Kitabı oku: «Une vie d'artiste»
Roger Ballu
Une vie d'artiste
Étude de moeurs contemporaines

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066321727
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
DEUXIÈME PARTIE
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
XLI
XLII
XLIII
XLIV
LVX
XLVI
XLVII
XLVIII
XLIX
L
L
LII
LIII
LIV
LV

PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
Table des matières
Les soirées sont tristes dans les villes de province, bien tristes, surtout quand la ville est grande, et qu’on ne voit pas la campagne. Le semblant d’animation monotone et régulière, qui parvient à se produire le jour, disparaît quand la nuit tombe. C’est comme une cessation d’être qui s’étend sur toutes choses. Les boutiques se ferment, les rues deviennent désertes, et les quinquets clignotants éclairent le vide des carrefours. Devant ces maisons habitées, mais toutes closes, le silence est plus profond, plus morne que dans la solitude d’un paysage. A neuf heures du soir, un promeneur attardé parcourt-il les rues, on entend ses pas battre le pavé sonore à coups réguliers, et le bourgeois paisible, au fond de sa chambre à coucher, reste immobile dans le geste commencé, prêtant l’oreille au bruit insolite et inattendu.
Dans les villes de garnison, comme Châlons-sur-Marne, cet état quotidien de léthargie ne commence guère qu’après un signal qui est la retraite; et ne trouvez-vous pas qu’il n’est nullement désagréable de l’entendre cette retraite du soir? Sans doute, elle rappelle les brouhahas de la vie militaire, le voisinage bruyant de la caserne, l’incessant va-et-vient des pantalons rouges dans les rues, tout le prosaïsme de l’existence uniformisée d’une masse d’hommes; mais, ces tambours, dont les roulements distincts à peine dans le lointain, ont comme des grondements tendres, puis des plénitudes de sonorités triomphantes, ces clairons qui semblent déchirer l’espace de leurs notes de cuivre aiguës et plus grêles, cette musique qui, traversant la quiétude de la ville, naît, éclate et meurt chaque soir, tout cela bénéficie du charme et de la vague poésie de l’heure, l’heure rose en été, l’heure des veillées chaudes et intimes en hiver, près de la cheminée où les derniers tisons se consument sur la cendre.
Pour les enfants, la retraite est une occasion de voir passer des militaires, de marcher au pas derrière eux, de prendre part à un beau tapage. Ils la suivent, tout farauds, s’imaginant qu’on les regarde, et qu’ils ont des allures très guerrières.
A Châlons-sur-Marne, en 1857, le petit Jacques Damery faisait partie de la bande des gamins de la ville. Il eût eu mauvaise grâce, celui-là, à jouer au tambour-major; mince et grêle, il avait cette distinction physique que l’apparence d’une constitution délicate donne aux enfants du peuple, d’ordinaire bouffis et bien portants. Ses épaules supportaient une tête qui semblait forte, et que d’épais cheveux blonds tout frisottants grossissaient encore; mais le charme de sa physionomie c’était deux grands yeux d’un bleu pâle et doux, sans cesse étonnés, ou rêveurs. Il y avait dans son regard plus de tendresse que d’espièglerie, et comme un reflet d’intelligence pensive qui n’était pas toutefois cette gravité précoce, indice d’un flétrissement du cœur. Le contraste était étrange entre la mise déguenillée du petit bonhomme et la limpide clarté de ses prunelles ouvertes dans ce visage où fleurissait l’enfance.
II
Table des matières
De qui tenait-il ces beaux yeux clairs? J’imagine que c’était de la Providence, qui —quoi que l’on prétende — fait le plus de bien qu’elle peut: car, à coup sûr, ce n’était pas de sa mère, vulgaire marchande de charbon, dans le cerveau de laquelle il faisait aussi noir que dans le fond de ses sacs. Il pouvait moins encore en être redevable à son père: ivrogne de tempérament, fainéant de nature, et journalier de profession; un de ces êtres misérables qui, père et mari de par la loi, sont incapables de l’être jamais par le cœur. Sans avoir publiquement abandonné son ménage, il vagabondait toute l’année, entrant au logis une fois ou deux par mois, lorsqu’il passait devant la porte, ou qu’il avait besoin d’argent; le reste du temps, il vivait de besognes de rencontre, portait des fardeaux, déchargeait des voitures, s’employait aux corvées les plus basses.
Tels étaient ceux qui devaient avoir autorité sur Jacques; tel était le milieu où il fallait qu’il se développât. Quand il eut neuf ans, comme il devait bien en somme travailler, lui aussi, on l’envoya courir les rues, muni d’un tronçon de balai et d’une pelle ébréchée; il guettait le passage des chevaux, et ramassait le crottin qu’il vendait pour quelques sous aux jardiniers de la ville.
Avoir des yeux de pervenche et ramasser du crottin! voilà, n’est-il pas vrai? une de ces anomalies cruelles qui semblent prouver l’aveuglement de la destinée. — Et, cependant, ce fut au charme étrange de sa figure blonde qu’il dut de voir s’ouvrir l’horizon de son existence. Des voisins s’intéressèrent à cet enfant doux, qui, sous ses vêtements en loques, avait l’air d’être travesti; sur leurs conseils réitérés, il fut envoyé à l’école primaire; là, il apprit vite à lire, à écrire, à compter. Il était attiré comme d’instinct vers les choses où sa petite intelligence avait affaire: ça l’amusait d’apprendre; un livre sous les yeux, un crayon ou une plume aux doigts, il se sentait tout content.
Une secrète faculté d’observation qui était en lui l’invitait, sans qu’il s’en rendit compte, à remarquer les formes des objets qu’il voyait. Il s’essayait à les reproduire du bout de sa plume d’écolier, sans avoir d’autre idée que celle de se distraire, et de promener sa main sur le papier. Quand on lui parla de dessiner, il ouvrit les yeux tout grands, étonné, mais flatté au fond d’apprendre que ce qu’il avait fait, c’étaient des dessins. Il continua dès lors avec préméditation ses tentatives tout d’abord inconscientes, y réussit moins pendant quelque temps, ainsi que cela devait être, mais révéla des dispositions réelles dont on parla, et qui furent signalées d’un air d’importance par le brave maître d’école chargé, à la classe du soir, d’apprendre à copier des nez et des oreilles, sans que d’ailleurs il comprît quelque chose à ce que monsieur Ingres a appelé la probité de l’art.
Quoi qu’il en soit, Jacques fut admis à l’académie municipale de dessin. Il avait quinze ans; sa nature expansive, une grande sensibilité d’impression, le faisaient, par échappées soudaines, s’abandonner à des accès de joie, ou se livrer à des plaisirs qui eussent semblé convenir à de plus jeunes que lui.
C’est ainsi que, pendant longtemps, il ne manqua pas d’accompagner les soldats qui jouaient, le soir, la retraite à travers les rues. A vrai dire, ce n’était ni le bruit, ni les éclats retentissants qui l’attiraient, lui, ainsi que les autres: il éprouvait comme une émotion virile aux sons de cette harmonie mâle, et il l’aimait parce que, en l’écoutant, il se croyait devenir plus grand.
Or, quelque temps après être entré à l’académie de dessin, il cessa pour jamais de faire la conduite aux clairons et aux tambours. Était-ce qu’il dédaignât un amusement devenu trop puéril? Non, il y a là toute une grave histoire qu’il faut conter, et qui fera bien connaître le petit Jacques.
III
Table des matières
Un soir qu’il accourait aux premiers sons de la musique lointaine encore, il entendit, rue de la Grande-Étape, des notes de piano accompagnées d’une voix de femme, s’échapper des fenêtres d’un premier étage. Il s’arrêta court, et prêta l’oreille; mais les tambours, qui se rapprochaient, couvrant tout de leurs roulements, il se mêla à la bande joyeuse et ne pensa plus à rien.
Quelques jours après, comme il passait au même endroit un peu avant l’heure, les mêmes accords retentirent: c’était une mélodie plaintive, douloureuse, infiniment tendre, un de ces cris de passion désespérée, que semble jeter «l’âme éperdue de l’amour même», une de ces envolées d’harmonie aimante où notre immortel Gounod a mis tout le génie de son cœur, et plus encore tout le cœur de son génie. La voix qui exprimait bien le sentiment, n’était ni très fraîche, ni très pure, mais cela importait peu à Jacques qui ne pouvait même y prendre garde. Il comprit seulement qu’il était question d’un guerrier qui suppliait une femme, et il retint ce nom de Medjé qui revenait comme une prière dite dans un sanglot.
La retraite passa, il ne l’entendit pas.
Et bien des soirs, il revint anxieux de voir s’éclairer la fenêtre, heureux quand la croisée s’entr’ouvrait laissant les notes descendre sur lui, plus distinctes. Il restait là, tantôt appuyé contre le mur d’en face, tantôt assis sur le trottoir, dans ce grand silence complaisant de la rue déserte, sentant en lui un bien-être infini, comme une douceur qui le traversait, l’enveloppait; en même temps, sans comprendre pourquoi, il avait la gorge serrée, et résistait mal à de grandes envies de pleurer, qui gonflaient sa poitrine. Il n’avait jamais rien éprouvé de si bon, il n’avait jamais rien entendu de si beau, lui l’enfant de la charbonnière; mais en rentrant à la maison, fatigué de son émotion, il était inquiet parfois, et se demandait si tout cela, ce n’était pas une maladie qui commençait.
Un désir le tourmentait sans répit; il aurait voulu voir celle qui chantait si bien; elle devait être comme la déesse du musée, qu’il avait regardée tant de fois et qui se tenait debout sur le bord de la mer, toute blanche, avec une grande lyre d’or; il s’efforçait de deviner sa figure, sa taille; et, toujours l’image peinte lui apparaissait, se substituant à l’image rêvée.
«Quand on fait si bien de la musique, pensait-il, on ne peut pas être vêtu comme tout le monde, ni ressembler à une femme ordinaire. »
Un hasard lui mit sous la main un ancien flageolet relégué dans une armoire; il s’en empara, et obtint du chef d’orchestre du théâtre quelques leçons, ou plutôt quelques indications sur le moyen de s’en servir. Alors, il n’eut pas de plus grand bonheur, après une station sous la bienheureuse fenêtre, que de s’enfuir chez lui, la mémoire et les oreilles pleines encore des mélodies savourées avec délices. Il descendait dans la cave pour être tout seul, fermait bien les portes, baissait la trappe, afin que personne ne l’entendît, et là il répétait, dans une intimité de jouissance béate, sur le flageolet éraillé de vieillesse, l’air d’une de ses romances à Elle.
C’était pour Elle qu’il jouait, lui envoyant, les yeux mi-clos, la tête perdue d’extase, sous les pierres noires de la voûte où il se cognait le front parfois, ses plus belles notes fausses lancées avec sentiment; et quand, après des essais discordants, le pauvre garçon s’embrouillait à la fin de l’air, il le terminait par un long baiser envoyé de la main dans un gros soupir.
Car il était bel et bien amoureux, le petit Jacques! Il souffrait d’une de ces amourettes qui, à quinze ans, font, toutes proportions gardées de la faiblesse du cœur dont l’écorce est si tendre alors, autant de mal que les amours des hommes, et qui certainement sont plus pures.
Le jour, il ne songeait qu’à la connaître. A l’académie de dessin, il comparait sans cesse les profils qu’il traçait sur le papier, avec ce profil idéal toujours plus beau, que composait son imagination.
La nuit, tantôt il rêvait qu’elle venait à lui, dans un chemin de fleurs, au son d’une musique divine; tantôt, il la voyait se précipiter dans la mer; vite, il se jetait à son secours, et doué d’une force prodigieuse, de ses bras levés, il la tenait au-dessus des flots; alors, bercée ainsi par lui, tout en se rapprochant du rivage, au son des vagues, elle chantait!
Cependant, le moment vint où il ne lui fut plus possible de supporter l’obsession de l’inconnu, et voici ce qu’imagina sa témérité : il s’appliqua à apprendre de son mieux, par cœur, un des airs qu’il avait le plus souvent entendus; durant quinze jours, il le répéta sur son flageolet avec ardeur, avec passion. Quand il crut bien le posséder, il alla, un beau soir, se rendre à son poste, à son rendez-vous, eût-il dit volontiers, et il attendit —chaque seconde de l’attente était marquée par un battement de cœur — que le tour vînt de la romance favorite. Hélas! quatre jours se passèrent; deux fois, le caprice de la cruelle fut pour d’autres morceaux; deux fois, les touches d’ivoire restèrent muettes.
Or, à la fin d’une séance plus longue que de coutume, tout à coup, le piano attaqua la mélodie si impatiemment attendue. Jacques eut un mouvement de joie fébrile, puis il fut pris d’une grande peur. Dans son trouble il laissa passer les premières mesures; et, le flageolet collé aux lèvres, il guettait la reprise; elle vint: il souffla, la tête levée, les yeux fixés à la fenêtre.... Bien sûr, elle allait se montrer, mais à la fin seulement; il pourrait la voir: ah! si elle lui proposait de monter près d’elle!...
Sur une note frappée vivement, le piano se tut; puis après un silence très court, un tintement de pièce de cuivre résonna sur le pavé, et en même temps une voix cria:
Tenez, voilà, mon brave homme, mais maintenant, allez-vous-en!
Jacques regarda: grands Dieux! était-ce possible! Celle qui parlait, celle qui venait de chanter, celle qu’il avait adorée dans son imagination exaltée, était sèche, laide, avait bien quarante ans, et portait des lunettes!
Il resta immobile, la bouche ouverte pendant quelques instants: il lui sembla qu’il avait reçu un grand coup sur la tête: puis il s’enfuit à toutes jambes sans se retourner jusque dans sa chambre; il pleura beaucoup, longtemps; et brisa le pauvre flageolet.
Tant qu’il resta à Châlons, il évita de passer par la rue où il avait eu tant de peines, et il se détournait lorsque sonnait la retraite.
Plus tard, quand il fut homme, si on parlait devant lui de premières amours, il racontait volontiers son histoire avec un sourire pensif, mais fronçait le sourcil, si quelqu’un s’avisait de l’en plaisanter.
IV
Table des matières
Fort heureusement, cette mésaventure ne troubla pas Jacques dans ses travaux; elle eut même, par contre-coup, une salutaire influence. Les esprits très jeunes ont une tendance naturelle à s’identifier aux personnalités qu’ils ont choisies comme exemples. Lui, qui lisait beaucoup et méditait ses lectures, il fut secrètement flatté de pouvoir se comparer à un véritable amoureux de roman. En dépit de la fâcheuse issue de l’affaire, il conçut quelque amour-propre d’avoir éprouvé des sentiments dont il lisait la description dans les livres. Celte idée le releva à ses propres yeux. Du moment qu’il n’était plus un enfant, il devait se conduire en homme qui veut s’instruire, et non en écolier qui se dépêche de terminer la tâche qu’on lui a imposée.
A l’académie de dessin, tout le monde l’aimait. Enjoué à ses heures, complaisant pour tous et d’humeur égale, il avait une nature qui attirait. On pouvait bien s’amuser, sous cape, entre camarades, de ses accès d’enthousiasme, et de ses crises de découragement devant le modèle, on ne s’en moquait pas, parce qu’on y sentait une sincérité à toute épreuve, et un besoin d’expansion qui soulageait sa sensibilité.
Quelques semaines après son admission, il s’était fait une place à part dans le jugement de tous; à première vue on avait entouré de sympathie ce blondin d’apparence chétive, mais dont la physionomie éclairée d’intelligence charmait par une grande douceur.
A cette impression favorable, s’était joint un sentiment de considération pour cet enfant qui, tout seul, s’était déjà tant élevé au-dessus du niveau moral où l’avait placé sa naissance. Enfin, on avait été contraint à l’estime, par ce petit travailleur, acharné sans ostentation, qui, en même temps qu’il suivait les cours et achevait son instruction, poussait plus avant, de propos délibéré, par goût, avec plaisir, avec entrain, l’éducation de son esprit. Et tout cela justifiait la phrase que répétait souvent M. La Corrèze, sans rencontrer de contradicteurs:
«Il y a quelque chose à faire avec ce garçon-là !»
Le père La Corrèze, ainsi qu’on l’appelait, était une autorité en sa qualité de conseiller municipal, de vice-président de la société des Antiquaires de l’Est, et de membre du comité d’administration de l’académie. Cinquante ans, le teint vermeil, beau parleur à l’occasion, cultivant la métaphore, propriétaire d’une jolie fortune amassée dans la fabrication de guipures et broderies pour rideaux, il avait quitté les affaires, portait des gilets de velours, mettait des cravates blanches, et s’occupait de beaux-arts.
Il n’avait pas cessé d’être utile au petit Jacques dès ses débuts à la classe de dessin; il avait donné à l’élève de quoi se vêtir d’une façon décente, et mis à sa disposition les livres ainsi que la collection de gravures qu’il était fier de posséder.
Ces bienfaits étaient connus de tout Châlons: mais, le père La Corrèze affectait de se plaindre très haut, et à tout venant, de cette indiscrétion du public, qui ne laisse pas faire le bien sans le dire. Maintenant qu’il avait prophétisé sur le sort de Jacques Damery, et que sa prophétie courait la ville, il tenait par-dessus tout à ne pas être démenti par les événements. Il considérait que sa réputation de connaisseur était en jeu, et au cas d’un succès, il escomptait l’honneur qui lui reviendrait, d’avoir découvert, — mon Dieu, qui pouvait savoir? — un grand artiste peut-être!
Les progrès de son protégé le comblaient de satisfaction; il examinait un à un, en reculant la tête, et en clignant des yeux, ses dessins d’après la bosse, figure ou ornement. Quand les professeurs déclarèrent que Jacques était en état de commencer à peindre, la veille, le père La Corrèze dormit mal, et le lendemain, il accourut aux nouvelles d’un air affairé ; à le voir, on eût cru qu’il s’agissait des destinées de l’Empire.
Toutefois, il était homme de sens et avait conservé cette prudence que donne la pratique des affaires; aussi crut-il bon de prévoir le cas où, par impossible, Jacques s’arrêterait en route; il voulut qu’il fût capable de gagner sa vie, et s’avisa de lui mettre un métier à la main, comme on dit, mais un métier qui profitât des études artistiques faites précédemment: il le fit attacher, en qualité de dessinateur, à son ancienne maison de fabrication de guipures et de broderies.
Tout d’abord Jacques calqua et copia les modèles, il les modifia peu à peu, puis en composa qui eurent du succès. Il arriva ainsi à apporter en moyenne quatre à cinq francs par jour à sa mère, qui ne comprenait pas qu’on pût trouver tant d’argent sans faire de rudes besognes, en restant assis sur une chaise devant de grandes feuilles de papier. Dès lors elle commença à avoir de la considération pour son gars. Grâce à lui, elle se trouvait plus heureuse que jamais, surtout depuis qu’elle était veuve: son mari ayant été ramassé, un soir, mort dans un ruisseau à la suite d’une libation d’alcool plus copieuse qu’à l’ordinaire.
Que se passait-il dans l’esprit de Jacques? Il était loin de se déclarer satisfait. L’ambition avait frappé à la porte de son cœur de seize ans, et la trouvant entrebâillée, l’avait poussée toute [grande pour entrer à son aise. Il s’était bien aperçu de l’attention, de la sollicitude particulière qui l’entourait. Il était resté le même, doux, simple, très modeste d’apparence; mais au fond, il avait la tête tournée, moins encore par les compliments entendus que par les sous-entendus complimenteurs.
Maintenant, il] [rêvait Paris, l’école des Beaux-Arts, la belle vie glorieuse d’artiste, commencée dans la misère, hérissée d’obstacles qu’on renverse et qu’on passe. N’avait-il pas lu bien des histoires de peintres célèbres, qui avaient commencé ainsi? Et il prenait pour modèles ceux dont les débuts avaient été les plus durs. Volontiers, il eût désiré autour de lui plus de résistances, pour avoir la joie de lutter et de vaincre. Dira-t-on que, décidément, il était bien romanesque le petit Jacques?... Malheur à qui n’est pas romanesque à dix-sept ans! Celui-là peut se faire en toute tranquillité bonnetier ou notaire, sans avoir à craindre un jour le remords des vocations inécoutées!
Se voyant apprenti, Jacques eut conscience du danger; il comprit qu’il était condamné pour toujours au métier d’artisan, s’il n’affirmait bien haut et sans plus attendre, les aptitudes qu’il sentait être les siennes. A l’académie de dessin, il redoubla de zèle, il travailla avec plus d’ardeur que jamais, et fit si bien que, l’année suivante, il remporta presque tous les premiers prix, à l’unanimité. Sa supériorité sur ses concurrents était de celles qu’on ne conteste pas.
L’obligation de prendre un parti s’imposait; il n’y avait plus à hésiter. On était en présence d’une nature «exceptionnellement douée», disaient les uns, «faite pour le grand art», reprenaient les autres qui prétendaient s’y connaître. Et le conseil municipal, sur la proposition du père La Corrèze, vota au jeune Jacques Damery une pension annuelle de huit cents francs afin qu’il pût continuer ses études à l’école des Beaux-Arts, à Paris.
Elle pleura certainement un peu à l’idée de quitter son fils, la marchande de charbon, mais elle fut si fière! elle alla partout annoncer la nouvelle, et commença par Mme Turpin, la boulangère, à qui elle dit: «Vous ne savez pas? j’ai mon fils qui est devenu artiste, à preuve qu’au conseil municipal, ils l’envoient travailler à Paris!»
V
Table des matières
La joie de Jacques fut radieuse. Les choses qu’on a désirées de tout son être, longtemps, semblent, avec le temps, devenir irréalisables comme de beaux rêves; mais, si par hasard elles arrivent, rien n’égale le transport qui les accueille. Pour Jacques, ce n’était pas une bourse qu’on lui avait donnée, mais le talent, le génie, la gloire, tout cela ensemble, et la richesse par-dessus le marché. Paris lui était ouvert: non, Paris l’attendait, qui allait être émerveillé de ses œuvres! Et ces discrets murmures flatteurs, qui entouraient son chevalet, à l’académie de sa petite ville, il croyait déjà les entendre là-bas, considérablement grossis en proportion de l’importance de la capitale, et devenus des ovations, au milieu desquelles il s’avancerait.
Entraîné par son imagination, il ne se rendait plus compte qu’il n’était qu’un lauréat d’école, qu’un élève qui avait encore tout à apprendre: en somme, ni plus ni moins qu’une chrysalide d’artiste; il se sentait des ailes, et croyait qu’il n’avait qu’à les ouvrir pour prendre son essor à travers l’espace. Toutefois, dans ces belles idées d’avenir qui hantaient son cerveau et qu’il était trop réservé pour formuler, il n’y avait pas le plus léger souffle de ridicule orgueil, ou de vanité malsaine; ce n’était qu’un débordement d’enthousiasme juvénile, une montée de sève ardente et généreuse, un de ces nobles appels tout vibrants d’espérance, que l’adolescent jette au bord de la vie, hélas! et auxquels l’écho ne répond pas toujours!
Quant au père La Corrèze, il triomphait. Jamais visage plus satisfait, plus épanoui, ne trôna au-dessus d’une cravate blanche plus solennellement roulée en serviette. Il l’avait bien dit, depuis longtemps, on s’en souvenait, qu’il y avait quelque chose à faire avec ce garçon-là.
«Et je suis maintenant en mesure d’affirmer qu’il sera quelqu’un», ajoutait-il d’un ton d’oracle.
Jacques voulait partir sans attendre; on était en août. On eut toutes les peines du monde à le retenir quelque temps. A ceux qui lui disaient que l’école des Beaux-Arts ne rouvrait qu’au mois d’octobre, il répondait qu’avant de se mettre au travail et d’entrer à l’atelier, il voulait connaître un peu Paris, voir les monuments, visiter les musées et surtout le Louvre, le Louvre qui lui semblait devoir être le centre et comme l’âme même de Paris.
Son impatience eut, au bout d’un mois, raison de toutes les résistances. Un jour il fut appelé à la mairie, et le maire lui remit lui-même une somme de 200 francs représentant le premier trimestre de sa pension, avec une lettre que, comme président du conseil d’administration de l’académie de dessin de Châlons-sur-Marne, il écrivait à «son collègue» le directeur de l’école des Beaux-Arts de Paris.
Jacques alla annoncer la bonne nouvelle, et faire ses adieux au père La Corrèze, qui lui fit un beau discours sur la dignité du grand art, sur l’avenir de la peinture française, sur les dangers qui guettaient dans la Capitale les jeunes gens sans expérience, et lui donna, comme témoignage de satisfaction personnelle, deux billets de cent francs.
Jacques accepta l’argent avec reconnaissance et le discours avec une attention très respectueuse. Mais, quand il fut question des «fameux dangers», il comprit, et secoua la tête d’un air d’assurance, qui voulait dire:
«On peut être tranquille à cet égard, je sais le mal que font les femmes; j’en ai l’expérience, moi, depuis l’histoire de la rue de la Grande-Étape!»
Les dernières visites faites, ses préparatifs terminés, il embrassa sa mère, et le père La Corrèze vint le chercher pour le mener à la gare, en voiture découverte comme de raison; car il voulait, le bonhomme, qu’on vît bien qu’il achevait son œuvre, et qu’après avoir formé ce brillant élève dans sa ville natale, il le conduisait lui-même «à l’entrée du chemin de la fortune».
Ce fut ainsi qu’au mois de septembre de cette année-là, une des locomotives sifflant vers Paris, emmena avec elle un jeune homme qui avait du bonheur plein les yeux, au cœur la confiance la plus naïve, et dans l’âme cet infini qui est l’ambition de l’artiste dont l’enthousiasme est vierge encore.
Ce fut ainsi que Jacques Damery partit pour la grande ville, s’abandonnant, bercé par la trépidation du chemin de fer, à son imagination qui se surexcitait pour deviner ce qu’il allait voir et éprouver là-bas. Il apportait avec lui beaucoup d’ardeur, une volonté arrêtée de parvenir, tout un bagage d’idées généreuses enveloppées dans bien des illusions, et en plus une grosse somme d’argent. Car, pensez donc, il avait quatre cents francs!
Il s’était souvent demandé ce qu’il allait faire d’une telle fortune.
VI
Table des matières
Enfin, il arriva à Paris! Et tout de suite, du haut de l’escalier de la gare de l’Est, l’immensité de la ville lui apparut dans la perspective du boulevard. Le va-et-vient des passants, le roulement des voitures, le bruissement sonore et confus qui ne cesse pas une seconde, cette agitation universelle et fiévreuse qui se produit pêle-mêle, en tous sens, de tous côtés, sans ordre, ce vaste remuement d’ensemble où chaque individu n’est plus qu’un point non distinct dans la foule; cette atmosphère traversée de mouvements et de clameurs, tout cela le surprit, l’étonna, l’étourdit. tant le contraste était fort avec la tranquillité silencieuse de Châlons.
Il resta quelque temps à regarder devant lui, sans rien voir, jusqu’à ce que le commissionnaire, qui l’avait suivi, lui eût demandé où il fallait porter sa malle. Il monta en fiacre, et dit au cocher de le conduire rue Vauvilliers. On avait loué pour lui dans cette rue, moyennant quinze francs par mois, une petite chambre meublée au cinquième étage. Le père d’un de ses camarades avait habité là autrefois, et connaissait la concierge qui était en même temps la gérante de l’immeuble.
Durant le trajet, il était comme hagard; tant de choses défilaient devant lui qu’il n’osait tourner la tête, de peur que le plus beau ne lui échappât. Il ne pouvait comprendre comment il y avait partout autant de monde dans les rues: ce n’était pourtant pas un jour de fête.
Vingt fois, n’ayant pas l’habitude du croisement des voitures lancées au trot, du frôlement inquiétant des grands omnibus, il se crut écrasé ; et il se reculait d’instinct sur la banquette chaque fois qu’une roue passait près de celles de son fiacre. Dans ce dédale de rues se succédant les unes aux autres, bordées de maisons hautes, coupées par de larges boulevards, et toujours encombrées de gens au visage inconnu, il se sentait moins rassuré, moins fier qu’en wagon. Il éprouvait maintenant comme la sensation d’être perdu dans tout cela.
En réalité, il n’avait aucune relation, personne qui s’intéressât à lui, personne même à qui parler. Parmi tous ces gens qui passaient, il n’y en avait pas un seul auquel il ne fût complètement indifférent: s’il avait voulu aborder quelqu’un au hasard pour lui demander conseil ou protection, bien sûr on lui aurait tourné le dos en l’envoyant promener, tout lauréat de l’académie de dessin de Châlons qu’il était.
Ces pensées traversèrent son cerveau, rapides, fugitives, et, comme il était trop distrait par l’inattendu du spectacle pour les analyser, pour les pénétrer par la réflexion, elles laissèrent dans son esprit plus de trouble inquiet que de tristesse. Sans s’en rendre compte encore, il subissait cette impression qu’on éprouve toujours au sortir de la province, cette poignante impression d’isolement au milieu d’une multitude.
Aussi, ce fut avec un empressement où il y avait plus que de la politesse, et pas du tout de banalité, qu’il se présenta à Mme Carré, la concierge de la rue Vauvilliers. Il était bien aise de rencontrer une personne qui ne le considérerait pas tout à fait comme le premier venu. Il y avait entre elle et lui une connaissance commune; c’était déjà quelque chose: c’était l’espoir de trouver une marque de cet intérêt, qui lui manquait à défaut de toute affection, dans la brutale et tumultueuse insouciance de l’énorme ville. Il avait besoin de se réchauffer à un peu de sollicitude, de dire à quelqu’un de bonnes paroles pour en entendre d’autres qui lui feraient du bien. Car il se sentait désormais livré à lui-même et à lui seul, et il en avait le cœur gros.
Mme Carré le reçut très cordialement, en brave femme qu’elle était; au fond elle fut touchée de l’amabilité de Jacques qu’elle n’hésita pas à prendre pour de la déférence à l’égard de sa situation de gérante. Puis, étant au courant, par une lettre, des libéralités du Conseil municipal de Châlons, elle estimait que «ça ferait bien d’avoir un artiste au nombre de ses locataires».
La maison était une de ces grandes fourmilières où vit entassé de bas en haut, parqué par étages, divisé par corridors, séparé par des cloisons, tout un monde modeste d’employés de commerce, d’ouvriers rangés, de vendeuses des halles, voire même de fonctionnaires, depuis des balayeurs des rues jusqu’à des sergents de ville, en passant par les garçons de bureau de ministère, de vrais personnages, s’il vous plaît.
Une propreté relative règne dans les couloirs, mais une honnêteté absolue habite la maison, grâce à des consignes sévères, et, rue Vauvilliers, la consigne était scrupuleusement observée.
Mme Carré voulut, accompagner elle-même Jacques jusqu’à sa mansarde, d’où l’on voyait la toiture des Halles, et à gauche un bout de la Seine. Elle le mit avec douceur au courant du règlement de la maison, et lui donna les prescriptions les plus précises. Il promit de se conformer à tout d’un ton docile qui la disposa bien; puis il lui adressa une foule de questions sur Paris, sur son étendue, sur les mille choses qu’il avait vues en venant. Il se montrait avec elle attentif, confiant, presque affectueux, oui, affectueux.... Que veut-on? quand on a une nature aimante, sensible, et qu’autour de soi, on ne sent que le vide, il est des moments où l’on n’a pas besoin de l’amitié d’un grand homme, celle d’une simple concierge semble un bienfait des dieux.
Il manifesta l’intention de sortir: elle lui recommanda bien, de peur qu’il ne se perdît, de ne pas aller trop loin.
Le jour baissait, le marché était morne; les réverbères, que l’on allumait l’un après l’autre, piquaient de lueurs rouges l’uniformité des teintes grises, qui, peu à peu, enveloppaient tout.
Jacques alla droit devant lui jusqu’aux bords de la Seine. Il vit de grands monuments dont il ignorait les noms, et que d’ailleurs on distinguait à peine: toutefois il reconnut Notre-Dame, par les grandes tours qui se dressaient là-bas, sur la partie la moins claire du ciel. Il trouvait le coup d’œil magnifique; mais il n’était pas en état d’admirer; il avait comme une vague inquiétude de ne pas retrouver sa route et, à chaque instant, se retournait pour reconnaître le côté par où il était venu. Néanmoins, comme la ligne des quais le guidait, il se hasarda à remonter de quelques pas, et arriva à l’Hôtel de Ville. Cela lui fit plaisir de se trouver devant le vieux monument. Il en avait souvent regardé des gravures ou des photographies: il lui semblait qu’il était là comme en pays de connaissance.
Cependant la nuit était venue: la Seine toute noire coulait entre une double rangée de lumières, et tout le long des bords, les façades des édifices et des maisons s’éclairaient comme parsemées de multitudes de points d’or.
Si Paris est aussi beau la nuit, pensait-il, il doit l’être bien plus encore le jour.
Il se sentit faim; il passa devant beaucoup de restaurants, mais n’osa pas y entrer; il y avait trop de monde: puis, il ne savait pas comment s’adresser aux garçons de café. Il acheta de quoi manger et rentra chez lui; d’ailleurs il tombait de fatigue. Avant de monter, il demanda à Mme Carré si vraiment tous les soirs on illuminait ainsi.
Parvenu à son cinquième étage, il expédia son dîner à la hâte, se coucha, s’endormit, tout à la fois étourdi, ébloui, lassé, et ne sachant trop s’il avait bien fait de venir à Paris.
VII
Table des matières
Le lendemain, quand il se réveilla, il se sentit plus content. Il aperçut par sa petite fenêtre un beau carré de ciel bleu.
En bas, les halles étaient en plein mouvement. Au milieu du brouhaha des voix, d’où sortaient par instants des cris aigus, ou des appels retentissants, des milliers de voitures qui roulaient sur le pavé, faisaient un grondement sourd, ininterrompu.
Mais, ce n’était déjà plus pour Jacques l’impression ahurissante qu’il avait eue à son arrivée; au-dessus de l’indistincte confusion des bruits, les grelots, les clochettes des chevaux de maraîchers, lançaient leurs notes fines, claires, sonores, et ce tintement faisait comme une joyeuse musique dans la gaieté du matin.
Dès qu’il fut prêt, il descendit. C’était le Louvre qu’il voulait voir, il se promettait d’y passer la journée entière; il allait y courir sans perdre une minute. Mais les halles avaient bien changé depuis la veille; hier, elles étaient de grands bâtiments en fer, tout sombres à l’intérieur, silencieux, vides, et fermés par des grilles; aujourd’hui, la vie y circulait avec une telle intensité, qu’elles semblaient vivantes. La grandeur de leur construction passait inaperçue, et on ne voyait plus que des flots de créatures humaines, se répandant autour des charrettes, submergeant des monceaux de verdure, inondant les trottoirs, envahissant les chaussées, se renouvelant sans cesse, et remuant toujours.
Poussé par la curiosité, il pénétra sous les hangars où la bousculade était moins vive; il parcourut ces couloirs étroits, bordés, à droite et à gauche, d’étalages disposés pour la tentation, et au milieu desquels siègent les vendeuses qui interpellent le passant, s’efforcent de l’arrêter, de triompher de ses résistances ou de sa parcimonie. Mais, d’un coup d’œil, les malignes commères vous pèsent votre homme, et par la mine jugent de la bourse: Jacques fut laissé bien tranquille; il n’était pas un chaland sérieux.
Aussi, put-il tout à son aise donner à ses yeux le plaisir de regarder ces pyramides de beaux fruits veloutés ou lisses, ces montagnes de légumes multicolores, ces rangées de poissons humides, irisés à la surface des écailles, et posés à plat sur les tables de marbre blanc. Dans l’attention qu’il prêtait à tout cela, il n’y avait aucune gourmandise, et même très peu de badauderie: il avait eu plusieurs fois des idées de peintre.
Il s’était souvent arrêté devant des bouquets de couleur d’une magnificence sans pareille, composés par le hasard, avec les produits des potagers de la banlieue. Il avait admiré, au milieu d’un tas de salades d’un vert pâle, doux, presque tendre, des aubergines violacées presque noires, des citrons d’or, et sur un lit de feuilles d’épinards ou d’herbages sombres, de magnifiques tomates luisantes, d’un rouge éclatant, atteignant par le contraste au maximum de la richesse et de la puissance du ton.
«Comme ce serait amusant à peindre!» pensait-il, et il lui semblait tenir une palette au pouce, et des pinceaux aux doigts. Poursuivant la même recherche, il s’arrêtait devant les coins pittoresques, et clignait des yeux pour apercevoir les ensembles dans une plus délicate netteté.
Il était arrivé à la grande allée du milieu; la matinée était splendide sous ce soleil de septembre qui baigne tout de vapeurs diamantées, claires et enveloppantes. Jacques, à l’ombre sous la haute nef, voyait en face de lui l’arc de la toiture entre les lignes noires duquel s’ouvrait l’étincelante perspective de la rue. La circulation s’y faisait toujours active. Mais l’horizon de lumière semblait lointain en raison de la vigoureuse fermeté du premier plan sombre, qui formait cadre.
«Le tableau est tout fait!» se dit-il à lui-même.
A peine eut-il formulé cette remarque, qu’il ne put s’empêcher de réprimer un mouvement instinctif, et de sourire: il pensait au père La Corrèze. Que dirait-il, s’il apprenait que de telles idées avaient pu occuper, même une seconde, la cervelle de son protégé ? Ah! quel sermon il ferait, lui qui discourait si bien sur la peinture noble, proclamait les droits de l’idéal, et voulait qu’on sacrifiât à la majesté du grand art!
Jacques en eut un petit frisson; toutefois il réfléchit qu’il avait eu tort de s’attarder, et qu’il n’était passé par là que pour aller au musée. Ce retour fait sur lui-même, s’exagérant le respect dû aux principes de son éducation, il en vint à s’imaginer naïvement qu’il était inconvenant de rester aux halles quand il pouvait courir au Louvre, et qu’il y avait profanation à admirer des légumes dans un marché, au moment d’aller contempler Raphaël!
Or, il eut beau penser et beau faire, il avait subi une impression, une véritable impression d’artiste, spontanée et vive; il ne devait plus l’oublier de sa vie.
VIII
Table des matières
Arrivé au Louvre, il demanda par où l’on entrait dans les salles, de peinture; il fut très étonné de l’aspect nu, froid; et bas de l’escalier qui conduisait aux galeries. Il s’était imaginé une entrée plus solennelle, plus grandiose, plus digne du lieu.
Dans les salles des Sept-Cheminées, où sont réunis les maîtres du premier empire, David, Gros, Girodet et Gérard, les seuls modèles proposés et permis à sa génération, les Dieux de son académie, et de toutes les académies, il admira, par raisonnement, par discipline, mais sans avoir conscience de sa docilité.
Il reconnut dans les Sabines et le Léonidas, ces guerriers à casques, qui ressemblaient bien à ceux dont il avait tant de fois copié la tête ou le profil, et les yeux langoureusement levés au ciel. Il fut surpris de trouver le Naufrage de la Méduse si sombre, si envahi par les colorations brunes. La Bataille d’Aboukir, et les Pestiférés de Jaffa, lui plaisaient beaucoup; l’ordonnance de ces grands ensembles, le mouvement et l’allure de la mise en scène le frappaient; mais il se ramenait toujours devant les Sabines, se répétant à lui-même que c’était beau, très beau, comme s’il avait peur de se trouver trop froid.
Au seuil de la galerie d’Apollon, il resta saisi, il lui semblait qu’il allait marcher dans de l’or. Cette longue salle, coupée en deux par des vitrines où brillent des aiguières, des statuettes, des cristaux de roches, des émaux, des reliquaires vus dans le translucide miroitement des verres, ces murs décorés par un goût large et exquis, ces sculptures dorées, qui se modèlent sur les blancs argentés et grisâtres du fond, brillent doucement dans les demi-teintes, accrochent des reflets de lumière, et les renvoient sur les surfaces cirées du parquet, luisantes comme des glaces, tout cela l’émerveillait, lui semblait une opulence féerique d’un conte des Mille et une Nuits.
Il entra avec précaution dans la salle déserte alors, regardant à chaque pas autour de lui, marchant sur la pointe des pieds, comme s’il craignait de faire du bruit, tout à la fois mal à l’aise, ainsi que dans un salon du monde élégant, et au fond, heureux de se promener dans quelque chose de si beau.
Le salon carré lui mit au cœur une impression de recueillement; il savait que c’était là où l’on gardait les chefs-d’œuvre: il eut de ces premiers enthousiasmes qu’on n’oublie pas de la vie; tour à tour, il contempla cette fête splendide que Véronèse donne dans les Noces de Cana; le portrait, peint par Yan Dyck, de Charles Ier, si fin, si chevaleresque, si noblement gentilhomme; l’Ensevelissement du Christ par Titien, la toile séraphique du Pérugin, la Sainte Anne de Léonard. Le Mariage mystique de sainte Catherine est une œuvre tendre qu’il devait comprendre, et dont il savoura bien la douceur. Par contre, la mystérieuse Joconde l’attira et le retint par la fascination de son sourire indéfinissable, mais il n’y vit qu’une énigme, et ne soupçonna pas le charme plastique de l’œuvre.
Devant les Raphaël du salon carré, ainsi que tout à l’heure devant les David, il ne se sentit pas du tout transporté, comme il s’y attendait; mais, par amour-propre vis-à-vis de lui-même, il ne voulut pas se l’avouer, et à grands coups de raisonnement, il s’efforçait d’échauffer son sentiment. Peines perdues! il ne put se monter au degré d’enthousiasme qu’il avait atteint au premier coup d’œil, en face de l’Antiope du Corrège.
Cet adorable corps de femme, nonchalamment étendu, modelé de reflets aussi riches que ceux de l’or, émergeant de colorations chaudes qui lui servent d’écrin, cette peinture savoureuse, veloutée, voluptueuse avec décence, caressée de facture, en même temps que caressante d’impression, fut pour lui un enchantement sans pareil. Bientôt il ne vit plus qu’elle, et quand il quitta le salon carré, il se retourna pour l’embrasser encore d’un regard.
Puis, il entra dans la petite salle réservée aux maîtres primitifs italiens. Là, il fut très déconcerté, et ne savait que penser.
Dans les écoles de dessin, académies ou autres, on ne s’occupe guère que de la partie matérielle de l’art, de l’adresse du tour de main, de la correction de la ligne, fût-elle froide ou banale. Tout ce qui plane au-dessus de la pratique, tout ce qui est du domaine purement spéculatif, est laissé de côté. Et, en somme, il ne peut guère en être autrement; le sentiment est affaire personnelle, il appartient à chacun de le faire éclore au fond de soi-même, au gré de son tempérament particulier.
Pour ces raisons Jacques fut troublé par la technique rudimentaire des précurseurs; leurs formes grêles ou un peu raides le choquèrent. Cette naïveté exquise, cette émotion pénétrante, cette innocence de tout procédé habile, cette virginité de conception à travers un monde immatériel et mystique, tous ces charmes qui font d’eux des artistes comme l’humanité n’en aura jamais eu qu’une fois, ces dons rares, uniques même, le touchèrent peu: il n’était pas encore en état de le comprendre. Tout au plus sa nature délicate lui en donna-t-elle d’instinct comme une perception confuse et vague. Aux souffles embaumés qui se dégageaient, il sentit bien qu’il y avait là de vraies fleurs; il ne sut ni les découvrir, ni les prendre pour en respirer, dans l’intimité de leurs corolles, le suave parfum de foi et d’amour!
Alors il parcourut les grandes galeries; il fit connaissance avec Rubens! Il y admira moins sa somptuosité décorative, que la fougueuse et magistrale allure de son exécution; à chaque instant, il voyait dans ces nudité florissantes et saines, dans ces figures roses aux chairs palpitantes et souvent rebondies, des morceaux qu’il eût voulu copier et peindre, et dont il appréciait la belle venue.
La magie de Rembrandt, les transparences de ses ombres fauves, ardentes et ambrées. le captivèrent: il se demanda, mais en vain, comment on pouvait ainsi mettre la lumière en prison, lui rendre la liberté, la faire rentrer dans l’ombre, l’en dégager à demi, l’enfermer tout à fait, mais de telle façon que, même invisible, elle fit toujours deviner qu’elle était là derrière, prête à se glisser dans un rayon. Seulement, il se laissa aller à une remarque fâcheuse pour Rembrandt. Il constata la vulgarité et la laideur de ses figures; pour un peu, il lui aurait reproché d’avoir méconnu ce type de beauté et de noblesse que son professeur lui avait recommandé de rechercher toujours.
Les petits maîtres hollandais le divertirent: il pénétra avec plaisir dans l’intérieur de leurs maisons propres et nettes. Quant au Guide et aux Carrache, il regarda à peine le premier, et se crut quitte envers les seconds, en s’arrêtant un instant devant leurs toiles, les yeux perdus ailleurs.
Il voulut voir les salles françaises; mal lui en prit. Au sortir de l’école italienne et de l’école flamande, colorées, lumineuses, gaies à l’œil par la diversité de leurs tons et la richesse de leur éclat, il sentit en abordant le dix-septième siècle français, comme un froid de glace lui tomber sur les épaules; tout cela était solennel, emphatique, compassé. Des ensembles pompeux, des gestes déclamatoires, une obsédante prétention au grandiose et au majestueux, partout de l’ostentation, nulle part de la chaleur, de l’émotion, de la sincérité, voilà ce qu’il eût volontiers observé, s’il se iût permis des irrévérences à l’égard des opinions qui font autorité.
Quoi qu’il en fût, Lebrun, Mignard et leurs contemporains n’eurent point ses faveurs secrètes. La placidité extatique de Lesueur ne parvint pas à le gagner; il le trouvait trop fidèle aux draperies bleues. Et le Poussin.... Bon Dieu! qu’aurait dit le père La Corrèze? le grand Poussin l’ennuya! Il devait revenir de cette impression, ainsi que tant d’autres!
Avec Watteau, il eut un mouvement de joie, comme pourrait en avoir celui qui, enfermé dans le vestibule sombre d’un château royal, verrait tout d’un coup s’ouvrir une petite porte sur un coin de nature ensoleillée et fleurie. L’Embarquement de Cythère lui montra de la peinture rose. Enfin! voilà assez longtemps qu’il était condamné aux colorations brunâtres, aux fonds bitumineux, aux atmosphères lourdes. De la clarté, de l’air, un rayonnement de fête, de beaux chatoiements d’étoffes vives dans des vibrations ardentes et tamisées, comme c’était bon! quel plaisir!
«Oh! je préfère Watteau à tous ceux-là !» se disait-il.
Il était sur une mauvaise pente, d’après le jugement de l’école. Qu’allait-il penser du dix-huitième siècle? «Il ferait beau voir qu’il y prît goût!» se serait écrié en chœur tout le conseil d’administration de l’académie de Châlons-sur-Marne.
En réalité, on avait tellement mis Jacques en garde contre le maniérisme, la fadeur, l’indécence, l’écœurante volupté, la libertine incorrection de cette époque d’art, qu’il tenait Boucher pour un monstre d’impureté, et tous ceux de son temps pour de vilains galantins obscènes. Aussi, s’approcha-t-il d’eux avec précaution, conservant sa distance, et restant sur la défensive. Il tint bon, le novice. Ce jour-là, il n’osa abjurer en une fois, et tout d’une pièce, les croyances des autres; mais s’il avait écouté le petit sens critique qui s’éveillait en lui, il aurait convenu que le monstre n’était pas impur du tout, que sa sensualité n’était que coquette, qu’il habitait un olympe tout bleu, fouetté de blanc, nuagé d’écharpes roses, traversé d’amours potelés frissonnants, et peuplé de jolies déesses souriantes et heureuses.
Or, en art, comme en toutes choses, il n’est pas prouvé que la fantaisie libre, aimable et préoccupée de plaire, dégageant sans cesse la grâce de la nature amoureuse et embellie, vaille moins que la solennité contrainte, fille du pédantisme et mère de l’ennui!
Revenu à David et à ses élèves, Jacques s’aperçut qu’il avait assez vu de peinture. La journée s’était passée presque entière; ses yeux se troublaient; il avait la tête lourde.
Toutefois, avant de sortir, il voulut dire au revoir à l’Antiope dont rien n’avait pu effacer l’image dans son esprit. Justement le soleil, qui avait tourné depuis le matin, l’éclairait en face. Elle était là, rayonnante, fleurie de lumière, étalant la blancheur comme dorée de sa nudité divine, dévoilant dans l’immobilité du sommeil, la pureté de ses formes, qu’exaltaient encore des demi-teintes chaudes et transparentes. Et l’effet était si saisissant de ce chef-d’œuvre transfiguré par les lueurs du couchant, en manière d’apothéose, que Jacques tressaillit; il passa la main sur son front en murmurant:
«Oh! peindre, peindre comme cela!»
Et il se sauva du Louvre, les yeux remplis de visions qui le poursuivaient, et se renfermaient d’elles-mêmes dans les quatre lignes d’un cadre d’or.
IX
Table des matières
Les premières semaines que l’on passe à Paris ne sont pas oisives, si l’on est pressé de tout connaître, ou du moins de tout voir. Jacques employa bien son temps; il passa en revue les différents monuments, visita le Luxembourg, alla jusqu’à Versailles, et retourna souvent au Louvre; chaque fois, il y faisait des découvertes et de nouvelles connaissances.
Son être moral et physique menait une existence fiévreuse. Du matin au soir, il marchait, satisfaisant sa curiosité de provincial lâché dans la capitale. La réalité dépassait le rêve; et ce Paris désiré, convoité, objet de ses aspirations constantes lui appartenait, avec la vie d’artiste qui allait s’ouvrir!
Il se répétait tout cela, étonné qu’il était d’avoir souvent le bonheur si calme, et parfois si triste. L’agitation de la journée faisait rapidement envoler les heures; mais quand il rentrait dans sa chambre, aux approches de la nuit, il se retrouvait seul dans le silence, dans le vide.
«Bonjour, bonsoir, madame Carré !» Voilà tout ce qu’il avait à dire.
Mme Carré était toujours bienveillante, mais si affairée, qu’elle n’avait pas le temps de lui tenir compagnie; d’ailleurs, il ne pouvait causer de l’Antiope avec elle.
Il avait bien pour voisine Mme Coubron, marchande aux halles, qui logeait dans des chambres mitoyennes à la sienne, avec son fils et sa fille, une douce et gracieuse tête blonde. Mais Jacques était trop timide pour entrer en relations; il avait peur d’être indiscret. On se saluait avec cordialité dans l’escalier, et c’était tout.
Décidément, ce Paris était une ville indifférente, égoïste et méchante. Une voiture écrasait un passant: dix pas plus loin, on ne s’en doutait même pas. A Châlons, au moins, on était au courant du bien ou du mal qui arrivait aux autres, et on s’y intéressait.
Souvent, perdu dans le flot des passants, il songeait à ce que l’on faisait là-bas à la même heure, dans sa bonne et tranquille ville. Un tel devait sortir pour aller au café ; celui-ci lisait son journal à la fenêtre; celui-là fermait les volets de sa boutique; l’omnibus revenait du chemin de fer. Bien sûr, le père La Corrèze était à l’académie, parcourant les salles. Pauvre père La Corrèze! il serait content de le revoir ici. Et, avec les figures de connaissance, le train-train régulier et paisible de Châlons lui apparaissait, en images fugitives et consolantes, qui se dissipaient comme elles étaient venues.
Dans cette immensité vivante, il lui manquait, le coin intime qui vous attend, et qu’on retrouve quand on veut, le milieu d’affection où l’on s’épanche, la maison même qui vous connaît bien, et semble vous souhaiter la bienvenue par ses fenêtres, du plus loin qu’elle vous aperçoit. Certes, l’esprit de Jacques était heureux, il avait de quoi se mouvoir, mais son cœur s’ennuyait. Il avait enfin le mal du pays, ce mal qu’on éprouve aussi fort à Paris, quand on vient de la province, qu’à l’étranger quand on a quitté la France.
Puis, une préoccupation plus poignante, étant d’ordre matériel, vint l’étreindre. Jusque-là, il avait mené l’existence la plus simple qui pût être, en garçon à qui le strict nécessaire a toujours suffi. Mais, à Paris, le nécessaire se paye presque comme le superflu dans les petites villes. Les trois premières semaines passées, il s’aperçut que sa bourse était sensiblement allégée, et qu’elle serait bientôt vide, s’il ne devenait plus économe. Le trimestre suivant, comment ferait-il alors qu’il n’aurait plus les subsides extraordinaires donnés par le père La Corrèze?
Il voyait d’une saisissante façon, se poser les termes de cet inquiétant problème: vivre à Paris avec soixante-six francs soixante-six centimes par mois. Certes, il ne craignait pas les privations. Il se faisait même de sa misère de demain un tableau qui ne lui déplaisait pas, parce qu’il était pittoresque; mais ce qui l’effrayait, c’était l’inconnu de la vie d’atelier. Il fallait à tout prix que ses camarades ignorassent sa situation. Pourrait-il leur cacher sa détresse? cette question le tourmentait; car, pour rien au monde, il ne voulait passer pour un pauvre.
X
Table des matières
Cependant, l’époque de la rentrée à l’école des Beaux-Arts était venue.
Jacques attendait avec impatience le moment où il aurait enfin un centre de travail, de relations et même d’amitiés. Il alla voir M. Masurel, professeur d’un des trois ateliers de l’École nationale, officier de la Légion d’honneur et membre de l’Institut.
Son maître de Châlons, qui avait été autrefois l’élève de l’illustre artiste, lui avait adressé Jacques avec une lettre de recommandation signalant les aptitudes du jeune homme.
Masurel était une personnalité considérable dans le monde des arts. Sa réputation battait alors son plein. Avec sa tournure élégante et sa mise soignée, ses cheveux de neige soigneusement peignés, sa barbe blanche séparée sous le menton par deux pointes bien taillées, ses moustaches relevées en crocs effilés comme des aiguilles, il avait vaguement, et à première vue, l’air de Dieu le Père, mais d’un Dieu le Père coquet, peint par un moderne sceptique, dédaigneux de la tradition biblique.
Jouissant de toutes les faveurs de la célébrité et de la mode, il avait fait le portrait de l’Empereur, et les grandes dames avaient défilé devant son chevalet. Ses tableaux d’histoire, ses peintures décoratives, ses figures mythologiques, n’étaient jamais regardées qu’au milieu de petits cris admiratifs, et faisaient dans les salons l’objet de causeries enthousiastes.
Il avait une manière vaporeuse, non exempte de charme, un modelé très souple, mais impalpable. On eût dit que ne trouvant pas les os comme il faut, il dédaignait d’en indiquer la place. Sa qualité était une distinction suprême: cette distinction avait bien été qualifiée de lymphatique, mais c’était les téméraires de la nouvelle école qui avaient lancé cette épithète, colportée ensuite par les envieux. En somme, jamais personne n’avait mieux représenté la vraie femme du monde; et ce mérite-là lui sera laissé dans la postérité.
Comme professeur, il avait droit à la reconnaissance de plusieurs générations: très exact, venant corriger à l’atelier trois fois par semaine, il s’efforçait de laisser en toute liberté se développer la personnalité de chacun; il avait ainsi formé — serpents réchauffés dans son sein — des peintres brillants dont les principes hardis, consacrés par le succès, allaient établir à travers l’art un courant de conceptions destinées à refouler les siennes. D’une sollicitude acharnée à l’égard de ses élèves, il les défendait à outrance, dans les votes de récompense, dans les jugements de concours; et ses collègues de jury craignaient pour les leurs sa ténacité persuasive et les convictions de ses partialités sincères.
Quand Jacques se présenta chez Masurel, le cœur lui battait fort. L’idée de comparaître tout seul devant un homme si connu, l’effrayait. Dès qu’il fut entré, le luxe de l’intérieur, la beauté des tapisseries accrochées aux murailles, l’épaisseur des tapis d’Orient étalés par terre, l’intimidèrent encore plus. Il remit au domestique sa lettre d’une main mal assurée, et attendit quelques secondes dans le vestibule sans oser s’asseoir. On vint lui dire qu’il pouvait monter à l’atelier, il monta. Une porte s’ouvrit, et dans le grand jour tombant d’en haut, il aperçut Masurel debout, près d’une toile ébauchée, tenant la lettre, qu’il lisait.
«Bonjour, mon ami. Vous venez de Châlons, paraît-il. J’ai beaucoup connu votre professeur, un de mes bons élèves et qui a du talent.»
Jacques inclina le haut du corps en avant, d’un air gauche, sans répondre, et en tournant son chapeau entre ses doigts.
«C’était, n’est-ce pas, un grand garçon brun?
— Je ne crois pas, fit Jacques, d’une voix étranglée; il est plutôt petit et blond.
— Ah! parfaitement.... Et vous voulez faire de la peinture. Vous avez des dispositions, à ce que je vois, dit Masurel en montrant la lettre... c’est très bien. Vos parents ont quelque fortune sans doute?
— Pas du tout.
— Allons, ça vaut mieux; vous travaillerez davantage.... Mais il faut dessiner beaucoup. Avez-vous apporté à Paris quelques-uns de vos dessins?»
Jacques répondit oui par un signe de tête.
«Je les verrai à l’atelier.... voilà qui est entendu, vous comptez au nombre de mes élèves. Installez-vous dès demain: c’est la rentrée. Je préviendrai Mériel, le massier, qu’il veille à ce que l’on ne vous fasse pas trop de misères.»
Et il lui tendit la main, que Jacques alla chercher d’un bout de l’atelier, et qu’il serra, le corps plié en deux dans un salut.
«Comme il a été aimable!» se dit Jacques, tout joyeux de se trouver dehors, et d’être débarrassé de l’entrevue.
Quant aux misères dont le maître lui avait dit deux mots, il savait que c’était la tradition à l’école des Beaux-Arts «de faire des charges au nouveau». Il s’y attendait, ne s’en effrayait pas outre mesure; il pensait d’ailleurs que tout valait mieux que la solitude par où il venait de passer depuis un mois.
XI
Table des matières
Le lendemain matin, il arriva à l’école des Beaux-Arts, un grand carton sous le bras, sa boîte à l’autre main, vêtu d’un pantalon qui n’avait pas eu la complaisance de suivre l’allongement de ses jambes, d’un gilet de drap bleu croisé, qu’encadraient par devant les lignes tombantes d’une veste grise, et coiffé d’un chapeau — il ne pouvait en trouver de tout fait à sa mesure — placé sur le sommet de la tête, et constamment menacé dans son équilibre par les touffes bouffantes de ses cheveux blonds. Il demanda à un gardien où était l’atelier Masurel; il monta le grand escalier de pierre et frappa à la porte.
«Entrez!» cria une succession de voix sur tous les tons, depuis les notes les plus basses jusqu’aux plus aiguës. Il tourna résolument le bouton, et entra. A peine était-il sur le seuil, qu’un effroyable charivari s’éleva. Les tabourets secoués des quatre pieds frappaient le sol, les chevalets agités frémissaient bruyamment et des cris d’animaux de toute sorte retentissaient dans le vacarme.
Il resta quelque temps immobile, interloqué, assourdi, ne sachant quelle attitude prendre. Puis, pour avoir l’air brave, il avança de quelques pas, essaya de rire, et voulant montrer qu’il se mettait de la partie, il tapait en mesure sa boîte contre son genou. Mais il était si drôle avec son petit chapeau en arrière, ses deux bras embarrassés et sa mine fanfaronne qui, malgré tout, trahissait son malaise, que les vociférations redoublèrent, entremêlées de ricanements, d’interpellations gouailleuses qui se croisaient dans tous les sens.
«Est-il malhonnête; il garde son chapeau sur la tête!
— Paye-toi cela! il a le ventre bleu!
— Oh! doit-il être malade!
— J’aurais bien besoin de ses cheveux pour rembourrer ma paillasse!
— Malheur! faudrait avoir bien envie de dormir!
— Quand on est dans le monde, on se présente! Eh! le monsieur, dis ton nom!»
Alors, sur l’air des Lampions, un chœur reprit:
«Dis ton nom! Dis ton nom!
— Jacques Damery,» prononça-t-il d’une voix qui se perdit dans le bruit.
Mais on vit qu’il avait parlé, un demi-silence se fit.
«Jacques Damery!» puis d’un accent qui voulait paraître dégagé :
«Et je ne demande pas mieux que de m’amuser avec vous; je sais que vous allez me faire des farces, allons-y!
— Toi, tu dois venir de province, au moins... il n’y a pas d’erreur, dit quelqu’un qui se crut être spirituel.
— Vous avez deviné ça tout seul.... vous êtes malin!... j’ai si peu l’air provincial, n’est-ce pas?» répliqua Jacques en se regardant de la tête aux pieds d’un air moqueur.
La riposte fut trouvée drôle, et amena une explosion de rires, aux dépens de l’interrupteur.
«Il faut baptiser le provincial! proposa un groupe.
— Oui, oui! le baptême! allons! déshabille-toi! » hurla-t-on de toutes parts.
C’était dans la tradition de faire mettre le nouveau tout nu; il n’y avait pas à résister. Jacques s’exécuta de moins mauvaise grâce possible. Chaque vêtement ôté amenait comme des «ah!» de satisfaction prolongés. Puis quand le dépouillement fut complet, il y eut une tempête de bravos ironiques. On fit monter le néophyte sur la table à modèle, afin qu’il dominât l’assistance; et on lui enjoignit de chanter. Mais Jacques ne savait rien par cœur qui lui parût de circonstance. Il ne connaissait aucun de ces refrains de gaudriole, que tout Parisien a dans son répertoire. Il répondit par des signes de dénégation formelle, qu’il ne pouvait pas, et montrait sa gorge, la bouche ouverte, en secouant la tête. Ce fut une raison pour que les instances devinssent plus vives.
«Une chanson! une chanson!» entama de nouveau le chœur des Lampions.
Alors le malheureux, ne sachant plus à quel saint se vouer, rassembla son courage qui commençait à faiblir, fit signe de la main qu’il allait se faire entendre, et dans ce milieu bruyant et gouailleur, se hasarda à chanter, devinez quoi? la romance plaintive:
Si vous croyez que je vais dire....
Qui j’ose aimer!...
— Pas ça! pas ça! Il va nous faire pleurer! interrompirent des voix soutenues par une bordée de sifflets.
— Silence! écoutez donc, que diable! c’est pas trop mal,» répondirent de plus sérieux.
On lui laissa achever le premier couplet. Et c’était un spectacle bien curieux que de voir cet adolescent, mis nu par dérision, pour amuser une galerie d’enragés farceurs, se tenir dans une attitude sentimentale, et soupirer une poésie amoureuse. Il chanta avec une telle naïveté de conviction, avec une sincérité si émue, que pendant quelques secondes on faillit perdre de vue la plaisanterie. Dans la société des artistes, étant donné la délicate sensibilité de leur nature et la finesse de leurs impressions, de pareils revirements sont bien moins rares qu’on ne le suppose.
«C’est bien ça, mon petit Fortunio; pour la peine, je vais te remettre ton gilet bleu.»
Et un grand gaillard s’avança avec un pinceau et une palette chargée de bleu de Prusse. Il barbouilla la poitrine de Jacques’aux éclats de rire de l’assistance ravie.
Ensuite on lui jeta de l’eau sur la tête, et on le baptisa «au nom de Raphaël le père, de Masurel le fils, et de la sainte Académie!»
«C’est fini, maintenant, tu peux t’asseoir.» Et on plaça une chaise sur la table à modèle.
Jacques s’assit, puis se releva comme mû par un ressort, en poussant un petit cri de douleur. On avait jonché le siège de punaises, de ces pointes aiguës qui servent à fixer les feuilles de papier sur les cartons à dessiner.
«Celui qui a fait cela est une brute; et si je savais qui, il aurait affaire à moi!» cria, d’une voix ferme, un grand garçon brun, de figure sympathique, qui paraissait avoir de l’autorité sur ses camarades. C’était Georges Mériel, le massier.
Peu à peu l’effervescence s’était calmée. La dernière plaisanterie, qui avait dépassé la mesure, comme cela arrive toujours quand les têtes se montent, et qu’on se grise de folies, eut pour effet de désarmer les plus endiablés. On donna à Jacques de quoi enlever son gilet bleu de Prusse, on lui laissa remettre l’autre, et on se mit au travail.
Le reste de la journée, il ne fut guère tranquille: à chaque instant, on appelait le nouveau pour lui donner des commissions: il se prêta à tout.
Au moment de s’en aller, il prit à part Mériel, qui lui avait plu tout de suite, et lui dit dans l’oreille:
«Je vous remercie d’être intervenu.
— Toi, prends garde; si tu recommences à ne pas me tutoyer, je mettrai des clous dans ton tabouret.»
Et ils se serrèrent les mains très affectueusement.
Au bout de quelques jours, la cérémonie du baptême était déjà de l’histoire ancienne. Jacques avait pénétré dans l’affection de chacun, grâce à sa bonhomie tendre, à cette originalité de nature qui se traduisait, tantôt par des théories généreuses soutenues avec entrain et chaleur, tantôt par des aveux de philosophie naïve derrière laquelle on sentait passer de vagues rêveries inquiètes et pensives.
XII
Table des matières
Si ces rêveries ne tournaient pas à la mélancolie, c’est qu’il y avait chez Jacques une réelle énergie morale: il était presque à bout de toutes ressources. Afin de sauvegarder les apparences, et d’être à même de faire face à ces menus frais d’ateliers auxquels il ne pouvait se soustraire, il imposait à son estomac de rudes épreuves.
Le matin, levé de bonne heure, il avalait une de ces grosses soupes que des marchands ambulants colportent aux halles dans des réchauds de fer battu, et vendent, pour deux sous, à ceux qui déchargent les voitures. Au cours de la journée, il grignottait, comme par distraction, le pain rassis destiné à effacer le crayon noir sur le papier. Le soir, à la nuit tombante, parfois il emplissait furtivement ses poches de légumes trouvés au milieu des débris du marché : avec un peu de lard, il se composait dans sa chambre, sur un petit fourneau de terre, une pâtée qu’assaisonnait son appétit. Et, pendant ce temps, pour échapper aux regrets stériles, il envoyait sa pensée se promener à travers les salles du Louvre.
Un nouveau sujet d’angoisses, c’était ses vêtements, qui menaçaient chaque jour de plus en plus d’abandonner leur service. Ses souliers, usés par les courses incessantes, bâillaient au soleil, ou pompaient l’eau, au gré du temps; un talon même avait déserté. Il n’y avait plus à attendre; une grosse dépense s’imposait, qui allait réduire son fonds de réserve. Moyennant dix francs, il acheta une paire de bottines tout en cuir. C’était cher; mais le cordonnier lui avait assuré que la marchandise était extra et qu’on «ferait tout Paris» sans trouver la pareille.
Ce jour-là précisément, vers six heures du soir, il rencontra Georges Mériel sur le pont des Saints-Pères. Son premier geste fut pour lui faire remarquer la façon triomphante dont il était chaussé ; il était heureux comme un enfant d’avoir quelque chose de tout neuf, et de montrer sa première acquisition faite à Paris.
«Regarde: ça va bien, n’est-ce pas? dit-il en levant son pied, mon cher, c’est entièrement cloué à vis, paraît-il.»
Son contentement était naïf et sincère; mais ayant toujours cette arrière-pensée qu’on pouvait soupçonner sa gêne, il n’était pas fâché de l’occasion de faire voir qu’il avait de l’argent, puisqu’il en avait dépensé.
Mériel sourit; avec cette délicatesse qui lui était naturelle, il comprit la petite tactique de Jacques; d’ailleurs, ainsi que tous les élèves de l’atelier, il savait parfaitement à quoi s’en tenir sur la situation de leur camarade. Les choses qu’on croit le mieux cachées sont souvent celles qu’on a été le moins long à découvrir: un guide qui ne s’égare jamais sur la piste, c’est le flair du cœur.
«Eh bien, avec ces chaussures admirables, reprit Mériel, es-tu capable de venir jusqu’à la maison?
— Sans doute, mais pourquoi faire?
— Je te présenterai à mon père, à qui j’ai souvent parlé de toi: il sera enchanté de te connaître, et nous dînerons ensemble.
— Tu plaisantes?
— Pas le moins du monde, suis-moi pour voir.
— Mais je n’oserai jamais, vêtu comme me voilà.»
Et il ajouta, l’imposteur:
«Il me faudrait au moins le temps d’aller m’habiller.
— Du tout, du tout: mon père a horreur de la cérémonie; donne-moi le bras et marchons. »
Jacques se laissa faire violence; au fond, elle lui parut bien douce cette violence-là.
Il fait chaud, il fait bon chez le père de Mériel, c’est presque aussi beau que chez Masurel. Il y a de la belle argenterie qui brille, une grande nappe blanche, une soupe dorée qui n’est pas épaisse, plusieurs plats de viande, et du vin clair qui vous met du contentement dans l’estomac. Figurez-vous qu’on fait tous les jours ici des repas pareils! mais ce qui touche le plus Jacques, c’est l’amabilité de M. Mériel; une amabilité simple qui met à l’aise tout de suite. Comme il semble aimer son fils! Il lui demande ce qu’il a fait dans la journée, il s’intéresse à sa figure qui doit être complètement ébauchée maintenant, il l’écoute parler de ses projets, et il l’encourage. Georges se montre avec lui confiant, affectueux, plein de déférence....
Alors dans la tiédeur de cette atmosphère de famille, Jacques sent se dilater tout son être. Il est comme l’oiseau qui après avoir erré, rencontre un nid tout fait, et s’y pelotonne, en battant de ses deux ailes la mousse à petits coups. Il savoure délicieusement cette quiétude reposante, et les caresses de cette intimité qu’il doit être si consolant de pouvoir toujours retrouver là. Toutefois la béatitude à laquelle il s’abandonne ne le rend ni distrait, ni si lencieusement rêveur, encore moins soucieux, par comparaison avec sa propre destinée. Il parle, se livre, s’épanche; sa timidité et sa réserve fondent dans un milieu si réchauffant: il dévoile ses convictions, ses espérances, sa foi dans l’avenir; on l’écoute: c’est le bel enthousiasme contenu de ses dix-huit ans qui prend son essor. Et pendant la causerie, il a cet air heureux, ce visage de joie qui font plus plaisir à l’hôte que tous les remerciements du monde.
Après un regard d’intelligence échangé avec son père, Georges dit tout d’un coup à Jacques:
«Le temps est épouvantable ce soir; il pleut à verse, tu ne peux retourner chez toi. On va te préparer un lit là-haut dans mon atelier, où je couche, et tu resteras avec nous.»
Jacques se récria tout d’abord, déclara qu’il ne pouvait accepter; mais ses yeux répondaient pour lui à l’invitation pressante. A bout d’arguments, effarouché à l’idée de voir sa réputation compromise, il tira Georges par la manche, et lui dit en murmurant dans l’embrasure de la fenêtre:
«Ce n’est pas possible, que pensera ma concierge?
— Bah! dit Georges, en répétant, tout haut avec un éclat de rire, le propos à son père; tu lui diras que tu as été à la campagne: j’en fais mon affaire!»
Cette nuit-là, les jeunes gens s’endormirent presque au petit jour. Ce furent des conversations, des disputes sans fin sur l’art. Jacques prétendait que le sentiment était tout, qu’il lui appartenait de se faire obéir par la forme, comme par une esclave, que celle-ci devait rester dans la situation inférieure du langage à l’égard de la pensée. Georges soutenait au contraire qu’il n’y a pas d’art sans la beauté de la forme.
Cette nuit-là, les oreilles durent tinter aux grands maîtres. Phidias et les Antiques, Léonard de Vinci et la Renaissance furent invoqués tour à tour; naturellement on opposa Michel-Ange à Raphaël, Boucher à David, et Masurel à Transit, le chef de l’école réaliste. La discussion fut belle: ils se dirent des sottises.
Le lendemain elle continua sur le chemin de l’école des Beaux-Arts: elle dura cinq jours pendant lesquels Jacques continua à accepter l’hospitalité de M. Mériel. Il était si bien là qu’il se laissait faire.
D’ailleurs Georges lui avait persuadé qu’il valait mieux, après avoir prévenu Mme Carré, rester la moitié de la semaine sans revenir rue Vauvilliers: une absence prolongée donnerait à son mensonge plus de vraisemblance.
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