Kitabı oku: «L'imitation de Jésus-Christ»
Thomas à Kempis
L'imitation de Jésus-Christ
Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066088286
Table des matières
PRÉFACE.
LIVRE PREMIER. AVIS UTILES POUR ENTRER DANS LA VIE INTÉRIEURE.
CHAPITRE PREMIER. Qu'il faut imiter Jésus-Christ , et mépriser toutes les vanités du monde.
CHAPITRE II. Avoir d'humbles sentiments de soi-même.
CHAPITRE III. De la Doctrine de vérité.
CHAPITRE IV. De la Prévoyance dans les actions.
CHAPITRE V. De la lecture de l'Écriture sainte.
CHAPITRE VI. Des Affections déréglées.
CHAPITRE VII. Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances.
CHAPITRE VIII. Éviter la trop grande familiarité.
CHAPITRE IX. De l'obéissance et du renoncement à son propre sens.
CHAPITRE X. Qu'il faut éviter les entretiens inutiles.
CHAPITRE XI. Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin d'avancer dans la vertu.
CHAPITRE XII. De l'avantage de l'adversité.
CHAPITRE XIII. De la résistance aux tentations.
CHAPITRE XIV. Éviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même.
CHAPITRE XV. Des œuvres de charité.
CHAPITRE XVI. Qu'il faut supporter les défauts d'autrui.
CHAPITRE XVII. De la vie religieuse.
CHAPITRE XVIII. De l'exemple des Saints.
CHAPITRE XIX. Des exercices d'un bon religieux.
CHAPITRE XX. De l'amour de la solitude et du silence.
CHAPITRE XXI. De la componction du cœur.
CHAPITRE XXII. De la considération de la misère humaine.
CHAPITRE XXIII. De la méditation de la mort.
CHAPITRE XXIV. Du jugement et des peines des pécheurs.
CHAPITRE XXV. Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement de sa vie.
LIVRE DEUXIÈME. INSTRUCTION POUR AVANCER DANS LA VIE INTÉRIEURE.
CHAPITRE PREMIER. De la conversation intérieure.
CHAPITRE II. Qu'il faut s'abandonner à Dieu en esprit d'humilité.
CHAPITRE III. De l'homme pacifique.
CHAPITRE IV. De la pureté d'esprit, et de la droiture d'intention.
CHAPITRE V. De la considération de soi-même.
CHAPITRE VI. De la joie d'une bonne conscience.
CHAPITRE VII. Qu'il faut aimer Jésus-Christ par-dessus toutes choses.
CHAPITRE VIII. De la familiarité que l'amour établit entre Jésus et l'âme fidèle.
CHAPITRE IX. De la privation de toute consolation.
CHAPITRE X. De la reconnaissance pour la grâce de Dieu.
CHAPITRE XI. Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de Jésus-Christ .
CHAPITRE XII. De la sainte voie de la Croix.
LIVRE TROISIÈME. DE LA VIE INTÉRIEURE.
CHAPITRE PREMIER. Des entretiens intérieurs de Jésus-Christ avec l'âme fidèle.
CHAPITRE II. La vérité parle au dedans de nous sans aucun bruit de paroles.
CHAPITRE III. Qu'il faut écouter la parole de Dieu avec humilité, et que plusieurs ne la reçoivent pas comme ils le devraient.
CHAPITRE IV. Qu'il faut marcher en présence de Dieu dans la vérité et l'humilité.
CHAPITRE V. Des merveilleux effets de l'amour divin.
CHAPITRE VI. De l'épreuve du véritable amour.
CHAPITRE VII. Qu'il faut cacher humblement les grâces que Dieu nous fait.
CHAPITRE VIII. Qu'il faut s'anéantir soi-même devant Dieu.
CHAPITRE IX. Qu'il faut rapporter tout à Dieu comme à notre dernière fin.
CHAPITRE X. Qu'il est doux de servir Dieu et de mépriser le monde.
CHAPITRE XI. Qu'il faut examiner et modérer les désirs du cœur.
CHAPITRE XII. Qu'il faut s'exercer à la patience, et lutter contre ses passions.
CHAPITRE XIII. Qu'il faut obéir humblement à l'exemple de Jésus-Christ.
CHAPITRE XIV. Qu'il faut considérer les secrets jugements de Dieu pour ne pas s'enorgueillir du bien qu'on fait.
CHAPITRE XV. De ce que nous devons dire et faire quand il s'élève quelque désir en nous.
CHAPITRE XVI. Qu'on ne doit chercher qu'en Dieu la vraie consolation.
CHAPITRE XVII. Qu'il faut remettre à Dieu le soin de ce qui nous regarde.
CHAPITRE XVIII. Qu'il faut souffrir avec constance les misères de cette vie, à l'exemple de Jésus-Christ.
CHAPITRE XIX. De la souffrance des injures et de la véritable patience.
CHAPITRE XX. De l'aveu de son infirmité et des misères de cette vie.
CHAPITRE XXI. Qu'il faut établir son repos en Dieu, plutôt que dans tous les autres biens.
CHAPITRE XXII. Du souvenir des bienfaits de Dieu.
CHAPITRE XXIII. De quatre choses importantes pour conserver la paix.
CHAPITRE XXIV. Qu'il ne faut point s'enquérir curieusement de la conduite des autres.
CHAPITRE XXV. En quoi consiste la vraie paix et le véritable progrès de l'âme.
CHAPITRE XXVI. De la liberté du cœur, qui s'acquiert plutôt par la prière que par la lecture.
CHAPITRE XXVII. Que l'amour de soi est le plus grand obstacle qui empêche l'homme de parvenir au souverain bien.
CHAPITRE XXVIII. Qu'il faut mépriser les jugements humains.
CHAPITRE XXIX. Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans l'affliction.
CHAPITRE XXX. Qu'il faut implorer le secours de Dieu, et attendre avec confiance le retour de sa grâce.
CHAPITRE XXXI. Qu'il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur.
CHAPITRE XXXII. De l'abnégation de soi-même.
CHAPITRE XXXIII. De l'inconstance du cœur, et que nous devons tout rapporter à Dieu comme à notre dernière fin.
CHAPITRE XXXIV. Qu'on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu'on le goûte en toutes choses, quand on l'aime véritablement.
CHAPITRE XXXV. Qu'on est toujours, durant cette vie, exposé à la tentation.
CHAPITRE XXXVI. Contre les vains jugements des hommes.
CHAPITRE XXXVII. Qu'il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté du cœur.
CHAPITRE XXXIII. Comment il faut se conduire dans les choses extérieures, et recourir à Dieu dans les périls.
CHAPITRE XXXIX. Qu'il faut éviter l'empressement dans les affaires.
CHAPITRE XL. Que l'homme n'a rien de bon de lui-même, et ne peut se glorifier de rien.
CHAPITRE XLI. Du mépris de tous les honneurs du temps.
CHAPITRE XLII. Qu'il ne faut pas que notre paix dépende des hommes.
CHAPITRE XLIII. Contre la vaine science du siècle.
CHAPITRE XLIV. Qu'il ne faut point s'embarrasser dans les choses extérieures.
CHAPITRE XLV. Qu'il ne faut pas croire tout le monde, et qu'il est difficile de garder une sage mesure dans ses paroles.
CHAPITRE XLVI. Qu'il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu'on est assailli de paroles injurieuses.
CHAPITRE XLVII. Qu'il faut être prêt à souffrir pour la vie éternelle tout ce qu'il y a de plus pénible.
CHAPITRE XLVIII. De l'éternité bienheureuse, et des misères de cette vie.
CHAPITRE XLIX. Du désir de la vie éternelle, et des grands biens promis à ceux qui combattent courageusement.
CHAPITRE L. Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner entre les mains de Dieu.
CHAPITRE LI. Qu'il faut s'occuper d'œuvres extérieures, quand l'âme est fatiguée des exercices spirituels.
CHAPITRE LII. Que l'homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu, mais plutôt de châtiment.
CHAPITRE LIII. Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la terre.
CHAPITRE LIV. Des divers mouvements de la nature et de la grâce.
CHAPITRE LV. De la corruption de la nature, et de l'efficace de la grâce divine.
CHAPITRE LVI. Que nous devons nous renoncer nous-mêmes, et imiter Jésus-Christ en portant la Croix.
CHAPITRE LVII. Qu'on ne doit point se laisser trop abattre quand on tombe en quelques fautes.
CHAPITRE LVIII. Qu'il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est au-dessus de nous, ni sonder les secrets jugements de Dieu.
CHAPITRE LIX. Qu'on doit mettre toute son espérance et toute sa confiance en Dieu seul.
LIVRE QUATRIÈME. DU SACREMENT DE L'EUCHARISTIE.
EXHORTATION À LA SAINTE COMMUNION.
CHAPITRE PREMIER. Avec quel respect il faut recevoir Jésus.
CHAPITRE II. Combien Dieu manifeste à l'homme sa bonté et son amour dans le Sacrement de l'Eucharistie.
CHAPITRE III. Qu'il est utile de communier souvent.
CHAPITRE IV. Que Dieu répand des grâces abondantes en ceux qui communient dignement.
CHAPITRE V. De l'excellence du Sacrement de l'autel, et de la dignité du Sacerdoce.
CHAPITRE VI. Prière du Chrétien avant la Communion.
CHAPITRE VII. De l'examen de conscience, et de la résolution de se corriger.
CHAPITRE VIII. De l'oblation de Jésus-Christ sur la Croix, et de la résignation de soi même.
CHAPITRE IX. Que nous devons nous offrir à Dieu avec tout ce qui est à nous, et prier pour tous.
CHAPITRE X. Qu'on ne doit pas facilement s'éloigner de la sainte Communion.
CHAPITRE XI. Que le Corps de Jésus-Christ et l'Écriture sainte sont très-nécessaires à l'âme fidèle.
CHAPITRE XII. Qu'on doit se préparer avec un grand soin à la sainte Communion.
CHAPITRE XIII. Que le fidèle doit désirer de tout son cœur de s'unir à Jésus-Christ dans la Communion.
CHAPITRE XIV. Du désir ardent que quelques âmes saintes ont de recevoir le Corps de Jésus-Christ.
CHAPITRE XV. Que la grâce de la dévotion s'acquiert par l'humilité et l'abnégation de soi-même.
CHAPITRE XVI. Qu'il faut dans la Communion exposer ses besoins à Jésus-Christ, et lui demander sa grâce.
CHAPITRE XVII. Du désir ardent de recevoir Jésus-Christ.
CHAPITRE XVIII. Qu'on ne doit point chercher à pénétrer le mystère de l'Eucharistie, mais qu'il faut soumettre ses sens à la Foi.
PRIÈRES PENDANT LA MESSE.
VÊPRES DU DIMANCHE.
CANTIQUE DE LA SAINTE VIERGE.
À COMPLIES.
ANTIENNES À LA SAINTE VIERGE.
PROSE À LA SAINTE VIERGE.
LECTURES DU LIVRE DE L'IMITATION, DIVISÉES Selon les différents besoins des Fidèles.
PRIÈRES TIRÉES DU LIVRE DE L'IMITATION.
LECTURES POUR LA SAINTE COMMUNION.
POUR LE JOUR OÙ L'ON COMMUNIE.
PRATIQUE DE PERSÉVÉRANCE APRÈS LA SAINTE COMMUNION.
PRÉFACE.
Table des matières
Décembre 1824.
On ne connaît point l'auteur de l'Imitation. Les uns l'attribuent à Thomas A-Kempis, les autres à l'abbé Gersen: et cette diversité d'opinions a été la source de longues controverses, selon nous assez inutiles. Mais il n'est point d'objet frivole pour la curiosité humaine. On a fait des recherches immenses pour découvrir le nom d'un pauvre solitaire du treizième siècle. Qu'est-il résulté de tant de travaux? Le solitaire est demeuré inconnu, et l'heureuse obscurité où s'écoula sa vie a protégé son humilité contre notre vaine science.
Au reste, si l'on se divise sur l'auteur, tout le monde est d'accord sur l'ouvrage, le plus beau, dit Fontenelle, qui soit parti de la main des hommes, puisque l'Évangile n'en vient pas. Il y a, en effet, quelque chose de céleste dans la simplicité de ce livre prodigieux. On croirait presque qu'un de ces purs esprits qui voient Dieu face à face soit venu nous expliquer sa parole, et nous révéler ses secrets. On est ému profondément à l'aspect de cette douce lumière, qui nourrit l'âme et la fortifie, et l'échauffe sans la troubler. C'est ainsi qu'après avoir entendu Jésus-Christ lui-même, les disciples d'Emmaüs se disaient l'un à l'autre: Notre cœur n'était-il pas tout brûlant au dedans de nous, lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les Écritures1?
[1] Luc., XXIV, 32.
On a dit que l'Imitation était le livre des parfaits: elle ne laisse pas néanmoins d'être utile à ceux qui commencent. Nulle part on ne trouvera une plus profonde connaissance de l'homme, de ses contradictions, de ses faiblesses, des plus secrets mouvements de son cœur. Mais l'auteur ne se borne pas à nous montrer nos misères; il en indique le remède, il nous le fait goûter; et c'est un des caractères qui distinguent les écrivains ascétiques des simples moralistes. Ceux-ci ne savent guère que sonder la plaie de notre nature; ils nous effraient de nous-mêmes, et affaiblissent l'espérance de tout ce qu'ils ôtent à l'orgueil. Ceux-là, au contraire, ne nous abaissent que pour nous relever; et, plaçant dans le Ciel notre point d'appui, ils nous apprennent à contempler sans découragement, du sein même de notre impuissance, la perfection infinie où les chrétiens sont appelés.
De là ce calme ravissant, cette paix inexprimable qu'on éprouve en lisant leurs écrits avec une foi docile et un humble amour. Il semble que les bruits de la terre s'éteignent autour de nous. Alors, au milieu d'un grand silence, on n'entend plus qu'une seule voix, qui parle du sauveur Jésus, et nous attire à lui comme par un charme irrésistible. L'âme transportée aspire au moment où se consommera son union avec le céleste Époux. Et l'esprit et l'épouse disent: Venez. Et que celui qui écoute, dise: Venez. Oui, je viens, je me hâte de venir. Ainsi soit-il! Venez, Seigneur Jésus2.
[2] Apoc., XXII, 17 et 20.
Que sont les plaisirs du monde près de ces joies inénarrables de la foi? Comment peut-on sacrifier le seul vrai bonheur à quelques instants d'ivresse, bientôt suivis de longs regrets et d'un amer dégoût? Oh! si vous connaissiez le don de Dieu, si vous saviez quel est celui qui vous appelle3, qui vous presse de vous donner à lui, afin de se donner lui-même à vous, avec quelle ardeur vous répondriez aux invitations de son amour! Venez donc, et goûtez combien le Seigneur est doux4: venez et vivez. Maintenant vous ne vivez pas, car ce n'est pas vivre que d'être séparé de celui qui a dit: Je suis la vérité et la vie5. Mais quand vous l'aurez connu, quand votre cœur fatigué se sera délicieusement reposé sur le sien, il ne vous restera que cette parole: Mon bien-aimé est à moi, et moi à lui6. J'ai trouvé celui qu'aime mon âme: je l'ai saisi, et ne le laisserai point aller7.
[3] Joan., IV, 10.
[4] Ps. XXXIII, 9.
[5] Joan., XIV, 6.
[6] Cant., II, 16.
[7] Ibid., III, 4.
Et vous qui souffrez, vous que le monde afflige, venez aussi, venez à Jésus: il bénira vos larmes, il les essuiera de sa main compatissante. Son âme est toute tendresse et commisération. Il a porté nos infirmités, et connu nos langueurs8: il sait ce que c'est que pleurer.
[8] Is., LIII, 3 et 4.
L'Imitation ne contient pas seulement des réflexions propres à toucher l'âme, elle est encore remplie d'admirables conseils pour toutes les circonstances de la vie. En quelque position qu'on se trouve, on ne la lit jamais sans fruit. M. de La Harpe en est un exemple frappant; écoutons-le parler lui-même.
«J'étais dans ma prison, seul, dans une petite chambre, et profondément triste. Depuis quelques jours j'avais lu les Psaumes, l'Évangile et quelques bons livres. Leur effet avait été rapide, quoique gradué. Déjà j'étais rendu à la foi; je voyais une lumière nouvelle; mais elle m'épouvantait et me consternait, en me montrant un abîme, celui de quarante années d'égarement. Je voyais tout le mal et aucun remède: rien autour de moi qui m'offrît les secours de la religion. D'un autre côté, ma vie était devant mes yeux, telle que je la voyais au flambeau de la vérité céleste; et de l'autre, la mort, la mort que j'attendais tous les jours, telle qu'on la recevait alors. Le prêtre ne paraissait plus sur l'échafaud pour consoler celui qui allait mourir; il n'y montait plus que pour mourir lui-même. Plein de ces désolantes idées, mon cœur était abattu, et s'adressait tout bas à Dieu que je venais de retrouver, et qu'à peine connaissais-je encore. Je lui disais: Que dois-je faire? que vais-je devenir? J'avais sur une table l'Imitation; et l'on m'avait dit que dans cet excellent livre je trouverais souvent la réponse à mes pensées. Je l'ouvre au hasard, et je tombe, en l'ouvrant, sur ces paroles: Me voici, mon fils! je viens à vous parce que vous m'avez invoqué. Je n'en lus pas davantage: l'impression subite que j'éprouvais est au-dessus de toute expression, et il ne m'est pas plus possible de la rendre que de l'oublier. Je tombai la face contre terre, baigné de larmes, étouffé de sanglots, jetant des cris et des paroles entrecoupées. Je sentais mon cœur soulagé et dilaté, mais en même temps comme prêt à se fendre. Assailli d'une foule d'idées et de sentiments, je pleurai assez longtemps, sans qu'il me reste d'ailleurs d'autre souvenir de cette situation, si ce n'est que c'est, sans aucune comparaison, ce que mon cœur a jamais senti de plus violent et de plus délicieux; et que ces mots, Me voici, mon fils! ne cessaient de retentir dans mon âme, et d'en ébranler puissamment toutes les facultés.»
Que de grâces cachées renferme un livre dont un seul passage, aussi court que simple, a pu toucher de la sorte une âme longtemps endurcie par l'orgueil philosophique! Qu'on ne s'y trompe pas cependant: pour produire ces vives et soudaines impressions, et même un effet vraiment salutaire, l'Imitation demande un Cœur préparé. On peut, jusqu'à un certain point, en sentir le charme, on peut l'admirer, sans qu'il résulte de cette stérile admiration aucun changement dans la volonté ni dans la conduite. Rien n'est utile pour le salut que ce qui repose sur l'humilité. Si vous n'êtes pas humble, ou si, au moins, vous ne désirez pas le devenir, la parole de Dieu tombera sur votre âme comme la rosée sur un sable aride. Ne croire que soi et n'aimer que soi est le caractère de l'orgueil. Or, privé de foi et d'amour, de quel bien l'homme est-il capable? À quoi lui peuvent servir les instructions les plus solides, les plus pressantes exhortations? Tout se perd dans le vide de son âme, ou se brise contre sa dureté. Humilions-nous, et la foi et l'amour nous seront donnés: humilions-nous, et le salut sera le prix de la victoire que nous remporterons sur l'orgueil. Quand le Sauveur voulut montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ses disciples la voie du Ciel, que fit-il? Jésus appelant un petit enfant, le plaça au milieu d'eux, et dit: En vérité, je vous le dis, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des Cieux9.
[9] Matth., XVIII, 2 et 3.
P. S. On a cru qu'il serait utile de placer à la fin des chapitres de l'Imitation quelques Réflexions qui en fussent comme le résumé. Elles tiendront lieu des pratiques du P. Gonnelieu. Ces pratiques, qui furent écrites dans un siècle où il y avait encore de la foi dans les cœurs et de la simplicité dans les esprits, semblent être devenues insuffisantes dans des temps malheureux où le raisonnement a tout attaqué et tout corrompu. On s'est néanmoins efforcé d'atteindre, par des moyens différents, le même but que s'était proposé ce pieux écrivain, en fixant l'attention sur les principaux préceptes ou sur les plus importants conseils contenus dans chaque chapitre.
Nous finirons par un mot sur les principales traductions, faites dans notre langue, du livre de l'Imitation.
La plus ancienne de celles qui méritent d'être citées a pour auteur le chancelier de Marillac, et fut publiée en 1621. Cette traduction, qui se rapproche plus qu'aucune autre du texte original, a, dans son vieux langage, beaucoup de grâce et de naïveté: il est remarquable qu'elle n'a été que rarement imitée par les traducteurs qui sont venus après.
En 1662 parut celle de M. Le Maistre de Saci: elle eut un grand succès. Toutefois ce n'est le plus souvent qu'une paraphrase élégante du texte. Le P. Lallemant, qui publia la sienne en 174010, et M. Beauzée, dont la traduction fut imprimée en 1788, évitèrent ce défaut, mais laissèrent encore beaucoup à désirer. Beauzée, correct, quelquefois même élégant, manque de chaleur et d'onction; le P. Lallemant, avec plus de précision que Saci et moins de sécheresse que Beauzée, est loin cependant d'avoir fidèlement rendu le tour animé et plein de sentiment, l'expression souvent si hardie et si pittoresque de l'original. Du reste, l'un et l'autre s'emparèrent, sans scrupule, de tout ce qu'ils jugèrent bien traduit par leurs devanciers.
[10] Il avait alors quatre-vingts ans.
La traduction de Saci a été depuis revue et corrigée par l'abbé de La Hogue, qui l'a fort améliorée, sans avoir cependant rien changé au système de paraphrase adopté par ce traducteur.
Il nous reste à parler de la traduction qui, depuis un siècle, a été le plus souvent réimprimée, et qui, sous le nom du P. Gonnelieu, auteur des pratiques et des prières dont elle est constamment accompagnée, passe pour la plus parfaite de toutes. Habent sua fata libelli; ce singulier jugement que répète, à peu près dans les mêmes termes, chaque nouvel éditeur de cette traduction, l'a rendue, en quelque sorte, l'objet d'un respect religieux, qu'il semble bien hardi de vouloir essayer de détruire. La vérité est cependant que le P. Gonnelieu n'a jamais traduit l'Imitation; que cette traduction, depuis si longtemps honorée d'une si grande faveur, est d'un libraire de Paris, nommé Jean Cusson, qui la fit paraître pour la première fois en 1673; et que, bien qu'elle ait été retouchée et corrigée par J.-B. Cusson, son fils, qui la publia de nouveau en 171211, y joignant alors, pour la première fois, les pratiques du P. Gonnelieu, elle n'est en effet qu'une continuelle et faible copie de celle de Saci, et, à notre avis, la plus médiocre de toutes les traductions que nous venons de citer12.
[11] Ces documents bibliographiques ont été puisés dans une dissertation très-savante et très-bien faite sur soixante traductions françaises de l'Imitation, publiée en 1812 par M. A. A. Barbier, bibliothécaire du Roi.
[12] Tous les traducteurs de l'Imitation n'ont cessé de se copier les uns les autres; et Saci est celui auquel on a le plus fréquemment emprunté. (Voy. la dissertation déjà citée.) Du reste, tel est le désordre qui règne dans les réimpressions continuelles que l'on fait de ce livre, que ces pratiques du P. Gonnelieu se trouvent, dans plusieurs éditions, à la suite des traductions de Beauzée, de Lallemant, etc.; et néanmoins, dans l'avertissement de l'éditeur, c'est toujours «l'excellente traduction du P. Gonnelieu que l'on présente aux lecteurs, cette traduction qui surpasse toutes les autres pour la fidélité et l'onction.»
Quoique M. Genoude, surtout dans les deux premiers livres, les ait quelquefois corrigées heureusement, peut-être laisse-t-il encore quelque chose à désirer. Il nous a paru du moins qu'on pouvait, en conservant ce qu'il y a de bon dans les traductions anciennes13, essayer de reproduire plus fidèlement quelques unes des beautés de l'Imitation. En ce genre de travail, venir le dernier est un avantage: heureux si nous avons su en profiter pour le bien des âmes, et si nous pouvons ainsi avoir quelque petite part dans les fruits abondants que produit tous les jours ce saint livre!
[13] Le P. Lallemant justifie cette manière de traduire l'Imitation par une réflexion pleine de sens: «Il y a, dit-il à la fin de sa préface, dans l'Imitation, un nombre d'expressions si simples, qu'il n'est pas possible de les rendre bien en deux façons. On ne doit donc pas être surpris de trouver en cette traduction plusieurs versets exprimés de la même manière que dans les éditions précédentes. Il ne serait point juste de vouloir obliger un auteur de traduire moins bien un texte, pour s'éloigner de ceux qui ont saisi la seule bonne manière de le traduire.»
L'IMITATION
DE
JÉSUS-CHRIST.
LIVRE PREMIER.
AVIS UTILES POUR ENTRER DANS LA VIE INTÉRIEURE.
Table des matières
CHAPITRE PREMIER.
Qu'il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du monde.
Table des matières
1. Celui qui me suit, ne marche point dans les ténèbres, dit le Seigneur14. Ce sont les paroles de Jésus-Christ, par lesquelles il nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du cœur.
[14] Joan., VIII, 12.
Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ.
2. La doctrine de Jésus-Christ surpasse toute doctrine des Saints; et qui posséderait son esprit, y trouverait la manne cachée.
Mais il arrive que plusieurs, à force d'entendre l'Évangile n'en sont que peu touchés, parce qu'ils n'ont point l'esprit de Jésus-Christ.
Voulez-vous comprendre parfaitement et goûter les paroles de Jésus-Christ: appliquez-vous à conformer toute votre vie à la sienne.
3. Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n'êtes pas humbles, et que par là vous déplaisiez à la Trinité?
Certes les discours sublimes ne font pas l'homme juste et saint; mais une vie pure rend cher à Dieu.
J'aime mieux sentir la componction, que d'en savoir la définition.
Quand vous sauriez toute la Bible et toutes les sentences des philosophes, que vous servirait tout cela, sans la grâce et la charité?
Vanité des vanités, et tout n'est que vanité15, hors aimer Dieu, et le servir lui seul.
[15] Eccl., I, 2.
La souveraine sagesse est de tendre au royaume du Ciel par le mépris du monde.
4. Vanité donc, d'amasser des richesses périssables, et d'espérer en elles.
Vanité, d'aspirer aux honneurs, et de s'élever à ce qu'il y a de plus haut.
Vanité, de suivre les désirs de la chair, et de rechercher ce dont il faudra bientôt être rigoureusement puni.
Vanité, de souhaiter une longue vie, et de ne pas se soucier de bien vivre.
Vanité, de ne penser qu'à la vie présente, et de ne pas prévoir ce qui la suivra.
Vanité, de s'attacher à ce qui passe si vite, et de ne se pas hâter vers la joie qui ne finit point.
5. Rappelez-vous souvent cette parole du Sage: L'œil n'est pas rassasié de ce qu'il voit, ni l'oreille remplie de ce qu'elle entend16.
[16] Eccl., I, 8.
Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de l'amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles.
Car ceux qui suivent l'attrait de leurs sens souillent leur âme, et perdent la grâce de Dieu.
RÉFLEXION.
Nous n'avons ici-bas qu'un intérêt, celui de notre salut17, et nul ne peut être sauvé qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ18; la foi en sa parole, l'obéissance à ses commandements, l'imitation de ses vertus, voilà la vie, il n'y en a point d'autre: tout le reste est vanité, et j'ai vu, dit le Sage, que l'homme n'a rien de plus de tous les travaux dont il se consume sous le soleil19: richesses, plaisirs, grandeurs, qu'est-ce que cela, lorsqu'on jette le corps dans la fosse, et que l'âme s'en va dans son éternité? Pensez-y dès aujourd'hui, dès ce moment même, car, demain peut-être, il ne sera plus temps. Travaillez pendant que le jour luit: hâtez-vous d'amasser un trésor qui ne périsse point20: la nuit vient où l'on ne peut rien faire21. De stériles désirs ne vous sauveront pas: ce sont des œuvres que Dieu veut. Or donc, imitez Jésus, si vous voulez vivre éternellement avec Jésus.
[17] Luc., X, 42.
[18] Act., IV, 12.
[19] Eccl., I, 3.
[20] Matth., VI, 20.
[21] Joan., IX, 4.
CHAPITRE II.
Avoir d'humbles sentiments de soi-même.
Table des matières
1. Tout homme désire naturellement de savoir: mais la science sans la crainte de Dieu, que vaut-elle?
Un humble paysan qui sert Dieu, est certainement fort au-dessus du philosophe superbe qui, se négligeant lui-même, considère le cours des astres.
Celui qui se connaît bien, se méprise, et ne se plaît point aux louanges des hommes.
Quand j'aurais toute la science du monde, si je n'ai pas la charité, à quoi cela me servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes œuvres?
2. Modérez le désir trop vif de savoir; on ne trouvera là qu'une grande dissipation et une grande illusion.
Les savants sont bien aises de paraître et de passer pour habiles.
Il y a beaucoup de choses qu'il importe peu ou qu'il n'importe point à l'âme de connaître; et celui-là est bien insensé qui s'occupe d'autre chose que de ce qui intéresse son salut.
La multitude des paroles ne rassasie point l'âme; mais une vie sainte et une conscience pure donnent le repos du cœur et une grande confiance près de Dieu.
3. Plus et mieux vous savez, plus vous serez sévèrement jugé, si vous n'en vivez pas plus saintement.
Quelque art et quelque science que vous possédiez, n'en tirez donc point de vanité: craignez plutôt à cause des lumières qui vous ont été données.
Si vous croyez beaucoup savoir, et savoir bien, souvenez-vous que c'est peu de chose près de ce que vous ignorez.
Ne vous élevez point en vous-même22: avouez plutôt votre ignorance.
[22] Rom., XI, 20.
Comment pouvez-vous songer à vous préférer à quelqu'un, tandis qu'il y en a tant de plus doctes que vous, et de plus instruits en la loi de Dieu?
Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve? Aimez à vivre inconnu et à n'être compté pour rien.
4. La science la plus haute et la plus utile est la connaissance exacte et le mépris de soi-même.
Ne rien s'attribuer et penser favorablement des autres, c'est une grande sagesse et une grande perfection.
Quand vous verriez votre frère commettre ouvertement une faute, même une faute très-grave, ne pensez pas cependant être meilleur que lui: car vous ignorez combien de temps vous persévérerez dans le bien.
Nous sommes tous fragiles; mais croyez que personne n'est plus fragile que vous.
RÉFLEXION.
L'orgueil a perdu l'homme, l'humilité le relève et le rétablit en grâce avec Dieu. Son mérite n'est pas dans ce qu'il sait, mais dans ce qu'il fait. La science sans les œuvres ne le justifiera point au tribunal suprême; elle aggravera plutôt son jugement. Ce n'est pas que la science n'ait ses avantages, puisqu'elle vient de Dieu: mais elle cache un grand piége et une grande tentation. Elle enfle, dit l'Apôtre23; elle nourrit la superbe, elle inspire une secrète préférence de soi, préférence criminelle et folle en même temps, car la science la plus étendue n'est qu'un autre genre d'ignorance, et la vraie perfection consiste uniquement dans les dispositions du cœur. N'oublions jamais que nous ne sommes rien, que nous ne possédons en propre que le péché, que la justice veut que nous nous abaissions au-dessous de toutes les créatures, et que, dans le royaume de Jésus-Christ, les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers24.
[23] I Cor., VIII, 1.
[24] Matth., XIX, 30.
CHAPITRE III.
De la Doctrine de vérité.
Table des matières
1. Heureux celui que la vérité instruit elle-même, non par des figures et des paroles qui passent, mais en se montrant telle qu'elle est.
Notre raison et nos sens voient peu et nous trompent souvent.
À quoi servent ces disputes subtiles sur des choses cachées et obscures, qu'au jugement de Dieu on ne vous reprochera point d'avoir ignorées?
C'est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire, pour s'appliquer curieusement à ce qui nuit. Nous avons des yeux, et nous ne voyons point.
2. Que nous importe tout ce qu'on dit sur les genres et sur les espèces?
Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de bien des opinions.
Tout vient de ce Verbe unique: de lui procède toute parole, il en est le principe, et c'est lui qui parle en dedans de nous25.
[25] Joan., VIII, 25.
Sans lui nulle intelligence; sans lui nul jugement n'est droit.
Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout à cette unique chose, et voit tout en elle, ne sera point ébranlé, et son cœur demeurera dans la paix de Dieu.
Ô vérité, qui êtes Dieu, faites que je sois un avec vous dans un amour éternel.
Souvent j'éprouve un grand ennui à force de lire et d'entendre: en vous est tout ce que je désire, tout ce que je veux.
Que tous les docteurs se taisent: que toutes les créatures soient dans le silence devant vous: parlez-moi vous seul.
3. Plus un homme est recueilli en lui-même, et dégagé des choses extérieures, plus son esprit s'étend et s'élève sans aucun travail, parce qu'il reçoit d'en haut la lumière de l'intelligence.
Une âme pure, simple, ferme dans le bien, n'est jamais dissipée au milieu même des plus nombreuses occupations, parce qu'elle fait tout pour honorer Dieu, et que, tranquille en elle-même, elle tâche de ne se rechercher en rien.
Qu'est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n'est les affections immortifiées de votre cœur?
4. L'homme bon et vraiment pieux dispose d'abord au dedans de lui tout ce qu'il doit faire au dehors: il ne se laisse point entraîner, dans ses actions, au désir d'une inclination vicieuse: mais il les soumet à la règle d'une droite raison.
Qui a un plus rude combat à soutenir que celui qui travaille à se vaincre?
C'est là ce qui devrait nous occuper uniquement: combattre contre nous-mêmes, devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour faire quelques progrès dans le bien.
Toute perfection, dans cette vie, est mêlée de quelque imperfection; et nous ne voyons rien qu'à travers une certaine obscurité.
L'humble connaissance de vous-même est une voie plus sûre pour aller à Dieu, que les recherches profondes de la science.
Ce n'est pas qu'il faille blâmer la science, ni la simple connaissance d'aucune chose: car elle est bonne en soi et dans l'ordre de Dieu; seulement on doit préférer toujours une conscience pure et une vie sainte.
Mais parce que plusieurs s'occupent davantage de savoir que de bien vivre, ils s'égarent souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit de leur travail.
5. Oh! s'ils avaient autant d'ardeur pour extirper leurs vices et pour cultiver la vertu, que pour remuer de vaines questions, on ne verrait pas tant de maux et de scandales dans le peuple, ni tant de relâchement dans les monastères.
Certes, au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait; ni si nous avons bien parlé, mais si nous avons bien vécu.
Dites-moi où sont maintenant ces maîtres et ces docteurs que vous avez connus, lorsqu'ils vivaient encore, et qu'ils fleurissaient dans leur science?
D'autres occupent à présent leurs places, et je ne sais s'ils pensent seulement à eux.
Ils semblaient, pendant leur vie, être quelque chose, et maintenant on n'en parle plus.
Oh! que la gloire du monde passe vite! Plût à Dieu que leur vie eût répondu à leur science! Ils auraient lu alors et étudié avec fruit.
Qu'il y en a qui se perdent dans le siècle par une vaine science, et par l'oubli du service de Dieu!
Et parce qu'ils aiment mieux être grands que d'être humbles, ils s'évanouissent dans leurs pensées.
Celui-là est vraiment grand, qui a une grande charité.
Celui-là est vraiment grand, qui est petit à ses propres yeux, et pour qui les honneurs du monde ne sont qu'un pur néant.
Celui-là est vraiment sage, qui, pour gagner Jésus-Christ, regarde comme de la boue toutes les choses de la terre26.
[26] Philipp., III, 8.
Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu, et renonce à la sienne.
RÉFLEXION.
Il y a deux doctrines, mais il n'y a qu'une vérité. Il y a deux doctrines, l'une de Dieu, immuable comme lui; l'autre de l'homme, changeante comme lui. La sagesse incréée, le Verbe divin répand la première dans les âmes préparées à la recevoir; et la lumière qu'elle leur communique est une partie de lui-même, de la vérité substantielle et toujours vivante. Offerte à tous, elle est donnée avec plus d'abondance à l'humble de cœur; et comme elle ne vient pas de lui, qu'elle peut à chaque instant lui être retirée, qu'elle ne dépend en aucune façon de l'intelligence qu'elle éclaire, il la possède sans être tenté de vaine complaisance dans sa possession. La doctrine de l'homme, au contraire, flatte son orgueil, parce qu'il en est le père. «Cette idée m'appartient; j'ai dit cela le premier; on ne savait rien là-dessus avant moi.» Esprit superbe, voilà ton langage. Mais bientôt on conteste à cette puissante raison ce qui fait sa joie; on rit de ses idées fausses qu'elle a crues vraies, de ses découvertes imaginaires: le lendemain on n'y pense plus, et le temps emporte jusqu'au nom de l'insensé qui ne vécut que pour être immortel sur la terre. Ô Jésus, daignez mettre en moi votre vérité sainte et qu'elle me préserve à jamais des égarements de mon propre esprit!
CHAPITRE IV.
De la Prévoyance dans les actions.
Table des matières
1. Il ne faut pas croire à toute parole, ni obéir à tout mouvement intérieur; mais peser chaque chose selon Dieu, avec prudence et avec une longue attention.
Hélas! nous croyons et nous disons plus facilement des autres le mal que le bien, tant nous sommes faibles!
Mais les parfaits n'ajoutent pas foi aisément à tout ce qu'ils entendent, parce qu'ils connaissent l'infirmité de l'homme, enclin au mal et léger dans ses paroles.
2. C'est une grande sagesse que de ne point agir avec précipitation, et de ne pas s'attacher obstinément à son propre sens.
Il est encore de la sagesse de ne pas croire indistinctement tout ce que les hommes disent; et ce qu'on a entendu ou cru, de ne point aller aussitôt le rapporter aux autres.
Prenez conseil d'un homme sage et de conscience; et laissez-vous guider par un autre qui vaille mieux que vous, plutôt que de suivre vos propres pensées.
Une bonne vie rend l'homme sage selon Dieu, et lui donne une grande expérience.
Plus on sera humble et soumis à Dieu, plus on aura de sagesse et de paix en toutes choses.
RÉFLEXION.
Dieu devant être la dernière fin de nos actions comme de nos désirs, il est nécessaire qu'en agissant, nous évitions de nous abandonner aux mouvements précipités de la nature, dont le penchant est de tout rapporter à soi. Et comme nul ne se connaît lui-même, et ne peut dès lors être son propre guide, la sagesse veut que nous ne hasardions aucune démarche de quelque importance avant d'avoir pris conseil, en esprit de soumission et d'humilité. Cette juste défiance de soi prévient les chutes et purifie le cœur. Le conseil vous gardera, dit l'Écriture, et vous retirera de la voie mauvaise27.
[27] Prov., II, 11 et 12.
CHAPITRE V.
De la lecture de l'Écriture sainte.
Table des matières
1. Il faut chercher la vérité dans l'Écriture sainte, et non l'éloquence.
Toute l'Écriture doit être lue dans le même esprit qui l'a dictée.
Nous devons y chercher l'utilité, plutôt que la délicatesse du langage.
Nous devons lire aussi volontiers les livres simples et pieux, que les livres profonds et sublimes.
Ne vous prévenez point contre l'auteur; mais, sans vous inquiéter s'il a peu ou beaucoup de science, que le pur amour de la vérité vous porte à le lire.
Considérez ce qu'on vous dit, sans rechercher qui le dit.
2. Les hommes passent; mais la vérité du Seigneur demeure éternellement28.
[28] Ps. XXXVIII, 7; CVI, 2.
Dieu nous parle en diverses manières, et par des personnes très-diverses.
Dans la lecture de l'Écriture sainte, souvent notre curiosité nous nuit, voulant examiner et comprendre, lorsqu'il faudrait passer simplement.
Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilité, avec simplicité, avec foi; et ne cherchez jamais à passer pour habile.
Aimez à interroger; écoutez en silence les paroles des Saints, et ne méprisez point les sentences des vieillards; car elles ne sont pas proférées en vain.
RÉFLEXION.
Qu'est-ce que la raison comprend? presque rien: mais la foi embrasse l'infini. Celui qui croit est donc bien au-dessus de celui qui raisonne, et la simplicité du cœur, bien préférable à la science qui nourrit l'orgueil. C'est le désir de savoir qui perdit le premier homme: il cherchait la science, il trouva la mort. Dieu qui nous parle dans l'Écriture, n'a pas voulu satisfaire notre vaine curiosité, mais nous éclairer sur nos devoirs, exercer notre foi, purifier et nourrir notre âme par l'amour des vrais biens, qui sont tous renfermés en lui. L'humilité d'esprit est donc la disposition la plus nécessaire pour lire avec fruit les livres saints, et c'est déjà avoir profité beaucoup que de comprendre combien ils sont au-dessus de notre raison faible et bornée.
CHAPITRE VI.
Des Affections déréglées.
Table des matières
1. Dès que l'homme commence à désirer quelque chose désordonnément, aussitôt il devient inquiet en lui-même.
Le superbe et l'avare n'ont jamais de repos; mais le pauvre et l'humble d'esprit vivent dans l'abondance de la paix.
L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même, est bien vite tenté; et il succombe dans les plus petites choses.
Celui dont l'esprit est encore infirme, appesanti par la chair, et incliné vers les choses sensibles, a grande peine à se détacher entièrement des désirs terrestres.
C'est pourquoi, lorsqu'il se refuse à les satisfaire, souvent il éprouve de la tristesse; et il est disposé à l'impatience, quand on lui résiste.
2. Que s'il a obtenu ce qu'il convoitait, aussitôt le remords de la conscience pèse sur lui, parce qu'il a suivi sa passion, qui ne sert de rien pour la paix qu'il cherchait.
C'est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu'on trouve la véritable paix du cœur.
Point de paix donc dans le cœur de l'homme charnel, de l'homme livré aux choses extérieures: la paix est le partage de l'homme fervent et spirituel.
RÉFLEXION.
Un joug pesant accable les enfants d'Adam29, fatigués sans relâche par les convoitises de la nature corrompue. Succombent-ils, la tristesse, le trouble, l'amertume, le remords, s'emparent aussitôt de leur âme. «Superbe encore au fond de l'ignominie, inquiet et las de moi-même, dit saint Augustin en racontant les désordres de sa jeunesse, je m'en allais loin de vous, ô mon Dieu! à travers des voies toutes semées de stériles douleurs30.» Il en coûte plus à l'homme de céder à ses penchants, que de les vaincre; et si le combat contre les passions est dur, une paix ineffable en est le fruit. Appelons le Seigneur à notre aide dans ce saint combat; n'en craignons point le travail, il sera court: aujourd'hui, demain; et puis le repos éternel!
[29] Eccl., XL, 1.
[30] Conf., lib. II, cap. II.
CHAPITRE VII.
Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances.
Table des matières
1. Insensé celui qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce soit.
N'ayez point de honte de servir les autres, et de paraître pauvre en ce monde, pour l'amour de Jésus-Christ.
Ne vous appuyez point sur vous-même, et ne vous reposez que sur Dieu seul.
Faites ce qui est en vous, et Dieu secondera votre bonne volonté.
Ne vous confiez point en votre science, ni dans l'habileté d'aucune créature; mais plutôt dans la grâce de Dieu, qui aide les humbles et qui humilie les présomptueux.
2. Ne vous glorifiez point dans les richesses, si vous en avez, ni dans vos amis parce qu'ils sont puissants, mais en Dieu, qui donne tout, et qui, par-dessus tout, désire encore se donner lui-même.
Ne vous élevez point à cause de la force ou de la beauté de votre corps, qu'une légère infirmité abat et flétrit.
N'ayez point de complaisance en vous-même à cause de votre esprit ou de votre habileté, de peur de déplaire à Dieu, de qui vient tout ce que vous avez reçu de bon de la nature.
3. Ne vous estimez pas meilleur que les autres, de crainte que peut-être vous ne soyez pire aux yeux de Dieu, qui sait ce qu'il y a dans l'homme.
Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes œuvres, car les jugements de Dieu sont autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes, souvent lui déplaît.
S'il y a quelque bien en vous, croyez qu'il y en a plus dans les autres, afin de conserver l'humilité.
Vous ne hasardez rien à vous mettre au-dessous de tous: mais il vous serait très-nuisible de vous préférer à un seul.
L'homme humble jouit d'une paix inaltérable; la colère et l'envie troublent le cœur du superbe.
RÉFLEXION.
En considérant la faiblesse de l'homme, la fragilité de sa vie, les souffrances dont il est assailli de toutes parts, les ténèbres de sa raison, les incertitudes de sa volonté inclinée au mal dès l'enfance31, on s'étonne qu'un seul mouvement d'orgueil puisse s'élever dans une créature si misérable; et cependant l'orgueil est le fond même de notre nature dégradée. Selon la pensée d'un Père, il nous sépare de la sagesse; il fait que nous voulons être nous-mêmes notre bien, comme Dieu lui-même est son bien32: tant il y a de folie dans le crime! C'est alors que l'homme se recherche et s'admire dans tout ce qui le distingue des autres et l'agrandit à ses propres yeux, dans les avantages du corps, de l'esprit, de la naissance, de la fortune, de la grâce même, abusant ainsi à la fois des dons du créateur et du rédempteur. Oh! que ce désordre est effrayant et combien nous devons trembler lorsque nous découvrons en nous un sentiment de vaine complaisance, ou qu'il nous arrive de nous préférer à l'un de nos frères! Rappelons-nous souvent le pharisien de l'Évangile, sa fausse piété, si contente d'elle-même et si coupable devant Dieu, son mépris pour le publicain qui s'en alla justifié à cause de l'humble aveu de sa misère, et disons au fond du cœur avec celui-ci: Mon Dieu, ayez pitié de moi pauvre pécheur33!
[31] Gen., VIII, 21.
[32] S. Aug. de lib. arbitr., lib. III, cap. XXIV.
[33] Luc., XVIII, 13.
CHAPITRE VIII.
Éviter la trop grande familiarité.
Table des matières
1. N'ouvrez pas votre cœur à tous indistinctement34; mais confiez ce qui vous touche à l'homme sage et craignant Dieu.
[34] Eccl., VIII, 22.
Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du monde.
Ne flattez point les riches, et ne désirez point de paraître devant les grands.
Recherchez les humbles, les simples, les personnes de piété et de bonnes mœurs; et ne vous entretenez que de choses édifiantes.
N'ayez de familiarité avec aucune femme; mais recommandez à Dieu toutes celles qui sont vertueuses.
Ne souhaitez d'être familier qu'avec Dieu et les Anges, et évitez d'être connu des hommes.
2. Il faut avoir de la charité pour tout le monde; mais la familiarité ne convient point.
Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa bonne réputation: et en se montrant, elle détruit l'opinion qu'on avait d'elle.
Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduités; et c'est plutôt alors que nous commençons à leur déplaire par les défauts qu'ils découvrent en nous.
RÉFLEXION.
Il faut se prêter aux hommes, et ne se donner qu'à Dieu. Un commerce trop étroit avec la créature partage l'âme et l'affaiblit: elle doit vivre plus haut. Notre conversation est dans le ciel, dit l'Apôtre35.
[35] Philipp., III, 20.
CHAPITRE IX.
De l'obéissance et du renoncement à son propre sens.
Table des matières
1. C'est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur, dans l'obéissance, et de ne pas dépendre de soi-même.
Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.
Quelques-uns obéissent plutôt par nécessité que par amour; et ceux-là, toujours souffrants, sont portés au murmure. Jamais ils ne posséderont la liberté d'esprit, à moins qu'ils ne se soumettent de tout leur cœur, à cause de Dieu.
Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble soumission à la conduite d'un supérieur. Plusieurs, s'imaginant qu'ils seraient meilleurs en d'autres lieux, ont été trompés par cette idée de changement.
2. Il est vrai que chacun aime à suivre son propre sens, et a plus d'inclination pour ceux qui pensent comme lui.
Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois nécessaire de renoncer à notre sentiment pour le bien de la paix.
Quel est l'homme si éclairé, qu'il sache tout parfaitement?
Ne vous fiez donc pas trop à votre sentiment; mais écoutez aussi volontiers celui des autres.
Si votre sentiment est bon, et qu'à cause de Dieu vous l'abandonniez pour en suivre un autre, vous en retirerez plus d'avantage.
3. J'ai souvent ouï dire qu'il est plus sûr d'écouter et de recevoir un conseil, que de le donner.
Car il peut arriver que le sentiment de chacun soit bon: mais ne vouloir pas céder aux autres, lorsque l'occasion ou la raison le demande, c'est la marque d'un esprit superbe et opiniâtre.
RÉFLEXION.
Le Christ s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix36. Qui oserait après cela refuser d'obéir? Nul ordre dans le monde, nulle vie que par l'obéissance: elle est le lien des hommes entre eux et avec leur auteur, le fondement de la paix et le principe de l'harmonie universelle. La famille, la cité, l'Église ou la grande société des intelligences, ne subsistent que par elle, et la perfection la plus haute n'est, pour les créatures, qu'une plus parfaite obéissance, elle seule nous garantit de l'erreur et du péché. Qu'est-ce que l'erreur? la pensée d'un esprit faillible, qui ne reconnaît point de maître et n'obéit qu'à soi. Qu'est-ce que le péché? l'acte d'une volonté corrompue, qui ne reconnaît point de maître et n'obéit qu'à soi. Mais à qui devrons-nous obéir? à un homme comme nous? Non, non, l'homme n'a sur l'homme aucun légitime empire; son pouvoir n'est que la force, et quand il commande en son propre nom, il usurpe insolemment un droit qui ne lui appartient en aucune manière. Dieu est l'unique monarque, et toute autorité légitime est un écoulement, une participation de sa puissance éternelle, infinie. Ainsi, comme l'enseigne l'Apôtre, le pouvoir vient de Dieu37, et il est soumis à une règle divine, aussi bien dans l'ordre temporel que dans l'ordre religieux; de sorte qu'en obéissant au pontife, au prince, au père, à quiconque est réellement le ministre de Dieu pour le bien38, c'est à Dieu seul qu'on obéit. Heureux celui qui comprend cette céleste doctrine: délivré de la servitude de l'erreur et des passions, de la servitude de l'homme, il jouit de la vraie liberté des enfants de Dieu39.
[36] Philipp., II, 8.
[37] Rom., XIII, 1.
[38] Ibid.
[39] Ibid., VIII, 21.
CHAPITRE X.
Qu'il faut éviter les entretiens inutiles.
Table des matières
1. Évitez, autant que vous pourrez, le tumulte du monde; car il y a du danger à s'entretenir des choses du siècle, même avec une intention pure.
Bientôt la vanité souille l'âme, et la captive.
Je voudrais souvent m'être tû, et ne m'être point trouvé avec des hommes.
D'où vient que nous aimons tant à parler et à converser, lorsque si rarement il arrive que nous rentrions dans le silence avec une conscience qui ne soit pas blessée?
C'est que nous cherchons dans ces entretiens une consolation mutuelle, et un soulagement pour notre cœur fatigué de pensées diverses.
Nous nous plaisons à parler, à occuper notre esprit de ce que nous aimons, de ce que nous souhaitons, de ce qui contrarie nos désirs.
2. Mais souvent, hélas! bien vainement: car cette consolation extérieure n'est pas un médiocre obstacle à la consolation que Dieu donne intérieurement.
Il faut donc veiller et prier, afin que le temps ne se passe pas sans fruit.
S'il est permis, s'il convient de parler, parlez de ce qui peut édifier.
La mauvaise habitude et le peu de soin de notre avancement, nous empêchent d'observer notre langue.
Cependant, de pieuses conférences sur les choses spirituelles, entre des personnes unies selon Dieu et animées d'un même esprit, servent beaucoup au progrès dans la perfection.
RÉFLEXION.
Il est écrit que nous rendrons compte, au jour du jugement, même d'une parole oiseuse40. Ne nous étonnons pas de tant de rigueur: tout est sérieux dans la vie humaine, dont chaque moment peut avoir de si formidables conséquences. Ce temps que vous dissipez en des entretiens inutiles, vous était donné pour gagner le ciel. Comparez la fin pour laquelle vous l'avez reçu avec l'usage que vous en faites; et cependant que savez-vous s'il vous sera seulement accordé une heure de plus?
[40] Matth., XII, 36.
CHAPITRE XI.
Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin d'avancer dans la vertu.
Table des matières
1. Nous pourrions jouir d'une grande paix, si nous voulions ne nous point occuper de ce que disent et de ce que font les autres, et de ce dont nous ne sommes point chargés.
Comment peut-il être longtemps en paix, celui qui s'embarrasse de soins étrangers, qui cherche à se répandre au dehors, et ne se recueille que peu ou rarement en lui-même?
Heureux les simples, parce qu'ils posséderont une grande paix!
2. Comment quelques Saints se sont-ils élevés à un si haut degré de vertu et de contemplation?
C'est qu'ils se sont efforcés de mourir à tous les désirs de la terre, et qu'ils ont pu ainsi s'unir à Dieu par le fond le plus intime de leur cœur, et s'occuper librement d'eux-mêmes.
Pour nous, nous sommes trop à nos passions, et trop inquiets de ce qui se passe.
Rarement nous surmontons parfaitement un seul vice; nous n'avons point d'ardeur pour faire chaque jour quelque progrès, et ainsi nous restons tièdes et froids.
3. Si nous étions tout à fait morts à nous-mêmes, et moins préoccupés au dedans de nous, alors nous pourrions aussi goûter les choses de Dieu, et acquérir quelque expérience de la céleste contemplation.
Le plus grand, l'unique obstacle, c'est qu'asservis à nos passions et à nos convoitises, nous ne faisons aucun effort pour entrer dans la voie parfaite des Saints.
Et, s'il arrive que nous éprouvions quelque légère adversité, nous nous laissons aussitôt abattre, et nous recourons aux consolations humaines.
4. Si, tels que des soldats généreux, nous demeurions fermes dans le combat, nous verrions certainement le secours de Dieu descendre sur nous du Ciel.
Car il est toujours prêt à aider ceux qui résistent, et qui espèrent en sa grâce; et c'est lui qui nous donne des occasions de combattre, afin de nous rendre victorieux.
Si nous plaçons uniquement le progrès de la vie chrétienne dans les observances extérieures, notre dévotion sera de peu de durée.
Mettons donc la cognée à la racine de l'arbre, afin que, dégagés des passions, nous possédions notre âme en paix.
5. Si nous déracinions chaque année un seul vice, bientôt nous serions parfaits.
Mais nous sentons souvent au contraire que nous étions meilleurs, et que notre vie était plus pure, lorsque nous quittâmes le siècle, qu'après plusieurs années de profession.
Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant on compte pour beaucoup d'avoir conservé une partie de sa ferveur.
Si nous nous faisions d'abord un peu de violence, nous pourrions tout faire ensuite aisément et avec joie.
6. Il est dur de renoncer à ses habitudes; mais il est plus dur encore de courber sa propre volonté.
Cependant si vous ne savez pas vous vaincre en des choses légères, comment remporterez-vous des victoires plus difficiles?
Résistez dès le commencement à votre inclination: rompez sans aucun retard toute habitude mauvaise, de peur que peu à peu elle ne vous engage dans de plus grandes difficultés.
Oh! si vous considériez quelle paix pour vous, quelle joie pour les autres, en vivant comme vous le devez, vous auriez, je crois, plus d'ardeur pour votre avancement spirituel.
RÉFLEXION.
Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la donne41. Quelle aimable douceur, quel touchant amour dans ces paroles de Jésus-Christ, et en même temps quelle instruction profonde. Tous les hommes souhaitent la paix, mais il y a deux paix, la paix de Jésus-Christ et la paix du monde. Le monde dit à l'ambitieux: Le désir des grandeurs te trouble et t'agite, monte, élève-toi. Il dit à l'avare: L'envie des richesses te dévore, amasse, amasse, sans t'arrêter jamais. Il dit au mondain tourmenté de ses convoitises: Enivre-toi de tous les plaisirs. Il dit enfin à chaque passion: Jouis et tu auras la paix. Promesse menteuse! Les soucis, la tristesse, l'inquiétude, le dégoût, les remords, voilà la paix du monde. Jésus dit: Triomphez de vous-même, combattez vos désirs, domptez vos convoitises, brisez vos passions: et l'âme docile à ses commandements repose dans un calme ineffable. Les peines de la vie, les souffrances, les injustices, les persécutions, rien n'altère sa paix; et cette céleste paix, qui surpasse tout sentiment42, l'accompagne au dernier passage, et la suit jusqu'au ciel où se consommera sa félicité.
[41] Joan., XIV, 27.
[42] Philipp., IV, 7.
CHAPITRE XII.
De l'avantage de l'adversité.
Table des matières
1. Il nous est bon d'avoir quelquefois des peines et des traverses, parce que souvent elles rappellent l'homme à son cœur, et lui font sentir qu'il est en exil, et qu'il ne doit mettre son espérance en aucune chose du monde.
Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu'on pense mal, ou peu favorablement de nous, quelque bonnes que soient nos actions et nos intentions. Souvent cela sert à nous rendre humbles, et à nous prémunir contre la vaine gloire.
Car nous avons plus d'empressement à chercher Dieu, qui voit le fond du cœur, quand les hommes au dehors nous rabaissent, et pensent mal de nous.
2. C'est pourquoi l'homme devrait s'affermir tellement en Dieu, qu'il n'eût pas besoin de chercher tant de consolations humaines.
Lorsqu'avec une volonté droite, l'homme est troublé, tenté, affligé de mauvaises pensées, il reconnaît alors combien Dieu lui est nécessaire, et qu'il n'est capable d'aucun bien sans lui.
Alors il s'attriste, il gémit, il prie, à cause des maux qu'il souffre.
Alors il s'ennuie de vivre plus longtemps, et il souhaite que la mort arrive, afin que, délivré de ses liens, il soit avec Jésus-Christ.
Alors aussi il comprend bien qu'une sécurité parfaite, une pleine paix, ne sont point de ce monde.
RÉFLEXION.
C'est dans l'adversité que chacun de nous apprend à connaître ce qu'il est réellement. Celui qui n'a pas été éprouvé, que sait-il43? L'homme à qui tout prospère est exposé à un grand danger; il est bien à craindre que son âme s'assoupisse d'un sommeil pesant, et qu'à l'heure du réveil on ne lui dise: Souvenez-vous que vous avez reçu vos biens sur la terre44. Ici-bas les souffrances sont une grâce de prédilection; elles nous exercent à la vertu, elles nous fournissent de nouvelles occasions de mérite, et nous rendent conformes au Fils de Dieu, dont il est écrit: Il a fallu que le Christ souffrît, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire45.
[43] Eccl., XXXIV, 9.
[44] Luc., XVI, 25.
[45] Act., XVII, 3.
CHAPITRE XIII.
De la résistance aux tentations.
Table des matières
1. Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons être exempts de tribulations et d'épreuves.
C'est pourquoi il est écrit au livre de Job: La tentation est la vie de l'homme sur la terre46.
[46] Job, VII, 1.
Chacun devrait donc être toujours en garde contre les tentations qui l'assiégent, et veiller et prier pour ne point laisser lieu aux surprises du démon, qui ne dort jamais, et qui tourne de tous côtés, cherchant quelqu'un pour le dévorer47.
[47] I. Pet.; Ps. V, 8.
Il n'est point d'homme si parfait et si saint, qui n'ait quelquefois des tentations, et nous ne pouvons en être entièrement affranchis.
2. Mais, quoique importunes et pénibles, elles ne laissent pas d'être souvent très-utiles à l'homme, parce qu'elles l'humilient, le purifient et l'instruisent.
Tous les Saints ont passé par beaucoup de tentations et de souffrances, et c'est par cette voie qu'ils ont avancé; mais ceux qui n'ont pu soutenir ces épreuves, Dieu les a réprouvés, et ils ont défailli dans la route du salut.
Il n'y a point d'ordre si saint, ni de lieu si secret, où l'on ne trouve des peines et des tentations.
3. L'homme, tant qu'il vit, n'est jamais entièrement à l'abri des tentations: car nous en portons le germe en nous, à cause de la concupiscence dans laquelle nous sommes nés.
L'une succède à l'autre; et nous aurons toujours quelque chose à souffrir, parce que nous avons perdu le bien et la félicité primitive.
Plusieurs cherchent à fuir pour n'être point tentés, et ils tombent dans des tentations plus dangereuses.
Il ne suffit pas de fuir pour vaincre; mais la patience et la véritable humilité nous rendent plus forts que tous nos ennemis.
4. Celui qui, sans arracher la racine du mal, évite seulement les occasions extérieures, avancera peu: au contraire les tentations reviennent à lui plus promptement et plus violentes.
Vous vaincrez plus sûrement peu à peu et par une longue patience, aidé du secours de Dieu, que par une rude et inquiète opiniâtreté.
Prenez souvent conseil dans la tentation, et ne traitez point durement celui qui est tenté; mais consolez-le comme vous voudriez qu'on vous consolât vous-même.
5. Le commencement de toutes les tentations est l'inconstance de l'esprit et le peu de confiance en Dieu.
Car, comme un vaisseau sans gouvernail est poussé çà et là par les flots, ainsi l'homme faible et changeant qui abandonne ses résolutions est agité par des tentations diverses.
Le feu éprouve le fer48, et la tentation, l'homme juste.
[48] Eccl., XXXI, 31.
Nous ne savons souvent ce que nous pouvons: mais la tentation montre ce que nous sommes.
Il faut veiller cependant, surtout au commencement de la tentation; car on triomphe beaucoup plus facilement de l'ennemi, si on ne le laisse point pénétrer dans l'âme, et si on le repousse à l'instant même où il se présente pour entrer.
C'est ce qui a fait dire à un ancien: Arrêtez le mal dès son origine, le remède vient trop tard, quand le mal s'est accru par de longs délais49.
[49] Ovid.
D'abord une simple pensée s'offre à l'esprit, puis une vive imagination; ensuite le plaisir, et le mouvement déréglé, et le consentement. Ainsi peu à peu l'ennemi envahit toute l'âme, lorsqu'on ne lui résiste pas dès le commencement.
Plus on met de retard et de langueur à le repousser, plus on s'affaiblit chaque jour, et plus l'ennemi devient fort contre nous.
6. Plusieurs sont affligés de tentations plus violentes au commencement de leur conversion; d'autres à la fin: il y en a qui souffrent presque toute leur vie.
Quelques-uns sont tentés assez légèrement, selon l'ordre de la sagesse et de la justice de Dieu, qui connaît l'état des hommes, pèse leurs mérites, et dispose tout pour le salut de ses élus.
7. C'est pourquoi, quand nous sommes tentés, nous ne devons point perdre l'espérance, mais prier Dieu avec plus de ferveur, afin qu'il daigne nous secourir dans toutes nos tribulations; car, selon la parole de l'Apôtre, il nous fera tirer avantage de la tentation même, de sorte que nous puissions la surmonter50.
[50] I. Cor., X, 13.
Humilions donc nos âmes sous la main de Dieu51, dans toutes nos tentations, dans toutes nos peines, parce qu'il sauvera et relèvera les humbles d'esprit.
[51] I. Pet.
8. Dans les tentations et les traverses, on reconnaît combien l'homme a fait de progrès. Le mérite est plus grand, et la vertu paraît davantage.
Il est peu difficile d'être pieux et fervent, lorsque l'on n'éprouve rien de pénible; mais celui qui se soutient avec patience au temps de l'adversité, donne l'espoir d'un grand avancement.
Quelques-uns surmontent les grandes tentations et succombent tous les jours aux petites, afin qu'humiliés d'être si faibles dans les moindres occasions, ils ne présument jamais d'eux-mêmes dans les grandes.
RÉFLEXION.
Nul homme n'est exempt de tentations. Elles nous purifient, nous éprouvent, nous instruisent, nous humilient. Ce n'est pas seulement par la fuite ou par une résistance violente qu'on en triomphe, mais par une patience tranquille et un confiant abandon entre les mains de Dieu. Veillons cependant, selon le précepte de Jésus-Christ, Veillons et prions52. On surmonte aisément la tentation naissante; mais si on la laisse croître et se fortifier, on porte, en succombant, la peine de sa négligence ou de sa présomption. Voulez-vous réellement vaincre? Repoussez l'ennemi dès la première attaque. Voulez-vous retirer du combat l'avantage en vue duquel Dieu permet que nous soyons tentés? Reconnaissez votre misère, votre faiblesse, votre impuissance; et humiliez-vous de plus en plus. L'humilité est le fondement de notre sûreté, de notre paix et de toute perfection.
[52] Marc., XIV, 38.
CHAPITRE XIV.
Éviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même.
Table des matières
1. Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions des autres.
En jugeant les autres, l'homme se fatigue vainement: il se trompe le plus souvent, et commet beaucoup de fautes; mais en s'examinant et se jugeant lui-même, il travaille toujours avec fruit.
D'ordinaire nous jugeons des choses selon l'inclination de notre cœur, car l'amour-propre altère aisément en nous la droiture du jugement.
Si nous n'avions jamais en vue que Dieu seul, nous serions moins troublés quand on résiste à notre sentiment.
2. Mais souvent il y a quelque chose hors de nous, ou de caché en nous, qui nous entraîne.
Plusieurs se recherchent secrètement eux-mêmes dans ce qu'ils font, et ils l'ignorent.
Ils semblent affermis dans la paix, lorsque tout va selon leurs désirs; mais éprouvent-ils des contradictions, aussitôt ils s'émeuvent, et tombent dans la tristesse.
La diversité des opinions produit souvent des dissensions entre les amis, entre les citoyens, et même entre les religieux et les personnes dévotes.
3. On quitte difficilement une vieille habitude; et nul ne se laisse volontiers conduire au-delà de ce qu'il voit.
Si vous vous appuyez sur votre esprit et sur votre pénétration, plus que sur la soumission dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple, vous serez très-peu et très-tard éclairé dans la vie spirituelle: car Dieu veut que nous lui soyons parfaitement soumis, et que nous nous élevions au-dessus de toute raison par un ardent amour.
RÉFLEXION.
Il y a en nous une secrète malice qui se complaît à découvrir les imperfections de nos frères: et voilà pourquoi nous sommes si prompts à les juger, oubliant qu'à Dieu seul appartient le jugement des cœurs. Au lieu de scruter si curieusement la conscience d'autrui, descendons dans la nôtre; nous y trouverons assez de motifs d'être indulgents envers le prochain et de troubles pour nous-même. Vous n'êtes chargé que de vous, vous ne répondrez que de vous; Ne jugez donc point, afin que vous ne soyez point jugé53.
[53] Matth., VII, 2.
CHAPITRE XV.
Des œuvres de charité.
Table des matières
1. Pour nulle chose au monde, ni pour l'amour d'aucun homme, on ne doit faire le moindre mal; on peut quelquefois cependant, pour rendre un service dans le besoin, différer une bonne œuvre, ou lui en substituer une meilleure: car alors le bien n'est pas détruit, mais il se change en un plus grand.
Aucune œuvre extérieure ne sert sans la charité; mais tout ce qui se fait par la charité, quelque petit et quelque vil qu'il soit, produit des fruits abondants.
Car Dieu regarde moins à l'action qu'au motif qui fait agir.
2. Celui-là fait beaucoup, qui aime beaucoup.
Celui-là fait beaucoup, qui fait bien ce qu'il fait; et il fait bien lorsqu'il subordonne sa volonté à l'utilité publique.
Ce qu'on prend pour la charité, souvent n'est que la convoitise; car il est rare que l'inclination, la volonté propre, l'espoir de la récompense, ou la vue de quelque avantage particulier, n'influe pas sur nos actions.
3. Celui qui possède la charité véritable et parfaite, ne se recherche en rien; mais son unique désir est que la gloire de Dieu s'opère en toute chose.
Il ne porte envie à personne, parce qu'il ne souhaite aucune faveur particulière, ne met point sa joie en lui-même, et que, dédaignant tous les autres biens, il ne cherche qu'en Dieu son bonheur.
Il n'attribue jamais aucun bien à la créature; il les rapporte tous à Dieu de qui ils découlent comme de leur source, et dans la jouissance duquel tous les Saints se reposent à jamais comme dans leur fin dernière.
Oh! qui aurait une étincelle de la vraie charité, que toutes les choses de la terre lui paraîtraient vaines!
RÉFLEXION.
Presque toutes les actions des hommes partent d'un principe vicié, de cette triple concupiscence dont parle saint Jean54, et contre laquelle la vie chrétienne n'est qu'un perpétuel combat. L'amour déréglé de soi, si difficile à vaincre entièrement, corrompt trop souvent les œuvres mêmes en apparence les plus pures. Que de travaux, que d'aumônes, que de pénitences, dans lesquelles on se confie peut-être, seront stériles pour le ciel! Dieu ne se donne qu'à ceux qui l'aiment; il est le prix de la charité, de cet amour inénarrable, sans bornes et sans mesure, qui, tandis que tout le reste passe, demeure éternellement, dit saint Paul55. Amour, qui seul faites les saints, amour qui êtes Dieu même56, pénétrez, possédez, transformez en vous toutes les puissances de mon âme, soyez ma vie, mon unique vie, et maintenant, et à jamais dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il!
[54] I. Joan., II, 16.
[55] I. Cor., XIII, 8.
[56] I. Joan., IV, 16.
CHAPITRE XVI.
Qu'il faut supporter les défauts d'autrui.
Table des matières
1. Ce que l'homme ne peut corriger en soi ou dans les autres, il doit le supporter avec patience, jusqu'à ce que Dieu en ordonne autrement.
Songez qu'il est peut-être mieux qu'il en soit ainsi, pour vous éprouver par la patience, sans laquelle nos mérites sont peu de chose.
Vous devez cependant prier Dieu de vous aider à vaincre ces obstacles, ou à les supporter avec douceur.
2. Si quelqu'un, averti une ou deux fois, ne se rend point, ne contestez point avec lui, mais confiez tout à Dieu, qui sait tirer le bien du mal, afin que sa volonté s'accomplisse, et qu'il soit glorifié dans tous ses serviteurs.
Appliquez-vous à supporter patiemment les défauts et les infirmités des autres, quelles qu'elles soient; parce qu'il y a aussi bien des choses en vous, que les autres ont à supporter.
Si vous ne pouvez vous rendre tel que vous voudriez, comment pourrez-vous faire que les autres soient selon votre gré?
Nous aimons que les autres soient exempts de défauts, et nous ne corrigeons point les nôtres.
3. Nous voulons qu'on reprenne les autres sévèrement, et nous ne voulons pas être repris nous-mêmes.
Nous sommes choqués qu'on leur laisse une trop grande liberté, et nous ne voulons pas qu'on nous refuse rien.
Nous voulons qu'on les retienne par des règlements, et nous ne souffrons pas qu'on nous contraigne en la moindre chose.
Par là on voit clairement combien il est rare que nous usions de la même mesure pour nous et pour les autres.
Si tous étaient parfaits, qu'aurions-nous de leur part à souffrir pour Dieu?
4. Or Dieu l'a ainsi ordonné, afin que nous apprenions à porter le fardeau les uns des autres: car chacun a son fardeau: personne n'est sans défauts, nul ne se suffit à soi-même, nul n'est assez sage pour se conduire seul; mais il faut nous supporter, nous consoler, nous aider, nous instruire, nous avertir mutuellement.
C'est dans l'adversité qu'on voit le mieux ce que chacun a de vertus.
Car les occasions ne rendent pas l'homme fragile; mais elles montrent ce qu'il est.
RÉFLEXION.
Vous ne sauriez, dites-vous, supporter tels et tels défauts; puissant motif de vous humilier! Car Dieu, qui est la perfection même, les supporte, et de beaucoup plus grands. Ce qui vous rend si susceptible, ce n'est pas le zèle du prochain, mais un amour-propre difficile, irritable, ombrageux. Tournez vos regards sur vous-même, et voyez si vos frères n'ont rien à souffrir de vous? La vraie piété est douce et patiente, parce qu'elle éclaire sur ce que l'on est. Celui qui se sent faible, et qui en gémit, ne se choque pas aisément des faiblesses des autres; il sait que nous avons tous besoin de support, d'indulgence et de miséricorde; il excuse, il compatit, il pardonne, et conserve ainsi la paix au dedans de soi et au dehors la charité.
CHAPITRE XVII.
De la vie religieuse.
Table des matières
1. Il faut que vous appreniez à vous briser en beaucoup de choses, si vous voulez conserver la paix et la concorde avec les autres.
Ce n'est pas peu de chose de vivre dans un monastère ou dans une congrégation, de n'y être jamais une occasion de plainte, et d'y persévérer fidèlement jusqu'à la mort.
Heureux celui qui, après une vie sainte, y a heureusement consommé sa course!
Si vous voulez être affermi et croître dans la vertu, regardez-vous comme exilé et comme étranger sur la terre.
Il faut, pour l'amour de Jésus-Christ, devenir insensé selon le monde, si vous voulez vivre en religieux.
2. L'habit et la tonsure servent peu: c'est le changement des mœurs et la mortification entière des passions qui font le vrai religieux.
Celui qui cherche autre chose que Dieu seul et le salut de son âme, ne trouvera que tribulation et douleur.
Celui-là ne saurait non plus demeurer longtemps en paix, qui ne s'efforce point d'être le dernier de tous, et soumis à tous.
3. Vous êtes venu pour servir, et non pour dominer: sachez que vous êtes appelé pour souffrir et pour travailler, et non pour discourir dans une vaine oisiveté.
Ici donc les hommes sont éprouvés comme l'or dans la fournaise.
Ici nul ne peut vivre, s'il ne veut s'humilier de tout son cœur à cause de Dieu.
RÉFLEXION.
Qu'est-ce qu'un bon religieux? c'est un chrétien toujours occupé de tendre à la perfection. La vie religieuse n'est donc qu'une vie, pour ainsi dire, plus chrétienne; et l'abnégation de soi-même est l'abrégé de tous les devoirs qu'elle impose. Or ces devoirs sont aussi les nôtres, puisque ce n'est pas seulement à quelques-uns, mais à tous, que Jésus-Christ a dit: Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait57. Pour remplir cette grande vocation, renonçons à nous-mêmes; unissons-nous pleinement au sacrifice de notre divin chef; aimons surtout la dépendance, les humiliations, les mépris. Le salut est un édifice qui ne s'élève que sur les ruines de l'orgueil.
[57] Matth., V, 48.
CHAPITRE XVIII.
De l'exemple des Saints.
Table des matières
1. Contemplez les exemples des saints Pères, en qui reluisait la vraie perfection de la vie religieuse, et vous verrez combien peu est ce que nous faisons, et presque rien.
Hélas! qu'est-ce que notre vie comparée à la leur?
Les Saints et les amis de Jésus-Christ ont servi Dieu dans la faim et dans la soif, dans le froid et dans la nudité, dans le travail et dans la fatigue, dans les veilles et dans les jeûnes, dans les prières et dans les saintes méditations, dans une infinité de persécutions et d'opprobres.
2. Oh! que de pesantes tribulations ont souffertes les Apôtres, les Martyrs, les Confesseurs, les Vierges, et tous ceux qui ont voulu suivre les traces de Jésus-Christ! Ils ont haï leur âme en ce monde, pour la posséder dans l'éternité58.
[58] Joan., XII, 25.
Oh! quelle vie de renoncement et d'austérités, que celle des Saints dans le désert! quelles longues et dures tentations ils ont essuyées! que de fois ils ont été tourmentés par l'ennemi! que de fréquentes et ferventes prières ils ont offertes à Dieu! Quelles rigoureuses abstinences ils ont pratiquées! quel zèle, quelle ardeur pour leur avancement spirituel! quelle forte guerre contre leurs passions! quelle intention pure et droite toujours dirigée vers Dieu!
Ils travaillaient pendant le jour, et passaient la nuit en prières; et même, durant le travail, ils ne cessaient point de prier en esprit.
3. Tout leur temps avait un emploi utile. Les heures qu'ils donnaient à Dieu leur semblaient courtes, et ils trouvaient tant de douceur dans la contemplation, qu'ils en oubliaient les besoins du corps.
Ils renonçaient aux richesses, aux dignités, aux honneurs, à leurs amis, à leurs parents: ils ne voulaient rien du monde; ils prenaient à peine ce qui était nécessaire pour la vie; s'occuper du corps, même dans la nécessité, leur était une affliction.
Ils étaient pauvres des choses de la terre: mais ils étaient riches en grâces et en vertus.
Au dehors tout leur manquait; mais Dieu les fortifiait au dedans par sa grâce et par ses consolations.
4. Ils étaient étrangers au monde, mais unis à Dieu, et ses amis familiers.
Ils se regardaient comme un pur néant, et le monde les méprisait; mais ils étaient chéris de Dieu, et précieux devant lui.
Ils vivaient dans une sincère humilité, dans une obéissance simple, dans la charité, dans la patience, et devenaient ainsi chaque jour plus parfaits et plus agréables à Dieu.
Ils ont été donnés en exemple à tous ceux qui professent la vraie religion, et ils doivent nous exciter plus à avancer dans la perfection, que la multitude des tièdes ne nous porte au relâchement.
5. Oh! quelle ferveur en tous les religieux au commencement de leur sainte institution! quelle ardeur pour la prière! quelle émulation de vertu! quelle sévère discipline! que de soumission, que de respect ils montraient tous pour la règle de leur fondateur!
Ce qui nous reste d'eux atteste encore la sainteté et la perfection de ces hommes qui, en combattant généreusement, foulèrent aux pieds le monde.
Aujourd'hui on compte pour beaucoup qu'un religieux ne viole point sa règle, et qu'il porte patiemment le joug dont il s'est chargé.
Ô tiédeur! ô négligence de notre état qui a si vite éteint parmi nous l'ancienne ferveur! Maintenant tout fatigue notre lâcheté, jusqu'à nous rendre la vie ennuyeuse.
Plût à Dieu qu'après avoir vu tant d'exemples d'hommes vraiment pieux, vous ne laissiez pas entièrement s'assoupir en vous le désir d'avancer dans la vertu!
RÉFLEXION.
À la vue des exemples admirables que nous ont laissés tant de disciples fervents de Jésus-Christ, rougissons de notre lâcheté, et animons-nous à marcher courageusement sur leurs traces. Répétons souvent ces paroles d'un saint: Quoi! je ne pourrai pas ce qu'ont pu tels et tels? Et ajoutons avec l'Apôtre: De moi-même je ne peux rien; mais je puis tout en celui qui me fortifie59. Toute notre force consiste à sentir notre faiblesse et à en connaître le remède qui est la grâce du médiateur.
[59] Philipp., IV, 13.
CHAPITRE XIX.
Des exercices d'un bon religieux.
Table des matières
1. La vie d'un vrai religieux doit être pleine de toutes les vertus; de sorte qu'il soit tel intérieurement qu'il paraît devant les hommes.
Et certes il doit être encore bien plus parfait au dedans qu'il ne le semble au dehors, parce que Dieu nous regarde, et que nous devons, partout où nous sommes, le révérer profondément, et marcher en sa présence purs comme les Anges.
Nous devons chaque jour renouveler notre résolution, nous exciter à la ferveur, comme si notre conversion commençait aujourd'hui seulement, et dire:
Aidez-moi, Seigneur, dans mes saintes résolutions et dans votre service; donnez-moi de bien commencer maintenant, car ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien.
2. La fermeté de notre résolution est la mesure de notre progrès; et une grande diligence est nécessaire à celui qui veut avancer. Si celui qui forme les résolutions les plus fortes se relâche souvent, que sera-ce de celui qui n'en prend que rarement, ou n'en prend que de faibles?
Toutefois nous abandonnons nos résolutions de diverses manières, et la moindre omission dans nos exercices a presque toujours quelque suite fâcheuse.
Les justes, dans leurs résolutions, comptent bien plus sur la grâce de Dieu que sur leur propre sagesse; et quelque chose qu'ils entreprennent, c'est en lui seul qu'ils mettent leur confiance.
Car l'homme propose, mais Dieu dispose60, et la voie de l'homme n'est pas en lui61.
[60] Prov., XVI, 9.
[61] Jér., X, 23.
3. Si nous omettons quelquefois nos exercices ordinaires, par quelque motif pieux, ou pour l'utilité de nos frères, il nous sera facile ensuite de réparer cette omission.
Mais si nous les abandonnons sans sujet, par ennui ou par négligence, c'est une faute grave, et qui nous sera funeste.
Faisons tous nos efforts, et nous tomberons encore aisément en beaucoup de fautes.
On doit cependant toujours se proposer quelque chose de fixe, surtout à l'égard de ce qui forme le plus grand obstacle à notre avancement.
Il faut examiner et régler également notre intérieur et notre extérieur, parce que l'un et l'autre servent à nos progrès.
4. Ne pouvez-vous continuellement vous recueillir, recueillez-vous au moins de temps en temps, au moins une fois le jour, le matin ou le soir.
Le matin, formez vos résolutions; le soir, examinez votre conduite, ce que vous avez été dans vos paroles, vos actions, vos pensées: peut-être en cela avez-vous souvent offensé Dieu et le prochain.
Tel qu'un soldat plein de courage, armez-vous contre les attaques du démon.
Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément tous les autres désirs de la chair.
Ne soyez jamais tout à fait oisif; mais lisez, ou écrivez, ou priez, ou méditez, ou travaillez à quelque chose d'utile à la communauté.
Il ne faut cependant s'appliquer qu'avec discrétion aux exercices du corps, et ils ne conviennent pas également à tous.
5. Ce qui sort des pratiques communes ne doit point paraître au dehors: il est plus sûr de remplir en secret ses exercices particuliers.
Prenez garde cependant de négliger les exercices communs pour ceux de votre choix. Mais, après avoir accompli fidèlement et pleinement les devoirs prescrits, s'il vous reste du temps, rendez-vous à vous-même, selon le mouvement de votre dévotion.
Tous ne sauraient suivre les mêmes exercices: l'un convient mieux à celui-ci, l'autre à celui-là.
On aime même à les diversifier selon les temps; il y en a qu'on goûte plus aux jours de fêtes, et d'autres aux jours ordinaires.
Les uns nous sont nécessaires au temps de la tentation, les autres au temps de la paix et du repos.
Autres sont les pensées qui nous plaisent dans la tristesse, ou quand nous éprouvons de la joie en Dieu.
6. Il faut, vers l'époque des grandes fêtes, renouveler nos pieux exercices, et implorer avec plus de ferveur les suffrages des Saints.
Proposons-nous de vivre d'une fête à l'autre, comme si nous devions alors sortir de ce monde, et entrer dans l'éternelle fête.
Et pour cela préparons-nous avec soin dans ces saints temps, par une vie plus fervente, par une plus sévère observance des règles, comme devant bientôt recevoir de Dieu le prix de notre travail.
7. Et si ce moment est différé, croyons que nous ne sommes pas encore bien préparés, ni dignes de cette gloire immense qui nous sera découverte en son temps, et redoublons d'efforts pour nous mieux disposer à ce passage.
Heureux le serviteur, dit saint Luc, que le Seigneur, quand il viendra, trouvera veillant. Je vous dis, en vérité, qu'il l'établira sur tous ses biens62.
[62] Luc., XII, 37.
RÉFLEXION.
La vie de l'homme sur la terre est un combat perpétuel63 contre le démon, contre le monde et contre lui-même. Les uns se retirent dans le cloître pour résister plus aisément, les autres demeurent au milieu du siècle: mais tous ne peuvent vaincre que par l'exercice d'une continuelle vigilance. L'habitude du recueillement, l'amour de la retraite, une attention constante sur ses paroles, ses pensées, ses sentiments, la fidélité aux plus légers devoirs et aux plus humbles pratiques, préservent de grandes tentations, et attirent les grâces du Ciel. Celui qui néglige les petites choses, tombera peu à peu64, dit l'Esprit saint.
[63] Job, VII, 1.
[64] Eccli., XIX, 1.
CHAPITRE XX.
De l'amour de la solitude et du silence.
Table des matières
1. Cherchez un temps propre à vous occuper de vous-même; et pensez souvent aux bienfaits de Dieu.
Laissez là ce qui ne sert qu'à nourrir la curiosité. Lisez plutôt ce qui touche le cœur, que qui amuse l'esprit.
Retranchez les discours superflus, les courses inutiles; fermez l'oreille aux vains bruits du monde, et vous trouverez assez de loisir pour les saintes méditations.
Les plus grands Saints évitaient, autant qu'il leur était possible, le commerce des hommes, et préféraient vivre en secret avec Dieu.
2. Un ancien a dit: Toutes les fois que j'ai été dans la compagnie des hommes, j'en suis revenu moins homme que je n'étais65.
[65] Senec., ép. VII.
C'est ce que nous éprouvons souvent, lorsque nous nous livrons à de longs entretiens.
Il est plus aisé de se taire que de ne point excéder dans ses paroles.
Il est plus aisé de se tenir chez soi caché, que de se garder de soi-même suffisamment au dehors.
Celui donc qui aspire à la vie intérieure et spirituelle doit se retirer de la foule avec Jésus.
Nul ne se montre sans péril, s'il n'aime à demeurer caché.
Nul ne parle avec mesure, s'il ne se tait volontiers.
Nul n'est en sûreté dans les premières places, s'il n'aime les dernières.
Nul ne commande sans danger, s'il n'a pas appris à bien obéir.
3. Nul ne se réjouit avec sécurité, s'il ne possède en lui-même le témoignage d'une bonne conscience.
Cependant la confiance des Saints a toujours été pleine de la crainte de Dieu: quel que fût l'éclat de leurs vertus, quelque abondantes que fussent leurs grâces, ils n'en étaient ni moins humbles ni moins vigilants.
L'assurance des méchants naît au contraire de l'orgueil et de la présomption, et finit par l'aveuglement.
Ne vous promettez point de sûreté en cette vie, quoique vous paraissiez être un saint religieux ou un pieux solitaire.
4. Souvent les meilleurs dans l'estime des hommes ont couru les plus grands dangers, à cause de leur trop de confiance.
Il est donc utile à plusieurs de n'être pas entièrement délivrés des tentations, et de souffrir des attaques fréquentes; de peur que, tranquilles sur eux-mêmes, ils ne s'élèvent avec orgueil, ou qu'ils ne se livrent trop aux consolations du dehors.
Oh! si l'on ne recherchait jamais les joies qui passent, si jamais l'on ne s'occupait du monde, qu'on posséderait une conscience pure!
Oh! qui retrancherait toute sollicitude vaine, ne pensant qu'au salut et à Dieu, et plaçant en lui toute son espérance, de quelle paix et de quel repos il jouirait!
5. Nul n'est digne des consolations célestes, s'il ne s'est exercé longtemps dans la sainte componction.
Si vous désirez la vraie componction du cœur, entrez dans votre cellule, et bannissez-en le bruit du monde, selon ce qui est écrit: Même sur votre couche, que votre cœur soit plein de componction66.
[66] Ps. IV, 5.
Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au dehors.
La cellule qu'on quitte peu devient douce; fréquemment délaissée, elle engendre l'ennui.
Si, dès le premier moment où vous sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra comme une amie chère, et sera votre consolation la plus douce.
6. Dans le silence et le repos, l'âme pieuse fait de grands progrès, et pénètre ce qu'il y a de caché dans l'Écriture.
Là, elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie toutes les nuits; et elle s'unit d'autant plus familièrement à son Créateur, qu'elle vit plus éloignée du tumulte du monde.
Celui donc qui se sépare de ses connaissances et de ses amis, Dieu s'approchera de lui avec les saints Anges.
Il vaut mieux être caché et prendre soin de son âme, que de faire des miracles et de s'oublier soi-même.
Il est louable dans un religieux de sortir rarement, et de n'aimer ni à voir les hommes ni à être vu d'eux.
7. Pourquoi voulez-vous voir ce qu'il ne vous est point permis d'avoir?
Le monde passe et sa concupiscence.
Les désirs des sens entraînent çà et là; mais, l'heure passée, que rapportez-vous, qu'une conscience pesante et un cœur dissipé?
Parce qu'on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la tristesse; et la veille joyeuse du soir attriste le matin.
Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur, mais à la fin elle blesse et tue.
8. Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre, les éléments: or, c'est d'eux que tout est fait.
Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil?
Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais.
Quand vous verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?
Levez les veux en haut vers Dieu, et priez pour vos péchés et vos négligences.
Laissez aux hommes vains les choses vaines: pour vous, ne vous occupez que de ce que Dieu vous commande.
Fermez sur vous votre porte, et appelez à vous Jésus votre bien-aimé.
Demeurez avec lui dans votre cellule: car vous ne trouverez nulle part autant de paix.
Si vous n'étiez pas sorti, et que vous n'eussiez pas entendu quelque bruit du monde, vous seriez demeuré dans cette douce paix: mais parce que vous aimez à entendre des choses nouvelles, il vous faut supporter ensuite le trouble du cœur.
RÉFLEXION.
Que cherchez-vous dans le monde? le bonheur? Il n'y est pas. Écoutez ce cri de détresse, cette plainte lamentable qui s'élève de tous les points de la terre, et se prolonge de siècle en siècle. C'est la voix du monde. Qu'y cherchez-vous encore? Des lumières, des secours, des consolations, pour accomplir en paix votre pèlerinage? Le monde est livré à l'esprit de ténèbres67, à toutes les convoitises qu'il inspire, à tous les crimes et à tous les maux dont il est le principe; et c'est pourquoi le prophète s'écriait: Je me suis éloigné, j'ai fui, et j'ai demeuré dans la solitude68. Là, dans le silence des créatures, Dieu parle au cœur, et sa parole est si merveilleuse, si douce et si ravissante, que l'âme ne veut plus entendre que lui, jusqu'au jour où tous les voiles étant déchirés, elle le contemplera face à face69. Le christianisme a peuplé le désert de ces âmes choisies, qui, se dérobant au monde, et foulant aux pieds ses plaisirs, ses honneurs, ses trésors, et la chair, et le sang, nous offrent, dans la pureté de leur vie, une image de la vie des anges. Cependant les Chrétiens ne sont pas tous appelés à ce sublime état de perfection; mais au milieu du bruit et du tumulte de la société, tous doivent se créer, au fond de leur cœur, une solitude où ils puissent se retirer pour converser avec Jésus-Christ, et se recueillir en sa présence. C'est ainsi que ramenés des pensées du temps à la pensée des choses éternelles, ils auront à dégoût celles qui passent, et seront dans le monde comme n'en étant pas: heureux état où s'accomplit pour le fidèle ce que dit l'Apôtre: notre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu70.
[67] I. Joann., V, 19.
[68] Ps. LIV, 8.
[69] I. Cor., XIII, 12.
[70] Coloss., III, 3.
CHAPITRE XXI.
De la componction du cœur.
Table des matières
1. Si vous voulez faire quelque progrès, conservez-vous dans la crainte de Dieu, et ne soyez point trop libre; mais soumettez vos sens à une sévère discipline, et ne vous livrez pas aux joies insensées.
Disposez votre cœur à la componction, et vous trouverez la vraie piété.
La componction produit beaucoup de biens, qu'on perd bientôt en s'abandonnant aux vains mouvements de son cœur.
Chose étrange, qu'un homme en cette vie puisse se reposer pleinement dans la joie, lorsqu'il considère son exil, et à combien de périls est exposée son âme!
2. À cause de la légèreté de notre cœur et de l'oubli de nos défauts, nous ne sentons pas les maux de notre âme, et souvent nous rions vainement quand nous devrions bien plutôt pleurer.
Il n'y a de vraie liberté et de joie solide que dans la crainte de Dieu et la bonne conscience.
Heureux qui peut éloigner tout ce qui le distrait et l'arrête, pour se recueillir tout entier dans une sainte componction.
Heureux qui rejette tout ce qui peut souiller sa conscience ou l'appesantir.
Combattez généreusement: on triomphe d'une habitude par une autre habitude.
Si vous savez laisser là les hommes, ils vous laisseront bientôt faire ce que vous voudrez.
3. N'attirez pas à vous les affaires d'autrui; et ne vous embarrassez point dans celles des grands.
Que votre œil soit ouvert sur vous d'abord; et avant de reprendre vos amis, ayez soin de vous reprendre vous-même.
Si vous n'avez point la faveur des hommes, ne vous en attristez point; mais que votre peine soit de ne pas vivre aussi bien et avec autant de vigilance que le devrait un serviteur de Dieu et un bon religieux.
Il est souvent plus utile et plus sûr de n'avoir pas beaucoup de consolations en cette vie, et surtout de consolations sensibles.
Cependant si nous sommes privés des consolations divines, ou si nous ne les éprouvons que rarement, la faute en est à nous, parce que nous ne cherchons point la componction du cœur, et que nous ne rejetons pas entièrement les vaines consolations du dehors.
4. Reconnaissez que vous êtes indigne des consolations célestes, et que vous méritez plutôt de grandes tribulations.
Quand l'homme est pénétré d'une parfaite componction, le monde entier lui est alors amer et insupportable.
Le juste trouve toujours assez de sujets de s'affliger et de pleurer.
Car, en considérant, soit lui-même, soit les autres, il sait que nul ici-bas n'est sans tribulation; et plus il se regarde attentivement, plus profonde est sa douleur.
Le sujet d'une juste affliction et d'une grande tristesse intérieure, ce sont nos péchés et nos vices, dans lesquels nous sommes tellement ensevelis, que rarement pouvons-nous contempler les choses du ciel.
5. Si vous pensiez plus souvent à votre mort qu'à la longueur de la vie, nul doute que vous n'auriez plus d'ardeur pour vous corriger.
Et si vous réfléchissiez sérieusement aux peines de l'Enfer et du Purgatoire, je crois que vous supporteriez volontiers le travail et la douleur, et que vous ne redouteriez aucune austérité.
Mais parce que ces vérités ne pénètrent point jusqu'au cœur, et que nous aimons encore ce qui nous flatte, nous demeurons froids et négligents.
6. Souvent c'est langueur de l'âme, si notre chair misérable se plaint si aisément.
Priez donc humblement le Seigneur qu'il vous donne l'esprit de componction, et dites avec le Prophète: Nourrissez-moi, Seigneur, du pain des larmes; abreuvez-moi du calice des pleurs71.
[71] Ps. LXXIX, 6.
RÉFLEXION.
La douleur est le fond de la vie humaine. Souffrances du corps, maladies de l'âme, inquiétudes, afflictions, péché, tel est l'accablant fardeau qu'il nous faut porter, depuis notre naissance jusqu'à la tombe; et cependant, à force de travail, l'homme parvient à découvrir, au milieu de ses misères, je ne sais quelles joies insensées dont il s'enivre avidement. Fuyons ces folles joies du monde: arrêtons notre pensée sur le châtiment qui les doit suivre, sur nos fautes si multipliées; et demandons à Dieu avec la componction du cœur, ce repentir plein d'amour, ces heureuses larmes que Jésus a bénies par ces consolantes paroles: Beaucoup de péchés vous sont remis, parce que vous avez beaucoup aimé72.
[72] Luc., VII, 47.
CHAPITRE XXII.
De la considération de la misère humaine.
Table des matières
1. En quelque lieu que vous soyez, de quelque côté que vous vous tourniez, vous serez misérable, si vous ne revenez vers Dieu.
Pourquoi vous troubler de ce que rien n'arrive comme vous le désirez et comme vous le voulez? À qui est-ce que tout succède selon sa volonté? Ni à vous, ni à moi, ni à aucun homme sur la terre.
Nul en ce moment, fût-il roi ou pape, n'est exempt d'angoisses et de tribulations.
Qui donc a le meilleur sort? Celui, certes, qui sait souffrir quelque chose pour Dieu.
2. Dans leur faiblesse et leur peu de lumières, plusieurs disent: Que cet homme a une heureuse vie! qu'il est riche, grand, puissant, élevé!
Mais considérez les biens du ciel, et vous verrez que tous ces biens du temps ne sont rien; que, toujours très-incertains, ils sont plutôt un poids qui fatigue, parce qu'on ne les possède jamais sans défiance et sans crainte.
Avoir en abondance les biens du temps, ce n'est pas là le bonheur de l'homme: la médiocrité lui suffit.
C'est vraiment une grande misère de vivre sur la terre.
Plus un homme veut avancer dans les voies spirituelles, plus la vie présente lui devient amère, parce qu'il sent mieux et voit plus clairement l'infirmité de la nature humaine et sa corruption.
Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à toutes les nécessités de la nature, c'est vraiment une grande misère et une grande affliction pour l'homme pieux qui voudrait être dégagé de ses liens terrestres, et délivré de tout péché.
3. Car l'homme intérieur est, en ce monde, étrangement appesanti par les nécessités du corps.
Et c'est pourquoi le Prophète demandait, avec d'ardentes prières, d'en être affranchi, disant: Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités73.
[73] Ps. XXIV, 17.
Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère! et malheur encore plus à ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable!
Car il y en a qui l'embrassent si avidement, qu'ayant à peine le nécessaire en travaillant ou en mendiant, ils n'éprouveraient aucun souci du royaume de Dieu, s'ils pouvaient toujours vivre ici-bas.
4. Ô cœurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les choses de la terre, qu'ils ne goûtent rien que ce qui est charnel!
Les malheureux! ils sentiront douloureusement à la fin combien était vil, combien n'était rien ce qu'ils ont aimé.
Mais les Saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ ont méprisé ce qui flatte la chair et ce qui brille dans le temps; toute leur espérance, tous leurs désirs aspiraient aux biens éternels.
Tout leur cœur s'élevait vers les biens invisibles et impérissables, de peur que l'amour des choses visibles ne les abaissât vers la terre.
5. Ne perdez pas, mon frère, l'espérance d'avancer dans la vie spirituelle: vous en avez encore le temps.
Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos résolutions? Levez-vous et commencez à l'instant, et dites: Voici le temps d'agir, voici le temps de combattre, voici le temps de me corriger.
Quand la vie vous est pesante et amère, c'est alors le temps de méditer.
Il faut passer par le feu et par l'eau, avant d'entrer dans le lieu de rafraîchissement74.
[74] Ps. LXV, 12.
Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.
Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché, ni sans ennui et sans douleur.
Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misère; mais en perdant l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie félicité.
Il faut donc persévérer dans la patience, et attendre la miséricorde de Dieu, jusqu'à ce que l'iniquité passe75, et que ce qui est mortel en vous soit absorbé par la vie76.
[75] Ps. LV, LVI, 2.
[76] II. Cor., V, 4.
6. Oh! quelle est grande la fragilité qui toujours incline l'homme au mal!
Vous confessez aujourd'hui vos péchés, et vous y retombez le lendemain.
Vous vous proposez d'être sur vos gardes, et une heure après vous agissez comme si vous ne vous étiez rien proposé.
Nous avons donc grand sujet de nous humilier, et de ne nous jamais élever en nous-même, étant si fragiles et si inconstants.
Nous pouvons perdre en un moment, par notre négligence, ce qu'à peine avons-nous acquis par la grâce, avec un long travail.
7. Que sera-ce de nous à la fin du jour, si nous sommes si lâches dès le matin?
Malheur à nous, si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous étions en paix et en assurance, tandis qu'on ne découvre pas dans notre vie une seule trace de vraie sainteté!
Nous aurions bien besoin d'être instruits encore, et formés à de nouvelles mœurs comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il y aurait en nous quelque espérance de changement, et d'un plus grand progrès dans la vertu.
RÉFLEXION.
L'homme né de la femme vit peu de jours, et il est rassasié d'angoisses77. Voilà notre destinée telle que le péché l'a faite. Écoutez les gémissements de l'humanité entière dont Job était la figure: «Périsse le jour où je suis né, et la nuit où il fut dit: Un homme a été conçu! Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma mère, ou n'ai-je pas péri en en sortant? Pourquoi m'a-t-elle reçu sur ses genoux, et allaité de ses mamelles? Maintenant je dormirais en silence, et je reposerais dans mon sommeil78.» Mais déjà sur cette grande misère se levait l'aurore d'une grande espérance. «Je sais que mon Rédempteur est vivant, et que je serai de nouveau revêtu de ma chair, et dans ma chair je verrai mon Dieu; je le verrai, et mes yeux le contempleront79.» Dès lors tout change: ces douleurs, auparavant sans consolation, unies à celles du Rédempteur, ne sont plus qu'une expiation nécessaire, une épreuve de justice et de miséricorde, une semence d'éternelles joies. Le Christ, en mourant, a ouvert le ciel à l'homme déchu, qui, pour unique grâce, demandait à la terre un tombeau80. Et nous nous plaindrions des souffrances auxquelles Dieu réserve un tel prix! Et le murmure serait sur nos lèvres, lorsque, par les tribulations, Jésus-Christ daigne nous associer aux mérites de son sacrifice! C'en est fait, Seigneur, je reconnais mon aveuglement, mon ingratitude, et je ne veux plus désirer ici-bas que d'avoir part à votre passion, afin de participer un jour à votre gloire.
[77] Job, XIV, 1.
[78] Ibid., III, 3, 11–13.
[79] Ibid., XIX, 25–27.
[80] Ibid., III, 21, 22.
CHAPITRE XXIII.
De la méditation de la mort.
Table des matières
1. C'en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel état vous êtes.
L'homme est aujourd'hui, et demain il a disparu; et quand il n'est plus sous les yeux, il passe bien vite de l'esprit.
Ô stupidité et dureté du cœur humain, qui ne pense qu'au présent et ne prévoit pas l'avenir!
Dans toutes vos actions, dans toutes vos pensées, vous devriez être tel que vous seriez s'il vous fallait mourir aujourd'hui.
Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort.
Il vaudrait mieux éviter le péché que fuir la mort.
Si aujourd'hui vous n'êtes pas prêt, comment le serez-vous demain?
Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un lendemain?
2. Que sert de vivre longtemps, puisque nous nous corrigeons si peu?
Ah! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutôt elle augmente nos crimes.
Plût à Dieu que nous eussions bien vécu dans ce monde un seul jour!
Plusieurs comptent les années de leur conversion; mais souvent qu'ils sont peu changés, et que ces années ont été stériles!
S'il est terrible de mourir, peut-être est-il plus dangereux de vivre si longtemps.
Heureux celui à qui l'heure de sa mort est toujours présente, et qui se prépare chaque jour à mourir!
Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que vous aussi vous passerez par cette voie.
3. Le matin, pensez que vous n'atteindrez pas le soir; le soir, n'osez pas vous promettre de voir le matin.
Soyez donc toujours prêt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous surprenne jamais.
Plusieurs sont enlevés par une mort soudaine et imprévue: car le Fils de l'homme viendra à l'heure qu'on n'y pense pas81.
[81] Luc., XII, 40.
Quand viendra cette dernière heure, vous commencerez à juger tout autrement de votre vie passée, et vous gémirez amèrement d'avoir été si négligent et si lâche.
4. Qu'heureux et sage est celui qui s'efforce d'être tel dans la vie qu'il souhaite d'être trouvé à la mort!
Car rien ne donnera une si grande confiance de mourir heureusement, que le parfait mépris du monde, le désir ardent d'avancer dans la vertu, l'amour de la régularité, le travail de la pénitence, l'abnégation de soi-même, et la constance à souffrir toutes sortes d'adversités pour l'amour de Jésus-Christ.
Vous pouvez faire beaucoup de bien, tandis que vous êtes en santé: mais, malade, je ne sais ce que vous pourrez.
Il en est peu que la maladie rende meilleurs, comme il en est peu qui se sanctifient par de fréquents pèlerinages.
5. Ne comptez point sur vos amis ni sur vos proches, et ne différez point votre salut dans l'avenir, car les hommes vous oublieront plus vite que vous ne pensez.
Il vaut mieux y pourvoir de bonne heure et envoyer devant soi un peu de bien, que d'espérer dans le secours des autres.
Si vous n'avez maintenant aucun souci de vous-même, qui s'inquiétera de vous dans l'avenir?
Maintenant le temps est d'un grand prix. Voici maintenant le temps propice, voici le jour du salut82.
[82] II. Cor., VI, 2.
Mais, ô douleur! que vous fassiez un si vain usage de ce qui pourrait vous servir à mériter de vivre éternellement.
6. Viendra le temps où vous désirerez un seul jour, une seule heure, pour purifier votre âme, et je ne sais si vous l'obtiendrez.
Ah! mon frère, de quel péril, de quelle crainte terrible vous pourriez vous délivrer, si vous étiez à présent toujours en crainte et en défiance de la mort!
Étudiez-vous maintenant à vivre de telle sorte qu'à l'heure de la mort vous ayez plus sujet de vous réjouir que de craindre.
Apprenez maintenant à mourir au monde, afin de commencer alors à vivre avec Jésus-Christ.
Apprenez maintenant à tout mépriser, afin de pouvoir alors aller librement à Jésus-Christ.
Châtiez maintenant votre corps par la pénitence, afin que vous puissiez alors avoir une solide confiance.
7. Insensés, sur quoi vous promettez-vous de vivre longtemps, lorsque vous n'avez pas un seul jour d'assuré?
Combien ont été trompés et arrachés subitement de leurs corps!
Combien de fois avez-vous ouï dire: Cet homme a été tué d'un coup d'épée, celui-ci s'est noyé, celui-là s'est brisé en tombant d'un lieu élevé; l'un a expiré en mangeant, l'autre en jouant; l'un a péri par le feu, un autre par le fer, un autre par la peste, un autre par la main des voleurs.
Et ainsi la fin de tous est la mort, et la vie des hommes passe comme l'ombre83.
[83] Job, XIV, 10. Ps. CXLIII, 4.
8. Qui se souviendra de vous après votre mort, et qui priera pour vous?
Faites, faites maintenant, mon cher frère, tout ce que vous pouvez, car vous ne savez pas quand vous mourrez, ni ce qui suivra pour vous la mort.
Tandis que vous en avez le temps, amassez des richesses immortelles.
Ne pensez qu'à votre salut, ne vous occupez que des choses de Dieu.
Faites-vous maintenant des amis, en honorant les Saints et en imitant leurs œuvres, afin qu'arrivé au terme de cette vie, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels84.
[84] Luc., XVI, 9.
9. Vivez sur la terre comme un voyageur et un étranger à qui les choses du monde ne sont rien.
Conservez voire cœur libre et toujours élevé vers Dieu, parce que vous n'avez point ici-bas de demeure permanente85.
[85] Heb., XIII, 14.
Que vos gémissements, vos larmes, vos prières, montent tous les jours vers le ciel, afin que votre âme, après la mort, mérite de passer heureusement à Dieu.
RÉFLEXION.
Approchez de cette fosse, regardez ces ossements blanchis et déjoints: voilà tout ce qui reste ici-bas d'un homme que vous avez connu peut-être, et qui ne pensait pas plus à la mort, il y a peu d'années, que vous n'y pensez aujourd'hui. Ne fallait-il pas, en effet, qu'il songeât d'abord à sa fortune, à celle des siens, à l'établissement de sa famille? aussi s'en est-il occupé jusqu'au dernier moment. Eh bien! maintenant allez, entrez dans sa maison. Des héritiers indifférents y jouissent des biens qu'il avait amassés, et travaillent eux-mêmes à en amasser de nouveaux: du reste nul souvenir du mort. Quelque chose de lui subsiste cependant, et la tombe ne le renferme pas tout entier. Il avait une âme, une âme rachetée du sang de Jésus-Christ: où est-elle? à l'instant où elle quitta le corps, sa demeure fut fixée, ou dans le ciel sans crainte désormais, ou dans l'enfer sans espérance. Terrible, terrible alternative! Et à présent, plongez-vous dans les soins de la terre, différez votre conversion: dites encore, il sera temps demain. Insensé! ce temps, dont tu abuses, creuse ta fosse, et demain ce sera l'éternité!
CHAPITRE XXIV.
Du jugement et des peines des pécheurs.
Table des matières
1. En toutes choses regardez la fin, et reportez-vous au jour où vous serez là, debout devant le Juge sévère, à qui rien n'est caché, qu'on n'apaise point par des présents, qui ne reçoit point d'excuses; mais qui jugera selon la justice.
Pécheur misérable et insensé! que répondrez-vous à Dieu qui sait tous vos crimes, vous qui tremblez quelquefois à l'aspect d'un homme irrité?
Par quel étrange oubli de vous-même vous en allez-vous, sans rien prévoir, vers ce jour où nul ne pourra être excusé ni défendu par un autre, mais où chacun sera pour soi un fardeau assez pesant?
Maintenant votre travail produit son fruit; vos larmes sont agréées, vos gémissements écoutés; votre douleur satisfait à Dieu, et purifie votre âme.
2. Il a ici-bas un grand et salutaire purgatoire, l'homme patient qui, en butte aux outrages, s'afflige plus de la malice d'autrui que de sa propre injure; qui prie sincèrement pour ceux qui le contristent, et leur pardonne du fond du cœur; qui, s'il a peiné les autres, est toujours prêt à demander pardon; qui incline à la compassion plus qu'à la colère; qui se fait violence à lui-même, et s'efforce d'assujettir entièrement la chair à l'esprit.
Il vaut mieux se purifier maintenant de ses péchés et retrancher ses vices, que d'attendre à les expier en l'autre vie.
Oh! combien nous nous trompons nous-mêmes par l'amour désordonné que nous avons pour notre chair!
3. Que dévorera ce feu, sinon vos péchés?
Plus vous vous épargnez vous-même à présent, et plus vous flattez votre chair, plus ensuite votre châtiment sera terrible, et plus vous amassez pour le feu éternel.
L'homme sera puni plus rigoureusement dans les choses où il a le plus péché.
Là, les paresseux seront percés par des aiguillons ardents, et les intempérants tourmentés par une faim et une soif extrêmes.
Là, les voluptueux et les impudiques seront plongés dans une poix brûlante et dans un soufre fétide; comme des chiens furieux, les envieux hurleront dans leur douleur.
4. Chaque vice aura son tourment propre.
Là, les superbes seront remplis de confusion, et les avares réduits à la plus misérable indigence.
Là, une heure sera plus terrible dans le supplice, que cent années ici dans la plus dure pénitence.
Ici, quelquefois le travail cesse, on se console avec ses amis: là, nul repos, nulle consolation pour les damnés.
Soyez donc maintenant plein d'appréhension et de douleur pour vos péchés, afin de partager, au jour du jugement, la sécurité des bienheureux.
Car les justes alors s'élèveront avec une grande assurance contre ceux qui les auront opprimés et méprisés86.
[86] Sap., V, 1.
Alors se lèvera, pour juger, celui qui se soumet aujourd'hui humblement aux jugements des hommes.
Alors l'humble et le pauvre auront une grande confiance; et de tous côtés l'épouvante environnera le superbe.
5. Alors on verra qu'il fut sage en ce monde, celui qui apprit à être insensé et méprisable pour Jésus-Christ.
Alors on s'applaudira des tribulations souffertes avec patience, et toute iniquité sera muette87.
[87] Ps. CVI, 42.
Alors tous les justes seront transportés d'allégresse, et tous les impies consternés de douleur.
Alors la chair affligée se réjouira plus que si elle avait toujours été nourrie dans les délices.
Alors les vêtements pauvres resplendiront, et les habits somptueux perdront tout leur éclat.
Alors la plus pauvre petite demeure sera jugée au-dessus du palais tout brillant d'or.
Alors une patience constamment soutenue sera de plus de secours que toute la puissance du monde; et une obéissance simple, élevée plus haut que toute la prudence du siècle.
6. Alors on trouvera plus de joie dans la pureté d'une bonne conscience, que dans une docte philosophie.
Alors le mépris des richesses aura plus de poids dans la balance, que tous les trésors de la terre.
Alors le souvenir d'une pieuse prière vous sera de plus de consolation, que celui d'un repas splendide.
Alors vous vous réjouirez plus du silence gardé que des longs entretiens.
Alors les œuvres saintes l'emporteront sur les beaux discours.
Alors vous préférerez une vie de peine et de travail à tous les plaisirs de la terre.
Apprenez donc maintenant à supporter quelques légères souffrances, afin d'être alors délivré de souffrances plus grandes.
Éprouvez ici d'abord ce que vous pourrez dans la suite.
Si vous ne pouvez maintenant souffrir si peu de chose, comment supporterez-vous les tourments éternels?
Si maintenant la moindre douleur vous cause tant d'impatience, que sera-ce donc alors des tortures de l'enfer!
Il y a, n'en doutez point, deux joies qu'on ne peut réunir; vous ne pouvez goûter ici-bas les délices du monde, et régner ensuite avec Jésus-Christ.
7. Si vous aviez vécu jusqu'à ce jour dans les honneurs et les voluptés, de quoi cela vous servirait-il, s'il vous fallait mourir à l'instant?
Donc tout est vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.
Car celui qui aime Dieu de tout son cœur, ne craint ni la mort, ni le supplice, ni le jugement, ni l'enfer, parce que l'amour parfait nous donne un sûr accès près de Dieu.
Mais celui qui aime encore le péché, il n'est pas surprenant qu'il redoute la mort et le jugement.
Cependant si l'amour ne vous éloigne pas encore du mal, il est bon qu'au moins la crainte vous retienne.
Celui qui est peu touché de la crainte de Dieu ne saurait longtemps persévérer dans le bien: mais il tombera bientôt dans les piéges du démon.
RÉFLEXION.
Dieu est patient, dit saint Augustin, parce qu'il est éternel. Mais, après les jours de patience, viendra le jour de la justice; jour d'effroi, jour inévitable; où toute chair comparaîtra devant le Roi de l'éternité, pour rendre compte de ses œuvres et de ses pensées mêmes. Transportez-vous en esprit à ce moment formidable: voilà que la poussière des tombeaux s'émeut, et de toutes parts la foule des morts accourt aux pieds du souverain juge. Là, tous les secrets sont dévoilés, la conscience n'a plus de ténèbres, et chacun attend en silence le sort qui lui est destiné pour toujours. Les deux cités se séparent; la grande sentence est prononcée; elle ouvre le paradis aux justes, et tombe sur les pécheurs avec tout le poids d'une éternelle réprobation. Environné des anges fidèles et de la troupe resplendissante des élus, Jésus-Christ remonte dans sa gloire: Satan saisit sa proie et l'entraîne dans l'abîme: tout est consommé à jamais; il ne reste plus que les joies du ciel, et le désespoir de l'enfer. Pendant que vous êtes encore sur la terre, le choix entre ces demeures vous est laissé: choisissez donc, mais n'oubliez pas qu'il n'y a point de repentir de l'autre côté de la tombe.
CHAPITRE XXV.
Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement de sa vie.
Table des matières
1. Soyez vigilant et fervent dans le service de Dieu, et faites-vous souvent cette demande: Pourquoi es-tu venu ici, et pourquoi as-tu quitté le siècle?
N'était-ce pas afin de vivre pour Dieu, et devenir un homme spirituel?
Embrasez-vous donc du désir d'avancer, parce que vous recevrez bientôt la récompense de vos travaux, et qu'alors il n'y aura plus ni crainte ni douleur.
Maintenant un peu de travail, et puis un grand repos: que dis-je? une joie éternelle!
Si vous agissez constamment avec ardeur et fidélité, Dieu aussi sera sans doute fidèle et magnifique dans ses récompenses.
Vous devez conserver une ferme espérance de parvenir à la gloire; mais il ne faut pas vous livrer à une sécurité trop profonde, de peur de tomber dans le relâchement ou dans la présomption.
2. Un nomme qui flottait souvent, plein d'anxiétés, entre la crainte et l'espérance, étant un jour accablé de tristesse, entra dans une église, et, se prosternant devant un autel pour prier, il disait et redisait en lui-même: Oh! si je savais que je dusse persévérer! Aussitôt il entendit intérieurement cette divine réponse: Si vous le saviez, que voudriez-vous faire? Faites maintenant ce que vous feriez alors, et vous jouirez de la paix.
Consolé à l'instant même, et fortifié, il s'abandonna sans réserve à la volonté de Dieu, et ses agitations cessèrent.
Il ne voulut plus rechercher avec curiosité ce qui lui arriverait dans l'avenir; mais il s'appliqua uniquement à connaître la volonté de Dieu, et ce qui lui plaît davantage, afin de commencer et d'achever tout ce qui est bien.
3. Espérez en Dieu, dit le Prophète, et faites le bien: habitez en paix la terre, et vous serez nourri de ses richesses88,
[88] Ps. XXXVI, 3.
Une chose refroidit en quelques-uns l'ardeur d'avancer et de se corriger: la crainte des difficultés, et le travail du combat.
Eu effet, ceux-là devancent les autres dans la vertu, qui s'efforcent avec le plus de courage de se vaincre eux-mêmes dans ce qui leur est le plus pénible et qui contrarie le plus leurs penchants.
Car l'homme fait d'autant plus de progrès et mérite d'autant plus de grâces, qu'il se surmonte lui-même et se mortifie davantage.
4. Il est vrai que tous n'ont pas également à combattre pour se vaincre et mourir à eux-mêmes.
Cependant un homme animé d'un zèle ardent avancera bien plus, même avec de nombreuses passions, qu'un autre à cet égard mieux disposé, mais tiède pour la vertu.
Deux choses aident surtout à opérer un grand amendement: s'arracher avec violence à ce que la nature dégradée convoite, et travailler ardemment à acquérir la vertu dont on a le plus grand besoin.
Attachez-vous aussi particulièrement à éviter et à vaincre les défauts qui vous déplaisent le plus dans les autres.
5. Profitez de tout pour votre avancement. Si vous voyez de bons exemples, ou si vous les entendez raconter, animez-vous à les imiter.
Que si vous apercevez quelque chose de répréhensible, prenez garde de commettre la même faute; ou, si vous l'avez quelquefois commise, tâchez de vous corriger promptement.
Comme votre œil observe les autres, les autres vous observent aussi.
Qu'il est consolant et doux de voir des religieux zélés, pieux, fervents, fidèles observateurs de la règle!
Qu'il est triste, au contraire, et pénible d'en voir qui ne vivent pas dans l'ordre, et qui ne remplissent pas les engagements auxquels ils ont été appelés!
Qu'on se nuit à soi-même en négligeant les devoirs de sa vocation, et en détournant son cœur à des choses dont on n'est point chargé!
6. Souvenez-vous de ce que vous avez promis, et que Jésus crucifié vous soit toujours présent.
Vous avez bien sujet de rougir, en considérant la vie de Jésus-Christ, d'avoir jusqu'ici fait si peu d'efforts pour y conformer la vôtre, quoique vous soyez, depuis si longtemps, entré dans la voie de Dieu.
Un religieux qui s'exerce à méditer sérieusement, et avec piété, la vie très-sainte et la Passion du Sauveur, y trouvera en abondance tout ce qui lui est utile et nécessaire: et il n'a pas besoin de chercher hors de Jésus quelque chose de meilleur.
Ah! si Jésus crucifié entrait dans notre cœur, que nous serions bientôt suffisamment instruits!
7. Un religieux fervent reçoit bien ce qu'on lui commande, et s'y soumet sans peine.
Un religieux tiède et relâché souffre tribulation sur tribulation, et ne trouve de tous côtés que la gêne, parce qu'il est privé des consolations intérieures, et qu'il lui est interdit d'en chercher au dehors.
Un religieux qui s'affranchit de sa règle est exposé à des chutes terribles.
Celui qui cherche une vie moins contrainte et moins austère sera toujours dans l'angoisse: car toujours quelque chose lui déplaira.
8. Comment font tant d'autres religieux qui observent, dans les cloîtres, une si étroite discipline?
Ils sortent rarement, ils vivent retirés, ils sont nourris très-pauvrement et grossièrement vêtus; ils travaillent beaucoup, parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de longues prières, de fréquentes lectures, et observent en tout une exacte discipline.
Considérez les Chartreux, les religieux de Cîteaux, et les autres religieux et religieuses de différents ordres, qui se lèvent toutes les nuits pour chanter les louanges de Dieu.
Il serait donc bien honteux que la paresse vous tînt encore éloigné d'un saint exercice, lorsque déjà tant de religieux commencent à célébrer le Seigneur.
9. Oh! si vous n'aviez autre chose à faire qu'à louer de cœur et de bouche, perpétuellement, le Seigneur notre Dieu! si jamais vous n'aviez besoin de manger, de boire, de dormir, et que vous puissiez ne pas interrompre un seul moment ces louanges ni les autres exercices spirituels! vous seriez alors beaucoup plus heureux qu'à présent, assujetti comme vous l'êtes au corps et à toutes ses nécessités.
Plût à Dieu que nous fussions affranchis de ces nécessités, et que nous n'eussions à songer qu'à la nourriture de notre âme, que nous goûtons, hélas! si rarement!
10. Quand un homme en est venu à ne chercher sa consolation dans aucune créature, c'est alors qu'il commence à goûter Dieu parfaitement, et qu'il est, quoi qu'il arrive, toujours satisfait.
Alors il ne se réjouit d'aucune prospérité, et aucun revers ne le contriste; mais il s'abandonne tout entier, avec une pleine confiance, à Dieu, qui lui est tout en toutes choses, pour qui rien ne périt, rien ne meurt, pour qui, au contraire, tout vit, et à qui tout obéit sans délai.
11. Souvenez-vous toujours que votre fin approche, et que le temps perdu ne revient point.
Les vertus ne s'acquièrent qu'avec beaucoup de soins et des efforts constants.
Dès que vous commencerez à tomber dans la tiédeur, vous tomberez dans le trouble.
Mais si vous persévérez dans la ferveur, vous trouverez une grande paix, et vous sentirez votre travail plus léger, à cause de la grâce de Dieu, et de l'amour de la vertu.
L'homme fervent et zélé est prêt à tout.
Il est plus pénible de résister aux vices et aux passions, que de supporter les fatigues du corps.
Celui qui n'évite pas les petites fautes, tombera peu à peu dans les grandes89.
[89] Eccli., XIX, 1.
Vous vous réjouirez toujours le soir, quand vous aurez employé le jour avec fruit.
Veillez sur vous, excitez-vous, avertissez-vous; et quoi qu'il en soit des autres, ne vous négligez pas vous-même.
Vous ne ferez de progrès qu'autant que vous vous ferez de violence.
RÉFLEXION.
Êtes-vous sincèrement résolu à vous sauver? en avez-vous la volonté ferme? Alors préparez-vous au travail, au combat; car le salut est à ce prix: La voie qui conduit à la perte est large: mais qu'étroite, dit l'Évangile, est celle qui conduit à la vie90! Sans doute l'onction de la grâce adoucit, pour le fidèle, ce travail, ce combat; au milieu des fatigues et des souffrances, il jouit d'une paix céleste que le pécheur ne connaît point. Cependant il a besoin de continuels efforts pour triompher de lui-même, pour vaincre ses désirs, ses passions, et le monde, et le prince de ce monde91. Qui a fait les saints, sinon cette lutte courageuse et persévérante? Les uns ont été tourmentés, ne voulant pas racheter leur vie, afin d'en trouver une meilleure dans la résurrection. Les autres ont souffert les moqueries, les fouets, les chaînes et les prisons; ils ont été lapidés, sciés, éprouvés en toute manière; ils sont morts par le tranchant du glaive; vagabonds, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, oppressés par le besoin, l'affliction, l'angoisse, ils ont erré dans les déserts, et dans les montagnes, et dans les antres, et dans les cavernes de la terre; eux dont le monde n'était pas digne. Enveloppés donc d'une si grande nuée de témoins, dégageons-nous de tout ce qui nous appesantit, et du péché qui nous environne, et courons par la patience au combat qui nous est proposé; les regards fixés sur Jésus, l'auteur et le consommateur de la foi, qui, en vue de la joie qui lui était préparée, a souffert la croix, en méprisant l'ignominie; et maintenant il est assis à la droite du trône de Dieu92.
[90] Matth., VII, 13, 14.
[91] Joann., XIV, 30.
[92] Heb., XI, 35–38; XII, 1, 2.
FIN DU PREMIER LIVRE.
L'IMITATION
DE
JÉSUS-CHRIST.
LIVRE DEUXIÈME.
INSTRUCTION POUR AVANCER DANS LA VIE INTÉRIEURE.
Table des matières
CHAPITRE PREMIER.
De la conversation intérieure.
Table des matières
1. Le royaume de Dieu est au dedans de vous93, dit le Seigneur.
[93] Luc., XVII, 21.
Revenez à Dieu de tout votre cœur, laissez là ce misérable monde, et votre âme trouvera le repos.
Apprenez à mépriser les choses extérieures, et à vous donner aux intérieures, et vous verrez le royaume de Dieu venir en vous.
Car le royaume de Dieu est paix et joie dans l'Esprit saint94: ce qui n'est pas donné aux impies.
[94] Rom., XIV, 17.
Jésus-Christ viendra à vous, et il vous remplira de ses consolations, si vous lui préparez au dedans de vous une demeure digne de lui.
Toute sa gloire et toute sa beauté est intérieure95; c'est dans le secret du cœur qu'il se plaît.
[95] Ps. XLIV, 14.
Il visite souvent l'homme intérieur, et ses entretiens sont doux, ses consolations ravissantes; sa paix est inépuisable, et sa familiarité incompréhensible.
2. Âme fidèle, hâtez-vous donc de préparer votre cœur pour l'époux, afin qu'il daigne venir et habiter en vous.
Car il a dit: Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure96. Laissez donc Jésus entrer en vous, et n'y laissez entrer que lui.
[96] Joann., XIV, 23.
Lorsque vous posséderez Jésus, vous serez riche, et lui seul vous suffit. Il veillera pour vous, il prendra de vous un soin fidèle en toutes choses, de sorte que vous n'aurez plus besoin de rien attendre des hommes.
Car les hommes changent vite, et vous manquent tout d'un coup; mais Jésus-Christ demeure éternellement97: inébranlable dans sa constance, il est près de vous jusqu'à la fin.
[97] Joann., XII, 34.
3. On ne doit guère compter sur un homme fragile et mortel, encore bien qu'il vous soit utile, et que vous soyez chers l'un à l'autre; et il n'y a pas lieu de s'attrister beaucoup, si quelquefois il vous traverse et s'élève contre vous.
Ceux qui sont aujourd'hui pour vous, pourront demain être contre vous, et réciproquement: les hommes changent comme le vent.
Mettez en Dieu toute votre confiance: qu'il soit votre crainte et votre amour: il répondra pour vous, et il fera ce qui est le meilleur.
Vous n'avez point ici de demeure stable98: en quelque lieu que vous soyez, vous êtes étranger et voyageur; et vous n'aurez jamais de repos, que vous ne soyez uni intimement à Jésus-Christ.
[98] Heb., XIII, 14.
4. Que cherchez-vous autour de vous? Ce n'est pas ici le lieu de votre repos.
Votre demeure doit être dans le ciel, et vous ne devez regarder toutes les choses de la terre que comme en passant.
Tout passe: et vous passez avec tout le reste.
Prenez garde de vous attacher à quoi que ce soit, de peur d'en devenir l'esclave, et de vous perdre.
Que sans cesse votre pensée monte vers le Très-Haut, et votre prière vers Jésus-Christ.
Si vous ne savez pas encore vous élever aux contemplations célestes, reposez-vous dans la Passion du Sauveur, et aimez à demeurer dans ses plaies sacrées.
Car si vous vous réfugiez avec amour dans ces plaies et ces précieux stigmates, vous sentirez une grande force au temps de la tribulation; vous vous inquiéterez peu du mépris des hommes, et vous supporterez aisément les paroles médisantes.
5. Jésus-Christ a été aussi méprisé des hommes en ce monde, et, dans les plus extrêmes angoisses, abandonné des siens, de ses amis, de ses proches, au milieu des opprobres.
Jésus-Christ a voulu souffrir et être méprisé, et vous osez vous plaindre de quelque chose!
Jésus-Christ a eu des ennemis et des détracteurs, et vous voudriez n'avoir que des amis et des bienfaiteurs!
Comment votre patience méritera-t-elle d'être couronnée, s'il ne vous arrive rien de pénible?
Si vous ne voulez rien souffrir, comment serez-vous ami de Jésus-Christ?
Souffrez avec Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, si vous voulez régner avec Jésus-Christ.
6. Si une seule fois vous étiez entré bien avant dans le cœur de Jésus, et que vous eussiez ressenti quelque mouvement de son amour, que vous auriez peu de souci de ce qui peut ou vous contrarier ou vous plaire! Vous vous réjouiriez d'un outrage reçu, parce que l'amour de Jésus apprend à l'homme à se mépriser lui-même.
Celui qui aime Jésus et la vérité, un homme vraiment intérieur, et dégagé de toute affection déréglée, peut librement s'approcher de Dieu, et, s'élevant en esprit au-dessus de soi-même, se reposer en lui par une jouissance anticipée.
7. Celui qui estime les choses suivant ce qu'elles sont, et non d'après les discours et l'opinion des hommes, est vraiment sage; et c'est Dieu qui l'instruit plus que les hommes.
Celui qui vit au dedans de lui-même, et qui s'inquiète peu des choses du dehors, tous les lieux lui sont bons, et tous les temps pour remplir ses pieux exercices.
Un homme intérieur se recueille bien vite, parce qu'il ne se répand jamais tout entier au dehors.
Les travaux extérieurs, les occupations nécessaires en certains temps, ne le troublent point; mais il se prête aux choses, selon qu'elles arrivent.
Celui qui a établi l'ordre au dedans de soi, ne se tourmente guère de ce qu'il y a de bien ou de mal dans les autres.
L'on n'a de distractions et d'obstacles qu'autant que l'on s'en crée soi-même.
8. Si vous étiez ce que vous devez être, entièrement libre et détaché, tout contribuerait à votre bien et à votre avancement.
Mais beaucoup de choses vous déplaisent et souvent vous troublent, parce que vous n'êtes pas encore tout à fait mort à vous-même et séparé des choses de la terre.
Rien n'embarrasse et ne souille tant le cœur de l'homme que l'amour impur des créatures.
Si vous rejetez les consolations du dehors, vous pourrez contempler les choses du ciel, et goûter souvent les joies intérieures.
RÉFLEXION.
L'âme chrétienne, détachée du monde, n'a qu'un désir pour le temps comme pour l'éternité; d'être unie à Jésus, de cette union ineffable dont la divine peinture nous ravit dans le cantique mystérieux de l'amour. Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui; il repose entre les lis, jusqu'à ce que l'aurore se lève, et que les ombres déclinent99. Hélas! que cherchez-vous au dehors? Rentrez, rentrez en vous-même, préparez au céleste époux une demeure digne de lui, et il viendra, et il s'y reposera; car ses délices sont d'habiter dans le cœur qui l'appelle. Alors, seul avec Jésus, loin des bruits de la terre, dans le silence des créatures, il vous parlera, comme un ami parle à son ami100, et transporté de l'entendre, vous ne voudrez plus à jamais écouter que lui.
[99] Cant., II, 16, 17.
[100] Exod., XXXIII, 11.
CHAPITRE II.
Qu'il faut s'abandonner à Dieu en esprit d'humilité.
Table des matières
1. Inquiétez-vous peu de qui est pour vous ou contre vous; mais prenez soin que Dieu soit avec vous en tout ce que vous faites.
Ayez la conscience pure, et Dieu prendra votre défense.
Toute la malice des hommes ne saurait nuire à celui que Dieu veut protéger.
Si vous savez vous taire et souffrir, Dieu, sans doute, vous assistera.
Il sait le temps et la manière de vous délivrer; abandonnez-vous donc à lui.
C'est de Dieu que vient le secours, c'est lui qui délivre de la confusion.
Il est souvent très-utile, pour nous retenir dans une plus grande humilité, que les autres soient instruits de nos défauts, et qu'ils nous les reprochent.
2. Quand un homme s'humilie de ses défauts, il apaise aisément les autres, et se réconcilie sans peine ceux qui sont irrités contre lui.
Dieu protége l'humble et le délivre; il aime l'humble et le console; il s'incline vers l'humble et lui prodigue ses grâces, et après l'abaissement, il l'élève dans la gloire.
Il révèle à l'humble ses secrets; il l'invite et l'attire doucement à lui.
Quelque affront qu'il reçoive, l'humble vit encore en paix, parce qu'il s'appuie sur Dieu et non sur le monde.
Ne pensez pas avoir fait de progrès, si vous ne vous croyez au-dessous de tous les autres.
RÉFLEXION.
Que vous importent les discours et les pensées des hommes! Ce ne seront point eux qui vous jugeront. S'ils vous accusent à tort, celui qui voit le fond des consciences vous a déjà justifié. S'ils vous reprochent des fautes réelles, n'êtes-vous pas heureux d'être averti, heureux de souffrir une humiliation salutaire? Ce qui vous trouble, c'est l'orgueil, qui ne saurait supporter d'être repris. L'humble ne s'irrite point, ne s'émeut point, lors même que la passion le condamne injustement. Plein du sentiment de sa misère, on ne saurait jamais tant s'abaisser, qu'il ne s'abaisse dans son cœur encore davantage. Voulez-vous que rien n'altère le calme de votre âme? abandonnez-vous à Dieu en toutes choses; et dans les peines, les contrariétés, les traverses, dites avec Jésus-Christ: Oui, mon Père, parce qu'il vous a plu ainsi101!
[101] Luc., X, 21.
CHAPITRE III.
De l'homme pacifique.
Table des matières
1. Conservez-vous premièrement dans la paix; et alors vous pourrez la donner aux autres.
Le pacifique est plus utile que le savant.
Un homme passionné change le bien en mal, et croit le mal aisément. L'homme paisible et bon ramène tout au bien.
Celui qui est affermi dans la paix ne pense mal de personne; mais l'homme inquiet et mécontent est agité de divers soupçons: il n'a jamais de repos, et n'en laisse point aux autres.
Il dit souvent ce qu'il ne faudrait pas dire, et ne fait pas ce qu'il faudrait faire.
Attentif au devoir des autres, il néglige ses propres devoirs.
Ayez donc premièrement du zèle pour vous-même, et vous pourrez ensuite avec justice l'étendre sur le prochain.
2. Vous savez bien colorer et excuser vos fautes, et vous ne voulez pas recevoir les excuses des autres.
Il serait plus juste de vous accuser vous-même, et d'excuser votre frère.
Si vous voulez qu'on vous supporte, supportez aussi les autres.
Voyez combien vous êtes loin encore de la vraie charité et de l'humilité, qui jamais ne s'irrite et ne s'indigne que contre elle-même!
Ce n'est pas une grande chose de bien vivre avec les hommes doux et bons, car cela plaît naturellement à tous; chacun aime son repos, et s'affectionne à ceux qui partagent ses sentiments.
Mais vivre en paix avec des hommes durs, pervers, sans règle, ou qui nous contrarient, c'est une grande grâce, une vertu courageuse et digne d'être louée.
3. Il y en a qui sont en paix avec eux-mêmes et avec les autres.
Et il y en a qui n'ont point la paix, et qui troublent celle d'autrui: ils sont à charge aux autres et plus à charge à eux-mêmes.
Il y en a enfin qui se maintiennent dans la paix, et qui s'efforcent de la rendre aux autres.
Au reste, toute notre paix, dans cette misérable vie, consiste plus dans une souffrance humble que dans l'exemption de la souffrance.
Qui sait le mieux souffrir, possédera la plus grande paix. Celui-là est vainqueur de soi et maître du monde, ami de Jésus-Christ et héritier du ciel.
RÉFLEXION.
Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu102. Comprenez la grandeur de ce nom et l'instruction profonde qu'il renferme. La paix, c'est l'ordre parfait; et le trouble, les dissensions, les discordes, la guerre, ne sont entrés dans le monde que par la violation de l'ordre ou par le péché. Ainsi point de paix où règne le péché; point de paix dans l'homme dont les pensées, les affections, les volontés ne sont pas en tout conformes à l'ordre ou à la vérité et à la volonté de Dieu; point de paix dans la société dont les doctrines et les lois s'écartent de la loi et des doctrines révélées de Dieu: et quiconque, homme ou peuple, brise cette loi, nie ces doctrines, ne fût-ce qu'en un seul point, cet homme, ce peuple rebelle à Dieu, subit à l'instant le châtiment de son crime. Un malaise inconnu s'empare de lui: je ne sais quelle force désordonnée le pousse et le repousse en tous sens, et nulle part il ne trouve de repos: comme Caïn, après son meurtre, il a peur. Non, la paix n'est en effet que pour les enfants de Dieu: ils la goûtent en eux-mêmes, et la répandent sur les autres; elle coule, pour ainsi dire, de leur cœur, comme ces fleurs qui arrosaient l'heureux séjour de notre premier père, au temps de son innocence. Et quand viendra la dernière heure, ce sera encore la paix; car le royaume de Dieu est justice et paix103. Enfants de Dieu, entrez dans le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde104!
[102] Matth., V, 9.
[103] Rom., XIV, 17.
[104] Matth., XXV, 34.
CHAPITRE IV.
De la pureté d'esprit, et de la droiture d'intention.
Table des matières
1. L'homme s'élève au-dessus de la terre sur deux ailes, la simplicité et la pureté.
La simplicité doit être dans l'intention, et la pureté dans l'affection.
La simplicité cherche Dieu; la pureté le trouve et le goûte.
Nulle bonne œuvre ne vous sera difficile, si vous êtes libre au dedans de toute affection déréglée.
Si vous ne voulez que ce que Dieu veut, et ce qui est utile au prochain, vous jouirez de la liberté intérieure.
Si votre cœur était droit, alors toute créature vous serait un miroir de vie et un livre rempli de saintes instructions.
Il n'est point de créature si petite et si vile qui ne présente quelque image de la bonté de Dieu.
2. Si vous aviez en vous assez d'innocence et de pureté, vous verriez tout sans obstacle. Un cœur pur pénètre le ciel et l'enfer.
Chacun juge des choses du dehors selon ce qu'il est au dedans de lui-même.
S'il est quelque joie dans le monde, le cœur pur la possède.
Et s'il y a des angoisses et des tribulations, avant tout elles sont connues de la mauvaise conscience.
Comme le fer mis au feu perd sa rouille, et devient tout étincelant, ainsi celui qui se donne sans réserve à Dieu, se dépouille de sa langueur et se change en un homme nouveau.
3. Quand l'homme commence à tomber dans la tiédeur, alors il craint le moindre travail, et reçoit avidement les consolations du dehors.
Mais quand il commence à se vaincre parfaitement et à marcher avec courage dans la voie de Dieu, alors il compte pour rien ce qui lui était le plus pénible.
RÉFLEXION.
Quand Jésus-Christ voulut proposer un modèle à ses disciples, le choisit-il parmi les hommes distingués par leur science ou par la supériorité de leur esprit? Non; il appela un petit enfant, le plaça au milieu d'eux, et dit: En vérité je vous le dis, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux105. Or, que voyons-nous dans l'enfance? la simplicité, la pureté. Elle croit, elle aime, elle agit, sans aucun retour sur elle-même, par un premier mouvement du cœur: et voilà ce qui plaît à Dieu. Il ne demande ni de longues prières, ni d'éloquents discours, ni des méditations profondes, mais une volonté droite et un amour plein de candeur. N'avoir en tout de désirs que les siens, s'oublier entièrement soi-même, se soumettre aux volontés de l'adorable Providence, sans chercher à les scruter; quoi de plus pur que cet abandon, que cette simple obéissance? Aussi la récompense en sera-t-elle grande: Heureux, est-il dit, ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu106.
[105] Matth., XVIII, 2, 3.
[106] Matth., V, 8.
CHAPITRE V.
De la considération de soi-même.
Table des matières
1. Nous ne devons pas trop compter sur nous-mêmes, parce que souvent la grâce et le jugement nous manquent.
Nous n'avons en nous que peu de lumière, et ce peu il est aisé de le perdre par négligence.
Souvent, nous ne nous apercevons pas combien nous sommes aveugles au dedans de nous.
À de mauvaises actions souvent nous donnons de pires excuses.
Quelquefois nous sommes mus par la passion, et nous croyons que c'est par le zèle.
Nous relevons de petites fautes dans les autres, et nous nous en permettons de plus grandes.
Nous sentons bien vite, et nous pensons ce que nous souffrons des autres; mais tout ce qu'ils ont à souffrir de nous, nous n'y songeons point.
Qui se jugerait équitablement soi-même, sentirait qu'il n'a droit de juger personne sévèrement.
2. L'homme intérieur préfère le soin de soi-même à tout autre soin; et lorsqu'on est attentif à soi, on se tait aisément sur les autres.
Vous ne serez jamais un homme intérieur et vraiment pieux, si vous ne gardez le silence sur ce qui vous est étranger, et si vous ne vous occupez principalement de vous-même.
Si vous n'avez que Dieu et vous-même en vue, vous serez peu touché de ce que vous apercevrez au dehors.
Où êtes-vous quand vous n'êtes pas présent à vous-même? Et que vous revient-il d'avoir tout parcouru, et de vous être oublié?
Si vous voulez posséder la paix et être véritablement uni à Dieu, il faut laisser là tout le reste, et ne penser qu'à vous seul.
3. Vous ferez de grands progrès, si vous vous dégagez de tous les soins du temps.
Vous serez au contraire fatigué bien vite, si vous comptez pour quelque chose ce qui n'est que de ce monde.
Qu'il n'y ait rien de grand à vos yeux, d'élevé, de doux, d'aimable, que Dieu seul, ou ce qui vient de Dieu.
Regardez comme une pure vanité toute consolation qui repose sur la créature.
L'âme qui aime Dieu méprise tout ce qui est au-dessous de Dieu.
Dieu seul est éternel, immense, et remplissant tout, est la consolation de l'âme, et la vraie joie du cœur.
RÉFLEXION.
Quand vous sauriez ce qu'il y a de bon et de mauvais dans chaque homme, sans en excepter un seul, à quoi cela vous servirait-il, si vous vous ignorez vous-même? On ne vous interrogera point, au dernier jour, sur la conscience d'autrui. Laissez donc là une sollicitude dont presque toujours l'orgueil et la malignité sont le principe, et occupez-vous d'un soin plus agréable à Dieu et plus utile pour vous. La grande, la vraie science est de se connaître soi-même: ce doit être notre étude de tous les instants. Alors on apprend à se mépriser, à gémir sur la plaie de son cœur, sur l'amour-propre effréné qui nous domine, sur les secrètes convoitises qui nous tourmentent, et l'on s'écrie comme l'Apôtre: Qui me délivrera de ce corps de mort107? Heureuse, heureuse délivrance! mais que trouverons-nous après, si nous avons été fidèles? Dieu, uniquement Dieu, et en lui toutes choses, toute consolation, tout bien. Ô mon âme! puisqu'il est ainsi, commence dès ce moment même à te dégager du poids qui t'affaisse, de la terre et des créatures, pour ne t'attacher qu'à Dieu seul.
[107] Rom., VII, 24.
CHAPITRE VI.
De la joie d'une bonne conscience.
Table des matières
1. La gloire de l'homme de bien est le témoignage de sa conscience108.
[108] II. Cor., I, 12.
Ayez la conscience pure, et vous posséderez toujours la joie.
La bonne conscience peut supporter beaucoup de choses, et elle est pleine de joie dans les adversités.
La mauvaise conscience est toujours inquiète et troublée.
Vous jouirez d'un repos ravissant, si votre cœur ne vous reproche rien.
Ne vous réjouissez que d'avoir fait le bien.
Les méchants n'ont jamais de véritable joie, ils ne possèdent point la paix intérieure, parce qu'il n'y a point de paix pour l'impie109, dit le Seigneur.
[109] Is., LVII, 21.
Et s'ils disent: Nous sommes dans la paix, les maux ne viendront pas sur nous; et qui oserait nous nuire110? ne les croyez pas: car la colère de Dieu se lèvera soudain, et leurs œuvres seront réduites à rien, et leurs pensées périront.
[110] Jer., V, 12.
2. Se faire un sujet de gloire de la tribulation, n'est pas difficile à celui qui aime: car se glorifier ainsi, c'est se glorifier dans la Croix de Jésus-Christ111.
[111] Rom., V, 3. Gal., VI, 14.
La gloire que les hommes donnent et reçoivent est courte.
La tristesse accompagne toujours la gloire du monde.
La gloire des bons est dans leur conscience, et non dans la bouche des hommes.
L'allégresse des justes est de Dieu et en Dieu, et leur joie vient de la vérité.
Celui qui désire la gloire véritable et éternelle dédaigne la gloire du temps.
Et celui qui recherche la gloire du temps, et ne la méprise pas de toute son âme, montre qu'il aime peu la gloire éternelle.
Il jouit d'une grande tranquillité de cœur, celui que n'émeut ni la louange ni le blâme.
3. Il sera aisément en paix et content, celui dont la conscience est pure.
Vous n'êtes pas plus saint parce qu'on vous loue, ni plus imparfait parce qu'on vous blâme.
Vous êtes ce que vous êtes; et tout ce qu'on pourra dire ne vous fera pas plus grand que vous ne l'êtes aux yeux de Dieu.
Si vous considérez bien ce que vous êtes en vous-même, vous vous embarrasserez peu de ce que les hommes disent de vous.
L'homme voit le visage, mais Dieu voit le cœur112. L'homme regarde les actions, mais Dieu pèse l'intention.
[112] I. Reg., XVI, 7.
Faire toujours bien et s'estimer peu, c'est le signe d'une âme humble.
Ne vouloir de consolation d'aucune créature, c'est la marque d'une grande pureté et d'une grande confiance intérieure.
4. Quand on ne cherche au dehors aucun témoignage en sa faveur, il est manifeste qu'on s'est entièrement remis à Dieu.
Car ce n'est pas celui qui se recommande lui-même qui est approuvé, dit saint Paul, mais celui que Dieu recommande113.
[113] II. Cor., X, 18.
Avoir toujours Dieu présent au dedans de soi, et ne tenir à rien au dehors, c'est l'état de l'homme intérieur.
RÉFLEXION.
Nul repos pour celui qui ne le trouve pas en soi. Le cœur inquiet qui cherche au dehors dans les créatures la paix dont il est privé intérieurement, se fait une grande illusion; elle n'est pas là. Pourquoi vous tromper vous-même? La mer soulevée par les tempêtes n'est pas plus agitée que le monde; et vous lui dites: Apaise mon trouble! il n'y a de calme que dans le sein de Dieu: il n'y a de joie que dans la conscience pure. Les plaisirs distraient, les passions enivrent un moment; mais ce moment passé, que reste-t-il? Et encore que d'ennui souvent et que d'amertume pendant sa durée! Vous représentez-vous, au contraire, une félicité comparable à celle qui accompagne l'innocence; quelque chose qui, dès ici-bas, ressemble plus au ciel, que l'état d'une âme détachée de la terre, et tranquille sous la main de Dieu qu'elle possède déjà par l'espérance et par l'amour? Eh bien donc, que cet état devienne le vôtre; venez et goûtez combien le Seigneur est doux114; faites un effort, veuillez seulement: celui qui donne le bon vouloir, vous donnera aussi de l'accomplir.
[114] Ps. XXXIII, 9.
CHAPITRE VII.
Qu'il faut aimer Jésus-Christ par-dessus toutes choses.
Table des matières
1. Heureux celui qui comprend ce que c'est que d'aimer Jésus, et de se mépriser soi-même à cause de Jésus.
Il faut que notre amour pour lui nous détache de tout autre amour, parce que Jésus veut être aimé seul par-dessus toutes choses.
L'amour de la créature est trompeur et passe bientôt; l'amour de Jésus est stable et fidèle.
Celui qui s'attache à la créature tombera comme elle et avec elle; celui qui s'attache à Jésus sera pour jamais affermi.
Aimez et conservez pour ami celui qui ne vous quittera point, alors que tous vous abandonneront, et qui, quand viendra votre fin, ne vous laissera point périr.
Que vous le vouliez ou non, il vous faudra un jour être séparé de tout.
2. Vivant et mourant, tenez-vous donc près de Jésus, et confiez-vous à la fidélité de celui qui seul peut vous secourir lorsque tout vous manquera.
Tel est votre bien-aimé, qu'il ne veut point de partage; il veut posséder seul votre cœur, et y régner comme un roi sur le trône qui est à lui.
Si vous saviez bannir de votre âme toutes les créatures, Jésus se plairait à demeurer en vous.
Vous trouverez avoir perdu presque tout ce que vous aurez établi sur les hommes et non sur Jésus.
Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent, et n'y mettez pas votre confiance, car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des champs115.
[115] Is., XL, 6.
Vous serez trompé souvent, si vous jugez des hommes d'après ce qui paraît au dehors; au lieu des avantages et du soulagement que vous cherchez en eux, vous n'éprouverez presque toujours que du préjudice.
Cherchez Jésus en tout, et en tout vous trouverez Jésus. Si vous vous cherchez vous-même, vous vous trouverez aussi, mais pour votre perte.
Car l'homme qui ne cherche pas Jésus, se nuit plus à lui-même que tous ses ennemis, et que le monde entier.
RÉFLEXION.
Entraînés par le charme de sentir, ainsi que parle Bossuet, nous cherchons notre bien dans les créatures qui nous échappent et s'évanouissent comme des ombres. Nous voulons aimer et être aimés; et nous nous éloignons de la source du véritable amour, de l'amour infini. Comprenons enfin combien il est insensé d'attacher notre cœur à ce qui passe, et combien sont vaines ces amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts. Aimons Jésus sans partage; aimons-le comme il nous aime et comme il veut être aimé. La mesure de notre amour pour lui, dit saint Bernard, est de l'aimer sans mesure. Malheur à qui lui préfère quelque chose! ses désirs sont sur la route du néant.
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