Kitabı oku: «Voltaire à Paris»
Suzanne Melvil-Bloncourt
Voltaire à Paris
Récit complet et détaillé de l'arrivée et du séjour de Voltaire à Paris en 1778

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066338015
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
Vers faits à l’occasion de l’arrivée de Voltaire à Paris
HISTOIRE POSTHUME DE VOLTAIRE
I
II
III
IV
V
VI

I
Table des matières
Départ de Voltaire pour Paris
1778
On avait commencé d’assurer à M. de Voltaire que la reine, Monsieur, Mgr le comte d’Artois, toute la cour, avaient la plus grande envie de le voir; et, dès lors, il arrivait à Ferney de prétendues lettres de Versailles et de Paris, remplies des choses les plus flatteuses et les plus agréables pour M. de Voltaire, et de celles du Roi même, pour l’engager d’aller à Paris.
Enfin, MM. de Villette et de Villevieille, Mme Denis et Mme Villette, firent tout ce qu’ils purent pour persuader à ce vieillard que sa tragédie (Irène) tomberait, s’il n’allait pas lui-même à Paris pour la faire jouer et conduire les acteurs; que c’était l’occasion du monde la plus favorable, puisque la cour, suivant les lettres qu’on lui montrait, était si bien disposée à son égard; que ce voyage convenait à sa gloire, et pour dissuader les trois quarts de l’Europe, qui pensaient qu’il ne lui était pas permis de retourner dans le lieu de sa naissance; qu’il consulterait à Paris M. Tronchin sur sa santé ; qu’étant presque obligé d’aller à Dijon pour un procès, il n’aurait plus qu’autant de chemin à faire, etc., etc.
Toutes ces raisons, toutes ces sollicitations et ces manœuvres déterminèrent enfin ce vieillard à entreprendre ce voyage funeste. On convint que sa nièce, M. et Mme de Villette partiraient les premiers; que tous logeraient chez M. de Villette, et que M. de Voltaire ne resterait que six semaines à Paris.
Ils partirent le 3 février 1778, et M. de Voltaire, avec moi, le 5 à midi, sans autre domestique que son cuisinier.
La douleur et la consternation étaient dans Ferney lorsque M. de Voltaire en sortit. Tous les colons fondaient en larmes et semblaient prévoir leur malheur. Lui-même pleurait d’attendrissement. Il leur promettait que dans un mois et demi, sans faute, il serait de retour, et au milieu de ses enfants. Il est si vrai que c’était là son intention, qu’il ne mit aucun ordre à ses affaires, et n’enferma ni les papiers de sa fortune, ni ceux de littérature.
Nous allâmes coucher à Nantua. Etant arrivés à Bourg en Bresse, pendant qu’on changeait les chevaux, il fut reconnu, et dans l’instant toute la ville se rassembla autour du carrosse, et M. de Voltaire ne put même satisfaire à quelques besoins qu’en se faisant enfermer à la clef dans une chambre du rez-de-chaussée de la maison.
Le maître de la poste voyant que le postillon avait attelé un mauvais cheval, lui en fit mettre un meilleur, et lui dit avec un gros juron: Va bon train, crève mes chevaux, je m’en f...., tu mènes M. de Voltaire. Ce propos fit plaisir aux spectateurs. On partit au milieu de leurs cris et leurs acclamations. M. de Voltaire ne pouvait s’empêcher d’en rire lui-même, quoiqu’il se vît dépouillé, en cette occasion, de l’incognito qu’il s’était proposé de garder dans toute la route.
Nous passâmes la seconde nuit à Senecey, et la troisième à Dijon, où, dès son arrivée, M. de Voltaire alla voir quelques conseillers et le rapporteur du procès qu’il soutenait pour Mme Denis. Plusieurs personnes de la première distinction vinrent pour le visiter; d’autres payaient les servantes de l’auberge pour qu’elles laissassent la porte de sa chambre ouverte. Quelques-uns mêmes voulurent s’habiller en garçons de cabaret, afin de le servir et de le voir par ce stratagème
Le lendemain, nous allâmes coucher à Joigny, et de là nous comptions arriver le même jour à Paris; mais l’essieu du carrosse se rompit à une lieue et demie de Moret. On y envoya un postillon qui y trouva M. de Villette, qui venait seulement d’arriver et qui vint nous prendre dans sa voiture, après quoi il repartit avec sa compagnie.
WAGNIÈRE. Relation du voyage de M. de Voltaire, à Paris, en 1778, et de sa mort. T. I des Mémoires sur Voltaire et snr ses ouvrages, par LONGCHAMP et WAGNIÈRE. (Paris, Aimé André, 1826. 2 vol. in-8.)
(E. D.)
II
Table des matières
Arrivée à Paris
Surprise et admiration. — Menées du clergé. — Visite de l’abbé Gautier. — Visite de l’abbé Marthe. — Visite de Franklin. — Députation de l’Académie française. — Députation des comédiens. — Hémorrhagie. — Première représentation d’Irène. Nouvelle visite de l’abbé Gautier. — Lettre au curé de Saint-Sulpice. — Sa visite. — Voltaire rétabli se rend à l’Académie. — Ovation. — Voltaire à la Comédie Française. — Nouvelle ovation. — Couronnement de son buste. — Mécontentement de la cour et du clergé. — Visite à l’Académie des Sciences.
(Suite de la Relation de Wagnière.)
Enfin, le 10 février, vers les trois heures et demie du soir, nous arrivâmes à Paris.
A la barrière, les commis demandèrent si nous n’avions rien contre les ordres du Roi. «Ma foi, Messieurs, leur répondit M. de Voltaire, je crois qu’il n’y a ici de contrebande que moi.» Je descendis du carrosse pour que l’employé eut plus de facilité à faire sa visite. L’un des gardes dit à son camarade: C’est, pardieu! M. de Voltaire. Il tire par son habit le commis qui fouillait, et lui répète la même chose en me fixant; je ne pus m’empêcher de rire; alors tous regardant avec le plus grand étonnement mêlé de respect, prièrent M. de Voltaire de continuer son chemin.
Il avait joui pendant toute la route de la meilleure santé. Je ne l’ai jamais vu d’une humeur plus agréable; il avait été d’une gaîté charmante. Son grand plaisir était de faire tous ses efforts pour m’enivrer, disant que puisque je n’avais jamais été pris de vin, il serait peut-être fort plaisant de l’être une fois. Il reposait dans sa voiture qui était une espèce de dormeuse. Quelquefois il lisait; d’autres fois c’était mon tour à lire; tantôt il s’amusait à raisonner avec moi, tantôt à me faire des contes à mourir de rire.
Immédiatement après être descendu à l’hôtel de M. de Villette , il alla à pied chez M. le comte d’Argental, son ancien ami, qu’il ne trouva pas, et s’en revint . M. d’Argental arriva un moment après, et vit M. de Voltaire qui entrait dans l’appartement qu’on lui avait préparé. Il court à lui, et après les premiers embrassements, il lui dit qu’on venait d’enterrer M. Le Kain. M. de Voltaire fit un cri à cette nouvelle.
Le bruit fut bientôt répandu dans Paris que le grand homme y était arrivé . Dès lors, le salon de M. de Villette et la chambre à coucher de M. de Voltaire ne cessèrent d’être remplis d’un monde prodigieux. Sa politesse extrême lui fit recevoir toutes sortes de personnes. Il disait à chacun les choses les plus spirituelles. Tous le quittaient enchantés. Tous les faiseurs de vers et de prose lui en adressèrent et chantèrent son retour dans sa patrie .
Dès cet instant on forma le projet de le faire rester à Paris.
Le surlendemain de notre arrivée, M. le marquis de Jaucourt vint mystérieusement avertir Mme Denis que le retour subit de son oncle à Paris avait occasionné beaucoup d’étonnement à Versailles. On ne put le cacher à M. de Voltaire, et cela lui causa une grande surprise. On intrigua, on fit parler à Mme Jules de Polignac, intime amie de la reine; on engagea M. de Voltaire à lui écrire; elle lui fit une réponse fort honnête; elle vint même le voir, et il fut un peu tranquille. Cependant cette petite aventure lui laissa une forte impression dans son esprit et lui fit faire des réflexions.
Les prêtres commencèrent bientôt aussi à murmurer. Le curé de Saint-Sulpice chercha plusieurs fois à voir et à parler à M. de Voltaire, mais il ne put alors y parvenir.
Le genre de vie que menait ce vieillard depuis son arrivée était exactement contraire à celui qu’il avait embrassé à Ferney depuis vingt ans. Là, il était tranquille, et non assujetti à remplir aucun de ces devoirs gênants de la société, ne voyant presque personne, laissant faire à Mme Denis les honneurs de la maison, jouissant en tout sens de la plus entière liberté, passant une grande partie de son temps dans son lit, à travailler, se promenant en d’autres moments dans ses jardins, dans ses forêts, ou dans ses autres possessions, dirigeant lui-même les travaux de la campagne, goûtant le plaisir de créer et de voir prospérer sa colonie. Son nouveau genre de vie lui fit bientôt sentir qu’il altérait sa santé ; les jambes lui enflèrent de la fatigue de se tenir debout pour recevoir ceux qui venaient le visiter.
Dans ce temps, un ex-Jésuite, nommé l’abbé Gautier, lui écrivit pour lui offrir ses services spirituels, si l’occasion s’en présentait. M. de Voltaire le remercia par écrit. L’abbé vint le voir et laissa son adresse. Quand il fut parti, je demandai à mon cher maître s’il était content de ce M. Gautier. Il me répondit que c’était un bon imbécile.
Quelques jours après la visite de cette abbé, il vint un autre homme, qui me parut être aussi un prêtre, mais en habit court. Il me dit qu’il désirait ardemment de voir M. de Voltaire, qu’il venait de quatre cents lieues pour cet effet. Cela excita ma curiosité. Je lui répondis que M. de Voltaire était malade, et qu’il ne pouvait accorder que des audiences très courtes. Je demandai à M. de Voltaire la permission de lui présenter cet homme, qui disait venir de si loin pour le voir. «Eh bien, dit-il, qu’il entre un moment, il pourra peut-être m’apprendre quelque chose de nouveau. » Je retournai auprès de mon prétendu voyageur, et lui demandai son nom et sa patrie. Il me répondit qu’il s’appelait l’abbé Marthe, qu’il était d’Italie, ce qui me causa de la surprise.
Cependant je l’introduisis dans la chambre de M. de Voltaire, qui lui dit d’abord: «Vous avez là, Monsieur, un habit qui ne me paraît pas être celui d’un homme qui vient de quatre cents lieues.» L’abbé lui répondit que ce n’était pas celui qu’il portait ordinairement. Ensuite il supplia M. de Voltaire de permettre qu’il l’entretînt en particulier. Mon cher maître, m’adressant alors la parole ainsi qu’à un serrurier qui raccommodait une sonnette, nous dit de les laisser seuls. Je sortis et me tins à la porte, disant au serviteur d’y rester aussi. Il me prit une grande palpitation, et mon premier mouvement fut de porter machinalement la main à mon couteau.
Un instant après, M. de Voltaire s’écria avec véhémence: «Ah! Monsieur, que faites-vous?» L’abbé s’était mis à genoux, en disant: «Monsieur, il faut que tout à l’heure vous vous confessiez à moi, et cela absolument; il n’y a point à reculer, dépêchez-vous, je suis ici exprès.» Sur ce, M. de Voltaire lui dit: «N’êtes-vous pas Provençal?» — Non, je suis du Languedoc. — Ce que vous faites prouve que vous êtes au moins de la lisière. Allez-vous-en dans votre paroisse, y remplir vos devoirs envers Dieu, et laissez-moi remplir les miens dans ma chambre.»
J’étais rentré sitôt que j’eus entendu l’exclamation de M. de Voltaire. Je vis cet homme à genoux près du lit, ne voulant pas se relever, et jetant sur moi des regards étincelants et furieux. Je le pris par le bras, et le poussai avec violence hors de la chambre. Depuis, il tenta plusieurs fois de revenir dans l’hôtel, mais on l’avait consigné à la porte .
L’envie du curé de Saint-Sulpice de parler à M. de Voltaire, la lettre et la visite de l’abbé Gautier, l’aventure étrange de l’abbé Marthe, firent une singulière impression sur mon cher maître. Il soupçonna que tous agissaient de la part de l’archevêque; que les prêtres, les moines se remuaient et cabalaient contre lui.
Le célèbre Franklin vint avec son petit-fils, voir M. de Voltaire, et lui demanda sa bénédiction pour ce jeune homme, qui se mit à genoux. Il la lui donna en prononçant ces mots: Dieu, Liberté et Tolérance; il le releva en même temps et l’embrassa tendrement. Cette scène touchante fit une profonde impression sur tous ceux qui étaient présents.
L’Académie française lui fit une députation extraordinaire .
Les comédiens vinrent aussi en corps. Il leur dit: «Je ne veux désormais vivre que par vous et pour vous.» Il leur distribua les rôles de sa tragédie d’Irène. Il eut bien de la peine à les mettre d’accord, et il fallut beaucoup de négociations pour arranger cette affaire. Enfin, il leur fit faire devant lui une répétition, dans laquelle Mme Vestris fut très peu complaisante pour M. de Voltaire .
Le 26 février, à midi et un quart, il me dictait de son lit. Il toussa trois fois assez fort; je me retournai; dans l’instant il me dit: «Oh! oh! je crache du sang.» Et sur le moment le sang lui jaillit par la bouche et par le nez, avec la même violence que quand on ouvre le robinet d’une fontaine dont l’eau est forcée. Je sonnai: Mme Denis entra; j’écrivis un mot [à M. Tronchin. Enfin, toute la maison fut en alarme, et la chambre du malade remplie de monde. Il m’ordonna d’écrire à l’abbé Gautier de venir lui parler, ne voulant pas, disait-il, que l’on jetât son corps à la voierie. Je fis semblant d’envoyer une lettre afin que l’on ne dît pas que M. de Voltaire avait montré de la faiblesse. Je l’assurai qu’on n’avait pu trouver l’abbé. Alors il dit aux personnes qui étaient dans la chambre: «Au moins, Messieurs, vous serez témoins que j’ai demandé à remplir ce qu’on appelle ici ses devoirs.»
M. Tronchin arriva bientôt, il tint le pouls du malade jusqu’au moment qu’il trouva convenable de le saigner. Enfin après avoir perdu environ trois pintes de sang, l’hémorrhagie diminua. Il continua d’en cracher pendant vingt-deux jours en assez grande quantité.
M. Tronchin recommanda au malade de ne point parler, pria les gens de la maison qu’on ne lui parlât pas et qu’on ne laissât entrer personne chez lui. Il envoya une jeune garde-malade très entendue, qui avait le plus grand soin de faire observer les ordonnances et de faire retirer ceux que l’on ramenait dans la chambre, ce qui déplut fort au maître de la maison. On eut soin de faire coucher toutes les nuits un chirurgien auprès de M. de Voltaire.
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On donna, dans ce temps (16 mars 1778) la première représentation d’Irène. Je fus témoin de la cabale violente contre cette pièce; il me parut qu’elle était principalement excitée par des gens vêtus en abbés; mais leur voix fut étouffée par des acclamations générales. Il ne manquait à ce spectacle que la cour et l’auteur.
Fort peu de temps après, M. l’abbé Gautier vint chez M. de Villette. On l’introduisit auprès de M. de Voltaire, qui lui dit: «Il y a quelques jours que je vous ai prié de venir me voir pour ce que vous savez. Si vous voulez, nous ferons tout à l’heure cette petite affaire.» «Très-volontiers, répondit l’abbé.» Il n’y avait alors dans la chambre que M. l’abbé Mignot, M. le marquis de Villevieille et moi. Le malade nous dit de rester, mais l’abbé Gautier ne le voulut pas. Nous sortîmes; je me tins à la porte, qui ne consistait qu’en un cadre revêtu de papier des deux côtés et n’avait point de loquet. J’entendis M. de Voltaire et l’abbé causer un moment ensemble et celui-ci finit par demander à mon maître une déclaration de sa main, à quoi il consentit.
Je soupçonnai alors que le confesseur était un émissaire du clergé. J’étais au désespoir de la démarche qu’on exigeait de M. de Voltaire; je m’agitais près de la porte et faisais beaucoup de bruit. MM. Mignot et de Villevielle, qui l’entendirent, accoururent à moi et me demandèrent si je devenais fou. Je leur répondis que j’étais au désespoir, non de ce que mon maître se confessait, mais de ce qu’on voulait lui faire signer un écrit qui le déshonorerait peut-être.
M. de Voltaire m’appela pour leur donner de quoi écrire. Il s’aperçut de mon agitation, m’en demanda avec étonnement la cause. Je ne pus pas lui répondre.
Il écrivit lui-même et signa une déclaration dans laquelle il disait «qu’il voulait mourir dans la religion catholique où il était né ; qu’il demandait pardon à Dieu et à l’Eglise, s’il avait pu les offenser» (2 mars). Il donna ensuite à l’abbé un billet de six cents livres pour les pauvres de la paroisse de Saint-Sulpice.
Mme Denis, presque au même moment, venait d’entrer dans la chambre pour témoigner à M. Gautier avec fermeté qu’il devait abréger sa séance auprès du malade.
Alors l’abbé Gautier nous invita à rentrer et nous dit: «M. de Voltaire m’a donné là une petite déclaration qui ne signifie pas grand’chose; je vous prie de vouloir bien la signer aussi.» M. le marquis de Villevielle et M. l’abbé Mignot la signèrent sans hésiter. L’abbé vint alors à moi et me demanda la même chose. Je le refusai; il insista beaucoup. M. de Voltaire regardait avec surprise la vivacité avec laquelle je parlais à l’abbé Gautier. Je répondis enfin, lassé de cette persécution, que je ne voulais, ni ne pouvais signer, attendu que j’étais protestant. Et il me laissa tranquille.
Il proposa ensuite au malade de lui donner la communion. Celui-ci répondit: «Monsieur l’abbé, faites attention que je crache continuellement du sang; il faut bien se donner de garde de mêler celui du bon Dieu avec le mien.» Le confesseur ne répliqua point. On le pria de se retirer et il sortit.
C’est pour moi quelque chose d’étonnant que cette espèce de lâcheté avec laquelle la plupart des prétendus philosophes et des prétendus amis de M. de Voltaire approuvèrent sa démarche et sa déclaration, sans même en savoir le contenu, lesquelles n’ont servi cependant à rien, comme on l’a vu à sa mort-Le 28 février, étant seul avec lui, je le priai de me dire quelle était exactement sa façon de penser, dans un moment où il me disait qu’il croyait mourir. Il me demanda du papier et de l’encre; il écrivit, signa et me remit la déclaration suivante:
JE MEURS EN ADORANT DIEU, EN AIMANT MES AMIS, EN NE HAÏSSANT PAS MES ENNEMIS, ET EN DÉTESTANT LA SUPERSTITION. 28 FEVRIER 1778. Signé VOLTAIRE .
M. de Tersac, curé de Saint-Sulpice, ayant bientôt appris ce qui s’était passé chez M. de Voltaire, vit M. de Villette et lui témoigna son mécontentement de ce que l’abbé Gautier se fût porté à de pareilles démarches sans son autorisation. Il en était d’autant plus blessé qu’il n’avait pu encore obtenir lui-même d’être admis auprès du malade. M. de Voltaire, informé des plaintes du curé, voulut le calmer par une lettre de politesse et de compliment. Celui-ci y répondit le même jour (4 mars) par une autre lettre à peu près de même genre.
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Cependant Mme Denis et les prétendus amis de M. de Voltaire le persécutaient pour l’engager à se fixer à Paris. Il y avait une grande répugnance, et comme il était très mal logé chez M. de Villette, où il lui fallait de la lumière à midi pour lire, on cherchait pour lui une maison à la campagne sans pouvoir réussir. On en trouva une contiguë à l’hôtel de M. de Villette. Mme Denis donna sa parole, mais une heure après son oncle lui ordonna de la retirer, parce qu’il voulait s’en aller à Ferney.
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Lorsque l’hémorrhagie de M. de Voltaire eut cessé, le curé de Saint-Sulpice fut enfin introduit dans sa chambre et causa avec lui. Dans cette première visite, le curé parut être très fâché de ce que l’abbé Gautier avait fait, disait-il, à son insu. Il ne fut question d’ailleurs que de politesse de part et d’autre et des établissements que ce prêtre avait formés.
Le malade étant enfin bien rétabli, il se rendit à l’Académie française. C’était le 30 mars, jour où devait avoir lieu la sixième représentation d’Irène. On lui fit accroire que la reine y viendrait. Elle vint en effet à Paris ce même jour, mais elle alla à l’Opéra. Tout le monde a su par les relations comment ce jour du triomphe de ce grand homme se passa. Jamais empressement ne fut plus grand. Nous pensâmes être étouffés en entrant au Louvre et à la Comédie, malgré les gardes qui nous ouvraient le chemin, ainsi qu’à la sortie. On voulait au moins toucher ses habits; on montait sur son carrosse; une personne sauta par dessus les autres jusqu’à la portière, priant M. de Voltaire de permettre qu’elle lui baisât les mains. Cet homme rencontre les mains de Mme de Villette, qu’il prend par mégarde pour celles de M. de Voltaire, et dit, après l’avoir baisée: «Par ma foi, voilà une main encore bien potelée pour un homme de quatre-vingt-quatre ans.»
M. le comte d’Artois envoya le prince de Henin dans la loge de M. de Voltaire pour le complimenter de sa part sur le succès d’Irène. C’est la seule nouvelle qu’il ait reçue de la cour, excepté de M. le duc d’Orléans, qui le fit inviter deux fois d’assister à son spectacle .
Certainement jamais homme de lettres n’a eu un moment plus brillant. Aussi disait-il: «On veut m’étouffer sous des roses.»
Cependant, je remarquai que tout cela n’avait pas fait sur lui toute l’impression qu’on aurait dû en attendre. Au contraire, lorsque je lui en parlais et lui témoignais ma surprise, il me répondait: «Ah! mon ami, vous ne connaissez pas les Français; ils en ont fait autant pour le Genevois Jean-Jacques; plusieurs même ont donné un écu à des crocheteurs pour monter sur leurs épaules et le voir passer. On l’a décrété ensuite de prise de corps et il a été obligé de s’enfuir.»
Aussi, quand nous allions nous promener et qu’il voyait les Parisiens courir après son carrosse, il devenait de mauvaise humeur, faisait abréger la promenade et ordonnait au cocher de nous ramener à l’hôtel.
Le triomphe de M. de Voltaire et tous ses applaudissements déplurent, nous dit-on, un peu à Versailles, et surtout au clergé.
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On s’aperçut que c’était moi qui le portais à s’en retourner dans sa tranquille retraite, et l’on résolut, à quelque prix que ce fût, de me séparer de ce vieillard respectable, qui m’avait élevé et servi de père, et à qui j’étais attaché depuis si longtemps.
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Plus ce vieillard montrait d’envie de s’en aller, plus on redoublait d’efforts pour le retenir. Il répondait qu’il reviendrait; on lui dit qu’il n’avait qu’à m’envoyer à Ferney, que je connaissais ses affaires aussi bien que lui-même. Il se tint plusieurs conseils pour trouver le moyen de me séparer de mon maître. On convint de me proposer de m’en aller à Ferney et d’y demeurer, en m’assurant que l’on m’y ferait un sort heureux et que l’on mettrait auprès de M. de Voltaire une autre personne à ma place (et qui, sans doute, ne l’engagerait pas, comme moi, à partir). J’étais parfaitement instruit de tout ce qui se faisait et de tout ce qu’on disait.
Aux yeux de Paris enchanté,
Reçois en ce jour un hommage
Que confirmera d’âge en âge
La sévère postérité !
Non, tu n’as pas besoin d’atteindre au noir rivage
Pour jouir des honneurs de l’immortalité ;
Voltaire, reçois la couronne
Que l’on vient de te présenter;
Il est beau de la mériter,
Quand c’est la France qui fa donne! a)
On a crié bis, et l’actrice a recommencé. Après, chacun est
. .....................
M. de Voltaire résolut d’aller passer seulement deux mois à Ferney. Alors, pour dernière ressource, M. de Thibouville écrivit à Mme Denis un billet par lequel il lui disait que tous les amis de son oncle croyaient devoir, par amitié pour lui, l’avertir que s’il s’en retournait à Ferney, on allait lui faire défense expresse d’en sortir et de revenir jamais à Paris; qu’il fallait absolument qu’il ne partît pas pour éviter la persécution.
Je l’ai tenu ce billet infernal, rempli du plus horrible mensonge et que j’appelle l’arrêt de mort de mon malheureux maître. C’était à Paris, au contraire, qu’il devait craindre la persécution; elle commençait même déjà de la part des prêtres, puisqu’ils prêchaient avec véhémence contre lui en chaire; on ne l’ignorait pas et ils savaient la manière dont Sa Majesté s’était expliquée. Le Roi avait dit que, puisque ce vieillard devait s’en retourner bientôt, il fallait le laisser tranquillement finir ses jours dans sa retraite...
On eut la cruauté de faire part à M. de Voltaire de ce qu’avait écrit M. de Thibouville à Mme Denis; il en fut singulièrement frappé et étonné. Il dit:
C’est l’effet que sur moi fit toujours la menace. Et dès ce moment il. résolut de ne plus quitter Paris.
Le 24 avril, M. d’Argental lui envoya l’homme qui devait me remplacer pendant mon absence; cet homme vint ensuite me l’apprendre lui-même. Alors je me rendis auprès de M. de Voltaire et lui demandai s’il était vrai qu’il m’envoyât à Ferney et qu’il prît cette personne à ma place? Il se leva vivement de son fauteuil, me sauta au cou, criant avec force: «Ah! mon ami! mon ami! écoutez-moi, je vous prie, écoutez-moi.) Il me serrait dans ses bras et nous fondions en larmes; ensuite il me dit: «Je ne puis m’en retourner à présent à Ferney; je vous prie instamment de vous y rendre pour y chercher les papiers dont j’ai besoin et me les rapporter...» Je lui dis que j’étais prêt à exécuter ses ordres... «Puissé-je, mon cher maître, vous revoir bientôt en bonne santé !» — «Hélas! mon ami, répondit-il, je souhaite de vivre pour te revoir et de mourir dans tes bras.» Je m’arrachai alors des siens et me retirai sans pouvoir lui rien dire de plus, tant j’étais plein de trouble et d’agitation.
M. de Voltaire a répondu à ce mauvais quatrain par les deux vers de Zaïre, qu’on a trouvés fort impertinemment dans sa bouche:
Des chevaliers français tel est le caractère,
Leur noblesse en tout temps me fut utile et chère.
(Ibid., Ibid., du 2 mai.)
Il paraît constant que M. de Voltaire ne retournera point à Ferney. Il s’est déterminé à se séparer pour quelque temps de son secrétaire Wagnière, et à l’envoyer là-bas pour remettre ordre à tout, et lui faire venir sa bibliothèque. L’éloignement où ce philosophe est resté à la cour lui a fait craindre quelque orage s’il s’absentait. La ligue générale du clergé contre lui est formidable, et en effet, il aurait bien pu recevoir défense de revenir. (Ibid., Ibid., p. 264, du 13 mai.)
On raconte que ces jours derniers, M. de Voltaire étant chez Mme la maréchale de Luxembourg, il fut question de guerre. Cette dame en déplora les calamités, et souhaitait que les Anglais et nous, entendissions assez nos intérêts et ceux de l’humanité pour la terminer sans effusion de sang, par un bon traité de paix: «Madame dit le philosophe, en montrant l’épée du maréchal de Broglie, qui était présent, voilà la plume avec laquelle il faut signer ce traité. (Ibid., Ibid., du 16 mai.) (E. D.)
Telles sont les dernières paroles que j’ai entendu prononcer à ce grand homme, à cet être extraordinaire, vertueux et bon, à mon cher maître, mon père, mon ami, qu’un destin fatal n’a pas permis que je revisse et que je pleure chaque jour.
...................
Quelques jours après mon départ, il se rendit à une séance de l’Académie des sciences, où il fut reçu comme partout ailleurs.
(Wagnière, Relation du voyage de M. de Voltaire à Paris en 1778 et de sa mort. Extraits de la p. 120 à la p. 153 du t. I des Mémoires sur Voltaire, etc.).

III
Table des matières
Dernière maladie de Voltaire. Sa mort.
L’idée lui était venue d’engager l’Académie française à refaire son dictionnaire; il eut beaucoup de peine à faire passer son avis; il s’anima très fort, ce qui parut un peu déplaire à ses confrères. Peut-être cette espèce d’ascendant ou de supériorité qui, aux yeux de plusieurs d’entre eux, semblait être acquise à son âge et à son génie, donnait quelque ombrage à d’autres. Il prit en cinq fois, pendant cette séance, deux tasses et demie de café. On a induit le roi de Prusse en erreur sur ce point (et j’ai eu l’honneur de le dire à Sa Majesté). Dans l’éloge qu’il a fait de ce grand homme, il dit que M. de Voltaire, ayant pris en un jour cinquante tasses de café, cela lui avait allumé le sang et causé la mort .
C’est sa nouvelle façon de vivre, c’est son séjour à Paris, c’est le chagrin intérieur qu’il éprouvait, qui lui ont mis le sang en effervescence, ainsi qu’on le voit dans le peu de lettres qu’il m’a écrites, les premiers jours après mon départ de Paris.
Il avait promis de retourner deux jours après à l’Académie, mais il fut dans l’impossibilité d’y aller. Se promenant dans l’après-dînée, il rencontra Mme Denis et Mme de Saint-Julien (née marquise de la Tour-du-Pin), femme de beaucoup d’esprit, très aimable, et qui lui était extraordinairement attachée. Il leur dit que se sentant tout malingre, il allait se coucher. Deux heures après, Mme de Saint-Julien alla le voir et trouva qu’il avait la fièvre; elle dit à Mme Denis qu’il faudrait envoyer chercher M. Tronchin; on lui répondit que cela n’était rien, que le malade était accoutumé de se plaindre. Mme de Saint-Julien, inquiète, revint encore vers les dix heures, et voyant que la fièvre avait augmenté, elle témoigna son étonnement du peu de soin que l’on avait de lui: même réponse. M. de Villette envoya chercher un apothicaire qui vint avec une liqueur; on proposa au malade d’en prendre; il se récria beaucoup, dit qu’il n’avait jamais fait usage de liqueur spiritueuse et qu’il prendrait encore moins, dans l’état où il était, une drogue de chimie. Mme de Saint-Julien s’y opposa aussi fortement; cependant, à force d’instances, on engagea ce malheureux vieillard à en avaler, l’assurant qu’il serait guéri le lendemain. Mme de Saint-Julien eut la curiosité de goûter de cette liqueur; elle m’a juré qu’elle était si violente, qu’elle lui brûla la langue et qu’elle n’en put pas souper. C’est d’elle-même que je tiens les détails que je rapporte.
Le malade étant après cela dans une agitation terrible, écrivit à M. le maréchal de Richelieu et le pria de lui envoyer de son opium préparé. Mme de Saint-Julien et un parent de M. de Voltaire insistèrent longtemps auprès de Mme Denis pour qu’elle ne permît pas qu’il prît encore de l’opium, disant qu’il serait certainement un poison pour lui; ils ne l’obtinrent point; au contraire, M. de Villette dit que le malade pourrait tout au plus être fou une couple de jours, que cela lui était arrivé à lui-même.
On a prétendu qu’après avoir fait avaler à M. de Voltaire une bonne dose de cet opium, la bouteille fut cassée. Je n’ai jamais pu tirer au clair ce dernier fait; je sais seulement qu’ils se réunirent tous pour assurer au malade qu’il l’avait bue entièrement. M. de Villette dit avoir vu M. de Voltaire, seul dans sa chambre, achever de la vider. Mme de Saint-Julien lui dit alors qu’il était un grand malheureux de n’avoir pas sauté sur lui pour l’en empêcher.
Quoique l’opium eut affecté le cerveau du malade, il écrivit lui-même une ordonnance et envoya chercher des drogues chez le même apothicaire, quatre fois consécutivement dans une nuit. On sent combien il peut être dangereux d’abandonner à lui-même un malade dans cet état et combien aisément il peut mettre une lettre, un mot pour un autre, dans une pareille ordonnance; ce qui peut changer entièrement le nom et l’espèce des médicaments. Certainement on doit avoir des reproches à se faire, sur cet article au moins; l’apothicaire lui-même n’est point excusable. Pourquoi n’avoir pas fait tenir continuellement auprès du malade, comme je le fis pendant son hémorrhagie, un médecin ou un chirurgien, qui l’aurait empêché de prendre ainsi des remèdes qu’on voyait opérer un effet tout contraire à celui que le patient désirait? Mais.....
Il n’y eut plus alors de ressources; ce qu’on lui avait donné porta à la vessie, occasionna une rétention d’urine et ensuite la gangrène; le malade souffrait des douleurs inouïes. Les bains, les remèdes rafraîchissants que lui ordonna M. Tronchin, quand on l’eut appelé, ne pouvaient le soulager. Tout fut inutile, le mal était devenu incurable. M. de Voltaire resta ainsi pendant vingt jours.
Il sentit alors toute l’horreur de son état, combien il avait été trompé, combien il avait eu tort de quitter sa douce retraite. Il ne voulut plus rien prendre et fit sortir sa nièce et tout le monde avec de vifs reproches.
......................
Quand on vit que le malade était sans ressource, Mme Denis m’écrivit enfin que son oncle avait été fort malade, mais que cela allait mieux; que, cependant, je devais partir sur-le-champ, en rapportant avec moi tous les papiers d’affaires de son oncle; je reçus ces lettres le 28 mai à midi: je pris la poste sur l’instant, passai par Lyon et j’arrivai à Paris le 1er juin à huit heures du matin.
Dès le 26, on avait ordonné de préparer le carrosse de mon maître pour le mener enterrer. C’est le jour où M. de Voltaire fit sortir sa nièce de sa chambre, en l’accusant d’être la cause de sa mort. Elle ne le revit plus depuis.
Deux jours avant cette mort fatale, M. l’abbé Mignot alla chercher M. le curé de Saint-Sulpice avec l’abbé Gautier et les conduisit dans la chambre du malade, à qui l’on apprit que l’abbé Gautier était là. «Eh bien, dit-il, qu’on lui fasse mes compliments et mes remercîments.» L’abbé lui dit quelques mots et l’exhorta à la patience; le curé de Saint-Sulpice s’avança ensuite, s’étant fait connaître, et demanda à M. de Voltaire, en élevant la voix, s’il reconnaissait la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ? Le malade porta une de ses mains sur la calotte du curé, en le repoussant, et s’écria, en se retournant brusquement de l’autre côté : «Laissez-moi mourir en paix!» Le curé, apparemment, crut sa personne souillée et sa calotte déshonorée par l’attouchement d’un philosophe; il se fit donner un coup de brosse par la garde-malade et partit avec l’abbé Gautier. Après leur sortie, M. de Voltaire dit: «Je suis donc un homme mort!»
Le 30 mai 1778, à onze heures et un quart du soir, ce grand homme expira avec la plus parfaite tranquillité, après avoir souffert les douleurs les plus cruelles, suite des drogues funestes que son imprudence et surtout celle des personnes qui l’entouraient lui firent prendre. Dix minutes avant de rendre le dernier soupir, il prit la main de Morand, son valet de chambre, qui le veillait, la lui serra et lui dit: «Adieu, mon cher Morand, je me meurs.» Voilà les dernières paroles qu’a prononcées M. de Voltaire.
(WAGNIÈRE. Ibid. Pages 153 à 161 du T. I des Mémoires sur Voltaire.)
IV
Table des matières
Mort de Voltaire
(VERSION DE GRIMM)
Juin (1778). Il est tombé dans l’abîme funeste; les derniers rayons de cette clarté divine viennent de s’éteindre, et la nuit qui va succéder à ce beau jour durera peut-être une longue suite de siècles .
Le plus grand, le plus illustre peut-être, hélas! l’unique monument de cette époque glorieuse où tous les talents, tous les arts de l’esprit humain semblaient s’être élevés au plus haut degré de perfection, ce superbe monument a disparu! Un coin de terre ignoré en dérobe à nos yeux les tristes débris.
Il n’est plus, celui qui fut à la fois l’Arioste et le Virgile de la France, qui ressuscita pour nous les chefs-d’œuvre des Sophocle et des Euripide, dont le génie atteignit tour à tour la hauteur des pensées de Corneille, le pathétique sublime de Racine; et, maître de l’empire qu’occupaient ces deux rivaux de la scène, en sut découvrir un nouveau plus digne encore de sa conquête dans les grands mouvements de la nature, dans les excès terribles du fanatisme, dans le contraste imposant des mœurs et des opinions.
Il n’est plus, celui qui dans son immense carrière embrassa toute l’étendue de nos connaissances et laissa presque dans tous les genres des chefs-d’œuvre et des modèles; le premier qui fit connaître à la France la philosophie de Newton, les vertus du meilleur de nos rois et le véritable prix de la liberté, du commerce et des lettres.
Il n’est plus, celui qui, le premier peut-être, écrivit l’histoire en philosophe, en homme d’Etat, en citoyen; combattit sans relâche tous les préjugés funestes au bonheur des hommes, et couvrant l’erreur et la superstition d’opprobre et de ridicule, sut se faire entendre également de l’ignorant et du sage, des peuples et des rois.
Appuyé sur le génie du siècle qui l’a vu naître, seul il soutenait encore dans son déclin l’âge qui l’a vu mourir, seul il en retardait encore la chute. Il n’est plus et déjà l’ignorance et l’envie osent insulter sa cendre révérée. On refuse à celui qui méritait un temple et des autels ce repos de la tombe, ces simples honneurs qu’on ne refuse pas même au dernier des humains.
Le fanatisme, dont le génie étonné tremblait devant celui d’un grand homme, le voit à peine expirant qu’il se flatte déjà de reprendre son empire, et le premier effort de sa rage impuissante est un excès de démence et de lâcheté.
Qu’espérez-vous encore de tant de barbarie? Qu’apprendrez-vous à l’univers en exerçant sur cette dépouille mortelle votre furie et votre vengeance, si ce n’est la terreur et l’épouvante qu’il sut vous inspirer jusqu’au dernier moment de sa vie? Voilà donc quelle est aujourd’hui votre puissance! Un seul homme, sans autre appui que l’ascendant de la gloire et des talents, a résisté soixante ans à vos persécutions, a bravé soixante ans vos fureurs, et ce n’est que la mort qui vous livre votre victime, ombre vaine, insensible à vos injures, mais dont le seul nom est encore l’amour de l’humanité et l’effroi de ses tyrans.
Quel était donc votre dessein en refusant un simple tombeau à celui à qui la nature venait de décerner les honneurs d’un triomphe public? Avez-vous craint que ce tombeau ne devînt un autel et le lieu qui le renfermerait un temple? Avez-vous craint de voir confondu dans la foule des humains l’homme qui s’éleva au-dessus de tous les rangs par l’éclat et par la supériorité de son génie? Avez-vous pensé qu’il fût si fort de votre intérêt d’annoncer à l’Europe entière que le plus grand homme de son siècle était mort, comme il avait vécu, sans faiblesse et sans préjugé ?
En voulant couvrir, s’il vous eût été possible, de l’obscurité la plus profonde le lieu où reposeraient les cendres de Voltaire, en cherchant à envelopper de ténèbres et de mystère le moment de sa mort, n’avez-vous pas tremblé que les plus ardents de ses disciples ne profitassent d’une circonstance si favorable pour établir les preuves de son immortalité, de sa résurrection? Ah! vous savez trop bien que, l’eussent-ils tenté, les ouvrages qui nous restent de lui ne permettaient plus de croire aux miracles de cette espèce.
Faibles et lâches ennemis de l’ombre d’un grand homme! En tourmentant toutes les puissances du ciel et de la terre pour lui ravir les hommages qui lui sont dus, quel fruit attendez-vous de tant de vains efforts? Effacerez-vous son souvenir de la mémoire des hommes? Anéantirez-vous cette multitude de chefs-d’ œuvre, éternels monuments de son génie, consacrés dans toutes les parties du monde à l’instruction et à l’admiration des races futures? Est-ce par quelques défenses puériles, par quelques anathèmes impuissants que vous pensez enchaîner ces torrents de lumières répandus d’un bout de l’univers à l’autre?
Non, sa gloire est au-dessus de toute atteinte, ses ouvrages en sont les garants immortels. Mais votre triomphe est encore assez beau: le vengeur des victimes opprimées par le fanatisme et la superstition n’est plus; ce grand ascendant sur l’esprit de son siècle, cet ascendant prodigieux qui tenait à sa personne, au caractère particulier de son esprit, à soixante ans de gloire et de succès, cet ascendant qui vous fit frémir tant de fois n’est plus à craindre. L’opinion publique, l’hommage de tous les talents, celui des hommes les plus distingués chez toutes les nations, la confiance et l’amitié de plusieurs souverains avaient érigé pour lui une sorte de tribunal supérieur en quelque manière à tous les tribunaux du monde, puisque la raison et l’humanité seules en avaient dicté le code, puisque le génie en prononçait tous les arrêts. C’est à ce tribunal respectable que l’on a vu s’évanouir plus d’une fois les foudres de l’injustice, de la calomnie et de la superstition; c’est là que fut vengée l’innocence de Calas, des Sirven, de la Barre. L’espoir prochain du rétablissement de la mémoire de l’infortuné comte de Lally fut le fruit de ses derniers soins, le dernier succès pour lequel sa vie presque éteinte parut se rallumer encore; peu de jours avant sa fin, plongé dans une espèce de léthargie, il en sortit quelques moments lorsqu’on lui apprit la nouvelle du jugement de cette affaire, et les dernières lignes qu’il dicta furent adressées au fils de cet illustre infortuné ; les voici: «Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle. Il embrasse bien tendrement M. de Lally. Il voit que le roi est le défenseur de la justice; il mourra content.» Ce sont, pour ainsi dire, les derniers soupirs de cet homme célèbre.
GRIMM. Gazette littéraire (Paris, Eugène Didier, 1854).
(E. D.)
a) La Harpe. Corresp. littéraire (Paris, Migneret, 1804), t. II, p. 242.
(Note de l’auteur.)
V
Table des matières
Même sujet
(VERSION DE CONDORCET)
Tant de travaux avaient épuisé ses forces. Un crachement de sang, causé par les efforts qu’il avait faits pendant les répétitions d’Irène, l’avait affaibli. Cependant l’activité de son âme suffisait à tout et lui cachait sa faiblesse réelle. Enfin, privé du sommeil par l’effet de l’irritation d’un travail trop continu, il voulut s’en assurer quelques heures pour être en état de faire adopter à l’Académie, d’une manière irrévocable, le plan du dictionnaire, contre lequel quelques objections. s’étaient élevées, et il résolut de prendre de l’opium. Son esprit avait toute sa force; son âme, toute son impétuosité et toute sa mobilité naturelles; son caractère, toute son activité et toute sa gaieté, lorsqu’il prit le calmant qu’il croyait nécessaire. Ses. amis l’avaient vu se livrer, dans la soirée même, à toute sa haine contre les préjugés, l’exhaler avec éloquence, et bientôt après ne plus les envisager que du côté ridicule, s’en moquer avec cette grâce et ces rapprochements singuliers qui caractérisaient ses plaisanteries. Mais il prit de l’opium à plusieurs reprises, et se trompa sur les doses, vraisemblablement dans l’espèce d’ivresse que les premières avaient produite. Le même accident lui était arrivé près de trente ans auparavant et avait fait craindre pour sa vie. Cette fois, ses forces épuisées ne suffirent point pour combattre le poison. Depuis longtemps il souffrait des douleurs de vessie, et dans l’affaiblissement général des organes, celui qui déjà était affecté contracta bientôt un vice incurable.
A peine, dans le long intervalle entre cet accident funeste et sa mort, pouvait-il reprendre sa tête pendant quelques moments de suite, et sortir de la léthargie où il était plongé. C’est pendant un de ces intervalles qu’il écrivit au jeune comte de Lally, déjà si célèbre par son courage, et qui depuis a mérité de l’être par son éloquence et son patriotisme, ces lignes, les dernières que sa main ait tracées, où il applaudissait à l’autorité royale, dont la justice venait d’anéantir un des attentats du despotisme parlementaire. Enfin il expira le 30 de mai 1778.
Grâce aux progrès de la raison et au ridicule répandu sur la superstition, les habitants de Paris sont, tant qu’ils se portent bien, à l’abri de la tyrannie des prêtres, mais ils y retombent dès qu’ils sont malades. L’arrivée de Voltaire avait allumé la colère des fanatiques, blessé l’orgueil des chefs de la hiérarchie ecclésiastique; mais en même temps elle avait inspiré à quelques prêtres l’idée de bâtir leur réputation et leur fortune sur la conversion de cet illustre ennemi. Sans doute ils ne se flattaient pas de le convaincre, mais ils espéraient le résoudre à dissimuler. Voltaire, qui désirait pouvoir rester à Paris sans y être troublé par les délations sacerdotales, et qui, par une vieille habitude de sa jeunesse, croyait utile, pour l’intérêt même des amis de la raison, que des scènes d’intolérance ne suivissent point ses derniers moments, envoya chercher dès sa première maladie un aumônier des Incurables, qui lui avait offert ses services et qui se vantait d’avoir réconcilié avec l’Eglise l’abbé de Lattaignant, connu par des scandales d’un autre genre.
L’abbé Gautier confessa Voltaire et reçut de lui une profession de foi, par laquelle il déclarait qu’il mourait dans la religion catholique, où il était né.
A cette nouvelle qui scandalisa un peu plus les hommes éclairés qu’elle n’édifia les dévots, le curé de Saint-Sulpice courut chez son paroissien, qui le reçut avec politesse et lui donna, suivant l’usage, une aumône honnête pour ses pauvres. Mais jaloux que l’abbé Gautier l’eût gagné de vitesse, il trouva que l’aumônier des Incurables avait été trop facile; qu’il aurait fallu exiger une profession de foi plus détaillée, un désaveu exprès de toutes les doctrines contraires à la foi que Voltaire aurait pu être accusé de soutenir. L’abbé Gautier prétendait qu’on aurait tout perdu en voulant tout avoir. Pendant cette dispute, Voltaire guérit; on joua Irène, et la conversion fut oubliée. Mais au moment de la rechute, le curé revint bien déterminé à ne pas enterrer Voltaire, s’il n’obtenait pas cette rétractation si désirée.
Ce curé était un de ces hommes moitié hypocrites, moitié imbéciles, parlant avec la persuasion stupide d’un énergumène, agissant avec la souplesse d’un jésuite, humble dans ses manières jusqu’à la bassesse, arrogant dans ses prétentions sacerdotales, rampant auprès des grands, charitable pour cette populace dont on dispose avec des aumônes, et fatiguant les simples citoyens de son impérieux fanatisme. Il voulait absolument faire reconnaître au moins à Voltaire la divinité de Jésus-Christ, à laquelle il s’intéressait plus qu’aux autres dogmes. Il le tira un jour de sa léthargie, en lui criant aux oreilles: «Croyez-vous à la divinité de Jésus-Christ? — Au nom de Dieu, monsieur, ne me parlez plus de cet homme-là, et laissez-moi mourir en repos,» répondit Voltaire.
Alors le prêtre annonça qu’il ne pouvait s’empêcher de lui refuser la sépulture. Il n’en avait pas le droit; car, suivant les lois, ce refus doit être précédé d’une sentence d’excommunication ou d’un jugement séculier. On peut même appeler comme d’abus de l’excommunication. La famille, en se plaignant au! parlement, eût obtenu justice; mais elle craignit le fanatisme de ce corps, la haine de ses membres pour Voltaire, qui avait tonné tant de fois contre ses injustices et combattu ses prétentions. Elle ne sentit point que le parlement ne pouvait, sans se déshonorer, s’écarter des principes qu’il avait suivis en faveur des jansénistes, qu’un grand nombre de jeunes magistrats n’attendaient qu’une occasion d’effacer, par quelque action éclatante, ce reproche de fanatisme qui les humiliait, de s’honorer en donnant une marque de respect à la mémoire d’un homme de génie qu’ils avaient eu le malheur de compter parmi leurs ennemis, et de montrer qu’ils aimaient mieux réparer leurs injustices que venger leurs injures. La famille ne sentit pas combien lui donnait de force cet enthousiasme que Voltaire avait excité, enthousiasme qui avait gagné toutes les classes de la nation et qu’aucune autorité n’eût osé attaquer de front.
On préféra de négocier avec le ministère. N’osant ni blesser l’opinion publique en servant la vengeance du clergé, ni déplaire aux prêtres en les forçant de se conformer aux lois, ni les punir en érigeant un monument public au grand homme dont ils troublaient si lâchement les cendres, et en le dédommageant des honneurs ecclésiastiques, qu’il méritait si peu, par des honneurs civiques dus à son génie et au bien qu’il avait fait à la nation, les ministres approuvèrent la proposition de transporter le corps de Voltaire dans l’église d’un monastère dont son neveu était abbé. Il fut donc conduit à Scellières: les prêtres étaient convenus de ne point troubler l’exécution de ce projet. Cependant deux grandes dames, très dévotes, écrivirent à l’évêque de Troyes, pour l’engager à s’opposer à l’inhumation, en qualité d’évêque diocésain. Mais, heureusement pour l’honneur de l’évêque, ces lettres arrivèrent trop tard et Voltaire fut enterré.
L’Académie française était dans l’usage de faire un service aux Cordeliers pour chacun de ses membres. L’archevêque de Paris, Beaumont, si connu par son ignorance et son fanatisme, défendit de faire ce service. Les Cordeliers obéirent à regret, sachant bien que les confesseurs de Beaumont lui pardonnaient la vengeance et ne lui prêchaient pas la justice. L’Académie résolut alors de suspendre cet usage, jusqu’à ce que l’insulte faite au plus illustre de ses membres eût été réparée. Ainsi Beaumont servit malgré lui à détruire une superstition ridicule.
Cependant le roi de Prusse ordonna pour Voltaire un service solennel dans l’église catholique de Berlin. L’Académie de Prusse y fut invitée de sa part, et ce qui était plus glorieux pour Voltaire, dans le camp même où, à la tête de cent cinquante mille hommes, il défendait les droits des princes de l’Empire et en imposait à la puissance autrichienne, il écrivit l’éloge de l’homme illustre dont il avait été le disciple et l’ami, et qui peut-être ne lui avait jamais pardonné l’indigne et honteuse violence exercée contre lui à Francfort par ses ordres, mais vers lequel un sentiment d’admiration et un goût naturel le ramenaient sans cesse, même malgré lui. Cet éloge était une bien noble compensation de l’indigne vengeance des prêtres.
De tous les attentats contre l’humanité que, dans les temps d’ignorance et de superstition, les prêtres ont obtenu le pouvoir de commettre avec impunité, celui qui s’exerce sur les cadavres est sans doute le moins nuisible; et, à des yeux philosophiques, leurs outrages ne peuvent paraître qu’un titre de gloire. Cependant le respect pour les restes des personnes qu’on a chéries n’est point un préjugé : c’est un sentiment inspiré par la nature même, qui a mis au fond de nos cœurs une sorte de vénération religieuse pour tout ce qui nous rappelle des êtres que l’amitié ou la reconnaissance nous ont rendus sacrés. La liberté d’offrir à leurs dépouilles ces tristes hommages est donc un droit précieux pour l’homme sensible; et l’on ne peut sans injustice lui enlever la liberté de choisir ceux que son cœur lui dicte, encore moins lui interdire cette consolation, au gré d’une caste intolérante, qui a usurpé, avec une audace trop longtemps soufferte, le droit de juger et de punir les pensées.
D’ailleurs son empire sur l’esprit de la populace n’est pas encore détruit; un chrétien privé de la sépulture est encore, aux yeux du petit peuple, un homme digne d’horreur et de mépris, et cette horreur dans les âmes soumises aux préjugés s’étend jusque sur sa famille. Sans doute, si la haine des prêtres ne poursuivait que des hommes immortalisés par des chefs-d’œuvre, dont le nom a fatigué la renommée, dont la gloire doit embrasser tous les siècles, on pourrait leur pardonner leurs impuissants efforts; mais leur haine peut s’attaquer à des victimes moins illustres, et tous les hommes ont les mêmes droits.
Le ministère, un peu honteux de sa faiblesse, crut échapper au mépris public en empêchant de parler de Voltaire dans les écrits, ou dans les endroits où la police est dans l’usage de violer la liberté, sous prétexte d’établir le bon ordre, qu’elle confond trop souvent avec le respect pour les sottises établies ou protégées.
On défendit aux papiers publics de parler de sa mort, et les comédiens eurent ordre de ne jouer aucune de ses pièces. Les ministres ne songèrent pas que de pareils moyens d’empêcher qu’on ne s’irritât contre leur faiblesse, ne serviraient qu’à en donner une nouvelle preuve, et montreraient qu’ils n’avaient ni le courage de mériter l’approbation publique, ni celui de supporter le blâme.
CONDORCET (Vie de Voltaire).

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