Kitabı oku: «La Bigame»
Alfred Sirven
La Bigame

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307233
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VIII
ÉPILOGUE
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
Par une froide et brumeuse matinée du mois de décembre1865, une vingtaine d’individus, hommes et femmes, formaient queue devant le bureau du mont-de-piété de la rue Servan, dont la porte était hermétiquement close quoique l’heure réglementaire, c’est-à-dire neuf heures, fût sonnée depuis dix minutes à l’intérieur même du bureau.
Il fallait que ces pauvres hères eussent bien besoin des quelques francs que l’administration allait peut-être daigner leur prêter, pour rester à affronter ainsi la bise aiguë qui cinglait violemment leur peau, les faisant grelotter si fort qu’on les eût crus tirés par des fils invisibles.
Sur la plupart d’entre eux, du reste, l’affreuse et noire misère étalait sa hideur: les habits décolorés et râpés jusqu’à la trame, les robes trouées et effiloquées montraient assez le dénûment complet dans lequel se trouvaient leurs propriétaires.
Aussi, presque tous n’étaient-ils porteurs que de bien petits, bien minces paquets, renfermant quelques nippes ramassées au fond des malles et des armoires, ou dont ils s’étaient dévêtus une demi-heure auparavant, ne gardant sur eux que le vêtement nécessaire pour pouvoir sortir... décemment.
Le visage bleui, les mains gercées, ils attendaient avec impatience l’instant où ils seraient enfin admis à entrer, fixant constamment sur la porte leurs yeux où perlaient des larmes glacées. Plusieurs essayaient, par un piétinement continuel, d’empêcher le sang de se figer dans leurs veines, car le brouillard, qui devenait de plus en plus intense, les gelait jusqu’à la moelle des os.
Tout à coup, les têtes se dressèrent et quelques exclamations de joie se firent entendre. C’était la porte du bureau qui venait de s’ouvrir. La queue y disparut tout entière en moins d’une minute. Puis, tous ceux qui la composaient s’approchèrent rapidement de la plate-forme en bois où se déposent les nantissements, chacun cherchant à passer le premier; ce qui, ayant produit un peu de tumulte, la voix du directeur résonna puissamment:
–Monsieur Désiré, imposez donc silence, s’il vous plaît.
–Silence donc! nasilla. M. Désiré, petit vieillard rondelet à mine débonnaire, chargé de prendre les nantissements et de distribuer les numéros.
On se tut aussitôt, et l’ordre se mit dans les rangs.
M. Désiré, placé de l’autre côté de la plate-forme qui le séparait du public, ainsi que tous les autres employés, ouvrit alors une boîte dans laquelle se trouvaient des fiches en fer-blanc portant un chiffre découpé à jour.
–Voyons, à qui le premier? demanda-t-il en tendant un numéro.
–A moi, à moi! répondirent cinq ou six voix masculines.
–Je vois que nous n’arriverons jamais comme ça, reprit-il en riant. Pour lors, honneur aux dames, les hommes après.
Il y eut bien quelques murmures parmi ceux-ci, mais cependant ils s’écartèrent pour laisser passer les femmes, par lesquelles commença la distribution des numéros et la prise’ des paquets.
Tout le monde servi, chacun alla prendre place sur le banc de bois qui courait le long du mur.
S’il faisait froid dehors, une atmosphère tiède régnait dans le local, qui avait conservé un peu de sa chaleur de la veille et était, en outre, chauffé depuis une demi-heure par un gros poêle de fonte placé dans l’enceinte réservée aux employés. Rien que par son ronflement sonore, il donnait déjà une douce sensation de bien-être.
Le directeur du bureau, celui qui estimait les nantissements, était placé derrière une cloison, afin d’empêcher les regards curieux d’arriver jusqu’à lui.
C’était de là que partait sa voix, annonçant les sommes offertes:
–Cinq francs, numéro7!... Trois francs, numéro2!... Six francs, numéro4!..., etc., etc.
Rarement, ce matin-là, les prêts montaient plus haut que ce dernier chiffre.
Les titulaires de ces numéros répondaient:
–Bon!
Ou bien:
–J’accepte!
Ou encore:
–Que ça! Vous ne pouvez pas un peu plus, monsieur?...
Puis, ils quittaient le banc et s’avançaient pour régulariser le prêt avec un autre employé chargé de l’inscription du nom et de l’adresse, et qui remettait aux emprunteurs l’argent en même temps que la reconnaissance.
Quelquefois, oh! douleur!... un paquet était rapporté à son propriétaire.
–On ne prête pas là-dessus, disait M. Désiré, auquel incombait cette tâche délicate; ou bien: Ça n’a pas une valeur suffisante.
Alors, timide et honteux, le pauvre diable se dépêchait de renouer les quatre coins du linge qui enveloppait son bagage, et, les joues empourprées, s’esquivait aussitôt.
Au bout d’une heure, les infortunés que nous avons vus stationner à la porte étaient presque tous expédiés; le coup de feu du matin avait eu lieu, les employés pouvaient donc reprendre haleine.
Toutefois le service continuait, mais moins rapide.
Un grand silence s’était fait, car ceux qui attendaient avaient assez de s’entretenir avec leurs pensées sans chercher à converser tout haut.
Soudain, une petite voix argentine et pure comme du cristal rompit ce silence.
Une fillette de sept ans environ, au visage maigre et pâle, venait d’entrer et de déposer un paquet assez volumineux au pied de la séparation, n’étant ni assez grande ni assez forte pour le hisser jusqu’à la plate-forme.
–Monsieur Désiré, je vous prie, voulez-vous me prendre mon paquet que voici?
Et disant cela, elle se haussait sur la pointe des pieds pour se faire remarquer.
M. Désiré leva les yeux, regarda devant lui, et, n’apercevant rien, demanda a:
–Qui donc me parle?
–Moi, reprit la fillette en agitant sa petite main au-dessus de sa tête.
–A! c’est encore toi, mon enfant? dit M. Désiré qui s’ était levé, attends un peu, je vais sortir t’aider.
Mais au même moment un jeune homme, nouvellement arrivé, prit le fardeau de la petite et le passa à l’employé, en même temps que son nantissement à lui, un lot de livres classiques retenus par une courroie.
En récompense de ce service, il fut gratifié par l’enfant d’un «Bien merci, monsieur!», auquel il répondit par un sourire; puis, ayant appuyé son coude sur la plate-forme, il plaça son menton dans sa main et attendit qu’on estimât ses livres, ne remarquant pas qu’il était l’objet de l’attention de la bambine, qui, de ses grands yeux clairs et intelligents, s’était mise à le considérer attentivement.
Celui qui provoquait ainsi la curiosité d’une enfant de sept ans devait avoir tout au plus une vingtaine d’années, à en juger par son visage juvénile et presque imberbe, car c’est à peine si sur sa lèvre supérieure se distinguait l’ombre d’une moustache naissante.
D’une physionomie ouverte et sympathique, les cheveux châtains et bouclant naturellement, les yeux bleu foncé et profonds, la taille élevée et bien prise, les traits réguliers, il était, ma foi, un très joli garçon en outre, les attaches fines et élégantes de ses extrémités révélaient en lui une distinction native.
Et quoiqu’il portât des vêtements usés et peu en rapport avec les heureuses proportions de ses formes, l’ensemble de sa personne prévenait tout de suite en sa faveur.
A coup sûr il plaisait à la petite, car elle ne le quittait pas des yeux.
Mais brusquement l’enfant fut arrachée. à sa contemplation par la voix de M. Désiré, qui lui rendait son paquet.
–Nous ne prêtons pas sur des ustensiles de cuisine d’aussi-peu de valeur, lui dit le préposé, qui paraissait tout contrit de faire cette commission.
–Oh! vous ne me donnez rien, monsieur?. Quoi rien?
–Nous ne pouvons pas, ma pauvre petite!
–Oh! quel malheur!... Rien!... Oh! monsieur, je vous en prie!
–Ça nous est impossible, mon enfant, va demander chez toi si on n’aurait pas quelque. chose en plus, alors verrons-nous peut-être à accepter le lot pour trois francs.
–C’est tout ce que nous possédons, monsieur!... Oh! donnez-moi quelque chose... si vous saviez... mon pauvre grand-père!...
La fillette n’en put dire davantage et éclata en sanglots.
En vain sollicita-t-elle de nouveau à plusieurs reprises; ce fut chaque fois la même réponse.
Se décidant enfin à reprendre son paquet qui devait être bien pesant pour elle, la pauvrette, elle gagna la porte, toujours pleurant.
Le jeune homme aux livres avait assisté ému à cette scène; la peine de l’enfant avait paru lui faire mal et il l’avait vue partir d’un regard attendri. Ayant reçu huit francs pour son nantissement, il sortit à son tour.
A dix pas du bureau, assise ’à terre, la tête cachée dans un pan de sa robe, là petite continuait à se lamenter.
Il s’approcha d’elle.
–Dis-moi, mon enfant, l’interrogea-t-il, tu as donc bien du chagrin?
–Oh! oui, monsieur, répondit-elle avec des hoquets dans la voix.
–Et pourquoi as-tu tant de chagrin? Veux-tu me le dire?
–C’est parce que mon grand-papa a faim, bien faim, depuis deux jours... et puis il n’y a pas de feu chez nous... alors il fait bien froid aussi!...
Le jeune homme, que l’émotion gagnait de plus en plus, fit une légère pause avant de reprendre:
–Et toi, tu dois également avoir faim et froid?
–Oh! oui, bien faim... et bien froid... tenez, voyez!...
Et elle lui montra ses petites menottes rouges et boursouflées.
–Mais moi ce n’est rien, ajouta-t-elle vivement et comme se repentant d’avoir pensé à elle, grand-papa a bien plus froid et bien plus faim que moi, j’en suis sûre, car il est si vieux!...
–Quelle misère! murmura l’adolescent.
Puis, soudain, fouillant dans sa poche
–Tiens, dit-il à l’enfant, prends cette pièce de cent sous et porte-la à ton grand-père; avec ça, vous pourrez toujours avoir un peu de feu et de pain pour aujourd’hui.
Et il Lendit une belle pièce de cinq francs toute neuve à la fillette. Celle-ci semblait ne pas comprendre et regardait alternativement la pièce et celui qui l’offrait, sans avancer la main.
–Voyons, prends donc! répéta le jeune homme, et cours vite à la maison, on doit t’attendre avec impatience.
–Mais, monsieur, vous n’êtes pas de là-dedans, vous, pour me prêter? hasarda enfin la petite en désignant le bureau.
–Non, en effet, mais peu importe, prends tout de même.
–Alors, voici mon paquet, gardez-le jusqu’à ce que grand-papa vous rende votre argent.
–C’est inutile, emporte-le; j’ai confiance en ton grand-père, et il me remettra cette somme dès qu’il le pourra.
–Oh! non, pas comme ça a; si vous ne voulez pas de mon paquet, je ne veux pas de votre argent.
Et l’enfant se reprit à pleurer.
Le jeune homme parut contrarié de ce refus, auquel probablement il ne s’attendait guère. Il réfléchit un instant, puis adroitement glissa les cinq francs dans le tablier de la petite et s’éloigna à grands pas.
Celle-ci dégagea aussitôt sa tête et, voyant son bienfaiteur à une grande distance déjà, elle voulut courir après lui pour lui rendre sa pièce; mais la crainte d’abandonner ses objets fit qu’elle resta immobile, tendant en avant sa main ouverte dans laquelle reluisaient les cinq francs, et criant de toutes ses forces:
–Monsieur, monsieur!... votre argent... je n’en veux pas, reprenez-le!...
Peine perdue!... celui qu’elle s’évertuait à appeler venait de tourner l’angle de la rue et de disparaître à ses yeux.
CHAPITRE II
Table des matières
A cette époque existait, non loin de la rue Servan, une petite ruelle étroite, puante, au ruisseau dans le milieu, et où le jour n’arrivait que difficilement jusqu’au sol par suite de la hauteur des maisons dont les faîtes, vus d’en bas, semblaient se toucher.
Cette ruelle, fondue depuis dans une grande artère, se nommait «passage Rabot».
Elle était habitée en grande partie par des ménages d’ouvriers, maçons ou terrassiers, qui trouvaient là, moyennant un prix modique, un local suffisant pour leur famille, généralement nombreuse. Mais l’air manquant dans les régions inférieures, il n’y avait guère que les logements situés à une certaine élévation qui fussent loués, ce qui donnait un singulier aspect à ce coin de Paris.
Les premier, deuxième, troisième étages, dénués d’habitants, aux croisées sans rideaux, aux carreaux étoilés ou cassés, paraissaient appartenir à une ville abandonnée, alors que des étages supérieurs s’échappait un bourdonnement continu indiquant la vie et l’activité.
A ces hauteurs, les fenêtres, munies de rideaux, avaient leurs carreaux intacts et clairs; sur les margelles se voyaient, attachés par du fil de fer et plus souvent par de la ficelle, quelques pots ou vases en terre, destinés à contenir des plantes dans la belle saison, et ayant toujours pour compagnie quantité de nippes étendues à sécher en travers de l’encadrement.
Quoique les croisées fussent presque constamment ouvertes, même l’hiver si Je temps était au sec,–car il fallait de l’air, beaucoup d’air à la marmaille qui grouillait dans ces réduits,–ce matin-là, en raison du brouillard épais et nauséabond qui couvrait la Capitale, tout était hermétiquement clos.
Dans une petite chambre, au sixième étage d’une de ces maisons, un vieillard était étendu tout habillé sur un mauvais lit de sangle, les yeux grands ouverts et fixes regardant le plafond, et les membres secoués par un frisson incessant.
La mansarde n’avait pour tout mobilier qu’une table de bois blanc de dimension exiguë, deux chaises à la paille échevelée, un poêle en fonte et le lit. Les murs nus laissaient pendre en maints endroits des langues de papier décollées par l’humidité qui suintait jusqu’à terre en gouttes jaunâtres et visqueuses.
Le froid devait avoir engourdi le vieillard, car il gisait sur le grabat dans un état de complète immobilité; sans le frisson qui l’agitait et le soulèvement irrégulier de sa poitrine, on l’eût cru inanimé.
Aux alentours, dans les logements, dans les couloirs, sur les paliers, la vie s’annonçait par des allées et venues continuelles, par des éclats de voix, des rires, des appels; mais là, dans cette chambre, régnait un silence de mort.
Tout à coup, le bruit d’un objet lourd qu’on heurtait contre les marches résonna dans l’escalier.
Aussitôt les yeux du vieillard perdirent de leur fixité, la vie sembla rentrer en lui et l’attention se peignit sur ses traits. Le bruit devenait de plus en plus distinct. Vivement il se dressa sur son coude et avança la tète, écoutant...,
–Quelques instants s’écoulèrent pendant lesquels on aurait pu entendre les battements précipités de son cœur...
Puis, brusquement, retombant en arrière dans sa position première, il poussa une exclamation de désespoir.
–O! mon Dieu, mon Dieu! fit-il, c’est Jeanne qui rapporte ses affaires... on n’a rien voulu lui prêter... qu’allons-nous devenir?...
Et deux grosses larmes descendirent lentement sur ses joues décharnées, en même temps qu’une expression de douleur poignante envahissait son visage.
Tout était donc fini, bien fini!... Il avait compté sur l’argent que devait apporter Jeanne pour pouvoir manger deux ou trois jours. Il était maçon et, quoique bien faible, car il relevait à peine de maladie, on lui avait promis un peu de travail au commencement de la semaine suivante; mais il fallait aller jusque-là, et on n’était qu’au vendredi!... Depuis l’avant-veille au soir, ni lui ni sa petite-fille n’avaient pris la moindre nourriture!...
O h! oui, tout était bien fini!... Ils allaient mourir de faim!...
Plus le bruit se rapprochait, plus le visage de l’aïeul s’assombrissait.
Enfin Jeanne ouvrit la porte et, tout essoufflée, entra, traînant sa charge.
Son grand-père tourna les yeux vers elle:
–On n’a donc pas pu te prêter quelque chose? lui demanda-t-il d’un ton navré.
–Non, grand-père. On a dit qu’il n’y avait pas assez.
–Pas assez!... et nous n’avons plus rien!... murmura-t-il en jetant un regard douloureux autour de la chambre vide.
–Mais, continua Jeanne, voici ce qu’un monsieur m’a donné malgré moi, dans la rue, sans vouloir de mon paquet comme gage.
Et elle montra la pièce de cinq francs.
–Quoi?... que dis-tu?... reprit le vieillard qui, malgré sa faiblesse, s’était, à la vue de l’argent, soulevé d’un bond. Cinq francs qu’un monsieur t’a donnés dans la rue?
Et son regard interrogea l’enfant embarrassée et confuse.
–Oui, grand-père, un monsieur qui avait l’air bien bon; mais je n’en voulais pas, parce qu’il refusait de prendre mon paquet; alors il me les a mis dans mon tablier, puis il s’est sauvé.
–C’est bien vrai, n’est-ce pas, Jeanne, ce que tu me dis l à?... bien vrai, bien vrai?
Et lentement, fixant la petite fille entre les deux yeux:
–Tu n’as pas tendu la main au moins? car si cela était!...
–Oh! grand-père, grand-père, peux-tu croire!...
Et elle sauta au cou de l’aïeul en pleurant.
–Bien, bien, ma chérie, ne pleure pas; je sais que tu n’aurais pas voulu me causer de la peine; c’est si laid de mendier, vois-tu!
Et il essuya doucement les yeux de l’enfant, ajoutant:
–Acceptons donc ce que la Providence nous envoie par la main de cet inconnu dont la générosité nous sauve la vie!
Puis, comprenant que sa Jeannette devait être fatiguée par la course qu’elle venait de faire, il entendit descendre lui-même chercher quelques provisions.
Un moment après, il revenait muni de pain, d’un peu de charcuterie, de plusieurs morceaux de bois et de charbon de terre, ainsi que d’un objet de forme cylindrique dissimulé dans l’une de ses poches.
Sans perdre un instant, nos deux affamés se mirent à entamer les victuailles, et il fallait voir comme ils s’en acquittaient!
Jeanne surtout mangeait avec une telle avidité, que l’aïeul, de crainte qu’elle ne s’étouffât, fut forcé à maintes reprises d’arrêter sa main mignonne qui portait à sa bouche encore pleine un morceau qui n’y aurait pu entrer qu’avec difficulté et au détriment des voies respiratoires.
Un bol d’eau claire réquisitionné chez une voisine aidait à la déglutition.
Pendant que les mâchoires de ces déshérités travaillent sans relâche, que leurs estomacs délabrés se restaurent et reprennent leurs fonctions habituelles qu’ils ne remplissaient plus depuis vingt-quatre heures, disons par quelle suite de vicissitudes imprévues ce sexagénaire se trouvait avec sa petite-fille dans cette horrible situation.
CHAPITRE III
Table des matières
Jean Beson n’était âgé que de soixante-six ans, mais son dos voûté, ses traits altérés et sillonnés de nombreuses rides lui en faisaient paraître dix de plus.
Et cependant, il n’y avait pas bien longtemps encore, sa taille était droite et ses membres pleins de vigueur.
Mais, depuis un an, il avait eu à supporter de si grands chagrins et de si rudes privations, qu’il en était devenu presque caduc.
Autrefois, étant maître maçon, il s’était amassé un petit magot assez rondelet qui lui avait permis d’épouser une bonne et brave fille de son pays,–une Franche-Picarde,–laquelle était pauvre d’écus, mais riche d’un grand amour pour lui.
Un gros garçon, le seul enfant qu’ils eurent jamais, leur était né après deux ans de mariage.
Quel bonheur! quelle allégresse! Leur ménage devint un vrai paradis. Vous dire si le gars était choyé, dorloté, serait superflu.
Pierre,–ils l’avaient nommé Pierre, du nom de sa mère Pierrette,–Pierre, du reste, méritait bien toute la tendresse qu’on lui prodiguait, car plus il avançait en âge et plus on découvrait en lui de nouvelles qualités.
Et vraiment il en avait beaucoup et de réelles.
Bâti comme son père, c’est-à-dire à chaux et à sable, il était fort et musculeux, mais doux comme un mouton. De plus, son esprit qui commençait à s’éveiller indiquait qu’il ne serait pas d’une intelligence commune.
Aussi, Jean et sa femme se montraient-ils justement fiers de leur rejeton.
Hélas! un jour, au milieu de tant de joie, le malheur s’abattit tout à coup.
Par un beau matin de printemps, la Pierrette, tenant son fils et son époux pressés sur son cœur, rendit son âme à Dieu.
Le chagrin du père et de l’enfant fut sans égal.
A cette époque, le petit Pierre avait quinze ans et était assez homme déjà pour sentir qu’un vide immense venait de se faire dans sa vie; l’intensité de la douleur passa, mais il lui en resta toujours une ombre de tristesse et de mélancolie.
Quant à Jean, un pli attristant lui avait creusé le front entre les deux sourcils, pli qui, au lieu de s’atténuer avec le temps, s’accentua au contraire chaque jour davantage.
Pierre exerça d’abord l’état de son père; mais celui-ci, ayant remarqué les dispositions précoces du petit, et pensant qu’il pouvait être plus qu’un maçon, résolut de lui laisser apprendre l’architecture. C’était, comme il le disait, presque la même chose; seulement, au lieu de gâcher son plâtre soi-même, on le faisait gâcher par les autres.
L’enfant mordit vite à son nouveau métier, car il avait l’instinct de la construction, et il fit de si bonnes études et de si rapides progrès que, quatre ans après, il était reçu architecte.
–Allons, monsieur mon fils, lui dit Jean ce jour-là, vous êtes mon patron; c’est moi qui dorénavant manierai la truelle sous vos ordres... Et ne crains rien, je ne chômerai pas pour cela, car je me charge de te trouver de l’ouvrage en. veux-tu en voilà.
En effet, l’année ne se passa pas sans que le jeune homme eût la commande de plusieurs travaux importants; travaux qu’il exécuta avec tant d’art, avec un goût si original et si savant en même temps, que, du jour au lendemain, son nom acquit une véritable notoriété, et que ses confrères furent obligés de le saluer comme un maître qui venait de se révéler.
–A! si la pauvre Pierrette était encore de ce monde, comme elle serait fière du petit! pensait le vieux Jean, dont la joie était amoindrie par le souvenir de la défunte.
«Mais elle le voit de là-haut, sans doute, et elle se réjouit de son triomphe!»
Pierre ne se laissa pas griser par la gloire de ses premiers succès; il travailla, produisit sans cesse, et vingt chefs-d’œuvre sortis de son cerveau fécond le rendaient tout à fait célèbre à trente ans.
–A présent, monsieur l’architecte, lui fit observer un jour son père, il va falloir songer à t’établir. Tu as atteint l’âge où l’on doit prendre femme, et ta célébrité, la grande fortune que tu ne peux manquer d’acquérir d’ici peu, celle que tu as déjà même, te permettent de conclure ce qu’on appelle un beau mariage.
«Je ne veux pas te dire par là d’épouser une femme à la robe pleine d’écus. Non, j’entends seulement que tu t’allies avec une personne d’une certaine condition.
Car, vois-tu, Pierre, moi je ne suis qu’un maçon, un ouvrier à la cervelle un peu bornée et dont le sens ne va pas au delà d’un travail manuel, tandis que toi, tu es d’une intelligence et d’un esprit supérieurs, qui te donnent le droit de frayer avec un monde dans lequel tu es appelé à vivre désormais.
Je sais bien, mon cher enfant, que tu as le cœur trop haut placé pour jamais renier ton vieux papa. Sous ce côté-là, je suis tranquille; mais tu pourrais peut-être penser que je te verrais d’un mauvais œil contracter une union comme celle dont je te parle.
Je te dis tout cela, Pierre, parce que, dans le temps, tu m’as entendu rabâcher souvent que c’était folie de chercher à franchir le cercle dans lequel la destinée nous avait placés. Mais, vois-tu, c’était pour moi que je parlais alors. J’aurais fait triste figure dans une classe supérieure à la mienne; ouvrier j’étais né, ouvrier je devais rester. Il n’en est pas de même de toi. Tu es parvenu à gravir des degrés sur le premier desquels il m’a été impossible, à moi, de mettre même le bout du pied. Or, il ne faut pas redescendre l’échelle, et je craindrais qu’il n’en fût ainsi si tu épousais une femme de la classe ouvrière.
Donc, mon ami, cherche une compagne dans une sphère plus élevée, et quand tu en auras trouvé une pour laquelle tu te sentiras un grain d’amour, amour que tu sauras partagé, cela va sans dire, eh bien! nous ferons la noce et je deviendrai grand-père.
Tu m’as compris, n’est-ce pas? Alors, c’est entendu, je vais attendre que tu me présentes ma bru.»
Pierre avait écouté le vieux sans l’interrompre, et, quand il eut fini, il resta pensif.
Jean, voulant laisser son fils tout à ses réflexions, se disposait à s’éloigner, quand celui-ci le pria de rester près de lui encore quelques instants.
–Père, lui dit-il, je voudrais t’entretenir à propos de ce que tu viens de me conseiller.
–Ah bah! est-ce que mon projet aurait été devancé, et aurais-tu déjà en perspective?... Diable, mon gaillard!
Et il revint près de son fils, sur lequel il fixa un regard scrutateur.
–Mon bon père, reprit le jeune homme, puisque tu as cru devoir aujourd’hui aborder ce sujet d’une façon aussi franche, je veux, de mon côté, faire preuve envers toi d’une franchise égale. Me le permets-tu?
–Parbleu! si je te le permets; je t’en ai dit assez, je crois, pour que tu n’aies pas à te gêner dans tes confidences.
«Voyons, rien qu’à ton air je devine qu’il y a quelque amourette sous roche. Hein! c’est cela, n’est-ce pas? Allons, conte-moi la chose.
–Eh bien! oui, cher père, je dois te l’avouer, tu as deviné. Depuis plusieurs mois je suis épris, profondément épris d’une jeune personne qui précisément appartient à une haute classe de la société.
Et si, jusqu’à présent, j’ai évité de te parler de cette inclination, c’est que je craignais, me souvenant de ce que tu m’avais si souvent répété autrefois, d’encourir ton blâme. Mais ce que tu viens de me dire ayant levé tous mes scrupules, je n’hésite plus à te révéler mon secret.»
–Et tu agis bien, mon garçon. Parbleu! ça me vexait de voir que tu avais l’air de ne pas penser au mariage. C’est beau la gloire, la– célébrité, la fortune, mais ça ne suffit pas pour assurer le bonheur. Ça y contribue, je ne dis pas, mais pour qu’il soit complet, vois-tu, il faut les joies de la famille. Il n’y a encore que ça de vrai ici-bas.
Sur ce, ne doutant pas que tu n’aies fait un choix heureux, je te demanderai de me mettre en relation avec les parents de la future Mme Pierre Beson, afin que nous puissions hasarder une demande en règle.
Demain, après, la semaine prochaine, quand tu voudras enfin, pourvu que ça ne traîne pas trop.
–Elle n’a pas de parents, du moins pas de parents directs.
–Ah! c’est une orpheline?
–Oui.
–Et elle s’appelle?
–Angèle de Breuilles.
–Saperlot te! rien que ça, une fille noble!
Mais à qui dois-je m’adresser alors?
–A sa tante, Mme la comtesse de Moringes, qui habite Saint-Germain, et avec laquelle elle vit depuis sa sortie de la Légion d’honneur, où elle a été élevée, comme fille d’un ancien officier général, M. le marquis de Breuilles, mort sur le champ de bataille en Afrique.
–Et comment as-tu connu cette jeune personne?
–Il y a six mois environ, je fus mandé par Mme de Moringes pour l’édification d’un petit pavillon mauresque au milieu du jardin de sa propriété, pavillon destiné à servir d’atelier à sa nièce qui s’occupe de peinture. Pendant que je le faisais construire, je reçus souvent la visite de Mlle de Breuilles, qui parut s’intéresser vivement aux travaux accomplis sous ses yeux.
«Cela nous procura l’occasion de lier conversation ensemble, et, peu à peu, je sentis mon cœur envahi par un sentiment que je ne connaissais pas encore.
Je crus remarquer aussi que, de son côté, Mlle de Breuilles n’éprouvait aucun ennui à causer avec moi. Bref, comment te dirai-je? Le pavillon, qui aurait pu être construit en six semaines, ne le fut qu’en trois mois, et, le jour où le drapeau flotta sur son dôme, je risquai l’aveu de mon amour à celle qui l’avait fait naître, en lui offrant de devenir son époux.
Pour toute réponse, elle me pria d’en parler à sa tante.»
–Voyez-vous us ça!... et en as-tu parlé?
–Je n’ai pas osé, mais d’après certaines paroles échappées à Mme de Moringes, lors de ma dernière entrevue avec elle pour le règlement des comptes, il m’a été permis de supposer que sa nièce avait dû lui en toucher quelques mots.
–Alors, ce serait presque une affaire conclue? Et moi qui ne me doutais de rien! Mais pourquoi diable, mon garçon, fais-tu ainsi le cachottier avec le vieux?
–J’avais si peur, comme je viens de te l’avouer, que tu n’approuvasses pas cette union.
–Je ne saurais que te louer, mon enfant, de ce scrupule; mais puisque moi-même je suis venu au-devant de ton désir, tu peux donc sans crainte, dès aujourd’hui, me mettre de moitié dans ton bonheur.
«Et si les choses sont aussi avancées que tu me l’annonces, dans deux mois j’embrasserai: Mme Pierre Beson.»
–Oh! père, comme tu es bon de consentir à ce mariage!... Si tu savais combien je vais être heureux!...
–Parbleu! j’y compte bien, et, pour ne pas te faire languir, demain j’endosse ma redingote neuve et je cours à Saint-Germain faire une demande officielle.
Le jeune homme sauta au cou de son père.
Le lendemain, ainsi qu’il l’avait promis à son fils, Jean Beson, mis sur son trente et un, selon son expression,–prenait à la gare Saint-Lazare le train à destination de Saint-Germain.
CHAPITRE IV
Mme de Moringes habitait, dans l’ancienne résidence royale, un petit hôtel coquet, de construction moderne, situé rue Galli, et qui était sa propriété. Une pelouse, de la largeur de la main, dans laquelle en été s’enchâssait une corbeille de myosotis comme une topaze sur une bague, séparait l’hôtel de la rue.
Derrière était le jardin, un vrai jardin cette fois, qui s’étendait au loin et au milieu duquel se dressait, sur un socle de marbre blanc, le pavillon aux dentelures bizarres, œuvre de Pierre Beson, une véritable petite merveille d’architecture orientale.
Tout cela indiquait une certaine fortune.
Mais si l’extérieur avait le caractère de notre époque, il en était tout autrement à l’intérieur.
De vieilles tapisseries, des meubles anciens, mille objets se rattachant aux siècles passés reportaient la pensée à des centaines d’années en arrière. On se serait cru au musée des arts rétrospectifs.
Du reste, celle qui vivait parmi toutes ces antiquailles se trouvait bien là dans son cadre. On eût dit qu’elle-même faisait partie de ces vestiges d’un autre âge.
Mme de Moringes était septuagénaire.
Veuve de M. le comte de Moringes, ancien chambellan de Charles X, il ne lui restait pour toute famille qu’un fils âgé de quarante ans, officier supérieur aux spahis, et sa nièce, Mlle de Breuilles, fille d’un frère, général de l’Empire, dont elle avait été l’aînée de beaucoup.
Éprouvée par bien des revers, qu’elle attribuait à la constitution de la nouvelle société, elle s’était isolée, gardant autour d’elle ses souvenirs d’antan et n’ayant que très peu de communications avec le dehors.
Une vieille femme de chambre, qu’elle supportait depuis un demi-siècle, et un ancien domestique de son mari la servaient seuls.
Son esprit se ressentait du milieu où elle végétait; il était resté stationnaire depuis1820.
A part la noblesse, qui devait reconquérir un jour son ancienne splendeur, le reste du monde pour elle n’existait pas. Elle niait le progrès et haïssait la bourgeoisie, cette caste bâtarde qui était venue en intruse s’interposer entre les nobles et le peuple.
Et elle s’était fâchée avec son frère le général, parce que celui-ci s’était mésallié en épousant la fille d’un banquier, lequel non seulement avait eu le tort d’être un bourgeois, mais encore celui de se ruiner sur la fin de sa vie.
Aussi n’éprouvait-elle qu’une médiocre affection pour sa nièce, issue d’une union qui l’avait fait rougir; et quand celle-ci devint orpheline, elle ne trouva rien de mieux, pour s’en débarrasser, que de l’interner à la Légion d’honneur, où elle la laissa douze ans sans trop s’occuper d’elle.
Cependant, étant son unique parente, il fallut qu’elle la reprît à sa sortie de cet établissement, mais ce ne fut pour ainsi dire que par commisération.
Mlle de Breuilles comprit sur-le-champ la situation qui lui était faite et les rapports qui devaient exister dorénavant entre elle et sa tante.
Trop fière pour laisser paraître le froissement qu’elle en ressentait, elle se résigna à subir sans plainte la vie nouvelle dans laquelle elle entrait.
Mais elle ne songea qu’à se soustraira au plus tôt à cette tutelle hùmiliante.
Elle chercha longtemps par quel moyen elle y parviendrait; ne se connaissant pas d’autre parente, sans relations, sauf quelques rares amies de la Légion d’honneur, lesquelles ne pouvaient guère lui être utiles en cette occasion, elle n’entrevit d’abord aucune issue.
Néanmoins, à force de chercher, une idée se fit jour peu à peu dans son cerveau; idée confuse encore et à peine formée, mais qui, ayant fini par prendre corps, lui fit un beau jour miroiter devant les yeux ce mot magique e: mariage!
–Oh! oui, c’est cela, se dit-elle, le mariage! Là seulement est le salut!
«Mariée, je deviens libre, indépendante, maîtresse entière de mes actions et de ma volonté; je ne subis plus les caprices et les manies d’une vieille femme que je n’aime pas et qui me le rend bien.
Je suismadame», je commande à mon tour, et on m’obéit; en un mot, je vis réellement au lieu de m’étioler comme je le fais ici.
«Puis, pour peu que mon mari ait de l’amour pour moi et que j’en aie pour lui, alors je suis tout à fait heureuse.
J’ai dix-neuf ans, on m’a dit que j’étais jolie, je possède environ quarante à cinquante mille francs de dot, ce serait bien étonnant que je ne trouvasse pas un parti convenable.
Quant à ma tante, je n’ose croire qu’elle mettrait obstacle à ce projet.
Attendons donc l’occasion, et, surtout, ne la manquons pas.»
L’occasion attendue vint d’elle-même, le jour où Pierre Beson fut chargé de la construction du petit atelier qui lui était destiné, sa tante trouvant que tout son attirail de peinture encombrait et salissait son appartement.
Disons ici, entre parenthèses, que c’était sur sa dot que devait être payé ledit atelier, Mme de Moringes lui ayant démontré logiquement que, puisqu’il était pour elle, c’était à elle d’en supporter la dépense.
Angèle n’avait fait aucune objection à cela, trop heureuse d’avoir un retiro où elle pourrait s’isoler quand elle le voudrait.
Quoique son cœur ne parlât pas bien haut pour le jeune architecte, lorsque celui-ci lui avoua son amour, elle en éprouva une grande joie, et, sans chercher à définir si cette joie était causée par la perspective de devenir sa femme ou par celle d’être soustraite à la tutelle de Mme de Moringes, elle lui en fut profondément reconnaissante.
Toutefois, un nuage assombrit quelque peu l’horizon brillant qu’elle entrevoyait.
Ayant appris que le père de celui qui allait devenir son époux était maçon, elle eut un moment d’hésitation; sa fierté se révolta, et elle fut sur le point de tout rompre. Une de Breuilles devenir la belle-fille d’un gâcheur de plâtre!
Mais lorsqu’elle eut mis en balance la vie qu’elle avait devant elle chez sa tante et celle qu’allait lui procurer Pierre Beson, son orgueil céda et elle n’hésita plus.
–Car, pensait-elle, si son père n’est qu’un maçon, lui est un architecte distingué, il paraît même qu’il est célèbre.
«Or, ce n’est pas avec le père que je me marie. Une fois sa femme, je saurai bien agir de telle sorte qu’il me mène dans un monde autre que le sien. M. le marquis de Breuilles, mon père, avait de hautes relations, nous les renouerons facilement, et je ne tarderai pas, j’en suis sûre, à détacher tout à fait mon mari d’une promiscuité roturière à laquelle je ne saurais m’astreindre.
Et enfin, raison majeure, je n’ai pas le choix: cloîtrée ici comme je le suis, ne voyant âme qui vive, et ma tante restant complètement indifférente à mon sort, je pourrais attendre encore longtemps avant de découvrir un parti sortable.
Donc, j’épouse M. Pierre Beson.»
Comme on le voit, ce n’était pas trop mal raisonné pour une petite fille en rupture de pension.
Dans son impatience du mariage, elle trouvait même que son futur était bien long à demander ou à faire demander sa main à Mme de Moringes, à laquelle elle avait laissé pressentir cette démarche, ce dont celle-ci n’avait paru aucunement étonnée.
Qu’attendait-il donc, puisqu’elle lui en avait donné l’autorisation?
Un matin, pendant qu’elle était occupée à arroser les fleurs de la pelouse, elle vit s’arrêter devant la grille un homme d’un certain âge qui, le chapeau à la main, lui demanda s’il ne pouvait pas parler à Mme de Moringes.
Avant de répondre, Mlle de Breuilles chercha à deviner quel pouvait être cet inconnu qui, malgré un extérieur annonçant l’aisance, appartenait certainement à une classe inférieure de la société, à en juger par ses allures d’ouvrier endimanché.
–Probablement un commis qui vient réclamer une facture, pensa-t-elle.
Et d’un ton légèrement hautain, elle répondit:
–Je ne sais si Mme la comtesse de Moringes est visible pour le moment, mais je vais vous envoyer un domestique qui vous renseignera à ce sujet.
Puis, ayant continué d’arroser ses fleurs encore quelques instants, elle rentra dans l’hôtel.
Jean Beson, car c’était lui, fut un peu interloqué de cette réception, affligé même, car un secret instinct lui disait que la jeune fille entrevue était celle que la destinée allait lui donner pour bru, et cette entrée en matière paralysait singulièrement la sympathie qu’il se sentait disposé à avoir pour elle.
Il se laissait aller à songer, quand un vieux domestique s’avança vers lui, et, à travers les barreaux de la grille, lui demanda ce qu’il désirait.
–Je désire parler à Mme de Moringes; j’ai une communication importante à lui faire.
–Votre nom, s’il vous plaît?
–Jean Beson, père de Pierre Beson, l’architecte du petit pavillon bâti dernièrement dans le jardin de cet hôtel.
–Ah! bon, vous venez pour régler? Eh bien! donnez-moi le mémoire, je vais l’aller présenter à Mme la comtesse pendant que vous attendrez dans l’antichambre.
Et le domestique daigna enfin ouvrir la grille.
–Je n’ai aucun mémoire à vous remettre, et je ne viens pas pour recevoir de l’argent; j’ai tout simplement à entretenir Mme de Moringes d’une affaire très sérieuse. Allez donc la prévenir sans plus tarder que M. Jean Beson attend qu’elle veuille bien le recevoir, ajouta Jean d’un ton de voix très ferme.
–Ah! monsieur, mille pardons, dit Mlle de Breuilles qui, en revenant au jardin, avait entendu le nom du visiteur. Je ne savais pas qui vous étiez; permettez-moi donc de réparer l’incivilité que j’ai commise envers vous, en vous présentant moi-même à ma tante, Mme la comtesse de Moringes.
Et par quelques gracieusetés elle chercha à atténuer son impolitesse première; puis elle conduisit Jean au salon où se tenait Mme de Moringes, ne doutant pas un seul instant que le jeune architecte n’eût envoyé son père pour demander sa main. Elle ne se trompait pas, comme nous le savons.
–Madame, dit Angèle à sa tante, je prends la liberté de vous présenter M. Beson père, dont j’ai eu l’honneur de vous parler plusieurs fois déjà.
Jean esquissa un salut cérémonieux et attendit, debout, que quelques mots de bienvenue l’invitassent à parler.
Mais Mme de Moringes qui, à l’entrée d’Angèle et du visiteur, avait fait un léger sursaut, comme si on l’eût brusquement tirée d’un rêve, se contenta pour toute réponse de regarder le vieillard, puis sa nièce, avec des yeux interrogatifs.
Angèle, habituée aux absences de sa tante, pria alors Jean, à mi-voix, d’expliquer sans préambule le motif de sa démarche.
–Madame!. commença-t-il un peu embarrassé.
–Madame la comtesse, lui souffla Angèle.
–Madame la comtesse, reprit-il, je viens, au nom de mon fils Pierre Beson, vous demander la main de Mlle Angèle de Breuilles, votre nièce.
–Madame, ajouta Angèle, j’ai l’honneur de vous rappeler que monsieur est le père du jeune –architecte qui a si artistement construit mon atelier.
–Ah! oui, oui, j’y suis, dit enfin Mme de Moringes à qui la mémoire revenait. Je me souviens en effet que tu m’as parlé de ce jeune homme comme d’un parti très sortable, quoiqu’il ne soit pas de ton rang, mais peu importe, nous passerons par là-dessus.
«Eh bien! qu’en penses-tu, toi, Angèle; ce mariage te convient-il? Si oui, j’accorde tout ce qu’on veut, moi.»
–Oui, ma tante, répondit Angèle, j’aurai le plus grand bonheur à devenir la femme de M. Pierre Beson.
–Parfait! alors c’est chose convenue, mademoiselle ma nièce, et puisqu’il n’y a pas d’obstacles, nous allons diligenter ce mariage autant que possible.
Puis, s’adressant à Jean n:
–Vous entendez, monsieur, votre fils peut venir prendre Mlle de Breuilles quand il lui plaira. Je vais vous faire remettre incessamment les comptes de tutelle par mon notaire, avec lequel vous vous arrangerez pour le contrat.
Et comme Jean croyait devoir balbutier quelques mots au sujet de l’honneur qu’il ressentait de se voir allier à une famille d’un si haut rang:
–Nous aussi, monsieur, nous aussi sommes très flattées de cette union, croyez-le, interrompit la douairière en jetant cette phrase comme par politesse.
Et, d’un geste qu’elle daigna rendre gracieux, elle fit comprendre que l’entretien était terminé.
Le pauvre Jean sortit du salon, tout contrit.
Il se sentait humilié dans sa fierté d’homme.
Mlle de Breuilles l’accompagna jusqu’à la grille en redoublant d’amabilité et de prévenances.
–Ah! monsieur, dit-elle au moment de le quitter, que je suis heureuse de devenir l’épouse de M. votre e fils!
«Sans parents, sans affection, car je ne compte pas Mme de Moringes qui n’a pour moi qu’une tendresse relative, la vie m’apparaissait sous un bien triste aspect!...
Aussi ne puis-je que bénir le jour où la Providence a amené ici M. Pierre Beson, jour où mon cœur a battu pour la première fois à l’appel d’un autre, jour qui devait me faire retrouver une nouvelle famille.
A! je suis bien heureuse!
Tenez, monsieur Beson, voulez-vous me permettre de vous embrasser comme un second père?»
Et sans attendre la réponse de Jean, elle baisa le vieillard sur les deux joues.
Il se laissa faire, mais sans paraître le moins du monde attendri.
Quand il se retrouva seul, le brave homme eut un serrement de cœur.
Une mauvaise impression lui restait de sa visite, et il en venait presque à regretter d’avoir réussi dans son ambassade.
L’accueil hautain des deux femmes,–car, malgré le baiser de Mlle de Breuilles qui avait ponctué sa phrase ampoulée, il se rappelait l’air dédaigneux de celle-ci avant qu’il se nommâ t,–la façon singulière employée par la tante pour accorder la main de sa nièce saris plus ample informé, les paroles dont elle s’était servie; tout cela ne lui présageait rien de bon.
Il voyait trop clairement que la tante et la nièce avaient hâte de se séparer, et que l’une et l’autre acceptaient le premier parti qui se présentait, ne cherchant par là qu’une délivrance mutuelle au lieu d’y chercher l’union des deux cœurs.
Et il réfléchissait.
Aurait-il donc eu tort de conseiller à son fils un mariage au-dessus de sa condition?
Un instant, il fut sur le point de le croire.
–Non cependant, finit-il par se dire, Pierre n’est que le fils d’un maçon, il est vrai, mais ses hautes capacités, son grand talent en font un homme supérieur, et il n’est pas bâti pour rester parmi nous, les ouvriers!
«Un mariage comme celui-là lui est donc nécessaire.
Toutefois, j’aurais préféré que son choix tombât sur une autre personne que Mlle Angèle de Brouilles.
Enfin! ajouta-t-il avec un soupir, si pourtant il l’aime, il n’y a pas à tortiller, il faut laisser marcher les événements. Qui vivra verra!
Après tout, peut-être me trompè-je dans mes prévisions. Rien ne prouve, en effet. que ça ne fera pas un excellent ménage.
Allons, voyons, n’ayons pas une triste figure pour annoncer la bonne nouvelle au petit, sacrédié! Il croirait que la chose me déplaît, et il serait capable de tout rompre.»
Mais malgré lui, un nouveau soupir encore plus profond que le premier vint clore ses réflexions.
Il n’est pas besoin de décrire les transports de joie folle auxquels se livra Pierre, lorsque le vieux, cachant ses appréhensions, lui fit part de l’heureuse issue de sa démarche.
Il était littéralement ivre de bonheur et, sautant comme un enfant au cou de son père, il déposa deux baisers sonores sur les joues sillonnées et parcheminées du maître maçon.
CHAPITRE V
Table des matières
Deux mois après, Mlle Angèle de Brouilles devenait Mme Pierre Beson, et les nouveaux époux allaient habiter un charmant petit hôtel situé rue Murillo, près du parc Monceau.
Cet hôtel, que Pierre avait construit quelques années auparavant, venait de lui être vendu dans des conditions très avantageuses par son propriétaire, forcé de quitter la France.
Le vieux Jean, malgré les instances de son fils, qui, désirant l’avoir à ses côtés, lui avait offert le rez-de-chaussée, ne voulut rien changer à sa vie et resta dans sa bicoque de la place du Trône, qu’il habitait depuis trente-cinq ans et où il avait vu mourir sa chère Pierrette.
Angèle avait apporté à son mari35,000francs de dot, car il avait fallu, sur les45,000qui lui revenaient de son père, défalquer le prix du pavillon, quoiqu’elle n’en eût profité que quelques mois et que, par suite de son mariage, il restât en jouissance à sa tante.
Pierre, de son côté, en avait environ le double en réserve, sans compter ses revenus annuels, se chiffrant en moyenne à30,000francs et susceptibles de s’élever encore.
L’hôtel lui avait été laissé pour200,000fr., payables en dix ans, et le premier versement ne devait s’effectuer que l’année suivante.
Ils avaient donc pu s’installer assez luxueusement, et c’était Mme Beson qui avait-été chargée par son mari de le meubler selon son goût et-sa fantaisie.
Elle avait usé largement de la permission et fait de l’hôtel un petit Eldorado.
Il est vrai que deux années des revenus de Pierre avaient à peine suffi pour cela.
Les premiers mois de leur mariage, Pierre et Angèle burent constamment à la coupe du bonheur, quoique, pour chacun d’eux, elle fût remplie d’un nectar bien différent.
Pierre puisait son ivresse dans le profond amour qu’il avait pour sa femme, tandis que la félicité d’Angèle n’était, et cela à son insu, que la conséquence de l’éblouissement d’une vie nouvelle et tant enviée, et de la joie immense de se voir enfin libre et indépendante.
Lorsqu’elle se rappelait l’existence végétative et humiliante qu’elle avait menée chez sa tante, elle ressentait pour celui qui lui avait dévoilé toutes ces séductions une réelle gratitude, et elle s’efforçait ’autant qu’elle le pouvait de la lui prouver par les attentions les plus délicates.
Mais était-ce là de l’amour?
Il ne serait pas venu à l’esprit de Pierre d’en douter un seul instant; aussi, convaincu d’être payé de retour, sa passion n’en était-elle que plus vive et plus forte.
Durant une année, ce ne fut donc qu’un rêve magique formé, pour lui, de toutes les délices de l’amour, et pour elle, de tous les enivrements de la vie mondaine.
Pourtant il n’est pas de si beau songe qui ne finisse, et le réveil eut enfin lieu.
Un beau matin, Pierre, qui n’avait absolument rien fait depuis son mariage, sentit tout à coup les rouages de son cerveau, inertes pendant si longtemps, reprendre leur mouvement et provoquer en lui une fièvre de travail extraordinaire.
Il voulut d’abord réprimer ces transports soudains en se replongeant plus que jamais dans son amour, mais tous ses efforts furent vains, et il comprit qu’il devait se remettre au plus vite à son labeur d’autrefois.
D’autant plus que, n’ayant pour fortune que ce qu’il gagnait et très endetté par suite de son installation, il devenait urgent qu’il rattrapât le temps perdu.
Il s’était réservé pour atelier un élégant belvédère dans lequel il avait fait transporter tout l’attirail de l’ancien.
Quand il y entra pour la première fois et qu’il se trouva au milieu de ses cartons et de ses instruments, vieux compagnons de ses heures de travail et de lutte, il se sentit pénétré d’une douce joie et s’en voulut d’être resté douze grands mois sans venir les voir.
Il éprouvait un véritable plaisir à les toucher, à les manier.
Il lui semblait que chacun d’eux eût un langage particulier qu’il entendait parfaitement.
C’était comme une sorte de reproche qu’ils lui adressaient de les avoir ainsi délaissés.
A leur contact, il eut bientôt reconquis toute son ardeur, toute sa force créatrice.
Les nombreuses idées qui, à son insu, s’étaient amassées. en lui, se heurtaient tumul tueusement dans sa tête, cherchant une issue toutes à la fois s; et il lui fallut plusieurs jours pour les coordonner et leur assigner une forme précise.
Cela lui permit t d d’établir une transition entre la vie oisive d’où il sortait et celle qui allait recommencer pour lui.
Dès lors son existence fut partagée entre son amour et ses travaux, et, par cela même, n’en acquit que plus de charmes.
Ce changement eut aussi pour effet de transformer sa tendresse.
Ce ne fut plus cette passion folle, éperdue sans frein, qui avait neutralisé é ses facultés en les absorbant; c’était maintenant un amour calme, réfléchi, et qui, au lieu d’entraver son esprit, lui servait au contraire de stimulant.
Angèle, dans les commencements de son mariage, avait, comme elle se l’était promis, renoué plusieurs des anciennes relations de son père, et elle ne s’était pas fait faute de se rendre aux nombreuses invitations qui en étaient résulté.
Pierre ne possédait absolument rien de l’homme du monde, ni les allures ni les goûts; mais se trouvant bien partout où était sa femme il se laissait conduire aveuglément par elle, se contentant d’être heureux à ses côtés.
Jeune et belle, Mme Beson, en quelque endroit qu’elle se présentât, était toujours fêtée et choyée, et l’encens qu’on brûlait sur ses pas lui procurait une si douce ivresse qu’elle recherchait toute occasion d’en subir le charme.
Cela était même devenu une nécessité de son existence.
Aussi, quand Pierre se remit à travailler et que, plusieurs fois, elle dut rester à l’hôtel pendant qu’on dansait chez Mme la marquise de C... ou la baronne de W..., son mari ne l’accompagnant pas à cause d’un labeur pressé qu’il ne pouvait abandonner ou parce qu’il se trouvait dans le feu d’une composition importante, éprouva-t-elle pour lui une sorte de ressentiment.
Trois ans s’écoulèrent, pendant lesquels un enfant leur vint au monde, une fille.
L’amour de Pierre ne fit encore que s’accroître de cet heureux événement, et Angèle elle-même oublia momentanément dans les douceurs de la maternité le chagrin de ne plus être adulée comme autrefois.
Mais, hélas! sa nature légère et superficielle reprit bientôt le dessus, et, tout en le cachant soigneusement à son mari, elle en arriva à avoir le regret de ses triomphes passés, triomphes qu’elle n’obtenait plus maintenant que par hasard.
Pierre, inhabile à sonder le cœur de sa femme, la croyait très heureuse ainsi, et se félicitait tout bas de ne plus remarquer chez elle ces goûts mondains et luxueux que jadis, elle avait si prononcés.
Pauvre Pierre, qui ne s’apercevait pas que chaque jour, chaque heure, un abîme plus profond se creusait au-devant de lui!
Car l’ennui, ce poison lent mais terrible, s’était glissé dans l’âme d’Angèle et faisait naître en elle les plus funestes pensées.
Souvent, son enfant sur ses genoux, insensible à ses caresses, à ses baisers, elle songeait. aux premiers temps de son mariage, qui n’avaient été qu’une longue suite d’enchantements.
Puis, elle se reportait loin, bien loin en arrière.
Elle se revoyait à l’époque où, étant à la pension, elle formait avec ses compagnes des rêves d’avenir.
Combien de fois n’avait-elle pas caressé le sien délicieusement
–Le sien, qui était celui de beaucoup d’autres de ces jeunes filles, auxquelles on donne une éducation supérieure et raffinée qui engendre chez elles des désirs de mondanité et de grandeurs, mais auxquelles on oublie de donner en même temps la fortune; aussi la plupart, en entrant dans la vie, n’y trouvent que désillusions et déceptions, et, soit qu’elles se marient, soit qu’elles restent filles, font généralement ou de tristes épouses ou de misérables déclassées.
Elle rêvait alors que son mari serait un beau cavalier, riche, élégant, distingué, appartenant à une des premières familles nobles de France et qui lui ouvrirait les salons de la haute aristocratie; qu’elle aurait chevaux, voitures, commanderait à de nombreux domestiques; mènerait la vie de château l’été et la vie de Paris l’hiver; qu’elle voyagerait, visitant les grandes capitales d’ Europe: Madrid, Venise, Pétersbourg, Vienne, Londres, etc...; puis l’Orient et ses splendeurs, laissant partout un renom d’élégance et de luxe.
Son existence ne serait tissue que de soie et d’or.
Hélas! qu’il était loin ce rêve charmant!
Son beau cavalier, élégant et distingué, était un gaillard de cinq pieds et demi, aux épaules larges, à la carrure puissante, et dont les manières se ressentàient du milieu dans lequel il était né.
Sa vie de plaisirs avait tout juste duré un an, et sa richesse se bornait à l’hôtel qu’ils habitaient... et qui n’était pas encore payé!
Qu’il lui semblait triste cet hôtel, maintenant qu’elle n’avait plus pour l’embellir le souvenir de la fête de la veille ou la joie de penser au souper du lendemain.
Et pour elle qui mettait sa vie dans le fracas du monde, le calme austère du foyer devenait une gêne, une contrainte.
Puis, autre sujet d’amertume, elle avait acquis la certitude qu’elle n’avait jamais aimé son mari et qu’elle ne l’aimerait jamais.
Quant à la reconnaissance qu’elle lui avait vouée autrefois, c’est à peine si sa mémoire en gardait une légère et fugitive empreinte.
–Ainsi, se disait-elle, raisonnant à son point de vue égoïste et futile, me voici liée pour la vie à un homme que je n’aime pas, qui n’a ni mon caractère, ni mes idées, dont l’humeur n’est pas compatible avec la mienne et qui est le fils d’un maçon!
Et elle se reprochait d’avoir été si prompte à se marier.
Elle avait cru se rendre libre e, et elle se. sentait plus enchaînée qu’auparavant.
Au lieu de voir dans sa fille un lien la rattachant à son mari, faute d’amour par le bonheur qu’il lui avait donné d’être mère, elle ne trouvait là, au contraire, qu’un sujet de plus de ressentiment; car si c’était son enfant à elle, c’était aussi le sien, à lui, c’est-à-dire l’enfant d’un homme que tout éloignait et éloignerait à jamais de son cœur.
L’esprit continuellement rempli de ces mauvaises pensées, son âme finit par s’enfieller, et elle en vint à concevoir une véritable haine pour Pierre.
Lui, dont l’amour était toujours aussi fort, aussi aveugle, ne remarqua pas d’abord le changement opéré dans l’attitude de sa femme à son égard.
Mais l’antipathie de celle-ci se manifestant chaque jour davantage et presque ouvertement, il fallut bien enfin que le bandeau lui tombât des yeux.
Ce fut un coup de foudre.
Il en resta atterré et sans forces.
Nous avons dit qu’au commencement de leur union, Angèle lui avait créé l’illusion de l’amour par les soins et les attentions dont elle l’entourait.
Quoique les causes eussent cessé, l’illusion avait continué; et voilà que tout à coup il s’apercevait que cette femme à laquelle il s’était voué sans compter, à laquelle il avait élevé un autel dans son cœur, qu’il adorait comme une divinité, que cette femme enfin qui avait fondu son âme avec la sienne en l’âme de ce chérubin voltigeant sans cesse à leurs côtés, non seulement ne l’aimait plus, mais encore le haïssait!
Il ne se doutait pas, l’infortuné, qu’elle ne l’avait jamais aimé.
Un noir chagrin s’empara de lui.
Il essaya d’abord de se raidir contre son malheur; par moments même il voulut le nier, mais ses yeux, hélas! à présent dessillés, ne lui en montraient que trop toute l’étendue.
Alors la souffrance devint horrible.
Souvent encore, entraîné par sa passion, il était sur le point de prodiguer à sa femme ses caresses des premiers jours, quand soudain se souvenant, il s’éloignait d’elle avec effroi refoulant les élans de son âme, maîtrisant les incitations de sa chair!...
Plus de ces abandons charmants, plus de ces doux entretiens qui le délassaient de son labeur; une sorte de confusion, de honte, s’emparait de lui dès qu’il se trouvait près de l’ingrate.
Mais qu’avait-il donc fait pour être ainsi frappé? Avait-il été un seul jour moins tendre, moins affectueux? son cœur n’avait-il pas été constamment et sans restriction à elle, tout à elle?
Il s’interrogeait et ne voyait rien qui pût le rendre coupable et lui mériter une semblable infortune.
Ah! s’il avait pu connaître les pensées intimes de sa femme, comme il eût été loin de s’accuser!
Sa chute fut profonde.
D’une nature trop exquise pour s’abaisser à faire montre d’un sentiment qu’il savait ne pouvoir désormais lui être rendu, il s’enferma dans sa douleur et dévora son chagrin.
Il devint morose, taciturne, eut des inégalités d’humeur sans motifs, et finalement une maladie morale commença à le miner sourdement.
Dans son égoïsme, Angèle, loin de le plaindre, n’en fut au contraire que plus irritée contre lui, car, n’appréciant tout que superficiellement, elle crut à son tour que son mari lui avait retiré son affection, et elle ne vit là qu’un grief de plus à sa charge.
Le vieux Jean, dans les visites fréquentes que lui faisait son fils, avait facilement remarqué la transformation subite et navrante de ce pauvre garçon; mais par délicatesse il ne l’avait jamais interrogé, lorsqu’un mat i n il le vit entrer, pâle, défait, puis aussitôt se précipitant dans ses bras.
Là, la tête cachée dans la poitrine du vieux maçon, Pierre lui décharge a enfin son cœur.
O! comme il en dit! comme il dépeignit sa misère, son horrible torture!...
Longtemps le pauvre père écouta ses plaintes navrantes; il pleura avec lui et partagea sa souffrance.
Puis, de même qu ’une mère qui console son enfant, il puisa dans son affection paternelle les plus douces paroles, les plus tendres accents, et, peu à peu, l’angoisse du malheureux devint moins vive, moins cuisante.
Il y avait déjà bien des jours que Jean s’était rendu compte de la situation des deux époux et avait prévu ce qui arrivait, mais devant l’aveuglement de Pierre il n’avait eu garde de s’en ouvrir.
––C’est peut-être un bien qu’il ait ainsi confiance, pensait-il, et le moment où il verra clair ne viendra toujours que trop tôt!
Ce moment était venu, lui jetant dans les bras son fils abattu, anéanti, brisé!
CHAPITRE VI
Table des matières
Lorsque Pierre quitta le vieux Beson, il était sinon consolé, du moins apaisé.
Souvent, dès lors, il retourna chez lui; et insensiblement, sous cette bienfaisante influence, il en vint à envisager plus froidement son infortune.
Bien qu’il n’y ait jamais eu d’explication entre sa femme et lui, ils sentaient tous deux qu’une barrière infranchissable les séparait désormais; leurs relations quotidiennes devinrent pour ainsi dire nulles, et c’est tout au plus s’ils se rencontraient pour les actes communs de la vie.
Jean suivait la marche des choses d’un œil anxieux
Qu’allait-il résulter de tout cela?
Il ne reconnaissait plus Pierre, ni au moral ni au physique.
–La coquine me tue mon fils! murmurait-il les dents serrées.
En effet, ce grand beau garçon taillé en Hercule, aux joues jadis pleines et vermeilles, avait maintenant les pommettes saillantes, les yeux caves et la tête inclinée en avant, voûtant les épaules.
Lui naguère encore si hardi à la tâche, si passionné pour son art, était à présent parfois quinze jours sans entrer dans son atelier, ou bien commençait un travail et subitement, sans motif apparent, l’abandonnait pour n’y plus revenir.
Le vieillard comprenait qu’ une crise était imminente, et il se demandait comment il pourrait la conjurer.
Il s’ingénia, se creusa la cervelle, chercha sans relâche et, un jour enfin, poussa une exclamation de joie en s’écriant comme Archimède: j’ai trouvé!
Il s’était rappelé que Pierre avait été chargé, il y avait de cela huit mois environ, c’est-à-dire alors qu’il était encore heureux, d’un projet de palais pour un riche musulman du Caire.–.
Ce projet, complètement achevé, reposait dans les cartons de son fil, sans que celui-ci pensât actuellement à s’en occuper davantage.
Or, voici quelle était l’idée de Jean:
Pierre, qui de prime abord devait confier la conduite des travaux à un habile confrère, afin de demeurer près de ceux qu’il aimait, car il ne voulait pas les exposer aux’ tracas d’un si long voyage, partirait lui-même au Caire et emmènerait avec lui sa femme et sa fille.
Probablement alors qu’Angèle, ne subissant plus l’influence funeste de l’atmosphère parisienne, ne se voyant plus entourée des mille tentations de la vie à outrance, reviendrait à son mari, sinon par amour, du moins par le besoin de se sentir un appui dans un pays où elle se trouverait isolée.
Puis il se pourrait que là-bas, où, par suite du climat, ni l’existence ni les mœurs ne sont les mêmes, où le cerveau pense autrement, où l’ être est entièrement transformé, il se pourrait que là-bas, se disait-il, les deux époux se vissent d’un œil tout différent que celui avec lequel ils se voient ici.
–Ai-je tort, ai-je raison?
«Je n en sais rien, mais c’est toujours un moyen à en ayer, conclut-il.»
Et tout joyeux de sa découverte, il attendit la visite de Pierre avec impatience.
Dès qu’elle eut lieu, il aborda franchement la question et lui dit tout ce qu’il put puiser dans sa cervelle pour le rallier à son idée.
D’abord Pierre résista.
–Non, objectait-il, je ne saurais partir ainsi, deux raisons s’y opposent: la première, c’est qu’il me faudrait te quitter...
–Quant à cela, mon enfant, interrompit Jean, je comprends ta peine et la partage, car il m’en coûtera beaucoup aussi, crois-le bien, de ne plus t’avoir près de moi; mais songe que ton absence ne durera guère qu’un an, que ce sera bien vite passé, et surtout qu’il y va, peut-être de ton bonheur. Tu ne dois donc pas être arrêté par cette première raison, et si la seconde...
–La seconde, reprit Pierre, la voici: ce voyage me remettrait dans une trop grande intimité avec ma femme et, pour le monde, je serais tenu de jouer une comédie de tous les instants. j
«Le monde me contraindrait à lui sourire, à lui parler tendrement alors que ma bouche serait remplie de reproches amers que j’aurais peine à contenir, et je sens que cela est au-dessus de mes forces.
Ici, du moins, dans ce grand Paris où personne ne s’occupe de son voisin, je peux être moi-même; ma tristesse, mon chagrin ne sont ni remarqués ni commentés, tandis que là-bas notre qualité d’étrangers, ma situation, nous rendraient le point de mire de tous, et je te le répète, à moins de mettre à nu mon cœur ulcéré, de dévoiler mes tourments et de servir ainsi de pâture aux propos des oisifs ou des malveillants, je serais forcé d’avoir un masque trompeur sur le visage, ce qui ne ferait qu’ajouter encore à mes angoisses.»
Jean s’attendait à cette résistance, aussi ne se rebuta-l-il pas.
Il combattit cette seconde raison comme il avait combattu la première, et il insista tellement, il réfuta si péremptoirement t toutes les objections que Pierre pût lui opposer, qu’il resta maître de la place et obtint de ce dernier la promesse formelle qu’il part tirait au Caire avec sa femme et leur petite Jeanne.
La victoire gagnée de ce côté, il ne restait plus qu’à déterminer Angèle e à a suivre son mari. Ce fut encore Jean qui se chargea de cette négociation.
A son grand étonnement, celle-ci accepta d’emblée et même avec joie; cela entrait tout à fait dans son esprit.
En effet, à quoi bon lui servait d’être à Paris, puisqu’elle ne profitait ni de ses plaisirs ni de ses fêtes?
N’était-il pas préférable de voyager, même avec un mari qu’on n’aimait pas?’Au moins jouirait-elle alors des agréments et des imprévus du voyage.
Puis l’ Orient, dont elle avait si souvent rêvé, lui apparaissait comme un point lumineux au delà des mers et l’attirait. L’Orient, dont elle avait lu tant de descriptions enthousiastes, était sans nul doute un paradis terrestre, un véritable Eden où il devait faire bon vivre.
Oh! certes, oui, elle voulait bien partir, et le plus vite possible même.
Les apprêts du départ ne furent pas longs.
Jean, craignant qu’un obstacle quelconque ne surgît tout à coup et ne l’entravât, ne leur laissait pas une seconde de répit.
Lui-même surveilla l’empaquetage des malles et lui-même les boucla; et, pressant l’un, activant l’autre, il se démena si bien que, le lendemain du quinzième jour après sa conversation avec son fils, M. et Mme Beson s’embarquaient à Marseille, sur le paquebot l’Étoile-du-Sud, à destination du Caire.
A la fin de la qu i nza i ne su i vante, Jean parcourait le journal dans un estaminet, quand, tout à coup, il poussa un sourd gémissement et tomba brusquement à la renverse sur le sol où il resta sans mouvement.
L’infortuné venait de lire sous le litre: «Un grand sinistre maritime», une nouvelle ainsi conçue e:
Le paquebot l’Étoile-du-Sud, de la Com pagnie Herman n et fils, de Marseil le, s’est perdu corps et biens sur les côtes du Maroc pendant une violente tempète.
Seuls, un matelot et une petite fille ont pu échapper r à la mort.
Le matelot, après avoir recueilli l’enfant dans une barque, est parvenu à aborder non loin de Tanger.
Ces malheureux doivent être rapatriés incessamment par les soins du consul français.
On informe que la petite fille, qui a dit s’appeler Jeanne Beson, pourra être réclamée par sa famille à l’administration de la Compagnie Hermann et fils.
«N.B.–D’après le dire du matelot, ils seraient les seuls survivants de ce terrible naufrage.»
Les personnes présentes crurent d’abord Jean frappé d’apoplexie, tant était grande son insensibilité; mais un médecin mandé en toute hâte, ayant reconnu en lui un reste de vie, le fit transporter à l’hôpital le plus proche, où des soins énergiques finirent par le ranimer.
Pendant vingt jours il eut un pied dans la tombe.
Cependant sa vigoureuse nature reprenant le dessus, il ne tarda pas à entrer en convalescence et reçut enfin son exeat.
En rentrant dans son logis après deux mois d’absence, il se demanda d’où il venait et pourquoi il en était sorti, cherchant en vain à rassembler ses souvenirs.
Son cerveau avait reçu une telle secousse qu’il ne se rappelait rien encore; tout était vague, confus dans son esprit.
L’instinct seul l’avait guidé jusqu’à son domicile.
Plusieurs jours durant, il ne quitta pas le fauteuil sur lequel il s’était jeté en arrivant; sans idée définie, comme hébété, à peine songeait-il à prendre quelque nourriture.
Tout d’un coup la mémoire lui revint, lui jetant à la tète un flux de sang qui de nouveau faillit l’abattre.
Mais cette fois sa douleur s’épancha en d’abondantes larmes qui, en le soulageant, empêchèrent une rechute.
Il pleura, pleura longtemps, cria sa souffrance, se tordit sous son étreinte; puis, quand ses yeux n’eurent plus de larmes, quand ses nerfs épuisés ne le secouèrent plus et qu’il put avec un calme relatif envisager sa situation, il songea à ce qu’il lui restait à faire.
Sa première pensée fut de se tuer pour aller rejoindre sa chère Pierrette et son pauvre Pierre, qui l’attendaient là-haut!...
Il caressa même cette idée noire avec un âpre plaisir.
Enfin, il serait donc réuni à sa femme et à son fils, les deux plus grandes affections qu’il ait jamais eues en ce monde!
Mais, heureusement, il se souvint qu’une enfant, qu’il s’accusa avec remords d’avoir rendue orpheline, n’avait plus que lui sur terre, et, quoique la mort lui eût paru bien douce, il comprit qu’il se devait désormais entièrement à la petiote que la Providence lui laissait.
Rejetant alors au loin son idée de suicide, sans perdre un instant il partit pour Marseille, d’où, n’ayant pris que juste le temps nécessaire à l’accomplissement des formalités de la réclamation, il revint aussitôt à Paris avec la petite Jeanne.
L’enfant ne cessait de lui demander qu’il la ramenât auprès de son papa et de sa maman qu’elle n’avait pas vus depuis si longtemps!
La catastrophe ayant eu lieu la nuit, la pauvrette ne se rendait pas compte de ce qui s’était passé; elle se rappelait seulement qu’après avoir embrassé un soir son père et sa mère, espérant les revoir le lendemain comme d’habitude, elle s’était réveillée dans un bateau bien plus petit que celui sur lequel elle se trouvait la veille, en compagnie d’un homme qu’elle ne connaissait pas.
Que tous deux étaient arrivés dans un endroit où il y avait beaucoup de sable, qu’ils étaient sortis du bateau et avaient marché longtemps, longtemps, à travers des bois et des plaines, jusqu’à ce qu’ils trouvassent des maisons qui ne ressemblaient pas du tout à celles de Paris.
Alors que là, elle et son compagnon avaient été reçus dans une de ces maisons par des messieurs et des dames qui paraissaient avoir du chagrin en la regardant et auxquels elle avait demandé é son papa et sa maman.
Qu’on lui avait répondu qu’elle les verrait bientôt, qu’ils étaient à Marseille où on allait l’envoyer avec l’homme qui l’accompagnait.
Mais qu’à Marseille elle ne les avait pas trouvés.
Et de nouveau elle insistait près de son grand-père pour qu’il l’amenât vers son papa et sa maman qu’elle voulait embrasser tout de suite, tou! de suite.
Chacune de ces demandes était un coup de poignard pour le pauvre maître maçon, qui ne savait que répondre.
–Ils vont revenir, lui disait-il; ils t’ont quittée parce qu’ils sont allés se promener très loin, trop loin pour continuer à t’emmener; c’est pour ça qu’ils t’ont renvoyée près de moi, mais, à leur retour, ils auront plein de belles choses pour leur petite Jeanne.
Et de crainte que l’enfant ne vît la douleur peinte sur ses traits amentablement altérés et ne s’affligeât davantage, il souriait, en disant cela, dévorant de grosses larmes qui lui brûlaient le cœur!...
D’abord ces raisons s n’apaisèrent guère le chagrin de l’enfant, qui sans cesse demandait son père e et sa mère.
Cependant Jean ayant occupé son esprit par de nombreuses distractions, elle finit peu à peu par ne plus le questionner qu’à d’assez longs intervalles.
–Ils sont donc allés bien loin, bien loin, qu’ils tardent tant à revenir? lui demandait-elle encore quelquefois.
–Oh! oui, bien loin, mon enfant!
–Enfin, reprenait la petite naïvement comme se parlant à elle-même, pourvu qu’ils n’aient pas oublié leur petite Jeanne!
Et elle poussait un profond soupir.
CHAPITRE VII
Table des matières
Dès qu’il avait été en état de sortir, le vieux Beson avait pensé à faire les démarches nécessaires à la sauvegarde des intérêts de sa petite-fille.
Ne sachant trop où aller pour cela, il s’était d’abord rendu à l’hôtel de son fils, afin de prendre quelques renseignements.
A sa grande surprise, il y avait vu les scellés partout apposés.
Le concierge, auquel il demanda des explications à ce sujet, lui apprit que c’était le fait du notaire, chargé d’affaires de l’ancien propriétaire de l’immeuble, qui, ayant eu connaissance du naufrage dans lequel avaient péri M. et Mme Beson, était venu un jour dresser l’inventaire du mobilier de l’hôtel et remplir ensuite la formalité des scellés, pour que tout restât dans le même état jusqu’à ce qu’il en eût référé à son client; car M. Pierre Beson, n’ayant pas payé régulièrement chaque année, se trouvait encore débiteur des deux tiers du prix convenu de la vente.
Le maître maçon courut alors chez le notaire, supposant qu’une solution avait été donnée à cette affaire; mais l’homme de loi lui répondit que celui qu’il représentait, voyageant pour le moment dans les Indes sans qu’il eût fait connaître depuis assez longtemps déjà sa résidence, il lui fallait attendre ou son retour ou tout au moins qu’il lui donnât de ses nouvelles; que jusque-là il ne saurait prendre aucune détermination.
Et, en forme de conclusion, il ajouta qu’il ne devait pas espérer toucher une forte somme sur les100,000francs versés, car il serait nécessairement tenu compte du loyer des six ans et-demi pendant lesquels l’hôtel avait été habité.
Jean lui objecta que la fille de son fils étant vivante, elle ne pouvait cependant être ainsi mise hors de chez elle; et que, dans tous les cas, il restait le mobilier qui au moins lui serait restitué.
–A coup sùr il y aura restitution, mais pas tout de suite, car rien ne peut sortir de l’hôtel l tant que mon client, qui est le seul arbitre en cette affaire, n’aura pas tranché le différend.
«Cependant soyez certain, monsieur, que je vais agir de telle sorte que cela ait lieu le plus tôt possible.
Gardez donc votre petite-fille près de vous, et dès que j’aurai du nouveau à ce sujet je vous préviendrai immédiatement; nous réglerons alors la situation sans plus tarder.
C’est, je crois, la seule marche à suivre actuellement.»
Jean, pensant avec raison que le notaire devait en savoir plus long que lui là-dessus, se rendit à ce dernier argument et se résolut à patienter.
Il se mit donc à vivre avec sa petite Jeanne, cherchant autant qu’il le pouvait à l’entourer des soins délicats auxquels elle était habituée.
Mais ayant avancé à son fils, qui au moment de son départ n’avait que très peu d’argent liquide, presque tout ce qu’il possédait, c’est-à-dire une trentaine de mille francs, et n’ayant conservé pour lui que le strict nécessaire, ses ressources étaient fort restreintes.
Bientôt même, par suite de quelques prodigalités qu’il avait faites pour les enfants, son modeste pécule fut largement entamé, et c’est avec effroi qu’il en vit venir la fin.
Il aurait pu certainement, en allant chez d’anciens clients de son fils ou d’anciens amis, obtenir qu’on lui prêtât, jusqu’à la liquidation des biens, ce dont il avait besoin, mais sa fierté s’y refusa, et il préféra s’imposer chaque jour, quelque privation nouvelle afin que la petite n’eût pas à souffrir de sa gêne.
Plusieurs fois il était retourné chez le notaire, mais ce dernier n’avait toujours rien à lui annoncer.
Une sorte d’homme d’affaires de ses voisins, consulté sur cette question, lui avait répondu qu’il devait tout bonnement se résigner à attendre, comme on le lui avait dit, à moins qu’il ne voulût risquer les chances d’un procès; mais qu’alors cela demanderait beaucoup d’argent et beaucoup de temps; que le mieux était donc encore de conclure avec l’ancien propriétaire un arrangement à l’amiable.
Au bout de six mois, le pauvre Jean, voyant sa bourse à peu près vide, fut forcé de se remettre à gâcher le plâtre comme par le-passé, car depuis le mariage de Pierre il n’avait guère travaillé qu’en amateur, plutôt pour surveiller «l’ouvrage» que pour être rémunéré, ses économies lui permettant de se reposer.
Mais aujourd’hui ce n’était plus-pour son plaisir qu’il fallait manier la truelle; c’était bel et bien pour gagner sa vie et celle de l’orpheline.
Aussi, bravement reprit-il son métier.
Pour ne pas laisser Jeanne seulette au logis pendant ses absences quotidiennes, il avait été convenu avec un voisin, M. Désiré, ancien avoué possesseur jadis d’une honnête aisance mais qu’une suite de malheurs imprévus avait si complètement ruiné qu’il avait dû, comme nous l’avons vu au commencement de ce récit, accepter une place d’employé subalterne dans un des bureaux du Mont-de-Piété, il avait été convenu que l’enfant resterait chez ce dernier tout le temps que le vieillard passerait au dehors.
Tranquille du ce côté, Jeanne songeait donc qu’à abattre le plus d’ouvrage possible afin d’augmenter sa paye, et souvent il prolongeait sa journée au delà de l’heure réglementaire.
Un jour qu’il avait travaillé jusqu’à la brune, –on était en été,–se voyant en retard et craignant qu’on ne fût inquiet de lui, il se mit à marcher si vite qu’il arriva à sa demeure tout en sueur et très altéré.
Sans prendre le temps de se reposer, il avala coup sur coup deux grands verres d’eau. L’effet de cette imprudence ne tarda pas à se faire sentir.
Après le repas, il fut saisi de frissons; de malaises, et dut se mettre au lit aussitôt.
Dans la nuit, une fièvre intense se déclara, et, le lendemain matin, le médecin constata une fluxion de poitrine.
Il fut cloué de nouveau trois mois sur son lit. Ne voulant pas aller à l’hôpital comme la première fois, il fallut, pour subvenir aux frais de la maladie, vendre au fur et à mesure tout ce qui était chez lui, linge et mobilier.
Quand il se retrouva sur pied, il vit avec effroi son appartement nu et son porte-manteau vide.
Alors, ne se souciant pas de donner plus longtemps le spectacle de son dénûment dans un quartier où on lui avait connu une existence aisée, il loua la petite chambre de l’impasse Rabot.
Là, sa misère ne fit qu’empirer. L’affaire de l’hôtel traînait en longueur, et rien jusqu’alors ne lui en laissait entrevoir l’issue.
Il essaya encore de travailler, mais ces secousses successives lui avaient, comme nous l’avons dit, ôté une partie de ses forces; on hésitait maintenant à l’employer, et il était quelquefois quinze jours ou trois semaines sans toucher un sou.
Enfin, après avoir vendu il vil prix ou engagé au mont-de-piété le peu qu’il possédait encore, il en était arrivé à un tel état de pénurie, que nous l’avons trouvé sur le point de mourir de faim, lui et sa petite-fille!...
Un an s’était écoulé depuis la mort de son fils.
Retournons maintenant dans la mansarde où nous les avons laissés au début de ce drame.
Leur faim est suffisamment apaisée.
Il ne reste plus sur la table que des miettes et le papier qui avait contenu la charcuterie, papier que Jeanne s’était chargée de rendre d’une netteté irréprochable.
Le poêle ronronne gaiement dans la chambre. et la petite s’en approche pour réchauffer plus vite ses membres encore transis.
A ce moment, le bruit d’un bouchon qui sort d’un goulot lui fait tourner la tête, et elle demeure saisie à la vue d’une demi-bouteille de vin à cachet rouge, que son aïeul lui montre d’un air triomphant.
–Comment! du vin, grand-père? exclama-t-elle la figure rayonnante, en frappant ses deux petites mains l’une contre l’autre pour mieux peindre sa joie.
–Oui, mon enfant, du vin; il n’y en a pas beaucoup, mais il est bon; je te le gardais pour ton dessert.
Et ayant versé dans le bol un quart du contenu de la bouteille, il y ajouta quelques morceaux de sucre qu’il fit dissoudre promptement.
Puis, lui tendant cette gourmandise:
–Tiens, fillette, bois-en une bonne gorgée, ça te remettra tout à fait l’estomac.
Pour expliquer l’allégresse de Jeanne, il faut dire que chez ses parents elle avait été habituée à prendre après chaque repas, à titre d’hygiène, un demi-doigt de vin sucré.
L’hygiène, peu lui importait, elle ne savait pas ce que c’était et ne s’en préoccupait guère; mais ce qu’elle savait bien, c’est que le vin sucré était délicieux et qu’elle l’aimait énormément.
Aussi longtemps que possible Jean lui avait servi cette petite gâterie, mais les jours mauvais étant venus, il avait, hélas! fallu l’en sevrer; et ce fut avec un gros serrement de cœur que le vieux vit, les premières fois, la petite attendre à la fin du repas son dessert accoutumé.
Mais il n’y avait pas moyen, du pain avant tout! Aussi, on juge du bonheur de Jeannette en voyant reparaître tout à coup son vin sucré.
Après les deux jours terribles qu’ils venaient de passer et la façon providentielle dont cet argent leur était venu, le vieux n’avait pu résister au plaisir de lui ménager cette surprise qu’il savait devoir lui être si agréable. Et certes il ne s’était pas trompé, car en deux lampées la petiote mit le bol à sec.
–Comme c’est bon! comme c’est bon! dit-elle en faisant claquer sa langue ainsi qu’un fin dégustateur et en jetant un coup d’œil de regret sur le vase vide qu’elle venait de poser sur la table. Oh! oui, c’est bien bon, et ça donne chaud tout de suite ici, ajouta-t-elle en portant sa menotte au creux de l’estomac.
«Mais toi, grand-père tu n’en bois pas un peu aussi?... bois en donc, dis?»
–Moi?... ma foi non, répondit le vieillard en rebouchant la bouteille, j’ai remarqué que le vin ne m’allait plus, me faisait même plutôt ma l; c’est pourquoi je préfère m’en passer, et si ça n’avait pas été entièrement pour toi, je n’en aurais pas acheté.
Oh! que si, le vin lui allait bien encore au pauvre vieux, et qu’il aurait eu du plaisir à s’en verser un plein verre! Mais il se serait fait scrupule de distraire une seule goutte de celui qu’il venait de rapporter; c’était pour la petite, qui en avait plus besoin que lui, et elle seule devait en profiter.
Et malgré l’insistance de Jeanne, il opposa toujours la raison qu’il lui avait donnée.
La mansarde prenait maintenant un tout autre aspect qu’une demi-heure auparavant.
Une douce chaleur l’emplissait peu à peu et chassait l’humidité au dehors; l’enfant avait retrouvé sa vivacité et son entrain, et le grand-père lui-même se sentait tout ragaillardi. Au silence lugubre qui avait régné toute la matinée succédait soudain le mouvement et la vie.
Qu’avait-il donc fallu pour opérer un pareil changement?
Oh! mon Dieu, bien peu de chose: quelques sous, tout simplement!
Hélas! oui, dans ce grand Paris où se gaspillent tous les jours des millions en fêtes, en plaisirs, souvent un pauvre diable meurt d’inanition faute de vingt centimes pour acheter une livre de pain!
Ce vieillard et cette enfant allaient succomber sous les tortures de la faim... Vingt ou trente sous avaient suffi pour les sauver!...
Deu existences pour un franc cinquante!
La petite Jeanne a raconté en détail à son grand-père la scène qui s’est, passée à la porte du bureau.
Du plus profond de son cœur, l’aïeul remercie celui qui les a si généreusement secourus.
–Il faudra, Jeanne, que tu m’aides à retrouver ce monsieur, car, vois-tu, ce n’est qu’un prêt qu’il nous a fait; et, foi de Jean Beson, je veux, en le comblant de bénédictions, lui rendre ses cinq francs dès que j’aurai touché l’argent de mon travail. Mais le reconnaîtras-tu si nous le rencontrons?
–Oh! oui, répondit l’espiègle avec un accent si convaincu qu’il frappa le vieillard.
–Tu es donc bien sûre de ton fait?
–Oui, oui, je suis bien sûre de le reconnaître parce que, pendant qu’il était dans le bureau avec moi, je l’ai regardé longtemps.
–Tu l’as regardé longtemps?... Et pourquoi donc, ma mignonne?
–Parce qu’il me plaisait beaucoup... Il était si beau! ajouta-t-elle avec une naïve admiration.
–Eh bien! Jeannette, il faudra que nous le retrouvions coûte que coûte.
–Oui, c’e est ça, grand-père, et nous réussirons, n’aie pas peur.
–Bien, bien, je compte sur toi.
«Mais à présent que me voilà réconforté, je veux aller immédiatemment trouver l’entrepreneur qui doit m’embaucher.
Il m’avait prié de l’informer du jour où je serais en état de me mettre à la besogne; j’espère qu’en me voyant ainsi tout gaillard, il n’hésitera pas à me donner du travail.»
Là-dessus, le vieillard, après avoir affirmé à Jeanne qu’il ne tarderait pas à revenir, sortit d’un pas presque léger.
–Je ne sais pourquoi, murmurait-il en descendant l’escalier, mais quelque chose me dit que tout ça va changer. Que va-t-il se passer., je l’ignore, mais certainement il y aura bientôt du neuf.
Et cet homme qui avait tant souffert voyait poindre au loin les premières lueurs d’une aurore nouvelle éclairant doucement une existence composée désormais de jours paisibles et consolants!
DEUXIÈME PARTIE
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
Ceux qui affirment que Londres est de tout temps la ville la plus noire, la plus enfumée, la plus triste qui soit au monde; que le brouillard y réside à l’état permanent, enveloppant tout, hommes et choses, d’un voile gris et épais; ceux qui prétendent que le soleil n’a jamais dardé un de ses rayons sur la grande cité, de crainte de la ternir; qu’enfin Londres a toujours eu la plus grande ressemblance avec une cave humide ou le fond d’un puits; ceux-là eussent certainement passé pour fous, le1er mai de l’an de grâce186...
Jamais, en effet, l’atmosphère n’avait été si limpide qu’en ce jour, le ciel plus bleu, le soleil plus resplendissant; jamais les toits des maisons et des fabriques, n’avaient reflété avec autant d’éclat les rayons de l’astre-Dieu; jamais les hautes cheminées d’usines n’avaient découpé leurs silhouettes fantastiques avec autant de netteté sur l’azur profond; et jamais non plus la fumée, cette fumée noire et grasse sortie des flancs de la houille, ne s’était élevée à une si grande hauteur et toute droite, comme si elle eût voulu montrer par là sa ferme intention de ne pas chercher noise à cette splendide journée.
Les Londoniens qui d’abord n’avaient pas pu en croire leurs yeux, étant peu habitués à une semblable clémence de la température britannique, avaient cependant fini par comprendre qu’ils n’étaient pas dupes d’une illusion, et, voulant profiter de ce hasard providentiel, s’étaient portés en masse sur toutes les promenades, dans tous les jardins, dans tous les squares, sur les places, sur les boulevards, avides de ne pas perdre un atome de cette atmosphère printanière qu’ils humaient avec délices, dilatant leurs larges poumons outre mesure, afin d’en absorber une dose suffisante pour se souvenir de ce jour mémorable le reste de leur existence.
Hyde-Par k, le Longchamps de Londres, offrait principalement un coup d’œil magnifique.
La multitude d’équipages de toute sorte qui emplissaient les allées, la foule des piétons qui enserraient les voitures, le va-et-vient continuel des uns et des autres, les rires, les éclats de voix, les cris s’échappant des poitrines gonflées de joie, le bruit, le tumulte enfin qui s élevait de cette cohue humaine:–et animale, car les chevaux eux-mêmes, par de retentissants hennissements, fêtaient aussi le printemps à leur manière,–donnaient à ce jardin une telle animation, un aspect d’une si puissante originalité, qu’on ne se rappelait pas avoir rien vu de pareil depuis un temps immémorial,
Il faut dire que Hyde-Park, lui aussi, voulant faire sa partie dans ce concert unanime, s’était artistement paré en poudrant à vert ses arbres et ses pelouses, en faisant c’hanter gaiement l’eau de ses bassins et en épanouissant les fleurs multicolores de ses parterres, qui embaumaient l’air de leurs mille parfums.
Toutes les personnalités du monde et du demi-monde londonien semblaient s’être donné rendez-vous dans l’allée principale du jardin, où les rangs et les classes se trouvaient à ce point confondus que plus d’un coude de lady faillit effleurer, de voiture à voiture, celui d’une beauté à la mode, sans que la propriétaire du coude aristocratique parût surprise de cette étrange promiscuité.
Pourtant c’était là une dérogation sans égale aux usages établis et qui, en toute autre circonstance, eût fait certainement l’objet d’une interpellation au Parlement.
Mais en ce jour on était loin de songer à ces puérilités: l’astre radieux qui jetait une gaze d’or sur ce coin du globe illuminait tous les cerveaux et fondait à sa douce chaleur la glace du cant bri tannique.
On ne pensait qu’à une chose: jouir de cette merveilleuse après-midi; et, le cœur dilaté, les yeux pleins de douces visions, hommes et femmes, à quelque classe de la société qu’ils appartinssent, étaient plutôt tentés de se tendre la main qu’occupés à observer les distances.
Parmi les équipages qui lentement suivaient l’allée, l’un d’eux attirait surtout le regard des promeneurs.
Ce n’était certes pas le superbe attelage gris fer, composé de deux pur-sang anglais ayant dû coûter quelques mille livres sterling qui provoquait ainsi l’attention; non plus le volumineux et tonitruant cocher à livrée écarlate, à la face rubiconde et large comme un pudding de Noël; non plus le groom, gros comme un ouistiti, perché sur le marchepied de derrière, et dont le visage d’un noir intense était si luisant qu’on l’eût cru ciré avec le meilleur produit de la maison Cock-Read.
Non, ce n’était pas cela qui faisait que des milliers d’yeux étaient braqués sur ce landau, mais bien parce qu’il était occupé par le duc Harris Harrison, près duquel trônait une jeune femme d’une merveilleuse beauté, tout de bleu vêtue.
Pour expliquer l’étonnement, la stupéfaction même de ce fait, en apparence si simple, d’un gentleman accompagné d’une dame, il est nécessaire de dire que le duc Harris Harrison, alors âgé de trente-deux ans, d’une des plus vieilles noblesses du royaume, cent fois millionnaire, était le héros d’une légende connue de presque tout. le monde et dont le sujet principal, ou du moins celui qui intéressait le plus, était le serment qu’il avait prêté jadis, à la suite d’un grand malheur, de renoncer à jamais au commerce des femmes.
Serment qu’il violait ainsi ouvertement devant tout Londres, et dont le parjure indiquait qu’il avait trouvé une consolation à son chagrin... inconsolable!...
Voici quelle était cette légende:
Orphelin dès son jeune âge, le duc Harris Harrison avait, à dix ans, hérité de l’immense fortune de son père, se chiffrant à plus de trois millions de livres sterling.
Un de ses oncles, sir George Harrison, chargé de gérer son patrimoine jusqu’à sa majorité, l’emmena avec lui dans les Indes où il possédait de grandes propriétés minières.
Sir George avait une fille, de quelques années plus jeune qu’Harris et qui avait nom Clara.
En voyant les deux enfants grandir côte à côte et en constatant entre eux un doux attachement, il avait résolu de les unir quand le temps serait venu.
Les années s’écoulèrent, et l’amitié des deux jeunes gens se transforma insensiblement en un sentiment plus tendre.
Ils s’aimèrent alors avec toute la force de leurs cœurs vierges, ne vivant plus désormais que l’un pour l’autre et ne regardant la vie qu’à travers le prisme merveilleux de leur amour, qui la leur montrait sous ses côtés les plus chatoyants.
Le moment qui devait les unir approchait: miss Clara allait atteindre dix-sept ans, Harris entrait dans sa vingt-deuxième année.
Deux ans avant que le jour tant désiré arrivât, un riche indigène nommé Rhabamih, propriétaire des mines voisines de celles de sir George, était venu rendre visite à ce dernier, afin de s’entendre avec lui au sujet de l’exploitation en commun de filons mitoyens.
Rhabamih s’était fait accompagner de son fils, Mysour, un beau jaunâtre de vingt ans, qui, en apercevant miss Clara, s’éprit d’elle subitement et voulut sur-le-champ la demander en mariage.
Mais en apprenant qu’elle était promise à Harris, un accès de rage folle s’empara de lui et il ne nourrit plus qu’une idée fixe: la posséder, coûte que coûte!
Dès lors, toutes les ressources de son esprit inculte et sauvage furent employées à chercher le moyen de dresser des embûches à miss Clara.
La chose était assez difficile à exécuter, car les deux fiancés restaient constamment ensemble, depuis le matin jusqu’au soir.
Il est vrai que fréquemment ils s’éloignaient de l’habitation, seuls tous deux, et que Mysour aurait pu, en entamant une lutte avec Harris. réussir peut-être à s’emparer de miss Clara: mais à cela il ne songeait point.
Rusé et lâche comme la plupart des Indiens, il aimait mieux tendre un piège que d’agir ouvertement.
Cependant le temps passait, et il n’avait pu encore saisir l’occasion qu’il guettait avec une vigilance de fauve.
Sa a rage s’en augmentait ainsi que sa passion, qui touchait au délire, bien qu’il la dissimulât soigneusement pour qu’on ne songeât pas à se mettre en garde contre lui.
La veille du jour où les fiancés devaient enfin être unis, Harris. ayant quelques dernières et indispensables formalités à remplir, dut se rendre à la ville, et, à grand regret, abandonner sa chère Clara une partie de la journée, en la prévenant toutefois qu’il serait de retour pour le repas du soir, qui avait lieu à sept heures, et qu’ils pourraient ainsi passer encore une heure ou deux ensemble avant le coucher du soleil.
En attendant son bien-aimé et afin de ne pas lui dérober une minute de ses pensées, miss Clara s’était réfugiée dans un bosquet assez éloigné de l’ habitation, et là, paresseusement étendue dans un hamac, elle s’était prise à songer r à tout ce bonheur qui allait lui être dévolu, à ces heures inondées de joie et d’amour dont allait désormais se composer son existence... Et son âme. remplie d’allégresse. montait vers l’infini dans une sublime action de grâce...
Elle était radieusement belle: une longue robe de soie bleue, serrée aux hanches par une cordelière, faisait valoir la richesse de son corps virginal et ajoutait encore à sa beauté, en s’hannonisant heureusement avec la nuance blond foncé de ses cheveux opulents et la blancheur rosée de son teint qui, malgré le climat, avait gardé sa diaphanéité originelle.
Depuis longtemps déjà durait sa rêverie, lorsqu’un bruit de pas légers, mais d’une légèreté voulue, vint l’interrompre, en même temps qu’un Indien inconnu de la jeune fille apparaissait à l’entrée du bosquet.
Avant que miss Clara ait eu le temps d’interroger l’intrus sur sa présence en ce lieu solitaire, il lui dit d’une voix basse et rapide:
–Miss, venez vite avec moi!... Sir Harris est tombé de cheval près du temple d’Achim-Caan et s’est grièvement blessé... Il désire vous voir immédiatement et m’a envoyé pour vous prévenir... Venez vite!...
–Que m’apprends-tu, grand Dieu! exclama miss Clara toute tremblante. Sir Harris est blessé?... Et où est-il, que je vole auprès de lui? ajouta-t-elle on descendant précipitamment du hamac.
–Nous l’avons transporté, un de mes camarades et moi, dans le temple, au pied de l’autel, afin que le Dieu lui soit propice.
–Tiens, dit-elle en lui jetant sa bourse, retourne au temple le plus vite que tu pourras et préviens sir Harris que je te suis.
«Le temps seulement de me munir r de quelques cordiaux et j’accours.»
Et, sans remarquer que l’ Indien disparaissait par un chemin détourné en se dissimulant pour ne pas être vu, miss Clara se rendit en h A te à l’habitation, monta à son appartement. prit deux ou Irois flacons contenant des breuvages réconfortants et dont elle se servait pour soigner ses serviteurs blessés, puis se dirigea vers le temple indien situé à une demi-lieue.
Ce monument, voué au culte des fidèles de Vichmou, était une lourde et colossale construction ornée de figures plus hideuses les unes que les autres et dont la vue seule donnait le frisson.
l’entrée se tenait l’estafette qui était venue prévenir la jeune fille.
–Allons, guide-moi vers sir Harris, lui ordonna miss Clara.
–Suivez-moi, miss; dans un instant vous serez auprès de lui. j
Disant cela, le reptile indien s’engagea, accompagné de la jeune fille, sous la voûte du temple où aurait régné une obscurité complète sans un mince rayon de lumière qui tombait d’aplomb sur l’idole du lieu, le terrible et sanguinaire Achun-Caan, à la tête d’or massif, éclairée par des yeux de saphir.
Tout en suivant son guide, miss Clara se sentait oppressée et dominée par un sinistre pressentiment dont elle ne pouvait s’expliquer la cause et contre lequel elle se raidissait en vain.
Aussi avait-elle hâte de se trouver aux côtés d’Harris et d’entendre sa voix.
Elle pensait qu’elle ne devait plus être bien éloignée de lui, puisque les détails de la face du dieu apparaissaient déjà dans toute leur hideur.
Déjà miss Clara cherchait du regard le blessé au pied de l’autel quand, tout à coup, l’Indien qui la guidait ayant disparu fantastiquement dans la muraille, elle se sentit enlacée par deux bras nerveux, en même temps que des lèvres brûlantes se posaient sur son visage et que, terrassée, sans forces pour se défendre, elle succombait sous l’étreinte de Mysou!...
Quelques instants après le départ de miss Clara, Harris rentrait à l’habitation.
A sa grande stupéfaction, il apprit que sa fiancée était partie pour le temple indien, où lui, Harris, avait été transporté à la suite d’une chute de cheval.
Ne comprenant rien à cette fable, mais en proie à une grande inquiétude, il prit à son tour le chemin du temple.
Nul doute qu’il n’eût rattrapé la jeune fille s’il eût suivi le même chemin qu’elle; mais un malheureux hasard voulut qu’il s’égarât et que, perdant ainsi un temps précieux à retrouver la bonne voie, il n’arrivât au temple qu’un grand quart d’heure après elle.
Là, des plaintes parties d’une des cavités les plus sombres du lieu sacré attirèrent aussitôt son attention et dirigèrent ses pas.
Mais, hélas! quel navrant spectacle s’offrit bientôt aux yeux de l’infortuné jeune homme!...
Miss Clara, affaissée sur les dalles, les vêtements en lambeaux et dans un état n’indiquant que trop l’acte de sauvagerie dont elle venait d’être victime, poussait de sourds gémissements et était en proie à un tremblement convulsif qui agitait violemment tout son être.
Derrière un pilier, Mysour se cachait, cherchant à fuir.
Mais Harris ne lui en donna pas le temps.
Poussant un rugissement de fauve, il bondit vers l’Indien et, s’emparant de lui, le saisit par une jambe, le fit tournoyer ainsi qu’il eût fait d’une fronde et lui écrasa la tète contre celle du dieu, dont la face hideuse fut couverte de sanglants débris.
Cette vengeance accomplie, il prit dans ses bras miss Clara que la raison semblait avoir abandonnée, et s’élança vertigineusement vers la demeure de son oncle, serrant de toutes ses forces contre son cœur son précieux fardeau.
Hélas! ce jour si ardemment désiré et qui devait être tout à l’allégresse fut un jour de deuil et de larmes.
Miss Clara, tuée par la honte qu’elle ressentait de la souillure qui lui avait été infligée, mourut le lendemain soir au soleil couchant, laissant livrés à d’inexprimables angoisses son père et son fiancé.
Par un sublime sentiment de pudeur, la pauvre enfant, quelques moments avant sa mort, songeant à l’horrible outrage qu’avait subi son corps, avait supplié qu’on ne la changeât pas de vêtements pour l’ensevelir.
Ce fut donc la robe bleue qu’elle portait la veille qui lui servit de linceul.
Cette catastrophe eut un contre-coup fatal: le malheureux père, miné par un noir chagrin, ne tarda pas à suivre sa fille dans la tombe, et Harris, pendant plusieurs mois, resta dans un état de prostration telle qu’on craignit longtemps que sa raison n’en fût ébranlée.
Malheureusement pour, l’infortuné jeune homme, il n’en fut rien; et lorsque son esprit reprit l’équilibre et le rendit au poignant–sentiment de la réalité, l’existence lui apparut sous un jour si lugubre et si profondément triste que le spleen, cette horrible et cruelle maladie, vint jeter dans son âme ses premières racines, lesquelles devaient y croître rapidement et l’envahir bientôt tout entière.
Maintes fois même l’idée du suicide traversa son cerveau.
Mais il n’avait que vingt-deux ans, et l’instinct de conservation qui chez l’être humain domine toujours, surtout à cet âge, combattit à son insu ses funestes pensées.
Ne pouvant continuer à vivre dans le lieu où tout lui rappelait sans cesse son malheur, il résolut de voyager, espérant par là trouver quelque adoucissement à son mal.
En conséquence, il réalisa une partie de sa fortune, qui s’était encore accrue de celle de sir George dont il était l’unique héritier, et se mit à parcourir le monde.
C’est alors que, plusieurs fois, le hasard de ses voyages l’amena à Londres, où le bruit de sa triste destinée ne tarda pas à se répandre et à le rendre l’objet d’une tendre sympathie de la part même des indifférents, qui tentèrent tout ce qui était en leur pouvoir pour l’arracher à sa douleur.
Un des moyens employés à cet effet fut, entre autres, le mariage.
Mais en vain fit-on défiler devant ses yeux les plus gracieuses misses et ladies disponibles de la cité et des villes avoisinantes; aucune ne réussit à fixer un seul instant son attentiun.
Obsédé même, et afin de se débarrasser des démarches importunes réitérées auprès de lui dans ce sens, il déclara nettement qu’il ne se marierait jamais, quelque parfaite que fût la femme qu’on lui présentât, attendu que son cœur était mort, bien mort, et qu’il ne pourrait éprouver pour elle qu’une éternelle indifférence.
Cette déclaration catégorique, qui en peu de temps fut à la connaissance de tous les intéressés des deux sexes, eut pour résultat de lui procurer une tranquillité relative à ce sujet.
Quelques amis d’enfance qu’il rencontra et qui, n’ayant pas de blessure au cœur, prenaient la vie du bon côté, lui conseillèrent alors de faire comme eux, c’est-à-dire d’avoir des maîtresses, ce qui lui assurerait les plaisirs de l’amour sans qu’il eût à supporter les inconvénients du mariage.
Mais il repoussa également ces étranges conseils, répétant que plus jamais ni femme ni maîtresse n’obtiendrait de lui le moindre retour d’affection.
Il professait un culte profond pour le chaste amour qu’il avait eu autrefois, et il aurait cru, ajoutait-il, commettre un sacrilège s’il avait permis qu’une femme, à quelque titre que ce fût, vint détourner sa pensée de ce pieux souvenir.
Et pour montrer que son intention était irrévocable, il jura solennellement de ne point revenir dessus.
Dès lors, on le laissa promener à sa guise son humeur hypocondriaque, en se contentant de l’appeler «le solitaire».
Nous allons voir maintenant quelles circonstances l’amenèrent à enfreindre son serment.
Ses apparitions à Londres avaient été chaque fois de courte durée.
Lassé bien vite de toutes les distractions qui s’offraient à lui, il partait tout à coup pour une contrée lointaine et pendant longtemps on n’entendait plus parler de lui.
Dans ses excursions il visita les cinq parties du monde, semant partout l’or à profusion et se procurant, en dehors de l’amour, tous les plaisirs, toutes les jouissances de la vie, toutes les émotions, même les plus fortes, que puisse supporter un homme.
Mais, héla! sans qu’il en ressentît jamais le moindre apaisement.
Reconnaissant alors qu’il ne faisait que prolonger ses tortures morales en prolongeant son existence, il voulut en finir d’un seul coup.
Il n’avait pas trente ans.
Sa résolution bien arrêtée, il attendit pour l’accomplir le jour et le moment précis où sa fiancée était morte.
Il croyait ainsi se rapprocher déjà d’elle sur terre avant d’aller la rejoindre pour toujours dans les célestes sphères.
L’époque venue, il débarqua la veille à Portsmouth, lieu de sa naissance, et laissant à bord sa nombreuse suite, de crainte qu’on ne pénétrât son dessein et qu’on ne tentât de l’en détourner, il entra dans le premier hôtel qu’il rencontra sur son chemin.
C’était un établissement borgne, aux murs noirs et lézardés, aux locaux sombres et humides.
Dans la disposition d’esprit où il était, ce décor lui plut.
Il s’en ferma soigneusement dans la chambre qu’on lui donna, laquelle était située au premier étage et prenait jour–quel jour!–sur une petite ruelle sale et puante.
Comme il avait toute la nuit devant lui avant que sonnât l’heure fatale, il résolut de la passer à édit er.
Il dongea avec amertume à sa triste destinée, à sa vie tout d’abord si belle, si rayonnante, et fatalement brisée dans sa fleur, à ce rêve de joie immense que jadis il s’était tant complu à caresser et qu’une épouvantable catastrophe avait soudain englouti, changeant ainsi en quelques instants le reste de ses jours en un enfer sans nom.
A ce souvenir se ravivaient en lui des désirs inassouvis s de vengeance, et il regrettait de ne pouvoir torturer l’auteur de tous ses maux, dont il se reprochait la mort trop prompte.
Oh! comme il s’en voulait de ne pas lui avoir déchiré la chair avec ses ongles et broyé le cœur sous son talon; de ne pas avoir savouré longuement la joie suprême de voir se tordre sous les morsures de la douleur ce monstre qui, depuis huit années, lui faisait endurer des tourments horribles!...
Et les yeux injectés, la lèvre frémissante, il prenait un cruel plaisir à s’appesantir sur cette fiction qui, pendant longtemps, le tint sous le coup d’une pénible anxiété.
Cependant, son esprit continuant à explorer le passé, ces sombres tableaux s’effacèrent graduellement, devinrent vagues, diffus, et finalement s’éloignèrent tout à fait de son cerveau fatigué, emportant avec eux l’angoisse qu’ils avaient causée.
Ceux qui lui apparurent alors furent pour lui comme un baume salutaire.
Reporté aux jours heureux de son séjour chez son oncle qui avait été pour lui un second père, il se rappelait les débuts de sa liaison si franche et si pure avec sa chère Clara; puis les premiers troubles de leur âme et leurs longs entretiens, le soir, sous l’œil indulgent de sir George, quand tous deux, la main dans la main, ils se sentaient pénétrés d’une ivresse inconsciente; puis le premier aveu de leur amour, là-bas, sous l’ombreux bananier, où, dérobés aux regards indiscrets et n’ayant que Dieu pour confident, ils purent loyalement épancher leurs cœurs et se révéler leur passion; puis les tendres serments qu’ils échangèrent alors en souhaitant de ne jamais mourir pour qu’ils pussent toujours s’aimer; puis leurs mille projets d’avenir, les débats qu’ils suscitaient, leurs brouilles de cinq minutes quand ils ne tombaient pas d’accord, et leur pardon mutuel scellé, par un baiser que la mutine se laissait facilement voler; enfin tant d’autres circonstances de leur vie commune qui lui revenaient en foule à la mémoire et gonflaient ses paupières de douces larmes.
Peu à peu, sous l’impression du silence de la nuit, dans la solitude qui l’environnait et l’isolait complètement des humains, son esprit devint si lucide, acquit une telle puissance d’évocation qu’il crut voir devant lui la chère morte, vêtue de cette même robe bleue dans laquelle elle avait été ensevelie, et que, tombant à genoux, les yeux fixés sur la vision, il resta ainsi, fasciné, balbutiadesnt paroles sans suite, dans lesquelles il lui reprochait de l’avoir quitté et la remerciait de revenir vers lui.
Et la jeune fille, image toute conçue de souvenirs et d’ amour, semblait lui sourire et murmurer à son tour des mots de tendresse infinie et d’ineffable consolation qui plongeaient le pauvre fou dans un ravissement extatique.
L’hallucination à laquelle l’infortuné était en proie touchait à ce point à la vérité que, tout à coup, oubliant que ce n’était qu’un jeu de son imagination surexcitée, il étendit la main vers l’image adorée pour prendre la sienne et la porter il ses lèvres.
Hélas! ce mouvement suffit pour rompre le charme et faire évanouir aussitôt la vision enchanteresse.
Brusquement ramené à la réalité, ce fut avec une sorte de joie âpre qu’Harris songea qu’il ne lui restait plus que peu d’instants à vivre; car la vaine chimère dont son esprit venait d’être bercé et la cruelle déception qu’il avait éprouvée de son retour subit aux choses de ce monde l’avaient encore affermi dans sa fatale résolution.
Il était cinq heures du matin, et bientôt le soleil allait paraître; quelques minutes seulement le séparaient encore de l’heure qui, huit années auparavant, avait marqué la fin de la fille de sir George.
Les préparatifs de mort ne lui demandèrent, pas beaucoup de temps: il s’arma simplement d’un long stylet indien qui ne le quittait jamais, découvrit sa poitrine et attendit, prêt à se frapper.
–Enfin, murmura-t-il, s’adressant à l’absente. je vais donc être près de toi, toujours. toujours... chère Clara!...
«Si tu es venue cette nuit me visiter, c’est sans doute pour me supplier de me hater...
Eh bien!... je su i s prêt!...
Avant que le premier rayon de soleil ait lui sur le monde, mon âme aura rejoint la tienne...
Me voici, ma bien-aimée... Je monte vers toi...»
Il dit, et levant son arme, il se visa au cœur!...
Tout à coup, des cris déchirants poussés par une femme parvinrent jusqu’à lui, suivis aussitôt de voix d’hommes à l’accent grossier et aviné.
Malgré la solennité du moment, cette circonstance insolite arrêta sa main.
Rapidement il se porta à la fenêtre et plongea son regard dans la rue.
Devant l’hôtel même me, un groupe de matelots en ébriété entourait une jeune femme. cherchant, malgré sa résistance et ses supplications, à l’entraîner avec eux..
–Allons! viens, la belle, disait l’un, nous payerons cher ta bienvenue parmi nous; nos poches sont pleines de bonnes et luisantes guinées qui te permettront d’acheter un bonnet pour remplacer celui que tu as sans doute jeté par-dessus les moulins.
–Laissez-moi, misérables. laissez-moi! criait la malheureuse qui, nu-tête, les vêtements en désordre, se débattait en vain au milieu de l’horrible mêlée.
–Mais puisqu’on veut te payer! ricanait un autre.
–A l’aide! à l’aide! continuait à implorer l’infortunée dont la frayeur commençait à paralyser les forces.
–Ah! tu fais la bégueule? ajoutait un troisième. Eh bien! on va t’emporter, quoi!... Je parie que quelques verres de gin bien chaud et bien sucré sauront te mater, et que tu deviendras la meilleure fille du monde. Allons, les autres, un coup de main... et en douceur!...
Et ces coquins, dominés par l’ivresse, se mettaient déjà en devoir de s’emparer de leur victime, quand une main puissante s’abattit soudain sur celui qui paraissait le plus acharné et l’envoya rouler sur le pavé, où le suivirent deux de ses acolytes qu’il entraîna dans sa chute.
C’était Harris qui, descendu en toute hâte, venait ainsi au secours de l’inconnue.
Les autres ivrognes, mis en fureur par le spectacle de leurs compagnons gisant à terre, se ruèrent alors, en proférant des paroles de vengeance, sur cet agresseur qui leur tombait des nues; mais ils se heurtèrent à un poing nerveux et dur comme du fer qui fit jaillir le sang de leurs faces et sonner creux leurs poitrines.
Avant que les matelots aient eu le temps de revenir à la charge, Harris emmena vivement la jeune femme et, peu après, il se trouvait avec elle en lieu sûr dans sa chambre d’hôtel.
Mais aussitôt la malheureuse, que sa lutte avec ses ennemis avait épuisée, fut prise d’une syncope.
Harris n’eut que le temps de la recevoir dans ses bras, où elle s’évanouit complètement.
Il l’étendit alors sur le lit et lui prodigua les soins les plus empressés et les plus respectueux.
Son acte de délivrance avait été si prompt, qu’il n’avait même pas remarqué le visage de l’étrangère.
Quand soudain un rayon de soleil, filtrant par la fenêtre restée ouverte, glissa jusqu’à la jeune femme et entoura son front d’une auréole pâle et vaporeuse.
Alors, à la vue des traits qui lui furent révélés, Harris reçut une telle commotion au cœur, qu’il demeura rivé au sol et comme foudroyé.
La femme qui était là, présente à ses yeux éblouis, avait, jusque dans les moindres détails de sa physionomie, une ressemblance si parfaite avec miss Clara que, s’il n’eût, hélas! assisté autrefois aux derniers moments de sa fiancée, il eût juré devant Dieu que c’était elle qu’il revoyait.
Stupéfié, se demandant s’il n’était pas encore victime d’un jeu de son imagination, il contempla ainsi la jeune femme, retenant son souffle de peur de voir de nouveau s’évanouir cette enchanteresse apparition.
Mais sa raison lui ayant enfin démontré qu’il ne s’abusait pas, qu’il avait bien réellement devant lui des formes matérielles, il se laissa tomber à genoux près du lit, et, l’âme inondée d’un bonheur ineffable, il se prit à adresser une prière d’amour à cette idéale beauté qui réalisait si délicieusement son rêve, en empruntant à miss Clara ses traits délicats et le pur modelé de son corps.
Puis, s’emparant de la petite main inerte qui s’offrait à lui, il la couvrit de baisers et l’inonda de larmes...
Sous l’influence magnétique de ces caresses d’amour chaste, l’étrangère revint peu à peu de son évanouissement, entr’ouvrit ses paupières et chercha à s’orienter.
D’abord, ne se souvenant plus de ce qui s’était passé, elle parut fort étonnée de se trouver dans un lieu qui lui était totalement inconnu et surtout seule avec un homme dont elle ne s’expliquait pas la présence.
Mais bientôt, sa mémoire lui rappelant la scène de la rue et le courage dont avait fait preuve son sauveur, elle jeta à celui-ci un regard de profonde reconnaissance, ne pouvant encore le remercier de vive voix.
Lorsque enfin elle se sentit suffisamment remise et qu’elle crut pouvoir être en état de partir, elle descendit du lit toute confuse, et s’adressant à Harris qui ne la quittait pas des yeux, elle lui dit d’un accent ému.:
–Je ne veux pas, monsieur, abuser davantage de votre généreuse hospitalité, et je vais m éloigner de vous pour suivre, j’ai lieu de le supposer, un chemin tout différent du vôtre.
«Donc, jamais plus sans doute nous ne nous rencontrerons. Mais avant de franchir ce seuil, je tiens à vous dire que le souvenir du service providentiel que vous m’avez rendu en me tirant des mains de ces ignobles calfats, dont j’allais fatalement devenir le jouet infâme, sera toujours présent à ma pensée et que je vous en conserverai une éternelle gratitude.
Adieu donc, monsieur, adieu!... Que les vœux que je forme pour vous...»
–Quoi! vous partez, madame! exclama Harris d’une voix tremblante d’émotion.–Vous partez, et pour toujours?... Oh non... ce n’est pas possible... non... vous ne voudriez pas ainsi me rejeter dans le néant!... Restez madame. restez!... Je vous en prie... je vous en conjure... Oh! restez... restez encore!... Si vous saviez quelle félicité j’éprouve à vous contempler!...
Surprise au plus haut point de l’exaltation du jeune homme, non moins que de l’instante supplication qu’il lui adressait, l’inconnue fixait sur lui des regards interrogatifs qui paraissaient demander une explication, quand Harris, secouant par un puissant effort de volonté le charme qui le dominait et redevenant maître de lui-même, reprit:
–Écoutez, madame, et vous comprendrez pourquoi j’insiste avec tant de force pour que vous restiez auprès de moi:
«J’ai perdu, il y a huit ans, une femme que j’aimais éperdument, ma fiancée, morte à la suite d’un horrible outrage dont elle a été victime.
Depuis cet événement fatal, l’image de cette enfant ne m’a pas un seul instant abandonné...
Sans cesse devant mes yeux, constamment présente e à mon esprit et à mon cœur...
Croyant toujours l’entendre m’appeler et me reprocher de vivre quand il m’était si facile de la rejoindre, je n’ai plus traîné dès lors qu’une existence misérable, reculant lâchement de jour en jour l’instant de notre réunion éternelle!...
Cette nuit, enfin, j’avais résolu de mettre un terme à mes souffrances et j’étais là, la poitrine nue, prêt à me percer r de cette arme, lorsque vo s cris s de détresse parvinrent jusqu’à moi. En vous apercevant au milieu de ces bandits, j’ai pensé que je pouvais encore accomplir une bonne action avant t de quitter la terre, et j’ai couru à votre secours...
Mon intention était d’abord, une fois que je vous eus dégagée, de vous donner les soins que nécessitait votre état et de vous rendre ensuite à votre existence habituelle; mais le premier rayon de soleil, en venant éclairer votre visage, m’a révélé une ressemblance tellement frappante avec celle que je pleure, qu’en vous voyant et en vous entendant je crois encore et la voir et l’ entendre, et que, pour vous posséder éternellement à mes côtés, je suis décidé à accepter les conditions qu’il vous plaira de m’imposer.
Si donc les liens qui vous attachent à la société vous permettent de vous rendre à ce suprême désir, dites un mot, un seul, et à l’instant même je deviens votre esclave; esclave humble et soumis dont vous disposerez à votre guise et qui passera sa vie à vous adorer religieusement, sans effleurer même le pan de votre robe, ainsi qu’il eût adoré celle qui lui a été ravie!...
Sinon, ajouta-t-il avec amertume, si des circonstances que je ne connais pas vous forcent à repousser l’union idéale que je vous propose, parte z, madame, éloignez-vous, ne me laissant comme dernière consolation, avant ma mort prochaine, que la joie profonde de vous avoir entrevue comme un mirage céleste!...»
Harris se tut et attendit la réponse de l’inconnue.
Celle-ci avait écouté, sans l’interrompre et les yeux agrandis par l’étonnement, cette longue tirade.
Quand il eut fini, au lieu de répondre sur-le-champ, elle resta silencieuse, absorbée par une foule de pensées nouvelles.
Plusieurs minutes s’écoulèrent. Enfin, prenant au sérieux la situation bizarre dans laquelle le hasard la mettait, elle répondit:
–Quoi! à moi qui, il y a une heure à peine, vous étais encore complètement étrangère, dont vous ne soupçonniez même pas l’existence ici-bas, vous demandez tout à coup, parce que je ressemble à une femme que vous avez aimée, que j’accepte de vivre avec vous d’une vie commune, ainsi que le ferait une épouse ou une maîtresse? Mais il me semble qu’avant toutes choses, vous devriez savoir au moins qui je suis, quel est mon passé et le but de ma vie?...
–Je ne veux rien savoir de votre passé, ni rien connaître du but que vous poursuivez en cette vie; je veux totalement ignorer qui vous êtes et quelle place vous occupez dans la société; votre individualité doit s’effacer entièrement devant celle de l’infortunée que vous représentez si parfaitement et dont vous prenez la personnalité absolue... Vous ne serez ni ma femme, ni ma maîtresse, vous serez ma fiancée qui m’aura été rendue après une séparation de huit années et que j’adorerai, je vous le répète, ainsi qu’on adore une sainte!...
«Consentez-vous?»
Et comme l’inconnue, qui de nouveau semblait plongée dans ses réflexions, ne se décidait pas assez vite au gré d’Harris, celui-ci reprit:
–Vous hésitez, madame? Peut-être redoutez-vous, en acceptant d’engager votre liberté, de trouver en moi un despote, un tyran qui vous emprisonnera afin d’être seul à jouir de votre vue?...
«S’il en est ainsi, madame, rejetez bien loin cette appréhension; vous serez libre, aussi libre qu’il vous plaira de l’être.
Maîtresse absolue de vos actions, allant où bon vous semblera, voyageant par le monde d’un pôle à l’autre si telle est votre fantaisie, disposant sans contrôle de ma fortune qui est considérable, satisfaisant tous vos désirs quelque fantasques qu’ils puissent être, j’abdique entre vos mains ma complète initiative, ne gardant que le droit d’être toujours auprès de vous, partout et en tout, afin de pouvoir sans cesse rassasier ma vue de ces traits aimés!...
Aucun contrat, même moral, n’existera entre nous; le jour où vous croirez devoir m’abandonner, vous partirez sans qu’il soit besoin de me prévenir... Malgré l’immense déchirement qui se fera en moi, loin de vous maudire je vous bénirai encore pour les moments d’ineffable félicité goûtés auprès de vous!...
Et de crainte qu’un remords ne vienne parfois attrister votre âme, j’agirai en sorte que vous ne sachiez jamais ce que je serai devenu!...»
Pendant cette seconde tirade d’Harris, les yeux de l’inconnue avaient à plusieurs reprises lancé des éclairs, en même temps qu’un léger rictus, qui pouvait passer pour un sourire, avait contracté ses lèvres.
–Vous ne voulez savoir, dit-elle, ni qui je suis, ni ce que j’ai été!...
Vous me demandez la complète abnégation Je moi-même, vous me proposez d’annihiler ma personne, mon individualité, pour devenir à vos yeux une autre personne et une autre individualit é; vous exigez que tout mon être disparaisse pour faire place à un autre être dont je suis, comme vous dites, la vivante image!...
Vous entendez, en un mot, que la femme que vous verrez en moi ne soit pas moi, que les traits que vous contemplerez ne soient pas les miens, que mes gestes, mes actes, mes pensées même, soient ceux d’une autre... N’est-ce pas, c’est bien cela que vous me demandez... et rien que cela?...
–Je vous le jure!
–Eh bien! monsieur, je vous crois et j’accepte.
Et voilà pourquoi, ce jour-là, lord Harris Harrison, quoique ayant nt fait le fameux serment qu’on connaît, avait une femme à ses côtés dans son landau, au grand ébahissement des habitués de Hyde-Park.
CHAPITRE II
Table des matières
Mais avant de poursuivre ce récit, il nous faut remonter un peu plus de deux ans en arrière, à l’époque du naufrage du transatlantique l’Étoile du Sud, sur lequel, on s’en souvient sans doute, avaient pris passage jusqu’au Caire Pierre Beson, sa femme et son enfant.
Le matelot échappé à la mort avec la petite Jeanne avait avancé un fait inexact en affirmant que tous deux étaient les seuls êtres qui– eussent survécu à ce terrible sinistre.
Le navire, en touchant un banc d’écueils à fleur d’eau, s’était englouti si rapidement que, en effet, tout devait laisser croire à cet homme, été avec l’enfant par le plus grand des hasards contre un canot détaché violemment du paquehot, que seuls de l’équipage ils étaient parvenus à se sauver.
Mais si, au lieu de fuir à force de rames, affolé et ne pensant qu’à gagner la terre, il fût demeuré quelques instants encore sur le lieu de la catastrophe afin de tenter de secourir ses compagnons, il eût entendu les cris de détresse de deux de ces infortunés, un homme et une femme, qui, cramponnés chacun à une épave, luttaient désespérément contre la mort.
Ces malheureux, devenus le jouet des flots, jetaient des appels déchirants, espérant ainsi attirer sur eux un secours quelconque; mais l’obscurité qui les enveloppait–car c’étàit en pleine nuit que venait de se dénouer si fatalement ce lugubre drame–les dérobait à tous les regards, et le bruit des vagues déferlant contre les rochers empêchait que leurs cris fussent entendus au loin.
D’autant plus que les navires s’aventuraient fort rarement dans ces parages, à cause du danger qu’ils couraient en rasant les écueils semés à profusion dans cette partie de la Méditerranée; et il avait fallu la complète inexpérience du commandant de l’ Étoile du Sud pour essayer de franchir ce passage.
Les deux naufragés ne pouvaient eux-mêmes ni s’apercevoir ni s’entendre, séparés qu’ils étaient par des courants contraires.
La femme, qui n’était autre qu’Angèle de Breuilles ou plutôt Mme Beson, les mains crispées sur les parois d’une caisse vide, le corps en entier plongé dans l’eau, faisait des effforts surhumains pour se maintenir à la surface.
Folle d’épouvante, l’esprit perdu, ells conservait cependant assez de raison pour se rendre compte de l’effroyable trépas qui l’attendait, et, sa terreur décuplant ses forces, elle se collait davantage au bois sauveur, déchirant aux clous ses mains et sa figure!...
–Mourir ainsi!... pensait-elle, mourir à mon âge... au moment où j’entre à peine dans la vie... Mon Dieu!... sauve-moi!... sauve-moi!... Et c ’est pour lui... pour lui... cet homme de rien que je hais!... Puisse son corps rouler avant le mien au fond de l’abîme!... Mais ma fille?... non, non, pas elle!...
Et la malheureuse clamait lamentablement dans le vide immense:
–Jeanne!... Jeanne!...
Parfois interrompue par une lame qui étouffait sa voix comme un bâillon.
Pierre, dans une situation analogue, s’était accroché à un morceau de planche assez large provenant de la cale brisée du paquebot.
A ses cris d’appel, à ses prières se joignaient sans cesse les noms aimés d’Angèle et de Jeanne.
Étant parvenu à se hisser sur la planche qu’il avait fortement entourée de ses jambes, il faisait autant qu’il lui était possible émerger son buste, afin de pouvoir mieux explorer les alentours.
Ses regards sondaient les ténèbres, cherchant à découvrir les seuls êtres au monde qui lui fussent chers: sa petite Jeanne, Angèle, ces deux amours qui remplissaient son cœur et sa vie!...
Car, en cet instant suprême, il ne se rappelait aucun des torts de sa femme, puisant dans son immense affection un pardon dont elle était si peu digne.
–Dieu! Dieu! suppliait-il dans une ardente prière, prends-moi pour victime... mais épargne cette mère et son enfant... Aie pitié d’elles, ô Dieu de clémence!... Que ta main s’appesantisse sur moi seul et je bénirai tes divins décrets!...
Et l’infortuné, qui ne pouvait savoir que sa fille voguait en ce moment même vers la terre, et que sa femme était si près de lui, se débattant au milieu des flots tumultueux, se sentait pris d’un désespoir navrant à la pensée qu’elles étaient englouties toutes deux!...
Vingt fois repoussé par les vagues de l’endroit où le bâtiment avait sombré, vingt fois il avait réussi à y revenir, ne se sentant pas le courage de s’en éloigner et espérant toujours voir les bras de son Angèle et les petites mains de sa Jeanne se tendre vers lui!.
Mais hélas!... rien!... Partout l’immensité, le vide effroyable et les clameurs farouches des houles!...
Et lorsqu’après de longues et vaines recherches il comprit que tout était fini, bien fini, qu’il ne devait plus compter les retrouver vivantes, il ne voulut pas disputer plus longtemps sa misérable existence à l’abîme qui semblait l’attirer, et s’abandonna au gré des flots, attendant bravement que la mort vint mettre un terme à ses angoisses...
Quant à Angèle, dont la prière avait été si différente, emportée par un courant opposé à relu i qui avait entraîné Pierre, elle continua jusqu’au matin à être balottée par les vagues,
ne se tenant plus à son épave que par une force instinctive, indépendante de sa volonté, et à tout instant sur le point de couler bas.
Ce qui fût inévitablement. et prompte ment arrivé si un navire anglais, allant à Portsmouth, ne l’eût aperçue et recueillie.
Il fallut des soins énergiques pour la mettre hors de danger, car son long séjour dans l’eau, la crispation de ses membres raidis et son asphyxie presque complète avaient produit de tels désordres dans son organisme que le médecin du bord n’osa pas sur-le-champ répondre d’elle.
Pourtant, après avoir été plusieurs jours entre la vie et la mort, sa nature jeune et robuste finit par triompher; et lorsqu’au bout de trois semaines le bâtiment entra dans le port, elle était à peu près rétablie.
Le capitaine, dès qu’elle fut descendue à terre, la confia à un matelot qui, muni d’un rapport, était chargé de la conduire au Consulat de France, afin de la faire rapatrier.
Mais en route, réfléchissant qu’elle avait toujours le temps de regagner la France, elle dit à son guide qu’il pouvait se dispenser de l’accompagner jusque-là, qu’elle, saurait bien y aller toute seule; elle ne voulait pas, ajoutait-elle, retarder davantage son retour dans sa famille qui devait l’attendre avec impatience.
Le matelot, trop heureux de se trouver libre aussi promptement,–car le Consulat était à l’extrémité de la ville,–ne se fit pas prier, et, après lui avoir remis le rapport du capitaine pour le consul et indiqué minutieusement le chemin, il la quitta.
Quel motif secret l’avait donc empêchée de se présenter immédiatement au Consulat et de demander son rapatriement?
Nous allons le savoir.
Dès son entrée en convalescence sur le navire et aussitôt qu’elle pût parler, elle s’informa près du capitaine s’il n’y avait qu’elle qu’on fût parvenu à sauver.
–Hélas! tout le confirme, madame, car l’accident ayant eu lieu en pleine nuit, et vu la rapidité avec laquelle le paquebot a dû couler, l’équipage et les passagers n’ont certainement pas eu le temps de prendre les moindres précautions de sauvetage; et s’il est des malheureux qui se soient, comme vous, accrochés à quelque épave, ils n’ont certainement abouti qu’à prolonger leur supplice.
«Du reste, mon bâtiment est le seul, je le sais, qui ait sillonné ces parages le matin de cette nuit-là, et nous n’avons pas aperçu d’autres naufragés que vous, malgré les recherches actives auxquelles nous nous sommes livrés dans une zone très étendue.
Et c’est un véritable miracle que vous ayez pu non seulement vous maintenir si longtemps sur l’eau, mais encore être emportée par un courant qui vous a heureusement éloignée des écueils sur lesquels vous n’eussiez pas manqué de vous briser.
Ma conviction à moi est donc que seule vous survivez à cette catastrophe.
J’ai écrit mon rapport dans ce sens.»
Quoique l’amour maternel fût, au demeurant, très peu développé chez Angèle, la certitude de la mort de sa fille lui donna un coup violent au cœur, et l’instinct de la mère parla assez fort en elle pour la faire, pendant plusieurs jours, se lamenter sur le sort de la petite créature qu’elle pleura sincèrement et dont elle regrettait les caresses et les baisers si cruellement dédaignés jusqu’alors!...
Mais cet élan si nature l fut de courte durée; et la semaine suivante, si ses larmes coulaient encore, elle s’habituait déjà à ne plus vivre qu’avec le doux souvenir de l’ange envolé.
Quant à sa situation de veuve,–puisque son mari, d’après le dire du capitaine, avait dû périr également,–elle n’osait s’avouer qu’elle en ressentait une sorte de joie secrète.
–Veuve!... veuve!... soupirait-elle, trouvant ce mot presque doux à prononcer.
Veuve, c’est-à-dire libre, indépendante, sans contrôle désormais; pouvant recommencer sa vie à sa guise et satisfaire enfin ses goûts pour le luxe, la richesse, les plaisirs mondains dont elle avait toujours été sevrée et qui étaient ses véritables éléments à elle!
Et ses anciennes ambitions lui revenant en tête plus fortes que jamais, elle se voyait déjà éblouissant le monde par son faste et sa splendeur.
Mais comment arriver à monter sur ce trône doré?
C’est ce à quoi elle songea pendant toute la durée de son séjour à bord, son imagination lui fournissant mille moyens, son cerveau malade enfantant mille projets, sans qu’elle parvînt à prendre une détermination pratique.
Toutefois, ce qu’elle savait bien, c’est qu’elle ne voulait pas retourner en France, c’est-à-dire à Paris, le seul endroit cependant où elle eût pu renouer quelques relations.
Non, non!
A son avis, Paris lui avait porté malheur et elle lui gardait rancune.
Et ces relations même d’amies fortunées vivant au sein des plaisirs et des fêtes, écrémant la vie, pour ainsi dire, eussent encore été pour elle, la déshéritée, une source de nouveaux dépits et de nouvelles humiliations,
–Si je rentre un jour à Paris, pensait-elle, ce ne sera que pour y régner à mon tour en souveraine, dans tout l’éclat d’une magnificence sans égale.
«Présentement, c’est à l’étranger qu’il me faut commencer l’édifice de ma fortune; l’étranger est pour moi l’inconnu, le pays de la fantaisie, où l’imprévu m’attend à chaque pas et où je suis en droit de tout espérer.
Le hasard qui, en brisant ma chaîne, m’a rendue libre, me réserve sans doute une destinée selon mes aspirations.
Des horizons nouveaux s’ouvrent enfin devant moi, et désormais Mme Pierre Beson, la femme de l’architecte, Mme B Beson la roturière a vécu!...
Quant à me créer une autre identité, cela me sera facile, pouvant à mon gré me faire passer pour qui je voudrai et n’ayant personne, hormis en France, capable de me reconnaître et de lever le masque dont je vais me couvrir.
Donc, restons à l’étranger.»
C’est pourquoi, ne tenant pas à son rapatriement, elle s’était débarrassée du matelot qui devait la conduire au Consulat.
Et pourtant, si elle eût fait cette démarche, elle eût appris une chose qui, probablement, eût modifié ses plans d’avenir: à savoir que sa petite Jeanne était vivante et attendait à Marseille qu’on vînt la réclamer.
Quoique à peine mère jusqu’alors, peut-être que la joie de retrouver son enfant après l’avoir pleurée comme morte, eût opéré en elle un changement radical et ouvert enfin son cœur aux délices de ce sentiment divin: l’amour materne!
Mais elle n’alla pas au Consulat et, par suite, demeurant ignorante du sort de sa fille, elle continua à se bercer de ses rêves ambitieux et à chercher à les réaliser.
Elle avait vingt-six ans, était dans toute la fleur de sa beauté, et à une distinction parfaite joignait une éducation soignée.
Ne pourrait-elle donc pas inspirer de l’amour à un riche et noble personnage qui mettrait à ses pieds sa fortune et son nom?
Une voix qu’elle n’entendait encore que faiblement, il est vrai, lui murmurait même tout bas: pourquoi son nom?
Ses espérances lui paraissaient si facilement réalisables, qu’elle ne s’inquiétait seulement pas de l’extrême dénuement dans lequel l’avait réduite le naufrage.
Et cependant il était grand!...
Le capitaine du navire, sachant que le consul pourvoirait immédiatement à tous ses besoins, l’avait mise à terre sans la moindre ressource et dans un accoutrement des plus piteux.
Car aucun costume féminin ne se trouvant à bord, elle avait dû reprendre ses anciens vêtements, fortement défraîchis et lamentablement détériorés comme bien l’on pense.
Quand le matelot l’eut quittée et qu’elle se vit seule au milieu d’une ville totalement inconnue, elle fut d’abord tant soit peu désorientée.
Mais se souvenant qu ’elle parlait assez correctement la langue du pays, elle reprit une certaine assurance.
Restée sur la place du port, elle s’était assise sur une borne de fer qui servait à enrouler les câbles d’amarre, et machinalement s’intéressait à tout ce tumulte, à ce va-et-vient incessant produit par le chargement et le déchargement des navires.
Ce spectacle, qu’elle n’avait fait qu’entrevoir lors de son embarquement à Marseille et auquel elle avait pris à peine garde, l’occupait maintenant attentivement par ses innombrables détails.
Les navires jetant l’ancre et pliant leurs voiles ainsi que de gigantesques oiseaux qui, fatigués d’un long trajet, seraient venus se reposer dans cette enceinte à l’abri des tempêtes; ceux qui partaient ayant, au contraire, leur mâts couverts de toile que le vent gonflait et qui, gagnant le large audacieusement, disparaissaient peu à peu à l’horizon, ne formant plus bientôt qu’un point blanc à peine visible; puis le sifflement strident des steamers, le grincement des chaînes, des poulies toujours–en jeu; le chant des matelots, les jurons des débardeurs, la cohue des voyageurs embarquant et débarquant, les querelles, les rixes entre mécontents ou avinés... tout cela l’étourdissait, la grisait, l’enfiévrait.
Une partie de la journée, Angèle resta ainsi captivée par cette vue si nouvelle pour elle, et le jour baissa qu’elle était encore immobile à la même place.
Cependant la nuit qui tombait rapidement lui rappela qu’il était temps de songer à sa situation.
Rêvant de si hautes destinées, devait-elle tout d’abord se laisser arrêter comme vagabonde?
Et cela n’eût pas manqué d’arriver.
Les surveillants du port, toujours à l’affût des mines suspectes, l’avaient déjà considérée à maintes reprises d’un air soupçonneux, paraissant se demander ce que faisait là cette étrangère qui, depuis plus de quatre heures, demeurait figée sur sa borne.
Il lui fallait donc, avant tout, trouver un gîte.
Mais où?... et comment? Elle ne possédait absolument rien: ni argent, ni objet de quelque valeur que ce fût.
–Ah! si, au fait, exclama-t-elle soudain, et cette bague?
Elle venait d’apercevoir son alliance.
Cet anneau lui était trop indifférent pour qu’elle hésitât un seul instant à s’en dessaisir.
On lui en donnerait à coup sur une livre sterling au mininum.
C’était peu, très peu, mais elle pourrait toujours avec cette modique somme se procurer un abri et sa subsistance pendant une semaine.
Après, elle verrait.
–Ce serait bien extraordinaire, se disait-elle, si, durant ces huit jours, il ne me survenait pas un événement heureux qui me mît à même de poser le premier jalon de ma fortune.
Elle se disposait, en conséquence, à aller vendre sa bague à quelque bijoutier, lorsque la cloche de la vigie, en sonnant à toute volée, annonça l’arrivée dans le port d’un nouveau bâtiment.
Instinctivement, Angèle se tourna vers la rade et vit, déjà au milieu du bassin, un vapeur de petite dimension qui,–par une manœuvre habile, traversant sans encombre la ligne compacte des navires à l’ancre, vint se ranger à –quelque distance du quai.
C’était un yacht de plaisance, ainsi que le dénotait son luxe extérieur et l’aménagement confortable de son pont, complètement en dehors des règles établies.
D’une coupe élégante et fine, admirablement quoique légèrement gréé, il paraissait destiné à accomplir de longs trajets, et l’on sentait qu’il devait fendre aussi facilement les flots tumultueux de l’Océan que les ondes limpides et calmes des fleuves et des rivières.
D’où venait-il et à qui appartenait-il? A quelque grand seigneur sans doute.
Nul n’aurait pu le dire pourtant, car c’était la première fois qu’il entrait à Portsmouth.
Angèle considérait avec curiosité ce charmant navire et enviait son heureux possesseur dont la vie n’était assurément qu’aventures merveilleuses et enchantements toujours nouveaux.
–Ah! que n’est-ce donc mon existence à moi! soupirait-elle. Parcourir le monde au gré de mes désirs, visitant tour à tour les divers continents, aujourd’hui à un pôle et demain à l’autre, épuisant partout les plaisirs et les fêtes, me procurant toutes les voluptés, toutes les jouissances que peut donner la richesse! Oui, certes, voilà la vie pour laquelle je suis née!... Cette vie chatoyante et houleuse comme la mer, il me la faut... et je l’aurai!...
Comme elle achevait cette réflexion, l’escalier du yacht glissa le long du flanc tourné vers la terre, et aussitôt un homme de haute et aristocratique stature, mais dont on ne pouvait distinguer les traits à cause de l’obscurité toujours croissante, en descendit, prit place dans un canot qui s’était avancé et, peu après, sauta sur le quai, au milieu de la foule qu’il traversa rapidement; se dirigeant vers la ville.
Angèle, que ce petit incident avait encore attardée, se détermina enfin à quitter le port.
Dans la première rue où elle entra, une modeste boutique de joaillier frappa ses regards.
Elle présenta sa bague au marchand.
Celui-ci regarda l’anneau attentivement, le retournant en tous sens, l’ouvrit et lut le nom et la date qui y étaient gravés, puis reporta ses yeux sur Angèle à qui il fit subir une rapide investigation, et se décida à lui demander ce qu’elle en désirait.
–Ce que vous voudrez.
–Ce que je voudrai? reprit le négociant surpris de cette facilité. C’est à vous, au moins?
–Certes, oui; c’est mon alliance.
–Ah! très bien, madame; mais comme je suis tenu à certaines précautions, afin de ne pas être exposé à avoir maille à partir avec messieurs de la justice, je ne puis vous payer qu’à domicile.
«Donc, si vous le permettez, mon fils ici présent va vous accompagner jusqu’à votre demeure, où il vous remettra la livre sterling que vaut cette bague.
–Ma demeure? mais je n’en ai pas.
–Comment cela?
–Je suis débarquée ici de ce matin et n’ai pas encore eu le temps d’en chercher une.
–Eh bien! madame, dès que vous aurez élu domicile quelque part, vous voudrez bien m’en avertir, et je m’empresserai de vous faire parvenir la somme en question.
–Mais c’est précisément pour avoir de quoi me loger que je vends cet objet.
–Je ne comprends pas. Dans quelle situation vous trouvez-vous donc que, débarquée ici ce matin, vous soyez encore, à l’heure qu’il est et autant que je puis le voir, sans la moindre ressource?
–Eh! monsieur, je me trouve dans la position d’une personne naufragée, de nationalité française, qu’un vaisseau anglais a recueillie en mer près de périr et a ramenée dans cette ville. complètement dénuée de tout.
–Quoi! une naufragée, une Française, et votre sauveur, le capitaine du navire, ne vous a pas immédiatement adressée au Consulat?
–Si vraiment; il avait même mis à ma disposition un de ses hommes pour m’y conduire, mais il ne m’a pas convenu d’y aller.
J’avais mes raisons pour cela.
Au fait, monsieur, si vous refusez de m’acheter cette bague, rendez-la moi, j’irai l’offrir ailleurs.
–Je ne puis, madame; tout ce que vous me dites là est si étrange que j’ignore jusqu’à quel point je dois y ajouter croyance; car c’est la première fois qu’une personne dans votre cas ne consent pas à s’adresser à son consul.
–Comment! vous ne voulez pas me rendre ma bague?
–Non, madame, il est de mon devoir d’apprendre avant tout qui vous êtes.
–Soit, gardez-la, monsieur! s’écria Angèle exaspérée à la fin de l’entêtement du bijoutier et craignant que ses indiscrétions ne fissent découvrir son identité.
Et avant que le marchand ait eu le temps d’ajouter un mot, elle sortit de la boutique et s’éloigna avec rapidité.
Profondément vexée de l’insuccès de sa démarche et en proie à une sourde colère, ne sachant plus maintenant comment se procurer un asile pour la nuit, elle marcha longtemps au hasard sans savoir où la portaient ses pas.
Au bout de deux heures, harassée et mourant de faim, ses yeux se voilèrent tout à coup, le vertige s’empara de la malheureuse, ses jambes se dérobèrent sous elle, et, inerte, elle s’affaissa sur le sol.
Sans y prendre garde, elle était sortie de la ville et avait gagné un lieu désert et inhabité, du moins pour les vivants.
C’était le cimetière.
A peine à terre, elle s’endormit profondément d’un sommeil de plomb qui dura plusieurs heures.
Mais la fraîcheur de la nuit l’ayant réveillée vers le matin, elle reconnut avec stupéfaction le lieu où elle se trouvait, et, prise de peur, plus encore par suite de son isolement que de l’étrange et funèbre compagnie qu’elle s’était donnée involontairement, elle s’empressa de rentrer dans la ville.
Elle se dirigea vers le port.
Dans quel but? elle n’en savait certes rien n; mais là du moins existait le mouvement et la vie, et il lui semblait impossible qu’il ne se présentât pas à elle une circonstance quelconque qui l’aidât à sortir de cette passe critique.
Il s’en fallait d’une courte distance pour qu’elle arrivât sur la place lorsque, traversant une ruelle obscure, elle se vit subitement entourée par une douzaine de matelots en état d’ébriété qui, la prenant pour une jeune miss en quête d’aventures, lui adressèrent les propos les plus malséants.
Elle voulut d’abord passer outre, sans répondre; mais les goujats, supposant que ce n’était qu’un stratagème pour se faire valoir davantage, se mirent tout simplement en mesure de l’enlever.
C’est alors que ses cris et ses appels au secours avaient frappé les oreilles d’Harris.
On sait ce qu’il advint.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.