Kitabı oku: «Les planteurs de la Jamaïque :»

Yazı tipi:

Thomas Mayne Reid

Les planteurs de la Jamaïque :

Aventures de la mer


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066316167

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII


LES PLANTEURS DE LA JAMAÏQUE

Table des matières


I

Table des matières

LE DÉJEUNER DU PLANTEUR

Par une superbe matinée de mai, les tintements d’une cloche annoncèrent le déjeuner aux propriétaires de la plantation à sucre de Mount-Welcome, l’une des plus belles de la Jamaïque.

Cette plantation, située à deux milles de Montego-Bay, la ville la plus importante et le port le plus fréquenté de la partie occidentale de l’île, élève dans une vallée spacieuse, entre deux lignes de montagnes boisées, les deux étages de sa large habitation, égayés par la ligne de persiennes vertes qui amortissent l’éclat de la lumière extérieure.

Il était neuf heures environ. Une demi-douzaine d’esclaves, chargés de plateaux, servaient le repas dans la grande pièce qui, selon l’habitude coloniale, tenait lieu à la fois de salon de réception et de salle à manger. Les candélabres, les canapés, les meubles d’acajou massif y étaient disposés côte à côte avec les buffets garnis de cristaux et d’argenterie.

Dès que les dernières vibrations de la cloche eurent expiré dans l’air, l’une des deux personnes qu’elle appelait fit son entrée dans la salle: c’était un homme d’une cinquantaine d’années, au teint hâlé, aux épaules larges, à la physionomie impérieuse. Il portait un costume complet de nankin, large de coupe; de son gousset sortait une épaisse chaîne d’or à laquelle étaient suspendus plusieurs cachets et un trousseau de clés. Il s’avança en regardant de tous côtés de cet œil scrutateur qui cherche les défauts du service et que la Fontaine a si bien nommé «l’œil du maître» ; ce gentleman était Loftus. Vaughan, propriétaire de Mount-Welcome et custos rotulorum du district.

Au moment où il prenait place à table, une jeune fille, aussi fraîche qu’une rose de mai, parut à l’autre extrémité de la salle. Ses pantoufles de satin, que laissait voir le bas de sa robe en cachemire blanc, se montraient alternativement, semblables à deux souris blanches, tandis qu’elle marchait ou glissait plutôt sur le parquet brillant.

Un collier d’ambre entourait le cou délicat de la charmante créature; une fleur rouge — la magnifique cloche de la quamoclet — s’épanouissait dans les tresses de ses beaux cheveux châtains.

Il aurait fallu des yeux expérimentés, familiarisés avec les caractères physiologiques des diverses races humaines, pour remarquer que cette belle enfant n’était pas du plus pursang caucasien. La légère ondulation des cheveux, la rondeur du visage, la singulière coloration des joués attestaient cependant en elle la présence du sang mêlé.

LA JEUNE FILLE S’ARRÊTA DERRIÈRE LE FAUTEUIL DE SON PÈRE. (P. 3.)


C’était la fille unique de Loftus Vaughan et elle composait à elle seule toute sa famille, car le custos était veuf.

La jeune fille s’arrêta derrière le siège de son père et lui donna, en l’embrassant, le salut matinal. Après cette caresse, elle s’assit et fit les honneurs de la table pendant qu’une esclave, attachée spécialement à son service, restait debout derrière sa chaise.

Le contraste que formait la maîtresse et l’esclave était frappant. La suivante avait les formes élancées des statues antiques, ou bien des femmes indoues que les Anglais nomment «ayahs», qui diffèrent tant du type nègre. Elle ne se rapprochait pas davantage, par sa carnation, des variétés mulâtres ou quarteronnes. Sa peau, mélangée de noir et de rouge, avait plutôt la nuance brune du palissandre, ce qui, joint à sa fraîcheur naturelle, produisait un effet agréable, bien que bizarre. Elle avait les lèvres minces, le galbe ovale et le nez aquilin, et réunissait dans sa personne le type égyptien au type arabe.

Ses cheveux, d’un noir mat, n’étaient point crépus comme ceux des nègres, mais lisses et pendants. Bien que les ciseaux ne les eussent jamais écourtés, ils descendaient à peine jusqu’à ses épaules, et la jeune fille les laissait flotter sur son cou, ce qui ajoutait à son air d’extrême jeunesse.

Sa taille élégante se drapait dans une robe sans manches; un madras, chiffonné en toque, couvrait le haut de sa tête, et soit qu’elle servît sa jeune maîtresse, soit qu’elle attendît paisiblement un ordre, les vifs regards de ses yeux fiers, la blancheur nacrée de ses dents, ses justes proportions, faisaient une esclave peu ordinaire de cette jeune fille qui s’appelait Yola.

La table était placée près de la fenêtre, et l’on avait soulevé les jalousies pour laisser pénétrer l’air frais du matin; les convives jouissaient ainsi du paysage charmant déroulé à leurs pieds: la longue avenue de tamarins, la ligne argentée de la rivière de Montego, puis au loin les toits et les flèches de la ville, les mâts des navires dans la baie, l’anse maritime même dominée par le bleu Carribeau.

Mais lorsque M. Vaughan, tout absorbé par la dégustation des mets, songea enfin à lever les yeux, ce fut pour les tenir fixés sur la troupe de ses nègres occupés dans ses champs de canne, afin de s’assurer que ses commandeurs surveillaient bien leur travail.

C’était l’heure où l’un des serviteurs devait revenir de Montego-Bay avec le courrier journalier. Les yeux de miss Vaughan se portèrent souvent sur le chemin, animés par, ce vague intérêt qu’éprouvent les jeunes filles de tous les pays à attendre le courrier qui peut leur rapporter une petite enveloppe, contenant douze feuilles aux lignes croisées, souvenir d’une amie, et en tout cas, nouvelles du dehors.

Enfin un petit négrillon, monté sur un poney au poil hérissé, courant au galop le long de l’avenue, s’arrêta devant l’habitation. C’était Quashie, le garçon de poste de Mount-Welcome.

L’attente de miss Vaughan fut déçue.

Le sac de poste ne contenait que deux lettres et un journal, tous les trois portant le timbre d’Angleterre, et à l’adresse du custos. L’une des suscriptions fut immédiatement reconnue par M. Vaughan, car un sourire de satisfaction se peignit sur son visage pendant qu’il brisait le cachet de l’enveloppe.

Dès qu’il eut parcouru la lettre, il se mit à arpenter la salle de long en large d’un air radieux, et tout en faisant claquer ses doigts, il laissa échapper des exclamations qui surprirent sa fille, car l’humeur de son père, toujours grave, devenait parfois très-rude, et un tel déploiement de gaieté était un fait inouï chez lui.

«De bonnes nouvelles, mon père? osa-t-elle lui dire enfin.

— Oui, de très-bonnes, petite curieuse.

— Et pouvez-vous m’en faire part?

— Oui,... non,... pas encore. Bonté du ciel, dit de nouveau le custos, je savais bien qu’il viendrait!

— Vous attendez quelqu’un, mon père?

— Oui, Kate; imaginez qui ce peut être.

— Comment voulez-vous que je le devine, père? Je ne connais pas vos amis anglais. Est-ce que ce serait ce M. Smythje dont vous parlez souvent? Smythje! quel nom burlesque! je ne voudrais m’appeler Smythje pour rien au monde.

— Ta, ta, ta, Catherine. Smythje sonne bien à l’oreille, surtout précédé de «Montagu.» M. Smythje devient propriétaire du château de ce nom.

— Et c’est ce monsieur que vous attendez, père?

— Oui, mon enfant; il m’apprend qu’il arrivera par le navire la Nymphe de l’Océan, qui devait mettre à la voile une semaine après le départ de cette lettre; il fera donc son apparition d’un moment à l’autre. Il s’agit de tout préparer. Montagu-Castle est en réparation; Smythje sera donc notre hôte. Catherine, vous ferez de votre mieux pour bien accueillir cet étranger qui est un gentleman accompli, et de plus, fort riche. Mon intérêt exige que nous soyons amis, je vous expliquerai cela, ajouta Loftus Vaughan en baissant la voix.

— Cher père, je vous obéirai du mieux possible; mais vous oubliez qu’il y a là une seconde lettre.

— De qui diable peut-elle venir? dit le custos. Je ne connais pas cette écriture-là.»

Si le contenu de la première missive avait égayé le planteur, la lecture de la seconde eut un effet tout différent; le front de Loftus Vaughan se plissa et s’assombrit.

«Le diable soit de lui! dit-il en froissant l’enveloppe; mort ou vivant, mon frère a donc été créé pour mon malheur! Vivant, il me persécutait de demandes de secours; mort, il me lègue son fils, quelque propre à rien comme lui, j’imagine.

— Cher père, dit Kate qui n’avait pas compris les dernières paroles du planteur, plutôt grommelées que prononcées, cette lettre vous apporterait-elle quelque chagrin?

— Voyez vous-même.»

Kate ramassa l’épître à moitié déchirée et la parcourut des yeux; elle était courte.

«London, 6 septembre 18...

«Cher oncle,

«J’ai à vous annoncer une triste nouvelle; votre frère, mon bien-aimé père, n’est plus. J’obéis à son dernier désir en me rendant près de vous. J’ai pris passage pour la Jamaïque sur le navire la Nymphe de l’Océan. J’ai dû me résigner à “faire partie des voyageurs du faux-pont, car je manque d’argent, mon pauvre père ne m’a rien laissé. Je m’embarque néanmoins avec confiance dans vos sentiments de bienveillance à mon égard, et tout mon bon vouloir sera employé à reconnaître votre accueil sympathique dont je ne doute pas.

«Votre respectueux et affectionné neveu.

«HERBERT VAUGHAN.»

«Pauvre garçon! dit Kate, il est donc sans ressources, et nous sommes si riches! Comme il fait bien de venir! Nous pourrons l’aider, père, le consoler.

— Vous ne savez ce que vous dites! s’écria M. Vaughan d’un ton courroucé. Comment pouvez-vous vous apitoyer sur le sort d’un individu qui ne rougit pas de prendre sa place dans le steerage? Que pensera Smythje qui vient précisément par le même navire? car il saura que ce garçon est mon neveu. Le diable emporte ces gens sans gêne qui tombent chez vous pour s’y faire nourrir, sous prétexte de parenté. Oh! il ne faut pas que Smythje voie ici ce «pauvre garçon» comme vous l’appelez. Pauvre, oui, mais non pas comme vous l’entendez, Kate: pauvre, parce qu’il est paresseux, incapable comme son père, barbouillant de mauvaises toiles pour être appelé artiste. Artiste! à quoi cela est-il bon?»

Kate, émue et décontenancée par cette violente sortie, s’abstint d’y répondre; mais il était facile de voir que le blâme paternel n’avait pas altéré sa soudaine sympathie pour ce cousin, pour cet orphelin qu’elle ne connaissait pas.

II

Table des matières

LE TRAFIC DU MARCHAND D’ESCLAVES

Le soleil ardent des Indes occidentales s’abaissait sur la mer comme pour baigner son orbe embrasé dans les eaux bleues, lorsqu’un navire qui avait tourné la pointe Pedro, prit sa direction vers l’est pour Montego-Bay.

C’était un vaisseau à trois mâts, une barque comme l’annonçait son mât de misaine, et jaugeant, d’après l’apparence, de trois cents à quatre cents tonneaux.

Il filait toutes voiles dehors par une douce brise; l’air de vétusté des voiles, la couleur effacée de la coque étaient autant de signes qui annonçaient un voyage de long cours.

Outre le pavillon attaché comme un pennon à la vergue supérieure, un autre pendait jusqu’au couronnement de la poupe. Ce dernier était un champ d’azur semé d’étoiles avec des raies rouges et blanches, le drapeau d’un pays libre. Le navire renfermait pourtant dans ses flancs une cargaison d’esclaves: c’était un négrier.

Après être entré dans la baie, il vira soudain de bord et tourna au sud, mettant le cap sur un point désert de la côte. Arrivé à un mille de terre, il cargua ses voiles, et le tintement sonore de la chaîne qui traînait à travers l’anneau de fer du trou de l’écubier, annonça qu’on jetait l’ancre. Il s’agissait, avant de débiter la marchandise vivante, de la parer pour les chalands.

Selon la phraséologie du négrier, le chargement du navire se montait à deux cents «balles». C’était une cargaison assortie de marchandises recueillies sur divers points de la côte africaine. A côté de l’intelligent Mondigo à peau basanée, on voyait le Jolof couleur d’ébène; le fier Toraman coudoyait le Panpars soumis; le jeune Ébo à face de babouin était enchaîné, poignet contre poignet, au cannibale Moco, où à l’indigène insouciant du Bango et de l’Augbla.

Les pauvres esclaves scrutaient de l’œil avec terreur cette côte inconnue qu’ils prenaient pour le tant redouté Koomi, contrée des cannibales. Un peu de réflexion les aurait rassurés sur les intentions des Tobou-Doo — ces tyrans blancs qui les avaient expatriés par-delà l’Océan. Le riz coriace, le maïs desséché, leur seule nourriture depuis leur départ, n’étaient point propres à les engraisser pour des festins d’anthropophages. Leurs peaux, douces et lustrées autrefois, s’étaient ternies et ridées; leurs corps portaient les traces de leurs chaînes et des souffrances subies pendant la traversée.

A peine l’ancre eut-elle touché le fond que les «balles» vivantes furent amenées sur le pont par lots de trois ou quatre. En sortant de l’écoutille, chaque pauvre créature était rudement saisie par un matelot, qui, une brosse à la main, l’enduisait d’un liquide noirâtre, composition formée de poudre à fusil, de jus de citron et d’huile de palmier; un autre matelot frottait ensuite sur l’enduit pour le faire pénétrer dans la peau jusqu’à ce que l’épiderme fût noir et luisant comme une botte bien cirée. C’est ainsi que l’on préparait la marchandise pour la vente. Le propriétaire du bâtiment négrier, se tenant sur le gaillard d’arrière, présidait à cette opération.

Dès l’arrivée du négrier, une barque se détacha de la côte et se dirigea vers le bâtiment nouvellement amarré. Deux nègres demi-nus tenaient les rames; un homme, à peau blanche ou plutôt jaunâtre, assis dans les cordages du gouvernail, avait pris les drosses et conduisait l’embarcation.

Il pouvait avoir une soixantaine d’années; son visage sillonné de plis et bruni par le soleil indien ressemblait assez à une feuille de tabac; ses traits étaient si effilés que les deux profils collés l’un contre l’autre avaient beaucoup de peine à former une face. Un nez crochu, un menton d’une prodigieuse saillie, entre eux une baie indiquant la place des lèvres, donnaient l’idée d’un type juif exagéré. Telle était, en effet, la nationalité de ce personnage.

Quand la bouche s’entr’ouvrait pour rire — événement rare — deux dents seulement s’y montraient, éloignées l’une de l’autre comme deux sentinelles qui gardent l’entrée d’une caverne. Deux prunelles noires et brillantes, semblables à celles de la loutre, éclairaient perpétuellement ce visage, car leur propriétaire, disait-on, s’abandonnait rarement au sommeil; une paire d’épais sourcils blancs se rejoignait sur le cap mince du nez; les cheveux — absents probablement — étaient remplacés par un bonnet de coton jaune sur lequel reposait un chapeau de feutre à poils rares et à bords cassés.

Un habit presque sordide, des culottes de Casimir qui montraient la corde, des bottes éculées composaient un accoutrement digne de cette bizarre figure. Un colossal parapluie en coton bleu reposait sur les genoux de l’Israélite pendant que ses deux mains s’occupaient au gouvernail.

Cet individu n’était autre que Jacob Jessuron, marchand d’esclaves et Juif d’origine prussienne, deux fois Juif par conséquent. Les deux noirs maniaient la rame avec adresse et activité ; cependant leur maître ne cessait de les exhorter à nager plus vite et il regardait du côté de la ville avec inquiétude; peut-être craignait-il quelque concurrent et désirait- il arriver au navire sans être aperçu.

Si tel était son désir, il fut satisfait.

«Ho! du vaisseau! cria-t-il à pleins poumons quand l’esquif arriva sur le bordage du négrier.

— Qui est-là ?» demanda une voix partant du gaillard d’arrière, et aussitôt la figure du capitaine Aminadab Jowler se montra sur la galerie du faux-pont.

«Ah! messire Jessuron, ajouta le négrier, c’est pour avoir la première vue de mes mauricauds? Bien. Premier arrivé, premier servi, c’est mon système. Content de vous voir, comment va la santé ?

— Parfaitement, dit le vieux Juif avec un affreux accent allemand. La cargaison est-elle belle?

— Bonne marchandise n’a pas besoin d’être vantée; montez la voir.»

Jacob Jessuron saisit la corde qui lui fut jetée, grimpa comme un vieux singe le long du bord et se trouva bientôt sur le pont du navire. Après quelques congratulations prouvant la bonne harmonie des deux personnages —amitié aussi solide que peut l’être celle de deux coquins —le juif assura ses lunettes sur la mince arête de son nez, et commença l’inspection des marchandises.

Sur le gaillard d’arrière du négrier et près du câblot d’échelle se tenait un homme d’un aspect étrange, différant des blancs de l’équipage autant que des noirs de la cargaison. Pour avoir l’entrée de la cabine, il fallait qu’il ne fût pas compris dans ces marchandises humaines, il tenait pourtant de l’Africain et de l’Arabe, bien que ses traits le rapprochassent du type européen.

Sa peau avait la patine d’un beau bronze florentin; des sourcils finement arqués couronnaient des yeux noirs et arrondis; il avait le nez aquilin, les lèvres fines, une chevelure noire bouclée, mais non crépue. Un riche costume faisait valoir la beauté des formes de cet homme qui paraissait vingt ans à peine. Une tunique sans manches, en satin jaune, serrée à la taille par une écharpe de crêpe de Chine frangée d’or, descendait plus bas que ses genoux; une autre écharpe de couleur bleue se drapait sur son épaule droite, et un cimeterre au fourreau d’argent ciselé, à poignée en ivoire, se dissimulait à demi dans les plis de son vêtement; il avait pour coiffure un turban de cachemire, et aux pieds, des sandales en peau de Kordofou; le cou, les bras et les jambes étaient nus.

Malgré ce costume asiatique, ce jeune homme était Africain, ce qui ne veut pas toujours dire nègre. Il appartenait à la grande nation des Foolahs (Fellafos), race de bergers guerriers, dont le pays s’étend des confins du Darfour aux rivages de l’Atlantique.

Trois ou quatre hommes de cette tribu l’entouraient, mais leurs vêtements, d’étoffes plus communes, et leurs attitudes respectueuses témoignaient de leur infériorité. Au contraire, le maintien hautain du jeune homme indiquait un chef d’un rang élevé. C’était, en effet, un prince Foolah des rives du Sénégal.

En quelle qualité se trouvait-il sur ce navire? telle fut l’interrogation que se posa le marchand d’esclaves Jessuron quand ses regards se portèrent sur le Foolah!

«Qu’avez-vous donc là, capitaine? dit-il à Aminadab Jowler. Des esclaves?... C’est impossible.

— Celui que vous voyez là en satin jaune est ni plus ni moins que Son Altesse Royale le prince Cingües, fils du Sultan de Footo-toro. Les autres sont ses sujets, ses courtisans, des gens qui le servent.

II

«QU’AVEZ-VOUS DONC LA, CAPITAINE?» (P. 14.)


— Sultan du Footo-toro! répéta le juif en brandissant son parapluie bleu en signe de surprise. Ah! la bonne affaire! Mais pourquoi les habiller ainsi? ils ne vaudront pas pour cela un sou de plus au marché.

— S’ils étaient à vendre, oui; mais le prince est mon passager, ni plus ni moins. C’est une curieuse affaire.

— Contez-la moi donc, capitaine.

— Voici: il y a un an, une armée de Mandigos attaqua la ville de Footo-toro et la mit au pillage; parmi les esclaves qu’ils firent se trouva la sœur du prince Cingües, qui était l’enfant bien-aimée du vieux Sultan. Les Mandigos la vendirent à un marchand des Indes occidentales, qui l’emmena dans une des îles, on ne sait laquelle. Le prince est parti sur l’ordre de son père à la recherche de sa sœur. Et maintenant vous en savez autant que moi?»

L’expression qui s’étendit sur le visage du vieux Juif, pendant ce récit, prouva l’intérêt qu’il y prenait, mais il s’efforça de dissimuler son émotion.

«Voilà une belle histoire, dit-il, quand le négrier cul fini de parler. Mais comment espère-t-il retrouver sa sœur? Il pourrait aussi bien chercher une aiguille dans une botte de foin.

— Cela ne me regarde pas, répondit indifféremment le capitaine; mon affaire était de l’amener ici, et je consens à le reconduire chez lui, aux mêmes conditions, s’il le veut.

— Il vous a donc payé un bon prix?

— Voyez-vous cette rangée de Mandigos près du cabestan? J’aurai vingt de ces gaillards pour ma peine.

— Il y en a quarante, dit le Juif; et les autres?

— Il les donnera en échange de sa sœur, quand il la retrouvera.

— Aïe! fit le Juif en haussant les épaules; cela ne sera pas une affaire facile.

— Par le diable, vieux camarade, dit le capitaine frappé d’une idée, je songe que vous pouvez aider le prince dans son entreprise. Personne ne pourrait mieux le piloter que vous qui connaissez toute la population de l’île. Il vous payera bien, allez!

— Bien, capitaine, je ne dis pas non; mais y a-t-il autre chose à espérer que les vingt Mandigos?

— En argent? pas un rouge liard. Hommes, femmes, telle est la monnaie du pays. Mais venez boire le gin dans ma cabine; nous arrangerons cette affaire-là, quand vous m’aurez dit ce qu’il vous faut de mon bétail noir.»

Le soleil allait disparaître dans les flots, lorsque le gig cutter et la yole du capitaine furent mis à l’eau et les «balles» déposées sur le rivage, dans le petit couvert qui servait à cacher l’esquif du Juif. Celui-ci avait acheté en bloc toute la cargaison.

La barque de Jacob Jessuron suivait, à une encâblure, les bateaux qui transportaient les esclaves. Le prince Cingües était assis à la poupe, face à face avec le Juif. Les couleurs éclatantes de son costume chatoyaient, malgré la pénombre, sur la surface grise des eaux.

Le lendemain du jour où le bâtiment négrier avait débarqué sa cargaison, M. Vaughan, placé devant la fenêtre de la salle, aperçut un cavalier qui se dirigeait vers sa maison, par l’avenue de tamarins.

Comme l’étranger s’approchait, sa monture se transforma graduellement en mulet, et le cavalier en un homme sec et long, de mine rébarbative.

«L’inspecteur du penn de Jessuron! le confident du vieux Juif! murmura M. Vaughan. Que peut-il me vouloir si matin?... Quelque lot de bois d’ébène à vendre sans doute; un négrier a passé hier dans la baie. Et ce Jessuron n’oublie jamais de m’avertir des premiers, quand il a renouvelé son lot d’esclaves. Platitude juive! ces gens-là feraient des courbettes à leur plus cruel ennemi s’ils espéraient tirer de lui un bénéfice.»

Ce monologue fut interrompu par l’entrée de master Ravener qui se confondit en saluts auprès du planteur. En dépit de l’inimitié de Loftus Vaughan et de Jessuron, les habitudes hospitalières des planteurs firent que le custos offrit de prime abord des rafraîchissements à l’envoyé du marchand d’esclaves. Ravener, après s’être fait prier, accepta un verre de swizzle.

Un vase énorme, placé sur le buffet avec une grande cuiller en argent et des vases autour, contenait le swizzle, mélange de rhum, de sucre, d’eau et de jus de citron. C’est un breuvage que l’on trouve toujours dans la demeure d’un planteur de la Jamaïque; il est versé par une fontaine qui ne tarit jamais, car on la remplit à mesure qu’elle s’épuise.

L’inspecteur du penn de Jessuron prit des mains d’un sommelier nègre une large timbale de swizzle et la remit en faisant claquer la langue sur ses lèvres avec l’observation d’usage: «Très-bon!» Ensuite il s’assit sur le siége qui avoisinait celui de son hôte.

M. Vaughan, observant une réserve tant soit peu hautaine, attendit que son visiteur expliquât le motif de sa visite.

«Eh bien! monsieur Vaughan, dit Ravener, je viens vous parler d’une petite affaire de la part de M. Jessuron.

— S’il s’agit d’esclaves à vendre, votre patron vous a donné une peine inutile en vous envoyant chez moi; mon assortiment est complet.

— Je viens au contraire chez vous pour acheter, monsieur Vaughan, c’est-à-dire si vous y consentez.

— Bonnement, acheter, et quoi, s’il vous plaît?

— Nous avons un client qui a besoin d’une fille pour servir à table, et il ne nous reste rien dans notre provision qui puisse lui convenir. Vous en avez une qui ferait son affaire, s’il vous plaisait de nous la céder.

— De qui parlez-vous?

— De cette petite Yola que M. Jessuron vous a vendue l’an dernier. Que diriez-vous de dix livres pour échange?

— Peuh! fit le planteur avec un mouvement d’épaules dédaigneux, ce serait loin de mon prix en supposant que je voulusse vendre cette fille.

— Disons vingt, hé ?

— Ni vingt, ni deux fois vingt, ni même deux cents livres.

— Deux cents livres! dit Ravener en bondissant sur sa chaise. Il n’y a pas une esclave de l’île qui vaille tant d’argent.

— Eh! qu’elle les vaille ou non, qu’est-ce que cela me fait, puisque je préfère la garder?

— S’il en est ainsi, se hâta de dire Ravener, nous donnerons les deux cents livres; mais maître Jessuron me grondera.

— Vous ne m’entendez donc pas? s’écria le custos. Je n’accepterai ni les deux cents livres ni même le double. Yola appartient à ma fille qui refusera son consentement à cette vente.

— Messire Vaughan, vous ne voudriez pas manquer une bonne affaire? Je vous offre les quatre cents pounds pour ne pas mécontenter mon client.

— Eh bien! dit le planteur, tenté sans doute par cette offre exorbitante, je vais consulter Catherine; mais je ne compte guère sur la réussite. Je crois que sa femme de chambre est la fille d’un roi Foolah. Miss Vaughan l’aime beaucoup, j’ai promis de ne jamais la vendre sans son aveu, et, dites-le bien à M. Jessuron, je suis incapable de manquer à ma parole, moi!»

Après avoir prononcé ces derniers mots avec affectation, le planteur quitta la salle dans laquelle il rentra au bout de quelques minutes pour dire à Ravener:

«Comme je m’en doutais, je ne puis céder Yola, quelque prix que vous m’offriez d’elle.

— Bonjour, monsieur Vaughan, je n’avais pas d’autres affaires ce matin, répondit l’inspecteur avec une obséquiosité qui cachait mal son dépit.

— Jacob Jessuron est terriblement généreux ce matin, se dit le planteur quand la porte se fut refermée. Il avait sans doute quelque méchant projet, et je me suis mis en travers.... Ma foi! je suis ravi d’avoir vexé le vieux ladre; il m’a joué assez de mauvais tours.»

Lorsque la monture de Ravener prit le chemin commun au sortir de l’allée de tamarins, elle fut rejointe par une autre mule sur laquelle venait le marchand d’esclaves, impatient de connaître le résultat de la négociation de son envoyé. Quand Ravener lui eut conté sa déroute, le vieux Juif fut saisi d’un transport de colère:

«La boue de mes bottes pour vous, mons Vaughan! cria-t-il en brandissant son parapluie dans la direction de Mount-Welcome. Il viendra un temps où vous mendierez deux cents livres. Et cette belle lady de couleur, cette miss niaise! Peut-être sera-t-elle vendue un jour sur le marché, et moins de deux cents livres, car elle ne les vaut pas. Je donnerais deux fois la somme pour voir cela, et je le verrai peut-être gratis un jour ou l’autre.»

Ravener, avec toute la soumission d’un inférieur et tout le respect qu’il portait à un vieux coreligionnaire, car lui même était juif, laissa déborder la colère de Jacob Jessuron; mais quand elle ne s’exprima plus qu’en interjections entrecoupées, il adressa la parole à son patron d’un ton insinuant:

«Rabi (maître), lui dit-il, c’est donc une belle affaire que vous manquez-là ?

— Och! vous le voyez bien. Le prince m’aurait donné vingt robustes Mandigos en échange de Yola. Il n’y a pas à en douter; c’est sa sœur. Vingt Mandigos qui valent chacun cent livres; c’est une fortune!

— Eh bien! rabi, elle est à vous tout de même.

— Et comment?

— Le capitaine Jowler a bien ses raisons pour ne pas venir à terre.... Et à qui répondez-vous du prince? à lui seulement.

— Étonnant Ravener! s’écria le juif en regardant son confident avec admiration. Par le Dieu de nos pères! je n’avais pas songé à cela. C’est vrai. Jowler n’ose pas montrer sa figure dans la baie. En outre, il y a une convention entre nous. Peu lui importe ce que deviendra le prince; son navire repart dans vingt-quatre heures.

— Alors, rabi, dans vingt-quatre heures, les Mandigos et le prince, qu’il nous faut débarrasser de ses oripeaux en clinquant, seront à vous.»

III

Table des matières

LES PASSAGERS DE LA NYMPHE DE L’OCÉAN

Il y avait trois jours que le négrier avait jeté l’ancre dans Montego-Bay lorsqu’un vaisseau, mâté à carré, apparut au large, voiles déployées et le cap tourné vers le rivage. Bientôt il entra dans le havre; le drapeau de l’union anglaise flottant au-dessus du couronnement de la poupe. L’air franc, l’allure des marins de l’équipage révélaient un honnête navire marchand. On lisait ces mots à l’arrière:

La Nymphe de l’Océan, de Liverpool.

Bien que frété d’une cargaison de marchandises, la Nymphe de l’Océan amenait aussi des passagers. La majorité de ces derniers se composait de planteurs qui revenaient d’une visite à la mère patrie. D’autres, soit médecins, soit commerçants improvisés, étaient tous des chercheurs de fortune.

Parmi les passagers de première classe, se trouvait un individu d’autant plus remarquable qu’il ne cherchait qu’à se faire admirer. Au premier coup d’œil, on savait qu’on avait devant soi un cockney de Londres et un exquisite de la plus pure espèce. Ce jeune homme, bien qu’il eût vingt et un ans à peine, avait une figure fatiguée; il était d’un blond exagéré ; ses favoris et ses moustaches, soigneusement cultivés, dénotaient le cas que faisait d’eux leur propriétaire; des sourcils d’un jaune fade couronnaient des yeux d’un gris terne dont l’un était constamment fermé, et dont l’autre clignotait sous le lorgnon enchâssé comme à demeure dans sa paupière.

Son costume recherché répondait à ses prétentions de dandysme, et la lenteur de ses paroles, lorsqu’il condescendait à adresser la parole à quelqu’un, complétait le caractère du personnage.

Du reste, sauf le sourire moqueur que quelques-uns avaient peine à déguiser, on le traitait avec déférence; car M. Montagu Smythje avait pris soin d’expliquer aux personnes honorées de sa confiance qu’il allait prendre possession à la Jamaïque d’une propriété importante dont M. Loftus Vaughan avait été le curateur pendant sa minorité.

Parmi les humbles voyageurs faisant partie du steerage à bord de la Nymphe de l’Océan, se trouvait un autre jeune homme, de l’âge de M. Smythje, mais d’un aspect bien différent. Il avait le teint brun, malgré son origine anglaise; ses traits réguliers, la réserve de son maintien eussent attiré l’attention d’un observateur, car malgré l’usure de ses vêtements blanchis aux coutures, il gardait un air de distinction et de fierté modeste.

Assis près du cabestan, il tenait un album sur ses genoux et esquissait d’une main habile le havre dans lequel on allait attérir. Ce n’était pourtant pas un artiste, mais un pauvre jeune homme sans profession, inquiet de son avenir sans doute, car son front se rembrunissait parfois.

Comme le vaisseau se rapprochait de la terre, il ferma son album et se mit à contempler le paysage. Malgré les émotions qu’un spectacle si nouveau devait éveiller en lui, il devint pensif. Peut-être doutait-il de la bienvenue que lui offrirait cette contrée nouvelle.

Une voix étrangère l’arracha tout-à-coup à sa rêverie; c’était celle de M. Montagu Smythje. Ce gentleman avait fait la traversée de Liverpool à la Jamaïque sans franchir les limites sacrées du gaillard d’arrière; mais les passagers de toute classe s’étant précipités à l’avant dès l’entrée du port, afin de jouir du tableau splendide qui se déroulait devant eux, M. Smythje avait partagé la curiosité générale.

La belle nature qu’il honorait de sa contemplation lui arracha l’exclamation suivante:

«Sur mon honneur, un vrai décor d’opéra! Ne trouvez-vous pas, mon ami?»

Le jeune rêveur, surpris du ton de supériorité affecté par le passager des premières, s’abstint de répondre.

«C’est à vous que je parle, mon jeune camarade, continua le cockney. Par Jove, je vous ai souvent regardé du gaillard d’arrière. Vous êtes un voyageur de l’espèce taciturne. Puis-je savoir — pardon de la liberté grande —comment vous venez à là Jamaïque?

III

ÉTRANGE, S’ÉCRIA LE DANDY. (P. 25.)


— Comme vous-même, par la Nymphe de l’Océan.

— Ah! ah!... pas mal, fort bien répliqué. Et c’est du commerce que vous venez faire à la Jamaïque?

— Non, monsieur.

— Une profession libérale, alors?

— Pas davantage, répondit le jeune homme avec distraction, j’y viens trouver un oncle à moi, s’il vit encore.

— Prodigieux, dit Smithje, vous n’êtes donc pas sûr de ce fait important? Il y a donc longtemps que vous n’avez pas eu de ses nouvelles?

— Des années, répondit le jeune homme qui ajouta, sous l’empire de l’impression d’isolement qu’il éprouvait: Et je n’en ai reçu aucune, bien que je lui eusse écrit que j’arriverais sur ce navire.

— Étrange, s’écria le dandy. Et comment s’appelle cet oncle? J’ai des connaissances à la Jamaïque et je pourrais vous renseigner peut-être.

— Il est planteur et se nomme Vaughan.

— Vaughan! dites-vous? dit Smythje avec une vive surprise. Vous ne parlez pas, je suppose, de Loftus Vaughan, esquire de Mount-Welcome?

— C’est bien lui. Loftus Vaughan était le propre frère de mon père qui s’appelait, lui Herbert Vaughan, ainsi que moi.

— Incompréhensiblement étrange! Savez-vous, mon jeune ami, que nous avons la même destination? Loftus Vaughan est le gérant de ma propriété, et c’est chez lui que je me rends. Ne serait-il pas bizarre que nous fussions, vous et moi, reçus sous un même toit, par le même hôte?»

Cette remarque fut accompagnée d’un regard dont l’insolence n’échappa point au jeune passager. Il se disposait à répliquer vertement, quand le cockney, qui avait lu sur le visage de son interlocuteur, s’empressa de le quitter en balbutiant quelques mots sur la possibilité d’une rencontre prochaine.

Les jours qui suivirent la réception des deux lettres de Londres, on aurait pu voir Loftus Vaughan à l’une des fenêtres de Mount-Welcome, surveillant avec sa longue-vue la rade et la mer. Les steamers n’arrivaient pas à cette époque comme aujourd’hui à l’heure presque dite, et l’hôte attendu pouvait débarquer d’un moment à l’autre.

Cet événement n’était un mystère pour personne à Mount-Welcome; chaque jour y amenait de nouveaux embellissements. Les chambres de la grande maison avaient été fraîchement décorées, les servantes habillées de neuf, et les valets, pourvus de livrées, luxe inconnu jusque-là à la Jamaïque.

Les motifs de tous ces préparatifs étaient plus secrets. Loftus Vaughan avait une fille en âge d’être mariée et M. Smythje était un riche parti; la propriété de Montagu-Castle donnait des revenus que le custos, qui la dirigeait depuis plusieurs années, pouvait évaluer à un shilling près. La réunion de cette plantation à celle de Mount-Welcome devait constituer le plus beau domaine du pays; aussi le désir de les réunir par un mariage était-il devenu l’idée fixe du planteur.

Une autre raison lui faisait souhaiter cette alliance; personne à la Jamaïque n’ignorait que Kate fût la fille d’une quarteronne, et par conséquent, de sang-mêlé, et les préjugés de race lui auraient interdit toute union sortable dans son pays; Loftus Vaughan savait que les jeunes Anglais observent moins cette loi de démarcation sociale, et il espérait qu’un mariage qui anoblirait sa fille effacerait cette tache originelle.

C’était avec un véritable chagrin qu’il avait reçu la lettre par laquelle son neveu lui annonçait son passage effectué en seconde classe sur la Nymphe de l’Océan, car il avait craint que sa parenté avec un jeune homme si pauvre ne fût découverte par M. Smythje et ne fît naître dans l’esprit de celui-ci des doutes sur la respectabilité parfaite de son hôte.

Il s’était flatté pourtant de l’espoir que cette reconnaissance ne se ferait pas à bord, étant données les habitudes aristocratiques du gentleman, et il avait pris ses mesures pour empêcher toute espèce de rapports entre les deux jeunes gens, après leur débarquement.

Son plan était tracé avant l’arrivée de la Nymphe de l’Océan. M. Smythje devait être attendu et conduit immédiatement à Mount-Welcome. Un autre itinéraire devait être suivi par Herbert qui logerait chez l’inspecteur dont la maison, distante d’un mille de l’habitation, offrait les garanties désirables de sécurité. Le jeune homme aurait à rester là jusqu’à ce que son oncle lui trouvât un emploi, soit à Montego-Bay, soit dans quelque exploitation éloignée.

Trois jours après la réception des deux lettres, le planteur, fidèle à son poste d’observation, aperçut dans le havre un navire mâté à carré ; aussitôt les cloches sonnèrent à toute volée pour rassembler les domestiques; le cor de chasse avertit l’inspecteur, et en moins d’une demi-heure, la barouche de la famille, — superbe véhicule attelé de chevaux richement caparaçonnés — prenait le chemin de la baie. A la suite, marchait un fourgon mené par huit vaches; un jeune négrillon, juché sur le plus hérissé des coursiers, Quashie en personne, partait également, chargé d’une mission délicate.

Pendant ce temps, la maison de Mount-Welcome était livrée aux agitations des derniers préparatifs. Les négresses présidaient au polissage des parquets composés, habituellement, de bois des tropiques de nuances diverses, parmi lesquels figurent l’acajou, le palissandre, l’artocarpe et l’ébénier.

Le lustre du parquet de la salle est une question d’orgueil chez les planteurs de la Jamaïque, comme chez les occidentaux le luxe des tapis.

La cuisine était le théâtre d’une activité non moins grande; l’intérêt avec lequel l’état-major des négresses. remplissait ses fonctions, montrait que leur habileté était stimulée par la solennité du jour.

Leur maître ne les abandonnait pas à leur propre génie. On le vit partout pendant les heures de l’attente: à l’écurie, pour surveiller grooms et cochers; à la cuisine, donnant des recettes aux praticiens; dans la salle, pour veiller à l’arrangement des meubles, enfin en contemplation devant l’avenue, pour voir de plus loin l’hôte qu’il voulait fêter.

Une demi-heure après la conversation des deux passagers de la Nymphe de l’Océan, le navire mettait en panne devant le port de Montego-Bay. Un faux pont fut jeté sur le rivage; et le désordre, la cohue, qui caractérisent les débarquements, commencèrent.

Parmi les divers véhicules rangés le long du quai, on remarquait une barouche attelée de quatre chevaux. Un cocher mulâtre, qui brillait comme une châtaigne au milieu de son écorce dans sa livrée verte et jaune, occupait le siège; à la portière se tenait un valet de pied portant les mêmes couleurs.

Ce somptueux équipage avait attiré l’attention d’Herbert Vaughan qui, debout sur le pont, semblait hésiter à descendre à terre; il vit alors deux gentlemen se diriger vers la barouche et il reconnut en l’un d’eux M. Montagu Smythje qui s’installa commodément.

Quand la voiture eut disparu, les yeux du jeune homme s’abaissèrent tristement sur le pont. Personne pour lui souhaiter la bienvenue, à lui!

«Sa, lui dit un négrillon en lui touchant le bras.

— Quoi? dit Herbert brusquement arraché à ses réflexions. Que me voulez-vous? Je n’ai pas d’argent.

— Argent, sa? Quashie, pas besoin; lui obéir à massa, jeune seigneur prêt à suivre lui?

— Et à quel endroit, s’il vous plaît?

— A Mount’-Come, sa, chez M. Vaugh! Moi avoir poney pour vous; bagages aller dans fourgon à vaches.

— Bien, dit Herbert; quel chemin dois-je prendre?

— Droit le long de la rivière; s’arrêter au carrefour, tourner à droite, et vous voir bientôt Mount-Come, sa!

— Combien de chemin ai-je à faire?

— Peu près sept ou huit milles, sa; pouvoir aller comme éclair; vous surtout pas prendre à gauche.»

Le jeune étranger quitta le navire sur ces instructions et gagna le quai, son fusil de chasse sur l’épaule; alors, détachant la bride qui retenait le poney à la roue du fourgon, il se mit en selle et dirigea sa monture vers le chemin indiqué comme le seul qui pût le conduire à Mount-Welcome.

La diversion produite par sa descente à terre, la course à cheval, l’animation des rues par lesquelles il passait lui firent oublier d’abord les préoccupations inspirées par sa situation précaire; mais le chemin, jusque-là bordé de maisons, s’enfonça sous une voûte de feuillages, et le voyageur se trouva tout à coup dans une solitude complète.

Le terrain devint bientôt marécageux; Herbert dut ralentir le pas de sa monture, et il s’abandonna à des réflexions pénibles.

Le sujet s’en devine aisément. Il avait remarqué la distinction établie entre lui et l’autre passager: «Par l’âme de mon père, se disait-il, c’est une insulte faite à sa mémoire, beaucoup plus qu’à moi-même. Sans mon respect pour sa dernière volonté, je n’avancerais pas d’un pas de plus. Ce jeune homme est riche; je suis pauvre; voilà la seule raison d’un accueil si différent. Il n’importe! si dénué que je sois, je ne courberai pas la tête sous les mépris de mon orgueilleux parent.»

Et, ranimé par le sentiment de sa dignité personnelle, le jeune homme donna de l’éperon au poney, qui l’emporta au galop.

Pendant près d’une heure le poney tint le galop. Le chemin courait directement, sillonné de traces de roues; la rivière indiquée par le négrillon se montra; Herbert ralentit l’allure de sa bête pour chercher le gué, car il n’y avait aucune apparence de pont; mais J’eau était basse, le poney y plongea sans hésitation et la traversa sans difficulté.

Le jeune homme fit halte sur la rive opposée. Le chemin fourchait à cet endroit et présentait trois routes. Laquelle prendre? — Surtout pas à gauche! avait dit le nègre. —Mais il fallait choisir entre celle de droite et celle du milieu; le voyageur trouva prudent de chercher les empreintes laissées par la barouche qui avait dû passer avant lui.

Pendant qu’il tenait conseil, ses réflexions furent interrompues par une voix qui semblait retentir tout près de son oreille; et il fut étonné, en se retournant sur sa selle, d’apercevoir Quashie en personne.

«Eh! sa, moi dire à vous pas prendre à gauche, chemin du vieux Juif; mais suivre le milieu, c’est celui de massa Vaugh!»

La présence du négrillon étonnait Herbert, car il l’avait laissé sur le port, surveillant les bagages; et depuis, il avait parcouru plusieurs milles au galop, allure qu’un piéton ne pouvait suivre. Comment expliquer l’apparition de l’enfant?

«Quashie suivre massa, Quashie sur les talons du poney, répondit le négrillon aux questions d’Herbert.

— Veux-tu dire, peau noire, que tu as couru après moi depuis la place du débarquement?

— Cela pas difficile; Quashie mettre bagages dans fourgon; massa pas aller vite d’abord, Quashie attraper lui et courir après poney; pas malin, sa?

— Alors, petit drôle, je défie blanc ou noir de t’égaler à la course. Ah çà, tu as dit le chemin du milieu?

— Oui, sa!»

Herbert partit dans la direction indiquée; après quelques instants, il se retourna pour voir ce qu’était devenu le négrillon. Quashie avait disparu.

«Par où diable ce babouin a-t-il passé ? se dit le jeune homme à demi voix.

— Ici, sa! répondit Quashie,» et au même instant une forme brune se dressa sur la croupe du poney. Le procédé de ce page singulier était expliqué ; il se tenait accroché à la queue de l’animal.

Le jeune Anglais, oubliant ses préoccupations, partit d’un franc éclat de rire, auquel Quashie fit écho par une grimace qui lui fendit la bouche jusqu’aux oreilles.

Un demi-mille plus loin ils atteignirent la porte d’entrée de Mount-Welcome. Il n’y avait pas de loge pour le garde, mais seulement deux grands piliers soutenant de chaque côté une aile de maçonnerie, et entre ces piliers, une porte massive à deux battants. Le bâtiment apparut alors avec ses murs blancs et ses jalousies vertes au bout de la longue allée de tamarins.

«Dites-moi, Quashie, demanda Herbert après avoir contemplé cette aristocratique demeure, est-ce M. Vaughan qui vous a donné des instructions pour me conduire à Mount-Welcome?

— Non, massa; lui, rien dit à moi. C’est le directeur: Quashie, il a dit, vous aller au grand vaisseau; vous voir jeune seigneur; vous donner Coco à lui — ce être le nom du poney, sa! — et alors vous amener lui à ma maison. »

— A la maison du directeur? Vous voulez dire à Mount-Welcome, Quashie?

— Non, massa; par ici! par ici!» répondit le négrillon en désignant une allée qui, bifurquant de l’avenue, s’enfonçait dans la direction de la montagne.

En entendant cette affirmation, Herbert resta plongé dans une pénible rêverie; sa poitrine se soulevait; son visage se contractait; il commençait à comprendre.... A ce moment, Quashie saisit le poney par la bride pour le faire tourner dans le chemin de traverse.

«Laisse-moi, garçon, laisse-moi! cria le cavalier d’une voix irritée, où tu feras connaissance avec ma cravache.... Voici mon chemin.»

Et arrachant la bride des mains de son guide stupéfait, il s’élança au galop dans la direction de Mount-Welcome.

IV

Table des matières

UNE RÉCEPTION BRUTALE

La voiture qui avait conduit M. Smythje à Mount-Welcome était arrivée une heure avant qu’Herbert ne fît halte à la porte du pavillon.

On était au milieu du jour, et les habitants de Mount-Welcome dînaient à quatre heures; le valet de chambre de M. Smythje n’eut donc que le temps de déballer les valises et d’habiller son maître pour l’heure du repas.

C’était ce moment que M. Vaughan avait choisi pour présenter son hôte à sa fille; mais un fâcheux contretemps dérangea l’étiquette de cette cérémonie.

Le parquet glissant de la salle amena une catastrophe; en esquissant un salut fashionable, le cockney s’étala tout du long par terre aux pieds de la jeune fille, qui ne put retenir le plus irrésistible et le plus mortifiant des éclats de rire.

Heureusement, M. Smythje avait une trop solide vanité pour redouter qu’aucun accident lui donnât du ridicule.

«Paw! Paw! ce parquet est terriblement glissant!» dit-il, et sur cette remarque d’une vérité qu’il venait de prouver, il s’assit gravement à table.

Ce fut un de ces festins somptueux en usage aux Indes occidentales, que Loftus Vaughan offrit à son hôte anglais. Un véritable flot de valets empressés allait et venait de l’office à la salle, apportant des mets nouveaux et vaquant au service. D’autres versaient les vins tirés de rafraîchis-soirs en argent. Des jeunes filles de couleur agitaient autour des convives de longs éventails en plumes de paon, établissant ainsi dans la salle un courant d’air d’une délicieuse fraîcheur.

Montagu Smythje, quoique habitué aux élégances de la vie anglaise, ne put s’empêcher d’admirer tant de luxe; aussi Loftus Vaughan était-il au comble de la joie, quand un nuage vint troubler l’azur de son ciel.

Ce nuage avait forme humaine; il avançait dans la direction de la longue avenue; bientôt on put distinguer un homme à cheval; alors le custos s’agita sur son siége dans une attitude si contrainte que Smythje lui dit:

«Par mon âme, quelque contrariété, sir?

— Non, rien, balbutia Loftus Vaughan.... seulement une surprise!

— Eh! quoi donc, mon père? dit la jeune fille. Je vois un jeune homme qui vient sur un de nos poneys et voilà Quashie qui court derrière. Qui est-ce donc?

— Kate, restez assise; il n’est pas convenable de troubler ainsi notre dessert, répondit le custos d’un air auquel la jeune fille savait qu’il était dangereux de désobéir. M. Smythje, un verre de Madère?»

M. Vaughan affecta ainsi de ne plus s’occuper du cavalier; mais il avait peine à garder son sang-froid, et il lui devint impossible de soutenir la conversation. Le silence de mauvais augure qui s’était établi dans la salle fut enfin interrompu par un bruit de voix et de pas sur l’escalier. La porte s’ouvrit et le directeur de la plantation parut sur le seuil.

— Ah! dit Loftus Vaughan d’un air dégagé. M. Trusty veut me parler. Vous m’excuserez un instant, Smythje.»

Le planteur se dirigea en hâte vers la porte, comme pour empêcher M. Trusty de pénétrer dans la salle. Le directeur n’était pas diplomate malheureusement; il expliqua sa mission à voix basse, il est vrai, mais pas assez pour qu’on ne perçût aucune de ses paroles.

L’oreille fine de Kate, très-éveillée en ce moment, saisit ce lambeau de phrase: «Votre neveu.» Elle devina en partie la réponse: «Dites-lui de m’attendre dans le pavillon du jardin.»

M. Vaughan revint à sa place d’un air presque satisfait; il pensait avoir esquivé le danger; mais à peine se fut-il rassis que Kate s’écria:

«M. Trusty n’a-t-il point parlé de votre neveu, mon père? Est-ce que mon cousin serait arrivé ?

— Kate, répondit brusquement le custos, vous pouvez vous retirer chez vous. M. Smythje et moi, nous allons fumer un cigare.»

La jeune fille se leva et regagna son appartement d’un pas rêveur en protestant dans le secret de son cœur contre la différence de cet accueil fait à un étranger, et de l’hospitalité donnée comme à regret à son cousin. Mais le cavalier était-il bien ce pauvre Herbert pour lequel elle se sentait dans l’âme la tendresse d’une sœur, à la pensée qu’il était orphelin, dénué de tout soutien et de toute affection?

Un jardin de plantes et de fleurs rares occupait une partie de la plate-forme sur laquelle était bâti Mount-Welcome. Sur une des pelouses, à une douzaine de pas de l’habitation, s’élevait un pavillon léger, fait de bois indigènes. Une seule pièce occupait l’intérieur; il n’y avait pas de glaces aux fenêtres; les murs étaient à claire-voie, grillagés de persiennes vénitiennes. Une natte chinoise couvrait le parquet, une table en bambou et quelques chaises assorties composaient tout l’ameublement.

Au moment où Kate quittait la salle, Herbert était introduit dans ce pavillon par les soins de M. Trusty.

En arrivant à l’habitation, Herbert avait trouvé le directeur en sentinelle à la porte de l’escalier; il avait réclamé en termes simples, mais fermes, de ce personnage une entrevue avec M. Vaughan au nom de sa parenté, et M. Trusty avait dû se résoudre à déranger le planteur afin d’éviter à son maître le scandale dont semblait le menacer l’arrivée d’Herbert, en se dirigeant du côté de la salle.

«Patience, mon cher monsieur, avait dit le directeur au jeune homme; M. Vaughan vous recevra tout à l’heure, mais il a du monde à dîner.»

«Du monde! s’était dit Herbert. Le passager de la cabine qu’il fête, tandis qu’il me repousse, moi qui suis son neveu!»

Herbert était fier, il renonça pourtant à enlever le passage de vive force. Un tel début répugnait à ses principes d’éducation; il eût certes préféré sortir de la maison sans voir son oncle, et, s’il se décida à attendre le bon plaisir de ce parent si peu cordial, ce fut par respect pour la mémoire de son père.

Laissé seul dans le pavillon, il s’y promena de long en large, en proie à une agitation violente; enfin, pour se calmer un peu, il prit un des volumes épars sur la table; c’était un recueil des statuts de la Jamaïque relatifs à l’esclavage: le fameux, ou plutôt l’abominable Code noir.

Un jeune Anglais arrivant d’un pays chrétien ne devait pas puiser un grand apaisement dans cette lecture, car à chaque ligne, l’iniquité, la barbarie des possesseurs d’esclaves s’étale avec une candide impudence. Herbert en ressentit une nouvelle amertume, et il jeta loin de lui ce livre cruel.

Il était bien près d’atteindre le dernier paroxysme de l’irritation quand la porte s’ouvrit. Le jeune Anglais s’attendait à voir paraître un vieillard rechigné ; mais quelle fut sa surprise! Ce fut une charmante jeune fille qui s’avança vers lui, les yeux animés par une douce sympathie.

En se rendant au kiosque, Kate n’avait pas obéi à un vulgaire sentiment de curiosité, mais à ce noble instinct qui incline les femmes vers les êtres malheureux; pourtant si elle avait spontanément suivi sa généreuse inspiration, elle retrouva sa timidité de jeune fille quand elle se trouva près d’Herbert. Aussi ne sut-elle que lui demander d’une voix émue:

«Monsieur, êtes-vous mon cousin?

— Seriez-vous la fille de M. Vaughan? lui demanda le jeune homme, étonné de cette grâce bienveillante qui contrastait avec ce qu’il avait attendu.

— Je m’appelle Kate et je suis sa fille.

— Alors, je suis fier de proclamer notre parenté. Je m’appelle Herbert Vaughan, et j’arrive d’Angleterre.»

Il y avait dans ces quelques mots une certaine raideur qui attrista la jeune fille, car ce sentiment répondait mal à la bonne intention qui l’avait amenée; néanmoins elle ajouta pour rompre la glace:

«Mon père a reçu votre lettre, mais je pense qu’il ne vous attendait que demain. Permettez-moi, mon cousin, de vous souhaiter la bienvenue à la Jamaïque.»

Sous l’influence de cette douce voix, Herbert eut honte de son attitude morose: «Merci de votre bon souhait, lui dit-il avec cordialité. Je suis bien aise que votre nom soit Catherine, ma chère parente. C’était le nom de la mère de mon père? Était-ce aussi celui de ma tante?

— Non, elle s’appelait Quasheba.

— Voilà un prénom qui n’est pas commun.

— A Londres sans doute?.... Les vieilles gens de la plantation ont l’habitude, à cause de cela, de m’appeler Lilly Quasheba; mais cela déplaît à mon père, qui le leur défend.

— Votre mère était-elle Anglaise?

— Non, elle était de la Jamaïque; elle est morte jeune, je ne l’ai jamais connue, et je n’ai jamais eu non plus ni frères ni sœurs. Je me sens bien seule parfois, moi aussi!

— Mais vous aurez de la compagnie désormais, répliqua Herbert d’un ton un peu amer. M. Smythje me paraît fort amusant.

— Vous le connaissez? demanda la jeune fille. Ah! oui, vous êtes arrivés tous les deux par le même navire. Quelle idée avez-vous eue de ne pas venir dans la barouche avec lui?... Mais j’y pense, mon cousin, excusez mon étourderie, vous n’avez peut-être pas dîné ?

— Non, mais qu’importe! Même mourant de faim, je refuserais de m’asseoir à une table où je ne serais pas le bienvenu.

— Oh! cousin, vous m’affligez. Que dites-vous là ?»

En ce moment la porte s’ouvrit bruyamment et Loftus Vaughan parut sur le seuil.

— Kate, s’écria le planteur d’une voix courroucée, que faites-vous ici? Je vous ai cherchée par toute la maison. M. Smithje vous prie de lui jouer quelque chose sur la harpe.»

Ce ton violent dénotait, outre la colère, une excitation à laquelle les vins fins du dîner n’étaient pas étrangers.

«Mon père, ne voyez vous pas votre neveu?

— Venez, venez, vous dis-je.» Et sans répondre à la remarque de sa fille, M. Vaughan referma la porte du kiosque et entraîna Kate vers la maison.

Après le départ de la jeune créole, Herbert resta indécis sur la conduite qu’il devait tenir.

Ce qui venait de se passer le confirmait dans sa conviction qu’il n’était considéré que comme un intrus dans la maison de son oncle. Le résultat de son entrevue avec celui-ci n’était donc pas douteux; devant cet accueil blessant, il voulut d’abord s’éloigner de cette demeure inhospitalière sans attendre de nouveaux déboires; mais sa fierté le décida à aller jusqu’au bout, et à expérimenter combien peuvent être fragiles les liens de la famille pour ceux qui ne voient dans la vie que des intérêts.

Au lieu d’atténuer l’amertume de cette pénible attente, les sons de la harpe qui vibrèrent bientôt lui firent l’effet d’une raillerie; mais quand le jeune homme eut écouté quelques instants cette musique, il reconnut un motif triste et doux, l’air de l’Exilé d’Érin, et une voix mélodieuse lui apporta ces paroles appropriées à sa propre situation:

«Triste est mon sort, dit l’étranger au cœur brisé. Le daim sauvage, le loup cruel ont leur tanière dans la forêt; moi, je n’ai ni abri, ni refuge contre la faim et le danger. Je n’ai plus de maison, pas même de patrie!»

Cette voix, il la reconnaissait, c’était celle de Kate. Était-ce à lui que sa cousine envoyait ce chant sympathique?

Une fois encore, il se sentit calmé et prêt à pardonner; mais cette disposition ne dura pas longtemps. Comme les dernières notes mouraient dans l’air, la porte du kiosque s’ouvrit, et Herbert se trouva en face de son oncle.

Un froncement de sourcils de mauvais augure plissait le front assombri de M. Vaughan. Sans saluer le jeune homme ni lui tendre la main, il l’interpella rudement en ces termes:

«Ainsi, vous êtes le fils de mon frère.... Quel motif vous amène à la Jamaïque?

— Ma lettre a dû vous instruire à ce sujet.

— Et puis-je vous demander si vous avez une profession?

— Aucune, malheureusement; j’ai été élevé avec soin dans un bon collége, mais....

— J’entends; vous n’y avez appris que des fadaises impropres à vous faire gagner votre vie. Et vous n’avez aucune fortune, je pense?

— Votre supposition est aussi juste que triste pour moi, monsieur.

— Alors, comment comptez-vous vous tirer d’affaire?

— Du mieux et le plus honorablement que je le pourrai.

— En mendiant, en vivant aux crocs de votre oncle le planteur sans doute.

— Monsieur, dit Herbert en se redressant de toute sa hauteur, maintenant que j’ai le déplaisir de vous connaître, vous êtes le dernier homme dont j’accepterais un service.

— Vous êtes un impertinent, s’écria Loftus Vaughan.

Quittez à l’instant ma maison.

— Je n’y suis resté jusqu’ici qu’afin qu’il fût dit, monsieur, que vous en avez chassé le fils de votre propre frère.

— Ah! vous prétendez me faire la leçon?»

Le jeune homme avait sur les lèvres des paroles indignées, et il allait les jeter à la face de son oncle quand il aperçut le doux visage de Kate derrière une jalousie à demi levée.

«Il est son père, se dit Herbert, pour l’amour de cette gracieuse enfant, je me tairai — et, sans relever la dernière insulte de son oncle, il sortit du kiosque.

«Arrêtez, monsieur, lui cria le planteur, tout interdit de la tournure que les choses avaient prise; un mot avant. que vous ne partiez, si toutefois vous vous en allez.»

Herbert s’arrêta et tourna la tête pour écouter.

«Il ne sera pas dit, continua le planteur, que j’aurai laissé un parent sans secours. Vous trouverez vingt pounds dans cette bourse; prenez-les en attendant que vous trouviez un emploi; mais je ne vous les donne qu’à condition que vous ne vous vanterez à personne d’être mon neveu. »

Herbert prit la bourse sans répondre un seul mot; mais une seconde après les pièces d’or tintaient en se dispersant sur les cailloux de l’allée, et il lança le sac vide aux pieds de son oncle. Jetant alors au planteur un regard de dédain, il lui tourna le dos et s’éloigna rapidement.

IV

MERCI, AJOUTA-T-IL, EN DÉTACHANT LE RUBAN BLEU DE LA BOURSE. (P. 45.)


Il allait sortir du jardin quand son nom, prononcé à voix basse, le fit s’arrêter de nouveau.

«Cousin Herbert! lui disait-on.»

En s’approchant de l’angle du bâtiment d’où cet appel semblait partir, il aperçut Kate à une fenêtre.

«Ne soyez pas fâché, cousin Herbert, lui dit-elle; mon père est un peu souffrant; puis il est.... rude, un peu rude. Mon cher cousin, pardonnez-lui.»

Le jeune homme ouvrait les lèvres pour répondre lorsque Kate reprit:

«Vous avez refusé l’argent de mon père, mais vous accepterez le mien; c’est peu de chose, prenez-le cependant, ou bien vous me ferez un gros chagrin.»

Un objet brilla dans l’air et tomba en rendant un son métallique; une petite bourse de soie attachée par un ruban bleu gisait aux pieds d’Herbert.

Il la ramassa et parut hésiter un moment à la garder.

Mais après un instant de réflexion: «Merci, Kate, lui dit-il, vous avez été bonne pour moi.... Peut-être ne nous reverrons-nous jamais, mais je n’oublierai pas qu’il n’a pas dépendu de vous que le fils de mon père ait trouvé en vous une sœur et une amie. Vous n’en êtes pas à avoir besoin du dévouement d’un pauvre garçon tel que moi.... Souvenez-vous pourtant que j’aurai toujours un cœur de frère pour vous.»

Il détacha alors le ruban bleu qui nouait la jolie bourse, le fixa à sa boutonnière et renvoya avec adresse la bourse elle-même et son contenu à travers la baie de la fenêtre: «Si ma triste destinée, ajouta-t-il, me force à penser trop souvent qu’il est des cœurs durs et méchants, la vue de ce petit ruban me rappellera qu’il en est d’autres qui sont nobles et généreux. Adieu, ma chère cousine, que Dieu vous protège toujours!»

Avant que la jolie créole eût eu le temps de renouveler ses instances, avant qu’elle eût pu ajouter un mot de consolation et d’adieu, Herbert avait quitté le jardin et s’éloignait de Mount-Welcome.

V

Table des matières

LE PENN DU JUIF

Tandis que ces événements se passaient à Mount-Welcome, d’autres non moins importants s’accomplissaient sur la plantation de Jacob Jessuron qui, à sa profession de marchand de peaux noires, joignait celle de penn keeper (teneur de ferme).

Outre sa bâtisse au bord de la baie où il exposait ses esclaves destinés à la vente, le Juif possédait une vaste habitation, tenue, il est vrai, sans le comfort de Mount-Welcome.

Depuis que Jessuron l’avait acheté, le domaine avait été rendu à l’état sauvage, ou plutôt à l’opulente fécondation de la nature. Des arbres puissants s’élançaient vers le ciel, couvrant le sol de leurs rangs serrés: le campêche, le cotonnier, le calebassier, l’artocarpe envahissaient l’espace.

Les glaucines à fleurs jaunes, les verveines sauvages, les chélidoines, les passiflores croissaient dans les clairières; sur les pans de murs tombés en ruines, les tiges sans feuilles du jaune dodder étendaient leurs réseaux semblables à une gigantesque toile d’araignée.

Au centre du domaine, s’élevait «la grande maison», titre qu’elle ne méritait plus; c’était un assemblage de bâtiments comprenant les moulins à sucre, les cases des nègres, les écuries, le tout enclos d’un mur élevé qui donnait à cette résidence l’air d’un pénitencier plutôt que d’une maison de campagne.

Cette plantation s’était appelée dans des temps plus reculés «l’heureuse vallée;» mais depuis la venue de Jessuron, on ne la nommait plus que «le penn du Juif.»

Jessuron étant devenu dans sa vieillesse ambitieux de distinctions sociales, s’était fait nommer juge de paix, honneur accordé à sa fortune et non à sa moralité.

Il exerçait, outre le trafic des esclaves, celui des épices. Les forêts à piments qui couvraient la partie montagneuse de sa propriété n’exigeaient aucune culture, et, justifiant la réputation d’ingéniosité commerciale attribuée à ses coreligionnaires, il exploitait lui-même ses champs de cannes à sucre.

Le jour qui suivit la démarche infructueuse de Ravener à Mount-Welcome, le penn offrait un spectacle singulier. Un enclos intérieur était le lieu de la scène. Des groupes d’êtres humains de toutes nuances, les uns assis, les autres debout ou couchés, et pour la plupart réunis par paires à l’aide de menottes, remplissaient cette espèce de hangar; c’était le magasin du juif.

L’assortiment des marchandises provenait de la cargaison du vaisseau négrier. Les calebasses vides, les écuelles de bois gisant à terre et où pas un grain de riz n’avait été oublié, indiquaient que la nourriture avait été parcimonieusement distribuée à ces malheureux.

Dans la cour se tenaient d’autres groupes, formés de vétérans de l’esclavage; les nouveaux venus apprenaient d’eux ce qui les attendait sous ce ciel inconnu. De temps en temps, leurs regards se dirigeaient vers la véranda de la grande maison comme dans l’attente d’un événement.

Deux Européens au teint basané se promenaient devant la véranda; une longue rapière leur battait les mollets et une laisse, attachée à leur ceinturon de cuir, retenait deux chiens d’un aspect féroce. Ces hommes portaient des moustaches effilées avec des cheveux presque ras; leurs costumes, leurs armes dénotaient une origine espagnole: c’étaient, en effet, des chasseurs de nègres de l’île de Cuba.

Ravener se promenait aussi dans la cour, mais tout seul, pour ne pas commettre sa dignité de directeur du penn; sous son bras, comme symbole de cette dignité, il portait un grand fouet qu’il ne quittait jamais, car il ne laissait échapper aucune occasion de faire sentir à son peuple d’esclaves le poids de ce sceptre redoutable.

Il pouvait être midi quand Jessuron apparut sous la véranda et vint se placer contre la balustrade qui dominait la cour; son premier regard fut pour un fourneau ardent placé près des marches du perron. Trois ou quatre mulâtres aux physionomies attristées regardaient l’un d’eux retourner un fer rouge dans le brasier. Tous les noirs, à l’exception des Africains nouvellement arrivés, connaissaient cet instrument pour en avoir senti dans leur chair la morsure brûlante.

«Allez! maître Ravener,» cria le juif dès qu’il se fut commodément assis sur un fauteuil de bambou, «et commencez par ceux-ci.»

Il désignait une bande d’Ibos qui se tenaient dans un coin de la cour. Sur un signe de l’inspecteur, de vieux nègres s’emparèrent des pauvres créatures qui tremblaient à la vue du fer rouge, tandis que les plus jeunes imploraient grâce par des cris.

Une odeur de chair brûlée se répandit dans la cour; des exclamations sauvages, arrachées par la douleur retentirent; mais l’opération fut poursuivie impitoyablement. Les Ibos furent marqués des initiales J. J. qu’ils devaient emporter avec eux dans la tombe.

Une fournée de Pawpaws leur succéda. Leur attitude fut différente; sans épouvante, mais sans bravade, ils subirent leur supplice avec résignation.

Un groupe de Coromantes passa ensuite devant le brasier. Ces fiers guerriers africains découvrirent eux-mêmes leurs poitrines; un des plus jeunes même, arrachant l’instrument des mains de l’opérateur, l’appliqua lui-même sur son sein nu, et le sifflement des chairs montra que le chiffre était bien marqué ; cela fait, il se retira d’un pas ferme.

«Lesquels, maintenant? demanda Ravener.

— Les Mondigos ou.... plutôt le prince, répondit Jessuron avec un méchant sourire.»

L’intendant traversa la cour et alla ouvrir une porte conduisant dans une chambre séparée du hangar des esclaves. Il en ressortit avec un individu qu’à ses vêtements on eût difficilement reconnu pour le prince Cingües. Le jeune Foolah n’avait cependant rien perdu de sa fierté ; mais son attitude était sombre.

Ravener le conduisit devant le fourneau. Le jeune Foolah regardait autour de lui dans une sorte d’égarement, pressentant un outrage, sans deviner lequel; une seconde se passa, l’opérateur leva le fer rouge.... Le prince Cingües était l’esclave de Jessuron.

Comme si la terrible vérité se faisait jour pour la première fois dans son esprit, le Foolah poussa un cri aigu, et avant que personne pût s’opposer à son élan, il gravit le perron de la véranda et saisit le juif à la gorge. Tous deux roulèrent à terre et se tordirent dans une lutte acharnée. Ravener et les deux Espagnols se précipitèrent au secours de leur maître. Ils domptèrent Cingües et parvinrent non sans peine à arracher de ses mains le vieux juif à demi étranglé par son étreinte puissante.

«Cent coups de bâton à ce sauvage!» dit Jessuron dès qu’il fut revenu d’une pâmoison qui avait réjoui peut-être toutes ses victimes.

Le prince Cingües fut attaché à un poteau élevé au milieu de la cour; un bourreau, de formes athlétiques, le frappa du terrible quirt, et au centième coup, le pauvre Foolah tomba évanoui contre le pieu teint de son sang.

Et l’on dit qu’aujourd’hui encore, au milieu de populations chrétiennes, l’esclavage a ses partisans!

V

LE PAUVRE FOOLAH TOMBA ÉVANOUI. (P. 52.)


VI

Table des matières

AVENTURES DANS LA FORÊT — LES MARRONS

En quittant la maison inhospitalière de son oncle, Herbert se dirigea vers la plantation d’arbres, qu’il traversa; il se trouva alors sur le côté droit de la montagne.

Au milieu des pensées orageuses qui se heurtaient dans son cerveau, une réflexion l’avait empêché de longer l’avenue; il n’avait pas voulu s’exposer aux regards des gens de la plantation. Arrivé aux limites de la plate-forme, il escalada un mur assez bas qui le séparait des champs environnants, et il se mit à gravir la côte sous le couvert d’un bois d’arbres à piments.

Il marcha d’abord au hasard, sans pouvoir rassembler assez de calme pour former un projet; enfin il s’arrêta à l’idée de retourner, s’il était possible, à Montego-Bay; mais le dôme feuillu sous lequel il marchait ne lui permettait pas de s’orienter pour retrouver son point de repère naturel, la rivière qu’il avait traversée, et quand il dut s’avouer à lui-même qu’il était égaré, il se consola un peu en se demandant quel abri aurait pu s’ouvrir à la ville devant un voyageur sans argent. Le soleil baissait, d’ailleurs. Mieux valait s’arrêter sous les branches touffues d’un cotonnier qui dressait devant lui, dans une petite clairière, ses bras gigantesques. Les capsules de l’arbre s’étaient ouvertes sur les branches, et le terrain au-dessous était couvert d’une couche épaisse de flocons cotonneux formant un lit tout préparé.

Herbert se demanda si la question du souper serait aussi facile à résoudre; il n’avait pris depuis le matin qu’un morceau de porc salé et une chétive portion de biscuit de mer en quittant le vaisseau, et il commençait à sentir les aiguillons de la faim. Depuis son entrée en forêt, il n’avait vu passer aucun gibier, et il s’affectait de ses recherches infructueuses, quand son attention fut attirée vers un arbre qui s’élevait à plus de cent pieds. Son tronc était uni comme une colonne de marbre; à son sommet s’épanouissaient des frondaisons vertes et brillantes qui retombaient gracieusement, comme un cercle de plumes d’autruches.

Herbert, qui avait étudié avec goût l’histoire naturelle, reconnut dans ce géant de la forêt, l’areca oredoscia (l’immense choux de la Jamaïque), et il se rappela que plus d’un voyageur avait trouvé un secours contre la faim dans le cœur du cercle de son sommet. Il lui aurait été impossible de gravir cette colonne lisse: mais, par bonheur, un grand iliana, au tronc tordu, s’élevait jusqu’au faîte du chou palmiste. Grâce à cet auxiliaire, Herbert tenta la conquête de son souper. Il réussit à atteindre le sommet de l’iliana, et après avoir écarté les feuilles épanouies du palmiste, il découvrit les jeunes pousses, les coupa, les jeta à terre et se hâta de redescendre.

Après avoir soupé agréablement de ces rejetons crus, mais tendres et savoureux, il rassembla entre deux énormes racines de cotonnier les flocons de ouate qui encombraient la clairière et il s’étendit sur cette couche agreste, que la fatigue lui aurait fait trouver excellente dans une autre disposition d’esprit.

Bien que le lit d’Herbert fût moelleux, les événements du jour, les préoccupations de l’avenir, lui donnèrent des rêves pénibles et il se réveilla aux premières lueurs de l’aube. Quand il ouvrit les yeux, une lumière bleuâtre teignait la clairière; mais tandis que des teintes roses coloraient les cimes de la forêt, une pénombre grisâtre régnait encore sous bois.

Herbert se débarrassa des peluches cotonneuses attachées à ses vêtements, puis il pensa au départ; mais la faim était revenue, plus exigeante encore que la veille, et il n’avait pour la satisfaire que les restes de son souper, dont il se contenta. Il croyait en avoir fini avec ces impérieuses nécessités de la vie matérielle qui s’imposent aux gens les plus dénués de tout; mais la soif le tourmenta bientôt. Après avoir erré sans trouver la moindre source, il se souvint tout à coup d’avoir vu, dans son ascension de la veille, briller de l’eau à travers les branches du cotonnier qui l’avait abrité.

Le tronc du ceiba (ou cotonnier) était envahi par une foule de plantes parasites: vriesias, cactées, orchis et bien d’autres. — Les tillandsies croissaient dans les fourches de l’arbre, et c’était dans les concavités des calices en gaîne de leurs fleurs écarlates qu’Herbert avait cru voir scintiller une sorte de liquide argenté.

Il résolut de vérifier ce qu’il en était et monta sur la principale fourche du cotonnier. Son espoir ne fut pas déçu; il but dans ces réservoirs verdoyants l’eau qu’y amassent les pluies et les rosées; puis, saisi de reconnaissance pour la forêt qui lui avait donné l’hospitalité, il s’assit sur la fourche du ceiba et il dit à demi-voix:

«Merci, beaux arbres qui avez été moins inhumains pour moi que les habitants de cette île. Il ferait bon vivre ici....» Puis, arraché à ce rêve de vie libre qu’il caressait: «Que vois-je? se dit-il. Un daim? Non. Un porc sauvage?.... Cependant, oreilles courtes et droites, tête allongée, défenses pointues.... Si c’était un sanglier?»

C’en était un en effet, et les regrets d’Herbert furent extrêmes à la vue de cette belle pièce, car avant de monter sur le cotonnier, il avait déposé son fusil contre le tronc de l’arbre. Quel que fût son désappointement de chasseur, Herbert comprit que ses mouvements pour descendre et prendre son arme, donneraient l’éveil à la bête, et il se résigna à contempler de son perchoir les faits et gestes de ce sauvage habitant de la forêt.

Le sanglier s’était arrêté devant les débris du déjeuner d’Herbert, et il broyait sous ses molaires quelques morceaux de chou palmiste, en remuant la queue et en grognant avec sensualité.

Tout à coup, l’animal releva la tête en poussant un cri d’alarme; ses soies se hérissèrent sur son dos et les. poils de sa crinière semblèrent autant d’épines.

Les yeux d’Herbert cherchèrent l’ennemi; il n’y en avait pas d’apparence; mais l’instinct du fauve servait mieux le sanglier qui allait reprendre sa course, quand une forte détonation se répercuta dans la forêt; une balle siffla dans l’air, et l’animal tomba sur le dos en poussant un hurlement; un flot de sang s’échappait de l’une de ses cuisses.

Il se remit sur pied aussitôt et s’accula entre deux énormes racines de ceiba, juste à l’endroit où Herbert avait passé la nuit. Il se trouvait ainsi protégé des côtés et de l’arrière; il resta immobile alors, faisant entendre des grondements sourds.

Un homme sortit du taillis, armé d’une espèce de sabre court. Il traversa la clairière en courant, fonçant droit vers le cotonnier, où une lutte acharnée s’engagea entre lui et le redoutable animal.

Malgré sa blessure, le sanglier n’avait rien perdu de son énergie, et le chasseur était obligé de déployer la plus vive adresse pour se soustraire aux atteintes de ses menaçantes défenses. Chacun des antagonistes chargeait l’autre alternativement; enfin le chasseur employa une ruse qui lui permit de donner le coup de grâce à son ennemi.

Le sanglier avait été la dupe d’un faux mouvement de retraite du chasseur. Celui-ci voyant la bête s’aventurer hors de ses fortifications, s’élança par un bond prodigieux, et vint tomber juste dans l’angle formé par les fourches du ceiba. Puis, sans laisser à l’animal le temps de se retourner, l’homme lui plongea son coutelas dans les côtes jusqu’à la poignée.

Le sanglier était tombé, et cette fois, pour ne plus se relever; un ruisseau de sang rougissait le matelas sur lequel avait reposé Herbert.

Celui-ci s’apprêtait à descendre du ceiba lorsqu’une pensée le retint dans sa cachette. Le chasseur avait une physionomie étrange dont sa prudence anglaise se défia.

L’homme était du même âge à peu près que le jeune Anglais; la couleur de sa peau légèrement basanée n’était pas assez foncée pour un-mulâtre; il devait être de sang mêlé, africain et caucasien, à en juger par les épaisses boucles d’un noir de jais qui couvraient sa tête, à demi cachée par une coiffure qu’Herbert prit d’abord pour un turban. En l’examinant mieux, il reconnut un madras éclatant de couleurs, artistement disposé autour du front et retenu par un nœud sur le côté.

Le reste du costume de ce coureur de bois se composait d’une blouse de cotonnade bleu de ciel, d’une fine chemise toute froissée, d’un pantalon pareil à la blouse et de bottes de buffle. Des courroies en cuir se croisaient sur sa poitrine; les deux lanières pendant au côté droit servaient à suspendre une poire à poudre, une gibecière et une calebasse; sous son bras gauche, on apercevait une corne recourbée ouverte des deux bouts, et au dessous, contre sa hanche, pendait le fourreau vide du couteau humide de sang qu’il tenait encore à la main.

Cette arme était le machete, demi-sabre et demi-couteau, qui se retrouve dans l’Amérique comme une relique des colons conquérants, partout où ont passé les Espagnols.

Après avoir mesuré du regard le cadavre du sanglier étendu à ses pieds, le chasseur aperçut tout à coup le fusil d’Herbert à côté des débris du chou palmiste.

«Oh! oh! se dit-il en parlant tout haut selon l’habitude des solitaires, un fusil! quelque esclave fugitif aura volé cette arme à son maître.... Mais pourquoi l’a-t-il laissée ici?... Il se sera sauvé peut-être à l’approche du sanglier.... Hark! qu’aperçois-je? le fugitif revenant chercher son fusil sans doute.... Voilà une chance pour aujourd’hui! Cette bête tuée, et une prime pour la prise d’un esclave.»

En disant ces mots, le chasseur se cacha dans l’angle formé par les deux racines du ceiba, et il y resta immobile, comme pour attendre l’approche de quelqu’un qu’il voyait s’avancer vers l’arbre.

Herbert, de son perchoir, pouvait apercevoir le personnage qui arrivait. C’était un jeune homme au teint cuivré ; son visage était tout égratigné, ses cheveux emmêlés, comme si on eût essayé de les arracher. La chemise grossière qui couvrait ses épaules était tachée de sang. Son allure était aussi singulière que son costume; il rampait sur ses mains et sur ses genoux avec une vitesse extraordinaire, ce qui prouvait sans doute qu’il se savait poursuivi.

A peine le fugitif eut-il pénétré dans la clairière qu’il se releva et se prit à courir vers le ceiba. La supposition d’Herbert fut qu’il espérait se cacher dans les branches énormes de l’arbre; quant au chasseur, il s’imagina que le nouveau venu venait chercher son fusil, car il était loin de soupçonner que le propriétaire de l’arme était niché sur la fourche du cotonnier.

«Halte!» cria le chasseur au fugitif quand celui-ci eut atteint le tronc du ceiba.

L’esclave se jeta à ses genoux en murmurant un appel à la pitié, plutôt mimé que prononcé par sa voix haletante.

«Crambo! s’écria le chasseur en examinant les initiales J. J. marquées sur la poitrine du fugitif, je ne m’étonne pas que vous ayez pris la clef des champs, portant ce tatouage-là sur la poitrine.»

Il découvrit les épaules cachées par la chemise du misérable; la chair était diaprée d’entailles rouges qui mettaient les muscles à nu, comme on le voit dans certaines figures d’anatomie.

«Dieu des chrétiens! s’écria le chasseur avec indignation, de telles choses peuvent-elles se voir dans un pays où vous êtes adoré !»

L’esclave embrassa les genoux du coureur de bois et leva sur lui des yeux où ruisselaient des larmes.

«J’entends, dit celui-ci, ils sont après vous? Bon, laissez-les venir. La prime est pour moi, et non pour eux. Pauvre diable, cela ne me va guère de vous remettre entre leurs mains; et sans la loi qui m’y force, je mépriserais leur indigne récompense. Ah!... ils viennent. J’entends la voix de leurs limiers. Ici, pauvre camarade.»

Le chasseur plaça le fugitif entre les deux racines du ceiba.

«Tenez-vous serré dans l’angle, lui dit-il, laissez-moi me placer devant vous. Voilà votre fusil. Ne tirez pas, à moins d’être, sûr de toucher. Nous aurons besoin de toutes nos armes pour nous délivrer de ces chiens espagnols.... Crambo! les voilà !»

En effet, les deux molosses s’élançaient des buissons qui fermaient la clairière. La couleur éclatante de leurs museaux montraient qu’ils avaient été appâtés avec du sang et rendait plus effroyables les crocs qui sortaient de leurs gueules hurlantes. Sans s’arrêter à glapir et à aboyer, ils se précipitèrent en avant vers le ceiba.

Le premier s’embrocha sur le machete étendu par le chasseur; le second, sautant sur le fugitif, reçut, à bout portant la décharge du fusil, et comme le premier, roula sans vie sur le sol.

Du haut de son arbre, Herbert commençait à croire qu’il rêvait. Cependant le drame ne touchait pas à sa fin. Rien ne s’étant encore passé cependant qui l’excitât à sortir d’une stricte neutralité, il résolut de se borner au rôle de spectateur. Il venait de prendre cette détermination quand trois nouveaux personnages apparurent.

L’un d’eux, le chef apparemment, était un homme de haute taille, vêtu d’un gilet de peluche rouge et chaussé de bottes à éperons; il était armé d’un fusil et de pistolets; les autres, de physionomie espagnole, ne paraissaient pas avoir d’autre arme que le machete.

Les trois hommes firent halte devant le ceiba. L’individu qui paraissait commander prit la parole avec arrogance:

«Quel jeu se joue ici? s’écria-t-il? Pourquoi avez-vous tué mes chiens?

— Si je ne les avais pas tués, répondit le chasseur avec un sang-froid qui lui valut l’approbation tacite d’Herbert, ne m’auraient-ils pas dévoré ?

— Ils étaient trop bien dressés pour cela, reprit l’autre. Ils n’en voulaient qu’à celui-là. Pourquoi vous êtes-vous mêlé de le protéger?

— C’est mon affaire de veiller sur lui, puisqu’il est mon prisonnier. Mort, je n’eusse reçu que deux livres de prime pour sa tête; vivant, il me vaudra le double. Qu’avez-vous à répondre, gentlemen?

— Que nous n’écouterons pas plus longtemps vos sottises. Cet esclave appartient à Jacob Jessuron, dont je suis le directeur; il a été pris sur les terres de mon maître, et vous ne pouvez pas réclamer le prisonnier, encore moins la prime. Ainsi, dépêchez-vous de nous le livrer.»

Les trois hommes s’avancèrent, tous les trois brandissant leurs machetes, tous les trois prêts à faire usage de ces armes,

VI

HERBERT TIRANT DE SON HABIT UN PISTOLET. (P. 63.)


«Venez donc! vociféra le chasseur; mais le premier qui mettra la main sur lui est un homme mort. Lâches, vous nous attaquez à trois et nous sommes à peine deux, car cette pauvre créature est à moitié brisée par vos mauvais traitements.

— Trois contre deux! cela ne sera pas, s’écria Herbert en se laissant tomber à terre, et il se rangea du côté le plus faible en tirant de son habit un pistolet qu’il arma.

— Qui êtes-vous, monsieur? dit Ravener avec arrogance. Quel est l’homme blanc qui se met en contravention avec les lois de l’île? Vous connaissez le code, monsieur, vous répondrez de cette intervention.

— Si j’agis contre la loi, j’en répondrai en effet, répondit Herbert, mais il ne me convient pas de vous accepter pour juge.»

En dépit de son insolence, le directeur sentit se refroidir son humeur belliqueuse dès qu’il eut été toisé par ce nouveau champion; il somma encore une fois le chasseur de lui rendre l’esclave; en ayant subi un nouveau refus, il menaça le jeune Anglais de la justice de la Jamaïque et donna aux deux Espagnols le signal de la retraite. Ceux-ci emboîtèrent le pas derrière leur chef en lançant des imprécations contre le chasseur meurtrier de leurs chiens.

«Allez! leur cria celui-ci, allez dans votre pays poursuivre les esclaves fugitifs. Ici vous pouvez laisser le jeu à ceux qui savent tenir les cartes, aux «Marrons.»

Après le départ des émissaires de Jessuron, le chasseur tourna vers Herbert dès yeux où brillait la gratitude.

«Maître, s’écria-t-il, les paroles sont une bien petite preuve de reconnaissance pour le service que vous venez de me rendre. Que je sache au moins le nom du brave gentleman blanc qui a voulu risquer sa vie pour Cubissa le Marron.

— Je m’appelle Herbert Vaughan, répondit le jeune Anglais surpris de la singularité de ce nom et de ce titre.

— J’en conclus, maître, que vous avez des parents dans l’île; le propriétaire de Mount-Welcome....

— Est mon oncle.

— Ce n’est pas chose commode de trouver sa route à travers ces bois. Excusez ma curiosité, maître Vaughan; mais vous y êtes donc arrivé de nuit, car il n’y a pas dix minutes que le soleil est levé au-dessus des arbres, et la distance de Mount-Welcome est au moins de trois milles.

— J’ai passé la nuit, répondit l’Anglais, à la place où gît le sanglier que vous avez si vaillamment tué.

—- Le fusil vous appartient donc, et non pas à l’esclave, comme je le croyais?

— Oui, c’est mon fusil, et je suis charmé qu’il ait été chargé, puisqu’il a sauvé ce pauvre être de la bête sauvage lancée sur lui. Le garçon s’est bien servi de cette arme. Qui est-il donc, et que lui voulait-on?

— Ah! maître Vaughan, ces questions prouvent que vous êtes étranger à notre île. Je vais répondre à toutes les deux, bien que je voie ce jeune homme pour la première fois.

— Mais interrogeons-le lui-même. Que vous ont-ils fait, mon camarade? demanda Herbert au fugitif qui regardait silencieusement les jeunes gens avec une reconnaissance encore mêlée de crainte.»

S’apercevant qu’on lui adressait la parole, celui-ci leur répondit dans une langue inconnue à laquelle il mêla le peu de mots anglais qu’il savait; les termes: «Moi libre, prince, trompé, trahi, donné Foolah, moi pas esclave ni vendu,» revinrent souvent dans son discours.

«Inutile de lui en demander davantage, maître Vaughan, reprit le chasseur; il a épuisé tout son vocabulaire anglais; mais il est aisé de voir qu’il est nouveau débarqué à la Jamaïque, car la chair est encore rouge autour des lettres de sa marque. Voyez comme cet abominable Juif l’a traité !»

Et le Marron montra les omoplates de l’esclave toutes sillonnées de plaies. Herbert détourna les yeux avec un tressaillement de pitié.

«D’où peut venir ce malheureux? demanda-t-il; il n’a pas les traits d’un nègre.

— D’Afrique, sans doute; toutes les tribus africaines ne sont pas noires. Il a prononcé un mot qui m’a frappé. Je gagerais que c’est un Foolah.

— Oui, Foolah, Foolah! s’écria le fugitif en entendant le nom de sa race.

— Il prétend aussi qu’on l’a trompé, qu’il n’est pas esclave. C’est un fait que je voudrais approfondir, et j’y pense, maître Vaughan, votre oncle a justement une esclave Foolah qui pourrait entendre le langage de cet infortuné et nous faire comprendre son histoire. S’il y avait là une iniquité de ce vieux Jessuron!... Crambo! il ne s’en faut de guère que je ne livre pas cette pauvre créature à son maître.

— Et pourquoi le livrer? s’écria Herbert.

— Il le faut, hélas! Par un traité, les Marrons sont obligés de restituer les esclaves qu’ils prennent, et si nous manquions à cet engagement....» Le Marron secoua la tête, et comme s’il désirait changer de sujet de conversation, il ajouta: «C’est donc en chassant cette nuit, maître Vaughan, que vous vous êtes égaré ? Je me charge de vous remettre dans le chemin de Mount-Welcome.

— Je ne suis pas pressé de regagner la plantation, et peut-être n’y retournerai-je jamais, répondit l’Anglais.»

Le chasseur le regarda avec étonnement, mais il s’abstint discrètement de toute question; apercevant à terre les débris du chou palmiste, il dit avec une sorte de gaieté :

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16 ocak 2025
Hacim:
223 s. 23 illüstrasyon
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4064066316167
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