Kitabı oku: «Contes bourgeois»

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Théodore de Banville

Contes bourgeois

Scènes de la vie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066301064

Table des matières

I ROSE QUI RIT

II L’IGNORANTE

III L’ENTÊTÉ

IV LA CUISINIÈRE

v LE PÈRE

VI LE MERCIER

VII L’AMANT

VIII LES ÉPICIERS

IX LA JEUNE FILLE

X ONCLE MODERNE

XI LA BELLE PEAUSSIÈRE

XII ROSALIE

XIII LES BOTTINES

XIV L’ESCLAVE

XV PRIX DE REVIENT

XVI LACONISME

XVII LA RÉCOMPENSE

XVIII TARASQUES

XIX DISCRÉTION

XX LA BONNE MÈRE

XXI LES MENUISIERS

XXII TRÈS FEMME

XXIII CLAIR DE LUNE

XXIV CALLIGRAPHIE

XXV LA FRIANDISE

XXVI DISTINCTION

XXVII UN ARTISTE

XXVIII LES SERVANTES

XXIX L’HÉRITIÈRE

XXX LA BELLE DRAPIÈRE

XXXI SIMULACRES

XXXII LUCE

XXXIII LE POT DE TERRE

XXXIV LA BERGÈRE

XXXV L’INÉVITABLE

XXXVI FAUTE DE GRIVES

XXXVII LES COQUINS

XXXVIII L’HOTELIÈRE

XXXIX AMOURETTES

XL SCIENTIA

XLI L’EMPREINTE

XLII UNE FEMME

ÉPILOGUE

I
ROSE QUI RIT

Table des matières

Le rire de madame Rose Georget est une des joies et une des curiosités de la ville de Chinon. Le fait est que cette charmante femme rit toujours, à propos de tout et à propos de rien, pour un rayon qui passe, pour une mouche qui s’envole, pour un mot qui n’a, absolument rien de comique; et pourtant elle n’a pas l’air bête! Sa jolie petite frimousse à fossettes, chiffonnée comme celle d’une nymphe de Clodion, ses lèvres rouges, son nez relevé au bout comme par un capricieux coup de pouce du statuaire, ses grands yeux d’or, ses cheveux relevés en broussailles, sa mignonne oreille rose, ses mains potelées ont infiniment d’esprit, et sa bouche toujours ouverte laisse voir un tas de perles, où vient se jouer la lumière.

Madame Georget n’a pas toujours ri. Un long temps s’est écoulé où pâle, désolée, sinistre, effroyablement résignée, elle se laissait stupidement vivre, excitait la pitié des passants et ressemblait à une bête qu’on mène à l’abattoir. Cétait le désespoir absolu, tran quille, sans bornes; et quand on connaîtra sa vie, on verra à quel point ce renoncement de tout était justifié. Fille du grand marchand de nouveautés Cadot-Thinville, dont la femme était une demoiselle Parcellier, Rose avait été élevée sans amour et sans caresses par ses parents, qui ne songeaient qu’à augmenter leur fortune; car monsieur Cadot-Thinville, dévoré d’ambitions politiques, aspirait à la députation. Ses seuls moments de bonheur étaient ceux qu’elle passait avec sa cousine Laure, dont la mère, veuve de monsieur de Trévery, s’était remariée au riche marchand de blés Faussillon.

Dans leurs longues conversations, les deux jeunes filles, l’une et l’autre privées chez elles de toute affection, aspiraient ardemment au mariage, rêvaient de trouver dans cet état nouveau tout ce qui jusque-là leur avait manqué, et par avance paraient de toutes les élégances des maris charmants. Elles les eurent, hélas! plus tôt qu’elles ne l’espéraient, car leurs destinées devaient se ressembler de point en point, et l’histoire de l’une fut exactement l’histoire de l’autre. Monsieur Barbacanne, qui épousa Laure, et monsieur Georget, qui devint le mari de Rose, tous deux riches propriétaires, passaient alors, avec justice, pour les deux jeunes hommes les mieux habillés de Chinon. Tous les deux, ils avaient fait leur droit à Paris, savaient les belles manières et possédaient des talents d’agrément, chantant au piano des airs d’opéra-comique, et lavant avec une féroce propreté des aquarelles sentimentales. Courtisée par un amant qui lui offrait des fleurs bleues, cueillies dans des endroits escarpés au péril de sa vie, et apportant une dot de deux cent mille francs, Rose crut qu’elle allait parcourir, en marchant sur des gazons, les sentiers de l’idéal; mais une fois les noces faites, Claude Georget quitta son visage aimable, comme on quitte un masque; il se montra tel qu’il était, brutal, avare, impitoyable, et réduisit sa femme au plus complet esclavage.

Pendant qu’il étudiait à Paris, Georget, aussi économiquement qu’il l’avait pu, avait fait des folies pour les demoiselles de Bullier et les buveuses d’absinthe des brasseries, qui naturellement lui en avaient fait voir de toutes les couleurs; et d’après elles, il s’était fait de la femme une opinion définitive, qui ne devait jamais varier. Il pensait qu’on n’est jamais assez dur pour ces animaux-là, et il le fit bien voir. Tout en s’occupant de ses cultures et de ses vignes, il eut des bonnes fortunes dans la société, sans renoncer aux petites ouvrières, et enfin s’amusa avec une prodigalité sage, tandis que privée de toute société, ne recevant personne, si ce n’est des paysans ou des marchands de vins venus pour affaires, et n’allant nulle part, Rose menait une vie de servante et d’ilote. Elle n’avait même pas l’amère ressource de se parer pour elle-même; elle était fagotée, vêtue de robes presque misérables, car depuis son mariage, non seulement elle n’eut jamais à elle, mais elle ne vit jamais un sou.

Georget ordonnait et payait les dépenses de la maison; mais de plus, c’est lui qui faisait faire, à vue de nez, sans qu’on eût pris de mesures, les robes de sa femme, et qui lui achetait ses chapeaux, ses gants et le reste. Il ne pouvait avoir de doutes sur la vertu de Rose, et d’ailleurs, la croyait trop bête pour manquer à ses devoirs; cependant comme, à ce qu’il estimait, contre les femmes deux précautions valent mieux qu’une, il avait soin que ses chemises de grosse toile et que ses bas épais, à peine bons pour une vachère, fussent de ceux qu’une femme n’oserait pas laisser voir, quand il s’agirait de sa vie. Le dimanche, lorsque Rose allait à la messe, Georget lui donnait dans un papier, car elle n’avait pas de bourse! les deux sous nécessaires pour la quête. Les marchands, les fournisseurs et le facteur lui-même savaient si bien madame Georget dénuée de tout argent, qu’en l’absence du maître ils ne demandaient jamais à être payés. Enfin, pour comprendre toute l’infortune de cette créature malheureuse au delà de tout, il faut savoir qu’elle n’eut pas la consolation d’être mère. Poussant son système jusqu’au bout, Georget estimait qu’une femme veut être traitée d’une façon particulière, et que l’amour, comme les toilettes, lui doit être mesuré avec une extrême parcimonie.

Cependant, tel était l’aveuglement de ce féroce mari que sa femme, à son sens, devait être parfaitement heureuse; aussi s’étonnait-il de la voir accablée, silencieuse, livide et marchant d’un pas automatique. Il la crut malade, et s’en ouvrit au docteur Bergevin, qu’il pria de la soigner. Ce spirituel vieillard, sachant tout et lisant dans les âmes, savait parfaitement à quoi s’en tenir; toutefois il consentit à visiter madame Georget, dans l’espoir de relever un peu, par sa sympathie et par ses affectueuses conversations, cette victime désolée. Quant aux médicaments qu’il lui ordonna, ce furent, comme on le pense bien, des poudres innocentes et des pilules de rien du tout enveloppées dans une feuille d’or. Comme on va le voir, ce traitement eut le meilleur succès, et madame Rose Georget retrouva sa gaîté perdue, ce qui prouve bien qu’en médecine tout peut réussir, pourvu que le hasard se mette de la partie et consente à s’en mêler un peu.

La seule personne que Rose eût le droit de voir, était sa cousine Laure Barbacanne, qui habitait à quelques maisons de chez elle. Georget ne la croyait pas dangereuse, parce que traitée par Barbacanne exactement comme Rose l’était par lui, elle n’avait aussi ni sou ni maille, et était de même réduite aux chemises de grosse toile et aux bas épais comme des planches. Mais quand, par bonheur, les deux jeunes femmes étaient seules, elles parlaient, s’ingéniaient, devinaient le monde fermé, et mettaient en commun leurs rêves. Ni à l’une ni à l’autre aucune lecture n’était permise. Mais en revenant de Paris après ses études faites, Barbacanne avait jeté en un tas dans le grenier ses livres de droit; or, parmi ces livres décousus, déchirés et dépenaillés étaient mêlés quelques volumes de la petite édition de Balzac, incomplets, salis et réduits à l’état de chiffons. Laure allait les chercher dans le grenier, et pendant les courts moments qui leur étaient donnés, Rose et elle les lisaient, les dévoraient, et se laissaient éblouir par mille féeries, car c’étaient justement les Scènes de la Vie Parisienne.

Avec madame d’Espard, avec madame de Kergarouët, avec la duchesse de Maufrigneuse, elles marchaient couvertes de diamants, sous l’éclat des lustres, admirées et enviées dans les bals; elles vivaient sur les divans de soie, les pieds appuyés sur des coussins brodés d’or, courtisées par de beaux jeunes gens ivres d’amour et pleins de génie. Elles adoraient de Marsay, Daniel d’Arthez, Rastignac, Lucien de Rubempré, et si un de ces héros d’amour eût soudainement par devant elles, elles se fussent sans doute jetées à son cou, sans faire plus de façons que n’en fait un misérable affamé depuis huit jours, jeté à même dans un beau festin dressé sous les flambeaux d’or. Mais pour Rose du moins, tous ces fuyants personnages de la Comédie Humaine devaient s’incarner en une personne définie; car le propre frère de Laure, Armand de Trévery, jeune, beau, immensément riche du bien de son père, était précisément un de ces dandies souverains dont Paris raffole et pour lesquels les femmes se passionnent. Après avoir montré à la guerre une fabuleuse bravoure, il était maintenant chef du cabinet d’un ministre, et grâce à la prodigieuse séduction qu’il exerçait, le monde lui pardonnait de se montrer plus spirituel qu’il ne convient à un homme politique.

Accablé d’affaires et de plaisirs, Armand ne venait jamais à Chinon, et il était d’ailleurs-comme tous les Parisiens, qui volontiers trouvent le temps de parcourir l’extrême Orient ou le centre de l’Afrique, et jamais celui de visiter une ville de province. Mais il adorait sa sœur, à qui volontiers il eût avec joie donné des bourses pleines d’or, si elle avait eu la possibilité de dépenser un sou; et si occupé qu’il fût, il entretenait avec elle une régulière et volumineuse correspondance, dans laquelle il lui racontait tout. Pour Laure, c’était la suite de Balzac; pour elle Paris se résumait en ce frère doué de toutes les perfections, et comme on se l’imagine, elle sut faire partager cet enthousiasme à sa cousine Rose, pour qui sans cesse vu et admiré dans un rêve infini, Armand qu’elle n’avait jamais vu, que sans doute elle ne devait voir jamais, devint, dans toute l’acception du mot, un amant! Mais ce qu’il y eut de plus étrange, c’est que les lettres où Laure peignait le charme, la grâce rhythmée et inconsciente et le douloureux martyre de son amie, avec la puissance poétique vraie que donne l’intuition nullement gâtée par les littératures, éveillèrent une passion pareille et égale dans le cœur d’Armand de Trévery; il aima Rose Georget, fut hanté, obsédé, possédé, ravi par cette figure charmante, et laissant tout ce qui n’était pas elle, voulut la voir.

Il savait par Laure que Claude Georget était un jaloux brutal, trop peu spirituel pour pouvoir être trompé, et qui d’ailleurs n’ouvrirait sa maison sous aucun prétexte. Néanmoins, comptant sur l’impossible, Trévery, qui par des miracles de volonté s’était rendu libre, arriva un beau matin à Chinon, et courut chez sa sœur, qu’il eut le bonheur de trouver seule, Barbacanne voyageant à ce moment pour des achats de bestiaux. Mais retenue à la maison par une entorse, Laure ne pouvait sortir, et encore moins envoyer chercher Rose, ni l’une ni l’autre de ces deux femmes n’ayant la permission de donner un ordre à leurs domestiques. Armand avoua à sa sœur l’amour qui d’après ses lettres, l’avait envahi, et Laure accueillit cette confidence avec joie, tant il lui semblait juste que Rose échappât, même pour une minute, à son abominable destin, Trévery résolut de se présenter chez les Georget, coûte que coûte, et bâtit son siège sur un unique renseignement que lui donna sa sœur. Les années précédentes, les vignes avoisinant celles de Georget avaient été presque toutes gelées, si bien que le mari de Rose avait vendu son vin ce qu’il avait voulu. Cette année, au contraire, la vendange avait été partout excellente; il y avait pléthore sur le marché, si bien que Georget risquait de ne pas vendre son vin ou de le vendre dans de mauvaises conditions, ce qui le mettait de très méchante humeur.

Reçu en présence de Rose dans un petit salon à meubles fanés qui donnait sur le jardin, Armand de Trévery, qui connaissait toutes les ruses de l’escrime et du langage, poussa tout de suite un coup droit, et sans lui donner une minute de repos, étourdit son ennemi par un flot de paroles, où les mots tourbillonnaient et papillotaient comme des étincelles. Venu exprès à Chinon, où il ne pouvait rester que deux heures, pour voir Barbacanne et se faire guider par lui, il voulait acheter des vins, tant pour le ministre que pour lui-même, et devant habiter prochainement un hôtel où il ferait son installation définitive, il se proposait de fonder tout d’abord sa cave avec ces excellents vins de Chinon, qu’il mettait au-dessus de tous les autres. A ces mots, Georget dressa l’oreille, ses yeux s’allumèrent, et toute sa personne sembla dire en un mouvement exalté: Prenez mon ours! Par une transition qu’il crut adroite, il en vint à proposer ses propres vins; il raconta les années, les crus, les provenances, et à son tour parla comme un marchand d’habits, pour éblouir le visiteur, qui ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre, Bref, priant son hôte de l’excuser quelques instants, il descendit à la cave, pour y choisir les échantillons qui devaient être dégustés séance tenante. Tout entier à son négoce, il n’avait pas vu sa femme stupéfaite dévorant des yeux le frère de Laure, et regardant ce beau jeune homme comme Andromède attachée au rocher dut regarder Persée fendant la nue, et brandissant le glaive d’or.

Armand de Trévery et Rose Georget se trouvaient dans une situation unique, ne ressemblant à rien, où tout préambule devait être supprimé, car ils savaient qu’ils avaient à eux cette minute, et qu’ils n’en auraient jamais une autre! Armand brûla, enveloppa Rose d’un regard et tendit ses bras; elle y tomba folle de ravissement, et pendant de courts instants, qui lui semblèrent délicieusements longs, connut les sensations, les désirs, les bonheurs, les extases qui remplissent toute une vie. Georget remonta, avec la servante Madelon qui l’aidait à porter ses bouteilles, et Armand n’ayant pu accepter le déjeuner offert, les vins furent tout de suite goûtés et appréciés. Tout à coup, à propos de rien, d’un mot quelconque, Rose éclata de rire, en montrant ses petites dents blanches comme des lys, et broda des trilles et des gammes de rire qui enchantèrent son mari, car il crut alors au docteur Bergevin et à l’efficacité de ses pilules. En effet, depuis ce temps-là, madame Georget rit toujours, et amuse Chinon par cette jolie musique. Rien n’a changé dans sa situation; elle est toujours aussi opprimée, aussi martyrisée, aussi esclave. Elle ne reverra sans doute jamais Trévery, elle n’est pas devenue mère; comme par le passé, elle n’a pas un sou à elle et elle porte des chemises de vachère. Elle a subi une maladie grave, dont elle a guéri, heureusement; mais tout près de mourir, elle riait à gorge déployée et elle rit toujours, tant il lui semble amusant et légitime d’avoir fait son mari–ce qu’il devait être, et tant l’ineffable volupté de l’heure douce s’est mêlée à son sang et circule orgueilleusement dans ses veines!

II
L’IGNORANTE

Table des matières

Au commencement de1882, monsieur de Champeil, colonel de lanciers en retraite, qui vivait à Dijon dans un fauteuil, accablé de goutte et de rhumatismes, hérita de son frère aîné un château historique, bâti du temps de Louis XIII, et situé en Normandie, dans la jolie petite ville de C... Tout impotent qu’il fût, il voulut habiter cette demeure seigneuriale, dont une des façades s’ouvrait sur une rue, tandis que l’autre donnait sur un vaste jardin, se terminant en pleine campagne. Bien que le colonel ne fût guère transportable, son valet de chambre Pensière, un ancien soldat qui ne connaissait rien d’impossible, trouva le moyen de le transporter d’un fauteuil à l’autre, en traversant un bon morceau de la France. Installé au château de Savènes, dont l’héroïque décor et les mobiliers précieux, accumulés depuis des siècles, faisaient un merveilleux séjour, monsieur de Champeil s’y trouva aussi heureux que le permettaient ses souffrances; mais en explorant, par les mains de Pensière, l’antique bibliothèque où le roulait ce dévoué serviteur, il y fit de telles découvertes qu’il n’en voulut pas profiter seul. Aussi écrivit-il au fils de sa sœur, un jeune et célèbre poète, Paul Delizy, qui habite Paris, comme on le sait, d’arranger au plus tôt ses affaires, de façon à venir passer un mois au château de Savènes.

Paul accourait au bout de huit jours, car il adore son oncle, qui ne lui a jamais fait de morale, et qui, bien qu’il soit lui-même très riche, lui a toujours donné de l’argent et des présents, et jamais de conseils.

–«Mon cher enfant, lui dit le colonel, j’ai trouvé ici des trésors inestimables, auxquels sans doute je ne suis pas indifférent, mais qui, en somme inutiles pour une vieille culotte de peau, t’appartiennent de droit. La bibliothèque de Savènes est infiniment riche en livres grecs et latins des plus belles époques, en elzévirs, en volumes reliés pour Grolier et ses amis, en grands ouvrages d’art, de science et d’archéologie; mais, ce qui te touchera davantage, elle contient, dans leurs éditions primitives et originales, les poètes du quinzième et du seizième siècle, toute la Pléiade, et des manuscrits inouïs; car moi qui n’ai rien vu encore, j’ai trouvé déjà une ballade en jargon, de François Villon, que ne possède pas la Bibliothèque nationale; et à propos de ce même François Villon, de nombreuses notes écrites de la main de Clément Marot, et qui n’ont jamais été imprimées! Certes tout cela, comme le reste, t’appartiendra après moi; mais je ne vois pas pourquoi je te ferais attendre un plaisir, même si peu de temps. Je t’ai donc prié de venir, pour t’embrasser d’abord, et ensuite pour que tu choisisses dans tout cela ce qui peut te plaire et que tu l’emportes.

–Mon cher oncle, dit Paul Delizy, avec votre per mission, je veux bien vous aider à inventorier vos richesses; mais je n’emporterai rien du tout à Paris, où on déménage tous les huit jours et où on demeure dans une assiette! J’aime bien mieux, quand je suis en train d’étudier, venir vous demander une chambre à Savènes, et laisser les livres dans ces belles armoires fleuronnées, aux lignes contournées si délicatement. En attendant, nous avons un bon mois pour les regarder ensemble et pour vivre seuls dans la chère intimité.»

Ce mois, monsieur de Champeil et son neveu en passèrent la moitié dans les plus agréables occupations, sans être dérangés par aucun importun; mais un tel état de choses était trop beau pour durer. Un jour qu’ils collationnaient ensemble un très ancien recueil de ballades, imprimé en caractères gothiques, Pensière vint annoncer la visite de monsieur Beaucousin, conservateur des hypothèques. Paul Dolizy fit alors une grimace significative, monsieur de Champeil lui dit avec une mélancolie résignée:

–«Hélas! mon enfant, celui-là tu ne saurais l’éviter un jour où l’autre, car il a la manie des célébrités, il en ferait au besoin, et il a parfaitement osé de son chef aller voir Victor Hugo, et lui conter des calembredaines! C’est, dans toute l’horreur que ce mot comporte, un artiste! De plus, il est le fondateur et le président de la Société fraternelle de Thalie, qui dans notre petite ville groupe des orphéons, organise des expositions et des concerts, et pour ses séances solennelles fait venir des acteurs de Paris. Pensière, ajouta-t-il, fais entrer monsieur Beaucousin!»

Le conservateur des hypothèques fut introduit, et tandis qu’il accablait Paul des plus vulgaires flatteries, débitées avec un aplomb d’enfer, Paul admirait en lui un vieillard au visage d’enfant, ridé, mais abominablement jeune, avec des cheveux noirs et une barbe légère, et vêtu à l’extra-dernière mode, car sa seule cravate avait les violences et les tendresses d’une aurore. Après avoir parlé art, femmes, vie élégante, et récité avec soin les journaux du jour, monsieur Beaucousin supplia Paul d’accepter pour le lendemain même une invitation à dîner, invitation qui s’adressait à lui seul, puisque monsieur de Champeil ne pouvait quitter son fauteuil à roulettes.

–«Cher et illustre poète, lui dit-il, excusez une mise en demeure à si courte échéance; mais en revenant de la chasse, où j’avais tué un chevreuil et quelques faisans, j’ai reçu une carpe saumonée d’une qualité supérieure, et vous verrez, j’espère, que nous ne mangeons pas trop mal en province. Je n’aurai pas le plaisir de vous présenter ma fille Jeanne (un nom distingué, n’est-ce pas?) qui est en villégiature chez ma sœur; mais nous aurons ce qu’il y a de mieux à C...: monsieur Verlingue, le médecin, un célibataire plein d’esprit; monsieur Lalou, le percepteur; monsieur Lebleu, le juge de paix; monsieur Bidu, le notaire, et leurs femmes; car, ajouta-t-il, d’un ton qui désirait manquer de franchise, ces dames daignent s’asseoir à la table d’un pauvre veuf qui n’est plus dangereux.»

Le lendemain à ce dîner, Paul, qui sur un signe de son oncle avait accepté, put voir en effet qu’on mange encore bien en province, car la chère fut exquise, mais il n’en fut pas de même de la conversation.

On lui demanda force détails sur l’inspiration, sur sa manière de travailler, sur ce que rapporte la litté rature, et sur la vie privée des actrices; enfin, la ville de C..., située à quatre lieues de tout chemin de fer, laissa voir ses intimes pensées et montra son âme. Après le dîner, mesdames Lebleu et Bidu jouèrent à quatre mains des morceaux de piano où tous les ouragans furent déchaînés; mais ce n’eût rien été encore si le maître de la maison n’eût montré tous ses talents. Car avec une plume spéciale et une encre de Chine délayée avec amour, il faisait des imitations de gravures sur acier, d’après les anciens Devéria, si exactement réussies que lorsqu’elles étaient exhibées, madame Lalou s’écriait régulièrement: «Non, ce n est pas possible, avouez que c’est une gravure!» Et Beaucousin répondait: «Non, madame, je vous jure ma parole d’honneur que c’est fait à la main!» De plus, ce conservateur des hypothèques chantait des cavatines d’opéra-comique, sinon avec la voix, du moins avec l’allure parfaite des ténors, dont il avait le geste précieux et l’élégance à la fois féminine et cavalière. Enfin il savait singer Thérésa dans deux chansons: Rien n’est sacré pour un sapeur et C’est dans l’nez qu’ça mchatouille, de façon à donner une illusion parfaite à ses compatriotes. Pour terminer, Beaucousin récita des vers de sa composition, La mort du Rossignol, après avoir eu soin de dire: «Mon Dieu, je rime par délassement, à mes moments perdus. Je ne me donne pas sans doute pour un parnassien, mais aussi je ne suis pas tout à fait un profane. »

A partir de ce moment, le séjour de C... était empoisonné pour Paul Delizy, et il fût reparti pour Paris, avec horreur, s’il n’eût été retenu par la sincère et profonde affection de monsieur de Champeil. Car le terrible Beaucousin avait envahi le parc de Savènes, et, heureux d’avoir trouvé un confrère, assassinait Paul de ses productions sentimentales et de ses prétentieuses théories sur la poésie lyrique.

–«Ah! cher grand homme, lui dit-il un jour qu’ils se promenaient dans les allées du jardin, on ne saura jamais combien notre art est compliqué, et ce qu’il demande de profondes études. Il est curieux de voir ce que peut produire un être non initié à ce métier difficile. Et tenez, je vais vous en donner tout de suite un bizarre exemple.»

A ces mots le conservateur tira de sa poche un feuillet de papier à lettres couvert d’une écriture fine et hardie, et avec une sorte de pitié ironique, lut des vers qui jetèrent Delizy dans le plus grand étonnement; puis, voyant qu’il ne disait rien, en lut d’autres encore. Le poète se garda bien de manifester son impression; très ému et vivement touché, il se trouvait en face du plus étrange des problèmes; car, écrites par une personne évidemment ignorante, les strophes qu’il venait d’entendre attestaient un génie original et charmant, une sincérité absolue, et brillaient d’images imprévues, absolument neuves, où l’on n’eût pas trouvé la trace d’un lieu commun.

–«Hein! dit monsieur Beaucousin, est-ce assez maladroit?

–Mais, fit le poète, de qui sont ces vers?

–De ma fillette, de ma propre fille Jeanne, à qui je les ai volés dans son bonheur-du-jour, car cela m’amuse de la voir s’exercer à voleter, comme un oiseau maladroit!

–Mais, dit Paul, comment se fait-il que mademoiselle votre fille ignore les règnes initiales de la versification?

–Tiens, dit Beaucousin avec malice, elle les ignore parce que je ne les lui ai pas enseignées. J’ai eu soin de lui cacher tous les livres qui en parlent et aussi tous les livres de poètes; les seuls vers qu’elle ait entendus, c’est les miens, quand je les récite devant elle à mes hôtes, et encore j’ai tâché que ce fût le moins souvent possible.

–Je comprends, dit Paul Delizy; dans l’intérêt même de son bonheur, vous avez craint pour mademoiselle Jeanne les émotions et les angoisses que l’art nous donne nécessairement.

–Mon Dieu! fit le conservateur, c’est cela et ce n’est pas cela; certes je suis de l’avis de notre grand Molière, et je pense que les femmes doivent être surtout élevées au ménage; ma sœur a instruit Jeanne à raccommoder le linge et à composer d’excellents coulis; mais aussi, écoutez donc, je suis le poète de la ville de C... où on apprécie mes productions, et je ne me soucie pas que ma petite me coupe l’herbe sous le pied! Vous qui êtes plus fort que moi, si je vous demandais vos secrets, vous ne me les diriez pas; il est bien naturel que je ne dise pas les miens à Jeanne. J’ai trouvé; qu’elle trouve si elle peut; en ces matières-là, cher monsieur, chacun pour soi!»

En écoutant cette féroce déclaration de principes, Paul Delizy regarda son interlocuteur, pensant en lui-même que les héros avaient exterminé jadis des monstres moins abominables que celui-là. Mais lorsqu’il se retrouva seul, il se sentit pris d’une immense sympathie pourla jeune fille inconnue dont les accents bégayés avaient éveillé en lui une admiration pensive, et de plus en plus possédé par ce sentiment, il en parla à monsieur de Champeil.

–«Ah! mon enfant, dit le colonel, je ne connais pas de plus admirable jeune fille que mademoiselle Jeanne, et comment a-t-elle pu naître d’un tel père? Sa chevelure, son visage presque olivâtre avec des traits fins, un peu étranges, infiniment purs, ses grands yeux d’or sombre, sa bouche qui ressemble à une fleur, donnent l’idée des plus élégantes figures de la Renaissance, et sa main ferme et délicate est d’une princesse; mais ce qui en elle ravit surtout, c’est sa voix sonore et douce, d’un timbre délicieux, ou plutôt sa pensée simple, naïve, imprévue, qui se traduit en mots ailés et palpitants comme des vols d’oiseaux.»

A quelques jours de là, monsieur Beaucousin, dont la fille était de retour, venait dîner avec elle au château de Savènes, et Paul Delizy put voir alors que monsieur de Champeil ne l’avait pas flattée, ou plutôt il ne vit rien, et tout de suite fut frappé au cœur par le plus soudain et le plus impérieux amour. Souvent il eut occasion de revoir Jeanne, de causer avec elle, de se complaire aux délices d’un esprit dont rien n’avait gâté la grâce sauvage; car en condamnant sa fille à l’ignorance, monsieur Beaucousin avait laissé l’intuition grandir en elle, et Paul ravi voyait se développer devant lui les richesses de cet esprit, comme en parcourant des déserts inconnus, on y voit tout à coup resplendir des forêts de fleurs! Quant à Jeanne, Paul Delizy fut pour elle l’être attendu; pour la première fois, elle entendit parler un langage qu’elle comprenait et qui ne blessait pas son instinct; aimer ce poète, ce fut pour elle vivre sa vraie vie et rentrer dans son élément. Lorsque le colonel demanda pour son neveu la main de Jeanne, le conservateur des hypothèques fit une légère grimace; car s’il aimait les poètes en théorie, il trouvait leur vie aléatoire, même quand leurs vers se vendent; mais il s’adoucit en apprenant que son futur gendre possédait en propre quarante mille livres de rente et était l’unique héritier de son oncle. Le mariage eut lieu après un très court délai, célébré par un festin après lequel monsieur Beaucousin ne manqua pas d’imiter Thérésa, et Paul Delizy put enfin retourner à Paris, en emportant sa chère proie.

C’est dans un quartier absolument retiré, dans un nid caché sous les feuillages que ces époux, embrasés du plus ardent amour et dignes l’un de l’autre, vécurent absolument seuls; car Paul, qui d’ailleurs la voulait toute pour lui, avait à faire l’éducation de sa compagne. Mais quoil cette éducation se fit toute seule; à peine les livres lui furent-ils ouverts que Jeanne sut et devina tout, comme si elle se rappelait des choses un moment oubliées. Dans cet esprit qui avait toujours pensé, les sciences s’établirent et fleurirent, poussant de profondes racines, sans que la jeune femme perdît rien de sa naïveté ingénue. Elle continuait à écrire des vers, animés d’un véritable génie, que l’art n’avait pas refroidis et dont l’harmonie savamment musicale était bien féminine. Jeanne désirait que ces vers ne fussent connus jamais de personne, si ce n’est de son cher Paul; mais il n’en fut pas ainsi, et au commencement de l’année dernière, parurent Les Chères Pensées, poésies par Jeanne Pauly, dont les éditions se sont rapidement succédé, et dont le succès, qui dure encore, va toujours grandissant. Ce livre était déjà l’occupation de Paris quand Jeanne le vit pour la première fois. Non seulement elle n’avait été pour rien dans sa publication, mais Paul, qui fut suppléé par un ami fidèle, n’avait paru ni chez l’éditeur ni chez l’imprimeur, et Jeanne Pauly, qui devint célèbre sans que personne eût pu deviner qui elle était, jouit à la fois de la gloire et du bonheur dans l’obscurité; n’est-ce pas l’idéal de la vie? Le secret fut seulement confié à monsieur de Champeil, qui le garde bien; quant à monsieur Beaucousin, il a lu Les Chères Pensées et n’y a rien compris; mais il envie le succès de Jeanne Pauly, et regrette amèrement de ne pouvoir la connaître.

III
L’ENTÊTÉ

Table des matières

Monsieur Frésia, sous-chef de bureau à la préfecture de police, n’attendit pas, pour quitter ses fonctions, l’âge réglementaire où il aurait eu droit à sa retraite, car il recueillit coup sur coup, et presque en même temps, deux héritages qui lui permirent de vivre à sa guise. En mourant, prise sans doute de remords, sa femme Euphrasie, dont les légèretés avaient été célèbres, lui laissa tout le bien qu’elle possédait et, d’autre part, monsieur Frésia se trouva être le seul héritier d’un cousin, riche vigneron de la Côte-d’Or, qui, surpris par la mort, n’eut pas le temps de tester à son détriment. Le sous-chef donna alors sa démission, et on eût pu croire qu’il allait augmenter son train et faire figure dans le monde; mais, au contraire, grâce à son habileté et à des relations qu’il avait soigneusement conservées, il sut s’arranger une existence qui ne coûtait rien.

Et ce qui explique l’âpreté avec laquelle fut réalisé ce miracle, c’est que Frésia était un avare! Mais un avare dans le vrai sens du mot, un avare de l’espèce d’Harpagon, aimant à savourer jour et nuit la volupté particulière de voir, de toucher, de caresser de l’or monnayé, de le dévorer des yeux, de le manger, de le baiser, de l’entendre chanter, sonner, carillonner et tintinnabuler; enfin, d’avoir les pièces d’or pour compagnes, pour mères, pour sœurs, pour filles, pour épouses et pour amantes. Passion coûteuse entre toutes; car elle force celui qui en est atteint à immobiliser un capital devenu improductif; mais les jouissances inouïes dont elle enivre ses adeptes sont sans doute en rapport avec les sacrifices qu’elle exige.

Monsieur Frésia plaça justement la somme nécessaire pour se faire quatre mille francs de rente, et garda le reste de sa fortune en bon or trébuchant, qu’il rangeait dans des armoires secrètes, dans des coffres, dans des cassettes dont il adorait les beaux yeux. Il eut ainsi des nuits dejoie, de volupté, d’indi cible plaisir, regardant ruisseler l’or sur ses doigts, en emplissant à la fois ses mains et ses prunelles, et s’aveuglant avec ravissement dans la contemplation de ce réchauffant soleil. Reste à savoir comment on peut borner sa dépense à quatre mille francs par an, sans se priver de rien, ce qui était le cas de l’ancien sous-chef; car il n’avait pas l’austérité que réclame son vice, et aimait la bonne chère et le reste. Dans une des rues obscures et tristes qui avoisinent l’église Saint-Sulpice, un propriétaire de ses amis lui louait, moyennant trois cents francs, deux chambres situées à l’entresol et donnant sur une cour très sombre, mais qu’il avait lui-même tapissées, peintes et embellies; car monsieur Frésia appartenait à la race des Robinsons. Jadis, à la Préfecture, grâce à des services rendus, il s’était fait des amitiés dans le monde des théâtres, et dînant tous les jours en ville, chez des bourgeois que charmaient sa bonne tenue, ses anecdotes, nouvelles pour eux, et son esprit récolté dans les journaux, il leur donnait des loges pour les pièces tombées ou démodées.

Et ce n’est pas seulement ainsi qu’il payait son dîner. Il savait faire des cartonnages, des menus peints à l’aquarelle, raccommoder les bijoux et les éventails, et de plus jouait de la flûte et du violon, de façon à faire danser dans les fêtes de famille en accompagnant le piano, et même à exécuter des morceaux personnels en virtuose, chez les personnes tout à fait étrangères au sentiment de la musique. Il donnait aussi des fleurs défraîchies, achetées à la Halle, et des bonbons que lui cédait à bon compte un droguiste de la rue des Lombards. Grâce à ces talents, il était nourri dans des maisons où il y a encore des cuisinières, et où l’on boit du vin naturel. Un ancien forçat, tailleur en chambre, ou plutôt en mansarde, au haut d’une masure, et qui sans cesse craignait des révélations sur son passé, coupait et cousait pour une somme dérisoire les habits dont monsieur Frésia achetait l’étoffe, au prix de fabrique, chez un drapier du quartier Saint-Martin. Ayant des mains et des pieds fort petits, qui semblaient d’une femme, il trouvait facilement au Temple des chaussures presque neuves et des gants à peine défraîchis, vendus par les domes tiques des comédiens, après avoir servi une ou deux soirées au théâtre.

C’est aussi en billets de spectacle ou de concerts qu’il payait son tabac à priser et les cigares qu’il fumait; quant aux journaux, il les lisait devant un kiosque, dont la marchande, prévenue d’une contravention, s’était tirée d’affaire par ses conseils. Les très rares fois que monsieur Frésia allait dans un café de la rue de Seine, il jouait aux cartes et aux dominos avec des négociants du quartier, et à force de science et d’attention patiente, gagnait sa consommation trois fois sur quatre. Ainsi ce Parisien aux triples armures s’était arrangé pour ne dépenser rien dans une ville où tout coûte de l’argent, et où il faut payer pour parler, pour penser, pour boire de l’eau et pour respirer.

Restait l’amour, qui pour un célibataire, involontairement ou volontairement pauvre, touchant presque à la cinquantaine, constitue le plus difficile des problèmes; mais sur ce point encore, monsieur Frésia avait trouvé le moyen de n’être pas pris sans vert. Naguère il avait vu à l’hôpital une malheureuse fille, alors tombée dans la plus noire misère, malade de la petite vérole qui semblait devoir à jamais flétrir sa beauté, et il lui avait fait obtenir quelques grâces. Quelques années plus tard, il la revit, mais redevenue belle, habitant dans la rue de Seine une chambre où, assise près de la fenêtre, elle sollicitait les passants d’un regard fin et presque modeste. Née et élevée dans la boue, condamnée enfant à toutes les horreurs du vice parisien, cette Félicie était un de ces êtres aux bons instincts qui aspirent à l’air libre, ne veulent pas croupir dans la boue et tentent de s’en évader. Au bout de très peu de temps, sa jolie chambre bien rangée, l’ordre méticuleux qui régnait chez elle, sa conversation, ses manières qui n’étaient pas d’une fille, lui avaient conquis des sympathies, et ses rares visiteurs, dont elle avait pu restreindre le nombre, étaient tous des gens distingués et de façons discrètes.

Mais Félicie Varlet ne s’en tint pas là. Grâce à une ancienne amie, devenue modiste après s’être affranchie du vice, comme elle voulait le faire elle-même, elle travailla chez elle, acquit en très peu de temps une remarquable habileté, et savoura l’immense joie de se nourrir avec un argent honnêtement gagné. On ne se libère pas facilement de l’enfer, et quelques amis obstinés s’acharnaient à venir voir Félicie; mais peu à peu, un à un, en y employant toute sa séduction et ses meilleures coquetteries, elle parvint à se débarrasser d’eux, et libre enfin, travaillant sans repos, menant au su de tous une conduite régulière, transfigurée, renouvelée, rayée des listes infâmes, elle redevint gaie, heureuse, et se retrouva elle-même. Cependant, un seul homme n’eut pas pitié d’elle et ne voulut entendre à rien: ce fut monsieur Frésia.

Il s’était habitué à monter, quand il lui plaisait, dans la chambrette de la rue de Seine, et à y trouver la propreté, le confortable, un bon tapis sous ses pieds, et une femme jolie, aimable, qui avait tous les agréments d’une maîtresse, sans lui causer aucun ennui; aussi se démena-t-il, comme un diable dans un bénitier, quand Félicie Varlet le supplia de cesser ses visites. Oui, la désertion de cette gracieuse femme, dans sa vie où tout était arrangé et réglé comme un papier de musique, excita en lui les plus vives indignations. Cela de moins, c’était le désordre introduit dans le plan si bien combiné qui protégeait ses bonheurs d’avare. Alors, pourquoi ses dîners en ville, ses loges de théâtre, ses vêtements à bas prix, ses cigares obtenus pour rien, et le gain de ses consommations au café ne l’abandonneraient-ils pas aussi? L’ancien sous-chef se montra féroce et implacable. Félicie Varlet figurait dans ses combinaisons et dans son budget à la colonne: Amour; bon gré mal gré, il fallait qu’elle se soumît. Monsieur Frésia déclara qu’il reviendrait quand même et tint parole. Mais un beau matin, il trouva la chambre close; peu de jours après elle était vide, et sur les persiennes de la fenêtre se balançait un écriteau de location. Le sous-chef apprit par les voisins que Félicie était partie et que ses meubles avaient été emportés. Comme il n’y avait pas de portier dans la maison, il ne put rien savoir de plus, et se retira en proie à une violente colère.

Dès lors, par une série de phénomènes qui le jetèrent dans un trouble profond et qu’il ne comprenait pas lui-même, monsieur Frésia fut comme un corps sans âme, uniquement occupé de l’absente, ne songeant qu’à elle, et voulant absolument la revoir. Aimait-il Félicie Varlet? Était-il, à son insu, attaché à elle par ces liens de la chair dont on ne peut secouer les redoutables étreintes? Il est plus probable que, sentant s’agiter en lui des passions endormies jusque-là, le sous-chef, avec une vive intuition, se voyait d’avance livré aux femmes, déchiré par d’impérieux désirs, et assez fou pour entamer et manger sa chère fortune. Un jour il devint pâle et se sentit mourir, en voyant dans la rue Félicie, vêtue en dame élégante, appuyée au bras d’un beau et robuste jeune homme, et semblant heureuse.

Se dissimulant et rasant les maisons, Frésia suivit les deux jeunes gens; il arriva avec eux à la gare d’Orléans, et de très loin, avec l’attention d’un obser vateur, entendit ou plutôt devina que le compagnon de Félicie avait demandé des billets pour Étampes. Il monta dans le train un peu après les voyageurs, fit le trajet dans un wagon éloigné du leur, descendit comme eux à Étampes, les suivit dans la ville d’abord, puis dans la campagne, et enfin les vit entrer dans un moulin, auquel attenaient un jardin, un joli verger, et où tout annonçait le bien-être et la richesse. Peu d’instants après, Frésia en embuscade, caché par une charrette, vit le meunier paraître à une fenêtre, en veste, ayant à côté de lui Félicie débarrassée de son chapeau; c’était bien là qu’ils habitaient. Le sous-chef quitta sa cachette, rentra dans la ville, et alla se loger dans une auberge, où facilement il apprit tout ce qu’il désirait savoir. Félicie Varlet était, en effet, depuis peu de jours, mariée au riche meunier Tiercelet, un brave garçon très facile à vivre, et d’un caractère gai, mais peu endurant, et qui d’un coup de poing eût facilement assommé un bœuf. Le bon sens, la raison, l’instinct le plus élémentaire eussent dû engager monsieur Frésia à regagner Paris, sans regarder derrière lui, à aller retrouver ses dîners en ville, ses cartonnages, ses airs de flûte, et surtout la contemplation enragée de son or; mais il y a des moments où la folie s’empare de nous en maîtresse, envahit notre cerveau et n’y laisse rien de ce qui n’est pas elle.

C’est dans un tel état que se trouvait le sous-chef. Il ne voulait admettre rien de ce qui était arrivé; il ne lacceptait pas, et par un entêtement à la fois sénile et puéril, s’obstinait à croire que, mariée ou non, Félicie devait le recevoir comme autrefois, et dans les mêmes conditions. Il était irrité, comme il l’eût été jadis à son bureau de la Préfecture, si son pupitre couvert de serge verte et sa boîte à pains à cacheter surmontée d’une pelote à épingles lui eussent refusé leur service, et s’en fussent allés tout seuls. Le lendemain, qui était un dimanche, il rencontra Félicie Tiercelet allant seule à la messe, et lui parla, d’une voix étranglée par l’émotion; mais la meunière ne répondit pas. En revanche, le meunier, qui, plus tard, dans la journée, rencontra Frésia, errant toujours comme un chien affamé, lui parla sans se faire prier, et le regardant bien entre les deux yeux, lui dit d’une bonne voix rude et sonore: «Je vous engage à laisser ma femme tranquille, parce que je vous tuerais comme un chien.»

Mais rien ne pouvait plus arracher le sous-chef à son mauvais sort. Jouet et esclave inconscient de l’idée fixe, il resta à Étampes, et corrompit à prix d’or Étiennette, la petite servante de Tiercelet, qui s’engagea à lui ouvrir la porte du jardin, la première fois que le meunier, absent pour ses affaires, devrait coucher à Paris. Cependant Tiercelet, qui a fait son droit au quartier Latin et qui est très moderne, savait qu’en pareille occasion, il faut, non pas faire semblant de partir, mais partir en effet. Ce fut donc très sérieusement qu’il s’absenta; mais il avait armé d’un bon fusil son garçon Rizat, et lui avait fait ses recommandations. La nuit, entendant des pas, il parla, et ne recevant pas de réponse, tira, et atteignit en pleine poitrine monsieur Frésia, qui fut tué raide.

L’ancien sous-chef était mort sans héritiers, et sa succession devait faire retour à l’État. Mais, quand furent levés les scellés apposés dans son appartement, on n’y trouva presque rien, car ses coffres et ses cassettes d’or étaient enfermés dans des cachettes si compliquées qu’on ne les découvrit pas. Quelque temps après, ce petit logement fut loué par le tailleur, ancien forçat, qui habillait monsieur Frésia, et qui, lui, avait depuis longtemps surpris ses secrets. N’est-il pas en effet conforme à l’ordre des choses que l’or obéisse aux plus impérieuses convoitises, et qu’une bande de voleurs finisse par hériter d’un avare?

IV
LA CUISINIÈRE

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A ce moment où les admirables travaux anthropologiques du docteur Georges Clochez passionnent la France et l’Europe, il n’est pas sans intérêt de savoir quels furent les débuts de ce savant prodigieux, et à quel dévouement il a dû de pouvoir exister. On verra une fois de plus, dans cette histoire, avec quelle sollicitude certaines vies, utiles à tous, semblent avoir été préparées, et le sont sans doute en effet, par une pensée tutélaire, que rien ne détourne de son but. Mais il faut remonter jusqu’à1852, époque où mademoiselle Eugénie Mirio épousa monsieur Clochez, le propriétaire de la plus grande librairie médicale du quartier Latin. Ce mariage fut conclu, grâce à un moyen de vaudeville, usé jusqu’à la corde, et qui cependant réussit toujours. Désespéré de ne pouvoir obtenir la main d’Eugénie, un jeune savant qu’elle aimait, nommé Joseph Nattan, s’en alla en Russie, pour y faire l’éducation d’un prince. On fit croire alors à la jeune fille qu’il s’était marié à Moscou, et ce mensonge fut inventé et conseillé par monsieur– Clochez lui-même, qui une fois les noces faites, non seulement avoua ce stratagème à sa femme, mais s’en vanta, comme d’une ruse amusante et de bonne guerre. Aussi éveilla-t-il dans le cœur de sa compagne une haine qui devait s’envenimer jusqu’à son dernier soupir.

D’ailleurs, nul assemblage ne pouvait sembler plus monstrueux que celui de ces deux êtres. Mince, pâle, onduleuse, le visage d’une pâleur fauve et dorée, avec de grands yeux d’or humides, madame Eugénie Clochez était la plus sensitive et la plus impressionnable des créatures, et son mari, géant rose aux muscles de taureau, n’en eût fait qu’une bouchée, l’eût tuée par sa brutalité et rien que par sa voix aux affreux éclats de tonnerre, si la jeune femme n’eût été protégée par une amie capable de tenir tête à cet ogre. C’était la bonne qui l’avait élevée, qui l’aimait comme une mère et plus qu’une mère. Cette fille, nommée Désirée Thion, âme tendre dans un corps de colosse, aurait pu battre comme un enfant le formidable libraire; mais elle eut un moyen plus sûr de le dompter, car elle était sans conteste la meilleure cuisinière de Paris, faisait la loi aux Halles et chez les grands marchands de comestibles, comme au marché Saint-Germain, et les dîners, qu’elle composait avec génie, satisfaisaient à la fois la gourmandise de Clochez et son ambition, puisqu’ils lui permettaient de recevoir et de fêter d’une façon digne d’eux les princes de la science.

Devenue toute-puissante dans la maison, Désirée soignait, choyait sa chère maîtresse, lui évitait toute contrariété, et cependant Eugénie se mourait, incon solée, frappée au cœur, ne pouvant oublier l’absent. Sa bonne, qui pour elle eût commis des crimes, se désespérait; si elle avait su où le trouver, elle serait allée chercher Joseph Nattan au bout du monde; mais un jour elle le rencontra dans une rue de Paris, pâle, défait, n’ayant plus figure humaine; il était revenu, pour exhaler son dernier soupir là où était restée son âme. Dès qu’il s’agissait de son enfant, il n’y avait plus pour Désirée Thion ni bien ni mal, ni juste ni injuste; elle eut bien vite fait de réunir les deux amants, qui alors se donnèrent avec furie l’un à l’autre, et connurent toutes les ivresses de la passion heureuse; mais trop tard pour être sauvés, car ils ’ avaient subi des angoisses dont on ne peut guérir. A peu de temps de là, Nattan fut rapidement enlevé par une fièvre dévorante, et ne put voir naître l’enfant qu’Eugénie portait dans son sein: pendant les jours qui précédèrent l’instant fatal, madame Clochez se cacha si mal, et, malgré les prières de Désirée, prit si peu de précautions, que le libraire découvrit tout, et eut contre sa femme d’effrayants accès de colère.

Nattan venait à peine de mourir qu’Eugénie dut se mettre au lit, prise par les douleurs de l’enfantement. Clochez était tellement exaspéré que ni l’autorité du célèbre docteur Plessix, ni la rude bravoure de Désirée Thion, ne purent le contenir; pendant les souffrances atroces qu’elle subissait, il épouvanta sa femme par des reproches si amers, par des menaces si abominables, qu’il brisa en elle tous les ressorts de la vie. Avec d’inimaginables tortures, elle put mettre au monde son fils Georges; mais elle mourut, tout de suite après l’avoir embrassé. A ce moment-là, Clochez et la cuisinière Désirée échangèrent des regards chargés de la plus implacable haine, et se mesurèrent, comme d’irréconciliables ennemis, entre qui la guerre commence. Allant au plus pressé, Désirée emporta l’enfant à qui le libraire eût certainement brisé la tête contre une muraille; elle le remit elle-même entre les mains d’une nourrice aux environs de Paris et revint assez à temps pour rendre les derniers devoirs à sa maîtresse. Clochez eût chassé cette révoltée, si sa gourmandise n’eût été plus forte que sa rage. Désirée, qui si volontiers eût fait manger à son maître une cuisine de Locuste, sembla oublier son enfant bien-aimée, et tandis qu’elle reposait encore sur les oreillers, pâle comme la blanche neige, confectionna pour Clochez un de ces coulis pour lesquels il se serait fait fesser en place publique.

Il n’eut pas le courage de chasser Désirée, dont les yeux disaient: «La maison m’appartient!» de façon à ne permettre aucune réplique. Tout de suite les deux adversaires se pénétrèrent jusqu’au fond de l’âme, et ils ne purent avoir de secret l’un pour l’autre. Il fut avéré pour la bonne, elle le lut clairement écrit, que Clochez emploierait tous les moyens pour déshériter l’enfant et pour le livrer à la misère; et le libraire vit avec évidence que pour assurer du pain à cet enfant maudit, Désirée le volerait jusqu’aux moelles. Il eut l’idée de détourner à son profit, dès qu’il le pourrait, quelque servante d’archevêque; mais il ne savait pas assez quelle est l’influence inéluctable d’une vraie grande cuisinière, à qui obéit tout le commerce parisien; car les marchands savent trop comme ils la retrouveront, toujours armée, chez un prince, chez quelque Rothschild, et comme elle est, au bout du compte, la maîtresse des événements. Très peu de temps après la mort de sa femme, Clochez avait repris ses dîners fameux, dont les convives illustres, à cheveux blancs, étaient, à leur insu même, les âmes damnées de Désirée, sachant qu’ils devaient à cette grande artiste de manger une vraie cuisine, dans ce Paris où on se nourrit de surtouts de fleurs, de serviettes damassées et de cristaux ornés de gravures. Quant au docteur Plessix et à l’agent de change Chévereau, gourmands ayant le courage naïf de leur vice, la cuisinière les eût fait passer par le trou d’une aiguille, comme le chameau de l’Écriture. Avec une extraordinaire vaillance, songeant à l’avenir de Georges Clochez et ne perdant pas de vue son idée une seule minute, elle se mit à faire danser l’anse du panier, avec une telle furie que le mot «danse» exprime bien imparfaitement les convulsions chorégraphiques à laquelle se livrait cette anse de panier, en proie à une turbulente démence.

Grâce à ses dîners, contre lesquels nul amphitryon ne pouvait lutter, Clochez avait les plus belles relations; il était parvenu à tous les honneurs civiques, et pouvait montrer sur son habit noir toutes les décorations de l’Europe; seulement, il payait les turbots et les poulardes, comme si c’eussent été des coquecigrues ou des licornes blanches, et Désirée disait avec une simplicité hautaine: «Oui, c’est le prix que ça coûte!» Cependant, quelques années s’étant écoulées ainsi, Georges, qui avait grandi bien portant et robuste chez sa mère nourrice, fut placé dans un lycée de province, par les soins de la bonne, qui trouva inutile de le montrer à son prétendu père. Clochez mangeait et faisait manger les morceaux les plus délicats; mais Désirée se livrait à l’ivresse du vol, avec des voluptés savourées et toujours renais santes. Enfin, voyant son argent s’écouler comme l’eau d’un ruisseau, Clochez voulut acheter directement et régler avec les fournisseurs; mais c’est alors qu’il connut les poissons fardés comme des courti sanes, les foies gras fabriqués en trompe-l’œil, et que de la Bourgogne même, ses marchands, vignerons bourguignons, lui expédièrent à Paris des vins chimiques! Le libraire se révolta tout à fait, chassa Désirée et prit tour à tour des cuisinières et des cuisiniers payés au poids de l’or; mais tous ces gens n’étaient que des comparses fournis par Désirée elle-même, qui, de loin encore mieux que de près, jouait à son maître les Fourberies d’un Scapin en jupes!

Cependant, la renommée du libraire s’effondrait; les professeurs, les savants étrangers disaient: «Clochez baisse!» A des signes certains, on avait reconnu que plusieurs de ses dîners, saupoudrés de Cayenne, venaient de chez le marchand de comestibles; c’étaient les mêmes menus qu’on avait lus et relus aux inaugurations de statues et de chemins de fer. Un peu plus, le libraire fût resté seul, comme une croûte de pain derrière une malle; il n’eut que le temps de s’humilier, de mettre les pouces, de reprendre Désirée sans conditions, ou plutôt avec toutes les conditions que voulut décréter cette grande cuisinière. Elle fut intendante en titre, ordonna toutes les dépenses, et mit même le nez et les mains dans la caisse de la librairie. Et sa victoire fut si complète, que Clochez fut même forcé d’accueillir le petit Georges aux jours de fête, et de s’en faire honneur; car cet enfant, travailleur obstiné, qui avait tous les prix aux grands concours, était dès lors une personnalité trop éclatante pour qu’il fût possible de le mettre sous le boisseau.

Clochez vit que son sort était décidé, qu’il ne se débarrasserait jamais de la cuisinière, devenue d’autant pius utile qu’il voulait être membre du conseil général et officier de la Légion d’honneur. Il s’occupa donc de pouvoir, à quelques années de là, vendre sa librairie. Il se hâtait de réaliser sa fortune; ostensiblement il jouait, et avait des maîtresses; mais en attendant qu’il eût tout donné on ne sait à qui, Désirée se hâtait de faire ses orges. Le jour où elle eut trente mille francs, dont elle expliqua la possession par des contes à dormir debout, elle les confia à l’agent de change Chévereau, en lui disant de les perdre ou de les doubler, et en peu d’années, Chévereau les doubla. Alors Désirée spécula elle-même; elle eut l’instinct de prendre des actions dans des entreprises qui devaient réussir; elle s’intéressa dans les commerces du marché Saint-Germain, et ouvrit, rue de l’Ancienne-Comédie, une boutique de marchande à la toilette, alimentée par ses vols quotidiens, et tenue par une cousine, qu’elle fit venir de Vaucouleurs. Enfin, sur son ordre, le docteur Plessix envoya Clochez à Monaco, où Désirée l’accompagna. Là elle joua audacieusement, costumée en douairière, et gagna des sommes énormes. La cuisinière possédait une vraie fortune, lorsque Clochez mourut d’une attaque d’apoplexie.

Le libraire avait eu beau tout vendre, tout dénaturer, tout donner, la vente seule de son mobilier et de ses collections produisit encore une somme qui, pour les premiers moments du moins, sembla suffi sante au docteur Plessix, nommé tuteur du jeune homme, pour que Georges Clochez pût décemment terminer ses études. Mais il devait les terminer avec tout l’argent et avec tout le luxe qui eussent été prodigués à un fils de roi; car, grâce à Désirée Thion, que Georges aimait aveuglément et croyait sans réflexion, la très petite somme laissée par le libraire devint inépuisable. D’ailleurs, quand son élasticité devint par trop invraisemblable, la cuisinière, à qui les romans ne coûtaient rien, simula un héritage qu’elle alla recueillir, et fit voir à son jeune maître des chandelles en plein midi. C’est grâce à sa fortune, si bizarrement acquise, que Georges, reçu médecin, put faire ses voyages en Afrique et dans l’Inde, rassembler une bibliothèque sans égale, et entreprendre les coûteuses expériences par lesquelles il prépara ses grands travaux.

On sait quelle a été l’étonnante carrière du jeune savant. Lorsqu’il fut nommé, à trente ans, membre de l’Institut, l’émotion de Désirée fut telle qu’elle fut frappée de paralysie, et se mit au lit, pour y mourir. Georges Clochez épuisa pour elle toutes les ressources de la science; mais la joie avait été trop forte, et d’ailleurs la bonne d’Eugénie Mirio n’avait plus rien à faire au monde. Sentant venir sa dernière heure, elle fit à Georges une confession complète, et le savant, qui la consola avec des baisers de fils, eut la générosité de ne pas lui apprendre combien elle avait été criminelle. Le docteur Clochez gagna assez d’argent pour pouvoir rendre avec usure, aux pauvres et aux souffrants, tout l’argent que Désirée avait volé à son père légal. Sur la première page de ses Essais biologiques il a écrit: A la chère mémoire de Désirée Thion–Ce livre est dédié.

v
LE PÈRE

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Le grand paysagiste Jacques Fosty, qui vient de mourir, plein d’ans et de gloire, vénéré par les artistes pour sa bonté divine autant que pour son génie, a été une des plus belles figures de ce temps. Jusqu’à son dernier jour, gai, plein de joie, robuste comme un chêne, il semblait que la nature, dont il fut l’amant fidèlement épris, lui eût communiqué sa sérénité et son invincible force. Cependant, nul initiateur ne fut méconnu, contesté, vilipendé, bafoué, nié plus que Fosty à ses débuts, et encore bien lontgemps après qu’il eût donné les plus belles pages de son œuvre admirable. Non seulement, il souffrit de la misère et en but la sombre lie, à une époque où l’avenue de Villiers n’existait pas, et où les peintres étaient heureux de trouver des modèles spéculateurs à qui ils ven daient leurs études vingt-cinq francs; mais il fut tor turé surtout par l’amère solitude et par le manque d’affection.

Tout petit enfant, il avait perdu sa mère, et son père ne l’aima jamais; car rusé, vaniteux, têtu comme une mule et la tête farcie de tous les lieux communs. le père Jérôme Fosty qui, après avoir fait sa fortune dans la papeterie, habitait près de Viroflay une campagne peuplée de ponts chinois et de miroirs en boule, était un dévot du succès, adorant les pièces de cent sous, et jugeant tout sur la foi de son journal. Comment d’un tel père avait pu naître un tel fils? L’évidente influence de l’atavisme souffre tant d’exceptions que l’esprit s’y perd, à moins de trancher la question selon le procédé un peu simple de Molière, qui bravement sacrifie toujours la vertu de madame Géronte, et suppose que Géronte n’est jamais en effet le père de Valère.

C’est tout de suite, dès le collège, que Jérôme Fosty prit son fils en horreur, parce qu’au lieu d’être un élève brillant, produisant naturellement des accessits, des volumes reliés en basane et des couronnes en papier vert, Jacques fut franchement un mauvais écolier, battant ses grands camarades au profit des petits, élevant des vers à soie dans son pupitre, préférant les Églogues de Virgile à l’Énéide, montrant pour les mathématiques un manque d’aptitude qui tenait du prodige, et dessinant sur les murs, avec un morceau de charbon, la caricature de ses professeurs. Enfin, indignant même le professeur de dessin, il était incapable de perpétrer ces têtes cerclées d’un fil de fer, si proprement ombrées qu’elles semblent être en velours. Dans ses rêves orgueilleux, le père Fosty avait songé à faire de son fils un avocat; mais en le voyant si peu digne de ses espérances, il renonça à cette ambition et fit entrer Jacques dans un ministère, où il obtint pour lui une place de surnuméraire. Mais là, dans le bureau chauffé à trente degrés, au milieu des employés figés, exaspéré par l’éternel papier à noircir, par l’air chargé de miasmes et par des plaisanteries qui lui semblèrent funèbres, le jeune homme sentit l’impossibilité de vivre, et résolument il signifia à son père la résolution qu’il avait prise de ne pas retourner au ministère, et d’étudier la peinture.

Jérôme Fosty n’eût pas été plus indigné, si Jacques lui eût manifesté l’intention de couper en morceaux des citoyens, après les avoir préalablement assassinés, et de mettre le feu aux quatre coins de Paris. Après lui avoir expliqué vainement comme quoi les bagnes sont exclusivement peuplés de peintres et de poètes, se heurtant contre une volonté obstinée, il finit par dire à son fils:–«Eh bien! fais donc ce que tu voudras! mange de la vache enragée, crève dans ton coin, tu n’auras jamais un sou de moi. Et tu sais que ta mère ne t’a absolument rien laissé!» En prononçant ces derniers mots, Jérôme Fosty eut sur le visage un éclair de joie malicieuse, et ses yeux brillèrent d’un vif éclat, dont l’étincelle ironique eût dû faire réfléchir Jacques; mais le futur grand artiste, qui dans toute sa vie n’a pas dit un mensonge, crut naïvement aux paroles de son père, et s’en alla triste jusqu’à la mort, mais cependant, savourant avec une volupte sans bornes la joie d’être libre.

La brillante carrière de Jacques Fosty et la révolution qu’il fit dans son art sont connues; mais malgré tout ce qu’ont écrit là-dessus les biographes, il est difficile de se figurer la misère de ses premières années, lorsque logé sous les tuiles, dans le plus dégarni des garnis, n’ayant aucun moyen d’existence, sentant s’agiter dans sa tête un art nouveau et ne sachant rien; ne possédant aucun argent, à peine vêtu, il était perdu, ignoré de tous, dans le dernier et le plus infranchissable cercle des enfers parisiens. Lui qui, plus tard, devait réaliser tant de miracles, il ne se souvint pas lui-même comment alors il avait produit le plus difficile de tous, en se procurant quatre sous pour acheter du pain. Mais dès qu’il le tenait, ce morceau de pain, il marchait, faisait des lieues, s’en allait dans la campagne, et une fois arrivé dans quelque beau site, ne sentant plus sa fatigue, sur n’importe quel bout de papier, il dessinait ce qu’il voyait, avec la fougue, l’ignorance et le merveilleux instinct du génie.

Enfin, dans ces excursions, il rencontra des paysagistes, qui eurent pitié de lui, qui lui donnèrent, ô joie! de petits panneaux et ses premières couleurs, et il connut le ravissement infini de peindre, de suivre, de copier, d’imiter avec une audacieuse maladresse les couleurs de la nature. Ces mêmes artistes lui firent connaître des marchands de bas étage, des vendeurs de chiffons, qui lui achetèrent pour des sous de billon des croquis, des études crânement enlevées; il se sentit riche! Un jour vint où il obtint, en échange de son travail, une vraie pièce de cinq francs, en argent! avec laquelle il acheta pour vingt sous de pain et pour quatre francs de couleurs.

Et dès lors, quels combats acharnés, quelle lutte, quel labeur effroyable! Jacques Fosty se hâtait de peindre pour les Auvergnats de petits sujets, des coins de rue, des paysages, des bonshommes, tout ce qu’ils voulaient; puis, quand il avait quelques sous, il payait une semaine à l’atelier Suisse, et dessinait d’après le modèle; mais surtout, pendant de longs jours, perdu en pleine campagne, glacé par le vent, mouillé par la pluie, les pieds dans la boue, recommençant un sujet nouveau quand son effet se déplaçait, il luttait follement, éperdu ment avec la nature, s’efforçant de rendre, d’imiter, de voler la transparence des eaux, le frisson des feuillages, la déconcertante richesse des couleurs du sol, les étonnants gris des cieux, et l’air, l’atmosphère, l’espace, ces choses invisibles que nous voyons, qui nous enveloppent, et dont le mystère semble vouloir résister à toute description matérielle.

Peu à peu devenu le grand artiste que nous admirons, Jacques, régulièrement refusé aux expositions, insulté par les journaux, incompris même de ses amis et de ses émules, connut alors des souffrances pires que la pauvreté et la faim de ses premiers débuts; son art était trop nouveau, trop réellement imprévu, trop personnel pour ne pas déconcerter les formules et les idées toutes faites dont sont infestés les plus grands esprits. Fosty ne procédait ni de Rousseau, ni de Millet, ni de Corot; il voulait faire vivre dans le fluide aérien ses arbres, ses verdures, ses maisons de village; mais sans les atténuer et les vaporiser, en leur gardant la qualité propre de leur substance, et il tentait d’obtenir l’harmonie, sans jamais sacrifier la justesse de la note vraie et sincère. De là, une étrangeté à laquelle les yeux s’habituèrent difficilement, mais qui finit par n’être plus étrange, et par inspirer moins d’étonnement que d’admiration; car après avoir joué plus ou moins longtemps le Dépit Amoureux, le génie et la foule finissent toujours par s’entendre, et un moment arrive où le quiproquo se dénoue, et où ce qui est beau apparaît beau, avec l’éclat de la lumineuse évidence.

Le temps s’était écoulé, les années avaient passé; Jacques Fosty avait obtenu non seulement toutes les récompenses, toutes les distinctions, tous les honneurs; mais chose plus difficile et plus rare, ses élèves jeunes et vieux le vénéraient, l’adoraient, et le public l’entourait d’un tendre et religieux respect. Cependant il était toujours pour son père le fils qui a mal tourné. Quand le vieux Jérôme apprit par son journal, toujours lu avec la même fidélité, que Jacques Fosty était officier de la Légion d’honneur et membre ’de l’Institut, la grande révolution qui se fit en lui, c’est qu’une de ses religions s’écroula, et il cessa de croire à son journal. Jadis, quand le grand paysagiste subit les plus dures privations, quelques-uns de ses amis étaient parfois venus trouver le père Jérôme et très inutilement avaient essayé de l’attendrir. Très assidu lecteur des Mystères de Paris, l’obstiné vieillard se figura que les amis de son fils étaient des Cabrions uniquement occupés à mystifier les gens, et qu’ils faisaient mettre des farces dans les journaux. Toutefois, une circonstance imprévue troubla quelque peu les illusions entêtées de Jérôme Fosty. Après avoir assisté à l’école à une distribution des prix qui fut présidée par Joxe, un enfant de Viroflay, il dîna avec lui chez le maire, et fut tout de suite conquis par la bonne humeur de ce célèbre peintre, à la stature de géant, qui pouvait boire comme Bassompierre, racontait avec un irrésistible esprit des histoires amusantes, et cassait des noix avec ses dents. La force, l’héroïque gaîté et la belle barbe de Joxe, inspirèrent au vieux Jérôme un respect involontaire, et comme il se montrait visiblement gagné par les joyeuses saillies du peintre:

–«Monsieur Fosty, lui dit le maire de Viroflay, savez-vous que mon ami Joxe est un des plus illustres élèves de votre fils?

–Bon! dit avec une grimace le père Jérôme, qui reprit alors toute sa défiance, vous allez me faire croire que ce galopin-là a des élèves!»

Mais Joxe est un magicien, qui sait charmer les monstres et les bêtes. Il accompagna le père Fosty jusque chez lui, l’intéressa, le fit rire, et finalement promit de lui apporter, encadrée! une eau-forte qu’il avait gravée d’après un tableau de Jacques. Il l’apporta en effet, à quelques jours de là, fut retenu à dîner, et acheva de séduire le vieux Fosty, car il sut admirer ses cultures, ses embellissements, ses légumes, ses kiosques chinois, et il ne partit pas sans avoir fait le portrait du chien Médor, et sans avoir prodigué à Marguerite, la servante maitresse, les plus ingénieuses flatteries. Le loup était dans la bergerie; au bout de quelque temps, la vieille dame ne pouvait plus se passer de Joxe, qui d’ailleurs lui apportait des vins du Rhin, des pâtés de canard d’Amiens et autres victuailles. Bientôt, le peintre introduisit dans la maison de Viroflay ses camarades qui, tous, chantaient les louanges de leur maître, à l’oreille dure de Jérôme incrédule. Il ne restait plus qu’à y amener Jacques lui-même, et Joxe, de haute lutte, remporta cette victoire. Le jour de la fête du père Fosty, au milieu d’un déluge de parents et de cousines, le grand paysagiste rentra, en cheveux blancs, dans la maison paternelle qu’il avait quittée enfant, et ne put retenir ses larmes; mais le vieux Jèrôme n’eut pour lui ni un baiser ni une parole de tendresse.

Après le dîner, qui sembla cordial et fut très gai, grâce à l’inépuisable verve de Joxe, comme on était en juillet et comme il faisait encore jour, on alla se promener dans le bois. Jérôme fit passer devant lui tous les convives, et son fils qui donnait le bras à une petite cousine, et ayant retenu avec lui Joxe, l’arrêta soudain.

–«Ah! çà, lui dit-il, causons une fois, sérieusement. Ils sont tous à me parler de Jacques, comme s’il avait décroché la lune; mais ce sont des menteurs, qui viennent me faire des farces. Vous, c’est différent, vous êtes un bon compagnon, la franchise même, et vous ne voudriez pas me tromper. Enfin, je n’ai confiance qu’en vous, et ce que vous me dir.ez, je le croirai. Au bout du compte, quelle est .la vraie valeur de mon fils?

–Mais, dit vivement Joxe, je ne passe pas pour être tout à fait inférieur dans mon art; je puis vous dire sans vanité qu’on couvre d’or mes toiles, et qu’on se les dispute. Eh bien! je ne suis et ne serai jamais que le très humble et très respectueux élève de votre fils. Tout ce que je suis, tout ce que je sais, je le lui dois, et quand j’ai fait une œuvre nouvelle, fût-elle applaudie et acclamée, je ne suis content que s’il a dit: C’est bien!»

Le vieux Fosty, comme ébranlé, réfléchit; son visage se contracta sous ses profondes rides; il sembla qu’il allait être convaincu. Mais tout à coup, reprenant son expression habituelle de méfiance et de ruse:

–«Allons, dit-il, je vous ai mal jugé. Je vois que vous êtes aussi un farceur, et que vous vous fichez encore de moi, comme tous les autres!»

Jacques Fosty n’avait retrouvé son père que pour mieux le perdre; ils se parlaient comme des étrangers, séparés qu’ils étaient par des abîmes. Le jour où le vieillard, alité et fini, sentit venir la mort, il fit demander son fils en toute hâte, et lorsque Jacques entra dans la chambre, tourna vers lui un œil mourant, mais encore enflammé de malice:

–«Ah! lui dit-il, je t’attendais, viens vite.»

Jacques Fosty s’avança ému, pâle, entendant son cœur battre. Il croyait que le vieillard aurait enfin un mot de père, et lui donnerait avec effusion le baiser si longtemps attendu. Mais le repoussant d’un geste las, le vieillard lui dit:

–«Comme les artistes sont des mange-tout, je t’ai dit que ta mère n’avait rien. Mais au contraire, elle t’avait laissé une fortune: ça t’en fera deux? Qui est-ce qui n’a pas été bête? C’est le père Fosty!»

En prononçant ces derniers mots, le vieillard expi rait, et Jacques Fosty resongea avec horreur aux jours d’angoisse où il avait subi les tortures de la faim.

VI
LE MERCIER

Table des matières

Le magasin de Merceries et de Dentelles du Sabot-d’Or, un des plus anciens du quartier Saint-Denis, voit s’accroître sans cesse sa vieille et solide clientèle, et prospère entre les mains de son propriétaire actuel, monsieur Amédée Jeantils, qui est un commerçant sérieux. Loin d’imiter ses confrères de l’école moderne, qui assistent aux courses, aux premières représentations, et pratiquent le négoce avec dandysme, il vit presque chichement, sans aucun luxe, et impose la même austérité à tout ce qui l’entoure. Bien que sa femme, mademoiselle Ernestine Michelor, fille du drapier si connu, lui ait apporté une belle dot, elle n’a presque pas de joyaux, porte des robes de laine façonnées par une humble couturière et se montre enfin si modestement vêtue que ce n’est pas trop de sa surprenante beauté pour faire oublier des ajustements si médiocres. Propriétaire de l’immeuble où est situé son magasin et dont il loue la plus grande partie, monsieur Jeantils, en se mariant, a fait simplement repeindre et tapisser le premier étage, qu’il habite avec sa femme, en conservant à cet appartement ses vieux châssis de fenêtres, ses alcôves surannées, ses boiseries démodées et sans caractère, ses tentures de soie jaune brodées de fleurs bleues, et son mobilier en acajou, dû à un très mauvais ébéniste du premier empire.

Un dimanche de Pâques, le magasin étant fermé, madame Ernestine Jeantils, rougissante, effarée, ses belles lèvres tremblantes, et ses profonds yeux bleus pleins d’inquiétude, entra dans sa chambre rapidement, comme fuyant quelqu’un ou quelque chose, et se laissa tomber dans un fauteuil. Elle y était à peine assise, tâchant de reprendre possession d’elle-même, que parut, marchant sur ses pas, un jeune homme, un enfant de seize ans, aux larges épaules, aux yeux de feu, aux épais cheveux noirs plantés drus sur un front large, dont le visage, rose comme celui d’une fille, offrait un curieux mélange de douceur et de force. C’était le cousin d’Ernestine, le jeune Claude Vauglin, qui, prisonnier encore dans un collège, était venu passer ses vacances chez les Jeantils. En le voyant, la jeune femme fit, comme pour l’éloigner, pour le chasser, un geste impérieux; mais Claude se laissa tomber, à demi agenouillé aux pieds de sa cousine, et alors sa poitrine haletante, ses traits convulsés, la pâleur qui envahit ses joues exprimèrent une si effroyable douleur que madame Jeantils fit appel à toute son énergie, sentant la nécessité d’être forte pour deux. Elle regarda l’enfant bien en face, et attachant sur lui ses prunelles à la fois pleine de résolution et de tendresse:

–«Claude, dit-elle, puis-je te parler comme à un homme?

–Oui, murmura Claude, d’une voix rauque, étouffée par les sanglots.

–Ah! malheureux enfant, tu m’aimes, reprit Ernestine, et pour torturer ton bon, .ton honnête cœur, l’injuste amour n’a pas attendu que tu aies la force de souffrir. Tu sais que je donnerais pour toi toutes les gouttes de mon sang; mais c’est à moi de me sauver, et de te sauver d’une passion où tu ne trouverais qu’angoisse et désespoir. Hélas! mon pauvre Claude, nous ne devons pas nous revoir, de bien longtemps, du moins, et désormais il faudra que tu passes les jours de fête comme les autres, dans cette triste geôle où tu meurs d’ennui; mais il faut qu’il en soit ainsi; tu le comprends bien, n’est-ce pas?

–Oui, ma cousine, dit Claude avec une résignation désolée, mais blanc comme un linge et tremblant de fièvre.

–Et, reprit Ernestine, que pourrais-tu espérer! Je suis et je veux être une honnête femme. Je suis mariée à un homme qui pour moi se tue de travail, et dont je devine les chagrins, car par les privations qu’il nous impose, je devine que ses affaires sont difficiles, et qu’il soutient une lutte sans trêve. Tu comprends bien que je ne saurais payer ses sacrifices par une trahison, et ce n’est certes pas toi qui voudrais me voir lâche. 0mon cher Claude, je ne te marchanderais pas le mot qui peut t’aider à supporter la solitude. Oui, je t’eusse aimé, je t’aimerais, si cela n’était pas odieux et criminel; mais soyons dignes l’un de l’autre, laissons saigner nos cœurs, et ne consen tons à rien de vil! Ce soir, ce soir même, nous nous dirons un adieu définitif; car je le veux et il faut que tu le veuilles comme moi.»

Claude ne parla pas, ne put rien répondre; mais un flot de larmes jaillit de ses yeux, inonda son visage, et agité d’un tremblement mortel, secoué comme un arbre par l’ouragan, il frémissait, poussait des cris mal étouffés. Fou de colère, non contre l’adorée, mais contre la destinée inexorable, palpitant, furieux, il déchirait ses vêtements et arrachait des touffes de cheveux sur son front ensanglanté. A ce moment, Ernestine entendit des pas légers qui, rapidement, s’approchaient; quelqu’un venait à sa chambre, où il eût été dangereux de s’enfermer, et elle ne pouvait songer à laisser voir, dans l’état où il était, le jeune homme en proie à sa douloureuse démence. Résolument elle prit Claude par la main, l’entraîna et le cacha avec elle derrière les rideaux à demi fermés de l’alcôve. Il n’était que temps. La femme de chambre, Jeanne Dida, venait d’entrer, et sans avoir fermé la porte regardait curieusement autour d’elle, comme surprise de ne pas trouver sa maîtresse.

Jeanne est une jolie fille à la frimousse amusante, avec un nez coquin, une bouche de fraise, des yeux aux épais sourcils, aux longs cils, et des cheveux mêlés de mèches blondes. Derrière elle, et presque aussitôt, entra M. André Jeantils, un homme de trente-trois ans, très correct, le teint d’un brun oli vâtre, les cheveux courts et la barbe taillée à la mode. Habituellement, on le voyait dans son magasin avec un air froid et grave; mais il paraît qu’il a à sa disposition plusieurs expressions de visage; car en apercevant la petite Dida, il montra aussitôt le sourire banal et froidement caressant d’un viveur.

–«Eh bien non! ma femme n’y est pas, dit-il en prenant Jeanne par la main, et en la forçant à s’asseoir sur l’affreux petit canapé empire orné de sphinx en bronze doré.

–Ni moi non plus, monsieur, dit Jeanne, car je m’en vais.

–Voyons, fit le mercier, causons, et sois donc moderne une fois! Tu n’as cependant pas l’air bête, et il n’est pas possible que tu sois godiche avec ces yeux à mettre le feu aux quatre coins de Paris.

–Je ne sais pas si je suis godiche, dit Jeanne en montrant ses petites dents de chien, mais en tout cas, je suis sage.

–Mais, reprit Jeantils, je l’espère parbleu bien, et il n’est rien de tel que de bien poser les faits. Tu es sage, et je désire que tu ne le sois plus; en un mot, que tu abjures ta sagesse à mon bénéfice. Et pour quoi ne le ferais-tu pas? Voyons, ma fille, ne fais pas la nice. Tu sais fort bien qu’une demoiselle ne se marie pas sans dot, et tu n’as pas envie d’entrer dans un couvent, ou de te faire modiste au profit de sainte Catherine.

–Mais, monsieur, je ne pense pas que vous vouliez m’épouser?

–Il faut, dit Jeantils, commencer par le commen cement, qui est de ne pas rester pauvre. C’est à quoi je puis t’aider sincèrement, par les présents que je veux t’offrir et par les enseignements que je te don perai; je t’apprendrai à être spirituelle et à te faire les ongles!

–Et, dit Jeanne, ce beau caprice durera...

–Mais, fit le mercier, ce qu’il pourra. Les gens qui promettent d’aimer toujours se font jeter du vitriol dans les yeux, et ne l’ont pas volé. Toi aussi, tu aimeras encore après m’avoir aimé; à quoi bon se bercer de chimères? Seulement, j’aurai fait de la chrysalide un brillant papillon, avec de la pourpre sur les ailes, et tu deviendras tout ce que tu voudras, une courtisane qu’on adore ou une dame honnêtement mariée en province; car, mince, agile, élégante et bien en chair, tu es née pour jouer avec succès tous les rôles!

–Pardon, monsieur, dit alors Jeanne Dida, si je me permets de vous poser des questions un peu plus nettes qu’il ne conviendrait; mais ne m’avez-vous pas vous-même invitée à être moderne! Vous me promettez des tas de merveilles: encore faudrait-il savoir en quoi elles seront faites? Je ne serais pas une servante si je n’avais pas l’habitude de regarder par les trous des serrures et d’écouter aux portes. Or, je vous ai entendu bien souvent déplorer l’impossibilité où vous êtes de donner à madame des robes et des parures dignes d’elle, et les sacrifices souvent infructueux qu’exige votre commerce.

–Allons, fit le mercier, je vois que tu es d’analyse, et tu m’en plais davantage. Mon enfant, il faut toujours qu’une femme mariée croie son mari gêné et près de ses pièces, sans quoi elle voudrait des robes de Worth, et il n’y aurait plus moyen de rire. Mais le commerce a bon dos. Avec toi, je n’ai aucune raison d’être hypocrite, car je ne te donnerai que ce que je voudrai te donner. En réalité, je suis très riche, j’ai des fonds liquides, disponibles, dont personne ne sait l’existence, de quoi enfin satisfaire toutes mes fantaisies, qui sont très nombreuses.

–Donc, dit Jeanne Dida, comme par jeu, mais avec la plus sincère conviction, vous êtes un monstre!

–Eh! oui, fit le mercier, comme tout le monde. Je veux savourer un bonheur qui m’attire, j’ai les moyens de ne pas être ingrat, je ne le serai pas et je t’armerai pour la lutte, car en sortant de mes mains, tu seras une femme affinée, instruite, sachant la vie, et capable de rouler les plus malins. Je ne te demande ni ne te promets aucune fidélité et tu n’auras pas de niaiseries à dire, pas de scène d’amour à écouter ou à réciter.

–Mais, dit Jeanne, qui mise à l’aise par le cynisme de son maître se montra franchement ce qu’elle était, il y a des risques...

–Aucun, dit Jeantils; la vie n’est pas un drame, et Antony, lugubre jadis, y est plus heureux que tout le monde, s’il a de l’argent. Mais enfin, je suppose que, d’une façon évidente, tu cesses momentanément d’être mince! Nous en serions quittes pour un voyage en province, que tu feras avec tous les adoucissements du luxe et du confortable, et personne à Paris ne sait ce qui se passe à Villefranche-de-Lauraguis ou à Mau riac! Tu me diras que les paroles sont choses incertaines, et que les mois de nourrice veulent être payés en bon argent; mais, ajouta-t-il, en tendant à Jeanne Dida un petit portefeuille en maroquin bleu suffisamment bourré de billets, sans rien préjuger et sans t’engager à rien, voilà déjà de quoi en payer beaucoup!»

Sans affectation, sans fausse honte, Jeanne avait pris le portefeuille, et très simplement l’avait fourré dans sa poche. Son maître l’avait encouragée à ne se montrer nullement comédienne. Cependant, elle crut devoir rougir légèrement, pour ménager une transition indispensable.

–«Mais, monsieur, dit-elle, subitement effarouchée, nous sommes dans la chambre de madame!

–Tu as raison: eh bien, au revoir!» dit le mercier avec un bon sourire, et il sortit sans serrer la main de Jeanne Dida, et sans lui prendre un baiser, en homme sûr de son fait, et qui ne veut pas escompter son plaisir. Au bout d’un moment, après s’être longuement regardée au miroir, la femme de chambre sortit aussi, légère comme une abeille; et alors, suivie de Claude, dont elle baisait furieusement le visage, les yeux et la noire chevelure, parut madame Ernestine, qui, avec un geste d’orgueilleuse joie, ferma le verrou de la porte. Échevelée, pantelante, folle d’amour, elle se livra à son ami avec ravissement, sur ce même canapé empire où s’était assise la servante. Il lui semblait qu’elle ne tromperait jamais assez son mari, et elle se consolait en pensant qu’elle avait devant elle, pour cela, des mois, des années, toute une longue vie. Parfois, elle se rappelait avec horreur les caresses du mercier, et elle passait désespérément les mains sur son visage. Mais Claude, qui pensait avec elle, voulait, lui aussi, les effacer, ces odieux baisers du mari; et de fait, il se mit à les effacer de toute l’ardeur de ses lèvres, et d’un si généreux cœur, qu’au bout d’un moment, le front et les yeux et les joues de son amie ressem blaient à un tas de fleurs pourprées, sanglantes, rougissantes et roses.

VII
L’AMANT

Table des matières

Depuis peu revenu d’un long voyage dans l’extrême Orient, Paul Simonel, après avoir déjeuné chez son ami, Henri Fresne, qui n’a jamais quitté Paris, savourait le plaisir de causer dans un joli appartement de garçon, bien disposé pour la flânerie artiste, où toujours une femme semble être attendue, et où les meubles ont l’air spirituel. Ils parlaient de leurs camarades de collège, dispersés et classés, au gré des hasards de la vie.

–«Quoi! disait Simonel, Chandor, ce cancre relégué parmi les derniers de la classe, et qui tout au plus savait lire, est devenu un écrivain célèbre!

–Oui, dit Fresne, rappelle-toi qu’il avait l’esprit d’ordre, et qu’il élevait des vers à soie dans son pupitre. Enfin il faisait déjà du commerce, et vendait les feuillets de papier qu’il avait pu économiser. Il était né évidemment pour le négoce, et devait dompter les éditeurs.

–Ah! dit Simonel, je n’en reviens pas. Carriol, cet aigle des vers latins, employé dans les omnibus! Chabran, qui ne cherchait que plaie et bosse, passé diplomate! Materet, avocat! Piédefert, qui toujours démolissait le mur du jardin, architecte! Mais au fait, qu’est devenu Arragon?

–Mon ami, dit Fresne, l’homme reste toujours semblable à lui-même; les prétendues contradictions entre ses aptitudes et sa destinée ne sont qu’apparentes, et ne résistent pas à l’examen. Ces démolitions de Piédefert étaient une façon de remuer les matériaux, et les batteries de Chabran étaient une manière initiale d’inculquer la persuasion. Mais quant à Arragon, son avenir fut lisiblement écrit depuis le premier jour, et pour qui l’a observé au collège, il était évident qu’il serait ce qu’il est devenu en effet, une des plus étranges et des plus prodigieuses figures de ce temps.

–Oui, dit Simonel, je me souviens qu’il fut chassé à la suite de je ne sais quelle histoire avec mademoiselle Eugénie Sarrette, la fille de notre maître de pension.

–Arragon avait alors quinze ans, dit Henri Fresne; son aventure d’amour qui nous fut vaguement révélée, nous mettait l’eau à la bouche. Lorsqu’il fut expulsé et que son correspondant l’emmena, mademoiselle Berthe était prisonnière dans sa chambre; mais la lingère Rosalie pleurait toutes les larmes de son corps, et madame Sarrette, qui tordait ses bras douloureux, semblait n’avoir pas été offensée seulement dans ses affections de mère.

–En effet, dit Simonel.

–Et, reprit Fresne, rappelle-toi Arragon, en ce temps-là. C’était un écolier irréprochable, qui apprenait ses leçons et faisait ses devoirs avec la perfection la plus régulière, et ne méritait jamais aucune réprimande. Dans les jeux avec nous, il était brave, agile, et rendait volontiers un service, mais toujours sèchement, et sans nulle expansion. Cet enfant, qui était destiné à devenir un Don Juan, tel que le comporte la vie moderne, avait dès lors l’air absent et étranger que don Juan garde toujours, et qui le caractérise, quand il n’est pas dans son élément essentiel, c’est-à-dire: avec des femmes. Déjà, sans doute, il méditait silencieusement ses crimes, et appartenait à la race prédestinée des vengeurs.

–Comment cela? fit Simonel.

–Oui, répondit Fresne, Arragon est un Attila, authentique et réel, tout comme celui qui ravagea la Médie et la Macédoine, combattit Aétius et Théodoric, massacra les habitants d’Aquilée, saccagea Vérone, Mantoue Crémone, Bresse, Bergame et Milan, et lorsque périt avec lui l’empire des Huns, laissa, comme un monument affreux de son passage, les tragiques ruines de cinq cents villes détruites. Seulement Arragon est un Attila sans aucun faste, et purement civil. Bien que les positions les plus brillantes lui aient été offertes, précepteur particulier dans de riches maisons, ou secrétaire d’hommes politiques pour qu’il compose des discours ou compulse des documents et prépare de grands travaux, c’est ce qu’il a voulu être. De très hautes et très puissantes protections, qui ne lui manqueront jamais et dont il use discrètement, seulement quand et comme il le faut, le mettent à même de se replacer toujours, et tu verras tout à l’heure que ce n’est pas un luxe. Doué d’une instruction universelle, il sait les arts comme les sciences, et peut tout enseigner. D’ailleurs, il n’est nullement beau et n’a pas d’esprit; mais s’il en avait, il serait bien difficile que quelqu’un s’en aperçût, puisqu’il garde toujours le silence.

Sauf une barbe très brune, drue, envahissant le visage, et qui laisse voir seulement le menton rasé, Arragon, devenu homme, est tel que tu l’as connu, enfant. Très brun et fauve de peau, ses traits hardis, laids, virils ont l’air taillés à coups de hache; sa chevelure, tout à fait noire, est épaisse, et ses yeux, noirs aussi et très brillants, n’expriment rien. Maigre avec des mains et des pieds d’une rare élégance, Arragon est toujours habillé et ganté avec une idéale correction, et ses manières sont d’une distinction absolue: il ne fait jamais un geste! Aussi ne se passe-t-il jamais huit jours sans que les nouveaux maîtres qu’il sert ne l’invitent à leurs soirées et ne l’admettent à leur table. Dans un salon, Arragon s’efface de parti pris, ne parle pas, et il semble qu’il n’ait absolument rien de séduisant. Il répond si on l’interroge, écoute volontiers les vieilles dames, danse si l’on veut, et très bien, et il est de première force au whist, au trictrac et à tous les jeux de vieillards.

–Mais, dit Simonel, comment se manifeste-t-il à l’état de fléau, et que ravage-t-il?

–C’est bien simple, dit Fresne, il accomplit ses fonctions, quelles qu’elles soient, exactement, sans ennui, sans révolte, sans lassitude; mais,–les choses se passent toujours de même,–tout à coup, et sans qu’on y ait été préparé par rien, la bombe éclate! Dans la maison où notre homme rem plit son humble devoir, nécessairement, il y a toujours une femme, mère ou sœur ou fille de son maître; eh bien! cette femme, toujours au bout de très peu de temps, Arragon l’a séduite, il est son amant et elle est folle d’amour pour lui. Comment ce secrétaire, ce précepteur, sans beauté et sans esprit, se fait-il adorer? C’est sans doute ce qu’on ne saura jamais. Peut-être y a-t-il quelque signe, invisible pour nous, d’après lequel les femmes devinent que, pour se taire, ce silencieux n’en pense pas moins. Quoi qu’il en soit, tout se découvre; en butte aux vengeances les plus légitimes, Arragon ne s’y dérobe en aucune manière, et les subit avec l’impassibilité d’un Mohican. Blessé, aux trois quarts tué en duel, assommé, assailli à coups de pistolet et à coups de couteau, battu comme un croquant ou assassiné comme un gentilhomme, Arragon ne dit rien, se soigne, souffre patiemment et, une fois guéri, recommence ses travaux, impassible et patiemment obstiné, comme une force de la nature.

–Parbleu, dit Simonel, si c’est là une vie de don Juan, il faut avouer que les Elvires y coûtent cher, et le jeu n’en vaut pas la chandelle. Mais tu disais que notre ancien camarade est un vengeur! Qui donc venge-t-il, et d’où vient le flot de haine et d’amour extravasé dans son cœur?

–Ah! dit Fresne, c’est ici que s’ouvre le champ des hypothèses! il y a bien sur ce sujet une légende curieuse et généralement admise que, pour ma part, je n’admets pas, parce que je la trouve trop simple. S’il faut en croire cette fable, le père d’Arragon était un musicien de génie, une sorte de Berlioz, un précurseur que son temps ne pouvait comprendre et qui, par conséquent, fut vilipendé, honni, insulté, repoussé partout, et réduit à la plus abominable misère. Ce seraient les souffrances de ce martyr que notre féroce don Juan ferait expier à la bourgeoisie haute et basse, par ses froides scélératesses. Mais pour moi, ce mythe, évidemment inventé pour les besoins de la cause, selon l’inéluctable défaut de la critique philosophique, offre de nombreuses erreurs, dont la principale est de vouloir expliquer par des causes naturelles un ensemble de faits purement surnaturels. Enfin, il ne nous fait pas comprendre comment, à un âge où le douloureux passé de son père ne pouvait lui être connu, Arragon, enfant encore, séduisait déjà les femmes et les filles des maîtres de pension, et par-dessus le marché, les lingères, entamant dès lors, avec l’impassibilité d’un casseur de cailloux, une tâche à laquelle il s’est voué, sans défaillance et sans irêve.

–Mais, dit Simonel, si cette explication-là est mauvaise, quelle est la bonne?

–Il est plus sensé, dit Fresne, de penser qu’Arragon n’a aucune idée, et qu’il obéit, comme la peste, le tourbillon et l’avalanche, à une loi dont il n’a pas conscience. Une série de hasards m’a fait connaître exactement sa vie pendant les dernières années qui viennent de s’écouler, et il faut bien convenir que cette existence d’homme toujours cassé et raccom modé est ce qu’il y a de plus turbulent à la fois et de plus monotone. Il y a quatre ans, venant d’Afrique, où empoisonné par un mari jaloux, le docteur Carriol, un des meilleurs médecins de l’armée, l’avait guéri à grand’peine,–Arragon entra chez monsieur de Salvage, le procureur général, pour y faire l’éducation de son jeune fils. Madame de Salvage, qui jusque-là avait été la plus honnête des femmes, tomba dans ses bras, prise tout à coup d’une inexplicable démence.

Rompant avec ses préjugés de magistrat, le mari offensé voulut se battre; le duel eut lieu à l’étranger, et Arragon, dont un coup d’épée perfora le poumon droit, sembla devoir expirer au bout de quelques heures. Il se guérit pourtant, à l’hôpital toujours, et de retour à Paris, nous le retrouvons chez le général baron de Madeline, qu’il aida, comme secrétaire, dans ses grands travaux historiques. Bien que forte, superbe et déjà femme, mademoiselle Claire de Madeline n’avait pas plus de quatorze ans quand le général la trouva debout, fermant les yeux, appuyée sur le cœur de son secrétaire, dont elle recevait tranquillement les baisers. Le soldat ne fut pas aussi patient que l’avait été le magistrat. Il saisit un revolver à la portée de sa main, et tira sur Arragon, à qui il logea trois balles dans le corps.

Encore six mois d’hôpital. Puis secrétaire chez le député Sendrès, dont il écrivait les discours, il devint l’amant de sa sœur, mademoiselle Blanche Sendrès, âgée de vingt-deux ans, qui, orpheline, habitait avec son frère. Duel, un bras cassé, deux mois d’hôpital. Tu vois, mon ami, que c’est toujours la même chose. En ce moment, Arragon est de nouveau précepteur. Il instruit un jeune homme faible, pâle, anémique, aux yeux tristes et à la pauvre chevelure blonde, le dernier héritier d’un grand nom: celui des Cinquin. Le père du jeune Guy, le comte de Cinquin, est depuis longtemps ruiné, et son rêve, s’il peut élever son fils si frêle, est d’obtenir pour lui, afin de relever la race, les dix millions que possède sa tante, la duchesse [sabeau de Juhan. La duchesse est une nouvelle Diane de Poitiers, restée, dans la vieillesse, extraordinairement belle. Ses amours firent grand bruit jadis, et durèrent jusque dans un âge où d’ordinaire on ne vit que de souvenirs. Cependant, elle semblait calmée, et bien qu’elle soit difficile à vivre et ne pardonne rien, le comte de Cinquin, pour ne pas la perdre de vue, l’avait décidée à venir habiter avec lui. Il ne tarda pas à s’apercevoir que le précepteur Arragon semblait lui plaire et réveiller en elle des feux mal éteints. Naturellement, le comte voudrait chasser cet hôte dangereux; mais chaque fois qu’il veut lever ce lièvre, la duchesse Isabeau jette sur lui un regard terrible, qui le glace d’épouvante. Le comte et le précepteur, qui s’exècrent cordialement, vivent ensemble, comme deux loups. La question est de savoir lequel des deux mangera l’autre.

–Mon cher ami, dit Paul Simonel à Henri Fresne, tu ne veux pas que ton don Juan moderne résulte de causes naturelles; cependant je vois, à ses nombreuses bonnes et mauvaises fortunes, une explication qui, à ce qu’il me semble, s’impose d’elle-même. En choisissant si obstinément un homme silencieux, calme, sans beauté ni esprit, les femmes, qu’on veut si souvent nourrir de sonnets à la lune et de glorioles qui ne sauraient leur faire une belle jambe, n’expriment-elles pas, dans leur impeccable bon sens, que, selon l’expression populaire, la beauté et le génie ne se mangent pas en salade? Et, en haine de tous les bavards, qui produisent de vaines paroles et rien de plus, n’affirment-elles pas leur prédilection pour tout l’ordre d’idées qui se formule par l’admirable devise: Faire sans dire?»

VIII
LES ÉPICIERS

Table des matières

Rue d’Uzès, dans le joyeux et riche appartement situé au deuxième étage, au-dessus des magasins de la Grande Épicerie Progressive, au milieu des tapisseries antiques, des étoffes rares, des armes, des tapis d’Orient, des orfèvreries d’argent et d’or, après avoir savouré un déjeuner d’évêque, le vieil épicier Sabarros, invité par son fils Émile, prenait avec lui un moka fumant du plus délicat parfum, en fumant un cigare d’une jolie couleur blonde, qui ployait sous le doigt. Il eût été difficile de trouver deux hommes plus beaux que ces deux convives. Avec ses traits hardis et .superbes, dont la noblesse était seulement démentie par l’expression rusée de son regard, Marc Sabarros ressemblait à un sénateur de Rome, tandis que le visage charmant, les yeux d’or, le teint rose, la barbe légère et les épais cheveux noirs, coupés courts et cachant le front, donnaient à son fils Joseph, correct, froid et vêtu à la dernière mode, l’aspect des plus séduisants héros d’amour.

–«Non, mon cher enfant, dit le-vieillard, je n’ai pas été du tout surpris, en recevant la lettre par laquelle tu m’annonçais que tu vends ton épicerie, pour te faire auteur dramatique. Car, toi, tu es mon sang, le vrai fils de mes entrailles; tu sais toujours ce que tu fais, tu as le commerce dans les veines, et tu forcerais une roche nue à suer des billets de banque! Nous reviendrons à cela tout à l’heure; mais, pour le moment, parlons de ton frère Émile, à propos de qui je suis sérieusement inquiet, et qui me désespère.

–Quoi! fit Joseph, a-t-it donc fait quelque sottise?

–Ah! dit le vieux Marc, toutes les sottises! Tu sais qu’avec sa part dans le bien de votre mère, je lui ai fait acheter, aux conditions les plus avantageuses, un fond de lampiste sur le boulevard Saint-Germain. La lampisterie, mon enfant, est une spéculation admirable; car le commerce ne livre que des huiles épaisses, fuligineuses, encombrées de matières parasites, qui brûlent et détruisent tous les mécanismes. Aussi, une lampe, une fois vendue, doit-elle rapporter au marchand, en raccommodages inutiles, quatre ou cinq fois le prix qu’elle a coûté. De plus, les modèles de lampes, de suspensions, de candélabres, de torchères, fournis par les bronziers ordinaires, sont d’une si abominable platitude, qu’une fois la mode passée, les bourgeois les plus encroûtés n’en peuvent plus, supporter la vue, , et les remplacent. C’est pourquoi un lampiste qui entend son affaire doit, pour le moins, faire sa fortune en dix ans.

–Eh bien? dit Joseph.

–Mais, reprit Marc Sabarros, ton frère a le diable dans le ventre. Tu te le rappelles, au collège, il était fou des sciences, (comme s’il y avait .une autre science .que de savoir dire: deux et deux font quinze!) et déjà il était hanté par les idées d’honneur, de probité, enfin par les sentiments de tragédie, grâce auxquels on crève à l’hôpital. Ah! il est bien resté semblable à lui-même! Figure-toi qu’il s’est lié avec l’illustre chimiste Grilfeul, ce vieillard pauvre comme Job. Instruit par ce vieux meurt-de-faim, non seulement il se procure des huiles irréprochables, mais il les épure encore lui-môme, et de plus, fournit à ses clients des mèches en bonne soie, non éventées, de sorte que les lampes qu’il a vendues ne se détraquent pas et durent éternellement. Et crois-tu qu’il s’en tienne là? Non, mon cher Joseph. Émile, qui pour son malheur, dessine dans la perfection, et qui est doué de l’imagination la plus dangereuse, a étudié à fond dans les livres, dans les musées, dans les collections particulières, les arts de l’ornement. Il invente, dessine et donne pour rien aux bronziers de beaux modèles, simples et faciles à exécuter. En sorte que ses clients, munis de ces économiques chefs-d’œuvre, ne renouvellent rien. Tu vois qu’on ne peut pas être plus ingénieux dans l’art de ne pas devenir riche.

–Mon père, dit Joseph Sabarros, on ne peut empêcher les fous de faire leurs folies! Mais parlons de choses plus sérieuses. Je quitte la Grande Épicerie Progressive, parce qu’elle me quittait, et j’avais épuisé la veine des miracles; mais je me retire avec un million déjà gagné, qui, comme vous allez le voir, en pondra d’autres. J’avais, non pas acheté, mais loue ces grands terrains, dont le prix maintenant devient excessif, et j’y avais élevé des tape-à-l’œil, des constructions chimériques, où le faux or brillait partout, .mais en somme faites de bois blanc, de papier, de èarton, d’ornements en pâte, qu’on pouvait cueillir à la main, comme des fleurs. Je quitte tout cela au bon moment, c’est-à-dire quand la maison me serait tombée sur la tête. Enfin, mon père, ma grande raison, c’est que j’ai dû songer à économiser ma santé et à ménager mes forces.

–Comment cela? dit le vieux Marc.

–Eh! reprit Joseph, je suis parti du même principe que vous, mais dans des conditions infiniment plus difficiles. Vous vous êtes enrichi dans votre épicerie de la rue Mouffetard, en vendant uniquement des marchandises avariées, des produits empoisonnés, des liquides fabuleux, enfin des ordures, contre de bons sous de billon, en vrai cuivre. Mais là, vous avez eu un auxiliaire impérieux, la toute-puissante Misère, qui, leur mettant le couteau sur la gorge, force les pauvres à passer sous vos Fourches Caudines. J’ai voulu faire comme vous, échanger des rebuts, des vilenies, rien du tout, contre de l’argent, et vendre, en somme, des annonces, des étiquettes, des ré clames, des prospectus, une marchandise purement idéale! Si bêtes qu’ils soient, les hommes sans doute m’eussent résisté; je suis parvenu à attirer chez moi un public exclusivement composé de femmes, et j’ai employé, comme moyen d’action, (parlons sans modestie, puisque nous sommes seuls, ) l’étonnante beauté que je tiens de vous. Mais, mon père, j’ai été un épicier jouant toute la journée Chérubin, Achille et Roméo. Pour décider les femmes à emporter de l’eau-de-vie à peine bonne à brûler, des chocolats blanchis, des conserves mal conservées, des légumes abolis, des bonbons en plâtre, des charcuteries que gagne la moisissure, il m’a fallu les affoler en les regardant aux yeux jusqu’à l’âme, et murmurer à leurs oreilles les plus inouïes chansons d’amour. Maintenant, j’éprouve le besoin de me reposer et de mettre mes pantoufles.

–Je te comprends, dit le vieillard; mais explique-moi pourquoi tu te fais auteur dramatique.

–Mon père, dit Joseph, il est amusant de négocier des mortadelles en bois, des saucissons rances et d’en tirer un million; mais il est plus pratique de vendre très cher, une fois noirci, du papier écolier qui, acheté en gros, coûte six sous la main, et d’en tirer de gros revenus. Le théâtre repose à présent sur le célèbre trio des marchands de billets Crambes, Gys et Kempff, qui subventionnent toutes les scènes, et sans lesquels Arthur ne saurait en aucune façon épouser Adèle! Il leur faut un auteur à eux, parce que les écrivains connus les ennuient, et gâtent tout avec leur littérature. Ils ont pu apprécier mon activité, ma science commerciale, et en un mot, je suis leur homme. Dans les quatre théâtres qui en ce moment leur obéissent, et il y en aura d’autres, on ne jouera aucun ouvrage dont je ne touche tous les droits, ou une partie des droits.

–Mais, dit Marc, il faudra faire les pièces.

–Sans doute, dit Joseph en souriant. La semaine dernière est mort le vieux comédien Triollet. En sacrifiant toute sa vie, en ne mangeant pas, en marchant à peine vêtu, il avait rassemblé une bibliothèque dramatique, presque égale à la bibliothèque de Francisque jeune. Je l’ai achetée pour des sous, car un pauvre a beau être mort, la pauvreté le poursuit, et ses dépouilles se vendent mal. Or, mon père, j’ai là toutes les pièces de théâtre. Quatre employés piocheurs, acharnés, connaissant la besogne, et que je paie bien, sont occupés à les classer et à les cataloguer, en encartant dans chaque pièce une claire et rapide analyse. De plus, ils relèvent et analysent également toutes les scènes d’amour, de colère, de jalousie, tous les quiproquos, tous les dénouements, toutes les morts que contiennent ces ouvrages, de sorte que je trouverai en cinq minutes de recherches le sujet, le personnage, la scène, le détail dont j’aurai besoin. Les plans seront faits par Nora, qui les faisait autrefois pour le grand vaudevilliste Josset. Il y est de première force, et comme c’est un bohème manquant toujours d’argent, mal vêtu et qu’on ne peut montrer dans les théâtres, il aimera mieux toucher régulièrement mille francs par mois bien nets que de subir des chances aléatoires. Quant à l’ écriture, je la ferai moi-même, pour être bien certain qu’il n’y aura dans les pièces aucun style pouvant en empêcher le succès.

–A la bonne heure, dit le vieux Marc. Au moins, voilà une spéculation où tu n’auras pas eu à te dépenser toi même.

–Ah! pardon, ce serait trop beau, dit Joseph Sabarros. La plus grosse partie du fonds social a été fournie par la vieille comédienne Pauline Jugla, dont le suffrage m’était indispensable, et à qui j’ai dû donner une dernière fois l’illusion de l’amour! Mais ceci est un détail, et nous ne sommes pas au monde pour nous amuser.

–A la bonne heure! dit le vieux Marc, dont les yeux furent alors traversés par un éclair de fierté, tu es un homme!

–Ah! dit pensivement Joseph, il y aurait à réaliser une combinaison qui vaudrait mieux que tout. Gys est père d’une fille charmante, et tous les millions de l’association reviendraient un jour à celui qui épouserait mademoiselle Henriette Gys, car elle est la nièce de Crambes et la filleule de Kempff, qui tous les deux sont célibataires et sans enfants.

–Eh bien? dit le vieillard.

–Ah! fit Joseph, je me heurterai là contre une difficulté presque insurmontable. Cette jeune fille belle, mince sans maigreur, avec d’épais cheveux châtains et des yeux étrangement expressifs, est d’une pâleur verte, comme une morte qui se serait levée du tombeau, et c’est sa pensée qui la dévore. Petite enfant, mise à même toutes les comédies, le théâtre lui a donné la curiosité des poètes, elle les a tous lus, savourés, vécus, elle a pleuré leurs larmes et souffert leurs martyres. Ce n’est pas elle qu’on abusera avec de faux semblants et pour lui plaire, il faudrait une âme vraiment poétique! Or, mon père, vous qui m’avez donné tant de choses, et notamment cette charmante tête qui vaut son pesant d’or, vous n’avez pourtant pas pu me donner cela.

–Allons, du cœur! dit Marc Sabarros, souviens-toi bien que le commerce n’est qu’une fiction, une immense mythologie; et ne l’oublie jamais, celui qui ne saurait pas vendre une chose qu’il ne possède pas, ne serait pas un véritable épicier!»

Joseph n’avait garde de mettre en oubli les paroles de son père. Quinze jours après cette conversation, les quatre théâtres jouaient quatre pièces de lui, deux féeries et deux drames, et pendant une année, sans interruption, il touchait de quadruples droits sur des recettes variant de six mille à quatre mille francs. Mais ce qui fut plus beau et plus imprévu, c’est qu’au bout de cette année, il épousait mademoiselle Henriette Gys, résultat qui, malgré l’aplomb dont il avait fait montre, stupéfia le vieux Marc.

–«Mais comment as-tu fait? dit-il, quand Joseph vint lui demander son consentement.

–Ah! dit le jeune homme, ceci est en effet mon chef-d’œuvre! J’ai adopté, recueilli chez moi, fêté avec une amitié fraternelle le poète lyrique Henri Cruzel, qui a du génie et qui, par conséquent, mourait de faim. Je fais sa gloire, je le nourris de perdreaux, je lui donne les livres nécessaires à ses études, et je place ses vers dans les Revues. Mais, en revanche, je le copie, je l’imite, je reproduis ses gestes, ses attitudes; j’apprends par cœur les discours que la passion lui arrache! car naturellement il est amoureux; et de la sorte, j’ai pu fournir à mademoiselle Gys un faux poète, si bien réussi qu’il a en effet l’air d’un vrai.

–Viens, mon sang! dit le vieux Marc, qui ouvrit ses bras et baisa tendrement le front de son fils. Ah! reprit-il, que je serais heureux, si ton frère Émile ne me donnait pas tant de chagrin! Mais je crains qu’il n’épouse sans dot la fille du chimiste, et il continue à inventer des flambeaux, sveltes et élégants comme des fleurs. Il n’est bon à rien, et il faut décidément désespérer de lui: c’est un artiste!»

IX
LA JEUNE FILLE

Table des matières

Les scènes entendues, ou surprises par le regard, sont souvent critiquées au théâtre, où elles semblent usées et surtout invraisemblables. Cependant elles sont un des moyens dont la Réalité se sert le plus souvent pour amener ses effroyables péripéties tragiques; mais la Vie, sûre d’être originale et toujours neuve, ne s’interdit nullement d’employer de vieux ressorts démodés, pour faire mouvoir ses personnages, et elle cherche et trouve seulement l’inattendu dans la variété des âmes, aussi diverses entre elles que les feuilles frissonnantes d’une même forêt. Hélas! le malheur, qui patiemment nous guette, sait nous montrer avec certitude ce que nous devrions ignorer; vérité devenue banale, et qui s’affirmera une fois de plus par le douloureux dénoûment de cette histoire.

L’année dernière, Paris admirait encore deux jeunes filles âgées, l’une de dix-huit, l’autre de dix-neuf ans, toutes les deux minces, blondes, si semblables entre elles qu’elles paraissaient être sœurs, et dont une profonde amitié avait en quelque sorte modelé l’un sur l’autre les visages gais et gracieux, d’une blancheur presque transparente, avivés par l’intensité des prunelles, où éclataient des étincelles de lumière. Fiancées à deux jeunes gens librement choisis, elles étaient près de toucher au bonheur espéré; maintenant, elles sont toutes les deux mortes, les fleurs grandissent déjà sur leurs tombes, et il reste seulement d’elles le tendre et fuyant souvenir que nous laissent des apparitions charmantes.

Claire, la plus jeune des deux, était la fille de monsieur Salme, ancien chef de bureau qui, devenu riche à la mort de son père, avait donné sa démission en1871, et depuis lors, vivait en homme de plaisir; tout en gardant l’apparente gravité que la bureaucratie laisse à tous ceux qui ont porté son masque emphatique et sévère. Sa femme Herminie et lui étaient d’ailleurs imbus des idées les plus vulgaires, très fiers de leur opulence, due à ce que le père du chef de bureau avait eu l’heureuse inspiration d’acheter plusieurs actions de la Revue des Deux Mondes, lorsque fut créé ce recueil célèbre, et plus tard avait confié des fonds à l’inventeur d’inoffensives pilules, qui produisaient des millions. Cependant leur fille Claire, ingénue, spirituelle, savante, si pure que pour elle le mal n’existait pas, si nativement distinguée que les sottises sans cesse entendues glissaient sur elle, sans pouvoir obscurcir sa subtile pensée, était une créature pleine d’innocence et de grâce poétique; cela tenait sans doute à ce qu’elle fut la fille, non de ces deux bourgeois, mais de l’éphémère et rapide amour qui, au début de leur mariàge, les avait un moment transfigurés.

Mais impressionable comme une sensitive, brisée par la moindre émotion, pâlissant d’entendre une musique pénétrante ou de respirer le parfum d’une rose, pleurant au moindre chagrin enfantin qui venait atteindre sa seule amie Jeanne Deymarie, Claire, menacée d’une maladie de cœur, devait être ménagée comme une frêle plante. Aussi le docteur Immer, son parrain et le meilleur ami de la famille, aurait-il désiré qu’on ne la mariât pas encore; mais trop gens du monde pour renoncer à la joie d’anoblir leur fille, monsieur et madame Salme accueillirent le jeune comte Armand de Jully, et Claire, dont l’impec cable instinct fut cette fois mis en défaut par une étonnante beauté presque féminine, aima cet égoïste jeune homme, dont les yeux, si elle les eût mieux vus, lui eussent facilement révélé le mépris absolu de tout, et une froideur féroce.

Presque au même moment, le riche drapier de la rue des Lombards, monsieur Deymarie, fiançait sa fille Jeanne à son premier commis et futur successeur Paul Nattant, gros et solide garçon aux larges épaules, au front étroit caché sous ses cheveux crépus, dont les façons un peu brutales plaisaient fort au négociant, pour qui elles représentaient la franchise et la probité commerciale. D’ailleurs, sa rudesse ne déplut pas à Jeanne elle-même, qui le savait bon, autant qu’on peut l’être en restant étranger à toute délicatesse de pensée, et il ne lui sembla pas désagréable d’apprivoiser cet ours encore mal léché. D’accord en cela avec leurs parents, les jeunes filles désiraient ardemment que leurs deux mariages eussent lieu le même jour; mais des circonstances impérieuses en décidèrent autrement. Le grand-père de Jeanne Deymarie et la grand’mère de Claire Salme, qui tous les deux habitaient la province, et dont les convenances furent nécessairement consultées, ne purent se déplacer à là même époque. Paul Nattant fut donc uni à Jeanne, un mois avant l’époque fixée pour le mariage de la future comtesse de Jully.

A l’église, où elle fut la demoiselle d’honneur de son unique amie, Claire, au milieu des chants, de l’encens, des; voix triomphales de l’orgue, pria de toute son âme pour Jeanne, si délicieusement belle dans sa robe virginale, et dont les regards lui semblèrent exprimer un calme bonheur. Elle la vit encore ainsi au dîner, où les deux familles furent seules réunies, Paul Nattant étant orphelin et seul au monde. En se quittant, après avoir échangé un fraternel baiser, Claire et Jeanne ne se dirent rien, ne se firent aucune promesse; elles pensaient ensemble, lisaient couramment dans leurs blanches âmes sans tache et sans avoir besoin de le demander, Claire savait bien que le lendemain, à n’importe quel moment, Jeanne saurait trouver fût-ce une minute, fût-ce un instant rapide, pour venir épancher son âme dans celle de sa sœur d’adoption. D’ailleurs, à ce moment-là même, elle entendit que Monsieur Salme, dont l’invitation improvisée fut acceptée, conviait pour le lendemain chez lui, à un dîner intime, la famille Deymarie et les jeunes époux. Mais Claire fut certaine que Jeanne trouverait le moyen d’arriver seule et la première, et de se confier à elle, dans une tendre et intime effusion.

Et en effet, une heure avant le dîner, pour lequel elle était parée déjà, Claire vit entrer dans sa chambre où elle l’attendait, madame Nattant, mais combien flétrie, changée, horriblement bouleversée! Pâle et par places marbrée de plaques rouges, les traits convulsés, la bouche comme tordue et frémissante encore, tout son visage stupéfait exprimait la désolation et l’épouvante. Sans parler, elle tomba dans les bras de son amie, haletante, les yeux brûlés de larmes amères, la poitrine soulevée par de profonds sanglots, et alors toutes deux pleurèrent. Jeanne Nattant n’avait rien dit: mais entre elles, il n’était pas besoin de paroles; et innocente, naïve, divinement ignorante, Claire devina tout pourtant. Jeanne meurtrie et comme avilie, ressemblait à une jeune patricienne de Rome outragée dans une invasion de Vandales; et d’ailleurs sur son cou de lys et de neige, Claire voyait la marque rouge d’un gros doigt, qui avait laissé là sa brutale empreinte. Quoi! c’était cela, la vie, l’heure sacrée, le rêve ébloui; c’était la lourde ivresse d’un bœuf stupide, qui marche en écrasant des fleurs! Une heure s’il était passée, lente, affreuse, désespérée, où les deux amies gémissantes et pleurantes n’avaient pas échangé un seul mot, quand madame Salme vint leur annoncer que les convives étaient déjà réunis, et les emmena, après avoir félicité Jeanne Nattant et l’avoir tendrement embrassée.

Au dîner, où les fleurs, les flambeaux, l’éclat des orfèvreries, les conversations vives et rapides créaient une apparence de joie, personne ne s’aperçut que les deux jeunes amies étaient silencieuses, pâles comme des mortes; personne, excepté le docteur Immer, et la grand’mère de Claire, la très vieille madame Salme, éclairée par ces lueurs qui entrent dans nos regards, lorsque déjà nous échappons à la triste nuit de la vie, prêts à entrer dans la vérité et dans la lumière. Superbe dans son habit noir orné de décorations, avec sa belle barbe élégamment taillée, monsieur Salme comblait d’attentions sa voisine, la baronne de Mayoli, décolletée dans sa robe rose, gaie, riant, montrant ses dents blanches avec des airs de faunesse, et le conseiller d’État, monsieur Hyvelin, était aux petits soins pour madame Herminie Salme, qui l’écoutait avec une attention charmée. Heureux, content de lui, Paul Nattant avait des airs de vainqueur; mais Claire le regardait avec effroi et dégoût, comme un bourreau, et même, son ami à elle, son fiancé, le comte Armand de Jully tout à coup lui sembla changé; pour la première fois, elle vit ses yeux froids et cruels, et ses paroles résonnèrent aux oreilles de la jeune fille comme une musique fausse dont l’accent n’est pas sincère.

Hélas! Claire se sentait comme précipitée, tombant vers un noir tourbillon implacable; son âme était comme une fleur déjà déchirée, et dont l’ouragan furieux va emporter les derniers pétales. Elle sentait près d’elle l’invincible, l’inévitable malheur, dans un pressentiment ayant la précision intense d’un souvenir. D’avance, elle subissait le désenchantement, la désillusion de tout, plus près d’elle cependant qu’elle ne pouvait le supposer. En effet, à la soirée qui suivit le dîner, et où se pressait dans les salons une brillante foule, ne pouvant être près de Jeanne, accaparée par Nattant, Claire, tandis qu’une jeune fille chantait au piano, s’était éloignée, appuyée à la muraille, presque cachée derrière un rideau, lorsque, dans un éclair rapide, elle vit un spectacle si invraisemblable pour elle, que d abord elle se crut le jouet d’une folle et absurde chimère.

Assise au fond du salon et n’ayant personne devant elle, madame de Mayoli venait de laisser tomber son éventail. M. Salme se précipita pour le ramasser, mais en le rendant à la baronne, il lui appliqua sur la nuque, dans les légers frisons de cheveux, un baiser net, appuyé, rapide. Claire pensa que madame de Mayoli allait se lever, crier; mais, au contraire, cette charmante femme, évidemment complice, ne bougea non plus qu’un terme, et continua à sourire. Pendant tout le reste de la soirée, évitant même Jeanne, Claire fut comme une folle, ne comprenant plus rien à rien; mais que devint-elle, lorsque prenant congé de sa mère, courbée dans une pose cérémonieuse, monsieur Hyvelin dont instinctivement elle aurait voulu ne pas entendre les paroles, murmura à l’oreille de madame Salme: «Mais non, Herminie, tu es bête, je t’assure que cela s’arrangera très bien.»

Odésolation! absolu et sinistre écroulement! son père et sa mère, tout ce qu’elle avait aimé et vénéré, la famille, le respect du foyer, la certitude d’une vie honorable, tout s’effondrait autour d’elle, et jonchait ses pieds de débris. Elle fut alors comme une victime, attendant le coup de couteau, qui ne devait pas se faire attendre. Le lendemain, accompagnée de sa femme de chambre Julie, elle alla voir madame Nattant, pour se rattacher à sa meilleure affection: mais elle ne dit rien, elle n’osa rien dire à son amie et ne voulut pas lui montrer son cœur, pareil à un clair ruisseau, encombré d’ignobles épaves. En traversant la rue Richer, très noire, pour revenir à la maison, sous la rouge clarté d’un bec de gaz elle vit, elle l’avait d’ailleurs reconnu avant de l’avoir vu! Armand de Jully, causant devant les Folies-Bergère avec une grande femme, ayant sur la joue un pied de rouge. Il avait la main sur la poitrine nue de cette déhontée, et lui disait négligemment:

–«Eh bien, oui, je me marie,–comme les autres imbéciles!

–Pauvre Bébé!» dit la fille, qui plaqua un baiser sur les lèvres du comte Armand, et rentra dans le théâtre.

Claire Salme s’était évanouie entre les bras de la femme de chambre, qui heureusement put arrêter au passage un fiacre, dans lequel elle porta sa jeune maîtresse. Rentrée chez ses parents, Claire, prise d’une brûlante fièvre, en proie au délire, fut pendant plusieurs jours incapable de rien comprendre. Son parrain, le docteur Immer, à qui elle se confia, parla en maître, et ordonna à monsieur et madame Salme de ne plus songer au mariage projeté. Cependant, revenue à elle, la jeune fille s’étonnait de ne pas voir Jeanne à son chevet; il fallut bien lui avouer que Jeanne Nattant était tombée malade en même temps qu’elle. Si malade qu’elle mourait; Claire ne se releva que pour écouter les dernières confidences de son amie, et pour lui fermer les yeux.

Elle-même, ensuite, vécut comme dans un rêve, blanche, immatérielle, ne pouvant supporter le moindre bruit. Bientôt, ses forces l’abandonnèrent; elle dut, elle aussi, se coucher dans le lit, où elle fut heureuse de mourir. Quand vint l’heure suprême, de nouvelles roses vinrent éclore sur son blanc visage; elle se ranima, ses yeux brillants et agrandis voyaient quelque chose d’idéalement sublime et divin, dans la splendeur de la pure lumière. Elle se souleva, pour mieux contempler ce radieux spectacle, et avant de laisser retomber sur l’oreiller sa tête morte, fixant sur la céleste vision sa prunelle extasiée, où semblait naître une rougissante et vermeille aurore:

–«L’Amour!» dit-elle.

X
ONCLE MODERNE

Table des matières

Lorsque le4octobre1868, à Chinon, Louis de Flipo, arrivant de Paris, entra chez son oncle Marcel Commelin, ce vieillard, assis devant une nappe blanche comme la neige, et déjeunant, était en train de découper deux perdreaux rouges, rôtis dans une barde de lard, emprisonnée elle-même dans des feuilles de vigne. Un jambon largement ouvert, montrant sa graisse un peu blonde et ses belles chairs roses, portait sur son dos chapeluré des brins de serpolet, plantés droit comme une verte forêt. Des coquilles de beurre, des radis, une salade évidemment cueillie cinq minutes auparavant, et ornée de belles capucines jaunes et rouges, égayaient ce joli couvert, dressé pour un seul convive.

–«C’est toi! dit Gommelin à son neveu, qu’il n’avait pas vu depuis cinq ans; assieds-toi donc là, et mange. Il n’y a aucune raison pour ne pas faire un bon repas, même quand on est parfaitement décidé à se tuer.

–Hein! dit Flipo stupéfait, comment savez-vous cela?

— Ah! fit Commelin supprimons les propositions intermédiaires! La Touraine n’est pas l’Abyssinie, et je vais à Paris très souvent. Eh bien! depuis que tu as perdu ta mère, ma regrettée sœur, tu as si peu pensé à moi que tu ne m’as même pas vu assis à l’Opéra à côté de toi, et dînant chez Bignon, à la table voisine de la tienne. Tu te soucies de moi comme du grand Turc, ce qui n’est pas une raison pour que je ne t’aime pas. Si donc tu viens me trouver, c’est que tu es enfermé dans ce dilemme: ou obtenir de l’argent de moi, ou te brûler la cervelle. Or, il est évident que je ne te donnerai pas un sou.

–Il est vrai, mon oncle, dit Flipo, que j’avais compté sur votre amitié; n’en parlons plus. Avec un léger sacrifice de votre part, je serais sorti d’un embarras momentané, et j’aurais rétabli mes affaires.

–Léger sacrifice! dit Commelin; c’est-à-dire que tout y passerait, y compris ma chemise. Tu n’as ni embarras ni affaires; tu n’exerces aucun métier, aucun art, aucune industrie, aucune profession; tu es ruiné, rasé, ratissé, raclé jusqu’à l’os, et pour le moment, ta peau ne vaut pas deux sous. Tu as d’abord mangé ton héritage, puis vécu du jeu, puis emprunté tout ce que tu as pu emprunter, puis enfin escompté ma succession, et tu m’as servi aux usuriers, découpé en morceaux, accommodé et cuit, comme un lapin sauté. N’approfondissons rien; j’espère que tu n’auras pas tiré de lettres de change sur moi; mais enfin, tout est possible.

–Oh! mon oncle! dit Louis de Flipo.

–Mais, attends donc, reprit Commelin, dévisa geant son neveu, mieux qu’il ne l’avait fait jusque-là, tu es encore plus bas que je ne croyais; non seulement tes meubles et tes bibelots sont saisis, mais ta maîtresse ne veut plus de toi, sans quoi elle t’aurait fait encore trouver de l’argent. Elle est si intrigante, cette Jeanne Sizelle!

–Quoi! dit Flipo, vous savez qu’elle est ma maîtresse!

–Ah! fit Commelin, je ne suis pas sorcier! Pareille à ces maîtresses de maison qui, pour ne pas prendre de nouvelles habitudes appellent toutes leurs bonnes: Joséphine, Jeanne Sizelle coule tous ses amants dans un moule unique; elle les costume d’une façon pareille et leur fait la même tète.

–Mais, dit Flipo, ils n’ont peut-être pas tous un oncle qui refuse de leur sauver la vie. Enfin, je suis votre seul parent, et vous avez des millions.

–Parfaitement, dit Commelin, mais je prétends les garder. Je ne veux pas du tout les jeter dans la fournaise, et finir ma vie en jouant de la clarinette. Tiens, ajouta-t-il en se levant, car ils avaient pris le café et venaient d’allumer des cigares, voilà une bibliothèque de cent volumes seulement, mais dont les feuilles sont cousues sur nerf et peuvent s’ouvrir, car nous avons ici un relieur excellent qui travaille lui-même, et sait son état. Vois, au premier rang, La Comédie Humaine; tu crois que nous ne lisons pas Balzac, c’est ce qui te trompe. Il explique très bien comment la Province amasse, crée et produit l’argent, et comme Paris le vaporise. Je ne mettrai pas un liard dans ta combinaison, qui consiste à mener la vie de plusieurs polichinelles. Cependant, je puis et veux te sauver, si tu te sens la force de jeter ta vieille peau, et de devenir sérieusement et résolument un provincial.»

L’oncle et le neveu se promenaient dans le jardin. Louis de Flipo jeta un regard de haine sur les grands parterres de fleurs, sur le ciel où se pressaient de blancs nuages légers, sur le petit bois qui succédait aux pelouses, sur le lointain rideau de peupliers, à travers lesquels on voyait briller les flots d’argent de la Vienne, et levant les bras, comme d’un geste enthousiaste:

–«Mais, mon oncle, s’écria-t-il, j’aime de Paris, sa pensée, son âme, ses forêts de maisons, l’air qu’on y respire, le monde, la solitude, toutes ses femmes, même les imbéciles rencontrés, tout enfin! Je ne l’aime pas jusque dans ses verrues, mais surtout dans ses verrues, et le ruisseau de la rue du Bac et les autres ruisseaux de Paris me plaisent mieux que mille Eurotas avec les lauriers blancs et les lauriers-roses. Paris, c’est l’esprit, c’est l’endroit où les marchands dépensent du génie pour vous vendre une cravate, une chaîne de montre, et une marchande à la toilette qui veut vous rendre amoureux d’un ivoire chinois ou d’un meuble en laque doré se montre plus lyrique et inspirée que la poétesse Sappho. Enfin, c’est le paradis où les femmes ont les cheveux bien peignés, les ongles nets, et sont lavées et propres comme un lys roulé dans l’eau vive.

–Mon enfant, dit Commelin, tu viens de toucher le seul point important. Pour le reste, s’il te plaît, mettons de l’ordre dans nos idées. Quant à l’esprit, c’est bonnet blanc et blanc bonnet; on dit des bêtises partout, et on peut s’habituer à la bêtise provinciale, tout aussi bien qu’à l’autre. Tu trouveras ici des chevaux de race, et des amateurs avec qui tu peux faire de l’escrime sans te déshonorer. A peine si on joue chaque année à Paris quatre pièces de théâtre qui méritent d’être vues; eh bien! tu feras comme moi, tu iras les voir. Les livres, tu les auras. Restent donc, quoi? Les dîners au cabaret; mais, mon enfant, tes cuisiniers de Paris ne savent pas faire un jus, et quand le célèbre Dugléré était forcé de manger au restaurant, il n’acceptait qu’un filet grillé, et ne permettait même pas à ses humbles émules de le mettre sur un maître-d’hôtel, tant, avec raison, il se défiait de leur beurre!

–Cependant, dit Flipo, la cuisine de...

–Non, fit vivement le vieillard, du Cayenne renversé dans une sauce toute faite, versée d’un flacon, ce n’est pas de la cuisine. Les femmes? Elles sont merveilleusement vêtues, attifées, racommodées, remises à neuf; mais à Paris combien en comptes-tu qui soient vraiment jeunes, et dont les seins, les cheveux, les bras, les couleurs, les lèvres existent réellement? Il y en a, certes, mais tout juste assez pour les rois couronnés et pour les financiers qui ne comptent plus leurs millions; elles sont, par conséquent, trop chères pour ta bourse. Enfin, il y a à Paris un autreplaisir qui, lui, n’a rien de chimérique, c’est le Jeu. Celui-là, du moins, crée une vraie passion, farouche, implacable, délirante, vertigineuse, qui, en une minute, vous donne plus de sensations, d’idées, de désirs que toutes les passions réunies et vous met dans le cerveau tous les paradis et tous les enfers. Le joueur n’a plus ni haine, ni amour, ni dignité; Il égorge tout, foule tout aux pieds, de son idole, et en cela, il est sublime, car il se transfigure dans une vie centuplée et surhumaine.

–Eh bien! alors? dit Flipo.

–Eh bien! reprit Commelin, ce cruel, ce féroce, ce magnifique jeu autour des tables vertes n est que de l’enfantillage auprès de notre jeu de province, qui crée de bien autres et bien plus poignants appétits; car notre enjeu à nous c’est la terre, que nous convoitons, que nous espérons, que nous voulons, bien autrement que vous ne souhaitez l’or! Et à votre jeu, le vrai joueur finit invariablement par perdre, tandis qu’au nôtre, il gagne toujours. Adorer, vouloir, ravir enfin la propriété du voisin, la forêt, le ruisseau, le verger chargé de fruits, le champ où frissonnent des épis d’or, et à force d’économie, d’avarice, de ruses, de volonté, d’amour, obtenir tout cela, accaparer la nature vivante, des arbres, des flots, la prodigue et inépuisable terre, cela vaut mieux, crois-moi, que de gagner des poignées d’or, tout de suite dépensées; et c’est cela qui produit de vraies sensations délicieuses et horribles, et de sérieux ébranlements dans la masse cérébrale.

–Alors, mon oncle, dit Flipo, selon vous Paris ne l’emporte en rien sur Chinon?

–Pardon! fit le vieillard, il y a à Paris quelque chose de vraiment beau, original et grandiose, et, il faut bien le dire, ce sont les courtisanes qui l’ont inventé. Ce luxe essentiel, que la Province, pudique dans le mauvais sens du mot, copiera difficilement, c’est, avec ses annexes (sur lesquelles je passe légère ment, mais qui. ont leur mérite), la grande chambre, ventilée et chauffée, uniquement consacrée à la toilette de la Femme, avec ses murs tendus d’étoffes japonaises aux longues fleurs minces, ses immenses lavabos de marbre, ses cuvettes, ses vases infiniment variés, pour les élixirs, les parfums et les cosmétiques, en porcelaine de Chine et en verre de Bohême, ses tables précieuses chargées de brosses, de peignes, d’instruments en or et en écaille blonde, rangés en gammes symétriques, ses éponges fines et énormes, et ses peignoirs, ses serviettes, ses lingeries fines comme l’air tramé et blanches comme une neige idéale. Oui, c’est seulement de ces chambres de toilette que la Femme sort renouvelée, ressuscitée, vraiment propre, et pareille à une Anadyomène divinement caressée par l’onde amoureuse. En effet, Paris a inventé cela.

–Eh bien, alors! dit encore une fois Flipo..

–Je me résume, dit Commelin. Si tu veux mourir, je puis t’offrir d’excellents revolvers de Birmingham, et une île sur la Vienne, qui m’appartient, et où on ne te troublera pas. Si tu veux vivre, je te donne tout de suite une terre de cinq cent mille francs, louée à d’excellents métayers, mais sur laquelle j’aurai soin de prendre hypothèque, pour que tu ne la fricasses pas; tu trouveras d’ailleurs chez moi tout l’argent nécessaire pour faire des améliorations et acheter des machines. J’irai moi-même à Paris, payer tes dettes, tes usuriers, vendre ou rapporter tes meubles, et licencier honorablement Jeanne Sizelle. Au retour, je te donne pour cuisinière une Nanette Chambille, qui sait faire les coulis et rôtir des cochons de lait, sans se tromper jamais. Et pour femme, avec une dot de trois cent mille francs, dont le capital, d’ailleurs ne te sera pas livré, ma pupille, Lucile Richemer, âgée de seize ans. Elle est orpheline, belle, mince, robuste, jolie, rose comme une rose, gaie, pleine de joie, et nullement bête. Il n’y a pas de princesse ni de courtisane plus belle qu’elle, et mieux construite. Elle sait soigner les bêtes et les malades; elle sait aussi un peu d’orthographe et quelques dates de l’histoire de France, et ne possède aucun talent d’agrément.

–Mais..., dit Flipo.

–Je t’entends, fit Commelin. Mais comme ton éducation à Paris t’a coûté cinq cent mille francs, ce qui n’est pas trop cher, tu sauras faire construire une chambre de toilette et une salle d’hydrothérapie. Tu es fort comme un portefaix, très jeune et savant dans les arts de l’amour; aussi ne seras-tu pas ce qu’est Sganarelle, car tu sais amuser, occuper et aimer une compagne, et tu auras à toi une femme belle comme Salmacis ou la reine Cléopâtre,–et propre! Et comme dit le major de Durandeau, ça ne vaut-il pas mieux que d’aller au cabaret?»

Flipo a accepté les offres de son oncle. Amant effréné de la terre, riche et s’enrichissant toujours, nageur et dompteur de chevaux, nourri d’une cuisine irréprochable, amant fidèle et heureux de sa femme, il est devenu plus provincial que son oncle Commelin. Mais comme les lois sont inéluctables, Paris dévorera tout de même leurs deux grandes fortunes, et cela, dans pas longtemps. Car aujourd’hui âgé de quinze ans, le jeune Guy de Flipo, fils de Louis, a le parisia nisme dans les moelles, et dans chaque goutte de son sang. Il a déjà en amour des idées compliquées et, bien qu’il n’ait jamais quitté Chinon, il sait par cœur les Champs-Élysées et le boulevard Montmartre. C’est avec lui qu’il y aura une formidable danse des écus, pour laquelle on accorde déjà les violons!

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
330 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066301064
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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