, vendeur de gazettes et chansons nouvelles, et mille autres états des plus honorables, dont rougissait tellement le pauvre fripier, sous son Singe en Batiste, qu’il finit par en trépassser.

Jérôme eut vite fait de dilapider en fêtes et festins, et la friperie paternelle, et le bas de laine que le marchand fripier avait si péniblement amassé.

Et mons Jérôme que rien ne corrige, se trouve de nouveau sur le pavé, traînant la misère, sans parler d’une horde de créanciers plus terribles encore.

Son oncle, qui avait quitté le service de M. de Montbazon après fortune faite, eut pitié de lui.

— Veux-tu être sérieux? lui dit-il, un jour que Jérôme allait implorer sa charité.

— Certes! Je ne demande pas mieux, repartit Jérôme, qui comme l’enfer, était pavé de bonnes intentions.

— Je puis, si tu veux, te trouver une bonne petite place. Ce n’est pas la fortune, certes, mais en travaillant, tu pourras vivre honnêtement et même mettre quelques sous de côté, pour tes vieux jours. Seulement il faut être sérieux!

Jérôme promit tout ce que l’on voulut, et, le lendemain, l’ancien valet de chambre le présentait chez son propre notaire, Me Quenu, dont l’étude se trouvait dans la rue Saint-Honoré.

Mais il ne tarda pas à se fatiguer de cette existence somme toute assez monotone, et il était prêt, malgré les belles promesses qu’il avait faites à son oncle, à déserter l’étude de Me Quenu, quand un beau soir, au moment où il était bien décidé à prendre du champ, il fit une découverte qui le plongea dans un monde de réflexions.

Ce jour-là, maître Jérôme vit un papier qui traînait sur le bureau de Me Quenu, et sans autre forme de procès, il y mit aussitôt le nez.

C’était un testament.

Une certaine dame Magloire, native de Pont-Audemer, et demeurant dans le village du Roule, près Paris, laissait toute sa fortune, estimée à 10 000 livres de rente, à une certaine nièce qu’elle avait en Normandie, dans un village nommé Vieumesnil, et laquelle répondait au nom de demoiselle Babette Lacoudre, fille du magister du village.

Mais le testament ajoutait que, la dite dame Magloire étant brouillée avec son frère le sieur Lacoudre, et cela sans espoir d’un raccommodement, les faits qui avaient occasionné cette brouille étant trop graves, il importait que la future légataire universelle ignorât le legs qui lui était faite. De plus, si par aventure, la dite légataire venait à décéder avant la testataire, dame Magloire ne voulant pas que son coquin de frère héritât de sa fortune, celle-ci devait être versée intégralement à certain couvent, sis dans le village du Roule.

Un point, c’était tout.

La lecture de ce testament fut pour lui un trait de lumière, et tel Archimède, venant de trouver son immortel principe, il s’écria:

— Eurêka!

Tout de suite son parti fut pris. Il allait se mettre en quête de cette Babette Lacoudre: la chose était facile, puisque le papier indiquait qu’elle demeurait dans le village de Vieumesnil.

Là, fût-elle laide et vieille, il lui ferait la cour et l’épouserait.

Malheureusement, pour mener à bonne fin cette délicate entreprise, il fallait à Jérôme Loupillard une certaine mise de fonds, et, ayant vidé ses goussets, il constata avec désespoir qu’il n’avait, pour toute fortune, que la minime somme de quatorze sols et six deniers: c’était peu pour se rendre à Vieumesnil, y vivre assez de temps pour éblouir la future héritière de la dame Magloire et finalement l’épouser.

Jérôme passa une partie de la nuit à chercher un expédient.

Finalement, et en désespoir de cause, il s’en vint trouver son oncle, l’ancien valet de chambre de M. de Montbazon, à qui, tout au long il expliqua ses projets, lui demandant la somme nécessaire pour les mener à bonne fin.

Tout d’abord, le bon oncle fit la sourde oreille.

Mais Jérôme fut si éloquent, il donna tant de preuves et de si bonnes raisons, que l’ancien valet de chambre finit par se laisser attendrir, et consentit à dénouer les cordons de sa bourse.

En sortant de chez son oncle, le premier soin de Jérôme fut d’entrer chez un fripier, où il écorna un des louis qu’il devait à la générosité avunculaire, car il seyait d’être pimpant et faraud, s’il voulait conquérir le cœur de la future héritière de la dame Magloire.

Puis, vêtu de neuf, ou à peu près, des pieds à la tête, il se dirigea tout droit vers la rue Coq-Héron où, en ce temps-là, se tenait le bureau des diligences se rendant en Normandie.

Quand il se présenta au bureau des voitures, on lui apprit que la diligence partant pour Pont-Audemer allait se mettre en route dans une heure, et qu’il restait justement une place, sous la bâche, auprès du conducteur.

Deux heures après, Jérôme Loupillard, heureux de voir du pays, quittait Paris par la barrièrel des Bonshommes, et partait à la conquête de demoiselle Babette Lacoudre, future héritière de dame Magloire, riche rentière du village du Roule. Et trois jours après, il débarquait à Vieumesnil.

MAITRE LACOUDRE


Maître Poton, entouré d’un lot important de valets et marmitons, sans compter les servantes et filles de salle, se tenait sur le seuil de sa porte, sous les armes, l’échiné déjà prête pour saluer les nobles visiteurs qui allaient lui faire l’honneur de descendre dans son hôtellerie.

Mais quand il vit Jérôme, dégringolant de sa haute plate-forme, et n’ayant d’autre bagage qu’un modeste baluchon enveloppé dans un vulgaire mouchoir à carreaux rouges, il ne put s’empêcher de faire une assez vilaine grimace, où se lisait tout son dédain pour un voyageur d’aussi chétive mine.

Mais, songeant aussitôt que l’habit ne fait pas le moine, ni le bagage le voyageur, il corrigea sa physionomie et mua sa grimace dédaigneuse en un sourire plein d’aménité, tout en saluant son hôte de ces mots:

— Monsieur, soyez le bienvenu! Que puis-je pour votre service?

— Mais à dîner d’abord, car j’ai avalé, dans la route, je ne sais combien de quintaux de poussière, et je meurs de soif et de faim.

Et, ce disant, Jérôme eut soin de faire sonner dans son gousset les trois louis d’or qui lui restaient des générosités de son bon oncle. Au son de cette musiques maître Poton exagéra son sourire, et s’adressant à sa valetaille:

— Oust, là ! Grouillez-vous, maudite engeance! Et préparez-la table pour ce noble voyageur!

Puis, à Jérôme:

— Monsieur couchera-t-il ici, ce soir?

— Mais ce soir, et demain, et les jours suivants, car j’ai l’intention de demeurer un assez long temps dans votre maison si je m’y trouve bien!

Puis, avec un petit air fort dégagé, et tel qu’il en avait vu à M. de Montbazon, son ancien protecteur:

— Je suis las de Paris, et ai le désir de me refaire en respirant l’air pur de vos campagnes!

— Allons, Framboisy, cria l’aubergiste au petit gâte-sauce, porte le bagage de monseigneur dans la chambre bleue!

Et tandis que Framboisy, avec une grimace comique, s’emparait du baluchon de Jérôme et disparaissait dans les profondeurs de l’hôtellerie, maître Poton guidait son hôte dans la salle à manger, puis retournait à ses fourneaux, en se disant:

— Ce doit être quelque grand seigneur qui voyage incognito.

S’il avait pu prévoir ce qui devait se passer!

Cependant, Jérôme fit honneur au menu de l’Écu-d’Or, non seulement en homme qui vient de faire un assez long voyage, mais encore en garçon qui n’a pas tous les jours une table aussi bien fournie. Et, tout en savourant de larges tranches d’un délicat pâté de lièvre, il murmurait:

— Voici un voyage qui débute bien! Cela est d’un bon augure pour la suite! Mais il ne faut pas perdre son temps. Renseignons-nous tout de suite!

Et, comme la servante plaçait devant lui un gigot de pré-salé qui faisait plaisir à voi r, il l’arrêta.

— Pardon, ma fille, vous êtes du pays sans doute?

— De mère en fille, m’sieu, pour vous servir!

— Alors, vous connaissez tout le monde à Vieumesnil?

La servante éclata de rire:

— Ma fine! Le village est pas si grand! On en a vite fait le tour, et bêtes et gens, je peux me flatter que j’y connais tous les visages, et que je suis capable de mettre un nom sur toutes les physionomies!

— Parfait, cela! approuva Jérôme. En ce cas, vous devez connaître maître Lacoudre.

— Ma fine oui! Je le connais bien, maître Lacoudre, à preuve que c’est lui qui m’a enseigné le syllabaire et la doctrine, et que sans doute, je saurais lire, à cette heure, si défunt mon père n’avait eu besoin de moi, pour garder not’ vache, et ne m’avait retirée de l’école après trois mois, assurant que jamais dans la famille il n’y avait eu plus savante que moi!

Jérôme qui avait hâte d’avoir les renseignements qu’il était venu chercher, s’impatientait de tout ce verbiage, mais il n’osait interrompre la jeune servante, de peur de l’intimider, et de ne rien savoir. Il demanda:

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
191 s. 70 illüstrasyon
ISBN:
4064066307547
Yayıncı:
Telif hakkı:
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