Kitabı oku: «Les mystères de l'île Saint-Louis (Tome 1&2)»
Roger de Beauvoir
Les mystères de l'île Saint-Louis (Tome 1&2)
Chroniques de l'hôtel Pimodan

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066302009
Table des matières
DEUXIÈME PARTIE L’ANNEAU DE FOUQUET
I LE COUP DE MINUIT.
II LE TESTAMENT DE M. DE LAUZUN.
III ROUERIES DE COUR.
IV UN REVENANT.
V LES FUTAIES GUISES.
VI L’IMAGE.
VII UNE MAISON DE LA PLACE ROYALE.
VIII VINCENNES.
IX LE DÉPÔT.
X LES PLUMES DU PAON.
XI LE VER CACHÉ.
XII LA FÉE DE PIGNEROL.
XIII A BON CHAT, BON RAT.
XIV SOUS CLEF.
XV LA BAGUE.
XVI L’HERBIER.
XVII LE RETOUR.
XVIII UN SECRET.
QUATRIÈME PARTIE
I UN PÈRE.
II LE MARIN.
III L’AVEU.
IV RETOUR DE JEUNESSE.
V TROIS PORTES.
VI MAGIE BLANCHE.
VII UNE MÈRE.
VIII L’ENTREVUE.
VIII LE BOUQUET.
IX LE VOL.
X L’ENCENS DU DIABLE.
XI LE CARROSSE BLEU.
XII LA CELLULE.
XIII LE CABARET DE LA BELLE ÉPÉE.
XIV LE SERMENT.
XV LA DERNIÈRE FÊTE DE LAUZUN.
XVI LE MEURTRE.
LES MYSTÈRES
DE
L’ILE SAINT-LOUIS
CHRONIQUES DE L’HOTEL PIMODAN
II
L’ANNEAU DE FOUQUET
PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A. BOURDILLIAT ET Cle, ÉDITEURS
La traduction et la reproduction sont interdites.
1859
DEUXIÈME PARTIE
L’ANNEAU DE FOUQUET
Table des matières
I
LE COUP DE MINUIT.
Table des matières
Quarante ans se sont passés depuis la fin de l’histoire que nous avons déroulée précédemment aux yeux du lecteur, et dont les personnages ne doivent plus désormais nous occuper.
Au règne de Louis XIII, inséparable du règne morne et sombre de Richelieu, a succédé un règne de triomphes, de marbre, de statues; l’apothéose a revêtu toutes les formes.
Louis XIV est à l’apogée de ses victoires, l’Italie du seizième siècle, fondue dans celui qui le remplace, éclate, éblouit, transporte. La France a donné l’impulsion à l’Europe, Racine et Corneille écrivent. Ninon de Lenclos s’est fait une cour, la cendre de Molière est à peine refroidie, Saint-Evremont. banni, date ses lettres de Hollande, madame de Sévigné jette les siennes à ses amis avec la même grâce insouciante, Bussy-Rabutin et de Vardes font de la satire, Louvois est ministre, Lesueur alterne avec la fable les sévères peintures du cloître, Puget fait trembler le marbre sous lui, Bossuet tonne dans la chaire.
Dans l’angle de ce tableau, il y a un homme qui le contemple avec un sourire sardonique, cet homme c’est Saint-Simon; mais à côté de Saint-Simon, il y a la Bruyère, Pascal, la Rochefoucauld.
Nous sommes en1682, et Paris entier semble jaloux de secouer les préoccupations sinistres que lui a causées la chambre des poisons (1680) dont les souvenirs le glacent encore. On n’entend parler que de fêtes, de collations, de galas splendides; cependant Vaux s’est éteint, la colère royale en a foudroyé le maître imprudent.
L’hôtel de l’ile Saint-Louis vient de sortir enfin de son long repos.
Abandonné à des hôtes vulgaires, muet et scellé comme la tombe, il renaît enfin à l’éclat des fêtes.
On dirait en vérité qu’il s’étonne lui-même de voir rouvrir tout d’un coup ses portes. Le dehors du vieil édifice étincelle de mille feux, les carrosses à mantelets et à franges d’or ébranlent le pavé. Des ducs à brevet, des femmes de cour, des princes, des princesses, des maréchaux de France, des chevaliers, des poètes et des traitants affluent de toutes parts vers le quai d’Alençon, appelé un an après le quai d’Anjou.
Dans la première salle de l’hôtel tout n’est que confusion. Les invités du bal, car c’est d’un bal qu’il s’agit, se demandent entre eux ce qui peut motiver cette fête nocturne. Comme aux carrousels du roi, aux fêtes de Marly ou de Saint-Germain, plusieurs doivent porter des costumes mythologiques. L’un balance en main la foudre en carton de Jupiter, l’autre est armé du trident en papier doré de Neptune. C’est un médianoche éblouissant; les quadrilles doivent l’animer, les plus charmants visages de femmes doivent l’embellir. Des pages métamorphosés en faunes glissent sur le parquet; des amadryades, qui portaient le tablier et ’ la cornette le matin encore, verseront le vin qu’a fourni Crenet chanté par Boileau.
On se croirait dans quelque palais de Venise. Les girandoles de cristal brisent leurs reflets étoilés sur les plafonds de Lesueur, les fleurs répandent leurs arômes délicats autour des portraits de Mignard. A voir. ces tapisseries, ces meubles, ces flambeaux, dignes de Versailles, un étranger s’attendrait à l’entrée du prince lui-même, il se placerait à l’écart, dans un silence recueilli.
Cependant, les gentilshommes et les seigneurs s’abordent en souriant avec embarras; cette fête est une énigme pour eux, tous ont en main leur billet d’invitation, et tous s’adressent de mutuelles questions.
–C’est pourtant bien l’écriture de la maréchale d’Humières, dit l’un, et cependant je ne sais à quoi attribuer cette bonne fortune1
–Moi, c’est la jolie marquise d’Alluye qui m’a invité!
–Moi, c’est madame de Grammont!
–Moi, c’est mademoiselle de Retz!
–Moi, mademoiselle de Créquy!
–Moi, messieurs, c’est ma femme, dit le duc de Roquelaure.
–Voilà, qui devient curieux, reprit le marquis de la Fare en s’avançant, un bal de dames! un bal dans ce vieil hôtel que je croyais livré aux chouettes et aux hibous!
–Aux colombes, mon cher marquis, voyez plutôt là-bas l’élite de la cour, représentée par les plus belles, dit le duc de la Feuillade; l’Olympe de ces déesses est présidé par madame de Roquelaure!
–A laquelle son expérience donne le droit de savoir les secrets des dieux.–N’est-il pas vrai, maréchal? demanda ironiquement Cavoie.
–Monsieur de Cavoie, je ne siège point au conseil olympien, répondit Roquelaure. C’est la première fois que madame la maréchale songe à moi.
–C’est peut-être parce que vous ne songez plus à-elle. En vérité, continua Cavoie sur le même ton, vous voilà singulièrement costumé! Les foudres de Jupiter au lieu du bâton de maréchal!
–Que voulez-vous, Junon l’a exigé. Ma femme, c’est Junon... et vous pouvez la voir d’ici causant avec Grammont en berger Pâris. Ce pauvre comte de Grammont! il ne sait pas trop à qui présenter la pomme.
–Qu’il la coupe en deux, dit le marquis du Lu de; il la donnera en partage à madame d’Alluye et à mademoiselle de Retz.
–Deux rivales! Y songez-vous? Ne vous souvenez-vous plus qu’il y a à peine un an madame d’Alluye consolait Lauzun à Amboise dans son exil, et qu’à pareille époque, mademoiselle de Retz ne témoignait pas moins de compassion au prisonnier? Elle lui écrivait des lettres dignes de Voiture.
–C’est vrai. Que n’est-il là, ce brillant Lauzun! il les mettrait vite d’accord. Mais il est à Pignerol, et du diable si le roi l’en tirera, malgré la bonne volonté de Mademoiselle!
–Il est vrai, reprit la Fare, qu’il pourrait reconnaître ici plus d’une belle dont il s’est déclaré le soupirant au temps de sa faveur, et avant qu’il épousât au Louvre la cousine germaine de Sa Majesté. Voyons, comptons sur nos doigts...
–Je ne compte pas, dit le maréchal d’Humières en tournant le dos à la Fare.
–Ni moi, dit le duc de Roquelaure.
–Ni moi, dit le prince de Monaco qui venait de s’approcher. A quoi bon, messieurs, nous occuper du passé de M. de Lauzun? ajouta le prince, qui avait ses raisons pour éviter, à ce sujet, tout examen rétrospectif; cela regarde Choisy ou le Luxembourg. Le roi a d’ailleurs mis bon ordre à cette insatiable ambition de M. de Lauzun; il a suivi de près M. Fouquet dans sa disgrâce. Mais n’admirez-vous pas comme moi, messieurs, poursuivit le prince en changeant de ton, le costume choisi par madame de Monaco? Elle est en Diane, et son croissant seul vaut cent mille pistoles!
–Oui; mais comme mademoiselle de Retz est belle en Minerve!
–Et mademoiselle Colbert en Hébé!
–Et mademoiselle de Créquy en Polymnie1
–Et la marquise d’Alluye en Vénus!
–C’est un bal charmant, reprit le marquis de Lavardin, vêtu en Mars. Dans l’expédition contre les corsaires d’Alger, dont j’avais l’honneur de faire partie, je ne vis pas de diamants comparables à ceux-ci sur les galères turques que nous prîmes avec le chevalier d’Hocquincourt.
–En vérité, dit Cavoie en ricanant, vous étiez déjà un foudre de guerre en ce temps-là, monsieur le marquis?
–Monsieur le grand maréchal des logis, répondit le marquis d’un air piqué, je vous ferai observer que j’ai eu affaire à M. de Lauzun.
–Pas possible!
–C’est comme je me fais l’honneur de vous le dire, et sans sa prison...
–Malpeste! reprit Cavoie, railleur de son naturel, il est trop ami de Mars pour se brouiller avec vous. Mais qu’ont-ils donc tous ici pour en vouloir à Lauzun? murmura Cavoie à part lui, ils feraient bien mieux de s’occuper de l’objet de cette fête. Sept charmantes dames de la cour nous ont invités ici par lettres, et elles doivent se mettre à la tête de sept quadrilles. Les musiciens de M. Lulli sont prêts, on cherche des yeux le propriétaire de ce noble hôtel; nul ne saura-t-il me dire... Par ma foi! voici Dangeau; il doit savoir cela, lui le chroniqueur par excellence. Dangeau! poursuivit Cavoie en l’appelant, pourrais-tu m’apprendre...
En sa qualité d’Hercule, Dangeau était affublé d’une peau de lion, et tenait en main une massue; il venait de quitter la maréchale d’Humières et la maréchale de Roquelaure, que tous les invités pressaient vainement de questions.
–Par ma foi! je n’en sais pas plus que vous, répondit-il à Cavoie; tout ce que j’ai compris d’après le billet d’invitation que j’ai reçu, c’est qu’à minuit sonnant nous devons avoir une surprise.
–Madame de Rochefort ne m’avait pas dit cela en m’amenant ce soir dans son carrosse.
–C’est que vous n’aviez pas lu votre billet, monsieur le grand maréchal.
–C’est ma foi vrai, dit Cavoie; mais quelle surprise?...
–On ne m’en saurait faire de plus galante, dit madame de Quintin, précieuse de l’hôtel de Rambouillet, fort entendue en ameublements et en parures, que de me donner ce beau palais, puisqu’après tout c’est maintenant la fureur des loteries...
–Moi, madame de Quintin, reprit malicieusement Roquelaure, je réclame alors vos œuvres en échange.
–Moi, dit le prince de Monaco en riant d’un rire épais, je ne serais pas fâché de me retrouver, ne fût-ce qu’un quart d’heure, dans mes Etats...
–Où vous faites pendre, dit-on, monsieur le prince, les adorateurs de madame la princesse en effigie, continua Roquelaure.
– Monsieur le maréchal, répondit le prince avec embarras, je voudrais bien voir ce que vous feriez... si...
–Je ne suis point souverain, poursuivit le maréchal, si ce n’est ce soir, où, sous la perruque de Jupiter...
–Vous commandez à l’Olympe, n’est-il pas vrai? demanda vivement M. de ferammont; apprenez-nous donc, de grâce, mon cher maréchal, la surprise que madame de Roquelaure et madame d’Humières nous tiennent en réserve.
–Et qui sait? dit Roquelaure avec sa causticité ordinaire, c’est peut-être une bonne fortune pour vous, monsieur de Grammont! Ne vous posez-vous pas à la cour comme le successeur de M. de Lauzun?
–Moi! répondit Grammont, je laisse cet emploi à la Feuillade!
–Moi, dit la Feuillade, je m’en démets volontiers aux mains de Cavoie.
–Et moi, messieurs, je le garde pour moi tout seul, reprit Roquelaure. Il est juste, ma foi, que la laideur ait son temps; qui sait si le bon vouloir du propriétaire de cet hôtel ne m’est point acquis? C’est peut-être à moi que vient d’échoir ce beau domaine, ces peintures que vous admirez vous-même, vous, monsieur le président Robert, qui êtes un fin connaisseur. Ce ne serait pas trop de me donner Chambord, si on le donnait à l’homme le plus laid de France!... Lauzun!... qu’était Lauzun? reprit en s’animant Roquelaure. Un homme bien tourné, mais un cadet de Béarn. Il représente bien le champignon que l’on voit levé le matin, et dont il n’y avait la veille aucune apparence. Etre devenu, comme il le fut, général de dragons, puis capilaine des gardes du corps de Sa Majesté, puis comte, en attendant qu’un jour il soit duc ou prince!... et se voir enfermé maintenant entre quatre murs dans la citadelle de Pignerol, c’est n’être qu’un favori manqué!
–Par ma foi! monsieur le maréchal, voilà une belle oraison funèbre, digne de Bossuet ou de Fléchier, reprit madame de Roquelaure en prenant le duc par le bras; occupez-vous plutôt de secourir cette pauvre madame d’Alluye, dont le mari vient inopinément d’arriver de Touraine. Prenez votre foudre et venez le réduire en cendres! Cette jolie petite marquise! elle a failli en mourir rien qu’à le revoir en Vulcain, elle qui le croyait encore pour longtemps au bord de la Loire! Un mari qui se présente , sans vous prévenir...
–Est impardonnable, madame la maréchale, cela est vrai. Jupiter consent à éloigner Vulcain de sa cour, mais Junon ne dira-t-elle pas à Jupiter ce qu’à minuit sonnant, au milieu de cet Olympe...
Silence! dit la maréchale en passant son doigt sur ses lèvres, c est le secret de cet escadron volant qui m’entoure, et si exposé que vous paraisse le nôtre au milieu de tous vos beaux de la cour, nous avons juré de le garder!... N’est-il pas vrai, mesdames, ajouta la maréchale en se tournant vers un groupe charmant de déesses, au milieu desquelles mesdemoiselles de Retz, de Créquy et Colbert, ressortaient comme autant de lis.
–Nous l’avons juré, dirent-elles en s’avançant vers Roquelaure.
–Et je réponds d’elles, reprit la maréchale d’Humières. Madame de Roquelaure conduisit elle-même son mari dans le boudoir où le marquis d’Alluye, vêtu en Vulcain, cherchait encore à s’expliquer la cause de l’évanouissement subit de sa femme.
La marquise, pâle et mourante, s’était laissée tomber sur un sofa, en levant de temps à autre sur M. d’Alluye ses grands yeux bleus étonnés. Ainsi prise dans les filets de Vulcain, elle semblait adorable. Au temps de sa splendeur, Lauzun l’avait connue fille d’honneur de la reine mère, sous le nom de mademoiselle de Fouilloux. Pendant son exil à Amboise, il n’avait pas tardé à renouer avec elle. M. d’Alluye, mari sévère, soupçonneux, avait béni le jour où la volonté expresse du roi l’avait fait rentrer sous les verrous de Pignerol. Rien ne l’eût plus effrayé alors que la seule nouvelle de sa mise en liberté. Heureusement, il n’en était guère question, les prières de Mademoiselle avaient échoué, et en ce moment même la princesse, retenue malade à Choisy, rune de ses terres, avait exprimé la résolution de n’en plus sortir. M. d’Alluye pensa d’abord que la chaleur seule occasionnait le malaise de la marquise; revenu d’Amboise le matin, il avait trouvé une invitation chez lui, ce billet était signé de mademoiselle de Retz. Il le montra à sa femme.
–Quelle indignité! pensa madame d’Alluye en portant à sa bouche le mouchoir brodé qu’elle tenait; oh! je me vengerai, il faudra que je me venge! Rappeler M. d’Alluye, et dans un moment pareil!
Mademoiselle de Retz avait lancé quelques flèches au cœur de Lauzun, elle était plus jeune que madame d’Alluye, mais ce tour d’une rivale confondait alors la marquise.
Elle fixa sur Roquelaure ses yeux tremblants, étonnés; ceux du duc étaient remplis de malice, ses prunelles fauves palpitaient de joie. Lui aussi, Roquelaure, avait aimé madame d’Alluye; il s’était rencontré, lui, le modèle achevé de la laideur, sur le chemin de Lauzun, qui n’avait pas eu de peine à l’écarter. C’était lui qui avait signé au bas de l’un des billets trouvés sur la toilette de sa femme le nom de mademoiselle de Retz.
–Est-ce là cette surprise que vous nous ménagiez, chère marquise? vous rappelez donc votre mari de son exil forcé? Ah! que Mademoiselle n’en peut-elle faire autant pour M. de Lauzun!
Le sarcasme lancé, Roquelaure pirouetta sur ses talons et courut se mêler à un groupe très-animé.
–Allez donc dans le boudoir, dit-il à M. de Monaco; c’est là, je crois, cher prince, que sont les surprises. Par suite d’un éclaircissement conjugal, le marquis d’Alluye et sa femme avaient disparu, cédant la place à la princesse de Monaco, qui causait alors avec Grammont.
–Cachez-vous là sous cette portière de velours, mon cher prince, et surtout ne soufflez mot! dit le perfide Roquelaure.
Le prince de Monaco obéit.
Assis près de madame de Monaco, le marquis de Grammont semblait alors admirer le croissant d’épis qui se balançait au front de Diane.
–Oui, madame, disait-il avec le feu qu’il eût mis dans le siége de Luxembourg, dût le prince de Monaco lui-même me faire pendre en effigie comme tant d’autres, je suis résolu à obtenir de vous ce que je désire...
–Quoi donc?
–Cette simple fleur, reprit le marquis en attachant toujours sa vue sur le diadème brillant que portait madame de Monaco.
–Y songez-vous? ce croissant monté à Gênes, ce cadeau de M. le prince...
–Aussi, rassurez-vous, je ne voulais que vous faire peur... Des diamants! fi donc! c’est bon pour M. de Lauzun, qui vous a aimée; moi je me contente de ceci.
Et, plus leste qu’un page, Grammont enleva adroitement du corsage de la princesse une fleur de son bouquet.
– Que faites-vous, marquis? si le prince vous voyait!
–Baste! on ne pend pas si vite les gens. Je n’ai pris qu’une fleur, Lauzun eût pris le bouquet; demandez plutôt à M. de Monaco.
Et le marquis partit en riant.
–Eh bien! dit Roquelaure au prince ébahi, en venant le retrouver, qu’en pensez-vous? Il est temps de vous montrer, je vous laisse avec madame de Monaco.
–Du tout, du tout, j’y renonce et vais de ce pas chercher le marquis... Puis, s’arrêtant tout d’un coup: Eh bien non, ma foi, encore un que je ferai pendre en effigie!
Madame de Monaco venait de rejoindre la maréchale d’Humières; Hoquelaure voyant la place vide, courut trouver mademoiselle de Retz.
–Minerve, dit-il en se penchant à son oreille, est priée de se rendre en ce boudoir... Que ce rendez-vous ne l’effraye en rien, la dresse de la Sagesse n’a rien à craindre.
Mademoiselle de Retz sourit, c’était la première fois que le duc lui parlait, elle en avait peur, elle obéit.
Le duc de Roquelaure s’en fut alors trouver madame d’Alluye. Excitée par la vengeance, la jolie marquise parcourait vainement les salons sans avoir pu réussir encore à! rencontrer mademoiselle de Retz.
–Elle est là... dans ce boudoir, lui dit Roquelaure: il n’y a pas un instant à perdre, ajouta le duc en lui montrant la pendule.
Onze heures trois quarts venaient de sonner en effet, la surprise annoncée devait avoir lieu quand l’aiguille aurait atteint le chiffre douze.
La marquise, en trouvant mademoiselle de Retz dans le boudoir, ne put contenir l’expression de son dépit.
–Nierez-vous, mademoiselle, lui dit madame d’Alluye. avec hauteur, que vous ayez écrit à M. le marquis de revenir? Votre billet contenait même à mon endroit une apostille au moins singulière.
–Je ne sais ce. que vous voulez dire, madame la marquise, répondit mademoiselle de Retz, étonnée au dernier point; quel intérêt puis-je avoir à ce que M. d’Alluye quitte Amboise? Quand M. de Lauzun y gardait ses arrêts par ordre du roi, à la bonnè heure.
–De l’ironie! à merveille! mais ce billet?
Et la marquise présenta à mademoiselle de Retz le billet de Roquelaure.
–On a contrefait mon écriture, reprit mademoiselle de Retz, et voilà tout. Je vous prie, madame la. marquise, de croire que nous combattrons toujours, à armes égales... Je sais comme vous ce qui va se passer ici, et en vérité, ce n’était pas la peine de faire courir la poste à M. d’Alluye...
–C’est cela, reprit la marquise, feignez encore d’ignorer son caractère hautain, absolu; la haine qu’il porte à M. de Lauzun...
–Ne peut être plus ardente que votre passion pour lui. Par bonheur, Pignerol n’est pas Amboise!
–Mademoiselle, répondit madame d’Alluve, il que vous soyez plus belle et plus recherchée que moi, mais puisque vous voulez le savoir, eh bien, oui, je ne rougis pas d’aimer M. de Lauzun. Votre beauté, mise en balance avec mon cœur, ne l’emportera pas, croyez-le bien. Mais voici le duc de Roquelaure et le prince de Monaco, ils paraissent se disputer...
Le prince, en effet, avait toutes les peines du monde à comprendre les consolations que lui adressait Roquelaure, et de son côté, le duc se frottait les mains en riant des surprises qu’il venait d’improviser. Profitant des dispositions inquiètes de l’assemblée, il avait intrigué chacun de ses amis par des rencontres imprévues, prenant un infernal plaisir à les brouiller, et leur annonçant que la bombe n’éclaterait qu’à minuit.
–A minuit, dit le maréchal d’Humières, la meilleure surprise, pour moi, serait de m’endormir dans mon lit en songeant que je gagne une bataille!
–Moi, cent mille pistoles! reprit la Feuillade, le grand joueur.
–Moi, que je fais pendre Grammont, murmura le prince de Monaco.
–Et moi, que l’on va souper à l’instant, dit Roquelaure.
En ce moment, le timbre aigu de la pendule sonna minuit, tout le monde se regarda.
–Attention! dit madame la maréchale d’Humières à madame de Roquelaure.
–En ma qualité de présidente, dit madame de Roquelaure, je dois seule ouvrir ce coffret.
Et tirant de son sein une petite clef, la maréchale de Roquelaure l’approcha de la serrure d’une boîte de vermeil que lui présentait un page.
Un silence profond plana sur toute l’assemblée. Madame de Roquelaure prit dans le coffret un paquet scellé de noir; elle en rompit les cachets.
–Qu’allez-vous nous lire? demandèrent bruyamment les invités en se groupant autour d’elle. Ils tremblaient que la fête annoncée ne se changeât pour eux en quelque lecture fastidieuse, comme il s’en faisait à l’hôtel de Rambouillet.
–Rassurez-vous, reprit la maréchale de Roquelaure en souriant et en frappant de la main sur l’écrit qu elle tenait, ceci est le testament de M. de Lauzun1
II
LE TESTAMENT DE M. DE LAUZUN.
Table des matières
A la seule annonce de cette miraculeuse nouvelle, un murmure confus avait parcouru tout le salon, les visages des spectateurs exprimaient tout leur étonnement; on se demandait si Lauzun avait péri victime de quelque machination secrète.
Sa disgrâce était connue; sa haute fortune lui avait suscité grand nombre d’ennemis. Louis XIV, qui venait cette année-là même de s’établir à Versailles, ne dissimulait guère son courroux contre l’indigne époux de Mademoiselle.
La captivité du favori avait été longue; à part quelques joueurs qui regrettaient ses pistoles, quelques amis de plaisir et aussi quelques dames dont il avait réussi à conserver les bonnes grâces, même au sein de l’adversité, Lauzun était plus haï qu’aimé, car peu d’hommes eurent à la fois plus de rivaux et plus de traverses, plus d’envieux et plus de succès. Vis-à-vis du roi, il résumait la pensée du néant àl’égard de l’infini; il avait habité la cour pour n’en récolter que le dégoût, et cependant cet ambitieux immense tenait encore à la cour et à ses principautés; il espérait bien rentrer en grâce à l’aide de sa femme; rien ne l’avait détrompé, pas même le malheur.
La mort venait-elle donc de l’enlever après Fouquet et Turenne? avait-elle brisé ce miroir de grâce et d’élégance? C’était au sein d’une fête qu’on devait, d’après son expresse volonté, ouvrir le testament daté par lui de Pignerol. Il y avait là de quoi étonner les plus résolus, de quoi confondre les plus incrédules.
Le cachet qui fermait le testament de Lauzun, ainsi que la suscription de l’écrit à l’adresse de la maréchale de Roquelaure, fut bientôt exposé à la vue de tous; c’étaient bien les armes de Peguillin, comte de Lauzun, qui s’y trouvaient empreintes sur la cire.
Il se passa bien un grand quart d’heure avant que le silence fût rétabli.
Tous les invités, le col tendu vers la maréchale, formaient une triple baie dont le pinceau d’un peintre eut sûrement profité.
Les uns laissaient percer malgré eux une joie secrète, et ceux-là se distinguaient, il faut bien le dire, par l’aisance de leurs manières, leur succès et leur aplomb; c’étaient de ces marquis crayonnés vingt fois par Molière, ce hardi réformateur, et plus tard par Saint-Simon. Ils portaient l’ongle long au petit doigt, la perruque à l’ambre, et la ceinture brochée d’or; ils couraient les ruelles et se posaient sur l’orchestre en plein théâtre, de façon à masquer l’acteur; ils jouaient un jeu d’enfer, et se trouvaient de toutes les parties de Marly
Pour eux, la mort de Lauzun était un bienfait, car du fond d’Amboise ou de Pignerol, Lauzun dictait encore ses lois au monde élégant; tout ce qu’il avait mis à la mode subsistait, et son règne n’était pas fini. Aussi, parmi ces hommes, c’était à qui se disputerait sa survivance.
Une autre classe, non moins joyeuse de la mort de Lauzun, se composait d’une foule d’ambitieux dont la laideur egalait au moins l’audace, et qui, tant que Lauzun avait réussi par la beauté des traits et les exercices du corps, n’avaient eu garde de se montrer plus que les hiboux devant le soleil.
La troisième classe enfin, et celle-ci était la moins habile à dissimuler son contentement, était celle des maris, enchantés de voir tomber enfin cette mystérieuse puissance de l’époux de Mademoiselle, et ravis de placer chacun la colombe de leur choix à l’abri de ce vautour.
L’assemblée se trouvait donc partagée en plusieurs camps.
L’Olympe des déesses y formait une nuance tranchée, plusieurs de ces dames portaient déjà à leur visage un mouchoir imbibé d’eau de senteur, soit pour cacher le trouble qu’une indiscrétion du testateur allait peut-être leur causer, soit pour faire honneur par leur contenance éplorée à la mémoire de Lauzun.
Madame de Roquelaure commença, après s’être assurée du recueillement de son auditoire:
Testament de haut et puissant seigneur Pequillin, comte de Lausim, époux de Mademoiselle, fille de feu Monsieur, petite-fille. du roi Henri princesse d’Eu, de Dombes, de Montpensier, d ’Orléans, et cousine germaine de Sa Majesté.
«Fait à Pignerol, en l’an de grâce1682.
Par ce présent testament, je lègue d’abord mon âme à Dieu, le priant de prendre en considération la captivité où je meurs. Ma prison et ma disgrâce rachèteront, je l’espère, auprès de lui, les erreurs de ma fortune.»
–Bien débutéé dit le duc de Roquelaure, mais je doute que Dieu accepte le legs.
Madame de Roquelaure continua:
«Je commence par le roi, mon très-haut maître et seigneur: je lui lègue un autre ministre que M. de Louvois.»
–Diable! murmura Cavoie, ceci sent, son de Vardes d’une lieue. Heureusement que Sa Majesté est à Versailles, et que M. de Louvois est dans son lit.
«Après le roi, dont je n’ai jamais décliné le service, je dois m’occuper en premier lieu de Mademoiselle.».
–Ah! voici l’article intéressant, dit le maréchal d’Humières; voyons comment Lauzun s’en tirera.
«Je demande pardon à Mademoiselle, poursuivit la maréchale de Roquelaure en lisant le testament-, de n’avoir été pour elle qu’un mari indigne, et de lui avoir préféré...» .,
Ici la maréchale s’arrêta et reprit haleine.
–Eh bien, madame la maréchale? demanda le duc de Roquelaure, vous semblez embarrassée... Permettez, de grâce...
Et Roquelaure fit un mouvement pour remplacer la maréchale et poursuivre la lecture du testament, dont il voulut s’emparer...
–Arrêtez! s’écrièrent à la fois le prince de Monaco, le maréchal d’Humières et M. d’Alluye. Passez les noms, madame la maréchale.
–Au contraire, messieurs, reprit la maréchale en se rassurant, je tiens à remplir mon emploi de lectrice. Souffrez que je continue.
«De n’avoir été pour elle qu’un mari indigne, et de lui avoir préféré...»
Ici, il y eut une nouvelle explosion de murmures. Madame de Monaco se cacha sous l’éventail, madame d’Alluye rougit, madame d’Humières toussa, et mademoiselle de Retz baissa les yeux.
Madame de Roquelaure ne fit aucune attention à ce qui se passait autour d’elle, et poursuivit pour la troisième fois:
«Et de lui avoir préféré...»
–Au nom du ciel! s’écria le prince de Monaco hors de lui et qui remarquait l’embarras de madame de Monaco, ne nommez personne, et ne vous faites pas la complice des indiscrétions de M. de Lauzun.
–Le prince a raison, insinua Roquelaure; M. de Monaco ne tient pas du tout aux surprises. Ni vous non plus, messieurs, continua-t-il en se tournant vers MM. d’Humières et d’Alluye.
La maréchale reprit:
–Pour vous plaire, je passerai donc aux legs. Ils sont assez nombreux, si j’en juge par cette copie.
–C’est cela, les legs, les legs, maréchale! M. de Lauzun nous a assez pris pour qu’il nous rende.
–Le premier legs, continua la maréchale, concerne madame la princesse de Monaco.
–Ma femme! Quelque prêt, sans doute, dit tout bas le prince à la maréchale, soyez prudente. Madame, ajouta le prince sur le même ton en s’adressant à sa femme, auriez-vous prêté d’aventure à M. de Lauzun?...
«Je lègue, dit la maréchale en poursuivant sa lecture, à madame la princesse de Monaco les Mémoires de quelques gentilshommes aimés et pendus, avec–dédicace au prince de Monaco.»
–Mémoires historiques, dit Roquelaure; n’est-il pas vrai, mon cher prince?
Le prince se mordit les lèvres. La maréchale reprit:
«Item. A mon bon ami le duc de Roquelaure, duc et pair...»
–Tiens, il a songé à vous, dit le prince de Monaco en raillant; c’est d’un bon cœur.
«Je lègue audit duc de Roquelaure le miroir que m’a donné Mademoiselle. Cette glace a le privilège d’embellir tous les visages.»
Je te le rendrai! murmura le duc à voix basse, en se grattant l’oreille de l’air rancunier d’un singe fouetté.
«Item. A madame la maréchale d’Humières, la poudre de beauté dont se sert madame de Roquelaure.»
–Compliment à double entente, reprit de Guiche.
«Item., A madame d’Alluye, qui danse fort bien, un traité sur l’art de plaire écrit par elle... Ce sont ses lettres.»
–Ah! voilà le premier legs galant de M. de Lauzun, dit Roquelaure à M. d’Alluye, qui tourna le dos à son interlocuteur.
«Item. A madame d’Hautefort, le conseil de ne plus danser du tout.»
Madame d’Hautefort fit un bond sur son fauteuil. Elle était vêtue précisément en Terpsichore.
«Item. A M. le prince de Monaco, l’appartement que j’occupais, aux frais de Sa Majesté, dans son grand château d’Amboise. La vue en est fort belle et donne sur la Loire. Ledit appartement, afin que Son Altesse, lasse de faire pendre les gens dans ses États, puisse les noyer à sa fantaisie dans ceux de Sa Majesté...»
–C’est une horreur! un legs indécent! s’écria le prince de Monaco en se levant; et vous, maréchale, en aurez-vous bientôt fini avec ces surprises que je n’ose qualifier? Ce testament n’est qu’une ironie sanglante, un soufflet donné sur ma joue...
–Vous voulez dire sur la mienne, interrompit Roquelaure.
–Et moi donc, reprit madame d’Humières.
–Et moi, dit madame de Rochefort.
–Et moi, et moi, et moi, poursuivirent en chœur plusieurs autres voix, parmi lesquelles on distinguait celles de MM. d’Alluye et d’Humières.
–J’aperçois encore beaucoup d’autres legs, reprit la maréchale, mais craignant de nouveau les murmures, je les omettrai, et ne lirai que cette classe qui regarde les créanciers de M. de Lauzun.
L–Ses créanciers! je respire, dit le prince de Monaco; il était temps.
–Je tremble, dit un financier.
–Je ne serais pas fâché d’être payé, dit Grammont.
–Je suis mort, dit du Lude, il me devait six cents louis. «Item, dit la maréchale, je lègue à mes créanciers l’espoir de se voir un jour remboursés sous la seule condition qu’ils pourront trouver un homme aussi vaniteux que M. de Grammont, aussi bon écuyer que le prince de Monaco, qui tombe toujours, aussi fou que M. du Lude, et aussi laid que M. de Roquelaure.
–Pour le coup, ceci dépasse les bornes, s’écrièrent en se levant les courtisans désignés par M. de Lauzun. Chez qui sommes-nous, madame la maréchale, pour qu’on nous insulte par un écrit peut-être apocryphe?... Montrez-nous ce testament, et voyons d’abord s’il est de l’écriture de M. de Lauzun.
Et tous s’avancèrent vers la lectrice, le regard plein de courroux.
–C’est bien son parafe, dit le malheureux prince de Monaco; tout ce qui console, c’est que je ne suis pas son créancier.
–Mais nous le sommes nous deux, s’écrièrent de Grammont et du Lude.
–Et moi, je le suis aussi, dit le petit marquis de Lavardin d’un air furieux, à telles enseignes que j’ai voulu me battre avec lui. il m’enlève un coup d’épée.
–Moi, il m’enlève un carrosse, dit la maréchale d’Humières, un carrosse qu’il m’avait promis.
–Moi, je perds une parure, dit madame d’Hautefort.
–Moi, j’aime mieux perdre avec lui, dit Roquelaure, et » j’y gagne encore, car il m’eût donné quelque jour un coup d’épée.
–Vous ne perdrez rien, messieurs, dit une voix pleine et sonore, et dont le timbre seul fit tressaillir l’assemblée; je suis trop galant homme pour ne point acquitter toutes mes dettes.
– M. de Lauzun! s ecrièrent-ils tous d’une commune voix.
Les deux portes dorées de la galerie s’étaient Ouvertes; Lauzun venait en effet d’entrer.
III
ROUERIES DE COUR.
Table des matières
Tous les regards venaient de se porter vers le personnage qui apparaissait ainsi comme le dénoûment imprévu de cette scène.
Bien qu’il eût dû le reconnaître à sa voix, plus d’un spectateur réprima un léger frisson, car en ce quartier on avait parlé autrefois de morts bizarres, à commencer par celles de Gérard le passeux et de maître Philippe Gruyn le cabaretier, jusqu’à la fin tragique de Pompeo et de Samuel, arrivée dans l’hôtel même.
Après Charles Gruyn, l’hôtel de l’île Saint-Louis avait passé à un petit nombre de propriétaires assez obscurs.
Les premiers l’avaient à peine habité, les seconds, impuissants à le conserver, l’avaient laissé saisir et mettre en criées aux requêtes de l’Hôtel, évoquées depuis en la cour des Aides.
Les voisins et les habitants de l’île Saint-Louis se racontaient entre eux une foule d’histoires lamentables.
Tantôt c’était un fantôme traînant des chaînes, qui venait se placer quand il tonnait au balcon, en criant la nuit dans la tempête; d’autres fois, c’était une belle jeune tille qui passait avec son linceul sous l’obscurité des arcades de la grande cour.
La maison fatale occupée par Marie de Brinvilliers, l’empoisonneuse, était presque en face, et la Grève n’en était pas si loin que les roués ou les pendus ne pussent, à certaines heures de la nuit, venir jouer, en cet endroit même, des tours affreux aux juges de la Tournelle ou aux présidents du quai d’Alençon, qui les avaient condamnés.
Depuis la fin de Fouquet, il ne courait pas sur Pignerol des bruits moins sinistres.
L’énigme du Masque de Fer était alors à la mode; on s’épuisait en dissertations sur ce captif singulier. Lauzun lui-même avait eu les honneurs de ce casque, sur lequel tant d’auteurs ont écrit tant de volumes.
On s’attendait d’ailleurs à le revoir aussi maigre, le teint aussi hâve, la corps aussi décharné que don Quichotte.
Que n’avaient pas dû faire sur ce corps, fût-il d’acier, la prison et son ennui!–
Sous cette voûte froide, où l’araignée chère à Pélisson filait tristement sa toile, les membres du courtisan avaient dû se roidir, sa taille se courber, ses yeux se caver dans leur orbite.
Là, devait-on penser plus de rêves brillants, parfumés, rêves de grandeur ou d’amour, plus de rendez-vous enviés par le grand roi, plus de joyeuses parties avec Grammont et Riom, plus d’expéditions nocturnes avec Bussy, plus de duels, de soupers! La Voisin, avant de mourir, fit du moins, nous a-t-on appris, sa médianoche avec ses gardiens; sa prison s’illumina, le dernier jour de la coupable éclairait encore un banquet. Mais Lauzun à Pignerol, Lauzun en prison, combien a-t-il dû souffrir!... Là, plus rien que les chagrins d’une ambition trompée, rien que le désespoir de n’être plus!
On s’attendait donc à voir entrer dans la salle une serte de squelette; on fut bien surpris de reconnaître dans Lauzun, Lauzun lui-même.
Sa figure conservait encore les lignes de noblesse et de beauté qui l’avaient rendu de bonne heure l’idole de la ville et de la cour; il portait son habit le plus merveilleux un habit que lui eût envié le prince de Conti. Sa lèvre fine dédaigneuse, gardait un de ces sourires railleurs que madame de Montespan appelait avec justice une flèche empoisonnee, arme de mépris familière au reste à Lauzun, qui se vengeait souvent par sa pantomime seule d’un cercle qui le contestait. Ses dents éclatantes et magnifiquement rangées éclairaient presque son visage coloré de cette teinte qu’on retrouve dans les beaux portraits de Philippe de Champagne, le peintre du siècle d’avant; teint pâle, mais légèrement bistré. Quant à la blancheur de ses mains, elle était incomparable, la prison et son ombre ayant valu pour lui tous les secrets du plus habile parfumeur.
Il entra donc ainsi la main droite appuyée sur un jonc à glands de perles, la gauche retenant son feutre à panaches si fier et si beau qu’il ressemblait encore au Lauzun des premiers jours.
Rien qu à le voir, tout ce pâle troupeau de courtisans en eut peur. Il n’était pourtant suivi que d’un seul officier qui se tenait derrière lui.
–Vous ne perdrez rien, répondit-il d’un air dégagé à ceux qui se lamentaient. Madame d’Hautefort, voici votre parure; madame d’Humières, votre carrosse vous attend. Quant à toi, du Lude, Barailles, mon intendant que voici, et il montrait l’officier qui le suivait, te remettra six cents louis. Monsieur de Lavardin, vous avez parlé, je crois, d’un coup d epée; la mienne est aussi longue que votre mémoire, je vous l’apprendrai demain. Vous, mon cher Roque laure, je ne pense pas que vous me réclamiez pareille dette; rassurez-vous, oh! pour vous, je suis bien mort!
Tout le monde se regarda.
–J’aime à voir, continua-t-il avec ironie, combien j’é tais regretté! A qui dois-je ici ma meilleure oraison funèbre? A M. de Monaco, peut-être; en ce cas, je le remercie. Ce cher prince, il veut bien aussi assister à mes obsèques! Convenez, messieurs, que Nous êtes un peu surpris de me revoir. Un homme mort sous les verrous, un homme dont vous venez d’entendre ici les dernières volontés!Ah! madame de Roquelaure lit comme un ange, bien qu’elle ait passé certain article qui la concerne...
Madame de Roquelaure lança à Lauzun un regard furieux; elle eût pâli sans son rouge.
Lauzun salua tour à tour l’Olympe des déesses; il fut enjoué avec madame de Monaco, galant avec mademoiselle Colbert, empressé près de mademoiselle de Créquy, caustique avec madame d’Humières. Pour mademoiselle de Retz, elle attendit vainement un coup d’oeil, et il ne parla pas à madame d’Alluye.
–Mais que venez-vous donc faire ici, monsieur le comte? lui demanda madame de Roquelaure.
–Oui, monsieur, pourquoi nous avoir rassemblés ici? reprit le prince de Monaco.
–Eh! mon Dieu!mesdames, pour danser une contredanse. Un prisonnier comme moi n’est pas fâché de se délier les jambes. Faut-il vous le dire aussi? J’ai voulu savoir si l’on m’aimait toujours dans cette bonne ville de Paris.
–En pouvez-vous douter, reprit madame d’Humières en lui parlant tendrement et à voix basse; ne vous l’ai-je pas écrit à Amboise comme à Pignerol?
–Feu M. le surintendant, madame, n’en doutait pas plus que moi, répondit le comte avec une teinte d’ironie.
–Qui a pu prétendre? reprit la maréchale avec hauteur.
–Écoutez-donc, ma chère, même mensonge, mêmes lettres. Ma chère maréchale, les morts ont le droit de donner des conseils, écoutez le mien; Variez un peu votre style épistolaire...
–Que voulez-vous dire?
–Oui, je vous en conjure, variez vos lettres; ne fût-ce que pour M. le maréchal; il serait cruel de ne pas lui laisser les priviléges de son rang.
–Et comme le maréchal s’approchait:
–N’est-il pas vrai, monsieur, que madame la maréchale a tort de ne pas écrire? Elle ferait pâlir les dames de l’hôtel de Rambouillet; par malheur, elle n’a qu’un style.
La maréchale s’en fut l’oreille basse et entraîna son mari en feignant de ne pas comprendre.
–Eh bien! princesse, qu’avez-vous? demanda Lauzun en s’avançant vers madame de Monaco.
–Je suis furieuse contre vous, dit-elle à voix basse.
–Mais non contre Grammont, qui voudrait me voir re-retourner à Pignerol. Madame la princesse, défiez-vous de mon boudoir; à Grammont la fleur, mais à Lauzun le bouquet.
Et Lauzun enleva le bouquet de la princesse.
–Mon cher prince, reprit-il en saluant M. de Monaco, êtes-vous content de mon legs?
–Allez au diable! dit M. de Monaco furieux.
–Allons, je le vois, vous aimez mieux votre palais de Monaco que Pignerol. C’est dommage, un hôte si illustre! Ne me me faites pas pendre, au moins.
–Mon cher Roquelaure, ajouta Lauzun, vous ne feriez rien de mon miroir; rendez-le-moi. Le voyage a dérangé quelques boucles de ma perruque. Sur mon honneur, la vôtre est fort belle; je vous fais mon compliment de votre bonne mine, et vous remercie de n’avoir pas pris ma survivance.
–Mais avouez donc, mesdames, poursuivit Lauzun, que c’est là un bal délicieux, un bal digne de Marly ou de Versailles. A Pignerol, je crains seulement d’avoir oublié la courante... Maréchale, montrez-la-moi.
Lauzun s’enlaça alors bon gré mal gré à madame de Roquelaure; il la fit tourner et pirouetter tant et si fort, que la maréchale retomba essoufflée sur un sofa.
Un groupe de jeunes seigneurs entourait en ce moment Barailles, à l’aide duquel ils espéraient savoir au moins si M. de Lauzun était véritablement fou. Dans ce groupe se trouvait M. d’Alluye.
Lauzun profita de son éloignement pour s’approcher de la marquise.
–Madame, lui dit-il à voix basse, cachez ce billet dans votre éventail.
La marquise rougit, elle se troubla; elle était loin d’avoir l’expérience de madame de Monaco. Un coup d’œil rapide, jeté par elle sur le groupe où causait alors M. d’Alluye, la rassura; elle prit le billet de Lauzun avec précipitation.
Si rapide qu’il fut, ce geste n’échappa point au duc de Roquelaure.
Malgré sa laideur, le duc, nous l’avons dit, avait inutilement assiégé madame d’Alluye, sa rancune lui était acquise.
Il s’en fut à pas de loup trouver M. d’Alluye, et feignit de lui parler du château d’Amboise, en l’attirant dans l’embrasure d’une fenêtre.
Devant cette fenêtre était placée madame d’Alluye.
Emue, palpitante, la jolie marquise attendait qu’elle pût gagner le boudoir pour lire le billet de Lauzun. La présence du marquis figea le sang dans ses veines. En proie à une invincible frayeur, elle pâlit, elle se troubla.
IV
UN REVENANT.
Table des matières
Ge trouble, cette pâleur n’échappa point à l’œil jaloux du marquis d’Alluye, que le retour inopiné de Lauzun glaçait d’une sueur froide.
Il s’approcha de la marquise et l’interrogea sur son émotion.
Madame d’Alluye balbutiait un prétexte, et se rejetait sans doute sur la fatigue du bal, quand le duc de Roquelaure arriva près d’elle d’un air affairé en s’écriant:
–Madame la marquise, votre éventail!
Et comme elle hésitait;
–Votre éventail, dit-il, pour madame de Roquelaure; elle a perdu le sien, et la chaleur la suffoque!
En prononçant ces mots, le duc s’empara de l’éventail; il en tomba un papier.
– Que veut dire ceci? demanda le marquis en ramassant le billet.
–Madame d’Alluye, reprit Lauzun en s’avançant et sans avoir vu le mouvement du marquis, veut-elle accepter mon bras pour la première courante?
– Pas avant que je ne vous aie dit un mot, monsieur de Lauzun, reprit le marquis.
–Deux, si cela vous plaît, monsieur d’Alluye. Dans un instant je suis à vous, madame la marquise.
MM. d’Alluye et de Lauzun se parlèrent seuls à voix basse. Quand Lauzun revint, la marquise était plus morte que vive. L’archet donnait le signal, Lauzun lui offrit la main; elle se trouvait placée dans le quadrille vis-à-vis mademoiselle de Retz.
– Entre Minerve et Vénus... dit Lauzun en souriant; le hasard me gâte, c’est de bon augure pour demain.
–C’est donc pour demain? demanda madame d’Alluye que ses genoux pouvaient à peine soutenir, tant elle tremblait.
– Pour demain, chère marquise, mais vous me restez ce soir.
Comme elle commençait la danse, mademoiselle de Retz accrocha l’une des dentelles de Lauzun.
– La sagesse me retient, dit-il à la marquise, mais auprès de vous la mienne s’en va. Savez-vous bien que dans tout ce bal je n’aime que vous!
Lauzun en dit autant, dans la courante qui suivit, à mademoiselle de Retz. Il fut jeune, brillant, il retrouvait d’un seul coup ses amours et ses duels.
–A merveille, pensa-t-il, je ne ferai pas ma rentrée comme un acteur ordinaire. Pourvu que demain au petit lever, on n’aille pas trop me noircir aux yeux du roi! Il est certain que la marquise d’Alluye me voit ici d’un œil plus indulgent que les autres. Si l’on pouvait mordre du regard, madame de Roquelaure m’aurait déjà dévoré. Tout de même, c’est là une invention originale. Je pourrais passer au besoin pour un véritable revenant. Le bal que je me donne à moi-même est un bal délicieux. Avoir rassemblé ici, en quelques jours, grâce aux soins de Barailles qui s’y entend, tout ce que la. ville et la cour possèdent de brillant, de noble; m’être composé de la sorte un bouquet dont tous les parfums me sont connus; pouvoir écrire un nom sur chacun de ces visages que j’ai attirés dans ce guet-apens splendide; me remontrer à tous plein de vie, de verve caustique; marcher de pair avec ces courtisans que je force à me toucher la main de bonne grâce et à me parler comme autrefois de chevaux, de rubans et de dentelles, si ce n’est pas là un rêve magique, inouï, que ce rêve conçu sous les verrous de Pignerol! Victoire, Lauzun, victoire! Cette heure de minuit qui vient de sonner avec son battant d’argent te rouvre enfin les portes de ce monde merveilleux! Oui, le courroux du roi devra fléchir; oui, la chance te revient, heureux joueur; va, relève ton front, le succès seul nous fait jeune! Regarde plutôt, regarde en ce moment-ci autour de toi, les hommes te détestent mais ils t’envient, les femmes prennent à ta vue un air troublé, inquiet. Jeunesse, beauté, splendeur, coups d’œil complaisants, oreilles faciles, mains qui tremblent, voix qui implorent, tout cela est devant toi! Oui, tu ressembles à l’homme qui s’éveille d’un long sommeil, ou plutôt, Lauzun, te voici comme le soldat qui ressaisit à la fois sa place et ses armes! La guerre sera rude, elle doit l’être, une guerre de dix-neuf ans! Tous ces cœurs, tu le sais, sont remplis de trahisons, de bassesses, de perfidies! Raison de plus pour arracher de ton chemin ces ronces nouvelles, pour confondre l’envie par le dédain! Oh! la belle vie que celle où l’on se sent enfin maître de soi, où l’on demande compte à tous les moments de ceux que l’on a perdus! Tant de lumière après tant de nuit, tant de bruit après un si morne silence! Suis-je bien encore dans mon cachot à me débattre contre un rêve, est-ce un démon qui me parle, ou tout ceci est-il vrai? Non je suis chez moi, à Paris, dans mon hôtel, je pourrais dire mon palais. Oh! mon orgueil humilié se relève enfin; je te reconnais, tyran de mes anciens jours, tu me redemanderas une pâture. Reprends-moi donc, formidable dieu que j’ai toujours servi à genoux, rattache-moi d’un seul coup par un câble d’or à la chaîne de mes espérances trompées! Oui, je suis Lauzun, je suis jeune, je puis retirer ce large filet que je viens de tendre et j’y trouverai encore au fond une pêche facile. Mes mains, mes mains brûlantes s agitent enfin dans l’espace, plus de fers, plus de prison! Oh! oui, je suis libre, libre...
Et Lauzun, ravi, exalté, voyait les quadrilles passer et repasser devant ses yeux, il rouvrait enfin ce livre si longtemps fermé, ce livre de la cour dont ses doigts fiévreux interrogeaient chaque page.
La foule se dirigeait vers la saile où était servie la collation; madame de Roquelaure saisit Lauzun par le bras.
– Savez-vous, monsieur le comte, que c’est une indignité, me choisir pour lectrice d’un testament qui injurie tout le monde et moi la première! Heureusement que j’ai eu le bon esprit de passer sous silence la clause qui me concernait. Mais ce que je ne puis passer sous silence, c’est votre oubli de tous les devoirs. Ah! si madame de Lauzun votre mère était ici, ce n’est pas devant elle que vous eussiez joué une pareille comédie!
– Mais ne m’avez-vous pas un peu aidé, madame la maréchale?
–Le ciel m’est témoin que j’ignorais la première le contenu de cet indigne testament. M’y traiter comme une vieille folle, m’y railler, et venir ensuite là... sous mes veux... saisir le. bouquet de madame de Monaco, danser avec mademoiselle de Retz et donner un billet à madame d’Alluye! Mais le roi le saura; oh! je me vengerai, et d’abord je dirai tout à Mademoiselle.
–Vous ne lui apprendrez rien.
– Comment, elle sait tout?
– Excepté ce que je ne dois. pas lui dire. Ainsi, tenez, ma chère maréchale, je ne lui ai jamais dit qu’à la petite porte du parc de Choisy... et pendant qu elle était à Paris, au Luxembourg...
–Silence, monsieur de Lauzun, par pitié, silence! fit la maréchale effrayée. Au nom du ciel!... ne voyez-vous pas qu’on nous observe! Il est vrai, je fus vous voir à Choisy, mais...
– Oh! rassurez-vous, madame la maréchale, je suis discret. j’ai appris à me taire à Pignerol. N’est-il pas vrai, mesdames, continua-t-il en se tournant vers un essaim curieux et craintif de belles dames qui s’avançait, n’est-il pas vrai que nulle de vous n’a rien à craindre d’un prisonnier de Sa Majesté?
– Oui, mais vous ne l’êtes plus, monsieur le comte, objecta la princesse de Monaco avec une coquetterie alarmée.
–Prisonnier à Pignerol, ob! non, mais...
– Mais vous allez revoir Versailles, Saint-Germain, toute la. cour; chacun vous pressera, vous interrogera après ce silence forcé. Le roi vous attend, il vous demande.
–Le roi, la cour, Versailles! répéta Lauzun, arraché par ces derniers mots aux charmes délicieux de son rêve, détrompez-vous, mesdames, je demeure prisonnier...
–Comment, cet hôtel?...
– N’est pour moi qu’une prison dorée, un nouvel exil, reprit le comte tristement. Rancunier dans sa grâce, le roi m’avait permis d’abord de revoir la France sans Paris, maintenant il me permet Paris sans Versailles. La cour n’est plus rien pour moi, on m’en juge indigne; je dois courber ma tête sous l’arrêt de Sa Majesté. A vous de me remplacer, Cavoie, Grammont, La Feuillade! à vous de fouler d’un pied joyeux les pelouses royales où nous sourîmes tant de fois ensemble aux contes faits par Hamilton, où nous admirions la beauté de La Vallière! La Seine, continua Lauzun en jetant à madame d’Alluye un regard plein de mélancolique passion, remplacera pour moi la vue de la Loire et les tours crénelées du château d’Amboise; mais là, comme à Amboise, mon horizon est borné, la vigilance et la délation m’épient. Oui, poursuivit-il avec amertume, voilà la liberté que l’on me rend!
Et comme une larme semblait rouler alors dans les yeux de la marquise:
–Mais pourquoi me plaindre! reprit-il en changeant de ton; ces plafonds de Lesueur ne valent-ils pas ceux de Versailles, cet Olympe celui des dieux? Tant que vous resterez auprès de moi, divinités d’une heure qui m’entourez, pourrais-je me croire captif? Que me font le Louvre et Versailles, que me fait l’envie, la haine? Restez, oh! restez auprès de moi, belles syrènes; voilez sous des fleurs la chaîne du prisonnier! Dans un mois je vous invite toutes, toutes ici, à pareil jour, et avant ce temps j’espère que vous consentirez à m’y visiter plus d’une fois. Vous, madame d’Humière, avec votre carrosse; vous, madame d’Hautefort, avec votre parure; vous, monsieur de Lavardin, avec voire coup d’épée.
Et vous, monsieur, ajouta Lauzun à voix basse, en s’adressant à M. d’Alluye, oh! vous ne m’empêcherez pas d’y rentrer, quoique j’en sorte pour vous dès demain!
–Et moi, monsieur Lauzan? dit une voix qui retentit au milieu du silence glacé que les paroles du comte avaient fait.
–Qui m’appelle ainsi? demanda Lauzun en replaçant sur la cheminée le flambeau qu’il y prenait pour conduire lui-même l’assemblée à la salle de collation.
–Par ici! reprit la voix, qui semblait sortir du fond de la galerie.
Lauzun devint pale, il porta la main à son épée; saisissant le flambeau qu’il avait laissé, il courut vers cet endroit.
Dans l’obscurité produite au bout de la galerie par l’enlèvement subit des lumières que les valets portaient à la table de Lauzun, une forme humaine semblait se mouvoir.
Lauzun s’avança d’un pas assuré.
Il n’y eut que Cavoie et La Fare qui le suivirent, mais de loin.
Arrivé à deux pas de l’objet, Lauzun pencha son flambeau, et il vit un linceul blanc...
–Que veut dire ceci? dit-il résolûment. Ah! mort ou vivant, je saurai bien te démasquer!
Et, de sa main crispée, il arracha le drap couvrant la tête du fantôme. Il vit alors un personnage d’une cinquantaine d’années, dont une large balafre lui traversait le front. Sa barbe et ses cheveux étaient en désordre, il portait à la main un livre de forme bizarre.
–Monsieur de Lauzun, dit-il d’une voix brève, et moi aussi, je m’invite!Je m’invite à toutes vos fêtes... vous. m’y verrez...
L’homme de Pignerol! s’écria Lauzun en s’appuyant à ! une des colonnes de la galerie. La sueur mouillait les cheveux du comte, ses traits étaient bouleversés.
Au cri de Lauzun, Cavoie et La Fare volèrent à son secours.
– Là.... là... murmura-t-il en leur montrant la place où l’homme lui avait parlé.
Cavoie et la Fare l’y cherchèrent en vain: le personnage mystérieux avait disparu.
En se baissant pour trouver sur le parquet la trace de son passage, l’on d’eux heurta un livre, qu’il ramassa...
C’était une Bible...
V
LES FUTAIES GUISES.
Table des matières
Trois ans avant ceci, à quelque distance du château d’Amboise, il se passait une scène dont le souvenir se lie étroitement à celte histoire.
Un peu en deçà du pont qui mène à ce colossal manoir dont la destinée fut de servir de prison jusque sous la république française, le regard du voyageur suivant les rives de la Loire s’égarait à plaisir dans une large partie boisée qui longeait le fleuve et qu’on appelait les futaies grises.
Le voisinage sévère du château d’Amboise, qui était alors une prison d’Etat, rendait cette langue de terrain presque inhabitée.
Autour ce ces vastes murs, réfléchissant dans la Loire leurs clochetons aigus et noirâtres, tout se taisait, tout, excepté le bruit des barques sur l’eau ou celui du vent dans les oseraies. Les sentinelles éparses dans leurs logettes de pierre interrompaient seules ce silence en criant l’heure.
Le gouvernement de ce morne château d’Amboise et celui de la province elle-même appartenaient alors à M. le marquis d’Alluye. Le comte de Lauzun se trouvait son prisonnier.
Prison plus douce à coup sûr que Pignerol, Amboise offrait au comte une apparence de liberté. Là, du moins, il pouvait sortir et se promener à cheval; là, il n’était qu’exilé.
Pourvu que Lauzun fût rentré au château avant minuit, qu’il eût passé devant le guichetier et s’en fût fait reconnaître, il disposait de lui tout le jour, et à la réserve de deux officiers de M. d’Alluye qui le suivaient, l’ancien capitaine des gardes de Sa Majesté pouvait se croire libre. Aussi, une fois à Amboise, n’avait-il que trop justifié les craintes jalouses de Mademoiselle: grand jeu, cadeaux, collations, tous les plaisirs permis et tous ceux qui ne l’étaient pas signalaient l’exil du comte. Madame de Montespan avait conseillé à Lauzun, après sa disgrâce, de demander Lyon pour retraite; il refusa cette ville. On parla de la Touraine, et ce fut alors que Mademoiselle trembla.
Mademoiselle, en effet, n’ignorait pas qu’à Amboise régnait alors en véritable souveraine une des anciennes amies de M. de Lauzun, madame d’Alluye, la femme du gouverneur.
Madame d’Alluye était non-seulement une belle personne, mais c’était de plus une personne spirituelle.
Sensible à la disgrâce de M. de Lauzun qu’elle plaignait, tendre avec lui jusqu’à la faiblesse, d’une humeur à donner beaucoup aux soins d’une forte inclination, elle se faisait presque au fond du cœur une sorte de passion glorieuse de ce qui n’était pour le comte qu’un pur caprice. Un visage charmant, des yeux bleus, un front bombé comme celui de Diane, un regard doux et mélancolique, une taille de fée, des mains de princesse, c’était beaucoup plus qu’il n’en fallait pour charmer Lauzun, et si l’on joint à ces traits la finesse de goût et le discernement exquis de la marquise, on comprendra facilement pourquoi le comte refusa Lyon pour Amboise.
Le marquis d’Alluye fut quelque temps à soupçonner ce commerce; c’était un homme marchant le front haut, gonflé de sa charge et de son gouvernement, sauvage au dernier point, et inquiétant sa femme par ses violences. Enseveli dans le contour noir dp sa perruque, la barbe en désordre, et sa canne de commandant à la main, on le voyait dès l’aube commander ses gardes et exiger des respects et des soumissions qui faisaient rire.
Quant à ses prisonniers, tous étaient loin de se voir traités par lui aussi galamment que Lauzun.
Leurs cellules verrouillées ne recevaient le plus souvent qu’un jour humide, la paille de leurs cachots était rarement renouvelée. Les paysans tourangeaux se parlaient bas entre eux des oubliettes du château d’Amboise, et l’on accusait le rébarbatif gouverneur d’en faire graisser les trappes.
Ce soir-là, c’était à onze heures, au mois de juin, un exprès revêtu de la jaquette blanche des villageois de la Loire s’enfonça dans la partie boisée dont il a été parlé plus haut, et, pressant sa marche en raison de la pluie qui tombait à larges gouttes, il frappa au milieu des futaies grises à la porte d’une petite maison perdue sous d’énormes touffes d’acacias et de sorbiers.
En ce lieu déjà solitaire, cette habitation cachée avait l’air d’un ermitage; une faible lumière échancrait alors ses persiennes, et l’on n’entendait autour d’elle que le cri du grillon tapi dans l’herbe.
Une fenêtre s’ouvrit au-dessus d’un massif embaumé de la tiède senteur des lilas, et une voix de femme demanda au messager:–Est-ce vous?
–Certainement, madame, répondit le rustre, c’est moi. Et par un beau temps, comme vous le pouvez voir à mon haut-de-chausses. Rassurez-vous, tout va bien, et dès que vous m’aurez ouvert...
Une servante en coiffe noire introduisit l’homme; sa maîtresse ne tarda pas à descendre.
C’était une personne d’une cinquantaine d’années, mais dont le seul aspect commandait l’admiration et le respect. Elle était encore belle, de cette beauté que donne la noblesse du visage et des manières; son air était grand, ce devait être une femme de cour.
–Eh bien, quelles nouvelles? dit-elle à l’exprès.
–Une lettre de M. le comte, madame; il n’a pu venir vous voir en cachette comme ces jours-ci, attendu qu’il a joué la paume avec trois de ses amis, et de là à la basselle. Il s’excuse sans doute, lisez.
La dame parcourut la lettre. Tout en la lisant, elle hochait la tête et frappait du pied avec impatience.
–Il suffit, reprit-elle en congédiant son messager, laissez-moi.
Elle remonta alors à la petite chambre qu’elle occupait au premier étage de cette maison qui n’en avait que deux, et qu’un large fossé, au talus plein d’herbes et de roseaux, entourait comme une ceinture de défense.
La pièce qu’elle habitait dans cette demeure, sorte d’ancien presbytère, avait une fenêtre donnant sur la Loire; de cette fenêtre, l’œil embrassait la façade du château d’Amboise.
La dame se plaça à l’appui de cette ouverture, encadrée dans de larges bouquets de sureaux et d’aubépines.
L’orage commençait à devenir intense; des éclairs rougeâtres sillonnaient le château. La dame compta une à une chaque lumière qui s’éteignait dans le vaste corps de logis; quand elle fut à celle qui partait de la chambre de Lauzun, elle mit la main sur son cœur comme pour en contenir les battements. Cette lumière une fois éteinte, la dame fit signe à sa camériste de refermer la fenêtre.
S’approchant d’un guéridon à pieds de biche où reposait une Bible, elle l’ouvrit en s’asseyant dans un grand fauteuil.
Le calme de cette chambre avait je ne sais quoi de particulier et de triste... Rien de ce qui compose les délicatesses de luxe ne l’entourait; sa tapisserie tombait en lambeaux, le mobilier consistait en deux chaises de paille, un fauteuil éraillé, une table et deux images collées au mur. Ces deux images étaient encadrées sous verre.
L’une représentait Luther, l’apôtre de la réforme, l’autre une des lumières du clergé de France, Mascaron, alors évêque d’Agen.
Quelques fleurs, coupées la veille, baignaient-dans un vase et répandaient un parfum étiolé au milieu de cette pièce où brûlait alors une lampe.
Quelques indices d’élégance épars çà et là trahissaient pourtant en cette retraite la présence d’une femme habituée à la vie de cour: une montre ornée de sa châtelaine à cachets, une bague de grand prix et un petit carnet armoirié traînaient sur le guéridon près de la Bible. Enfin, une boite en chagrin dans laquelle était renfermé un médaillon sur qui le couvercle n’était point abaissé et représentant un fort bel homme, donnait à penser que la dame en question n était pas une récluse ordinaire, et qu’un grand ennui ou un grand amour lui avait fait choisir cette Thébaïde.
Elle avait passé l’âge des imprudences et des plaisirs, l’âge où l’on recherche la parure et les mille raffinements de la coquetterie. Des mèches de cheveux gris s’échap. paient de sa coiffe, et des plis nombreux ridaient son front. Un certain air mortifié voilait alors les grâces languissantes de son visage, mais cette apparence était douce plutôt qu’austère, et l’extrême modestie de ses habits semblait l’embellir. Les yeux fixés sur sa Bible, elle paraissait en peser chaque passage, posant le livre saint, puis le reprenant, et s interrogeant elle-même avec un grand trouble. Son regard errait de temps à autre sur les deux images attachées à la muraille, un combat violent semblait la briser; elle termina sa pieuse méditation par un déluge de larmes.
–Dieu m’est témoin, murmura-t-elle affaissée, que je l’aurai cherché dans la sincérité de mon cœur; un mot de lui, une révélation venue d’en haut finirait mes doutes. Luttes opiniâtres, débats ardents qui m’épuisez, vous ne m’avez pas encore ôté l’amour, l’amour inaltérable que je garde à cet indigne, cet amour ne me quittera qu’avec la vie!
En parlant ainsi, elle regardait le médaillon.
Le personnage retracé dans cette peinture offrait avec M. de Lauzun une si exacte ressemblance, qu’il devenait impossible de ne pas le reconnaître... La dame observait cet émail avec une attention mêlée de bonheur et de crainte.
–Ainsi, pensait-elle, il ne viendra pas ce soir, son messager me l’a dit. La lumière qui brille à sa chambre vient de s’éteindre, il est rentré au château. Quand finira donc pour moi cette vie pleine d’alarmes? Il y a si longtemps qne je souffre; ah ! je suis lasse d’espérer! Qui me rendra jamais le cœur sur lequel j’ai seule des droits? Quand il vient ici, on dirait que c’est pour accomplir un devoir, il se hâte de partir avant que j’aie pu même le consoler. Je ne le vois que trop, je ne suis plus rien pour lui! Dans les premiers jours qu’il habitait ce château, ou plutôt cette prison, il m’écrivait vingt lettres plus pressantes les unes que les autres...–Parlez au roi, disait-il, parlez-lui. vous seule pouvez me sauver! Hélas! oubliait-il donc que je suis marquée moi-même au yeux de Louis d’un signe réprobateur! Lorsque je me suis jetée à ses pieds une première fois, je l’ai entendu demander tout bas à M. le Pre-, mier quelle était ma religion. M. le Premier lui a répondu, sans doute, car le roi a subitement détourné la tête. Ah! malheureuse que je suis, je ne me sens pas encore la force de prendre vis-à-vis de moi une résolution forte et courageuse; je veille ici, mon Dieu, je veille et je vous cherche nuit et jour à travers mes larmes! C’est à vous de me donner cette foi que je demande, que j’implore! Dissipez vous seul les ténèbres de mon esprit, faites tomber de mes yeux le bandeau qui me cache votre lumière. Idolâtre jusqu’à ce jour, j’abjurerai, oui, ne fût-ce que pour lui1
Pour lui, continua-t-elle, oui, pour lui qui ne sait pas, l’ingrat, que mon cœur est et sera toujours. son seul refuge. Il aura sans doute repris ici ses dépenses folles, son jeu effréné, ses dissipations coupables. Touchez-le, mon Dieu, touchez-le de ce même doigt qui me touchera!
Elle s’était jetée à genoux, les mains jointes et élevées vers le ciel.
Tout ce que le découragement renferme d’amer et le doute de souffrances était empreint sur ce front sévère et noble...
Elle se releva et feuilleta quelques papiers contenus dans une cassette.
–Des lettres de Mademoiselle! Elle promet beaucoup, mais le roi, mais madame de Montespan, quand donc comprendront-ils ma douleur et mes angoisses! Quelle est cette autre épitre? Une lettre de Saint-Evremont; hélas! le pauvre maréchal de camp n’est-il pas lui-même exilé? Que faire? qu’entreprendre? Si je m’adressais de nouveau à M. de Colbert? Folle que je suis! Louvois règne et il nous hait. Si la guerre pouvait au moins revenir! Lauzun, Lauzun est brave; il sauverait peut-être les jours de Sa Majesté!
Elle rêvait encore, lorsqu’un coup de tonnerre violent retentit au loin sur les hauts clochers d’Amboise. Presque au même instant, et à travers les rafales d’un vent furieux, elle crut entendre un cri...
Des pas pressés, sonores, ébranlaient déjà l’escalier qui conduisait à sa chambre; ces pas étaient ceux d’un homme. Au seul craquement de ses bottines, la dame tressaillit et se leva. Un rayon de joie et d’espoir brillait sur son front, elle prit sa lampe et se dirigea vers la porte.
–Oh! murmura-t-elle, ce ne peut être que lui.
Tout d’un coup elle recula, les lèvres serrées, le visage pâle...
Un homme, les traits bouleversés, les cheveux en désordre, les habits tachés de sang, se précipitait vers elle les mains étendues. Vêtu d’une cape grossière pareille à celles que portaient les Camisards dans les Cévennes, il venait de refermer la porte sur lui, en s’écriant:–Sauvez-moi!
VI
L’IMAGE.
Table des matières
La brusque apparition de ce personnage glaçait la dame de frayeur; elle s’appuya tremblante contre le marbre de la cheminée.
–Que me voulez-vous? qui êtes-vous?
Ce furent les seules paroles que sa bouche pût prononcer. En même temps elle avait levé le couvercle de sa lampe et considérait avec un regard plein d’angoisse le visiteur inattendu qui se présentait.
C’était un homme d’un aspect inculte et presque sauvage. L’eau ruisselait alors sur sa cape d’étoffe grise, déchirée en vingt endroits; il n’avait point d’armes, et il traînait à son bras gauche un reste de chaîne brisée.
Sa taille-était haute et sa tournure militaire, une ceinture de cuir fauve serrait ses reins, ses pieds étaient nus, meurtris par les ronces et les cailloux.
Il eut été difficile de distinguer, au premier abord, si ce singulier personnage était un héros de grand chemin évadé de quelque geôle, ou un prisonnier de conséquence.
En effet, ses mains étaient robustes et calleuses, son vêtement vulgaire et misérable.
D’un autre côté, ses traits étaient aussi beaux que réguliers, sa lèvre dédaigneuse semblait encore garder l’habitude du commandement. Doué d’une miraculeuse agilité, il venait sans doute de se frayer un passage à travers les haies et les fourrés, véritables barrières de ce terrain; quelques gouttes de sang collées à ses cheveux et à ses habits prouvaient que la lutte avait été âpre, cruelle.
–Rassurez-vous, dit-il à la dame en s’apercevant de la crainte qu’il inspirait, ce n’est qu’à moi qu’on en veut; le danger qui me menace a pu seul me déterminer à vous demander asile. Je suis gentilhomme, je me nomme Saint-Preuil!
–M. de Saint-Preuil! reprit-elle comme rassurée, je connais ce nom... Oui, mon père m’en a parlé.
–Ce nom, madame, reprit Saint-Preuil avec une douleur mêlée de noblesse, est celui d’un homme assez malheureux pour se trouver en ce moment rebelle aux ordres du roi; prisonnier encore il n’y a qu’une heure, je suis parvenu à m’évader de l’une des tours du château d’Amboise, mais on est à ma recherche...
–Vous venez de vous échapper, dites-vous, vous avez pu fuir de cette prison?
Oui, madame; mais, je vous le répète, je suis poursuivi, traqué comme une bête fauve... Mon courage est à bout ainsi que mes forces, je vais périr, oh! oui... périr si vous ne me sauvez!
Eh! le puis-je, monsieur? Est-ce donc à une femme qu’il appartient de se mettre ainsi que vous en rébellion ouverte avec le roi? Le délit pour lequel on vous avait enfermé...
–Ce délit, madame, interrompit Saint-Preuil avec une douloureuse dignité, m’est commun avec beaucoup de sujets du roi; vous n’ignorez pas, vous ne pouvez ignorer les rigueurs de Sa Majesté et de ses édits contre ceux qui ne partagent pas sa religion...
–Vous êtes calviniste, monsieur? demanda la dame à Saint-Preuil avec un intérêt mal déguisé.
–J’ai ce malheur, madame; vous voyez du moins que ce n’est pas pour un crime honteux que j’ai subi ma captivité. Elle dure depuis deux ans. J’ai participé, je dois vous le dire, aux assemblées séditieuses du Languedoc, du Vivarez, des Cévennes. La guerre s’en est suivie et j’ai fait la guerre; aujourd’hui ma tête est mise à prix. Je n’ai point de protecteurs, ajouta Saint-Preuil avec amertume; et d’ailleurs, madame, nous avons tous notre étoile. Le chemin de la disgrâce m’était frayé; mon père n’a-t-il pas péri après s’être lui-même perdu en cour? C’est à ce malheur, ou plutôt à cette injustice violente de Richelieu envers un homme qui avait servi la France dès l’âge de quatorze ans, que je dois toute ma misère. Le supplice de mon père m’a poussé à la rébellion, en me faisant abjurer ma propre doctrine... J’ai voulu me venger de mon pays; ah! j’aurais dû m’en bannir! J’offense ici, peut-être, ajouta Saint-Preuil en interrogeant les yeux de celle qui l’écoutait, des croyances que je ne partage plus, moi qui suis né pourtant dans le sein de l’église romaine; mais la fin sinistre de mon père m’a fait seule ce que je suis, un apostat!
Et comme elle fit un mouvement:
–Oh! ne me maudissez pas, reprit-il; laissez-moi ce soin, laissez-moi me débattre, madame, avec le remords; ma punition est assez dure. Dans cette prison, j’ai reconnu aux rayons d’en haut qui tombaient sur moi l’énormité de ma faute; désormais, elle ne sera égalée que par mon repentir. Sauvez-moi, madame, vous que je ne connais pas; rendez au prince, au pays, un homme qui peut-être lui sera un jour utile; il est temps que je brûle ce que j’ai osé adorer; il est temps que je retourne à ce Dieu que j’ai osé trahir en lui imputant la faute des hommes... Vous ne me répondez pas! Chez qui suis-je? Je l’ignore; mais je vois à ce mur deux images qui semblent mutuellement s’accuser; vis-à-vis de Luther, je vois un évêque du clergé de France. Ah! madame, qui que vous soyez, je vous en conjure par l’un ou l’autre de ces portraits, arrachez-moi à l’horreur de sortir du royaume comme un proscrit, ou de porter ma tête sur l’échafaud comme un rebelle.
En prononçant ces mots, il s’était jeté à genoux, éperdu et suppliant. La dame l’examinait dans une stupeur immobile; lui, de son côté, cherchait à se rappeler confusément les traits de cette femme qu’il croyait avoir entrevue.
–Monsieur de Saint-Preuil, reprit-elle, ce n’est pas à moi d’apprécier ici le délit dont vous êtes coupable; vous êtes fugitif, blessé, il faut que je vous sauve, oh! oui. Mon Dieu, oh! mon Dieu, mais que faire pour vous sauver? murmura-t-elle dans son trouble.
–Me cacher ici, ou m’enseigner une issue...
–Je n’en sais aucune.
–Ce fossé... là, sous ces broussailles... reprit Saint-Preuil en ouvrant l’une des fenêtres.
–Ce fossé...
– Oui, je ne me trompe pas, c’était autrefois un aqueduc; il doit se continuer assez avant dans la campagne...
– La nuit est si profonde que vous ne sauriez vous en tirer...
–Laissez donc, par cette issue...
–Monsieur de Saint-Preuil, reprit la dame, c’est aller au-devant de la mort, c’est impossible...
–La mort, dites-vous? Et tout à l’heure, madame, ne l’ai-je pas bravée cette mort? Ne puis-je l’affronter encore de nouveau?... Regardez plutôt; pour sortir de ce triste cachot d Amboise, j’ai dû ramper d’abord sur les genoux et les mains; l’un de mes bras,–celui-ci,–a été traversé par l’un des piquants de la citerne. Doutez-vous maintenant, madame, de mon courage?... Oui, c’est une volupté sombre et bizarre, j’en conviens, que celle que j’éprouve à lutter contre la mort! Ce fossé... ajouta-t-il en le mesurant des yeux.
–Mais c’est un sacrilége!... Oui, cela serait infâme que de disposer ainsi de votre vie, reprit-elle en refermant la fenêtre par un geste résolu. Vous êtes venu implorer ici ma pitié, vous ne voudriez pas, vous ne devez pas me rendre témoin d’une mort aussi affreuse!... Vous retrouver là, sanglant, défiguré!... Un pareil spectacle, mon Dieu, ce serait horrible!...
Il y eut dans ces paroles heurtées par l’effroi, un accent sincère et pénétré que Saint-Preuil méconnut.
–Je vous comprends, reprit-il; vous préférez, madame, que ma tête roule sous la hache du bourreau!
–Ah! s’écria-t-elle par un mouvement d’horreur et de révolte, ah! monsieur, vous me croyez donc bien lâche?...
Saint-Preuil resta atterré.
–Et quel intérêt, reprit-il avec une lente douleur, pouvez-vous cependant porter, madame, à un malheureux tel que moi, à un calviniste, vous qui êtes catholique?
–Vous vous trompez, monsieur, répondit-elle froidement, moi aussi je suis calviniste.
–Calviniste l’répéta Saint-Preuil étonné.
–Oui, mais je n’ai pas comme vous, monsieur, le malheur d’avoir renié ma première croyance; je lutte ici, je combats, et si le ciel daignait m’éclairer...
–Vous me méprisez, madame, oui, vous me méprisez, reprit amèrement Saint-Preuil, oh! je le vois bien.
–Je ne vous méprise pas, je vous plains, monsieur de Saint-Preuil. Vous sortez d’Amboise... oh! ce nom suffit pour que ma pitié vous soit acquise. Que n’avez-vous pu, dans votre fuite, assurer celle d’un autre. Oh! je vous aurais béni, j’aurais appelé sur vous toutes les grâces du ciel.
–Quel est donc cet homme à qui vous semblez porter, madame, un si étrange intérêt?
–M. de Lauzun.
–M. de Lauzun! répéta Saint-Preuil avec un geste de surprise.
–Oui, M. de Lauzun, continua-t-elle, M. de Lauzun que vous devez avoir connu.
Et en disant ces mots, elle avait plongé dans le regard de Saint-Preuil un regard d’agitation et de fièvre. Saint-Preuil la considéra quelques secondes pendant lesquelles la dame semblait aspirer jusqu’à son souffle.
Par grâce, reprit-elle, donnez-moi des nouvelles de M. de Lauzun.
La physionomie de Saint-Preuil revêtit tout à coup une teinte de sévérité et de mépris.
–Que je vous parle de ce débauché, de ce vicieux, répondit-il, de cet homme que le roi lui-même...
–Arrêtez, monsieur, s’écria-t-elle avec un accent de courageuse fierté, pas un mot de plus, je suis sa mère!...
–Sa mère! répéta Saint-Preuil douloureusement ému. Oh! madame, pardon... Ce n’est pas trop du sacrifice de ma vie pour effacer de semblables paroles; acceptez mon repentir, je me jette à vos genoux.
–Vous êtes bien sévère pour M. de Lauzun, vous, monsieur, envers qui les hommes pourraient se montrer sévères!
–Vous avez raison, madame, répondit Saint-Preuil, oh! oui, vous avez raison... Encore une fois, souffrez que je ne me relève pas avant d’avoir obtenu de vous l’entier oubli de mes torts.
–Monsieur de Saint-Preuil...
En ce moment, des cris et des menaces retentirent au dehors. Des pas de chevaux ébranlaient le sentier voisin de la maison.
–C’est moi que l’on vient chercher, madame, dit Saint-Preuil; hâtez-vous d’ouvrir, vous ne pouvez plus me sauver.
–Qu’avez-vous dit?
–Que tout à l’heure, madame, répondit Saint-Preuil d’un son de voix altérée, je viens de vous insulter dans ce que vous aviez de plus cher; je ne suis plus digne de cette compassion que vous m’accordiez, je reste.
–Y songez-vous, monsieur? Mais ce sont vos ennemis, oh! oui, ce sont eux, reprit-elle en soulevant d’une main tremblante le rideau de la fenêtre.
On frappait déjà à la porte de l’escalier.
–Madame, poursuivit Saint-Preuil, permettez que je me livre à ces hommes...
–Vous ne le ferez pas, répondit-elle éperdue et presque sans voix; je les entends, monsieur, ils arment leurs mousquets; encore un moment, et malgré ce verrou, la porte de cette pièce tombera en éclats et sera criblée de balles...
–Ouvrez, ouvrez! cria en dehors une voix que la comtesse de Lauzun et Saint-Preuil reconnurent pour celle de M. d’Alluye, le gouverneur.
Madame de Lauzun garda le silence. Égarée, à demi morte, elle ne voyait déjà plus qu’à travers un nuage les objets de cette chambre.
Saint-Preuil s’était croisé les bras, il attendait debout, immobile...
–Obéissez au roi! reprit de nouveau la voix de M. d’Alluye.
Presque au même moment une balle traversa la porte de la chambre et s’en fut briser le verre qui encadrait l’image de Luther, suspendue à la muraille.
Les débris de verre jonchèrent le parquet.
Une indicible stupeur succéda chez la comtesse à ce coup inattendu, il produisit sur elle l’effet d’une vision... Saint-Preuil vit bientôt son regard appesanti s’allumer d’une flamme soudaine, des effluves célestes, inattendues, baignaient son front.
A la voir ainsi, on eût dit que sa force venait d’en haut...
Déchirant avec rapidité le premier feuillet de sa Bible, elle y écrivit dessus trois lignes à la hâte.
–Vous remettrez ceci à monseigneur d’Agen, dit-elle en donnant le feuillet à Saint-Preuil; prenez, lui seul vous protégerai
–Oh! merci, merci! ma vie désormais, ma vie tout entière à vous!
–Mais par où fuir? continua-t-elle d’une voix étranglée par la frayeur.
–Par ici, vous dis-je, ce fossé... oui... il n’y a que ce moyen.
–Malheureux! mais c’est la mort!
–Non, si vous me donnez ce livre, ce livre saint dont vous venez de déchirer la première page... ce sera mon talisman1
–Oui, vous avez raison, oh! oui, il vous a sauvé!
Elle lui tendit la Bible.
Saisissant une écharpe de la comtesse, Saint-Preuil se laissa glisser contre la muraille.
–Sauvé! murmura-t-elle en refermant la fenêtre... sauvé par vous, ô mon Dieu!
Quand elle se retourna, la porte tombait dans cette pièce avec fracas. Le front menaçant, les lèvres pâles de colère, M. d’Alluye entrait.
–Le prisonnier, madame, s’écria-t-il, le prisonnier! vous m’en répondez sur votre tête!
–Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit-elle; cherchez, monsieur le gouverneur, je ne cache ici personne.
VII
UNE MAISON DE LA PLACE ROYALE.
Table des matières
Profitant du privilége accordé de temps immémorial aux romanciers, nous sommes obligés d’esquisser à nos lecteurs la physionomie d’autres personnages qui réclament dans notre action une place impérieuse.
Vers cette même époque, les partisans n’avaient guère moins d’alarmes à concevoir de leur position et de leurs affaires dans le royaume que les calvinistes.
A ne considérer que la seule date des chambres de justice organisées contre eux depuis le procès du surintendant Fouquet en1661jusqu’à celles de1716, et à se reporter aux mémoires de Gourville, on peut voir avec quelle rigueur ils furent persécutés.
Des fortunes scandaleuses, des dilapidations énormes nécessitèrent ces rigueurs; nombre de ces hommes qui avaient été dans les affaires durant le ministère de Fouquet, suivirent sa disgrâce; jugés par la chambre, ils furent arrêtés et conduits à la Bastille. Plusieurs furent taxés à des sommes si considérables, qu’ils achevèrent même leur vie en prison.
Leurs alarmes étaient sourdes, in cessantes, perpétuelles.
Les uns gagnèrent la Hollande, d’autres les Indes, plusieurs enfin, abrités dans les murs de Paris même, cherchant à s’y faire oublier, traînèrent jusqu’à la fin une existence morne et misérable.
Au nombre des quartiers servant de refuge à ces favoris déchus de la fortune, celui du Marais offrait, même au milieu de son luxe et de sa vogue, car c’était alors le quartier brillant, des profondeurs ténébreuses.
Ainsi en était-il d’une maison vaste et superbe qui, à l’instar des autres, avançait à l’un des angles de la place Royale son corps en saillie enluminé de briques rouges, et du balcon de laquelle l’œil planait sur le beau quinconce du jardin doté de la statue équestre de Louis XIII.
A l’extérieur, cette maison ou pour mieux parler cet hôtel ressemblait à tous les autres.
Mais le seuil une fois franchi, on retrouvait à l’autre façade dans la cour une ordonnance complète de bâtiments merveilleusement disposés dans leurs sorties, et capables de mettre en défaut par leurs accessoires inventifs une meute de limiers du lieutenant civil de Paris.
C’étaient d’abord une multitude d’escaliers remplis d’issues et de portes secrètes comme un labyrinthe, puis d immenses combles aux fenêtres mansardées formant au besoin des appartements assez confortables, dans lesquels l’œil indiscret du concierge osait rarement pénétrer.
Par la cave de cette maison, on aboutissait enfin au boulevard de la Bastille à l’aide d’un conduit souterrain dont Ninon de Lenclos, Marion de Lorme ou tout autre eût profité au beau temps de sa splendeur pour des évasions plus galantes et plus faciles.
Huit heures du soir venaient de sonner à Saint-Antoine quand, par un magnifique dimanche d’été, un vieillard sorde l’hôtel en question, en ayant soin d’éviter les regards indiscrets des promeneurs de la place Royale dont un quart d’heure après on devait fermer les grilles.
Cétait un homme encore vert, dont une large perruque encadrait le teint bilieux; deux petits yeux gris, pareils à ceux d ’un chat, animaient seuls son visage d’une expression assez fine. Il était vêtu d’un habit de velours brun, et s’appuyait sur une béquille digne par sa hauteur de celle de madame Pernelle. Evitant la promenade dans le jardin il atteignit bientôt le boulevard de l’Arsenal, où il sembla respirer plus a l’aise; puis fronçant le sourcil devant la Bastille, il gagna brusquement la Seine, et se pencha à l’un de ses parapets.
Ce spectacle ardent, enflammé que présente le fleuve aux derniers rayons du soleil, ces dorées par le reflet du couchant, ces aiguilles, ces dômes qui semblent émerger au loin de la Seine, ces maisons flottantes d’où s’ exhalait à cette heure un parfum âcre de marée ou de cuisine, ces nuages de feu sur lesquels se découpait Notre-Dame, tout plongeait le vieillard dans une muette contemplation. examinait surtout avec une attention minutieuse la conformation de chaque navire, et suivait de l’œil avec intéret la manœuvre des bateliers. Peut-être sa pensée le reportait-elle alors vers d’autres fleuves et d’autres rivages, peut être songeait-il à quelque être absent qu’il ne devait plus revoir.
Cependant, nous devons le dire, il y avait dans les larmes qu’il versait alors, du dépit et du courroux. Isolé dans le monde, il se retrouvait encore plus seul devant ce panorama silencieux. Ces couples rustiques sortant des touffes vertes une guinguette, ces bourgeois endimanchés, ces musiciens du port chantant des Noëls ou préludant à des courantes sur leur archet rauque, lui faisaient mal. Cette joie le rendait triste.
–Toujours seul! murmura-t-il en se levant et en reprenant le chemin de sa demeure. Rien, pas même un chien qui me caresse et me persuade que je suis aimé!
Des pensées amères se faisaient jour dans son âme, mais il reprit bientôt sa froide immobilité. Quand il rentra chez lui, il franchit la cour d’un pas rapide, s’engouffra comme un tourbillon dans l’escalier, et disparut.
L’appartement où il s’enferma se trouvait placé sous les combles de l’hôtel, mais il se distinguait par une tenue assez riche. Cette sorte de belvédère à cinq fenêtres sur la cour était encombré de marbres, de bronzes, de tableaux, sinon d’un grand mérite du moins d’un grand prix, mais tout cela pêle-mêle, et comme si le propriétaire de ces raretés eût opéré un déménagement récent. Dans le salon, il y avait un portrait de femme de Mignard; c’était la seule chose qu’un connaisseur eût prisée, et ce fut celle qui redoubla en rentrant l’accès mélancolique de notre singulier personnage. Il jeta un regard courroucé sur cette peinture, et voyant son souper servi, il s’assit devant sa table, sans toucher à aucun plat.
–Toujours seul! répéta-t-il en se laissant tomber avec accablement dans un fauteuil.
Il examina quelques secondes les objets épars confusément autour de lui, puis détachant une clef d’un trousseau, il la fit entrer dans une serrure.
Ce panneau se trouvait masqué par une tapisserie; il roula bientôt avec légèreté sur ses gonds.
Le vieillard se trouva alors introduit dans une pièce où tous les rideaux, symétriquement tirés, laissaient filtrer à peine un maigre jet de lumière. Il y demeura un grand quart d’heure en proie à la plus profonde immobilité. Quand il en sortit, on eût cru voir un fantôme.
–Là, s’écria-t-il, les yeux encore fixés sur la porte du cabinet mystérieux, toujours là! souvenir ardent de mon passé, image terrible et chère!
Il allait rattacher la clef au trousseau, quand une idée de crainte vint traverser son esprit.
–Si l’on me volait ce trésor! murmura-t-il sourdement, le trésor de ma vengeance!
Il prit la clef et la renferma dans un coffret.
–Là du moins, pensa-t-il, elle est en sûreté. D’ailleurs, qui pourrait me la prendre? ajouta le vieillard après une pause, ne suis-je pas toujours seul? Cette maison, mon Dieu! n’est-elle pas un tombeau?
Il finissait à peine ces paroles, quand un coup léger retentit à sa porte, et presque au même instant une belle jeune fille entra dans l’appartement. Dame Ursule, gouvernante du vieillard, la précédait.
L’arrivée imprévue de cette personne, la grâce de son maintien et de sa démarche, tout, jusqu’à l’heure avancée où elle se présentait dans sa demeure, étonna le vieillard à un tel point, qu’il ne put trouver d’abord une parole. Il observa tour à tour sa gouvernante et la demoiselle à laquelle elle servait d’introductrice.
Le trouble de la jeune fille égalait au moins le sien, et ce ne fut qu’avec un secret sentiment de crainte qu’elle se décida à lui présenter une lettre.
A la seule vue de son cachet, les yeux du vieillard parurent s’animer. Cette lettre était celle d’un ami; elle était signée d’un nom qui lui était cher.
Voici les simples lignes qu’elle contenait:
«La personne qui vous remettra cet écrit, mon cher Leclerc, est une jeune fille que le malheur rendrait digne de votre pitié, si elle ne méritait l’estime et l’intérêt à d’autres titres. Des revers cruels l’obligent à cacher son nom dans Paris, je vous la recommande comme ma fille. Exilé moi-même pour avoir soutenu la cause du surintendant, je vous adresse cette lettre de la Haye, où j’ai dû me retirer pour éviter le courroux du roi; bientôt, je l’espère, et grâce au crédit de mes amis, je pourrai rentrer en France. Alors seulement j’irai vous demander compte d’un dépôt sacré, j’irai remercier le plus vieil ami de ma famille... En attendant, songez, mon cher Leclerc, à tous les périls qui pourraient menacer une aussi chère existence; protégez cette enfant, et comptez à l’avance sur l’étendue de ma gratitude.
Signé: CHARLES DE SAINT-ÉVREMONT.»
Et plus bas: «Poète et maréchal de camp du roi.»
La lecture de cette lettre plongea le financier dans un cruel embarras. Se charger d’une jeune fille au milieu de ses tracas habituels lui semblait d’un côté un lourd fardeau, mais de-l’autre Saint-Evremont invoquait ses souvenirs. Entré de bonne heure dans les partis, Leclerc avait dû beaucoup à la protection de Fouquet et de ses amis; celui qui lui écrivait était du nombre. Toutefois y Leclerc, à la seule lecture du nom de Fouquet, avait réprimé un mouvement fébrile et singulier; on eût dit alors, au tressaillement nerveux qui l’agitait, que ce nom rouvrait en lui d’anciennes blessures. La vue de la belle enfant qui lui présentait la lettre dissipa à peine cette impression, le mystère qui l’entourait n’était pas fort de son goût. Ne pouvant lui demander son nom, il voulut savoir du moins d’où elle venait.
Uns vive rougeur colora les joues de la jeune fille à cette question; elle balbutia et finit par se troubler.
–J’ai tort, je le vois, de vous demander votre secret, se hâta de dire Leclerc avec plus de douceur, en l’invitant à prendre place à son couvert, et en même temps il fit signe à dame Ursule de se retirer.
’La jeune fille que Leclerc avait devant les yeux releva le front avec une assurance modeste. Elle avait seize ans, et la singulière douceur de ses traits, le charme pénétrant de sa voix, la noblesse de son caractère frappèrent le vieux partisan; sa nature délicate excluait l’idée d’une fille du peuple, si ses ajustements humbles et simples n’annonçaient pas en revanche une fille noble. Elle était vêtue de noir comme si elle portait le deuil, et ce costume rigide encadrait merveilleusement sa pâleur. Dans la fleur de sa jeunesse, il y avait quelque chose de débile et de souffrant. Etait-ce à une lutte obstinée contre l’indigence ou bien à quelque chagrin secret que la jeune fille devait sa langueur? C’est ce que Leclerc ne se donna pas pour l’instant la peine d’approfondir. Obséquieux en tout, il lui promit de faire honneur à la lettre de Saint-Evremont.
–Tout en respectant votre secret, lui dit-il, je dois vous faire remarquer, ma belle demoiselle, que la lettre de M. de Saint-Evremont intriguerait aujourd’hui bien d’autres que moi. Ce que je redoute, c’est de ne pouvoir peut-être entièrement remplir ses vues. Ma maison est loin d’offrir les ressources qu’il suppose. Quand il m’a quitté j’étais encore opulent, cet hôtel était le mien; aujourd’hui, je suis trop heureux d’y avoir trouvé un refuge dans ma mauvaise fortune. Les temps sont bien changés, mademoiselle, peur nous autres partisans; on nous traque, on nous poursuit, et je crains que le séjour de cette maison...
–Rassurez-vous, monsieur, répondit la jeune fille, ce n’est qu’un abri que j’implore moi-même de votre pitié. Loin de moi la pensée de vous être jamais à charge! Ce n est point la distraction et le plaisir, c’est la solitude que je viens chercher ici. Elle est nécessaire au succès de mes desseins, et si je savais devoir attirer sur vous le moindre danger...
–Vous êtes chez vous, ma chère demoiselle, interrompit Leclerc touché jusqu’aux larmes du ton avec lequel ces paroles furent prononcées. Ah! c’est d’aujourd’hui que je regrette, allez, de n’être plus qu’un homme inutile, un morceau bon à jeter au feu, ajouta le vieux partisan avec un soupir. Que ne suis-je encore ce que j’étais il y a bien peu, que n’ai-je l’oreille des ministres, que ne puis-je vous accompagner partout! J’irais, je marcherais, je lèverais tout obstacle! Enfin, je vous le répète, vous êtes chez vous; cette chambre, poursuivit Leclerc, est celle que je vous destine. Excusez-moi si le lit n’est point de brocart et de dentelles...
En disant ces mots, Leclerc venait d’ouvrir une porte au bout d’un petit couloir. Il avait pris un flambeau, et pénétrait le premier dans cette pièce dont les persiennes étaient soigneusement fermées.
La chambre était rangée et proprette comme si elle eût attendu quelqu’un, l’ameublement en était simple, mais commode. Un lit à baldaquin en serge verte, deux fauteuils et une table la composaient. Sur l’un des panneaux était suspendue une carte de marine, sur l’autre, en regard, le portrait de Duquesne, alors amiral. Une boussole et quelques livres complétaient l’aspect assez sévère de ce lieu.
En le voyant, la jeune fille laissa échapper un geste de surprise.
Le vieillard semblait lui-même, à la vue de cette chambre, réprimer un mouvement d’émotion.
–Ma chère demoiselle, continua-t-il, je vous renouvelle ici mes excuses au sujet du gîte que je vous donne, mais je n’en ai point d’autre. Je vis seul ici, bien seul; d’hier, j’ai congédié mes domestiques... il l’a fallu. Je ne loge pas même la gouvernante que vous avez vue; elle habite auprès. Moi-même, dès demain, je dois partir pour un voyage.
–Quoi, monsieur, vous me quitteriez! dit-elle en joignant les mains d’un air suppliant.
–Il le faut, des affaires pressées... Oh! mais, rassurez-vous... dame Ursule me remplacera.
–Je crains de deviner, interrompit-elle en pâlissant; ma présence ici vous importune, monsieur, je le vois; oui, je comprends...
–Pardon, mademoiselle, mille pardons!reprit Leclerc; je suis peut-être défiant, c’est le tort de ma position; mais je suis loin d’être un méchant homme, un cœur dur... Ce qui m’épouvante, c’est le bavardage; ce qui m’alarme, ce sont les inductions que l’on va tirer de votre séjour ici... Vous paraissez bonne autant que belle; vous ne voulez pas me perdre, j’en suis sûr. Mais ce n’est pas de moi, c’est de vous qu’il doit s’agir. L’important c’est d’abord qu’on vous croie ici chez vous et non chez moi... Cela me tourmente... Comment faire?... Ne pourriez-vous pas m’aider? continua Leclerc, en se promenant d’un air agité, voyons!...
— Je fera tout ce que vous voudrez, monsieur, répondit-elle avec un son de voix qui acheva de troubler Leclerc; mais cela est bien dur, ajouta-t-elle en pleurant, à peine arrivée j’attire sur vous le soupçon, je vous rends inquiet, troublé, moi qui voudrais au contraire ne rien changer à votre existence. Oh! je suis bien malheureuse!
– Vous pleurez? N’y aurait-il pas moyen d’arranger cela? dit Leclerc en frappant du pied. Au diable les sots commérages! Supposons, par exemple, que vous êtes ma parente, ces gens-là ne diraient rien. Tenez, vous pouvez vous flatter de m’avoir remué au fond des entrailles... Je ne sais pourquoi, moi qui n’ai jamais eu de fille...
–Oh! monsieur, reprit-elle en fixant sur lui un regard d’une indicible expression, vous n’avez point de fille, cela est bien vrai. Quel bonheur si je pouvais mériter ce titre auprès de vous par tout ce que je puis vous offrir, tout ce que je possède, hélas! ma tendresse, mon dévouement! Une fille, mon Dieu! n’est-il pas vrai que c’est là un amour à toute épreuve, une sensibilité ardente et profonde une religion de cœur austère et sainte? Quand un père souffre qu’il pleure, n’est-ce pas sur le sein de sa fille qu’il appuie sa tête? quand la calomnie et la haine le poursuivent, n’est-ce pas à son enfant qu’il se confie? Les yeux noyés de larmes, elle l’écoute; c’est elle qui lui montre un rayon dans le ciel noir. Puis, quand tout est dit pour ce père bienaimé, quand il s’est éteint pardonnant à ses ennemis priant pour sa fille et désespéré de la laisser sans lui sur la terre, n’est-ce pas elle encore qui vient, pieuse et tendre, recueillir chaque noble action de ce père chéri, chaque bienfait, chaque peine, afin de s’en composer un livre impérissable au fond de son cœur, pour y puiser au besoin la résolution, et le courage? Croyez-le, monsieur, vous êtes malheureux de ne point connaître un pareil abri, et moi qui vous parle, oh! je suis plus malheureuse encore de l’avoir à jamais perdu!
–Ah! VOUS avez perdu votre père?
–Perdu, oui, monsieur; oui, perdu par l’injustice et la malignité des hommes.
–Votre père!
–Hélas!aujourd’hui il ne m’est plus même permis de me réfugier dans sa mémoire, comme un abri sacré; ils ont voulu la ternir, et ils y ont réussi.
–Pauvre enfant!
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.