Kitabı oku: «La vigne en France et spécialement dans le Sud-Ouest»
Romuald Dejernon
La vigne en France et spécialement dans le Sud-Ouest

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066337469
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
§ I er
§ II.
§ III.
§ IV.
CHAPITRE SECOND
§ I er .
§ II.
§ III.
CHAPITRE TROISIÈME
§ I er
§ II.
§ III.
CHAPITRE QUATRIÈME
§ I er .
§ II.
§ III.
§ IV.
§ V.
CHAPITRE CINQUIÈME
§ I er
§ II.
§ III.
§ IV.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
§ I er .
§ II.
§ III.
§ IV.
§ V.
CHAPITRE DEUXIÈME
§ I.
§ II.
§ III.
§ IV.
§ V.
§ V.
§ VII.
§ VIII.
CHAPITRE TROISIÈME
CHAPITRE QUATRIÈME
§ I.
§ II.
§ III.
§ IV.
CHAPITRE CINQUIÈME
§ I.
§ II.
§ III.
§ IV.
CHAPITRE SIXIÈME
CHAPITRE SEPTIÈME
§ I er .
§ II.
CHAPITRE HUITIÈME
CHAPITRE NEUVIÈME
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
§ Ier
Table des matières
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES, BUT A ATTEINDRE
Parmi les plantes si nombreuses dont la production constitue la science de l’agriculture, il en est une, la vigne, que nous avons observée partout où elle s’est présentée à nous; nous en avons étudié, autant que nous l’avons pu, les diverses aptitudes; nous l’avons envisagée sous toutes ses faces et dans tous ses rapports; et aujourd’hui nous venons exposer les principes de sa culture, les présenter au public, et chercher à les propager dans nos contrées.
Fille du besoin et de l’observation, la viticulture a été d’abord abandonnée à des préceptes et à des pratiques populaires, que la tradition seule conservait religieusement; mais les hommes que l’ignorance tenait isolés et séparés les uns des autres, se rapprochèrent bientôt sous l’impulsion du commerce et des nouvelles lumières; et la viticulture grandit avec la civilisation et suivit ses progrès. Aujourd’hui, riche de tous les trésors du passé, et fécondée par les nouvelles sciences, elle peut enfin réclamer le grand rôle qu’elle est appelée à jouer dans l’agriculture de notre nation; et elle est à même de justifier le mot de Voltaire écrivant à d’Alembert: «Je ne connais de sérieux ici-bas que la culture de la vigne.»
Il ne nous appartient pas ici de nous étendre sur l’histoire de la production viticole dans le monde, d’en signaler la marche et le progrès, sous l’influence tant du climat et du sol, que des institutions politiques ou civiles; nous ne voulons qu’exposer les règles consacrées par l’expérience et par la science, pour maintenir aussi longtemps que possible dans leur intégrité les éléments vitaux de la vigne, afin d’en prolonger et d’en accroître l’action et les produits.
Jusqu’à nos jours, des méthodes prétendues régénératrices, ont trop souvent porté le désordre et la ruine dans les vignobles de France: aussi, n’est-ce qu’avec une extrême prudence, et en nous basant sur les résultats de notre propre expérience, que nous conseillerons de sortir des ornières frayées pour en ouvrir de nouvelles: — trop souvent aussi des hommes imprudents, cédant à l’attrait menteur du paradoxe, ont couvert de défaveur des systèmes qui, sainement appliquès, eussent cependant produit les effets les plus heureux: — nous: ne céderons pas au désir de l’innovation brusquée, et avant d’exalter ou d’attaquer un systéme, nous en aurons assis la vérité ou l’erreur sur des preuves multipliées, sur des essais longtemps répétés; car, à nos yeux, la théorie ne doit être que le résumé ou la synthèse des faits fournis par l’expérience; là seulement est la voie du progrès.
Parmi les nouveaux modes de culture qui surgissent de toutes parts, nous ne parlerons que de ceux qui sont avancés et soutenus par des hommes dont les connaissances théoriques et pratiques doivent inspirer toute confiance; et nous rechercherons si ces systèmes, excellents dans certaines conditions données, ne présentent pas, quand on les généralise, des résultats souvent indifférents, quelquefois pernicieux; — et, quoique l’un de ces systèmes ait été accepté par nous avec la plus chaleureuse reconnaissance, nous espérons que l’impartialité nous garantira d’enthousiasme, et dirigera toujours nos jugements.
Nous conserverons, dans ce que nous a légué le passé, les principes consacrés par l’expérience, principes qui ont élevé la qualité de nos produits à une hauteur telle, que la France est devenue la patrie des grands vins; mais nous oserons aussi combattre les erreurs de nos devanciers, et montrer combien elles peuvent devenir funestes au XIX siècle, en face des lois économiques qui nous régissent; nous aurons donc pour adversaires tous ceux qui tenteraient d’enrayer le progrès, et qui voudraient nous rendre stationnaires, en soutenant, comme ils le font, qu’il n’y a rien à faire après les anciens; ce qui rappelle la réponse d’Ampère à quelqu’un qui s’adressait à lui ainsi: «Que dire après les écrivains du grand siècle? Tout est dit». «Oui, reprit Ampère, tout est dit, pour ceux qui n’ont rien à dire.»
Nous espérons indiquer des moyens surs, longuement éprouvés qui, consacrés par la théorie comme par la pratique, sont appliqués dans quelques grands vignobles depuis un temps immémorial: — les vieux usages, les vieilles habitudes ne sont pas toujours de mauvais guides. L’expérience de ceux qui nous ont précédés dans la vie, nous aide à prendre une résolution, là où nos aînés n’ont su qu’hésiter, et bien souvent nous empêchent de nous égarer ou de nous perdre dans de nouveaux sentiers qu’il nous aurait fallu tracer.
Enfin, au lieu de présenter à chaque vigneron le moyen à employer pour les faits particuliers qui l’intéressent, et dans les circonstances toutes spéciales où il se trouve placé, ce qui est impossible, nous ferons l’exposition des principes généraux qui devront être modifiés dans l’application, selon, les conditions économiques, climatériques et géologiques des divers pays vignobles.
En un mot, fixer le point atteint par la viticulture dans nos contrées, et tracer la route qu’elle doit suivre pour dépasser ce point, et satisfaire aux besoins toujours croissants de la consommation intérieure, comme d’une exportation dont rien ne doit plus arrêter l’essor; choisir dans tous les modes de culture les principes les plus conformes aux terrains, aux climats, aux plants du sud-ouest, et en composer un système qui lui soit essentiellement applicable; rechercher les procédés qui peuvent, en simplifiant et perfectionnant, améliorer la qualité et la quantité ; abaisser ainsi le prix de revient; et, par l’excellence des produits, comme par les prix auxquels ils pourront être livrés, maintenir ou faire naître en France comme à l’étranger, une réputation de supériorité qui en assure l’écoulement; tel est le but que nous voulons poursuivre, avec l’espoir de l’atteindre.
Nous ne pouvons plus nous immobiliser sous le courant des lois économiques et sociales qui emportent notre époque, et la poussent à une marche forcée; nous ne pouvons plus rester stationnaires, aujourd’hui que tous les peuples sont en concurrence commerciale, que les distances sont supprimées par la vapeur, et les conditions de la production nivelées par les débouchés; Nous devons améliorer sans cesse, produire à bon marché et de bonne qualité , ne fût-ce même que pour détruire cette habile falsification qui s’attaque à tout, aux vins comme aux autres produits fabriqués, et à laquelle l’imagination féérique de certains commerçants, tend à donner les apparences les plus séduisantes en même temps que les plus honnêtes.
Des essais calmes, raisonnés, sur une petite échelle, voilà ce que nous demandons dès le début. Ainsi exécutés, ils servent l’intérêt général comme l’intérêt particulier; ils entraînent les masses, tout en faisant la fortune de l’expérimentateur; tandis que des entreprises fougueuses, ou des opérations faites dans de trop larges proportions, n’amènent trop souvent après elles que des ruines: et l’abattement ou le dégoût succédant alors à cette sorte de fièvre qui s’était emparée des novateurs, conduit au découragement qui immobilise les mauvaises habitudes et éloigne pour longtemps toute idée progressive. Peut-être trouvera-t-on quelques procédés un peu hasardés; mais qu’avant de les rejeter complètement, on les expérimente, et qu’on se rappelle qu’il faut savoir être hardi, quand on marche à la découverte de la vérité. Du reste, une erreur est-elle dangereuse, quand il est permis à tous de la contredire?
§ II.
Table des matières
LA FRANCE, LE SUD-OUEST, LE BÉARN AU POINT DE VUE VITICOLE
La France est viticole, et sa fortune doit surtout venir de la viticulture: je ne crois pouvoir mieux abriter cette vérité qu’en la plaçant sous les paroles suivantes de Michel Chevalier, paroles remarquables comme tout ce qui sort de sa plume, et qu’il avait écrites avant l’inauguration du libre-échange; l’éminent économiste s’exprime ainsi: «La France est quand même assurée de pssséder dans la viticulture une source de fortune, inépuisable comme les besoins illimités de la consommation, variée comme la diversité de ses terroirs, de ses expositions, de ses températures. Entre ses multiples aptitudes, aucune n’est plus conforme à son génie séculaire et à sa vocation naturelle; aucune n’est plus fructueuse, tant pour les populations laborieuses que pour les propriétaires: des terres impropres par leur aridité à toute autre plante, deviennent lucratives grâce à la vigne, et celles qui étaient déjà fertiles, voient presque toujours s’accroître leurs revenus: l’économie sociale toute entière gagne à cette transformation; car la vigne retient et appelle les populations au sein des campagnes, dans les hameaux et les villages: sur une surface donnée, elle nourrit une population plus dense qu’aucune autre branche de l’industrie agricole: en pénétrant dans les habitudes régulières des populations; l’usage du vin donne du ressort au corps et à l’esprit: il contribue puissamment à dissiper l’ivrognerie, qui nait presque toujours des excès qui suivent les privations. Enfin, le vin étant, d’après les lois des climats, le privilège de la zône tempérée, devient un précieux moyen d’échange avec les zônes boréales et tropicales; si l’on considère que l’on compte par dizaines de millions les habitants du Nord et du tropique qui ne se privent du vin qu’à cause de sa cherté, on reconnaîtra que la France peut, sans aucun péril, tripler et peut-être quadrupler les deux millions d’hectares qu’elle possède en vignobles, et les 50 millions d’hectolitres qu’elle récolte, à la condition de conserver sa supériorité pour les hautes qualités, de mettre ses prix, pour les qualités moyennes, plus à la portée de toutes les classes, de conquérir enfin, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur, les débouchés qui lui sont aujourd’hui fermés.»
Ainsi, c’est par la culture de la vigne que la France doit voir s’élever sa solide grandeur; elle seule peut commander aux richesses des pays lointains et industriels, et nous mettre à même de jouir de tous les avantages qu’elles emmènent avec elles: c’est elle encore qui, stimulant l’activité de production et d’échange, doit surtout caractériser la différence entre l’agriculture du passé et celle de l’avenir, et nous faire comprendre que si la première a pu vivre avec beaucoup de terre et peu de capital, la seconde ne peut prospérer qu’en s’appuyant sur le capital,
Sortie enfin de la torpeur où elle était plongée depuis longtemps, la viticulture est aujourd’hui en grand honneur; tous les regards sont fixés sur elle, et les esprits les plus élevés ne dédaignent plus de lui consacrer leur sollicitude et leurs veilles; c’est qu’on a enfin compris que même élevée au milieu des rochers et des sables brulants, qui par leurs reflets redoublent les ardeurs du soleil, la vigne, cette vieille gauloise, donne à ces pays déshérités de tout autre faveur, une liqueur salutaire et fortifiante, et le bien-être basé sur un travail qui captive en même temps qu’il est peu fatiguant; c’est qu’on a enfin compris qu’elle seule peut assainir et enrichir les terres incultes aussi bien que les landes, y élever et y nourrir une population nombreuse et florissante.
Si les tendances actuelles vers la viticulture n’étaient que superficielles, une question de mode qui ne miroite un moment que pour disparaître ensuite, ce mouvement se serait ralenti et éteint devant l’oïdium et ses ravages; en vain, on aurait institué des concours et décerné des primes, ces concours auraient disparu, sans laisser même une trace de leur passage; le contraire a eu lieu, parce que la viticulture a implanté ses profondes racines dans les mœurs et les habitudes de la France, et qu’elle répond à un besoin essentiellement national.
Par la richesse de ses produits, par l’étendue des terrains qu’elle occupe, par l’étendue de ceux qu’elle occupera dans l’avenir et qui, en l’attendant, demeurent infertiles et improductifs; par le nombre des travailleurs qu’elle fait vivre, en s’adressant à tous les âges et à tous les sexes, la viticulture est bien la première industrie de la France; c’est elle enfin qui, tout en donnant une valeur aux terrains les plus stériles, y puise l’aliment du commerce le plus grand qu’il y ait au monde, et qui, après avoir ainsi créé des villes et des flottes, donne plus de 800 millions à son propriétaire et à celui qui la travaille.
Et cependant, malgré les résultats heureux produits par la vigne, combien de départements qui la cultivent sans la comprendre, et qui ne savent pas encore qu’elle seule peut les sortir de la misère traditionnelle dans laquelle ils sont plongés. — Tandis que l’agriculture et l’industrie ont jeté dans quelques parties de la France comme une surabondance de vie, dans d’autres tout languit et meurt faute d’intelligence, de débouchés et de population; ici, l’émigration règne, et, loin d’utiliser leurs forces sur le sol natal, les enfants de ces contrées l’abandonnent à la bruyère, et vont associer leurs efforts à ceux des habitants de contrées plus favorisées. Ainsi, d’un côté, l’instruction, la richesse, le bien-être; de l’autre le dénument et l’ignorance; d’un côté, une civilisation qui fait notre force et notre gloire, de l’autre une misère qui fait notre honte. — Il faut à tout prix rétablir l’équilibre de production et de richesse; là est le seul principe éminemment national, qui peut assurer à la France la grandeur à laquelle elle doit atteindre; il ne suffit pas pour cela de défricher des terrains plus on moins étendus; il faut encore affranchir par l’instruction et le crédit la masse ignorante et pauvre de ces contrées presque abandonnées, et, pour nous aider à atteindre ce but, la vigne est merveilleusement douée, puisque, tout en donnant la richesse, elle fixe les populations dans les pays qui la cultivent.
Si, de la France prise dans son ensemble, nos regards se portent sur une de ses parties, sur la zône pyrénéenne et le sud-ouest, nous voyons les mêmes différences caractéristiques se dessiner nettement; et comme souvent on saisit mieux les ressemblances sur un croquis fait en peu de temps, que sur un portrait étudié, où les conventions de l’art ont trop souvent fondu et adouci les nuances, voici ce qu’un coup d’œil rapide a pu nous faire remarquer.
On trouve dans la zône pyrénéenne, chacune avec sa physionomie fortement accentuée, d’un côté, la viticulture du passé vivant d’habitudes surannées, de traditions et même de légendes; d’un autre, la viticulture du XIX siècle, venant demander à l’alliance du travail, de l’intelligence et du capital sa richesse et sa dignité, et cherchant par tous les moyens à se rendre industrielle; à ne considérer que ces tendances opposées, on dirait que dans ces contrées, la civilisation et le progrès ont inégalement répandu leurs bienfaits; car les uns marchent toujours du même pas et mécaniquement, sans essayer même de satisfaire au développement des besoins locaux, tandis que d’autres plus hardis, mieux favorisés, osent procéder par l’intelligence et les capitaux, et envisager un horizon inconnu des premiers.
Que les habitants de ce littoral se réveillent de leur engourdissement, et qu’ils comprennent que dans leur pays si pittoresque et si accidenté par les soulèvements volcaniques, la vigne est la plante providentielle qui doit transformer les terres incultes et leur donner une immense valeur; qu’ils comprennent enfin, que leur contrée, par le relief de son territoire, par ses magnifiques coteaux, peut devenir une seconde Bourgogne, supérieure peut-être à la première, de toute la fécondité native de ses terrains, et de la chaleur généreuse de son soleil méridional. N’ont-ils pas à côté d’eux de grands et de salutaires exemples dans le Bordelais, et déjà depuis longtemps, n’auraient-ils pas dû les suivre.
Dans le sud-ouest se trouvent réunies toutes les chances du succès; un sol accidenté que la mer et les montagnes semblent embrasser avec amour; un climat tempéré, et un soleil qui sourit à la terre en la fécondant; et là, ce n’est pas seulement un ciel clément qui se prête bien à la culture de la vigne et à la qualité si élevée de ses produits, c’est encore un terrain privilégié ; dans ces contrées se rencontrent des surfaces d’une immense étendue merveilleusement constituées pour la viticulture, des terrains coupés, ondulés, continuellement tourmentés, des sols aridés, brûles par le soleil et la sécheresse, et auxquels la vigne seule peut donner une valeur.
A un autre point de vue, le perfectionnement de la culture de la vigne et son extension deviennent pour ces contrées d’une nécessité absolue. On paraît oublier trop facilement la révolution que vont produire dans le Sud-Ouest les voies ferrées, quand elles le relieront d’un côté à l’Espagne et de l’autre au midi de la France; avec l’économie et la facilité des transports que la vapeur amène avec elle, ces deux contrées vont déverser sur la zône pyrénéenne le trop plein de leurs récoltes exubérantes, et, si elle ne se hâte, elle peut perdre les avantages que le climat et un sol privélégié lui ont départis: car le commerce une fois établi de vins communs, mais à bon marché, il lui sera difficile de lutter contre les habitudes qu’il fait naître, et de détruire des relations qui auront eu le temps de faire d’assez profondes racines. La zône pyrénéenne est donc dans l’obligation de tendre, par tous ses efforts, à abaisser le prix de revient, tout en conservant la qualité et augmentant la quantité de ses vins; en dehors de cette voie dans laquelle elle doit s’engager vite et d’un pas résolu, il n’y a pour les propriétaires des coteaux ou des terrains en friche de ces contrées, c’est-à-dire pour plus des trois quarts de cette zône, que géne et que misère.
Le département des Basses-Pyrénées a tardé beaucoup à s’engager dans une voie progressive: — c’est que pour beaucoup d’hommes de ce département, industrie agricole est synonime de pauvreté et de détresse: et, en effet, l’agriculture qui est aujourd’hui l’art d’obtenir de la terre la plus grande somme de produits possible, a été pour le Béarn et est encore bien souvent pour lui, il faut le reconnaître, l’art de se ruiner honnêtement. Le Béarn est considéré par tous comme ingrat et infertile, et cependant il est le pays vignoble par excellence: encadré dans les lignes grandioses de ses montagnes, il présente des conditions géologiques qui n’appartiennent qu’à lui; ses collines, ses coteaux, ses montagnes entrecoupées de vallées, qui se succèdent les unes aux autres, et dont les pentes dénudées sont stériles, deviendraient avec la vigne la source d’une immense richesse: enfin, les chemins de fer qui vont relier le Béarn aux deux mers lui offriraient tous les moyens d’exportation. Comment la France, et spécialement le Sud-Ouest et le Béarn, ne s’apperçoivent-ils pas qu’ils ont été chargés par la providence de fournir de vins toutes les contrées du monde qui en sont privées.
§ III.
Table des matières
CE QUE PEUT RAPPORTER UN HECTARE DU SUD-OUEST COMPLANTÉ EN VIGNES
A une époque de spéculation comme la nôtre, où la fureur d’acquérir parait être le seul mobile des actions; où les entreprises les plus hasardées, comme les combinaisons les plus honteuses, sont ouvertement acceptées, pour peu qu’elles offrent quelques chances de succès; où chacun cherche la fortune à la Bourse, dans l’agiotage, dans les spéculations, partout; et demande à une vie agitée et fiévreuse des ressources incertaines, toujours soumises au caprice de la vogue, à la variation des transactions, comme aux combinaisons politiques, comment n’a-t-on pas pensé à la vigne? Comment n’a-t-on pas vu qu’à cette existence aventureuse et tourmentée, qui ne regarde pas toujours les chemins qui peuvent la conduire au but, la vigne peut substituer une vie en plein air, libre et intelligente, qui ne relève que d’elle-même, et assure le bonheur par les services rendus.
Les plus magnifiques résultats financiers doivent s’obtenir par sa culture; et, ce n’est pas seulement l’intérêt privé qui verrait s’accroître le revenu du capital employé, et aurait ainsi son travail largement rénuméré, mais encore la fortune publique grandirait dans une vaste mesure par une perception augmentée de l’impôt foncier, comme par l’extension de l’impôt indirect, dont les recettes sont toujours proportionnelles à la consommation et au bien-être général.
La viticulture est au plus haut degré une entreprise industrielle et commerciale; et le vigneron, comme l’industriel, travaille pour faire des bénifices; aussi, loin de s’immobiliser dans des pratiques séculaires, doit-il s’adresser à toutes les connaissances humaines qui peuvent hâter le progrès, et le mettre à même de réaliser le plus de profit possible. En suivant cette voie, il sera vite prouvé pour lui que la culture de la vigne doit faire produire aux capitaux qu’elle emploie, des intérêts plus élevés que ceux produits par les capitaux placés sur toute autre culture, ou même sur une industrie manufacturière.
Devant l’abaissement des frontières et la facilité des transports, il semble que la viticulture française aurait dû secouer les habitudes stériles du passé, et, se dégageant des anciens préjugés sociaux qui leur avaient donné naissance, aider les tendances modernes, en s’imposant la tâche de produire plus, de produire mieux, de produire à meilleur marché ; il n’en est pas malheureusement ainsi, et ce qui se passe dans une grande partie de la France nous prouve qu’Ovide a raison de dire, que l’homme se débat beaucoup plus énergiquement contre le progrès du bien que contre le progrès du mal. — Sans doute aujourd’hui les premiers pas sont faits, l’élan est donné, les avantages démontrés; mais cela ne suffit pas pour la grande majorité des vignerons praticiens. Renfermés dans leur méfiance naturelle, ils rejettent les raisonnements les plus évidents, et ne consentent à modifier leurs systèmes que devant des avantages clairs et incontestables; il faut que la voie qu’on leur montre, soit largement ouverte et aplanie, qu’ils y puissent circuler librement. Il faut, pour ne pas réveiller leur incrédulité et une opiniâtre controverse, ne puiser ses preuves que dans des faits bien constatés et connus d’eux tous, et rejeter toute supposition, pour rationnelle qu’elle soit, dont la valeur pourrait être contestée.
. C’est avec l’espoir d’atteindre ce but, et en face de cette méfiance armée, pour ainsi dire, que nous allons faire le compte d’un hectare de mauvaise terre planté en fins cépages, et essayer d’établir que, dans les conditions les plus défavorables, l’intérêt du capital employé doit atteindre le chiffre de 20 0/0, bénéfice dépassant de beaucoup celui fourni par les industries les plus florissantes.
1° Prix d’un hectare de terre en coteau ou plaine inclinée, terre aride et sans valeur, désignée sous le nom de vagues, incultes, landes, patis, terre stérile qui compose une si grande partie du sud-ouest; des terrains de cette nature sont essentiellement infertiles et ne peuvent produire des céréales ou des paturages qu’avec des capitaux et des avances qu’ils ne rembourseront que





Etudions maintenant ce que doit coûter chaque année le travail nécessité par un hectare de vignes; et, joignant le chiffre obtenu à celui produit par l’intérêt du capital de 3,665 fr., nous retirerons la somme ainsi composée, du chiffre représentant le produit brut de la vigne pour en avoir le produit net.


L’hectare de vignes complanté en fins cépages, ayant dix mille pieds, travaillé, fumé, soufré, donnera au moins en moyenne 50 hectolitres qui, à 25 fr. l’hectolitre forment la somme de 1,250 fr.; le prix de 25 fr. l’hectolitre de vin produit par de fins cépages, est loin d’être exagéré ; car un mois après la vendange, la moyenne des ventes des vins des environs de Pau, a été en 1863, de 33 fr. 33 c. par hectolitre, et en 1864 de 40 fr. également par hectolitre. En 1865, les vins se sont vendus en moyenne 26 fr. 66 c. l’hectolitre; et l’on doit observer que tous les vignobles de ces contrées renferment en grande quantité des plants communs: ce qui a diminué la bonté et par suite le prix des vins.
Si le vignoble est planté en cépages donnant des vins bons ordinaires, ou même en cépages grossiers, le chiffre de la production dépassera dans les deux cas celui de 50 hectolitres, et malgré l’infériorité du prix de vente de l’hectolitre, on arrivera sensiblement au même résultat par la quantité produite.
Tous intérêts et frais payés, l’hectare de vigne donnera donc à son propriétaire un bénéfice net de 646 fr. 75 c.
En déduisant du produit de la vigne, ou de 1,250 fr. les impôts, assurances, travaux de l’année, fumure, détérioration du matériel, ou la somme de 420 fr. il reste comme intérêts du capital employé, ou de 3,665 fr. la somme de 830 fr. ou un peu plus 22 1/2 pour cent de ce capital.
Comme on le voit, ces chiffres sont loin d’être exagérés; et, en admettant que quelque erreur se fut glissée dans nos appréciations, ne serait-elle pas compensée et au-delà par les rendements certains de la jeune vigne pendant ces cinq dernières années, par ses sarments, par ses fruits qu’elle commencera à donner dès sa troisième feuille, et dont il n’a été tenu aucun compte.
Dans tout ce compte, nous avons pris une moyenne de production d’une période de 10 ans. La moyenne des prix de vente est également calculée sur la même période de temps; on comprend que si, à suite d’intempéries, la vigne ne donne pas le chiffre d’hectolitres avancé par nous, le prix de l’hectolitre s’élèvera proportionnellement, comme aussi, si la récolte est très-abondante, les prix peuvent baisser; toutefois, on doit observer que dans ce dernier cas, un moyen certain de conserver aux vins une valeur élevée, c’est de les garder en cave pour ne les vendre que dans l’année qui suivra une récolte peu abondante: en agissant ainsi, on réalisera même des bénéfices sensibles, le vin augmentant chaque année de valeur dans une grande proportion.
Entre les mains de certains auteurs, la nature est toujours animée et féconde; autour d’eux, tout vit, tout respire; et leur imagination qui nous fournit sans cesse des tableaux variés à l’infini, voudrait nous faire partager les illusions de leurs rêves, et l’espoir de succès toujours nouveaux. Ils oublient trop facilement que les propriétaires viticoles se laissent peu diriger par des œuvres de fantaisie ou le caprice supplée à chaque instant aux notions scientifiques et aux faits d’expérimentation; aussi, pour qu’on ne puisse pas nous confondre avec eux, nous allons essayer d’expliquer et de légitimer le chiffre de 50 hectolitres à l’hectare, seule base de nos calculs qu’on peut encore considérer comme une supposition.
Il ressort clairement du livre du docteur Guyot et de tous ses écrits, qu’avec des engrais et une culture intelligente, on peut toujours obtenir 10,000 kilos de raisins par heetare, et que la vigne ainsi traitée doit donner, avec les fins cépages, une récolte presqu’égale à celle qui serait produite par les plants les plus communs en même temps que les plus abondants; en asseyant, comme il l’a fait, ce principe sur des bases irréfutables, le docteur Guyot a donné à la viticulture française une impulsion immense et a établi l’influence du capital venant en aide à une culture judicieuse.
Ce résultat seul serait suffisant pour qu’on ne contestât pas nos 50 hectolitres à l’hectare; aussi, parmi les faits qui abondent et qui viennent à l’appui de notre assertion, nous n’en citerons que quelques-uns.
Tout le monde sait que la Suisse récolte jusqu’à 200 hectolitres à l’hectare, et dans une communication intéressante, qui a profondément ému le monde viticole, et qui est insérée au numéro du 5 mars 1862 du Journal d’Agriculture Pratique, M. de Guimps, président de la Société d’agriculture de la Suisse Romande, a établi que, pendant les 39 dernières années, un hectare de vignes avait donné en moyenne, et par an, pendant ce laps de temps, 1,682 fr. 57 c. au propriétaire et autant au vigneron, ou la somme énorme de 3,365 fr. par hectare, et cette culture, qui est sensiblement la même, pour les procédés comme pour les rendements, que toutes celles qui l’avoisinent, est loin de présenter des conditions plus favorables que celles dans lesquelles se trouvent les vignobles de France. — La maison du vigneron est à plus de trois kilomètres du centre des vignes; tous les travaux sont exécutés à la main et à la houe; le fumier est transporté à dos d’homme; enfin, la main. d’œuvre comme les engrais sont, dans cette contrée, à des prix très-élevés; et dans un article de M. Guyot sur les vignes de cet heureux pays, l’éminent viticulteur s’exprime ainsi sur la nature des terrains:
«Ces vignes si précieuses sont plantées en fendant vert et en fendant roux, et produisent des vins qui ne se vendent pas 25 fr. l’hectolitre, mais elles en produisent de 200 à 300 hectolitres; et qu’on n’aille pas croire en France que ces cultures sont établies sur des terres promises, dont la fertilité naturelle dépasse tout ce que l’imagination peut concevoir de plus fertile; non, elles sont établies sur la stérilité la plus absolue, sur la roche nue, sur le granit qu’il faut étonner à coups de masse, faire sauter à la mine, et cela dans la proportion de 4,000 mètres cubes par hectare, pour y former des gradins de 10 à 12 mètres de largeur sur 3 à 4 mètres d’escarpement, gradins dont il faut border la saillie d’une muraille d’un mètre d’épaisseur pour asseoir et maintenir le peu de terre recueillie sur la rampe et beaucoup de terre apportée des vallées voisines; voilà ce qui, planté en vigne, vaut plus de 30,000 fr. l’hectare, voilà ce qui n’en coute pas 15; voilà ce qui rapporte brut plus de 3,500 fr. et ce qui rapporte net plus de 1,800 fr.»
D’après les chiffres relevés dans une correspondance entre MM. Guyot et Marès, correspondance insérée au Journal d’Agriculture Pratique, comme d’après ceux qui ressortent du rapport de la prime d’honneur de l’Hérault en 1860, la vigne donnerait en moyenne dans ce département 150 hectolitres à l’hectare, et l’on sait que cette fécondité existe dans la Charente et dans l’Anjou, partout enfin où une culture intelligente se joint à des fumures judicieuses.
Les statistiques de l’Auvergne, rappelées dans un article de M. Du Breuil, inséré au Journal, d’Agriculture Pratique, numéro du 20 septembre 1864, établissent pour ce pays, une moyenne de 75 hectolitres par an et par hectare; et les modifications conseillées par M. Du Breuil, doivent, en augmentant le rendement, porter le produit net à plus de 50 0/0 du capital employé, et cela en effectuant tous les travaux à bras d’homme.
A Orthez, dans les Basses-Pyrénées, avec le cépage appelé Tannat, cépage qui produit les bons vins toniques de Madiran, on récolte en moyenne de 90 à 100 hectolitres sur des terres qui sont loin de valoir, au point de vue de la culture de la vigne, celles qui forment la généralité des terrains vagues ou incultes du Sud-Ouest; et les rendements sont sensiblement les mêmes dans vingt villages de nos contrées, à Madiran, à Castetnau-Rivière-Basse, à St-Lanne, à Arrozès.
Enfin, dans les vignes bien tenues de la Bourgogne, de la Champagne et du Bordelais, la moyenne de production des vins est de 70 à 90 hectolitres, et dans le rapport fait pour la prime d’honneur de la Gironde, on trouve, ent’autres faits très-intéressants, que M. Montaugou a récolté sur une étendue de 6 hectares 80 ares, 1,310 hectolitres en 1858.
Nous avons les mains pleines de faits de même nature; mais ceux que nous avons cités suffiront, pour qu’on ne nous conteste pas le chiffre de 50 hectolitres à l’hectare, dans un pays comme le Sud-Ouest, où avec des soins, des engrais et quelques modifications dans le mode de culture, le soleil et la nature des terrains doivent si merveilleusement venir en aide à notre précieux arbrisseau.
§ IV.
Table des matières
RAPPROCHEMENT ENTRE LA VIGNE ET LES AUTRES CULTURES SPÉCIALEMENT LE FROMENT
Si l’on étudie l’économie rurale du sud-ouest, on s’aperçoit que sa culture se compose de pratiques et de théories qui, pour la plupart, ont été puisées dans l’agriculture étrangère; or, les rapports économiques de la zone Pyrénéenne se trouvant en opposition directe avec ceux des peuples auxquels nous avons fait ces emprunts, il parait évident que nous devons nous débarrasser de ce génant bagage de principes, aussi antipathiques à nos terrains et à nos climats que les lois économiques qui nous régissent sont différentes de celles des autres nations. Ainsi, loin de chercher à répandre, comme on le fait trop souvent, ces idées systématisées, devrait-on au contraire, par l’étude des procédés et des relations économiques de nos contrées, montrer comment la vérité d’un pays est souvent l’erreur d’un autre, ouvrir de nouvelles voies à notre activité, et venir ainsi en aide au praticien découragé qui n’a trouvé dans la route qu’on lui a tracée que gêne et mécompte, et qui espère que celle qu’on va lui présenter, doit le conduire au succès, et rémunérer son travail; — et, à ce point de vue, quelle plante plus que la vigne peut aider à cette transformation, elle, qui donne sur les plus mauvaises terres des produits quatre ou cinq fois plus rémunérateurs, que ceux des autres cultures sur les meilleurs terrains; elle qui, par le commerce que les deux mers favorisent, et avec les débouchés qui lui sont ouverts par elles, peut partout jeter ses vins délicieux que la concurrence ne peut atteindre dans aucun autre pays du monde. Aussi, dans l’intérêt agricole et commercial du sud-ouest, doit-on la pousser, par tous les moyens possibles, dans la voie des changements et des améliorations.
D’un autre côté, l’expérience de tous les pays et de tous les jours nous montre que, lorsqu’un sol produit des denrées vendues à un prix élevé, ce sol est colonisateur et civilisateur par excellence; qu’il appelle, garde et fait prospérer les populations, parce qu’avec le haut prix de ses ventes, il attire les produits des autres contrées, et les jette, comme aliment, au bien-être de ses habitants. — N’est-ce pas la vigne qui peut seule, par le travail qu’elle nécessite et les bras qu’elle occupe, empêcher l’émigration, cette plaie de notre contrée, qui menace de l’envahir toute entière; n’est-ce pas encore elle qui peut aller échanger ses produits recherchés de tout l’univers, contre les denrées que d’autres nations voient naître meilleures ou à plus bas prix que nous.
Il est évident aussi qu’un terrain qui fournit 2,400 fr. de produits bruts, et qui ne donne sur ce chiffre que 200 fr. de produits nets à celui qui l’exploite, est l’égal devant l’intérêt privé, de celui qui, ne livrant à la vente que 600 fr, de marchandises, donne sur ces 600 fr. à celui qui le cultive un bénéfice de 200 fr..... mais, au point de vue colonisateur et civilisateur, au point de vue de la prospérité et de la force d’une nation, le premier sol a une valeur quatre fois plus forte que le second, puisqu’il a payé quatre fois plus de main-d’œuvre, et qu’il a entretenu une population quatre fois plus nombreuse. — Et considérée ainsi, la production du vin, mieux que tout autre culture, ne sert-elle pas autant l’intérêt général que l’intérêt particulier, en livrant à la consommation des produits bruts d’une valeur de beaucoup supérieure à ceux des autres cultures, en donnant au vigneron les produits nets les plus élevés, en entretenant un grand nombre d’ouvriers, en fournissant une boisson salutaire qui épargne les autres aliments dans une immense proportion; en développant les forces physiques, comme l’intelligence des populations.
Enfin, on doit aussi tenir compte de l’influence sur le sud-ouest de l’action législative et administrative des dernières années. Tous les terrains vagues qui ont été arrachés à une honteuse stérilité par l’ouverture des routes qui s’achèvent, et par le partage et la vente parcellaire des communaux, ont reçu une destination nouvelle. Abandonnés jusqu’à ce jour, ils ne peuvent être économiquement utilisés que par la vigne; tout autre culture y jetterait des capitaux qui ne seraient remboursés que trop tardivement; la vigne seule peut y appeler la richesse et y nourrir une population dense et active; elle seule peut, dans d’immenses proportions, aider à l’extension et à l’élargissement de ce vaste atelier dans lequel va s’exercer l’activité nationale.
Devant ces faits qui établissent si évidemment les avantages de la culture de la vigne, devant ces principes économiques qui démontrent la nécessité et l’urgence de sa propagation dans le sud-ouest, essayons de faire, sous leur abri, un rapprochement rapide entre la vigne et les autres modes de culture de la terre.
Et d’abord, on s’aperçoit que les autres productions sont moins assurées que celle de la vigne; que, proportionnellement au produit net qu’on en retire, cette dernière demande moins de travail que les autres cultures; qu’elle s’accommode de toute espèce de terrains sur lesquels les autres plantes ne pourraient croître; qu’elle fournit du travail en toutes saisons aux hommes valides et aux vieillards, comme aux femmes et aux enfants; qu’elle alimente ou fait naître un grand nombre de commerces et d’industries; enfin, qu’elle donne les produits les plus élevés, quoiqu’elle soit la plante qui réclame le moins d’engrais. — Et, pour bien caractériser la richesse de la vigne, comparée à celle des autres cultures, pour bien établir que c’est elle qui vient en aide dans une exploitation à toutes les autres branches de l’industrie rurale, et les commandite, nous ne pouvons mieux faire que de citer l’exemple donné par le docteur Guyot, dans les termes suivants:
«Le domaine du Thil offre une superficie d’environ 400 hectares. Sur ces 400 hectares, on comptait seulement 24 hectares de vignes en 1832, lesquels ont été portés à 46 hectares dans l’intervalle de 1832 à 1861.
Voici les résultats moyens obtenus sur ces bases.

Moyenne générale des produits totaux du domaine

Ainsi, chaque hectare de terre a produit en moyenne de 30 ans, 29 fr. 76 par an, et chaque hectare de vigne a produit en moyenne de la même période 427 fr. 30, quatorze fois plus, à surface égale, au propriétaire.
Mais ce n’est pas tout: le vigneron a eu la même part pour nourrir, entretenir lui, sa famille, son bétail, et pour réaliser ses économies; on voit par là quelles ressources la vigne présente aux exploitations agricoles; dans 60 de nos départements, la vigne est le vrai banquier de l’agriculture, en même temps qu’elle y constitue sa plus riche cité ouvrière».
Les produits totaux ou séparés qui précèdent, ont été relevés sur ses livres, par M. de St-Trivier, propriétaire du domaine du Thil, dans le Beaujolais.
Dans l’intérêt privé comme dans l’intérêt général, ne faut-il pas enfin secouer cette apathie qui engourdit le sud-ouest et le rend réfractaire à tout progrès, puisqu’il est avéré aujourd’hui que la culture de la vigne est moins coûteuse, moins pénible et surtout plus rémunératrice que celle de tout autre produit de la terre.
Rapprochons enfin, très-sommairement, de la culture des céréales, la vigne, cet arbuste précieux qui, par ses qualités mystérieuses, a fait une si grande renommée à certains pays.
D’après le tableau dressé par M. de Gasparin, il y a environ 25 ans, la moyenne de production de blé pour toute la France était à cette époque de 1140 litres par hectare; elle a atteint aujourd’hui le chiffre de 1,350 litres; elle se serait donc élevée, pendant cette période de 25 ans, de 2 hectolitres, 10 litres; mais, sans tenir compte de cette moyenne, et exagérant tant le rendement du blé que le prix qu’on peut en retirer, prenons pour point de départ un hectare de mauvaise terre.
Il faudra un travail de défrichement presque égal à celui nécessité par la plantation d’une vigne, et 120 mètres cubes de fumier normal, pour faire rapporter à un tel terrain 20 hectolitres de froment qui, à 20 fr. l’hectolitre, font 400 fr., si l’on joint à cette somme la valeur de la paille ou 100 fr., on arrive au chiffre de 500 fr. sur un hectare, pour 120 mètres cubes de fumier; appliquons maintenant l’engrais à un hectare de vignes, planté en fin cépages.
Pour défectueux que soit le terrain, 20 mètres cubes de fumier, le sixième seulement de ce qui a été accordé au blé, produiront une abondante récolte que nous n’apprécierons qu’à 50 hectolitres qui, vendus à 25 fr. l’hectolitre, donneront la somme de 1,250 fr. — Voilà déjà la production de la vigne qui n’a dépensé que 20 mètres cubes de fumier, une fois et demi plus, riche que la production du froment qui en a absorbé 120 mètres. Mais dira-t-on qu’avec une telle fumure, la terre arable va produire des récoltes sensiblement rémunératrices pendant 6 ans..... soit... et supposons qu’on puisse apprécier à 300 fr. la récolte de la deuxième année et à 250 fr. celle de chacune des quatre années qui suivront: (l’exagération est ici manifeste), le tout fait 1,800 fr. pour 120 mètres cubes de fumier et pour 6 années. Eh! bien, en recevant la moitié de la fumure ou 60 mètres cubes pendant six ans, la vigne aura produit 6 fois 1,250 fr. ou 7,500 fr. Il y a plus: par ses six années de production, la terre arable se sera appauvrie et presque stérilisée, lorsque le vignoble aura grandi et prospéré en fécondité comme en qualité. Enfin, les produits de la terre arable demandent un outillage coûteux et une main-d’œuvre nombreuse, tandis que la vigne s’acommode facilement de tout, et est loin d’être exigeante. — Devant ces chiffres, devant ce rapprochement, peut-on être assez aveugle ou assez aveuglé pour trouver, au point de vue productif, commercial ou colonisateur, une similitude quelconque entre le rendement de la terre arable fortement fumée et celui d’une contenance égale, complantée en vignes, qui n’a reçu qu’une demi-fumure? A-t-on besoin de dire que les céréales sont très épuisantes: qu’on attribue cet effet à leurs racines traçantes, et surtout à leur mode d’assimilation qui s’opère plus par leurs racines que par leurs feuilles, tandis que les vignes, au contraire, avec leurs feuilles et leurs parties vertes empruntent à l’atmosphère près des 1920 de leur nourriture. — Il est vrai le dicton populaire de la Touraine dans le langage de laquelle closerie signifie vigne. «Closerie donne métairie, dit-on, mais jamais métairie n’a donné closerie.»
Qu’on fasse des vins toniques, salubres et fortifiants, et non de ces vins trop vifs ou trop pétillants que tout le monde goûte, dont personne ne boit à son ordinaire, et qu’on a comparés, nous le croyons, à des femmes coquettes. C’est seulement en suivant cette voie, qu’on arrivera à atteindre les résultats immenses obtenus déjà par le Bordelais; — le Château-Latour, composé de 38 hectares de vignes, 19 de prés, 9,58 de terres et jardins, en tout 66 hectares, a été adjugé, le 4 août 1841, pour la somme de 1,511,000 fr. et l’on justifiait pendant 27 ans d’un revenu de 95,000 fr. porté à 106,000 fr. pour les dernières années. Ce même domaine vaut aujourd’hui beaucoup plus de deux millions.
Comme on le voit par ce qui vient d’être dit, un immense intérêt pour le Sud-Ouest et un intérêt des plus urgents, se rattache à la culture de la vigne. Aussi, ce n’est plus avec une prudente lenteur, qu’il faut tenter de réveiller les populations et de les jeter dans une voie progressive; car, il est déjà trop tard pour fonder de vagues espérances sur l’action du temps sur les esprits. Que tous se mettent à l’œuvre; que ceux qui ont les mains pleines de vérité, ne les tiennent plus fermées; qu’on pousse les campagnes vers une culture dont les produits ont un écoulement à peu près assuré ; c’est ainsi qu’elles ne seront plus en butte, ni aux désastres de ces tristes et calamiteuses années de trop d’abondance ou de disette qui courbent les pays de grains, ni aux fatales oscillations qu’amènent dans les contrées manufacturières, la guerre, un changement de mode, ou la concurrence. — Du reste, là est notre seule ressource; car, s’il est établi et constant que le blé se produit dans nos contrées en moindre quantité et plus chèrement que partout ailleurs; ce qui doit nous éloigner de cette culture, — il est certain aussi que l’industrie manufacturière, si elle cherchait à s’étendre jusqu’à nous, se trouverait mal à l’aise, en face des habitudes et de l’esprit des populations, et ne pourrait pas lutter longtemps contre l’industrie viticole qui peut si richement rémunérer ses ouvriers. — Mais l’industrie manufacturière n’existe pas dans la zône pyrénéenne; car, on ne peut déclarer sérieusement notre pays industriel, pour les quelques rares et petites industries qu’on y rencontre de loin en loin; du reste, elle ne peut trouver dans cette contrée, ni les capitaux nécessaires pour créer une fabrique durable, ni surtout les matériaux indispensables pour l’alimenter; car, si d’un côté dans nos campagnes, les fortunes privées sont restreintes, de l’autre les progrès de l’agriculture en général, ont été si lents jusqu’à ce jour, qu’il paraît impossible qu’elle puisse fournir de longtemps les matières premières que la fabrique doit manufacturer.
L’industrie doit surtout s’établir dans les froides contrées du Nord, où l’hiver laisse les forces inoccupées; ses travaux sédentaires et réguliers seraient antipathiques à nos populations, qui aiment par dessus tout l’air, le soleil et la liberté.
Déjà, pour certains pays, la viticulture a tout créé, tout animé ; dans d’autres, elle a lancé les vaisseaux dans les mers; dans d’autres, s’ouvrant des routes à travers les rochers, elle a abaissé les montagnes et comblé les vallées; pour la plus grande partie du Sud-Ouest, la vigne doit devenir le grand régénérateur social, et commanditer les chemins de fer, ce moyen puissant de civilisation, en envoyant ses produits dans le monde entier.
CHAPITRE SECOND
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§ Ier.
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LA VIGNE ET LE VIGNERON.
De toutes les plantes utiles à l’homme, la vigne est peut-être celle sur qui l’on a le plus écrit; cependant, le sujet est loin d’être épuisé ; et à une époque comme la nôtre où l’on parle de toutes choses, même de celles qu’on ne connait pas, comment se taire sur la vigne, cette plante française par excellence, qui fait tant jaser?
La vigne rit au jour en s’énivrant de la flamme ardente du soleil; et, dans son ivresse, elle a mille fantaisies, mille caprices; elle embrasse tout ce qui l’approche; elle rampe à terre ou se balance au-dessus des autres plantes; tout lui sert d’appui pour prendre son essor, et jeter ses sarments jusqu’aux cîmes les plus élevées; tantôt elle s’étend et se couche nonchalament dans la plaine, tantôt elle gravit lestement la colline ou grimpe sur la montagne qu’elle tapisse de sa riche verdure, qu’elle enlace de ses bras nerveux; et pendant qu’elle se livre à ces jeux, ses puissantes racines vont puiser dans les terres les plus stériles, comme aux flancs des rochers, cette liqueur animée, qui adoucit le cœur de l’homme en le fortifiant, qui fait jaillir pour la jeunesse la flamme mystérieuse à laquelle va se rattacher sa destinée, comme l’inspiration de tout ce qui est noble et grand, qui répare les forces de l’âge mûr détruites par le travail, et qui, voilant pour le vieillard les tristes réalités d’une existence qui s’éteint, évoque les plus heureux souvenirs, et lui donne encore des jours étincelants.
Dans son livre sur la vieillesse, après avoir fait dire à un petit-fils de Romulus qu’il ne peut se lasser d’admirer une vigne, Cicéron s’écrie dans son enthousiasme: «Qui ne serait ravi au charmant aspect de cette plante?» — Quand le printemps pénètre, échauffe l’air, qu’il souffle l’esprit de vie dans les ressorts les plus cachés de la nature, la vigne entr’ouvrant ses bourgeons éclate et s’épanouit de tous côtés; et ce que l’air a commencé, le soleil l’achève; ses rayons de chaleur et la rosée vivifiante de l’été, forment, nourrissent, développent le fruit, pendant qu’ils donnent aux pampres une luxuriante végétation d’une admirable beauté ; à l’automne, la vigne étale au grand jour ses trésors enflés, ses raisins pressés, vifs et transparents; et, si elle se plaît tant dans nos zônes tempérées, c’est que, pendant toute l’année, le ciel pur lui donne la chaleur, la mer la brise, et la montagne l’abri.
La vigne entretient une population active et intelligente, et c’est dans les pays de vignobles que naissent les fortes races, celles à qui la civilisation moderne est redevable de ses idées, de ses arts, de ses lois; l’habitant de ces contrées quitte-t-il sa patrie, la vigne le suit; car il sait que tout ce qui tient au progrès moral ou matériel de l’humanité se rattache à elle.
La culture de la vigne police et adoucit les mœurs, satisfait aux besoins sans cesse renaissants d’une société en progrès, et fait ainsi vivre une immense population; dans les contrées où elle est prospère, elle excite une émulation salutaire qui secoue cette apathie, cet engourdissement qui est la plaie désastreuse des pays arriérés; partout, elle répand une chaleur vivifiante, donne du mouvement, fait circuler la vie; et par elle, l’agriculture peut sourire sur nos landes comme sur nos terrains abandonnés.
La culture de la vigne, en procurant aux paysans pauvres des moyens plus nombreux d’utiliser leurs bras, assure leur existence qui ne reste plus à la charge de la société ; elle leur offre une ressource certaine contre la misère, et toutes les chances pour ramasser un petit pécule; elle leur offre ainsi la perspective d’un meilleur avenir. Enfin, avec le travail incessant que donne la vigne, l’épargne facile et le bonheur de la famille, le campagnard qui doit à une constante occupation une grande amélioration morale, le campagnard qui est enraciné dans le sol et qui aime son village, ne songera pas à le quitter, et passera sa vie entre le clocher qui l’a vu naître, et la vigne que sa main a plantée.
Le vigneron a compris tout ce qu’il devait à la vigne; et, si elle est généreuse jusqu’à la prodigalité dans ses dons, il est dévoué jusqu’au sacrifice de lui-même dans sa reconnaissance: «Oui, le vigneron, dit le docteur Guyot, est bien le soldat toujours campé et toujours en campagne; il attaque avec ses bras vigoureux le sol de pierre ou de granit; il le fouille, il le hache, il le culbute avec la pioche, avec le pic, avec la poudre; il lutte contre les frimats, contre la gelée, contre les brumes, contre la pluie, contre la grêle, contre l’oïdium, la pyrale, fléaux de la vigne; il brave la fatigue, le froid et le chaud. Toujours debout avant le soleil, il travaille et veille sans cesse avec une infatigable opiniatreté, avec un courage indomptable. Rien n’égale l’activité, la force, l’intelligence du vigneron, si ce n’est l’activité, la force, l’intelligence de savigneron ne, intrépide cantinière qui prépare les vêtements et les aliments, nourrit et soigne ses enfants en un tour de main, prend sa charge et son tricot, va et vient quatre fois par jour de la maison au champ de travail; travaille aux côtés de son mari, rentre avant lui pour que son homme, ses enfants et ses bêtes ne manquent de rien; et ne se repose qu’après avoir pourvu aux besoins de tous. Que de peines, que d’anxiétés, que d’émotions d’avril en octobre pour les gens d’un tel labeur, d’un tel courage, d’un tel cœur!» Oui, le vigneron qui a planté la vigne, qui l’a taillée, qui l’a travaillée, qui lui a donné son empreinte, qui a mis en elle une partie de lui-même par le travail, n’aime pas seulement sa vigne; elle fait corps avec lui.
Enfin, dans les vignes, le cœur ne se ride pas comme le front, et la vie saine de la campagne grandit l’âme, l’élève et écarte d’elle ces souillures, si communes dans les grandes villes. — Le vigneron ne relève que de lui-même, et ne demande qu’à Dieu de féconder ses sueurs; il trouve l’indépendance dans le travail qui lui laisse ainsi la dignité du caractère. — Les vertus des paysans, quoiqu’écloses dans l’ombre, ont les plus doux parfums. La femme, par sa douceur et son dévouement de tous les instants, donne le bonheur et la paix, en retenant l’époux au toit domestique. L’homme, par son rude travail, s’affermit dans son amour pour toutes les choses honnêtes: il s’arme de courage et de patience contre les obstacles, et sort de sa lutte de tous les jours, avec une foi plus grande et plus féconde pour le bien, avec un juste orgueil de sa force et de sa liberté.
§ II.
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LA VIGNE DANS LE PASSÉ ET A L’ÉTRANGER.
La culture de la vigne remonte au premier âge du monde. — Son histoire commence avec celle de l’humanité, et le berceau de l’une est placée à côté du berceau de l’autre. Le rôle qu’elle a joué dans la vie privée comme dans la vie publique des premiers peuples est immense, et nous a été légué par la tradition; et si nous consultons les souvenirs de l’antiquité la plus reculée, souvenirs conservés par Moïse et par Homère, nous voyons qu’à ces époques si lointaines, la culture de la vigne était déjà connue depuis longtemps; et que partout où elle a implanté ses racines, avec elle sont nés le bien-être et la civilisation.
On dit partout que c’est Noé qui le premier a cultivé la vigne, et l’on appuie cette opinion sur le texte de la Genèse, qui dit littéralement qu’après le déluge, «ce patriarche commença à devenir un homme des champs, planta la vigne, but du vin et s’énivra» (Genèse, ch. 9, vers 20 et 21). Mais ces paroles, loin d’attribuer à Noé l’honneur d’une telle découverte, laissent au contraire supposer qu’il ne fit qu’imiter ce qui avait été pratiqué par les peuples antédiluviens, au milieu desquels il avait vécu. S’il en était autrement, la Genèse n’aurait-elle pas signalé et mis en relief l’invention de cette culture et de l’art de faire le vin, ainsi que le phénomène de l’ivresse? L’étude réfléchie du texte sacré vient à l’appui de notre opinion; car la malédiction de Dieu ne s’étend pas jusqu’aux végétaux; et puisque l’olivier n’a pas péri dans le naufrage, que la colombe, quand les eaux commencèrent à disparaître, a pu arracher une feuille à cet arbuste fragile, la vigne si forte, si rustique a dû résister et n’a pu être atteinte. Saint Chrisostome paraît accepter cette interprétation, puisqu’il dit pour excuser l’ivresse de Noé : «Que c’était pour adoucir les tristesses et les amertumes de son esprit, relever et fortifier ses faiblesses, et soulager les autres infirmités de son grand âge; car le vin, pris modérément, produit d’ordinaire tous ces bons effets.»
La tradition Grecque, d’accord en cela avec la tradition juive, nous permet aussi de supposer que la culture de la vigne remonte à une époque antérieure au déluge et à Deucalion, c’est-à-dire aux premiers temps des sociétés humaines.
La Genèse fournit à chaque page des preuves irrécusables de l’importance de la culture de la vigne parmi les enfants d’Israël. Abraham dit à son fils en le bénissant: «Que Dieu te donne la rosée du ciel, et l’abondance du blé et du vin.» Dans sa prédiction sur la venue du Christ, Jacob compare le mystère de la croix à la vigne, à ses rameaux et au vin: «Il liera à la vigne son ânon et au cep son ânesse; il lavera dans le vin son vêtement, et dans le sang de la grappe son manteau.» (Genèse, ch. 49, v. 11). Le livre sacré nous apprend encore combien le vin des Hébreux troublait la raison; nous en trouvons la preuve dans l’ivresse de Loth, dans celle de Nabal, et dans les prédictions des prophètes qui s’élevaient sans cesse contre les habitudes d’ivresse du Peuple juif. — Le roi prophète compare une femme féconde à la vigne qui jette au loin ses rejetons, (ps. 128, v. 3.) Dans le livre des juges, l’écriture fait répondre à la vigne à qui les autres arbres demandaient de dominer sur eux: «Puis-je délaisser mon vin qui réjouit Dieu et les hommes, et être élevée entre tous les autres arbres!» (Genèse, v. 12.)
Quel éloge plus grand peut-on faire de la vigne que celui que Dieu en a fait, en comparant cette plante à son église, les bons aux raisins doux et mûrs, et les méchants à la vigne sauvage, qui ne produit qu’un fruit amer et qui ne peut atteindre aucune maturité ? (Isaïe, ch. 5).
Enfin, Jésus-Christ a dit: «Je suis la vraie vigne, et mon père en est le vigneron; il retranchera toute plante qui ne porte pas de fruit en moi, et taillera, émondera toutes celles qui portent du fruit, afin qu’elles en portent davantage; demeurez en moi, et moi en vous; comme le sarment ne peut lui-même porter du fruit, s’il ne demeure en la vigne, vous n’en porterez point non plus, si vous ne demeurez en moi; je suis la vigne, et vous les sarments; qui demeure en moi, et moi en lui, porte beaucoup de fruits; car sans moi, vous ne pouvez rien faire; si l’un de vous ne demeure en moi, il sera jeté dehors comme le sarment et se séchera; on l’amassera et jettera au feu, et il brûlera.» (St-Jean, XV, v. de 1 à 6).
Homère, dans ses poèmes immortels, montre partout que la culture de la vigne remonte à la plus haute antiquité, et que le vin était la boisson ordinaire de toutes les contrées qu’il nous fait parcourir avec lui. — Lors du départ de Télémaque, les rameurs couronnent de vin les coupes, et font aux dieux des libations. — La grotte où Calipso chantait en tissant de la toile avec une navette d’or, était ombragée par une vigne chargée de raisins. — La vigne croît merveilleusement et sans culture dans l’île des Cyclopes, et, en y pénétrant, Ulysse porte avec lui un outre d’excellent vin «contre lequel il n’y avait ni tempérance, ni sagesse qui pûssent tenir» vin qu’il devait à la reconnaissance de Maron, prêtre d’Apollon qu’il avait sauvé, ainsi que sa femme et ses enfants. — L’une des Nymphes de Circé versait le vin dans les coupes d’or, et cette enchanteresse le prodigua aux compagnons d’Ulysse pour aider à l’exécution de ses projets. Le père d’Ulysse, désolé de son absence et attendant son retour, couchait sur un lit de feuilles séchées, au milieu de ses vignes; — Enfin, pendant le siège de Troie, des navires chargés de vins arrivèrent de Lemnos, et ces vins furent échangés contre du fer, des bœufs, des peaux d’animaux, et, pour en avoir, les chefs de l’armée Grecque donnèrent leurs plus belles esclaves.
Hérodote nous apprend que les fêtes que l’on célébrait en Grèce en l’honneur de Bacchus, le dieu du vin, avaient pris naissance en Egypte, où elles étaient en usage depuis les temps les plus reculés sous le nom de Mystères d’Osiris. — Nous savons aussi que le culte de Bacchus était établi partout où il y avait des hommes réunis, et un commencement de culture; et qu’avant que ce dieu n’eût des autels en Grèce, les Phéniciens le vénéraient depuis des siécles.
D’autres auteurs font naître Bacchus en Arabie, en Assyrie, dans toutes les contrées enfin où il y a des vignobles; et Pausanias nous apprend que tous les peuples de la Grèce revendiquaient son berceau, et le plaçaient chez eux.
Tout est allégorie dans le passé mythologique, et Bacchus, c’est le vin; il est fils de Jupiter et de Sémélé, c’est-à-dire du ciel et des montagnes; il aime le soleil et les coteaux: «Bacchus amat colles.» Et, si l’on a dit que ce dieu avait son berceau en Béotie, et que Cadmus était son aïeul, c’était pour montrer que ce chef de colonie ou de flotte marchande, avait enseigné à la Grèce l’art de cultiver la vigne et de faire le vin.
Les fêtes et les mystères de Bacchus étaient des usages innocents dans leur origine; c’étaient les fêtes des vendanges; la gaîté qu’elles inspiraient, la liberté qui y régnait, devaient en effet les répandre partout.
En les célébrant, les prêtres du dieu du vin donnaient au peuple des spectacles et des jeux, où se déployait une grande magnificence. Là se disputaient les prix de l’art dramatique et de la poésie, et les pièces de théâtre n’étaient données au public, que lorsqu’elles avaient été représentées et acceptées dans les mystères de Bacchus. — Tragédie vient de Tragos et Odé, chant du bouc. Dans ces mystères on sacrifiait un bouc et l’on chantait cette victime; voici la tradition: — Icarius, qui avait appris de Bacchus l’art de faire le vin, trouve un bouc dans ses vignes, et l’immole à son maître. Les paysans de la contrée, mûs par un sentiment de reconnaissance pour ce dieu, se réunissent à Icarius pour prendre part à cet acte de piété ; on danse autour de la victime et l’on fait des libations. L’année suivante, on se réunit de nouveau pour célébrer la fête qui avait laissé de charmants souvenirs; elle se répand dans les campagnes; Athènes suit l’exemple des villages; et une fête privée devient une fête publique.
Ces mystères se célébraient chaque année, et le héros du drame est Bacchus tué par les Titans; il descend aux enfers, ressuscite ensuite pour revenir au séjour d’où il est descendu. Dans ces représentations figure toujours Un jeune homme en cire; on jette des fleurs sur son corps, et les femmes le pleurent jusqu’à l’heure de sa résurrection; alors éclate cette joie délirante qui, alimentée par le vin, changea bientôt le caractère de ces fêtes religieuses, et de simples et naives qu’elles étaient à l’origine, en fit des bacchanales et des saturnales. Et ces mystères ont ainsi donné naissance à la tragédie et à la comédie.
C’est pour rappeler cette origine que les sculpteurs de l’antiquité couronnent toujours de pampres les fronts de Thalie et de Melpomène, dans toutes les statues qu’ils nous ont laissées de ces muses; et selon Diodore, tous les peintres représentaient Bacchus avec des cornes. C’est là encore un monument des anciennes mœurs; les cornes des animaux ont été les premiers vases qui ont, renfermé le vin, les premières coupes dont les hommes se soient servis pour en boire.
Rien de si pompeux dans la mythologie que les conquêtes de Bacchus; rien ne peut l’arrêter, et il va jusqu’aux Indes. Ce dieu a conquis tous les peuples; il les a tous séduits et énivrés par le vin.
A chaque pas, les vieilles religions nous montrent le rôle immense qu’a joué le vin dans les sociétés antiques; et Ariane, après son abandon par Thésée, devenant prétresse de Bacchus dans l’île de Naxos qui produisait les vins célèbres de l’antiquité, Jupiter la rend immortelle, parce qu’elle s’est consacrée à la culture de la vigne dans cette île.
Comme on le voit, ces traditions nous aprennent que la vigne a d’abord occupé l’Asie et l’Europe Méridionale; qu’elle s’étendit sur ses vastes continents et les poliça avant d’atteindre les zônes plus tempérées, qui cependant conviennent si essentiellement à cette plante; elle n’y fut introduite que peu à peu par l’action du commerce, et à suite des migrations si fréquentes à cette époque du monde. Les peuples florissants de l’Asie, qui allaient fonder des colonies dans des contrées moins brûlantes, la portaient avec eux, et lui donnaient les terrains qu’ils défrichaient, qui étaient propres à cette culture; et les relations qu’ils entretenaient avec la mère-patrie aidaient à son développement. C’est ainsi que les Phéniciens la donnèrent à l’Egypte; les Egyptiens à la Grèce; et que les Grecs, à leur tour, l’introduisirent en Italie; là, elle prospéra rapidement chez les premiers peuples qui habitèrent cette contrée; et elle florissait déjà dans une grande partie de la Péninsule, lorsque Rome n’existait pas encore. — Les fondateurs de cette dernière ville durent songer d’abord à leur établissement et à leur sûreté ; aussi, sous Romulus, la vigne avait-elle gagné peu de terrain, puisque ce roi défendit les libations de vin qui étaient en usage dans toute l’Italie; mais Pline nous apprend que Numa donna une grande importance, une vive impulsion aux libations dans tous les sacrifices qu’on faisait aux Dieux; et qu’en les rétablissant, il put atteindre le but colonisateur qu’il poursuivait, celui de couvrir de vignes les vastes terrains abandonnés qui entouraient la ville prédestinée. Sa politique toute d’avenir, avait compris l’immense service que la vigne devait rendre à la civilisation du nouveau peuple. — Dès lors, la culture de la vigne fut la culture de prédilection des premiers Romains; mais ses produits trop abondants donnèrent naissance à de tels désordres, surtout chez les femmes romaines, que le législateur, pour les réprimer, dût édicter cette loi sévère qui punissait de mort toute femme convaincue d’avoir bu du vin; et, pour assurer la fidèle exécution de cette loi, tous les proches pouvaient, en vertu d’un règlement d’administration publique, s’assurer de la sobriété de leurs parentes en les baisant sur la bouche. La loi reçut peu d’application à cause de sa trop grande sévérité ; et l’usage que le règlement jeta dans les mœurs, produisit, on le comprend, un effet opposé à celui qu’en attendait le législateur.
Les Romains mettaient le plus grand soin dans le choix du terrain qui devait élever la vigne, et l’observation les avait doués d’une sagacité qui les conduisit à des rendements considérables: car les intéressantes recherches du docteur Anderson apprennent que Varron n’a pas exagéré, en disant que 42 ares de terre pouvaient produire jusqu’à 54 muids de vin.
Selon Pline, le nombre des variétés de vignes cultivées dans l’Italie était immense; et Columelle compare ce nombre à celui des grains de sable de la Lybie. Il paraîtrait aussi qu’on préférait à tous les autres les plants doux et alcoolisés; car la variété la plus répandue était la vigne Apiana, ou le Muscat moderne, qui doit ses deux noms à sa propriété d’attirer les abeilles et les mouches. Du temps de Plaute, on connaissait dans Rome plusieurs espèces de vins de liqueur, et le grand Caton en préconisait huit différentes. — Plus tard, de nouvelles plantations italiennes produisent des vins d’une grande célébrité : et les vins aimés d’Hortensius le rival de Cicéron, qui le premier mentionne le vin de Chypre; le Mammertin qui est vanté par Pline, le Falerne qui est chanté par Horace, sont ceux qui paraissent avoir été préférés par la Rome de l’Empire.
Dans les Etats-Romains, la culture de la vigne était devenue l’objet de tous les soins, et, à part une période néfaste que nous verrons plus tard, on la cultivait partout. C’est à Probus que la Hongrie est redevable de la plantation de ses premières vignes; et cette culture avait des lois protectrices dans la législation romaine, puisque une loi de Justinien condamne au fouet ceux qui ont pillé les vignes; et que cette même loi condamne à avoir le poing coupé, tout individu convaincu d’avoir arraché un cep: cette loi édicte encore que les deux poings doivent être abattus, si le coupable est en procès avec le propriétaire du cep coupé.
Si nous arrivons aux époques plus modernes, nous voyons que la culture de la vigne est introduite partout où la civilisation fait quelque progrès, et qu’elle marche du même pas. Dans l’Asie, en Amérique, en Europe, partout où les hommes réunis veulent vivre d’une vie sociale, la vigne implante ses fortes racines, pour peu qu’elle soit aidée par le climat.
La Chine qui fait remonter la plantation de la vigne et la découverte du vin à son roi Yu, dont le règne, voisin du déluge, paraît avoir inauguré la civilisation de cette contrée, la Chine avait des crus abondants et produisant d’excellents vins; mais un de ses empereurs, pour empêcher ses sujets de s’adonner à l’ivresse, a ordonné la destruction de toutes les vignes, et a défendu, sous les peines les plus sévères, l’usage du vin.
D’après Chardin, à Irivan où la tradition locale apprend que Noé a planté la vigne, dans un lieu qu’on désigne à une petite distance de cette ville, existent de beaux vignobles, qui donnent en abondance de bons vins; et comme les hivers y sont très-rigoureux, on couvre ces plantes de terre pendant le règne des froids et des neiges, et on ne les découvre qu’au premier souffle tiède du printemps. — On cultive dans ces contrées plusieurs espèces de vignes, et parmi elles la vigne royale qui donne le plus beau et le meilleur raisin de Perse.
D’après la chronique de William de Malmsbury, il est aujourd’hui avéré que la culture de la vigne était très-répandue en Angleterre au XIIe siècle. Cet auteur cite la vallée de Glocestershire, comme étant celle qui produisait les meilleurs vins; il y avait aussi dans le parc de Windsor une vigne qui a existé jusqu’au règne de Richard II, et ce roi en payait la dîme à l’abbé de Waltham, alors curé de cette paroisse.
Cette culture s’établit dans toute l’Angleterre, et Stow rapporte qu’en 1377, le vin de cette contrée était servi sur la table du roi et même vendu. Ce fait a droit de surprendre devant la déclaration de Froissard, qui nous dit qu’en 1372, 200 voiles anglaises arrivèrent à Bordeaux, et repartirent chargées des vins de la Guienne; et devant les révélations d’un livre de compte, retrouvé par Bentham, qui apprend que, sous Edouard II, 899 tonnes de vin furent expédiées de France en Irlande; mais ce qui est incontestable, c’est qu’avant Henri VIII, chaque abbaye, chaque monastère avait sa vigne, qui était exposée au midi sur des terrains lègers et sablonneux, et que ces corporations recevaient aussi des quantités considérables de raisins en redevance.
Les îles de Chypre et de Candie, exploitées par la république de Venise, ont longtemps fourni les vins recherchés par nos tables, et les chevaliers de St-Jean de Jérusalem devinrent propriétaires d’une Gommanderie dont les vins formaient le plus grand revenu. — C’est à ces chevaliers, qu’un vieux livre sans nom d’auteur fait remonter la rénovation de la mode de porter des santés, mode si fêtée par la gaîté franche et joviale de nos pères; l’origine de cet usage appartiendrait, selon lui, à l’antiquité, et au ciel heureux de la Grèce, où l’on couronnait de fleurs les coupes que l’on vidait aux dieux, aux héros et à l’amour. Il ne pouvait naître dans les forêts obscures et brumeuses de la froide Germanie; il lui fallait le soleil brûlant et le ciel lumineux de l’Attique.
En Espagne, en Portugal, en Sicile, comme en Allemagne, en Autriche, partout où elle a trouvé sa part indispensable de chaleur, la vigne a fait prospérer les contrées qu’elle habitait, et y a répandu l’abondance et la joie. — Enfin, dans certaines parties de la Hongrie, la culture de la vigne a une telle importance, que les Vendanges s’y font au milieu des fêtes et des plaisirs. Vers la fin d’octobre, chacun abandonne la ville, pour aller camper dans les vignes des coteaux; alors commencent à Mad, à Tokai, dans cent endroits, des danses traditionnelles pour toutes les classes, qui ne s’arrêtent que lorsque le dernier pampre est dépouillé de son fruit, lorsque le dernier grain de raisin est pressé.
§ III.
Table des matières
LA VIGNE EN FRANCE.
Après avoir caractérisé le rôle que la vigne a de tout temps joué dans l’humanité, après avoir esquissé les principaux traits de son histoire à l’étranger, nous allons essayer de dire les diverses phases de son existence en France, et les progrès rapides qu’elle a faits dans nos contrées. La France a été si merveilleusement dotée par la nature au point de vue de la vigne; elle peut offrir dans presque toutes ses provinces, tant de sites, tant de territoires, tant d’expositions, qui ont des vignobles dont la réputation est universelle, ou qui n’attendent qu’une occasion favorable pour la faire naître, qu’elle ne peut redouter une rivalité viticole, et qu’elle est bien à tous égards la patrie des bons vins et des grands vins.
Il serait intéressant pour la France de savoir si sa culture nationale, la culture de la vigne, a pris naissance chez elle, ou par qui elle lui a été enseignée; il serait intéressant de savoir si cette plante a été portée parmi nous, ou si elle est originaire de la Gaule. Tous les auteurs qui se sont livrés à ces recherches, ne nous donnent que des conjectures, des probabilités dont pas une ne peut asseoir une certitude. On ne peut mettre d’accord les auteurs latins ou grecs qui ont traité de ce précieux arbrisseau, et leurs témoignages sont si contradictoires, qu’ils augmentent le doute, loin de le dissiper.
Diodore de Sicile enseigne que la vigne a été portée en Gaule par les Phocéens, qui, cherchant des ports favorables à leur commerce, et trouvant des terrains et un climat privilégiés, songèrent à y établir une colonie sur les bords de la Méditerranée; et qu’après leur établissement, ils plantèrent la vigne. — Selon Pline, ce fut un Helvétien, Hélicon, qui, venant de Rome où il avait fait une immense fortune, importa la vigne, et l’acclimata dans la Gaule. — Cicéron attribue l’honneur de la naturalisation de la vigne en Gaule au commerce. — Varron, Jules César, Strabon se rangent en partie à cette dernière opinion. Enfin, Plutarque et Tite-Live nous disent qu’un Toscan, chassé de sa patrie, vint en Gaule avec l’intention de se venger de ses concitoyens; qu’il fit boire aux chefs Gaulois les meilleurs vins d’Italie qu’il avait apportés avec lui; que, séduits par cette boisson, ces chefs entrainèrent les hordes qu’ils commandaient, dans cette guerre terrible qui faillit emmener la destruction de Rome; ainsi, Brennus, vainqueur de Rome, aurait rapporté la vigne comme trophée de sa victoire.
D’après ces divers auteurs, la vigne aurait été implantée et naturalisée en Gaule par les Romains, les Phocéens, ou même les Gaulois; elle ne serait pas originaire de cette contrée; elle ne serait que la fille adoptive de la France. Nous ne pouvons partager cette opinion; la vigne est fille de France, puisqu’elle est indigène sur les bords du Rhône, dans le Midi, dans une partie du sud-ouest, et qu’elle croît vigoureusement dans tous les bois de ces contrées; et les Celtes la connaissaient et la cultivaient, alors qu’ils ignoraient encore qu’il existât des Grecs et des Romains. La vigne est fille de France, et la preuve s’en trouve dans cette loi de la nature, qui fait naître chaque fruit sous le climat qui doit lui donner ses qualités les plus élevées, comme dans sa vitalité qui résiste, sans dégénérer, à la culture à laquelle elle est soumise depuis des siècles.
Quoi qu’il en soit, Diodore nous apprend que six siècles avant notre ère, le vin était déjà répandu dans la Gaule. A l’appui de ce fait, vient se joindre la tradition qui a été consacrée par l’histoire. Le chef d’un navire. Phocéen qui visitait les côtes de la Méditerranée, fut invité par un roi du pays à un festin qu’il donnait pour célébrer le mariage de sa fille; à ce repas, et suivant l’usage de ces temps primitifs, usage que notre XVme siècle pratiquait encore, la jeune fille remplissait une coupe de vin, et l’offrait à celui qu’elle choisissait pour époux. La vierge royale était belle, et la Gaule méridionale avait envoyé l’élite de ses prétendants. Chacun d’eux aspirait à cette coupe qui devait être pour lui le bonheur et la puissance, lorsque la fille du roi, couronnée de lierre, vêtue de blanc, la donna au navigateur Phocéen, comme au futur maître de sa vie. C’est à ce mariage inattendu, qu’est dû le premier établissement en Gaule des Grecs d’Ionie, et la fondation de la ville de Marseille.
Quand les Romains envahirent la Gaule, la culture de la vigne et l’usage du vin étaient très-répandus dans les contrées méridonnales: la vigne s’avança rapidement vers le Nord et s’y acclimata par degrés; et avant le quatrième siècle, elle avait franchi d’immenses espaces; car une cinquantaine d’années plus tard, l’empereur Julien vante la beauté et l’abondance des vignes des environs de Paris.
En vain les Gaulois avaient-ils édicté la grande loi ad Barbaricum qui défendait à tout régnicole d’envoyer du vin aux barbares même pour en goûter.
En vain un arsenal législatif, conçu dans un esprit de prudence, paraissait-il devoir cacher aux peuplades du Nord la merveilleuse boisson, la réputation de l’excellence des vins du continent s’était répandue partout, .et les barbares, attirés par la vigne, s’emparèrent de la Gaule, et y furent retenus par la vigne.
Dès leur premier établissement, ils songèrent à conserver les vignobles, cet objet de leur convoitise. Ils introduisirent dans leurs codes des dispositions légales pour protéger cette culture; la loi Salique et quelques dispositions pénales des Visigoths, condamnent à une forte amende les voleurs de raisins, |et des peines plus sévères sont prononcées par elles contre ceux qui arracheraient les ceps de vignes. Sous cette protection efficace, cette plante s’étend jusqu’en Bretagne, puisque sous le règne de Childebert, en 587, les bas-Bretons s’emparent des territoires de Nantes et de Rennes, et vendangent les vignobles de ces contrées. Elle envahit même les jardins royaux, et va mêler ses pampres aux fleurs qui entourent les châteaux des rois; puisque la femme de Childebert, la reine des Francs, donnait tous ses soins à un jardin qu’elle avait à Paris et qui était planté de de rosiers, d’arbres à fruits et de vignes.
Plus tard, sous Louis-le-Jeune, le Louvre a sa vigne, sur le produit de laquelle le Roi donne une rente annuelle de 6 muids de vin ou 16 hectolitres au curé de St-Nicolas des Champs; et à cette époque, les vins d’Orléans étaient déjà assez estimés, pour être servis sur la table royale, et offerts en signe d’alliance ou d’affection aux princes et aux rois, ou à des étrangers de distinction.
De l’étude des documents authentiques, il ressort que des règlements ou des lois protégaient la culture de la vigne, et qu’elle donnait des produits si considérables, qu’outre le fisc, elle était déjà assujettie à payer une redevance aux congrégations si puissantes de ces temps. C’est ainsi que Dagobert ordonna en 630 que, si le vigneron, en cultivant sa vigne, nuisait à la vigne de son voisin, il paierait le dommage occasionné aussi bien que l’amende. C’est ainsi qu’à la même date, toutes les vignes de Lutèce devaient payer une contribution à l’abbaye de St-Denis. Ces diverses ordonnances, comme les avantages qu’on retirait de la vigne, l’avaient faite considérer comme une culture sacrée; et «Chilpéric, dit Grégoire de Tours, ayant taxé chaque possesseur de vignes à lui fournir annuellement une amphore de vin pour sa table, il y eut une révolte en Limousin; l’officier chargé de percevoir ce tribut odieux, y fut même massacré.»
Charlemagne, le seul grand homme qui rayonne dans ces siècles obscurs, Charlemagne, dans la personne comme dans le nom duquel l’idée de la grandeur s’est incorporée, victorieux et réunissant sous son empire presque tous les peuples Européens, s’occupait de ses vignes, et dirigeait leur culture avec le plus grand soin. Les Capitulaires donnent la preuve qu’il y avait des vignobles dépendants de chacun de ses châteaux, avec des pressoirs et tous les ustensiles nécessaires à la fabrication du vin. Les palais mêmes de Lutèce, celui de la Cité et celui des Thermes, étaient entourés de vignes; et, après avoir ordonné de veiller à la bonne culture de ses vignobles, et aux commissaires royaux envoyés dans les provinces, d’assurer l’exécution de ses ordonnances, il entre avec les officiers de sa maison dans les plus grands détails sur le mode d’administration.
Le grand Empereur connaissait la valeur du vin, et par ordonnance de l’an 800, il charge les juges de ses terres, de bien pourvoir de vin ses châteaux et de lui faire connaître la quantité de vin vieux et de vin nouveau qui se trouvent dans ses celliers. — Il fut, pendant tout son règne, le protecteur éclairé de la culture de la vigne; il l’encouragea dans tout son empire, et c’est lui qui la fit planter près de Zurich, et sur les collines du pays de Vaud.
Sous son impulsion, la vigne a dû suivre dans ses progrès deux lignes opposées. S’étant propagée d’abord dans le Dauphiné, elle a été de là s’implanter sur les bords du Rhône et de la Saône; elle s’est arrêtée sur ces collines qui traversent la Bourgogne, pour courir de là dans la Franche-Comté, sur les bords du Rhin, sur les coteaux de la Marne et de la Moselle; l’autre ligne s’est dirigée vers le sud-ouest, vers le Languedoc, la Gascogne, la Bigorre, le Béarn et la Guienne.
La vigne s’établit partout, même en Normandie, même en Bretagne, même en Picardie. Et, il est encore de tradition populaire dans ces provinces, que les vignes du passé ont été arrachées au XIVe siècle, par les Anglais qui voulaient favoriser la culture de la vigne dans la Guienne dont ils étaient possesseurs, et qu’ils en agirent ainsi par la crainte qu’ils avaient pour les vins Bordelais, de la concurrence Picarde, Bretonne ou Normande. — La preuve de la culture de la vigne dans ces contrées se trouve partout. Richard III, duc de Normandie, donna au monastère de Fécamps le bourg d’Argentan qui produisait d’excellent vin. — Un gentilhomme Breton, voulant exalter sa patrie devant François Ier, lui disait qu’il y avait en Bretagne trois choses qui valaient mieux que dans le reste de la France, les chiens, les vins et les hommes. «Pour les hommes et les chiens, il peut en être quelque chose, reprit le roi, mais pour les vins, je ne puis en convenir, étant les plus verts et les plus âpres de mon royaume.» Enfin, on voit qu’Henri IV, dans la journée appelée l’erreur d’Aumale, perdit 200 arquebusiers à cheval, parce que les échalas des vignes de la plaine d’en bas les avaient retardés dans leur retraite. — Huet mentionne les vignobles de Caen et d’Amiens. Près de cette dernière ville existe encore un vignoble très-étendu; et, par une de ses chartes, Clotaire III autorise les moines de St-Bertin, à faire des échanges, et l’un des lots échangés est une pièce de terre complantée en vignes.
On trouve dans les vieilles chartes de cette époque, que le vin avait pénétré dans les habitudes des classes supérieures et du clergé, et régnait sur elle; et en 817, le Concile d’Aix-la-Chapelle régla, dans ses graves débats, que chaque moine recevrait par jour 5 livres pesant de vin et chaque chanoinesse trois livres, ce qui fait en moyenne une quantité telle, qu’il suffirait de quatre millions de buveurs comme ceux autorisés par le Concile, pour absorber la vendange toute entière que donnent nos vignes aujourd’hui. Ce fait n’est sans doute qu’une exception, car, on trouve dans une charte de Louis-le-Débonnaire, confirmée par son fils Charles-le-Chauve en 871, que ce roi fait donation annuelle à 120 moines au monastère de St-Germain, de 2000 muids de vin, ou environ le quart de la quantité que le Concile d’Aix-la-Chapelle avait concédée.
Bussel mentionne un compte des revenus de Philippe-Auguste, duquel il ressort que ce roi qui avait des vignes dans vingt localités de la France, devait encore acheter une assez grande quantité de vin pour sa provision; et des documents authentiques établissent que le vin à cette époque était excessivement cher. En 1328, lors du couronnement de Philippe de Valois, une queue de vin de Beaune fut vendue 56 livres, somme considérable pour ces temps.
Philippe-le-Bon se faisait toujours suivre dans ses voyages par les vins de ses domaines, qui devaient avoir de hautes qualités, puisqu’il en envoyait chaque année une certaine quantité à Charles-le-Téméraire.
En 1308, quand le siège pontifical s’établit en France, la table du Saint-Père était alimentée par les vignes dépendantes de l’abbaye de Cluny; et, quelques années plus tard, Urbain V rappelant ses cardinaux à Rome, Pétrarque peut lui écrire, qu’ils motivent leur refus d’obéir à cet ordre, sur ce qu’il n’y a pas de vin de Beaune en Italie.
Enfin, les vins de Beaune et d’Orléans jouissaient d’une grande réputation, puisqu’en 1510, la reine fit porter à Blois trois barrils de vin vieil de Beaune et d’Orléans, pour en faire présent aux ambassadeurs de Maximilien qui se rendaient auprès du roi, alors à Tours.
Nous devons aussi dire que les Croisés rapportèrent, de leurs stériles expéditions, des cépages de Chypre, d Alexandrie et de la Palestine; plantés aux pieds des Pyrénées, ils s’y sont facilement acclimatés, et ont produit les vins de Lunel, Frontignan et autres.
A partir du quatorzième siècle, une immense impulsion est imprimée à la viticulture, et la vigne s’étend partout avec une rapidité incroyable; les propriétaires dirigent eux-mêmes cette culture; les ducs de Bourgogne la protègent ouvertement. On trouve dans plusieurs de leurs chartes, qu’ils se flattent d’être seigneurs immédiats des meilleurs vins de la chrétienneté, à cause de leur bon pays de Bourgogne, plus famé et renommé que tout autre en croît de vin. Les rois eux-mêmes s’occupent, comme nous l’avons vu, de viticulture et d’agriculture, cette belle science, dit Olivier de Serres, qui s’apprend en l’école de la nature, qui est provignée par la nécessité, et embellie par le seul regard de son doux et profictable fruit.
Pour la masse de la population, elle ignorait complètement l’usage du vin; tout ce que la France pouvait produire était consommé par les nobles et le clergé. Mais la richesse que la vigne répandait partout, dût nécessairement appeler les lois fiscales, qui pesèrent si lourdement sur elle, que sa culture devint bientôt une charge; et les produits rémunérateurs disparurent devant les contributions de toutes sortes qui traquaient partout le vin. Toutefois, les vignes s’étendirent, malgré les entraves qu’on leur avait imposées; et, en 1789, elles occupaient une surface de terrain peu inférieure à celle qu’elles occupent aujourd’hui, et pouvaient satisfaire ainsi aux besoins intérieurs assez restreints, des époques qui ont précédé la Révolution.
Comme on le voit par tout ce qui précède, dans les temps anciens comme dans les temps modernes, à l’étranger comme en France, la vigne a été toujours et partout aidée et encouragée, comme étant essentiellement colonisatrice et civilisatrice, comme aidant dans une immense proportion aux progrès des peuples, comme donnant des produits rémunérateurs de beaucoup supérieurs à ceux fournis par les autres plantes cultivées. — Et cependant, malgré tous les bienfaits qu’elle répandait autour d’elle, malgré l’énorme impôt qu’elle payait au fisc, elle n’a pu échapper à des persécutions impolitiques qui l’ont frappée en France, et que nous allons très-sommairement raconter.
Dans le premier siècle de notre ère, en 92, Domitien ordonna par un édit que dans quelques provinces qui produisaient du vin, la moitié des vignes existantes. alors serait arrachée, et que, dans d’autres, spécialement en Gaule, les vignes seraient entièrement détruites. Cet édit impolitique et barbare, eut pour motif une disette de grains qui affligeait le monde à cette époque. — Comme si la vigne occupe les terrains qui peuvent donner des blés; comme si, de tout temps, elle n’a pas fait choix des sols en pente qui ne peuvent être consacrés à d’autres cultures. — Cette loi sauvage fut exécutée par la terreur qu’inspirait le monstre qui l’avait rendue, et tous les vignobles furent anéantis. Quelques années plus tard, on fait parvenir jusqu’à Domitien un distique latin qui disait: «que, quoiqu’il fit, il resterait toujours assez de vin, pour les libations du sacrifice dont il serait la victime» ; et la sinistre prédiction ne tarda pas à s’accomplir.
Ce n’est que deux siècles plus tard, que Probus, après avoir assis son autorité sur la victoire et sur la paix, abrogea l’édit de proscription qui frappait les vignes de la Gaule. Cet empereur qu’on a déjà vu fonder le vignoble de Hongrie, donna la plus vive impulsion à la restauration des vignobles, et ordonna même aux légionnaires de mettre leur travail au service des habitants qui voudraient replanter les terrains dévastés. Dunod, et après lui, Chaptal font de l’activité enthousiaste qui s’empara des populations Gauloises, un tableau que nous n’essayerons pas de reproduire, de crainte d’en affaiblir l’effet.
Quand l’empire Romain croulait de toutes parts, les tribus franques donnèrent aux Gaules un nouveau Domitien. Chilpéric, l’époux de Frédégonde, celui que ses contemporains, comme l’histoire, ont surnommé le Néron des Francs, établit un impôt sur les vignes, impôt par lequel le dixième de l’évaluation de la récolte devait être payé au fisc en argent. Cette taxe odieuse, que nous avons signalée, cette taxe qui était à peu près égale à celle prélevée déjà par le clergé, et qui mérite d’être énergiquement stigmatisée, devait être payée, qu’il y eût ou non récolte.
Depuis Chilpéric, la vigne trouve un nouveau persécuteur dans Charles IX qui, par son ordonnance de 1566, décréta la destruction d’une partie des vignobles, et défendit toute nouvelle plantation. Cette ordonnance ayant pour motif, comme celle de Domitien, une disette de grains, est aussi odieuse que ridicule; comme si l’on pouvait assigner des bornes aux développements de l’industrie humaine, comme si l’on pouvait la comprimer et la retrécir par une législation ignorante et aveugle. Et, si l’on substitue le mot vignerons au mot buveurs dont se sert Grégoire de Tours, combien n’a-t-il pas raison de s’écrier: «C’est une remarque dont les buveurs surtout doivent triompher, que les deux princes, Charles IX et Domitien, qui proscrivirent les vignes en France, aient été, l’un, l’auteur de la St-Barthélémy, l’autre, un des plus abominables tyrans qui aient affligé le monde.»
L’ordonnance de 1566 fut suivie par celle de 1577, rendue par Henri III; tout propriétaire ne pouvait avoir en prés et en vignes, que le tiers de son domaine. Cette ordonnance eut pour conséquence, comme son aînée, la restriction de la culture de la vigne, la presque impossibilité de toute nouvelle plantation. — On est aujourd’hui tout surpris de voir des aberrations si monstrueuses, formulées en lois d’un pays.
Enfin, sous Louis XV, et le 5 juin 1731, il fut rendu Une nouvelle ordonnance sur le rapport d’un contrôleur de finances, nommé Ory, ordonnance qui, défendant toute nouvelle plantation, enjoignait de détruire les vignes qui seraient restées deux ans sans culture; le tout, sous une clause pénale de 3,000 fr. d’amende ou d’une punition plus forte; et pour assurer l’exécution de cette ordonnance, le syndic de chaque paroisse fut déclaré passible d’une amende de 200 fr., pour chaque infraction qu’il n’aurait pas dénoncée. — Le plus grand éloge qu’on puisse faire de la vigne, n’est-il pas dans ce fait d’avoir mérité des ennemis tels que Domitien, Chilpéric, Charles IX, Henri III et Louis XV? Et si elle a soulevé contr’elle une telle conjuration, n’est-ce pas, parce qu’en faisant naître les idées généreuses et fortes, elle est en même temps la plante essentiellement civilisatrice?
Heureusement qu’on peut opposer à ces tristes souvenirs les améliorations toujours croissantes de la viticulture en France. — Que d’hommes, depuis 1760, ont brisé les carrières qu’ils avaient exercées avec honneur et distinction, ou renoncé à un avenir brillant et assuré, pour aider au progrès de cette branche de l’industrie nationale, qui a recueilli cette phalange si distinguée que pleuraient la littérature, les arts, la guerre, la magistrature et l’administration; et, parmi eux, l’abbé Rosier, Bosc et Chaptal ne doivent-ils pas être mentionnés en première ligne?
Depuis 1760 jusqu’à 1830, rien n’arrêtait l’extension de la culture de la vigne; et cependant, malgré la richesse qu’elle emmène avec elle, sa surface ne s’est pas agrandie. Avant le règne de Louis-Philippe comme sous son gouvernement, un mouvement insensible d’abord puis chaque jour plus fort, se fit sentir. Des Comices, des Sociétés d’agriculture, des Congrès surgirent, qui agitèrent et résolurent plusieurs grandes questions de la viticulture; et ce mouvement fut surtout aidé par le duc de Cazes et le comte Odart, qui, tous deux, avec un cœur généreux et une grande intelligence, parvinrent à faire aimer de beaux noms par les bons et utiles enseignements qu’ils répandaient.
Mais c’est seulement de 1856, que commence pour la viticulture française une ère de développement rapide et de prospérité sans égale; ère toute d’avenir, dûe autant aux lois économiques nouvelles introduites dans nos règlements administratifs, qu’à l’entraînement que le docteur Guyot à su mettre dans sa propagande. C’est à cet entraînement que nous devons en grande partie l’élan de tous les esprits vers la viticulture.
Le docteur Guyot se distingue par un rare mouvement d’idées. Dans ses pages si spirituelles et si saisissantes à la fois, dans ses aperçus économiques si pleins de sympathie pour toutes les causes généreuses, l’éminent viticulteur montre à chaque ligne les qualités élevées de l’esprit, les nobles aspirations de l’âme, qui l’ont soutenu dans cette lutte qui a dévoré la plus large part de sa vie.... Quand un homme est, comme lui, animé de la passion de la vérité et du bien général, quand il ne s’arroge pas le droit de se désintéresser de humanité, il est en butte aux coups de l’envie et de la jalousie; et l’intérêt vient trop souvent lui disputer ce qui lui appartient si légitimement et qu’il donne avec tant de générosité ; mais il s’exhale toujours de ses lignes quelque chose qui lui fait des défenseurs.... Infatigable dans ses travaux, ardent jusqu’à l’enthousiasme dans son abnégation en faveur des intérêts viticoles de la France, M. Guyot, avec une persévérance aussi consciencieuse qu’éclairée, a triomphé de toutes les difficultés, de tous les obstacles, pour s’approprier les meilleures méthodes culturales; et, son livre, en même temps qu’il charme et qu’il séduit, est le meilleur guide pour le viticulteur de la France entière.
Le grand service qu’a rendu le docteur Guyot, c’est d’avoir fait grandir au milieu de la lassitude universelle et du découragement, un parti sincère et courageux, bien résolu à combattre pour les intérêts généraux, trop souvent oubliés ou sacrifiés. Ce parti a compris, que c’était une grande et belle mission que de discuter les principes, de les formuler et de les fixer, de manière à convaincre tous les incrédules. Car, si la viticulture a eu jusqu’à nos jours tant de peine à se développer et à se perfectionner, c’est moins par la mauvaise volonté des gouvernements, que par l’inintelligence des méthodes employées, méthodes que le passé avait léguées et qui étaient aveuglément acceptées.
CHAPITRE TROISIÈME
Table des matières
§ Ier
Table des matières
LE VIN.
Connu dès l’antiquité la plus reculée, et chanté par les poètes de tous les temps, le vin, qui trouve, dans une fermentation spontanée, cette saveur spiritueuse et agréable dont les hommes sont avides, a vu grandir de jour en jour le rôle qu’il joue parmi eux; ils l’ont recherché à cause des sensations qu’il procure, et parce qu’il fait plus amplement jouir de la vie, en sollicitant et exaltant l’esprit, en relevant et accroissant les forces.
Par les impressions heureuses qu’il fait naître, le vin réveille les idées, et leur prête cette gaité qui est le charme de la vie; par la douce excitation qu’il imprime au cerveau, il en fait sortir ces vives saillies de l’imagination enjouée qui, ne faisant qu’effleurer, peint avec rapidité, et charme ainsi l’esprit tout en dilatant l’âme; par le feu qu’il fait couler dans nos veines, le vin nourrit et avive nos forces; il aiguise l’idée qui conçoit, il fortifie le courage qui exécute; par le sentiment vif de bien-être qu’il répand, il maintient l’intelligence dans une activité facile, et développe les penchants bienveillants et de cordialité.
Dans les pays de bons vins, les hommes sont braves, francs, spirituels et sociables. Si leurs emportements sont faciles, leurs haines n’ont rien de perfide et s’éteignent rapidement; et si le ressentiment les pousse à la vengeance, cette vengeance s’exerce loyalement et en plein jour. — On a affirmé qu’on retrouvait toujours dans le caractère des peuples des régions viticoles, les qualités de leurs vins. Les Grecs auraient puisé chez eux leur talent pour les arts; les Hongrois, leur force et leur courage; et la France serait redevable de sa supériorité sur les autres nations à l’excellence de ses vins et à la diversité de leurs qualités. On comprend en effet comment des impressions qui se renouvellent souvent, puissent exercer une influence sur la manière de sentir et de penser.
Chez tous les peuples, dans toutes les religions, le vin est l’offrande et le symbole; dans la vie privée, il devient le gage de l’hospitalité et de la parole donnée; et dans la vie publique, il préside à toutes les réjouissances, à toutes les fêtes.
Dans les temps passés, comme dans les temps modernes, c’est encore le vin qui est le grand inspirateur des poètes; et si Horace allait lui demander ses plus beaux vers, c’est lui aussi qui dictait les chants de déranger quand, les yeux fixés sur la France déchirée, il consolait la patrie en immortalisant ses désastres.
Le vin n’est pas seulement un excitant pour le cerveau, il est aussi une nourriture saine et salutaire pour le corps. Il fait naître les forces autant qu’il les relève quand elles sont abattues; et M. Rouher a dit avec une grande vérité : «Le vin vaut du pain.» — Sans doute, l’excès du vin, comme celui de tout stimulant, peut attaquer le système nerveux, affaiblir l’intelligence, miner en un mot l’homme physique comme l’homme moral; mais pour en arriver là, il faut pousser cet excès jusqu’au dernier terme, et il est rare qu’on puisse atteindre cet état de dégradation, si l’on n’a recours aux alcools, auxquels on s’adresse à cause de leur action prompte sur le palais et sur le cerveau. Existe-t-il une chose bonne et reconnue telle, dont l’usage poussé a l’excès ne devienne nuisible et dangereux?
L’ivresse produite par le vin sans le secours des esprits, prend rarement ce caractère abrutissant qui distingue l’ivresse due à l’alcool. Sous l’influence de la première, le visage et les yeux s’animent, pendant que la bouche sourit et que le front se déride; — une exubérance de force s’empare du corps, et le dirige dans ses rapides mouvements, pendant que les idées abondent et se pressent; les joyeux propos, les vives réparties chassent la tristesse qui s’évanouit, et ouvrent à l’espérance le cœur des malheureux. Le vin n’accomplit-il pas ainsi une mission de sainte charité ?
Nous ne voulons pas faire ici le panégirique de l’ivresse, qu’on devrait poursuivre et flétrir partout où elle se produit avec un caractère dégradant. — Personne plus que nous ne désire la destruction des vices du peuple et surtout de l’ivrognerie; mais nous croyons fermement que le peuple a besoin de vin, qu’il a, comme certains moralistes qui refusent à l’ouvrier épuisé le droit de demander au vin un peu d’oubli et d’illusion, des besoins et des passions à satisfaire; et que, si l’on voulait mettre en relief les causes de l’ivresse dans les classes pauvres, on ne pourrait rester dans le vrai sans toucher à toutes les grandes questions morales et sociales de notre époque. — Il faut du vin au travailleur pour relever ses forces épuisées; il faut du vin pour le bien nourrir, dans ces contrées où une misère traditionnelle a fait une alimentation si insuffisante et si défectueuse; il faut du vin, pour lui faire perdre l’habitude de ces esprits ardents et malsains qui, tout en lui donnant une force artificielle et trompeuse, détruisent en lui le corps comme l’intelligence, les ressorts de ses nerfs, comme les aspirations de son âme. — Il faut donc faire des vins abondants et communs, qui seront vendus à bon marché à ces classes déshéritées, à moins qu’on ne veuille accroître leurs privations déjà si grandes, leurs souffrances déjà si dures.
Si, par le perfectionnement de la viticulture, le pauvre avait à chaque repas sa liqueur fortifiante et réparatrice; si, à côté du pain de chaque jour, il avait le vin de chaque jour, qui peut dire l’influence de ce régime sur les idées, sur les mœurs, sur les progrès d’un peuple? — Le chemin de la vie est semé d’épines; fortifiez l’homme par le vin, et il y cheminera hardiment: le vin transformera les épines en fleurs.
Nous lisons dans le docteur Guyot: «Cet admirable vieillard, qui a plus de 90 ans, Monsieur Chassin, qui a gagné une honorable aisance de retraite par la culture directe et de ses mains de la vigne, ne fait que deux repas par jour, et à chaque repas, il boit une bouteille de son vin. Je signale ce fait d’hygiène, parce qu’il s’ajoute à mille autres pareils, pour montrer que l’usage du vin aux repas, assure la solidité du corps et la lucidité de l’esprit dans les âges les plus avancés.» Combien le docteur Guyot a raison dans l’éloge qu’il fait du vin, appliqué aux vieillards, et combien pour tous et pour eux surtout, la vigne est un précieux arbrisseau.
Selon la maxime du comte de Broussin, illustre buveur du XVIIe siècle, on ne vieillit jamais à table. On a aussi appelé le vin, le lait des vieillards, — En effet, que de vieillards, amis du vin, à qui l’on peut appliquer le mot de Montaigne: «Les ans m’entrainent, mais à reculons:» Combien n’en est-il pas qui, aidés par le vin, conservent jusqu’à la tombe cette chaleur d’âme, cette fleur d’imagination qui sont la part si heureuse de la jeunesse. — Quand le vieillard est à table, son sang a plus de vitalité et de force, ses idées plus d’entrain et d’expansion; on dirait qu’il est sous le courant d’un nouveau souffle, et que ce souffle qui ouvre son cœur aux épanchements, a rendu à ses souvenirs toute leur fraicheur et à sa vie toute son ivresse. — Les scènes du passé qu’il aime à rappeler, sont saisissantes de vérité, pleines d’actualité et de mouvement; et, de ses récits se dégage cette science de la vie, qui consiste à avoir les feuilles au printemps, les fleurs à l’été et les fruits à l’automne. Caton, dans sa vieillesse, trouvait dans le vin l’appui qui fortifiait et sanctifiait sa vertu; et Anacréon, couronné de roses au déclin de la vie, puisait dans sa coupe les inspirations charmantes de ses vers. — Sans doute, le vin n’enlèvera pas aux vieillards les épreuves douloureuses de la vie; mais, en chassant les froids de l’hiver, en évoquant le souvenir des fêtes et des fleurs de la jeunesse, il les aidera à franchir le dernier pas, sans trop le redouter.
A tous les âges, dans toutes les conditions, c’est le vin qui fortifie, qui rend l’homme meilleur et fait aimer; c’est lui qui, indispensable au bonheur et à la santé, chauffe le génie et conduit à la victoire: c’est lui enfin qui, après avoir souri aux hommes et cimenté le lien des peuples, jette quelque chose des rayons du soleil dans les cerveaux comme dans les cœurs.
§ II.
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LE VIN DANS LE PASSÉ ET A L’ETRANGER.
Comme nous l’avons déjà vu, le vin jouait un rôle immense dans la vie publique comme dans la vie privée du peuple Israélite. En vain, les prophètes juifs s’élevaient-ils de temps en temps contre l’intempérance du peuple de Dieu, celui-ci n’en continuait pas moins à fêter gaîment les vins d’Israël, du Carmel et du Liban qui étaient les crus les plus renommés de la Judée.
En Egypte, l’usage du vin avait pénétré si profondément dans les mœurs, que les peintures conservées de cette nation nous montrent à chaque instant, d’un côté, la vigne formant de beaux et frais abris, de l’autre, les amphores pleines de vin avec les vignerons qui recueillent la précieuse récolte. — Le vin de Méroé, selon Anderson, avait quelque ressemblance avec celui de Falerne. Ce vin, qui était la boisson favorite de Cléopatre, n’aurait pas cependant la valeur que l’antiquité lui accorde, s’il faut s’en rapporter à une épigramme de Martial qui dit que, malgré la chaleur du climat, tous les vins de l’Egypte manquaient de qualité.
En Grèce, les vins les plus estimés étaient ceux produits par Sicyone, Leucade, Eubée et Chypre; et le docteur Anderson, d’accord avec d’autres auteurs Grecs, met au premier rang les vins de Lesbos, Chio et Thasos. Celui de Lesbos, dit-il, avait moins de parfum, mais plus de saveur; celui de Thasos était généreux et doux, et s’améliorait en vieillissant. — Et le docteur Clarke apprend que l’île de Chio, qui a conservé la célébrité de ses vins, a gravé sur ses médailles qui sont communes dans le Levant, des emblèmes qui ont toujours rapport à l’excellence de ses produits. — Le vin de Chio avait une telle réputation à Rome lorsqu’il y fut introduit, et il était si rare, que, sur les tables les plus riches, on n’en versait qu’une coupe à chaque convive.
S’il faut en croire Pline, les vins de la Gaule étaient loin de valoir ce qu’il valent aujourd’hui, et les grands vins de l’antiquité étaient presque tous fournis par l’Italie. La Campanie produisait le Falerne. Le vin de Cécube, récolté dans les marais d’Amyclée, jouissait d’une grande réputation; mais, d’après le même auteur, Auguste préférait le Létos, dont Horace n’a cependant jamais parlé. — Virgile, après nous avoir appris l’art de cultiver les vignes, se joint à Columelle, à Caton et à Pline, peur exalter tous les services rendus par les vins Italiens; et, Horace, après avoir célébré les vins antiques, nous en fait savourer avec lui le parfum et l’arôme.
Les auteurs anciens nous apprennent que les Romains avaient autant besoin de vin que de pain. Et Suétone mentionne les troubles qui éclatèrent sous Auguste, et qui puisaient leur source dans la cherté de cette boisson. Aurélien, pour s’attacher le peuple de Rome, forma le projet de faire distribuer du vin gratuitement à tous les Romains; mais n’ayant pu l’accomplir, il dût se contenter d’en déposer dans le temple du Soleil, pour être vendu au peuple à très-bas prix. Enfin, un édit de Niger nous apprend que, pendant toute la durée de son service, on en donnait de fortes et journalières rations à toute l’armée.
Dans toutes les belles choses du passé, c’est le vin qui joue le principal rôle. Et, dans les fêtes données à Bacchus, qui, comme nous l’avons déjà dit, ont donné naissance au théâtre ancien, les premiers chants inspirés par lui furent des prières, des hymnes de reconnaissance envers Dieu. Plus tard, ce furent des chants patriotiques qui, enflammant le courage, armaient les peuples et les poussaient à la défense du territoire; puis, vinrent les vers qui pleuraient avec le malheur et pactisaient avec l’opprimé ; et de la combinaison de ces éléments divers naquit le théâtre.
C’est le vin qui inspirait les Bardes, ces poètes et ces législateurs des temps obscurs. Après avoir exalté les faits d’armes dans les combats, leurs harpes prenaient au foyer domestique des sons graves et doux, pour dire ces chants qui devenaient les lois des peuples, et les moralisaient aussi. — C’est enfin le vin qui créa les Troubadours, ces poètes du peuple qui, effleurant tous les sujets, jettèrent dans les masses les principes de la gaie science.
Nous ne parlerons pas de l’histoire des vins à l’étranger, ni de l’influence que cette boisson a toujours conservée sur les mœurs et sur les idées des populations; un fait seulement. Chardin rapporte que l’ivresse est considérée par certaines nations asiatiques comme une vertu, et il ajoute qu’un Géorgien qui ne s’énivre pas à Pâques et à la Noël, ne passe pas pour chrétien et qu’on l’excommunie.
Nous ne mentionnerons non plus qu’un seul vin, le plus célèbre de tous les vins étrangers, le Tokai. Ce vin délicieux se récolte sur le Hégyallja et à Tallya, sur le lieu même où Probus fit planter les vignes dont Claudien en 423 chantait les produits.
Une légende antique, renouvelée depuis trois cents ans, se rattache à ce vignoble. On prétend que l’or se mêle au vin dans les grappes de ces vignes fortunées; et un médecin célébre de la Hongrie rapporte qu’en 1561, on porta à Patak à Georges Rakotzki des grappes de raisins entre les grains desquels brillait l’or; et qu’ayant, sur l’invitation qui lui en fut faite par ce prince, pressé les grappes entre ses doigs, l’or tomba à terre. Une description de la Hongrie qui est à la date de 1743, dit aussi: «L’or natif s’y voit tantôt adhérent aux fruits, tantôt répandu sur les feuilles, ou formant des grains dans le raisin même.» Sans nous arrêter davantage à ces légendes, citons deux faits qui élèvent aussi haut que le merveilleux qu’elles renferment, la réputation des vins de Tokai.
La politique de François Rakotzki lui faisant une loi de s’attacher le roi de Prusse, il ne trouva pas, pour atteindre son but, de moyen meilleur et plus infaillible, que d’envoyer à ce prince 150 bouteilles de ce vin fameux. — Enfin, au Concile de Trente, le pape Pie IV réunit dans un repas tous ses cardinaux, et leur fit servir les meilleurs vins de France, d’Espagne et d’Italie. Le cardinal Hongrois Draskovitch, l’un des convives, présenta alors au Saint-Père un vin qu’il avait apporté avec lui. A peine le pape y eut-il trempé les lèvres, que le déclarant supérieur à tous les autres, il demanda d’où il était: «De Tallya,» lui répondit l’évêque. Et le Saint-Père ajouta dans une spirituelle inspiration: «Sacrum pontificem talia vina decent.»
§ III.
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LES VINS DE FRANCE.
Dieu n’a donné qu’à la terre française les qualités essentielles qui font les grands vins; il a marqué la France d’un signe particulier. D’autres nations qu’elle, la Hongrie, Madère, l’Espagne, le Portugal, en produisent bien de justement renommés. Mais tous ces vins, trop chargés d’alcool, ne peuvent être consommés qu’à faible dose, parce qu’ils impriment au système nerveux un ébranlement souvent dangereux. La France seule possède dans ses éléments géologiques, dans les rayons de son soleil, dans les courants de son air, dans ses accidents topographiques, ces précieuses qualités lui donnent au produit de ses vignes, la tonicité, l’arme, la couleur, la délicatesse et la limpidité. Elle seule dans le monde peut faire naître ces vins variés à l’infini, qui conviennent à toutes les constitutions, en même temps qu’ils flattent tous les caprices du goût.
Jusque dans ses contrées les moins favorisées, la France a produit de tout temps des vins qui ont joui d’une faveur signalée, d’une grande réputation, et la preuve nous en est fournie par les chroniqueurs et les historiens du commencement de la Monarchie française. Paris et ses environs avaient des vignes qui fournissaient les vins consommés à la table du roi par ses commensaux. En 1160, Louis VII récolta dans l’île aux Treilles un vin si précieux, qu’il en donna six muids au chapelain de la Sainte-Chapelle. Et, à cette même époque, dans l’enceinte de Paris se trouvaient des vignobles renommés appartenant à des ordres religieux, pour le compte desquels ils étaient cultivés avec le plus grand soin. — On voit encore que sous Philippe-le-Bel, un bourgeois possédait dans Paris un clos qu’il légua aux Chartreux de cette ville; et à suite de ce don, cette congrégation; conçut une si vive reconnaissance pour le donateur, que son corps fût inhumé dans le grand cloître avec la plus grande pompe. — Patin, en 1669, célébrant le pain de Gonesse, et les grands vins de France, fait figurer le vin de Paris parmi les meilleurs. Enfin, la réputation de ces vins s’était même étendue à l’étranger, comme cela ressort des écrits légués par Badio, auteur Italien, et par Sachs, auteur Allemand.
En 1200, parût un fabliau, appelé la bataille des vins, que Le Grand d’Aussy rapporte, et dans lequel figurent avec honneur les vins des environs de Paris. — Dans le fabliau d’Andely, tous les vins de France se présentent devant le gentil roi Philippe, qui a pris pour conseiller «un prêtre anglais, son chapelain, et cervelle un peu folle, qui, l’étole au cou, se chargea d’un examen préliminaire.» Après avoir excommunié et chassé certains vins communs qui commençaient le défilé , après leur avoir sévèrement interdit l’entrée de toute réunion où se trouveraient «d’honnêtes gens», le prêtre n’eût pas à s’occuper d’autres vins moins mauvais, mais encore inférieurs, qui, devant ce début sévère «tournèrent d’effroi.» «La salle un peu débarrassée de cette canaille,» le fabliau fait passer devant le chapelain les vins qui ont de la réputation et qui sont d’une excellence incontestable. Tous se présentent devant lui «sans rougir» et sont reçus avec les honneurs qui sont dûs à leur mérité. Après les avoir goûtés, et, «trouvant alors que le vin valait un peu mieux que la cervoise de sa patrie, le chapelain jeta une chandelle à terre, et excommunia toute boisson faite en Flandre, en Angleterre et par delà l’Oise.»
On dit partout qu’Henri IV buvait du vin de Suresnes avec les huîtres qu’on lui servait. Ce fait, si généralement accrédité, est cependant très-contestable, s’il faut s’en rapporter à la note agronomique de M. Musset-Pathai, note que nous devons à M Rey, membre de la Société des antiquaires, et qui est ainsi conçue: «Il y a aux environs de Vendôme, dans l’ancien patrimoine de Henri IV, une espèce de raisins que l’on nomme Suren; il produit un vin blanc très-agréable à boire, et que les gourmets conservent avec soin, parce qu’il devient meilleur en vieillissant.» Ne serait-il pas possible que ce vin, aimé par le roi, fut dès-lors trouvé excellent par les courtisans, qui lui auraient donné de la vogue et de la réputation? Quoiqu’il en soit, le vin de Suresnes devait avoir encore quelques hautes qualités au commencement du XVIIIe siècle, puisque Chaulieu nous montre son ami, le marquis de la Fare, homme de goût et d’excellente compagnie, allant boire à Suresnes un vin, qui le troublait au point qu’il ne pouvait retrouver la porte du logis.
Le vignoble d’Orléans a eu, lui aussi, une réputation qui est bien déchue de nos jours, et ils sont loin les temps où Louis-le-Jeune, écrivant de la Palestine à Suger et au comte de Vermandois, régents du Royaume, leur enjoint «de donner à son cher et intime ami Arnoult, évêque de Lysieux, soixante mesures de son très-bon vin d’Orléans.» Boileau, dans ses satyres comme dans son diner, fait peu l’éloge de ces vins; et, avant l’existence du satyrique français, Pierre Gaulthier de Rohanne mentionne une ordonnance, à laquelle le grand-maître de la maison du Roi très-chrétien jurait de se conformer, et qui défendait de servir du vin d’Orléans sur la table de Sa Majesté. — Cependant les chroniques nous apprennent que quelques vins de la Loire, alors fort estimés, étaient la boisson ordinaire des rois d’Angleterre, de la maison Plantagenet, et qu’ils figuraient avec honneur parmi les meilleurs vins de France.
Sans nous étendre davantage sur des vins dont le renom s’est éclipsé ou a pâli devant d’autres réputations mieux assises ou plus nouvelles, nous allons rapidement mentionner les crus qui font l’honneur comme la fortune de la France. Depuis plus de 15 siècles, l’accueil favorable qu’on fait de toutes parts à nos vins ne s’est pas affaibli, et il ne peut que grandir devant les nouveaux traités de commerce, qui vont en permettre l’introduction dans le monde entier. Mais avant d’aborder l’exposition de nos grands vins actuels, une observation doit être faite.
Par les documents anciens, il est appris que le moyen-âge a produit d’excellents vins dans toute la France; mais que, pour la plupart, ils étaient dûs à des terrains appartenant à l’église. Là sans doute est l’origine de la réputation des vins théologiques; on comprend, en effet, comment les Chapitres qui possédaient ces vignes pouvaient se consacrer aux soins nécessités par leur culture et par la vinification de leurs produits, si l’on veut se rappeler, qu’en même temps qu’ils étaient les dépositaires de toutes les connaissances du temps, ils en étaient aussi les seigneurs les plus vénérés; et que le respect qu’inspiraient leurs personnes, s’étendait jusqu’ aux terres dont ils étaient les suzerains. C’est aux Bénédictins que nous devons Johannisberg, comme la plupart des grands vignobles qui ont jeté tant d’éclat sur la France viticole. C’est encore à leur initiative, comme à celle des puissantes associations religieuses de cette époque, que nous sommes redevables des meilleurs vins de Bourgogne, de Champagne et des bords du Rhin.
Notre nation possède dans 78 de ses départements, des vins exquis dont les diverses qualités doivent être appréciées dans le monde entier, maintenant que les barrières qui s’opposaient à leur exportation sont détruites.
En première ligne doit figurer le Bordelais, qui produit des vins légers et toniques à la fois, dont la saveur et l’arôme ne se trouvent aussi agréables en aucune autre contrée du monde. Ses crus les plus renommés sont: pour les vins rouges, ceux de Château-Laffite, de Château-Latour, de Château-Margaux, de Branne-Mouton, de Haut-Brion et de St-Emilion. Après ceux-là viennent: St-Julien, St-Estèphe, Pouillac et Pessac. Et, pour les vins blancs, ceux de Sauterne, Grave, Blanquefort, Haut-Barsac, Preignac et Langon.
Les vins de Bordeaux ont été justement appréciés depuis le commencement de notre ère, puisque Auzone qui vivait au IVe siècle, en parle avec éloge dans plusieurs de ses écrits. — Mathieu Paris, mentionnant le mécontentement des habitants de la Guienne, dit qu’ils auraient secoué le joug Anglais depuis longtemps, s’ils n’avaient eu besoin de l’Angleterre pour le débit de leurs vins. Le vin de Bordeaux a été en effet peu répandu en France jusqu’à Louis XIV qui, étant allé à Libourne, et ayant goûté du St-Emilion, dit que «ce vin était du nectar», et jusqu’à Richelieu qui, nommé gouverneur de la Guienne par Louis XV, vanta et répandit à son retour à Paris, les vins qui avaient charmé son exil de la capitale: — Tout ce que produisait le territoire Bordelais était l’objet d’un grand commerce extérieur, et s’adressait peu à la consommation intérieure. — On voit dans le Catalogue des rôles Gascons, comme dans plusieurs arrêts du parlement de Bordeaux, que les rois d’Angleterre Edouard II et Edouard III ne buvaient que des vins de cette contrée, et spécialement des vins de St-Emilion; et que le prix de ces vins était si élevé, que le tonneau se vendait jusquà 2,400 fr. au sortir du pressoir. Aussi, justement fiers de l’excellence comme du haut prix de leurs vins, les Bordelais ont toujours dédaigné de se mêler aux querelles qui ont divisé si longtemps les Bourguignons et les Champenois, au sujet de la suprématie de leurs vins.
La Bourgogne compte parmi ses crus les plus estimés, le Clos-Vougeot, le Chambertin, le St-Georges, le Volnay, le Pomard, le Beaune, le Nuits, le Romanée, le Tonnerre, le Chablis, le Macon. — Les vins de Bourgogne ont eu de tout temps une réputation européenne. En 1234, le Pomard est cité avec éloge par Paradin, qui ajoute que les rois de l’Europe appellent le duc de Bourgogne, le prince des bons vins; et lorsque Grégoire XI rétablit à Rome le siège pontifical et quitta Avignon, ses cardinaux durent faire transporter de la Bourgogne les vins produits par cette province, «vins plus généreux et plus agréables que les boissons épaises et crues des vignes Romaines». Le Vougeot, le plus célèbre clos de la contrée, a été créé par l’ordre des Bernardins de Citeaux qui eurent, en le plantant, l’ambition de faire le premier vin du monde.
Des chartes authentiques établissent qu’en 680, la vigne était cultivée à Auxerre, et les meilleurs crusse la contrée, en renom déjà depuis plusieurs siècles. — En 1227, on considérait le vin d’Auxerre, comme le meilleur de l’Europe. En 1370, Charles V en faisait son ordinaire, exemple qui fut suivi par Charles VI, Louis XI et Henri IV. Enfin, Louis XIV, en 1680, l’appelle à l’honneur de sa table; et Louis XV, qui le préférait à tous les autres vins, en buvait à chaque repas. — Rabelais mentionne l’excellence des vins de ces contrées, lorsqu’il nous parle de l’évêque François de Diutéville, et de la propagande qu’il faisait avec tant de chaleur pour son excellent vin de Migraine: «Le noble pontife, dit-il, aimait le bon vin, comme fait tout homme de bien; pourtant avait-il en soin et cure spéciale le bourgeon, père aïeul de Bacchus; or, est que plusieurs années, il vit lamentablement le bourgeon perdu par gelées, bruines, frimats, verglas, froidures, grêles et calamités, advenus par les fêtes de St-Georges, Marc, Vidal, Eutrope, Philippe, Ste-Croix, l’Ascension et autres, qui sont au temps que le soleil passe sous le signe de Taurus, et entra en ceste opinion que les saints susdits étaient saint greleurs, geleurs et gasteurs de Bourgeon; pourtant voulait-il leurs fêtes translater en hiver, entre la Noël et la Tiphaine (ainsi nommait-il la mère des trois rois), les licenciant en tout honneur et révérence, de gréler lors et geler tant qu’ils voudraient, la gelée lors en rien ne serait dommageable, ains évidemment profictable au bourgeon. En leurs lieux mettre les fêtes de Saint-Christophe, Saint-Jean Décoltats, Sainte-Magdeleine, Sainte-Anne, Saint-Dominique, Saint-Laurent, voyre la my-août colloquer en mai.»
La Champagne produit des vins dont la réputation s’étend sur le monde entier. Les crus d’Ay, Sillery, Mareuil, Epernay sont connus partout. Cette vogue qui avait existé dans le passé, et qui tendait à s’éteindre, fut rendue aux vins si justement estimés de ces contrées, par les courtisans de Louis XIV, qui accompagnèrent ce roi à son sacre. Les annales du passé nous offrent, à chaque pas, les preuves du rôle immense qu’ont joué ces vins jusque dans la politique. — En 1397, Venceslas, roi des Romains et de Bohême, vint en France pour asseoir les bases d’un traité qu’il voulait négocier avec Charles VI. Dans une réception royale qu’on lui fit à Rheims, on lui servit les meilleurs vins de la Champagne; et ce monarque, épris de cette délicieuse boisson, et craignant de devoir en interrompre trop vite l’usage, traîna en longueur, autant qu’il le pût, la signature du traité. Il sacrifia même, dit-on, l’intérêt de ses sujets et le sien propre, au bonheur qu’il avait de boire du Champagne. Enfin, ne pouvant plus atermoyer, il finit par signer gaîment ce que demandait Charles VI. — Le Sillery a été amélioré par les soins que la maréchale d’Estrées fit donner à sa fabrication, et il a porté longtemps, pour ce fait, le nom de vin de la Maréchale. — Henri IV, qui était au plus haut degré un fin connaisseur, se donna le titre de Sire d’Ay, à cause de l’excellence des vins de ce nom; et le pape Léon X avait en Champagne un agent qui lui expédiait les meilleurs vins de chaque récolte. — Mais le plus ancien document que l’on possède sur le vignoble champenois, est le testament de St-Rémy à la date de la fin du Ve siècle, testament par lequel il partage entre son neveu et le clergé de Rheims, le vignoble qu’il a fait planter auprès de cette ville. — Un autre document apprend aussi qu’au Xe siècle, un saint évêque de Laon, grand connaisseur, pronait les vins de Champagne, et les donnait comme étant très-favorables à la santé. Enfin, tout le monde sait, que le commerce de ces vins doit surtout son grand développement à l’abbé Godinot; et la reconnaissance de la ville de Rheims a fait élever sur une des places de la cité, une fontaine qui porte le nom de Godinot. L’on voit aussi au musée le portrait de l’abbé peint par Lesueur, portrait qui fut donné à la ville en 1754.
Depuis des siècles, il existait une sourde rivalité entre les vins champenois et bourguignons. Chacun d’eux avait eu des fanatiques qui réclamaient pour leur préféré la prééminence, lorsqu’au XVIIIme siècle, la querelle éclata en odes et en chansons. Le vin de Champagne, cédant à son élan naturel et à sa fougueuse impétuosité , déversa sur le vin de Bourgogne les flots de son esprit satyrique; et le vin de Bourgogne trouva un ardent champion dans le docteur Salins, doyen des médecins de Beaune, qui mit dans sa défense la chaleur convaincue qu’inspirent un droit et un mérite méconnus. Son travail eut en Bourgogne un immense succès, et fut imprimé 5 fois dans l’espace de 4 ans; enfin, deux camps nombreux se formèrent, qui alimentèrent cette joyeuse querelle. Mais tout le monde se tût et écouta, lorsqu’entrèrent en lice, en 1711, deux nouveaux combattants, deux adversaires d’un mérite incontestable et incontesté, deux professeurs de l’Université de Paris, Grenan et Goffin. — Le premier, bourguignon, chanta le vin de sa patrie dans une ode latine, chaleureuse comme le vin qui l’avait inspirée; et le second, champenois, répondit aussi en vers latins, et rabattit spirituellement les prétentions exclusives de son antagoniste. De part et d’autre, on vidait force flacons, pour affirmer par les faits la vérité des systèmes; mais, quoiqu’ on fit, aucun des partis ne perdait du terrain, lorsque Grenan, qui ne pouvait vouloir pour son protégé d’une couronne partagée, parvint, à force de ruses, à attacher à son camp le docteur Fagon qui, dès-lors, se déclara ouvertement l’ennemi du Champagne. C’en était fait de ce dernier, et la balance penchait évidemment du côté du vin de Bourgogne, lorsque Goffin appela à son aide la littérature et la philosophie, et envoya à Fontenelle 50 bouteilles de l’Œil-de-Perdrix le plus fin, le plus délicat que la Champagne eut fait naître, avec le billet suivant: «Je remets entre vos mains le sort de mon compatriote justement irrité ; votre cœur est enthousiaste de tout ce qui est beau; je me livre donc au doux espoir que, plus puissant que Fagon, vous conduirez le pauvre Champagne si méconnu à de nouvelles victoires, et que par le charme de votre poésie vous le rendrez immortel.» — Fontenelle ne put résister longtemps aux spirituelles et délicieuses attaques du Champagne; il le prit sous sa protection, et parvint par ses écrits à rétablir l’équilibre entre les deux rivaux. — La joyeuse dispute se continua jusqu’au moment où les médecins s’en mêlèrent, et séparèrent, avec l’âpreté de leurs discussions, les gais combattants; alors, il se dépensa beaucoup d’injures et de pédantisme, mais beaucoup moins d’esprit, et la fin de la querelle ne mériterait pas d’être rapportée, si l’on n’y trouvait, sous des apparences graves et sérieuses, la plus insigne bouffonnerie qui se puisse imaginer. — En 1778, intervint un arrêt, un arrêt solennel de la faculté de Paris, qui prononça doctoralement que les qualités diurétiques du Champagne lui méritaient la préférence. — Combien notre époque éclectique présente d’avantages sur les temps que nous venons de rappeler, puisqu’elle nous conduit à goûter et apprécier les diverses qualités des vins bourguignons et champenois, et à les aimer également tous les deux.
Dans le Lyonnais, les crus de Ste-Colombe, du Beaujolais, de la Renaison, de la Chassagne, de Romanèche, de Ste-Foi et de Condrieux, donnent des produits qui sont d’un grand mérite; et l’Alsace fournit d’excellents vins recueillis sur les bords du Rhin et de la Moselle; — En 1669, Patin donne une mention des plus honorables aux vins de Condrieux, qui étaient alors cités depuis plus de 800 ans parmi les grands vins de France; et les Chroniques de Froissard (année 1327) attestent que les Anglais recherchaient, à l’égal dès vins de la Gascogne, les vins de l’Alsace où l’on ne cultivait au XIVme siècle que des plants gentils.
Le Dauphiné a ses vins de St-Peray, Chateauneuf, de la côte St-André, de Côte-Rotie, et de l’Hermitage que l’on recherche partout. La réputation de ces vins n’a fait que grandir depuis l’époque, écrit Patin en 1666, «où le roi a fait présent au roi d’Angleterre de 200 muids de très-bon vin de Champagne, de Bourgogne et de l’Hermitage.» — Voici l’origine de ce dernier vignoble connu dans le monde entier: Un habitant de Condrieux, dans un désespoir d’amour, se fit ermite; il fit choix d’une montagne aride et abandonnée, sur laquelle il construisit sa modeste demeure; il l’entoura de ceps qu’il avait emportés de sa ville natale, et qui réussirent à merveille sur cette côte désolée; la luxuriante végétation de ces plants, l’excellence de leurs produits, lui créèrent des imitateurs, et, bientôt sur les flancs de cette montagne, s’étendit le précieux vignoble qu’on appelle l’Hermitage.
Le Languedoc est renommé pour ses vins généreux et liquoreux de Tavel, de St-Geniez, de St-Joseph, de Frontignan, de Lunel, de Roquemaure, de St-Peray (Ardèche). — Les vins de Gascogne ont eu de tout temps une grande réputation tandis que les vins d’Espagne, leurs rivaux, n’avaient pour eux qu’une force trop grande et trop de chaleur. Froissard nous apprend que les chevaliers d’Angleterre, sous le règne d’Edouard III, accusaient les vins d’Espagne de leur brûler le foie et d’augmenter le poids de leurs armes, et que, pour ce motif, ce n’était qu’avec répugnance qu’ils allaient faire des expéditions dans cette contrée. Tandis que c’était avec bonheur qu’ils se préparaient à toute guerre avec le midi de la France, à cause des coteaux charmants et fertiles du Languedoc, et des vins délicieux qu’ils produisaient.
La Touraine possède de bons crus qui longent la Loire; et le Poitou, l’Angoumois, le Limousin, le Berry (près d’Issoudun), le Bourbonnais, l’Auvergne donnent quelques vins qui ont aussi des qualités élevées.
La Provence compte avec un juste orgueil ses crus de St-Laurent, de Cassio et de la Ciotat. Le Roussillon, a le Rancio, le Collioure et le Rivesaltes. Le Béarn, enfin, vante avec raison ses vignobles de Jurançon et de Gan. — Le vin de Gaye, produit par un vignoble situé à Gan, est une illustration des Basses-Pyrénées, et Cavoleau nous apprend que ce clos, connu sous le nom de Sicabaig, appartenant aujourd’hui à M. Daran, et qui est, comme le fameux vignoble de Constance, d’une très-petite étendue, produit des vins exquis qui, avant la Révolution, étaient réservés pour la table du Roi.
Nous n’avons mentionné que les vins les plus connus de la France; mais nous devons dire qu’il existe des crus, qui peuvent rivaliser avec avantage avec ceux désignés plus haut, et qui de tout temps ont trouvé une faveur signalée tant en France qu’à l’étranger.
Autrefois, l’Angleterre ne buvait que nos vins; et il en serait encore ainsi, si une politique funeste n’avait fait naître de longues guerres; e t si le gouvernement anglais, dans un sentiment de haine et de jalousie, n’avait surchargé de taxes énormes les vins français, pour en faire perdre l’habitude aux populations; mais aujourd’hui que le libre-échange a abaissé les barrières qui existaient entre es deux nations rivales, aujourd’ hui que la paix paraît assurée entre les deux nations; la Grande Bretagne viendra demander à nos coteaux, ces produits délicieux que ne peuvent lui fournir ni les autres états, ni ses colonies, ni son territoire. Combien de vins remarquables et aujourd’hui presque inconnus, qui vont trouver un débouché assuré soit en Angleterre, soit chez les autres nations. — La France viticole ne se connaît pas elle-même; elle possède d’immenses richesses, dont la réputation n’a pas franchi les limites de la contrée qui les produit. Il est temps de faire l’inventaire de tous nos vins, pour les faire connaître, et leur faire ainsi rendre la justice à laquelle ils ont droit.
CHAPITRE QUATRIÈME
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CAUSES DE LA NON-EXTENSION DE LA VIGNE EN FRANCE, DANS LE PASSÉ.
A une époque positive comme celle à laquelle nous vivons, ce que l’on demande à un travail, c’est un but d’utilité ; et ce travail, pour satisfaire aux justes exigences du public, doit autant montrer les erreurs du passé et en rechercher les causes, que signaler les espérances de l’avenir et les éléments sur lesquels il s’appuie. C’est ce que nous allons essayer de faire brièvement; nous n’avancerons que des faits vrais ou des idées que nous croyons utiles; et si nous sommes conduits à déverser le blâme sur une institution, c’est que nous sommes convaincus qu’elle est funeste à l’intérêt général, comme au progrès économique et social de la France. — En un mot, voulant servir, dans la mesure de nos forces, les intérêts viticoles de notre pays si longtemps méconnus, nous avons pensé que le meilleur moyen de leur venir en aide et de les éclairer, était de dire toute la vérité sur eux, de faire rayonner cette vérité, quand elle était obscurcie systématiquement ou par ignorance, enfin de la défendre quand elle était attaquée.
Devant les résultats heureux qu’assure la culture de la vigne, devant les avantages économiques, individuels ou généraux, qu’elle emmène avec elle, comment ne s’est-elle pas développée dans le passé, et est-elle restée stationnaire en face du progrès et du perfectionnement des autres cultures? Comment, devant l’impulsion qu’on a essayé de lui imprimer chaque jour et de tous les côtés, a-t-elle persisté à rester dans le cercle étroit, où elle est en quelque sorte enfermée?
A nos yeux, la cause de la non-extension de la vigne en France se trouve, dans le défaut de débouchés, qui lui étaient fermés par les lois ou les règlements administratifs des gouvernements qui ont précédé le gouvernement impérial; dans la difficulté des transports, due à l’imperfection des voies viables ou navigables; dans le défaut d’intelligence des lois économiques de notre époque, défaut accru par des habitudes traditionnelles et l’esprit de routine; dans le manque absolu de capitaux qui, paralysant la viticulture, l’empêchaient de se jeter dans la période industrielle; dans l’impôt disproportionné qui frappait tant les terres complantées en vignes que les produits de leurs récoltes; dans l’octroi, cette contribution en faveur des villes, que la Révolution de 1789 avait détruite, et qui n’a pas tardé à reparaître sous une autre nom; enfin, et surtout dans la fraude, qui est parvenue à fabriquer des vins de toute espèce, avec patente et autorisation.
§ Ier.
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ABSENCE DE DÉBOUCHÉS ET DE MOYENS DE TRANSPORT.
Le règne du principe absolu et de la théorie exclusive, système qui a brisé tant de mains qui s’appuyaient sur lui, tend chaque jour à disparaître, devant les principes économiques nouveaux et l’esprit d’éclectisme qui s’empare de notre nation. — Depuis des siècles, les vins n’ont eu d’autres débouchés que la consommation locale. Le système prohibitif avait fermé à nos produits les portes de l’étranger, et, n’étaient quelques rares exportations, les autres nations auraient à peine soupçonné l’existence de l’industrie éminemment française. En vain quelques hommes dévoués signalaient-ils cette faute économique, et s’adressaient-ils à M. de Villèle, en lui demandant: «Que ferons-nous de nos vins?» — «Nous les boirons» répondait spirituellement le ministre. La France entière, depuis le plus haut dignitaire jusqu’au plus humble fonctionnaire, applaudissait; et cette saillie ajournait pour longtemps jusqu’à la discussion même des intérêts les plus viva ces de la France. Cette nécessité de boire tous nos vins, à laquelle nous avait fatalement condamnés le mot ministériel, était encore accrue dans le passé, par le mauvais état ou l’absence complète des voies de communication. Quelques hommes, sincèrement attachés au bien public, répétaient bien que les routes et les canaux sont les veines et les artères qui font circuler la vie dans le corps d’une nation; que là est l’âme de l’agriculture viticole et industrielle; que si l’on ne favorise la circulation, la production doit s’éteindre; qu’il est temps d’abaisser les obstacles qui s’opposent au développement de l’activité nationale; qu’il faut enfin, en ouvrant des voies de circulation, en facilitant l’exportation, mettre en harmonie les principes économiques et les lois, avec les besoins nouveaux de notre époque, et une civilisation qui ne veut plus s’arrêter..... Quelques tronçons de chemins étaient concédés à l’influence de quelques personnages en vue, et à part la loi du 21 mai 1836 qui imprima un mouvement salutaire et progressif, l’intérêt général était sans cesse sacrifié à l’intérêt privilégié ; et tout restait plongé dans un état de stagnation, qui était lui-même la suite des institutions politiques et sociales du passé.
Et voilà l’un des motifs qui ont arrêté dans son essor l’industrie viticole; qui ont eu même pour conséquence de la faire rétrograder, puisque, avec le système prohibitif d’un côté, et la disette de voies de communication de l’autre, une année d’abondance devenait une année de misère, pour le vigneron qui, ne pouvant écouler ses produits, mourait de faim sur le seuil de ses caves qui regorgeaient pe vins.
§ II.
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DÉFAUT D’INTELLIGENCE ET DE CAPITAUX.
Si la viticulture n’a pas suivi le mouvement progressif qui a imprimé une marche si rapide aux autres industries, c’est aussi qu’il lui a manqué ce qui a été prodigué à ces dernières, l’intelligence et les capitaux. — Il est une vérité qui a longtemps été méconnue, et qui commence à peine à se faire jour dans les campagnes, c’est que le vigneron ne doit avoir ni moins de connaissances, ni moins de capacité, que tel ouvrier d’une manufacture quelconque; et qu’en viticulture comme en industrie, celui-là seul peut arriver à des résultats largement rémunérateurs, qui se distingue par son intelligence et son instruction. — Et cependant, jusqu’ à nos jours, tandis que l’ouvrier mécanicien va de fabrique en fabrique, de ville en ville, à la poursuite des connaissances qui doivent perfectionner les études auxquelles il a appliqué son enfance, le jeune vigneron, qui n’est pas sorti de son village, ne demande qu’à l’usage séculaire les méthodes qu’il appliquera toute sa vie; comme si la viticulture était une science qui appartint à la tradition de père en fils; qu’elle dût éternellement rester stationnaire, et que ce fût à la routine à en régler l’exercice et l’enseignement; comme si l’on ne devait pas étudier la viticulture, pour être bon vigneron. — Aussi dans nos villages, tout se fait encore par habitude, par imitation, et parce que les anciens faisaient ainsi. Aussi, le vigneron, qui n’a pas reçu par l’instruction l’intelligence nécessaire pour attaquer les préjugés qui l’entourent, subit leur domination, et n’a jamais pu se rendre compte des avantages éloignés ou prochains, qu’il doit retirer de sa culture. Une innovation, une découverte surgit-elle devant lui? Il ne peut l’apprécier et la juger: l’intelligence lui manque, pour qu’il puisse la classer parmi les découvertes vraiment utiles, ou parmi les entreprises décevantes. — Science, art ou métier, la viticulture est essentiellement une œuvre de raisonnement; et, pour être comprises, sa théorie comme sa pratique demandent avant tout une intelligence qui soit habituée au travail. — La viticulture ne sera réellement florissante, que lorsque le propriétaire de vignes, grand ou petit, que lorsque tout vigneron se sera familiarisé avec les principes scientifiques et économiques qui dirigent cette science, lorsqu’il pourra se rendre compte du mérite de la culture qu’il a entreprise, de ses rapports, de ses conséquences. — Ainsi, ce n’est pas seulement une question de douane, ou de tarifs qui peut lancer la viticulture dans la voie qui doit en faire la première industrie française; il faut remonter à des causes d’un ordre plus élevé ; il faut chercher son avenir dans l’instruction et le crédit; il n’y a que l’instruction qui puisse donner l’intelligence; il n’y a que l’intelligence qui appelle la confiance; et la confiance seule attire les capitaux.
Rien ne peut sortir de rien; et les lois économiques, comme les lois naturelles, ne veulent pas que la richesse puisse naître de la misère. Pour être productif et pouvoir atteindre son maximum de fertilité, le terrain complanté en vignes doit recevoir de fortes avances; car, en viticulture comme en agriculture, le sol qui reçoit le plus est celui qui donne le plus. — Ces avances se composent de travail, d’engrais et de capitaux. Sans doute, le travail n’a pas été ménagé dans le passé ; mais dans beaucoup de contrées l’engrais, et dans toutes, les capitaux n’ont jamais été donnés en suffisance. On ignorait que la terre paie un intérêt usuraire des trésors qu’on lui confie.
Aussi, était-ce en vain que les méthodes les plus judicieuses, comme les procédés les plus perfectionnés, venaient à se produire; le manque de capitaux publics ou privés empêchait de les appliquer, et ils s’éteignaient dans le domaine des théories, ou demeuraient dans les livres viticoles comme d’ingénieuses découvertes, qui ne devenaient jamais des instruments réels de bien-être et de prospérité, faute de fonds.
Les préjugés économiques de la classe riche et élevée paralysaient toute tentative progressive, et enrayant l’activité générale, l’empêchaient de centupler les ressources, et de satisfaire aux besoins multipliés qui naissaient de toutes parts.
Enfin, avec les idées du passé, la viticulture ne pouvait prendre son essor, si l’on songe à la nécessité d’avoir, quand on plante un vignoble, un assez grand capital à y jeter; et de plus, un revenu assuré par d’autres ressources, et tout-à-fait indépendant des espérances qu’on peut fonder sur la nouvelle plantation. Cela s’explique facilement, par les frais relativement considérables de premier établissement, par les travaux multipliés que nécessite chaque année le nouveau vignoble, par le temps qui s’écoule entre le moment de la mise en terre et celui où la vigne commence à être reconnaissante des soins qu’elle a reçus, en un mot, par l’absence pendant plusieurs années de tout revenu, soit du capital premier employé, soit des diverses sommes qui sont la représentation des travaux annuels.
On ignorait à cette époque, que le crédit est la force vitale de l’agriculture, comme de l’industrie, comme du commerce, comme de la société elle-même; qu’il est pour la viticulture ce qu’est la respiration et le sang pour l’homme; qu’il est le mouvement, la circulation, la vie. — Or, dans la culture viticole, le capital ne s’est jamais trouvé au niveau des exigences de l’entreprise; et le petit vigneron surtout, sans cesse pressé par le besoin, ne trouvait et ne pouvait trouver qu’à des conditions ruineuses, les moyens d’améliorer sa vigne ou d’en créer une nouvelle. — Si l’agriculture anglaise nous a devancés un moment dans la voie des transformations et des progrès, c’est que les Anglais avaient compris, avant nous, la puissance de l’instruction et du crédit en culture. En Angleterre, l’instruction place l’adepte de bonne heure au-dessus des préjugés; et, lui faisant aimer son état dont elle met en relief la noblesse et l’indépendance, elle l’initie aux connaissances scientifiques et pratiques qui le guideront dans la vie: le capital qu’il a en main, après l’avoir aidé dans les avances indispensables dans toute exploitation qui veut devenir industrielle et fructueuse, lui permet de réparer les pertes accidentelles et imprévues, et de changer à volonté sa culture ou son mode de culture, selon les exigences du moment, selon les rapports écomiques de la contrée qu’il habite. — En un mot, ce qui a fait défaut dans le passé à la viticulture française, c’est l’instruction qui révèle au vigneron le sentiment de son intelligence, et le capital qui lui fournit le moyen d’utiliser et de développer cette intelligence.
§ III.
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L’IMPOT.
Si l’on parcourt quelques campagnes viticoles, et si l’on observe la pauvreté relative e quelques vignerons, on se sent tenté de faire remonter la responsabilité de ce malaise jusqu’à la vigne; mais si l’on se livre à un examen plus approfondi, si l’on sonde la plaie, et qu’on descende jusqu’à sa cause, on trouve que ce malaise est dû presque en entier aux charges si injustement réparties, qui accablent les vignes comme les vins qu’elles produisent; on s’apperçoit alors, que la viticulture aurait fait infailliblement la fortune du propriétaire comme la prospérité de la France, si la richesse de ses produits n’avait séduit le fisc et l’octroi. — A certaines époques ils se sont jetés sur la vigne avec une insatiable avidité ; ils ont paralysé ou écrasé sa production; ils ont traqué et pressuré les vins, avec plus de furieux acharnement qu’ils n’en eussent mis, si le vin, au lieu d’être une boisson salubre et fortifiante, en même temps qu’une nourriture saine et agréable, eût été le plus dangereux, le plus mortel des poisons.
Depuis le moment où un cep était planté, jusqu’à celui où son vin se servait sur la table du consommateur, toujours l’industrie viticole était soumise à mille impôts qu’il lui fallait payer, à mille tourments qu’il lui fallait endurer; taxes et surtaxes de toute nature et de toute provenance: impôt au profit de l’Etat sous le nom de droit d’entrée, de passavant, d’acquit-à-caution, de droit de circulation, de licence, de navigation, etc. L’impôt foncier pesait aussi sur les vignobles d’un double poids, et lui était appliqué avec une souveraine injustice.
La terre plantée en vigne ne payait pas seulement l’impôt foncier comme terre, elle le payait également comme vigne; qu’un terrain complètement stérile et infertile, de la dernière classe et côté pour un revenu nul, fût planté en vignes; aussitôt cette transformation opérée, quoiqu’elle ne dût conduire le propriétaire à un revenu que dans plusieurs années, ce sol payait une contribution de beaucoup supérieure à celle des meilleures terres arables, des meilleurs prés; aussi la vigne, loin de vivre prospère et florissante, agonisait sous le lourd fardeau de l’impôt, direct ou indirect. Pouvait-il en être autrement, devant le compte suivant, sincère et Vrai, qui est le prix de revient d’une barrique de 316, de 655 litres, expédiée de Narbonne à Paris en 1843.

Pour que les vins eussent pu se répandre partout et faire naître une prospérité durable, il eût fallu qu’ils n’eussent plus été grevés de certains droits qui les écrasaient, en élevant, à trois et quatre fois leur valeur, la différence du prix de vente et du prix payé par le consommateur. — D’éloquentes révélations nous sont faites Par les statistiques du passé ; et l’impôt excessif que Payait le vin, frappait surtout les classes pauvres, Parce que la qualité du vin, qui cependant assure sa vente et élève son prix, n’entrait pas, comme élément, dans l’appréciation de la taxe qu’il supportait, et que cette dernière était la même pour tous les vins. — En 1369, un droit fut établi par les États-Généraux sur l’entrée des vins à Paris; mais ce droit, plus juste et moins impolitique que celui qui régissait les années qui nous ont précédés, s’appliquait avec plus de sévérité aux vins d’élite, destinés aux tables riches, qu’à ceux qui devaient devenir la boisson du pauvre; le vin commun ne payait que 15 sons par queue, tandis que ce chiffre s’élevait à celui de 24 sous, pour les vins de Bourgogne et pour les vins fins.
Toute mesure trouve des approbateurs. La fiscalité odieuse qui, frappant les vins, poussait à la mauvaise production, et à une falsification aussi dangereuse pour la santé du corps que pour celle de l’intelligence; cette fiscalité, qui jetait la mauvaise foi dans le commerce et compromettait ainsi l’une des grandes richesses, comme l’une des gloires de la France, trouva, elle aussi, de chauds et puissants défenseurs, qui appelèrent à leur aide les idées comme les choses les plus sacrées. Ils invoquèrent la morale, l’ordre, la religion, pour pouvoir attaquer l’immoralité du cabaret et les suites fâcheuses qu’elle entraîne après elle. Ces champions d’une cause vieillie, qui s’étalaient chaudement et confortablement dans des cercles somptueux, faisaient sans doute partie d’une société de tempérance, dont ils savaient chez eux et ailleurs enfreindre les lois; mais aujourd’hui, au point où sont parvenues les connaissances économiques,, de telles raisons ne peuvent plus être discutées et doivent disparaître. Il serait en effet absurde, sous le prétexte de tempérance, de frapper des populations entières et de leur interdire l’usage du vin, si nécessaire à la réparation de leurs forces. On ne peut plus volontairement oublier que la classe pauvre, industrielle ou agricole, qui vit de salaires journaliers, ne peut acheter son vin et ses aliments qu’au détail; et que, par suite, la loi fiscale qui a régi tout le passé, frappe infiniment moins l’ivrognerie que les premiers besoins de la famille du peuple. On ne doit plus oublier qu’en excédant de charges, sous un prétexte mensonger, une boisson nutritive et fortifiante qui est de première nécessité pour l’ouvrier, on enlève en même temps au producteur de vins le débouché le plus large, qui lui assurerait l’écoulement de ses produits.
Le moment est arrivé pour le législateur, d’opérer Une révolution complète dans le système d’impôts, directs ou indirects, qui régissent les vignes et les boissons.. Par leur accroissement et leur multiplication, par l’exagération de leurs taxes, par l’absurdité de leur assiette qui frappe, non la valeur du produit, mais les frais dont il est déjà grevé ; par l’action néfaste qu’ils exercent sur les intérêts généraux du pays comme sur son avenir; par la fausseté du caractère qu’on leur a donné jusqu’à ce jour, caractère qui est en opposition directe avec l’esprit comme avec la lettre de nos institutions; par la vexation incessante que leur perception inflige au producteur comme au consommateur, ces impôts éveilleront la sollicitude du gouvernement qui, avec ses tendances progressives et démocratiques, voudra radicalement réformer un pareil système.
Il y a un principe incontestable aujourd’hui, et qui doit régir tout ce qui, de près ou de loin, tient à l’alimentation publique; c’est d’alléger autant que possible les impôts qui grèvent les produits de première nécessité ; or, le vin est aussi nécessaire à la population ouvrière que le pain. — Ce principe seul, appliqué dans toute sa franchise et dans toute son étendue, pourra résoudre le problème posé par la société actuelle, comme par l’avenir: la vie à bon marché.
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