Kitabı oku: «L'idée de Jean Têterol»
Victor Cherbuliez
L'idée de Jean Têterol

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331047
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
I
Table des matières
Les petites choses ont quelquefois de grandes conséquences. Certains hommes ont l’esprit ainsi fait que de vulgaires incidents qui méritent à peine d’être racontés produisent sur eux une impression ineffaçable et qu’ils en gardent à jamais le souvenir. Ils ont cru entendre le ciel ou le diable qui les appelait, et ils partent du pied gauche pour aller où leur destinée les envoie.
Le2septembre1833, vers le milieu de la matinée, le baron de Saligneux, vêtu d’une douillette de soie couleur vert-pomme, les mains dans ses poches, quitta son cabinet de travail pour faire un tour dans son jardin. Le baron de Saligneux, connu à dix lieues à la ronde sous le nom de baron Adhémar, possédait dans le canton de Saligneux, situé aux confins du Bugey et de la Bresse, un beau château que lui avaient légué ses ancêtres, et il possédait aussi des champs, des vignes, des bois, des prés, plus de deux cents hectares d’un seul tenant. Il s’occupait de gérer ses biens, de cultiver ses terres, ayant l’œil à tout, ne s’en rapportant jamais qu’à lui-même, respecté de tout son monde plus qu’il n’en était aimé. Le baron passait pour avoir l’humeur sévère, l’abord un peu rude; cependant il y avait manière de le prendre: il ne s’agissait que de plier l’échiné devant lui et de lui parler chapeau bas. Tous ceux de ses serviteurs qui employaient cette méthode s’en trouvaient bien; mais il y a des cous raides, des fronts durs et altiers, auxquels répugnent les abaissements. Le baron avait pour aide-jardinier un garçon de dix-huit ans, nommé Jean Têterol, qui n’avait pas su ou n’avait pas voulu se ménager ses bonnes grâces. Ce garçon était un enfant trouvé; il avait été ramassé sur un grand chemin. On l’appela Têterol, parce qu’on crut lire ce nom sur un papier cousu à ses langes. Le bruit courut qu’il devait le jour aux amours éphémères d’un voyageur de commerce et d’une servante d’auberge; la servante avait disparu et ne donna jamais de ses nouvelles. Il fut nourri, élevé par la charité publique, qui à vrai dire ne fit pas grand’chose pour lui; on le laissa croître à l’abandon, et peut-être aurait-il mal tourné, si le jeune curé de Saligneux, qui avait toutes les vertus d’un vieux curé, n’avait conçu quelque intérêt pour cet enfant. Il le fit venir, l’interrogea, fut frappé de son ouverture d’esprit, de sa vive intelligence. Il se décida à le recueillir auprès de lui, il lui apprit à lire, à écrire, à compter. L’abbé Miraud était amateur de jardinage; il en donna des leçons à Jean Têterol, et quelques années plus tard, il le plaça chez le baron de Saligneux, qui ne consentit à le garder à son service que pour faire honneur à la recommandation du curé. La figure de Jean Têterol ne revenait pas au baron, et il goûtait peu ses façons de faire. Il lui reprochait d’être enfermé en lui-même, absorbé dans ses pensées, taciturne, sournois. «On ne peut pas savoir, disait-il, si ce garçon vous est ami ou ennemi, ou plutôt il n’est ni l’un ni l’autre: c’est l’éternel étranger.» Il lui en voulait surtout d’avoir une tête de fer et le dos peu flexible. Le baron tenait par-dessus tout au respect, et Jean Têterol n’était pas né respectueux. Il était venu au monde avec la pensée qu’un baron de la vieille roche et un enfant trouvé se valent à peu près l’un l’autre, qu’ils ont été pétris du même limon. Qui lui avait mis cela dans la tête? Était-ce le voyageur de commerce ou la servante d’auberge?
Le baron Adhémar de Saligneux, vêtu d’une douillette couleur vert-pomme, les mains dans ses poches, se promenait dans son jardin, quand il aperçut Jean Têterol occupé à tailler un poirier. L’antipathie que lui inspirait l’enfant trouvé croissait de jour en jour: depuis quelque temps, il le guettait sans cesse, dans l’espoir de le prendre en faute; mais il n’était pas facile de prendre en faute Jean Têterol. Ce taciturne, qui sur la fin de sa carrière devint presque bavard, était un travailleur infatigable, dormant peu, se levant matin, appliqué, diligent, consciencieux. Gœthe a dit «que, pour les têtes médiocres, un métier sera toujours un métier, que pour les bonnes têtes c’est un art, et que l’homme vraiment distingué, en faisant une chose, fait tout à la fois, ou plutôt qu’il voit dans cette seule chose qu’il fait bien le symbole de tout ce qui est bien fait dans ce monde.» Jean Têterol faisait bien tout ce qu’il faisait, non qu’il se souciât de plaire à ceux qui l’employaient et de s’attirer leurs éloges, mais il tenait beaucoup à plaire à Jean Têterol, qui n’était pas facilement content de lui-même.
Le baron s’approcha de Jean et le regarda un instant travailler; puis, fronçant le sourcil, il lui reprocha de ne pas savoir s’y prendre.
«Tu estropies mon poirier, lui cria-t-il; laisse là ta chienne de serpette, et va bien vite me chercher le sécateur; je t’apprendrai ton métier.»
Jean lui répliqua tranquillement qu’il savait son métier et que dans certains cas une serpette vaut mieux qu’un sécateur. Peut-être avait-il raison, car il ne faut pas mépriser les serpettes; mais, quand on est baron et qu’on a tort, on se fâche, et ce fut précisément ce qui arriva au baron Adhémar de Saligneux. Il apostropha vivement l’enfant trouvé, le traita d’insolent, d’orgueilleux, et lui représenta que rien n’est plus plaisant dans ce monde qu’un orgueil qu’on a ramassé sous un chou. Jean l’écouta d’abord sans mot dire; bientôt, la patience lui échappant, il se mit à fredonner tout bas l’air de Malbrough. C’était la seule chanson qu’il eût apprise, et il aimait à la chanter; par malheur, il avait la voix fausse, et, étant très-appliqué à tout ce qu’il faisait, il chantait faux avec méthode et avec délices. Dans ce moment, sa voix fausse choqua moins le baron que son insolence. Bouillant de colère, il leva la main sur le jeune homme. Celui-ci fit un saut de côté et réussit à éviter le soufflet; mais il ne put empêcher que le baron n’eût le pied aussi leste que la main, ce pied l’atteignit à la chute des reins et l’envoya s’appliquer contre le poirier. Quand il eut repris son équilibre, il se retourna, ramassa sa casquette qui était tombée à terre, regarda le baron avec des yeux terribles où roulaient des larmes de rage; puis soudain il prit ses jambes à son cou, détala et disparut.
Jean Têterol ne savait plus où il en était. Il voyait le monde au travers de son aventure, et le monde lui paraissait tout changé. Le soleil, les champs, les bois, le clocher de Saligneux, avaient un autre air, qu’il ne. leur avait jamais connu. Les champs, le clocher, le soleil, avaient vu le coup de pied, et chacun faisait ses réflexions sur l’événement. Il alla cacher sa honte au fond d’un impénétrable fourré, où il demeura deux heures à ronger ses poings. Il agitait des résolutions, des pensées plus extravagantes les unes que les autres. La première fut d’aller mettre le feu au château; la seconde fut d’attendre le baron de Saligneux à un tournant de chemin et de lui casser l’échiné. Il se tailla un bâton dans une branche de houx et l’examina avec complaisance. Cependant peu à peu son cerveau se rassit. Il croyait à peu de choses, mais il croyait aux tribunaux, aux gendarmes, et il avait décidé qu’il n’aurait jamais rien à démêler avec eux. Il dit à son bâton:
«Non, ce n’est pas cela, je trouverai mieux.»
Et il décréta que ce bâton, qui était commode à la main, ne lui servirait pas d’assommoir, qu’il s’en ferait un compagnon; puis il regarda un vieux chêne qui le regardait, et il l’attesta qu’un jour Jean Têterol apprendrait à vivre au baron de Saligneux. Il prononça ce serment d’une voix vibrante, et le chêne en parut touché. Tous les hommes forts ont débuté par un serment d’Annibal.
Il rentra furtivement au château, y prit ses nippes et ses papiers, dont il fit un paquet. Ensuite il cassa la tirelire où il serrait ses sous; il en était fort ménager, et, ayant fait son compte, il fut glorieux de son addition. Après cela, il partit pour ne plus revenir. En arrivant à la grille, il se déchaussa et frappa fortement l’un contre l’autre ses deux souliers ferrés, pour en secouer toute la poussière qu’ils avaient pu ramasser sur les terres du baron de Saligneux. Il employa le reste de la journée à prendre des informations, à se procurer un havre-sac dans lequel il fourra ses nippes et une bourse en cuir où il logea ses sous. Il passa la nuit à la belle étoile, étendu sur le revers d’un fossé, le nez sous un buisson. Il dormit délicieusement, se réveilla frais et dispos, se sentant de force à braver le froid, la faim, la soif et toutes les épreuves qui l’attendaient.
L’abbé Miraud sortait de son église, où il avait dit la messe, quand il vit venir à lui Jean Têterol, le havre-sac au dos, son bâton de houx à la main.
«Eh bien! qu’est-ce donc? lui cria-t-il. Que signifie cet équipage?»
A quoi Jean ne répondit rien. L’abbé Miraud le prit par le bras.
«Jean, cela ne va pas bien, lui dit-il. J’ai su que tu avais eu une scène avec M. de Saligneux.
– Savez-vous, s’écria Jean, qu’il a levé sur moi la main et le pied, en me traitant d’enfant trouvé? Je n’ai pas senti sa main sur mon visage, mais j’ai senti son pied ici, voyez-vous? et je le sens encore, et je le sentirai toujours, et ce qu’il a dit restera toujours là, ajouta-t-il en portant le doigt à son oreille.
– M. de Saligneux est un peu vif, repartit le bon curé, mais tu avais mal pris ses remontrances, tu avais été insolent.
–Qu’il se mêle de ce qui le regarde! Ce n’est pas lui qui m’apprendra à tailler un poirier.
–Il t’apprendra du moins à être poli. Il faut être respectueux envers ses supérieurs, mon garçon. Ah! fi donc, pendant qu’il te parlait, tu t’es permis de fredonner l’air de Malbrough.
– Excusez-moi, monsieur le curé, je n’en sais pas d’autre,» répliqua le jeune homme en ricanant.
L’abbé Miraud prit un air sévère.
«Jean, dit-il, ou je ne m’intéresse plus à toi, ou tu feras la paix avec le baron.
–Jamais, répondit Jean.
–Tu ne sais donc pas que l’Évangile. nous enseigne le pardon des offenses? J’admets que le baron a eu tous les torts; pardonne-lui.
– Jamais, répéta Jean en se frottant les reins.
– Jamais n’est pas un mot chrétien, reprit tristement le curé, c’est à peine un mot humain.»
Et comme Jean se taisait:
«Que comptes-tu faire?
–Quitter le pays.
–Et où vas-tu?
–Ah! ça, c’est mon secret, j’ai mon idée; dit Jean en relevant le menton.
Méchant fou que tu es, lui répliqua l’abbé, te voilà bien riche avec ton idée! Monsieur a une idée! Est-ce que cela nourrit, une idée? est-ce que cela tient chaud? est-ce que cela garnit l’estomac? et cela empêche-t-il de crever de faim?
– C’est égal, j’ai mon idée, reprit Jean.
–Je crains qu’elle ne soit mauvaise. Prends-y garde, il y a des idées qui conduisent à l’hôpital, il y en a d’autres qui vous mènent tout droit au pénitencier.»
Et le regardant fixement, le curé ajouta:
«Je crois vraiment que tu as le diable dans les yeux.
– Dieu, ou le diable, fit-il, cela ne m’importe guère; je ne crois ni Dieu ni diable, monsieur le curé. Ah! par exemple, où que j’aille, je vous promets que je serai honnête; il n’y a que les imbéciles qui ne le soient pas, et puis, si jamais il me venait l’envie de voler, je penserais à vous, à votre vieux chapeau, à votre vieille soutane qui montre la corde, et cela m’empêchera de mettre la main dans la poche des autres. Mais il ne faut pas me demander de croire à Dieu ni au diable. S’il y avait un Dieu, je n’aurais pas été ramassé sous un chou, et, s’il y avait un diable, il y a longtemps qu’il aurait emporté le baron de Saligneux et son maudit château; mais pour ce qui est de voler, ce n’est pas mon idée, cela. Monsieur le curé, je vous promets de ne jamais voler.
– Serviteur au seigneur Jean Têterol et à son idée!» s’écria le curé.
Puis, tirant deux écus de cinq francs de sa poche, il les lui glissa dans la main. Jean hésita à les y, garder; cependant il se ravisa et dit: Merci! Là-dessus, il se mit en chemin. L’abbé Miraud le suivit quelques instants des yeux, le regarda s’éloigner brassant la poussière de la grande route, son bâton de houx à la main, son havre-sac au dos et son idée dans la tête.
A la vérité, l’idée de Jean Têterol était encore un peu confuse; ce n’était qu’un à peu près, qu’un embryon. Il avait découvert qu’il y a deux espèces d’hommes, les riches et les pauvres; que les premiers sont en possession de donner des coups de pied et que les seconds sont en possession de les recevoir. Ce qu’il savait aussi de science certaine, c’est que la veille il en avait reçu un, et qu’un jour il le rendrait à celui qui le lui avait donné. Oui, un jour, Jean Têterol serait riche, encore plus riche que le baron de Saligneux, et il prendrait sa revanche, et alors on verrait quelque chose. Que verrait-on? Il n’en savait trop rien, mais sûrement ceux qui auraient de bons yeux verraient quelque chose. Le point était de devenir riche. Comment? Il avait promis au curé de son village de ne pas voler, il comptait s’enrichir en travaillant; il avait remarqué depuis longtemps qu’en deux heures il abattait plus de besogne que d’autres dans toute leur journée, et que son ouvrage était mieux fait , que le leur. A quoi travaillerait-il? Sur cet article, il était également dans le doute, et il attendait qu’une inspiration lui vînt. Mais il avait ouï dire que Paris est l’un des endroits du monde où se font les grosses fortunes, et il avait mis dans son bonnet de s’en aller à Paris, et ce fut à Paris qu’il s’en alla, demandant aux passants le chemin de Paris, vivant de croûtons et d’eau claire, couchant sur la paille ou à la belle étoile, chantonnant l’air de Malbrough, et causant avec son idée, qui lui répondait.
II
Table des matières
Jean Têterol ne vola point et ne laissa pas de devenir plusieurs fois millionnaire, problème compliqué, difficile, qu’il est glorieux de résoudre. Voici comme à l’âge de cinquante-deux ans, dans un entretien confidentiel avec l’un de ses amis, le notaire Pointal, il résumait en gros son histoire:
«En arrivant à Paris, le gousset presque plat, je fis la connaissance de Limousins, bons compagnons. Ils me conduisirent dans leur chantier, où je passai tout le jour, regardant tailler la pierre, battre et gâcher le plâtre, questionnant, m’informant de beaucoup de choses, devinant le reste, me fiant moins à la parole d’autrui qu’à mes deux yeux, que je n’ai jamais eu la coutume de tenir dans ma poche. Il se fit un grand travail dans mon esprit, et, avant de me coucher, j’avais reconnu clairement que la bâtisse était mon affaire.
«Le surlendemain, j’étais manœuvre, gâcheur de mortier. Mon baquet sur l’épaule, je grimpais aux échelles, que j’aimais à sentir trembler sous mon pied et sous le poids de mes espérances. Du haut des échafaudages, je contemplais les passants; ils me paraissaient tout petits; c’est qu’apparemment ils n’avaient pas leur idée. Il y a les hommes qui en ont une, il y a les hommes qui n’en ont point: j’avais la mienne. L’abbé Miraud s’était trompé; une idée, cela nourrit, cela désaltère, cela tient chaud en hiver, cela rafraîchit dans les chaleurs, et puis cela a des yeux, une bouche, une langue, cela parle, cela rit, c’est une compagnie; grâce à mon idée, je n’étais jamais seul, ni le jour, ni la nuit. Quand j’avais l’estomac vide, je revoyais un château, un jardin, un poirier, un baron, et il me semblait que j’avais mangé. Je revoyais aussi un curé qui me glissait dans la main deux écus tout luisants. Je les ai encore, ces deux écus; les voici. C’était un fonds de réserve, auquel je m’étais promis de ne jamais toucher; c’était aussi un fétiche, qui m’a porté bonheur. Que voulez-vous? je jeûnais, je vivais de travail et d’épargne. Je trouvai moyen d’acheter des livres, des compas; j’étudiai la géométrie, le dessin linéaire, tout seul, sans secours, sans conseil. Quelqu’un m’a dit un jour que j’avais le génie du débrouillement et des yeux qui voient clair dans la nuit.
«De manœuvre, je devins maçon, et je sus bien vite tout ce qui concernait mon état. Mes camarades ne m’aimaient point; mais ils n’osaient pas me le dire, ni me regarder de travers; il y avait dans mes yeux quelque chose qui leur faisait peur. Savez-vous pourquoi ils ne m’aimaient pas? C’est que je n’allais jamais chez le marchand de vin et que j’avais le goût des grimoires. Il n’y a rien de plus utile dans ce monde que les choses qui ont l’air de ne servir à rien. Mais, sur mille maçons, combien en trouvez-vous qui préfèrent un grimoire à un marchand de vin? Un seul, et avec de la persévérance, tôt ou tard celui-là arrive; les autres demeurent enfoncés dans le troisième dessous, et les poings sur les hanches ils crient à l’injustice.
«Ayez des mains âpres à la besogne, dures à la fatigue, des jambes qui ne se lassent jamais d’être debout, du bon sens, une tête toujours en travail et certaine inquiétude d’esprit qui en toutes choses cherche le mieux; on vous remarquera, et vous ne resterez pas longtemps ouvrier. Quand je fus devenu maître maçon et que j’eus des hommes à gouverner, je me sentis dans mon assiette; c’était bien pour cela que j’étais né. On s’est plaint quelquefois que je n’avais pas le commandement doux. Mes idées étaient si nettes, mes ordres étaient si précis, que les bons ouvriers m’obéissaient avec plaisir; ils s’accommodent mieux d’un brutal qui sait ce qu’il veut que d’un maître débonnaire qui ne le sait pas. Les chevaux devinent tout de suite si l’homme qui les monte s’entend à les manier; il leur est désagréable de sentir un cavalier maladroit sur leur dos; un bon cavalier les mène à son plaisir.
«L’entrepreneur qui m’employait, M. Corbil, était bien l’homme qu’il me fallait: je l’aurais inventé que je ne l’eusse pas fait autrement. Son humeur, son caractère, tout me servait à souhait. Il avait le goût des aventures et plus d’invention que de jugement. Les sots se perdent dans les minuties, les indolents les négligent, l’homme fort voit les choses d’ensemble sans jamais mépriser les détails. M. Corbil les méprisait, il me chargeait de m’en occuper à sa place. Avec cela, il aimait ses plaisirs et il avait des distractions; je n’en avais point, et il n’est pas défendu de profiter de celles des autres. Il fit un jour une imprudence, s’embarqua dans une fâcheuse affaire; je l’avertis, il ne m’écouta point; il allait se noyer, ce fut moi qui le retirai de l’eau par les cheveux. Dès lors il m’écouta toujours, et je lui devins aussi cher que la prunelle de ses yeux. J’étais son conseil, son oracle et son outil. Tout à coup je fis mine de vouloir le quitter; pour me ramener, il me fit un pont d’or et une grosse part dans ses bénéfices. Je n’étais plus son outil, j’étais son associé, et ce fut le commencement de ma fortune.
«A sa mort, j’eus la succession de ses affaires. J’inspirais la confiance; de gros crédits me furent ouverts. Après avoir bâti pour les autres, je bâtis pour mon compte. C’était dans les années des grands percements. J’achetai à bas prix des terrains dans des quartiers déserts, qui ne tardèrent pas à se peupler, et ma fortune fut faite. On a dit que je savais des rubriques. Ma rubrique est de savoir bien faire tout ce que je fais; j’ai su bâtir, j’ai su acheter, j’ai su vendre, j’ai su placer mon argent; mais je n’ai jamais fourré la main ni le bout du doigt dans aucune spéculation hasardeuse, et jamais on ne m’a vu à la Bourse. On a dit aussi que j’avais eu de la veine, du bonheur. C’est possible; mais ce qui aide à la veine, c’est de guetter les occasions, d’avoir l’esprit patient, quoique inquiet, de ne sacrifier ni à ses aises ni à sa vanité, de joindre aux vues lointaines l’amour du détail, et de traverser les temps difficiles en sifflant bravement l’air de Malbrough.»
M. Têterol portait son histoire sur sa figure. Petit, ramassé de taille, un peu courtaud, fortement râblé, toujours vêtu de gros drap, ses millions ne lui avaient pas ôté son air rustique. Sa tête puissante était solidement attachée sur ses larges épaules; ses sourcils buissonnaient. Son œil, d’un bleu d’acier, exprimait l’intelligence et la volonté et devenait terrible dans ses colères. Les rides de son front, ses manières, sa démarche, révélaient un orgueil sans arrogance et sans faste, mais intraitable, qui disait de loin aux passants: Me voilà, c’est moi. Il suffisait de voir cet orgueilleux traverser la rue pour reconnaître en lui un homme de petits commencements, qui s’était frayé son chemin en jouant des coudes, un homme de guerre et de combat, qui avait gagné sa bataille. A quoi montait sa fortune? Personne ne le savait, excepté lui. Avec l’âge, il était devenu communicatif; il aimait à raconter ses affaires; mais, quoi qu’il racontât, il y avait toujours quelque chose qu’il ne disait pas; il joignait le parlage à la cachotterie. Avait-il un payement à faire, il n’ouvrait jamais le bureau où était sa caisse avant de s’être enfermé à clef et d’avoir jeté un regard furtif sous les meubles pour s’assurer qu’il était bien seul. Acquittait-il le prix d’une emplette dans une boutique, il se tournait contre le mur en tirant sa bourse, qu’il ne faisait qu’entre-bâiller, afin que le mur lui-même ne pût savoir ce qu’il y avait dedans. Quand on se défie des hommes, on finit par se défier des murs, et M. Têterol se défiait de tous les hommes, et même de son chien, qui, à parler franchement, avait la déplorable manie de fureter dans les tiroirs.
La réputation de M. Têterol était sans tache. Il n’avait jamais manqué à sa parole, jamais fait tort d’un sou à personne; il remplissait ses engagements avec une ponctuelle exactitude. Il se targuait de n’avoir jamais menti, et il en avait le droit; seulement, il ne se croyait pas tenu d’avertir les autres de leurs erreurs quand leurs erreurs pouvaient lui être utiles. Il considérait la vie comme une guerre, et les ruses de guerre comme des moyens permis; mais il n’admettait pas qu’on les employât contre lui, et il trouvait fort mauvais qu’on usât de représailles à son égard. En pareil cas, il éprouvait des indignations vertueuses, tout à fait sincères et assez plaisantes; il y avait de la naïveté dans son fait; si retors qu’il fût, il était bien plus candide qu’on ne pensait. Quand il lui survenait quelque mésaventure, il entendait que tout le monde le plaignît; mais il ne fallait pas lui demander de s’attendrir sur l’infortune d’autrui; cela n’était pas dans ses moyens. Il distinguait les malheureux en deux classes, les fous et les infirmes; il renvoyait les infirmes à l’hôpital et les fous à Charenton. S’il n’était pas méchant, il était terriblement coriace. Ses employés ne l’abordaient jamais sans crainte et tremblement, le sachant impitoyable pour les paroles embarrassées, pour l’homme qui cherche son idée et son mot, et pourtant, lorsqu’il était en colère, il lui arrivait à lui-même de ne plus retrouver son mot et son idée. Ils redoutaient à l’égal de ses incartades son rire pointu, ses gaîtés guerroyantes. Le matin, avant de se présenter devant lui, ils demeuraient quelques instants la main sur le loquet, s’attendant à recevoir en pleine poitrine quelque rebuffade ou quelque plaisanterie cruelle, qu’il avait ruminée à plaisir pendant la nuit. Ce terrible homme avait une santé de fer, qui se passait de sommeil, et dans ses insomnies il faisait la revue de ses affaires et de tout son monde, s’occupant de préparer à chacun son paquet. Aussi ses insomnies étaient-elles maudites des pauvres diables qui étaient dans sa dépendance; ils appréhendaient par-dessus tout les idées qu’il trouvait sous son traversin et qu’il appelait lui-même ses idées de chevet.
Cependant ses actions étaient quelquefois moins dures que ses paroles. Lorsqu’un misérable, prenant son courage à deux mains, se hasardait à faire appel à sa générosité:
«Qui me délivrera des pleurards? s’écriait M. Têterol. Qui donc a laissé entrer ici ce discoureur? Est-ce un moulin que ma maison? Ah! tu as bien choisi ton homme! Est-ce que j’ai le temps de t’écouter? Je n’ai jamais rien demandé à personne, moi; je me suis toujours passé de tout le monde, moi, et c’est bien le moins qu’on me laisse tranquille. Tu n’as pas de quoi payer ton terme? Couche à la belle étoile; j’y ai bien couché, moi qui te parle, et je n’en suis pas mort. Tu n’as pas de quoi dîner? Dans le temps où je grimpais aux échelles, je dînais d’oignons crus… Mais tais-toi donc, est-ce que je coupe dans tes histoires? Tu es un fainéant qui voudrait gagner sa vie sans rien faire. Ah! tu t’adresses mal, j’ai la sainte horreur des bras débiles, des lèvres tremblantes et des volontés flasques. J’ai sué pendant quarante ans; sue, mon garçon. J’ai pâti, j’ai peiné, apprends à peiner et à pâtir. J’ai fait ma trouée, fais la tienne… Non, je ne donne rien. Ah! si, je veux te donner quelque chose, un bon conseil. Veux-tu savoir la maxime qui m’a servi de règle dans toute ma vie? Écoute ceci, et crois-moi: l’homme qui n’a pas de besoins devient tôt ou tard le maître de ceux qui en ont.»
A ces mots, l’autre prenait la porte, en marmottant entre ses dents: «Vieux crocodile!» Mais le crocodile lui criait d’un ton brutal: «Attends!» et se tournant vers le mur, entr’ouvrant sa bourse avec précaution, non sans promener ses yeux à droite et à gauche comme pour garder son dos, il en tirait un écu qu’il jetait au nez du pauvre hère, et il lui disait:
«Va-t’en bien vite, ou je vais courir après toi pour te le reprendre.»
Les crocodiles ont tous un endroit sensible. M. Têterol, qui passait pour n’aimer personne, aimait pourtant quelqu’un; ce quelqu’un était son fils. Il s’était marié dans le temps où la fortune commençait à lui sourire; las de manger chez le traiteur, il voulait avoir une ménagère, et surtout il voulait faire souche. Il épousa une petite bourgeoise, qui avait l’esprit et le cœur au-dessus de sa condition. Il cueillit cette fleur, parce qu’elle se trouvait à portée de sa main, sans que jamais la curiosité lui vînt de savoir ce qu’elle valait et de respirer son parfum. Son mariage ne lui prit pas beaucoup de temps; il alla à la mairie, mais il refusa net d’aller à l’église; c’était plus fort que lui, il n’aimait pas à entrer dans les églises. Au bout de dix-huit mois, il prit sa femme en grippe, parce qu’elle s’avisa de se présenter un matin devant lui dans une robe vert-pomme, qui lui parut être exactement de la même nuance que la douillette du baron de Saligneux. A vingt années de distance, il crut revoir cette douillette, et il lui sembla que sa femme avait eu ce jour-là un tort irrémissible. Il l’appelait Mme Pretintaille, parce qu’elle ornait ses cheveux d’un nœud de ruban. Étant fluette et délicate de santé, elle prenait quelquefois l’omnibus pour revenir du marché, qui était à deux pas, s’épargnant pour le prix de six sous la fatigue de porter son lourd panier. M. Têterol disait à ce propos: «Ma femme fait toutes les folies, elle a une imagination orientale.» Elle avait beaucoup de bonnes pensées, elle faisait beaucoup de bonnes œuvres, et s’en cachait avec soin, pour ne pas s’entendre dire: «Ton imagination orientale finira par me ruiner.» Son mari la désolait surtout par ses défiances; il la soupçonnait d’en vouloir à ses clefs, de fourrager ses armoires quand il avait le dos tourné. Elle supportait ces avanies avec une angélique patience; elle trouva plus simple de mourir que de se plaindre. Pascal a dit que les saints ne se sont jamais tus; il y a pourtant des saintetés qui parlent peu et des vertus faites de solitude et de silence.
Si Mme Têterol aimait la couleur vert-pomme, si elle mettait quelquefois des nœuds de ruban dans ses cheveux, si elle prenait l’omnibus pour revenir du marché, si elle faisait en cachette des œuvres pies, elle avait cependant aux yeux de M. Têterol un mérite, un seul, qu’il récompensait de loin en loin par de fugitifs retours de tendresse: elle lui avait donné un fils. Il l’appela Lionel, en l’honneur de l’abbé Miraud, dont c’était le prénom; l’implacable mémoire de ce mangeur de prêtres faisait grâce à cette soutane. Son petit Lionel lui prit tout de suite le cœur; c’était le seul être qui eût le secret de le dérider, de l’égayer, de le rendre presque aimable. Il le gâtait, lui passait toutes ses fantaisies; il jouait avec cette poupée sans la casser A sept ans, l’enfant tomba gravement malade. M. Têterol appela en consultation les premiers médecins de Paris, et l’enfant fut sauvé. Lorsqu’il fut sur pied, son père eut soin de faire un jour en sa présence le compte de tout ce que lui avait coûté sa maladie, sans oublier les mémoires de l’apothicaire. Chaque homme a sa façon d’aimer.
Quand sa mère mourut, Lionel avait quatorze ans. Son père le plaça comme interne au lycée Henri IV: Il avait décidé que cet enfant saurait tout ce qu’il ignorait lui-même, le latin, le grec, les arts d’agrément, toutes les élégances de l’esprit et de la vie. Il voulait faire de lui un docteur en droit et plus tard un ambassadeur, un ministre ou un prince régnant. «C’est moi qui ai bâti la maison, pensait-il, c’est lui qui sera chargé de la décorer; j’ai été le limousin, il sera le compagnon, l’homme aux corniches et aux feuillures.» En attendant de devenir ambassadeur ou ministre, Lionel était un écolier très-intelligent, très-appliqué. Il obtint les grands honneurs au concours général, et ses succès chatouillaient délicieusement l’orgueil de son père, bien qu’il se gardât d’en rien marquer. Chaque année, à la Saint-Sylvestre, il rappelait à Lionel ce que son éducation lui coûtait, comme jadis il lui avait rendu compte sou par sou de ce qu’il avait payé pour lui au pharmacien. Il lui disait: «Es-tu heureux, mon gaillard! Tu n’as eu que la peine de naître. Que deviendrais-tu sans moi?» Et, mettant la petite main fine du jeune homme à côté de sa grosse main osseuse et velue, il ajoutait: «Voila la main qui s’amuse, voici la main qui travaille; voilà la main qui reçoit, voici la main qui donne. Ah! par exemple, ne demande pas trop; je n’entends pas me ruiner pour toi.» Et contemplant ce beau garçon à la taille souple, à l’abondante chevelure blonde, il pensait:
«Au diable, est-il bien à moi?»
Un jour Lionel lui écrivit du lycée pour lui exprimer son vif désir de prendre des leçons de manège. M. Têterol lui répondit par un court billet ainsi conçu: «Mon bonhomme, à pied.» Toutefois il se ravisa bien vite et en passa par tout ce que voulait le bonhomme. Son fils était son seul article de luxe, et ce parvenu, demeuré paysan dans l’âme, était ravi d’avoir un héritier qui ressemblait à un prince. Il l’appelait son prince de Galles.
Le prince de Galles ressemblait à son père parla fermeté de l’intelligence, par la volonté et par l’ambition; mais il tenait de sa mère les générosités de l’âme et de l’esprit. Quand les employés ou les ouvriers de M. Têterol voulaient obtenir quelque chose de leur patron, ils recouraient d’habitude à l’obligeante intervention de Lionel, que son père rembarrait en lui disant:
«Ah çà, as-tu donc une imagination orientale comme ta mère?»
Il lui disait aussi:
«Laisse-moi tranquille, tu m’ennuies avec ton mysticisme.»
M. Jean Têterol traitait de mystiques tous ceux qui croyaient à autre chose qu’à leur intérêt, tous ceux qui avaient dans le cœur un sentiment inutile, tous ceux qui étaient capables de perdre deux minutes à regarder les nuages courir au ciel ou à s’apitoyer sur un infirme ou sur un fou. Il avait beau faire et beau dire, il ne pouvait changer le prince de Galles, qui était né mystique.
Si M. Jean Têterol avait gardé une certaine rusticité dans les manières, la démarche pesante, le geste un peu lourd d’un paysan de la Bresse ou du Bugey, il avait conservé aussi cette simplicité et cette fixité dans la pensée qui distinguent l’homme des villages de l’homme des villes. Les impressions de sa première jeunesse avaient laissé dans son cerveau des traces indélébiles; il y avait dans cette tête de granit un certain nombre de clous profondément enfoncés; il aurait fallu une main bien habile et de fameuses tenailles pour les en arracher. C’était un homme vraiment particulier et remarquable. Il n’avait rien appris que de lui-même; mais, l’élève valant le maître, le maître valant l’élève, il avait acquis une foule de notions très-compliquées, et, ayant beaucoup réfléchi sur tout ce qui lui arrivait, il s’était fait une sorte de philosophie de la vie, qui lui rendait de grands services dans les affaires. Hors des affaires, tout le travail de son esprit se réduisait à quelques sentiments confus, à quelques grosses sensations, auxquelles il revenait toujours. Le reste était pour lui un pays étranger et lointain, une terre inconnue; il disait: «C’est le Japon, je n’y vais pas.» Nous avons connu un berger des Alpes qui était devenu un grand médecin; il administrait à ses malades les remèdes savants inventés par la chimie moderne; mais il se soignait lui-même avec des simples cueillis dans les prés. M. Têterol cueillait dans les prés les simples qu’il réservait pour son usage personnel. Tour à tour et souvent tout à la fois, il raisonnait comme un politique, comme un philosophe, ou il avait les façons de sentir, les imaginations d’un aide-jardinier du baron de Saligneux. Le seul véritable ami qu’il eût réussi à se faire, M. Pointal, disait en parlant de lui:
«Grattez le millionnaire, et vous aurez bientôt fait de trouver la paire de sabots.»
M. Têterol avait toujours considéré Paris comme un lieu de passage, comme une étape dans sa vie, comme un carrefour où l’on vient pour faire fortune, après quoi l’on s’en va. Il avait fait fortune, il pensait à s’en aller. Grâce à son épaisse, à son impénétrable carapace, il était demeuré absolument insensible aux plaisirs, aux séductions, à tous les enchantements de la grande ville; si elle avait cru jeter un charme sur lui, elle s’était bien trompée. Le boulevard était pour Jean Têterol un endroit planté d’arbres artificiels, peuplé d’infirmes qui cherchaient à emprunter les jambes d’autrui pour tâcher d’arriver, et de fous occupés à s’amuser les uns les autres par des lazzis qui n’avaient jamais eu le privilége de le faire rire. Dans un coin du département de l’Ain, il y avait un village, où il était né, un village nommé Saligneux. Ce village était pour lui le centre du monde, la vraie capitale de l’univers, l’endroit où l’on retourne pour manger ses rentes, quand on en a, l’endroit où l’on prend sa revanche, l’endroit où l’on exécute son idée. Il haussait les épaules de pitié en pensant à ces Parisiens pour lesquels Paris est tout et qui ne connaissent pas Saligneux; on voyait bien que ces gens-là n’avaient pas leur idée. Ce qui est certain, c’est qu’ils n’avaient pas la sienne.
M. Têterol ne voulait pas attendre d’avoir la soixantaine pour mettre à exécution son grand projet. A cinquante-cinq ans, il était merveilleusement vert, aussi jeune d’esprit que de corps; il avait ses bras, il avait ses jambes, il avait toutes ses dents; mais ses cheveux grisonnaient: ce lui fut un avertissement. Il décida qu’il partirait dans les premiers jours du mois de septembre1870, et il s’occupa de régler, de liquider ses affaires. Il fut dérangé dans ses préparatifs par un incident qu’il n’avait pas prévu: cet incident fut M. de Bismarck; il avait compté sans ce terrible hôte. Quand la guerre fut déclarée, il entra en fureur, et sa première pensée fut qu’il y avait eu un coup monté, une conspiration entre l’empereur Napoléon III et le roi Guillaume pour empêcher Jean Têterol de retourner à Saligneux, après quoi il n’eut plus qu’une seule préoccupation, celle de déposer en lieu sûr son héritier, étudiant en droit de première année. Il voulait l’expédier en Angleterre, mais son héritier refusa d’entendre à cette proposition, jugeant que son devoir était de se battre pour son pays. Le père et le fils eurent à ce sujet des prises violentes.
«Ton devoir! s’écriait M. Têterol. Eh! parbleu, le devoir, je sais ce que c’est; j’ai fait le mien toute ma vie, et je te prie de croire que tu n’as rien à m’apprendre là-dessus. Il faut être patriote, et je suis prêt à mourir pour mon pays; mais tous ces empereurs sont des animaux indécrottables; il n’y a rien à faire avec ces gens-là… car enfin, n’était-ce pas ce mois-ci que je devais aller à Saligneux? Eh bien! qu’ils me demandent de l’argent, et ils n’y manqueront pas, tu peux m’en croire; mais je ne veux pas leur donner mon prince de Galles. C’est moi qui l’ai fait, et qui l’ai fait pour moi, et il est à moi. Je vais le mettre dans une malle, je vais l’expédier à Londres dans le wagon des colis.»
Quoique le prince de Galles fût d’un caractère doux et souple, quoiqu’il évitât avec soin toutes les occasions de querelle avec son père et qu’il s’efforçât en toute rencontre de lui être agréable, il ne se laissa point mettre dans une malle, ni traiter comme un colis. Il l’enguirlanda si bien qu’il réussit à gagner du temps et qu’il était encore à Paris quand Paris se trouva bloqué. Il entra dans un bataillon de marche. M. Têterol se dévorait d’inquiétude; il était tour à tour furieux ou désespéré, il fatiguait ses alentours de ses doléances et de ses récriminations, il s’en prenait à tout le monde, mettant l’univers entier et même son chien dans le paquet. La veille d’une sortie, il dit à Lionel:
«Je t’en conjure, sois raisonnable, ne va pas faire la folie de t’exposer. Défie-toi de ton éternel mysticisme, défie-toi de ton imagination; c’est un triste cadeau que t’a fait ta mère. C’était une brave femme, je ne dis pas le contraire, mais elle n’avait pas le sens commun. Eh! bon Dieu, si je venais à te perdre, ce serait ma mort, et à qui laisserais-je mon argent? J’aime beaucoup Pointal, mais pas assez pour lui donner des millions, car, soit dit entre nous, il s’agit de millions. Ainsi tu vois!…»
Je ne sais si Lionel chercha les coups; mais je puis affirmer qu’il ne les évita pas. Il fut blessé à Montretout; heureusement sa blessure était légère, et M. Têterol ne se vit pas dans la cruelle nécessité de laisser ses millions à Pointal. Pendant quarante-huit heures, quoi qu’on pût lui dire, il tint son fils pour mort. Dès qu’il se fut rassuré, il lui adressa les reproches les plus véhéments sur ce qu’il appelait son incurable étourderie.
Lorsque Paris eut capitulé, M. Têterol éprouva un transport de douleur patriotique. Il se répandait en malédictions contre tous les empereurs et les potentats; s’il les avait tenus dans ses puissantes mains, ils auraient mal passé leur temps; avec quel plaisir il les eût étranglés! Il pleurait de rage et de honte, et ses larmes étaient de vraies larmes; on les voyait rouler lentement le long de ses joues. Il s’écriait: Pauvre France! Tout à coup il s’interrompait dans ses lamentations pour s’essuyer les yeux; son front s’éclaircissait, ses grosses lèvres ébauchaient un vague sourire, il avait l’air de regarder dans l’espace quelque chose que personne n’apercevait, et il se prenait à dire après une pause:
«Enfin, ce qu’il y a de bon dans tout cela, c’est que je vais pouvoir aller à Saligneux.»
III
Table des matières
Si impatient qu’il fût d’aller se mettre au vert, de se vouer pour le reste de ses jours au culte du dieu Sylvain et des nymphes des bois, M. Têterol fut retenu à Paris pendant plusieurs mois encore par des comptes à régler, par des affaires en souffrance, par des débiteurs qui alléguaient le malheur des temps pour demander un sursis. Il ne put achever avant l’automne ce qu’il appelait sa grande liquidation, retardée par les événements. Vers le milieu de septembre, il invita un soir M. Pointal à dîner. Pendant tout le repas, il eut des attitudes penchées, un air grave et mélancolique; il parlait de son départ en poussant de gros soupirs, car il ne soupirait jamais tant que lorsqu’il était parfaitement heureux. Il supplia jusqu’à dix fois le notaire d’avoir grand soin de son fils, de veiller sur lui, de le tenir en garde contre toutes les espèces de folies; puis il recommanda à Lionel de s’appliquer sans désemparer à devenir un homme célèbre. Pour lui mettre l’âme en repos, Lionel et M. Pointal lui promirent de suivre strictement ses instructions. Après qu’il eut tout dit, il se transporta à la gare de Lyon, et, en montant dans son wagon, il soupira encore; quand il avait du plaisir, il entendait que personne ne s’en doutât.
Le lendemain au petit jour, il arrivait à Pont-d’Ain. Il y fit charger son bagage, qui était modeste, sur une voiture qu’il envoya devant lui, et il s’achemina à pied vers Saligneux, tenant à la main son bâton de houx, celui qu’il avait coupé dans un bois, il y avait presque quarante ans, et qu’il avait précieusement conservé.
Tout le monde a son grain de poésie, même les Têterol. La matinée était belle, et M. Têterol avait l’âme en fête; il éprouvait la joie d’un prisonnier à qui l’on vient de donner la clef des champs, l’allégresse du peuple de Dieu entrevoyant la terre promise, après avoir longtemps travaillé aux pyramides des Pharaons. Ce qu’il ressentait aurait pu se dire en vers, mais il aurait fallu qu’un autre se chargeât de les faire pour lui. Il n’était pas seul, ses souvenirs l’accompagnaient. Ils ne l’avaient jamais quitté; jadis ils avaient grimpé avec lui aux échelles, avec lui ils avaient piqué des moellons, crépi des murailles, avec lui ils avaient tracé des épures, signé force quittances et fait de longs calculs d’intérêts composés fort minutieux et fort savants. Dans ce moment, ils bourdonnaient à ses oreilles comme un essaim de mouches en gaîté, et ils lui racontaient des histoires. Bêtes et gens, M. Têterol croyait apercevoir partout des figures de connaissance. Les moindres accidents du terrain, un tertre couronné d’une chapelle, trois grands noyers qui ombrageaient une mare, un tournant de la route où il y avait une fontaine, les lignes que dessinaient à l’horizon des montagnes bleuâtres, il avait emporté tout cela dans ses yeux, et sa prodigieuse mémoire avait tout gardé. Il s’arrêta un instant pour contempler un champ de sarrasin fleuri et des buissons couverts de mûres sauvages; il leur dit: Oui, c’est bien moi. Puis il se remit en marche. Il brassait du pied avec délices la poussière du chemin, dont il admirait la blancheur; il croyait y retrouver la trace de ses pas. Il regarda son bâton.
«Était-ce hier ou avant-hier, lui demanda-t-il, que nous avons passé par ici, toi et moi? Nous allions à Paris, nos hardes sur le dos, et toute notre fortune tenait dans un havre-sac; t’en souvient-il?»
Et son bâton s’en souvenait.
Tout à coup, il vit se dresser devant lui le clocher pointu de Saligneux, dont la toiture couverte en zinc étincelait au soleil. Ce clocher le reconnut, ce clocher le salua, et le coq qui surmontait la flèche agita ses ailes, ouvrit son bec, cria à tout le département de l’Ain:
«Jean Têterol est de retour!»
Alors le cœur de Jean Têterol se prit à chanter, lui aussi. Ce jour-là, il était poëte, il était musicien, il était tout ce qu’on voulait.
Il eut une déception en cheminant de son pas lourd et méthodique le long de la grande rue du village. C’était comme autrefois une rue montante, étroite, tortueuse, mal pavée; mais, à son vif chagrin, il y aperçut du changement. De nouvelles maisons avaient été bâties, et sur la place on avait construit un bâtiment d’école en face d’une mairie décorée de pilastres qui lui parurent d’un goût détestable. Il aurait voulu retrouver son Saligneux tel qu’il l’avait laissé, toute chose en son coin, les gens occupés à l’attendre. Il fit une halte près d’un lavoir où trois servantes en jupe courte battaient leur linge. Il reconnut le lavoir, mais il ne reconnut pas les servantes, et il leur en sut mauvais gré. Il lui sembla qu’elles y mettaient de la mauvaise volonté, que c’était un tour qu’elles lui jouaient. Ce qui le consola, c’est que des vaches vinrent à passer et qu’il put croire que c’étaient les mêmes qu’il avait rencontrées jadis dans cet endroit. Toutes les vaches se ressemblent; elles portent toutes dans leurs yeux quelque chose de fixe et d’éternel, un rêve silencieux d’herbe fraîche,
Une inquiétude le prit; il se demanda si, dans leur rage d’innover, les habitants de Saligneux n’avaient pas eu la fantaisie de se procurer un curé tout neuf, un curé à pilastres; cela n’eût pas fait son compte. Il entra à l’auberge pour y déjeuner, et son premier soin fut de s’informer de l’abbé Miraud. Grâce à Dieu, l’abbé Miraud était vivant; l’aubergiste lui en donna l’assurance, mais il lui apprit en même temps que l’abbé se faisait vieux, qu’il était fort cassé.
«Y pensez-vous? un homme si robuste.
–Dame, il a soixante-dix ans bien sonnés!
–Soixante-dix ans! s’écria M. Têterol. Dans ce pays-ci, on ne sait pas se conserver.
– Et puis le grand malheur! reprit l’aubergiste, qui se piquait d’être un esprit fort. Quand celui-là sera mort, il en viendra un autre, et ils se valent tous. D’ailleurs il faut bien que tout le monde s’en aille. Nous nous en irons, nous aussi, n’est-il pas vrai?
– Nous nous en irons, nous nous en irons… que diable! parlez pour vous,» répliqua vivement M. Têterol en regardant de travers l’aubergiste, dont la figure lui parut fort déplaisante.
M. Têterol n’avait aucune envie de s’en aller.
«L’abbé Miraud a-t-il toujours sa vieille Marianne? reprit-il.
– La vieille Marianne? connais pas, répondit l’autre en retournant à ses casseroles.
– Imbécile!» grommela entre ses dents M. Têterol. Un aubergiste qui ne connaissait pas la vieille Marianne et qui s’imaginait que M. Têterol était sur le point de s’en aller lui semblait être un sot personnage. Il lui en voulait aussi d’avoir parlé de l’abbé Miraud sur un ton cavalier. Depuis qu’il avait fait fortune, M. Têterol n’aimait pas que les gens de rien se mêlassent de raisonner; il considérait la libre pensée comme un plaisir de riche.
Aussitôt qu’il eut déjeuné, il se rendit à la cure. Il n’eut pas besoin de demander son chemin ni même de s’en souvenir; ses pieds le savaient. Il sonna, et ce ne fut pas la vieille Marianne qui vint. lui ouvrir; il y avait une bonne raison pour cela: elle était morte depuis vingt-cinq ans au moins. M. Têterol regarda un instant sous le nez la servante inconnue, qui, le doigt sur le loquet, s’informait de son nom et de ses qualités.
Puis, l’écartant de la main, il parcourut dans toute sa longueur un corridor pavé en cailloutis qui conduisait à une porte vitrée. Il poussa cette porte et se trouva dans le jardin. A gauche un mur tapissé d’espaliers, à droite une volière, au milieu des carrés de légumes, dans le fond un rucher, c’était bien cela; mais, si le jardin était resté à peu près le même, celui qui le cultivait avait bien changé: comme l’avait dit l’aubergiste, il commençait à se casser. Il était occupé en ce moment à donner du grain à ses poules; il les interpellait d’une voix chevrotante, et M. Têterol remarqua qu’une de ses jambes lui refusait un peu le service. Cependant il reconnut l’abbé à son sourire; c’était le sourire d’un homme qui a pris depuis longtemps le parti de faire beaucoup de bien et beaucoup d’ingrats.
«A qui ai-je l’honneur de parler?» lui demanda le bon prêtre, en le faisant asseoir sur un banc et en prenant place vis-à-vis de lui, de l’autre côté d’une vieille table de pierre qui avait perdu son aplomb.
Les abeilles voltigeaient autour d’eux, mais sans les molester; elles respectaient le curé de Saligneux, et peut-être le nouveau venu leur faisait-il peur.
M. Têterol tambourinait des doigts sur la table de pierre.
«Regardez-moi bien; vous ne me reconnaissez pas, monsieur le curé? dit-il enfin.
– Excusez-moi, j’ai la vue un peu basse.
– Et vous avez oublié Jean Têterol?
– Jean Têterol!» fit l’abbé Miraud.
Et il interrogea sa mémoire; mais il n’y retrouva pas Jean Têterol.
«Vous ne vous souvenez plus d’un enfant abandonné que vous avez recueilli et placé comme aide-jardinier chez le baron de Saligneux!
– Ah! si, attendez, il m’en souvient; mais qu’il y a loin de cela! Le méchant galopin! Il est parti un jour et n’a jamais donné de ses nouvelles. J’avais toujours pensé qu’il finirait à l’hôpital; il ne croyait ni Dieu ni diable.
– Ni Dieu ni le diable ne se sont occupés de ses affaires. Heureusement il a rencontré un brave homme qui s’est intéressé à lui, qui lui a appris à travailler, qui l’a mis en état de gagner sa vie. Ce brave homme, c’était moi, et, grâce à moi, Jean Têterol a fait son chemin. Il n’est pas devenu millionnaire; que voulez-vous? on fait ce qu’on peut, et un million ne s’est jamais trouvé dans le pas d’un cheval. Mais il jouit aujourd’hui d’une honnête aisance, monsieur le curé, d’une modeste petite aisance. Et tenez, le jour de son départ, vous aviez donné à ce galopin deux écus. Les voici; ce sont les mêmes. Il ne vous les rend pas, il veut les garder en souvenir de vous; mais ces deux écus ont fait des petits. Monsieur le curé, j’ai toujours payé mes dettes; voilà cinq cents francs pour vos pauvres.
– Catherine, apporte-nous à boire et du meilleur! cria l’abbé Miraud. Je veux fêter le retour de Jean Têterol, qui n’a pas oublié son curé et qui est bon pour les pauvres.»
M. Têterol fut étonné d’apprendre qu’il était bon pour les pauvres; c’était une vertu qu’il ne se piquait point d’avoir, et il fronça les narines, comme il faisait toujours quand on lui disait quelque chose qui le surprenait. Son curé était le seul homme à qui il crût avoir des obligations, et il tenait à s’acquitter envers lui; son orgueil s’était libéré d’une servitude.
Catherine apporta deux verres avec une bouteille de vin d’Arbois, qu’on vida à petits coups, et la conversation s’engagea. L’abbé Miraud se sentait tout rajeuni par l’aubaine inattendue que le Ciel venait d’envoyer à ses pauvres et par la résurrection inespérée de ce méchant galopin dont il avait fait son deuil depuis longtemps, et qui reparaissait subitement devant lui sous les traits d’un gros bourgeois, carré, massif et plantureux, le plus réel des revenants; à la façon dont il s’accoudait sur une table, on reconnaissait un homme de poids et d’autorité, un de ces hommes qui ne permettent pas qu’on doute de leur existence. En vieillissant, l’abbé était resté curieux, il aimait à savoir; de toutes les raisons que nous avons de vivre, la curiosité est encore la meilleure. Il fit subir à M. Têterol un long interrogatoire, cherchant à lui faire conter sa vie par le menu. M. Têterol n’était pas dans un de ses jours d’expansion; ses réponses furent vagues et fuyantes. Il s’entendait mieux que personne à parler sans rien dire.
«Enfin, Dieu soit loué! lui dit le curé, désespérant de venir à bout de ce silence parlant, vous voilà à votre aise. Désormais, mon cher Têterol, vous pouvez vivre de vos rentes.
– Mes rentes! ce n’est pas grand’chose que mes rentes; mais on a de quoi vivre. Ah! j’ai trop peiné, voyez-vous; je n’en pouvais plus, j’ai mis la clef sous la porte et je veux me reposer.
– Vous n’avez pourtant pas l’air d’un homme fatigué, lui dit l’abbé Miraud en attachant des yeux d’admiration sur sa puissante encolure. Voilà des épaules qui porteraient le Jura.
– Ne vous y fiez pas, monsieur le curé; il ne faut pas juger sur les apparences. Je sentais depuis longtemps que la machine n’allait plus. Que voulez-vous? on n’est pas de fer. Tout à coup, je me suis dit: Retournons à Saligneux; à petit oiseau petit nid. Il y a du soleil par ici pour tout le monde, n’est-il pas vrai?… Mais je crains que la terre ne soit bien chère.
– Laissez donc, nous vous trouverons ce qu’il vous faut.
– Ce qu’il me faut est bien peu de chose. J’ai des goûts si simples! Je suis un ermite en quête d’un ermitage. Je voudrais avoir un petit jardin, oh! pas si grand que celui-ci, un carré de légumes avec des tournesols aux deux bouts, j’ai toujours aimé les tournesols, et puis une maisonnette, une bicoque, une chaumière, une cabane…»
Et, en disant ces mots, M. Têterol cherchait à se faire petit, tout petit, comme pour entrer dans une cabane à lapins, mais il n’y parvenait guère, ses épaules résistaient.
«Quiconque désire peu est sûr de trouver ce qu’il cherche, lui répondit le curé. Au surplus, en revenant au pays, vous avez débuté par y faire une bonne œuvre, cela vous portera bonheur, mon cher Têterol.
– Il faut toujours payer ses dettes, me voilà quitte,» répliqua M. Têterol en se redressant et reprenant ses dimensions ordinaires.
A son tour, il interrogea le curé, se fit raconter ce qui s’était passé à Saligneux pendant sa longue absence. Selon son habitude, il réserva pour la fin la question qui lui tenait le plus au cœur et par laquelle il aurait voulu commencer.
Il vida son verre et dit:
«Et le baron Adhémar, comment se porte-t-il?
– Le baron Adhémar? vous ne savez donc pas qu’il est mort le9juillet1855?» répondit le curé, fort étonné qu’un homme intelligent pût ignorer un événement de cette conséquence.
La figure de M. Têterol s’assombrit et s’allongea; il lui sembla qu’il avait manqué son affaire.
«C’est un fait exprès, c’est un parti pris, tout le monde meurt, murmura-t-il. Et qui possède aujourd’hui Saligneux?
– Qui donc? son fils!
– Ce petit Patrice, ce blondin, ce gamin qui portait toujours des cravates bleu de ciel?
–Ce gamin, repartit le curé en souriant, est un homme de quarante-six ans; il est veuf, et il a pour fille une jolie demoiselle qui fait son éducation dans un des couvents de Paris.
– Quelle fureur de changements!» s’écria M. Têterol tout entier à son idée. Ce baron Patrice de Saligneux a-t-il le même caractère que son père?
– Il y a bien de la différence. L’un ne se plaisait qu’à Saligneux, et il y vivait toujours; l’autre s’y ennuie et n’y vient qu’en passant, par occasion, pour causer avec son intendant, pour ouvrir et fermer la chasse.
–Et le reste du temps où est-il?
–A Paris, aux eaux, en Italie. Il court le monde, il a le pied léger.
– A sa manière, son père l’avait aussi,» grogna M. Têterol en se frottant machinalement les reins.
Il se rappelait qu’il s’y était passé quelque chose.
«Non, il ne faut pas dire tel père, tel fils, reprit l’abbé Miraud. On a vu quelquefois le baron Adhémar ôter son habit et s’armer d’un râteau pour aider à rentrer ses foins, quand le temps menaçait. C’était un homme laborieux, diligent, économe, ayant l’œil à tout, exact, précis dans tous ses mouvements…
– Très-précis, interrompit M. Têterol.
– Quel chagrin il a dû avoir dans l’autre monde, s’il a appris que peu de temps après sa mort la moitié de ses terres se trouvait grevée d’hypothèques et que l’autre moitié était vendue.»
L’œil de M. Têterol s’alluma.
«Le baron Patrice a vendu la moitié de Saligneux! Quel crime! un si beau domaine. Qui ont été les acquéreurs?
– Un riche Lyonnais, qui vient passer ici les étés avec sa famille, un gros meunier de Pont-d’Ain, qui a établi des moulins au bord de la Limourde. Le reste a été vendu par parcelles, pièce par pièce. Mais voyez ce que c’est, mon cher Têterol. Nos paysans prétendent qu’il est dangereux d’acheter de la terre qui a appartenu au baron Adhémar, cette terre qu’il aimait tant. C’est un outrage qu’on lui fait, et, tout mort qu’il est, il s’en venge. En vérité, c’est comme un sort. Le Lyonnais s’est dégoûté de sa maison, parce qu’il a eu le malheur d’y perdre une de ses filles l’an dernier, et on assure que le meunier ne fait pas ses affaires.»
M. Têterol ne répondit pas; il était plongé dans une profonde rêverie.
«A quoi pensez-vous?» lui demanda l’abbé Miraud.
Il eut l’air de se réveiller.
«Je pense, monsieur le curé, répondit-il, que le baron Patrice de Saligneux a vendu de la terre parce qu’il avait des dettes, et je pense aussi qu’il avait des dettes parce qu’il est homme de plaisir.
– C’est à peu près cela, répondit mélancoliquement l’abbé.
– On prétend, monsieur le curé, que pour voir des anthropophages il faut aller en Afrique. J’ai vu à Paris, moi qui vous parle, de jolies petites femmes qui font leur métier de manger les hommes. Elles les croquent à belles dents et ne leur laissent que les yeux pour pleurer. Le baron a rencontré sur l’asphalte une de ces coquines; elle l’a ensorcelé, allumé, et un homme qui s’allume n’a plus ni raison, ni bon sens, ni quoi que ce soit. On fait des folies, on tombe sous la griffe des usuriers, et en fin de compte on vend une vigne, puis un pré, puis un champ, les Lyonnais et les meuniers en profitent, tout s’en va, et les morts ne sont pas contents.
– Ah! permettez, mon cher Têterol, le Ciel soit loué, les choses n’en sont pas encore où vous dites. Le baron Patrice a écorné son héritage, mais les restes en sont bons. Il a toujours son château, son parc, ses plus beaux champs, la meilleure partie de ses bois. Vendre un château que de père en fils les Saligneux possèdent depuis des siècles, quelle honte ce serait pour lui et quel chagrin pour nous! Il n’en fera rien, je le connais. Il a jeté sa gourme; l’âge aidant, il commence à se calmer. Après tout, c’est un brave homme. Il s’est battu contre les Prussiens; il commandait un bataillon de mobiles, et à l’affaire de Montbéliard il a eu deux chevaux tués sous lui. Avec cela, il est doux, humain, poli; tout le monde l’aime.»
Et il ajouta:
«Buvons à la santé du baron Patrice de Saligneux. Que Dieu le bénisse, lui, son château et sa charmante demoiselle!
– Sans oublier ses petites dames, répliqua en ricanant M. Têterol. Il est excellent, votre vin d’Arbois; je me ferais une conscience de m’en servir pour porter la santé d’un fou.
– J’aime les sages, dit le bon curé; mais il faut qu’ils soient indulgents, et il faut aussi qu’ils croient en Dieu.
– On croit ce qu’on peut,» riposta brusquement M. Têterol.
Puis, allongeant son bras par-dessus la table, il prit et serra la main de l’abbé Miraud avec une grâce bourrue qui lui était propre, car tout le monde a sa grâce, les Têterol comme les éléphants.
«Que sait-on, monsieur le curé? Quand j’aurai mon jardinet, mes tournesols, ma petite cabane, je ferai mes réflexions, et peut-être la foi me viendra. D’ailleurs, votre bon Dieu doit m’aimer, il a toujours eu du goût pour les ermites.»
M. Têterol quitta le curé de Saligneux pour aller faire un tour de promenade. Il suivit quelque temps la grande route, puis il prit un sentier dont jadis il avait entendu souvent les cailloux claquer sous ses sabots. A le voir marcher lentement, d’un pas irrésolu, on eût dit un flâneur que le hasard conduit; mais, dans ses moindres actions, il ne laissait rien au hasard. Il atteignit bientôt le sommet d’une butte où il y avait eu jadis une forteresse et qui commandait tout le pays. Il s’assit sur une grosse pierre gisant parmi des tas de gravats; après avoir eu la précaution d’étendre sous lui son mouchoir à carreaux. Il avait le visage tourné vers un joli vallon, communiquant au midi avec la plaine par une étroite ouverture, abrité par une colline contre les vents du nord. Un ruisseau assez large y promène une eau claire, dont le cours est interrompu par deux petites chutes après lesquelles il reprend son allure nonchalante, comme ces paresseux qu’une alerte réveille en sursaut et qui se rendorment avant même d’être rassurés; il y a des vies heureuses où les accidents ne tirent pas à conséquence.
Au pied de la colline est un château, plutôt petit que grand, bien campé, élégant et fier. L’architecte qui l’a construit dans les dernières années du XVe siècle s’est livré à sa fantaisie; il a mêlé le gothique à la renaissance qui commençait. La façade, haute d’un étage, percée de larges fenêtres à croix de pierre, se termine d’un côté par une grosse tour ronde à mâchicoulis, de l’autre par un pavillon carré que surmonte une jolie lanterne, délicatement ouvragée. Les toits pointus sont décorés de fleurons; les pignons aigus des lucarnes sont couronnés par des pinacles du goût le plus pittoresque. Sur le devant règne une terrasse bordée d’une balustrade en marbre blanc et donnant accès par deux rampes à une vaste pelouse, ombragée çà et là de chênes séculaires. Derrière le castel s’étendent des bois qui grimpent jusqu’au sommet de la colline.
M. Têterol considérait attentivement ce château et toutes ses appartenances. Il passa en revue et compta les deux cents hectares; il devina sans peine lesquels étaient vendus, lesquels étaient hypothéqués et que le ruisseau en formait la limite. Il abaissa un coup d’œil dédaigneux sur la petite villa du Lyonnais comme sur le moulin du meunier de Pont-d’Ain. La villa était inhabitée, tous les volets en étaient clos; la roue du moulin tournait, mais de mauvaise grâce, par acquit de conscience; cette roue ne croyait pas à son avenir. La tête du futur ermite fermentait; il s’y faisait un travail accompagné d’un sourd grondement comparable au bruit que font entendre certaines horloges lorsqu’elles se préparent à sonner. C’est qu’il s’appliquait à dégager son idée, jusqu’alors un peu confuse. Elle lui apparut enfin dans toute sa beauté, comme Vénus sortant des eaux, et son regard pétilla: c’était un regard d’amoureux. Si le baron Patrice avait surpris ce regard et s’il avait pu soupçonner tout ce qu’il y avait dedans, il aurait fermé la grille de son parc à double tour.
M. Têterol se mit à jouer avec ses grosses mains osseuses, nerveuses, velues, tannées; ce jeu lui plaisait. Après les avoir examinées en détail, après en avoir dénombré les vingt-huit phalanges, il les faisait tourner, virer comme des marionnettes, et en les regardant il leur parlait.
«Vous avez bien travaillé, vous autres, leur disait-il. Vous avez gâché le plâtre, taillé la pierre, et puis vous avez manié des hommes, brassé des écus. Vous êtes de bonnes ouvrières; qu’allez-vous faire maintenant pour vous amuser?»
L’instant d’après, il les joignit en forme de coupe, et au fond de cette coupe il aperçut distinctement un château, une tour ronde, un pavillon carré, des lucarnes à pinacles, une pelouse, des champs, des prés, des bois, et un baron mort, qui, s’arrachant les cheveux, criait à un baron vivant:
«Quelle honte! tu as souffert que ce diable d’homme nous prît tout! aujourd’hui Saligneux est à lui.»
IV
Table des matières
Les dieux s’en vont, et les aristocraties s’en vont aussi. Le monde est ainsi fait que les injustices sociales contribuent à former les grands caractères et que certains abus sont la condition de certaines vertus. Une noblesse privilégiée contracte une dette envers l’État; on lui rend des honneurs, elle rend des services. Ne vivant pas sous la règle commune, elle se croit tenue d’avoir des sentiments peu communs et de faire des actions que ne ferait pas le premier venu; le goût de l’extraordinaire se développe dans les âmes, il y a une classe dont l’office propre est de donner de grands exemples. Mais quand la marée montante de la démocratie a submergé tous les privilèges, quand les classes dirigeantes se trouvent dépossédées de leurs avantages, mises sur le même pied que tout le monde, elles en viennent bientôt à penser, à se conduire comme tout le monde. Adieu l’extraordinaire; les situations sont petites, pourquoi les âmes seraient-elles grandes? C’en est fait des beaux sentiments et des vertus d’exception. L’aristocrate devient un gentilhomme, le gentilhomme tourne au hobereau, et le hobereau ne se distingue plus du bourgeois que parce qu’il met un peu plus d’élégance dans ses vices, un peu plus de folie dans ses plaisirs. S’agit-il d’affaires et de devoirs, il considère bourgeoisement la vie; donnant donnant est sa maxime, et il s’enferme dans son bonheur égoïste, dont il clôt la porte et tire les verrous au nez des passants.
La maison de Saligneux avait un passé respectable. A la vérité, elle n’avait jamais brillé au premier rang, ni possédé une grande situation, ni mené ce qu’on appelle une grande existence; mais elle avait figuré avec honneur dans les seconds rôles. Pour ne pas remonter jusqu’aux croisades, il est certain que, dès le XVIe siècle, elle avait fourni à la France des hommes utiles, de bons serviteurs, qui s’étaient distingués dans la politique ou dans les armes. Jadis un Saligneux sacrifia son bien et sa vie pour donner Paris au Béarnais; un autre Saligneux fut employé par Mazarin dans plusieurs négociations importantes. Un de leurs descendants, qui joignait un caractère antique à un esprit original, s’attira la défaveur de Mme de Pompadour par les brusques incartades de sa courageuse franchise; relégué dans ses terres, il refusa de rien faire pour rentrer en grâce, et il vieillit parmi ses paysans, dépensant son revenu en libéralités et justifiant la devise de sa famille: Je dois peu et fais beaucoup. Le père du baron Adhémar avait été garde des sceaux sous Louis XVIII et s’était acquitté avec honneur de sa charge; on crut deviner qu’il y avait en lui l’étoffe d’un homme d’État; malheureusement, il mourut d’apoplexie à l’âge où les ambitieux sont encore jeunes. Quelques années après, le baron Adhémar, ne pouvant se réconcilier avec la révolution de Juillet ni se résigner à servir la branche cadette, s’enterra à Saligneux. C’était un esprit médiocre, mais un homme de bon sens, d’ordre et de devoir, généreux avec discernement, tenant ses comptes en partie double et cultivant ses terres en agronome consommé. Il ne poussa pas l’horreur de la vie publique jusqu’à refuser d’être maire; il le fut pendant dix-huit ans de suite, et il s’acquit dans sa commune une influence proportionnée à son zèle, que rien ne rebutait.
Son fils, le baron Patrice de Saligneux, n’avait jamais entrepris de délivrer le Saint-Sépulcre, et il ne s’était point fait tuer à Dorylée comme le premier en date et le plus légendaire de ses ancêtres. Il n’avait donné ni un écu ni une goutte de son sang pour mettre Henri IV sur le trône; Mazarin ne l’avait employé dans aucune négociation, il n’avait encouru la disgrâce d’aucune des favorites du roi Louis XV, il n’aspirait point à être garde des sceaux, et personne ne le considérait comme un agronome distingué. Il n’en était pas moins un baron de Saligneux enchanté de l’être, très-content de la figure qu’il faisait sur la terre. Pour tout dire, il avait été maire dix-huit mois durant; ces dix-huit mois lui avaient suffi pour se lasser de ses administrés, qui en moins de temps encore s’étaient lassés de lui, non qu’il les chagrinât par sa rudesse, qu’il les offensât par ses hauteurs, il n’était pas d’homme plus courtois ni plus gracieux; mais on lui reprochait ses négligences, ses distractions, ses oublis miraculeux; ce maire avait des trous dans la mémoire, où des procès-verbaux et des dossiers tout entiers disparaissaient comme par enchantement. Quoiqu’il voulût du bien à tout le monde, quand un plaignant venait lui conter ses doléances, il l’écoutait avec un sourire charmant, qui signifiait:
«Mon Dieu, si vous saviez comme tout cela m’est égal!»
Il profita du premier prétexte pour reconquérir sa liberté et, pour s’envoler à ses plaisirs, ne reparaissant à Saligneux qu’à de longs intervalles. Il goûtait peu le séjour des champs, ne se souciant point d’agriculture et laissant à son intendant, M. Crépin, qui possédait sa confiance et qui peut-être ne la méritait pas, le soin de gérer son domaine. Ses pieds adoraient l’asphalte de Paris, c’était là seulement qu’il se sentait vivre.
Bien fait de sa personne, exquis dans son élégance, on l’appelait dans son cercle le beau Patrice. Dès sa plus tendre jeunesse, cet adorable blondin avait eu beaucoup de succès auprès des femmes, et la liste de ses conquêtes était longue; par malheur, il en avait fait dans le nombre de fort coûteuses, si bien qu’à la mort de son père il avait des dettes jusque par-dessus la tête, et qu’en bonne foi à la devise héréditaire de sa maison il aurait dû substituer celle-ci: «Je dois beaucoup, je paye peu et je ne fais rien du tout.» Il s’était marié peu après; sa femme, qui avait du caractère, le tint en bride pendant deux années, qui lui parurent bien longues, après quoi il retourna à ses chères habitudes, et le baccarat eut raison de la dot. Heureusement Saligneux lui restait; il se contenta de l’écorner; ce fut le triomphe de sa sagesse, à laquelle le point d’honneur vint en aide. Veuf à quarante ans, père d’une petite fille qu’il adorait, pour être plus libre de vivre à sa guise, il la confia à sa sœur, la comtesse de Juines, qui, la trouvant difficile à élever, n’eut rien de plus pressé que de la mettre au couvent. Son père allait l’y voir, l’embrassait en toute hâte et lui disait:
«C’est heureux que tu sois ma fille, autrement je serais amoureux de toi.»
Au demeurant, homme d’un esprit agréable, bon à vivre, d’humeur facile, à qui les coups de chapeau coûtaient aussi peu que les bonnes paroles et les promesses, franc du collier, capable d’actions fortes, comme il l’avait prouvé pendant la guerre, mais incapable de suite, de réflexion, de tout effort sur sa paresse et sa légèreté. On disait de lui: C’est un galant homme. Que pouvait-on dire de plus? Il n’y avait en lui de tout à fait respectable que ses opinions, qui, au milieu des entraînements et des vicissitudes de sa vie, avaient conservé la blancheur immaculée d’un lis. Bref, il appartenait à la race des oisifs et des inutiles bien pensants. Le baron Patrice de Saligneux serait mort que ni l’univers, ni la France, ni son département, ni son canton n’en eussent ressenti le moindre vide; en revanche, ce fâcheux événement aurait causé un vif chagrin au baron; il aimait beaucoup la vie, et après tout, s’il ne faisait pas des heureux, il pouvait se vanter d’avoir fait quelques heureuses.
M. Têterol n’était pas resté longtemps à l’auberge de la Croix-Blanche, dont la salle à boire retentissait trop souvent des chamailleries de rouliers avinés; quand sa tête travaillait, il avait besoin qu’autour de lui tout fût en repos et en silence, et depuis son arrivée à Saligneux sa tête était perpétuellement en travail. D’ailleurs il ne pouvait pardonner à l’aubergiste d’avoir osé lui soutenir sans préparation qu’un jour ou l’autre Jean Têterol s’en irait de ce monde; il avait trouvé ce propos fort leste, et la figure de ce butor lui paraissait aussi déplaisante que celle d’un corbeau qui prophétise des malheurs. L’abbé Miraud, étant allé aux renseignements, lui annonça qu’à une portée de fusil du village il y avait une petite maison modeste et tranquille, que son propriétaire était disposé à vendre. Il la visita; maisonnette et jardinet, c’était bien là ce qu’il lui fallait, l’humble ermitage qu’il avait vu dans ses songes; mais, avant de l’acheter, il témoigna le désir d’en faire l’essai en l’habitant pendant quelques mois. La proposition fut agréée.
Il employait ses journées à se promener, ses mains dans ses poches, son chapeau de quaker à larges bords relevé sur son front, vaguant, rôdant à droite et à gauche, jasant avec Paul et Jacques, s’enquérant de toutes choses, mais particulièrement du prix et du rendement de la terre, en vrai bonhomme qui a du temps à perdre, des curiosités oiseuses et le goût des paroles inutiles. Chaque mot qu’on lui disait s’enfonçait au plus profond de sa cervelle pour n’en plus sortir. Au bout d’une semaine, il connaissait la division de la propriété dans la commune de Saligneux aussi exactement qu’un employé du cadastre. Tous les soirs, son crayon à la main, son carnet ouvert devant lui, il écrivait des chiffres, faisait des additions, des multiplications, et il en rêvait la nuit.
Un soir, comme il prenait le frais devant sa porte en devisant avec la brave femme qui faisait son ménage, elle lui dit:
«Voilà notre baron et notre curé qui causent ensemble sur le chemin.»
Il leva le nez et aperçut à dix pas de lui l’abbé Miraud en compagnie d’un beau blond, qui à la vérité n’était plus de la première jeunesse, mais qui n’était pas encore un vieux beau, il s’en fallait. Sa tête fière et distinguée était admirablement plantée sur ses épaules; sa taille élégante avait gardé toute sa souplesse; son visage était un peu fatigué; mais les traits étaient fins, l’expression avait du charme. M. Têterol crut se souvenir d’avoir rencontré un jour cette figure en traversant le boulevard.
Il s’avança sur la route. L’abbé Miraud lui fit signe d’approcher et dit à M. de Saligneux:
«Permettez-moi, monsieur le baron, de vous présenter M. Têterol, dont j’ai eu l’honneur de vous parler.
–Je suis enchanté de faire votre connaissance, monsieur Têterol, dit le baron en accompagnant ces mots d’un vrai salut de gentilhomme qui ne marchande à personne sa politesse.
– Ou plutôt de la refaire, monsieur le baron, répondit M. Têterol en faisant une profonde inclination; mais en vérité vous étiez si jeune quand j’étais un simple ouvrier de campagne au service de monsieur votre père, qu’il vous est bien permis de m’avoir oublié.
– Soyez le bienvenu à Saligneux, reprit le baron. Saligneux est fier de voir revenir au pays ceux de ses enfants qui par leur intelligence et leur volonté ont réussi à faire leur chemin et à conquérir une situation honorable dans le monde.»
Il prononça ces paroles du même ton qu’il eût débité un discours d’apparat aux comices agricoles. Il avait dans sa tête un certain nombre de formules qu’il avait apprises en exerçant les fonctions de maire pendant dix-huit mois. C’étaient des selles à tous chevaux dont il se servait pour dire un mot dans une conversation qui l’intéressait peu ou pas du tout, tandis que son imagination trottait du Jockey-Club au Café-Anglais, du Café-Anglais au turf de Longchamp et de Longchamp au foyer de la danse. M. Têterol ne s’y trompa point; il devina que, tout en lui parlant et en ayant l’air de le regarder, M. de Saligneux était en réalité à cent lieues de lui. Le baron Patrice était l’éternel absent.
«Oui, monsieur le baron, à faire leur chemin tant bien que mal, répliqua-t-il. Chacun fait ce qu’il peut. L’abbé Miraud, qui a toujours eu des bontés pour moi, m’a appris, quand j’étais tout petit, que le bonheur est dans la médiocrité et que les riches sont plus à plaindre qu’à envier. Cette leçon m’est toujours restée là, ajouta-t-il en frappant trois petits coups sur son front étroit, bombé et dur comme le granit.
– Et vous ne regrettez pas Paris? lui demanda M. de Saligneux.
– Oh! point du tout, monsieur le baron. Je me trouve ici dans mon élément. Je suis heureux comme certain prophète… monsieur le curé, comment appelez-vous ce prophète qui passa trois jours et trois nuits dans le ventre d’une baleine?
–C’était Jonas, dit le curé.
–Parfaitement, c’était Jonas. Eh bien! je suis comme Jonas, moi. J’ai passé près de trente-huit ans dans le ventre de la baleine, et j’y étouffais. Grâce à Dieu, elle a fini par me vomir, je revois le ciel et la verdure. Ils croient avoir un ciel, ces Parisiens, ils n’en ont point, et ils n’ont que des arbres pour rire.»
Pendant qu’il parlait, M. de Saligneux regardait du coin de l’œil cet être surprenant et phénoménal qui préférait à tous les plaisirs de Paris le clocher de Saligneux. Pour sa part, il aimait beaucoup la baleine.
«Vous êtes content de votre maisonnette? demanda le curé. Vous finirez par l’acheter.
– Je crois bien que je ferai cette folie, quoique le prix qu’on m’en demande me paraisse un peu fort. Dame! je suis obligé de compter. Je crains bien qu’on ne me prenne pour un bourgeois des Batignolles et qu’on ne veuille me rançonner.»
M. de Saligneux trouvait que l’entretien avait assez duré.
«Monsieur Têterol, dit-il d’un ton courtois et presque paternel, si je puis vous servir à quelque chose, confiez-moi vos intérêts; je serai charmé de vous être utile.
– Mille grâces, monsieur le baron,» s’écria M. Têterol en s’anéantissant.
Le baron craignit d’être pris au mot et s’empressa d’ajouter:
«Ah! que je vous envie, monsieur Têterol! Vous voilà établi à Saligneux pour le reste de vos jours. Que ne puis-je me livrer comme vous à mes goûts champêtres! Hélas! demain ou après-demain je dirai adieu au ciel et à la verdure. De cruelles nécessités m’obligent à partir pour Paris. En mon absence, adressez-vous à M. Crépin, mon intendant; je lui recommanderai tout à l’heure de se mettre à votre disposition. Au revoir, monsieur Têterol, à bientôt.»
Là-dessus il se remit en chemin, accompagné de l’abbé Miraud, qui lui dit:
«Là, monsieur le baron, comment le trouvez-vous?
– Je le trouve fort bien, il me fait l’effet d’un bonhomme et d’un vrai philosophe des champs. Vous devriez veiller, monsieur le curé, à ce qu’on ne lui vende pas trop cher sa bicoque; je serais désolé qu’on exploitât sa simplicité. Vrai, il a une rondeur et une naïveté qui me plaisent, je lui veux du bien, il m’intéresse.»
Le baron n’entendit pas la réponse que lui fit le curé. Il venait d’apercevoir traversant la route une fraîche et jolie paysanne, qui lui parut beaucoup plus agréable à regarder que le philosophe des champs. Quelques minutes après, il quitta l’abbé Miraud pour retourner à Saligneux; quand il y arriva, il avait entièrement oublié l’existence de M. Têterol.
La semaine suivante, le beau et inutile Patrice se rendait à Paris, où il demeura tout l’hiver, employant ses jours et ses nuits le plus gentiment du monde. Il s’était promis de retourner à Saligneux dès le premier printemps; il n’en fit rien. Le mois de mars le trouva près de Monaco, installé dans une villa pleine d’oliviers, de soleil, de crocus et d’anémones. Au commencement de juin, on put le rencontrer à Spa. A la fin de juillet, il errait sur les bords du fiord le plus romantique de la Norvège. Vers le milieu de novembre, il était en route pour Saint-Pétersbourg, où il passa cinq mois, écrivant à ceux de ses amis qui s’étonnaient de sa longue absence que la capitale de toutes les Russies est un séjour délicieux, qu’au surplus c’est la seule ville où l’on n’ait pas froid en hiver et qu’il n’osait la quitter avant le printemps, tant il avait peur des courants d’air et des fluxions de poitrine.
Les hommes sont à la merci des accidents, et les hommes d’esprit plus encore que les autres. L’accident qui avait précipité le baron de Saligneux hors de ses voies ordinaires et entraîné cette comète dans une orbite extravagante passant par Monaco, Spa, Stockholm, Christiania et Saint-Pétersbourg, cet accident était une femme du Nord, mariée, disait-on, mais si peu que rien. Elle lui avait fait connaître, du moins il en était convaincu, les fureurs et les délices de la grande passion. Il avait cru rajeunir de vingt ans; il s’était persuadé que cette femme était la vraie femme, la femme unique, et qu’il aimait pour la première et pour la dernière fois. C’est un genre d’illusions auquel sont sujets les hommes d’esprit.
Cependant, au milieu de ses pérégrinations aventureuses et de ses transports extatiques, le baron se rappelait par intervalles qu’il y avait en France un département de l’Ain, et dans un des cantons de ce département un château de Saligneux, que ce château était à lui et qu’il y avait laissé un intendant chargé de veiller au grain. Il écrivait à M. Crépin pour le prier de lui rendre ses comptes et de lui envoyer de l’argent; il en recevait des réponses fort courtes. M. Crépin connaissait à fond son homme et l’aversion qu’il éprouvait pour les longueurs dans les lettres d’affaires. Si les siennes avaient été longues, elles n’auraient pas été lues jusqu’au bout; aussi épargnait-il son encre: le résumé succinct des faits, les chiffres essentiels, c’était tout. Le baron se souvenait aussi de temps à autre qu’il était le père d’une charmante fille, laquelle courait sa dix-huitième année et demandait instamment à quitter le couvent où elle faisait son éducation, qui lui paraissait interminable. Il recevait d’elle des épîtres pleines de bavardages, qui ressemblaient au gazouillis d’un oiseau en cage, impatient de prendre sa volée et occupé à se battre contre ses barreaux; les prés sont si verts, les bocages si touffus, le monde est si vaste et si beau! A ces épîtres se joignaient des missives de la supérieure du couvent. Elle se plaignait que Mlle Claire de Saligneux était espiègle, malicieuse comme un moineau franc, effrontée comme un petit dragon, une vraie gamine malgré ses dix-sept ans, qu’elle aimait trop à rire, à narguer, à persifler son prochain, qu’elle employait souvent les heures de classe à dessiner des caricatures ou à faire des cocottes en papier, qu’elle jouait de mauvais tours à ses compagnes, mettant de la poix sur leur chaise, enfermant un chat dans leurs armoires ou fourrant des grenouilles vivantes dans leur lit.
Alors le baron prenait la plume et adressait à sa fille de sévères mercuriales, les plus vertes remontrances. Il la grondait sur son incorrigible légèreté, il lui représentait dans le plus beau style que la vie est une chose très-sérieuse, que les hommes et les femmes n’ont point été mis dans ce monde pour s’y amuser, qu’il est essentiel d’apprendre de bonne heure à gouverner ses caprices et à régler sa volonté, que tous les plaisirs ne sont rien au prix des joies que procurent à un cœur bien né l’accomplissement du devoir et le témoignage d’une bonne conscience. La dernière de ses lettres fut vraiment un chef-d’œuvre, une pièce incomparable, un modèle d’éloquence grave, nerveuse, pathétique et foudroyante. On le croira sans peine quand on saura qu’il l’avait écrite assis sur un coussin aux pieds de la magicienne qui lui avait rendu son cœur de vingt ans, qu’elle tenait l’encrier dans sa blanche main et qu’il s’était fait un pupitre de deux genoux adorés. Il faudrait désespérer d’un homme qui ne trouverait pas de sublimes inspirations dans un pareil concours de circonstances. Ce qui est déplorable, c’est que Mlle de Saligneux ne lut que le commencement et la fin de cette lettre et qu’elle en passa tout le milieu, qui était la partie la plus intéressante.
Les plus longs voyages et les plus douces erreurs ont leur terme marqué par le destin. On se sépara. Lequel des deux se dégrisa avant l’autre? elle ou lui? Le fait est qu’au printemps de l’an1873le baron reprenait le chemin de Saligneux, d’un air moins triomphal qu’il n’en était parti. Les départs et les retours, toute la vie est là. Qui n’a vu rentrer au logis l’un de ces chiens qui, après s’être livrés pendant huit jours de vagabondage effréné à tous les entraînements d’un cœur trop sensible, regagnent un matin leur chenil crottés jusqu’à l’échiné, l’oreille basse, le poil défrisé, révélant par les langueurs de leur regard éteint les funestes effets des passions orageuses? Le baron n’était point crotté, mais il semblait las, il avait quelques plis sur le front et comme une rêverie dans les yeux, et Dieu sait que jusqu’alors ses yeux n’avaient jamais rêvé. Cet homme d’esprit, rendu au calme de ses réflexions, venait de calculer tout ce que lui avait coûté son erreur, et les erreurs sont très-coûteuses pour les gens d’esprit: ils mettent à leur service tout ce qu’ils ont d’ingénieux et d’inventif dans la cervelle. A mesure que le baron approchait de sa destination, il devenait plus pensif; il prévoyait qu’aux reproches de sa conscience allaient se joindre ceux de son intendant.
M. Crépin était venu l’attendre à Ambérieux, station du chemin de fer d’où l’on peut gagner par une bonne route le château de Saligneux sans passer parle village, et le baron tenait ce jour-là à ne le point traverser; il voulait rentrer chez lui sans tambour ni trompette. Le soleil venait de se lever; il n’avait pris aucun plaisir à contempler l’aurore, ses cheveux blonds et ses doigts de rose. Il en eut encore moins à découvrir de loin sur le quai de la gare son intendant, dont la petite tête chauve et pointue lui parut prosaïque comme un registre, insipide comme un barême, aussi déplaisante qu’un inventaire, aussi lugubre qu’un remords. Hélas! c’en était fait; il était sorti du séjour des illusions enchanteresses, il se retrouvait dans le triste monde des réalités et des Crépins.
On monta en voiture et on roula quelque temps sans mot dire. Blotti, dans son coin, M. Crépin examinait à la dérobée M. de Saligneux avec des yeux de commissaire-priseur; il cherchait à constater les avaries, le déchet. Tout à coup, il s’écria d’un air narquois:
«Vraiment, monsieur le baron, je commençais a craindre que nous n’eussions jamais le bonheur de vous revoir.»
En sa qualité d’homme nécessaire, M. Crépin avait son franc parler avec le baron. Il connaissait ses faiblesses, ses misères, et, bien qu’il aimât mieux en profiter que de s’en plaindre, il ne laissait pas de lui adresser quelquefois des représentations fourrées d’un peu de malice et d’ironie. Cependant il ne se permettait jamais d’être narquois; il l’était en ce moment, et M. de Saligneux, très-sensible aux nuances, s’en avisa.
«On a beau faire, mon cher Crépin, répondit-il d’un ton dégagé, on finit toujours par se revoir; mais je suis charmé que mon absence vous ait paru longue. J’ai voulu tâter de la chasse à l’ours. Et puis, je crois vous l’avoir écrit, la Russie est le seul pays du monde où l’on s’entend à se garer du froid, le seul pays où l’on trouve des portes et des fenêtres qui ferment. Quand on a commencé l’hiver à Saint-Pétersbourg, il faut l’y passer jusqu’au bout, sous peine d’attraper un refroidissement.
– Oh! monsieur le baron, repartit l’intendant, ce n’est pas à vous que les rhumatismes oseraient s’attaquer.
– Sans doute, sans doute, murmura M. de Saligneux en promenant la main sur son genou gauche, où il éprouvait depuis quelques semaines un fourmillement désagréable, dont il souffrait surtout en se mettant au lit. Mais c’est assez parler de moi. Que s’est-il passé à Saligneux pendant mon absence e?
– Mes lettres ont dû vous l’apprendre.
– Elles étaient terriblement courtes, vos lettres.
– Si elles avaient été plus longues, les auriez-vous lues?» demanda en ricanant M. Crépin.
Le baron le regarda d’un air étonné.
«Mettez-moi au fait, reprit-il sèchement.
– Eh! mon Dieu, je n’ai guère que des nouvelles désagréables à vous donner. Il s’est fait depuis peu bien du changement dans le pays… plus que du changement, c’est une révolution.
–Peste!… mais parlez donc, je suis infiniment curieux de vous entendre.
– Et d’abord, les moulins… vous en souvient-il encore des moulins? Rasés les moulins, monsieur le baron. L’entreprise a été mise en faillite. Les bâtiments, les terrains, les champs de froment et de seigle, tout a été racheté à bas prix.
– Oh! bien, ce n’est pas là une raison pour mettre un crêpe à mon chapeau. Tant pis pour les commanditaires; le ciel soit loué, nous n’en sommes pas. Qu’il y ait un moulin de plus ou de moins dans le monde, que nous importe?
–Ensuite, M. Guibert… vous savez, ce gros rentier lyonnais, qui vous avait acheté dans le temps une trentaine d’hectares, où il s’était construit un joli pavillon… M. Guibert s’est décidé à tout vendre.
– Pour quel motif?
– Vous n’ignorez pas qu’il avait perdu un de ses enfants, mort de la rougeole. Il a été deux ans sans revenir. Ce qui l’a dégoûté tout à fait, c’est un bruit qui a couru. On prétendait que les moulins seraient remplacés par une fabrique de produits chimiques, qui empesterait tout le pays à deux lieues à la ronde. Le bruit était faux, mais il y a cru.
–C’est fâcheux pour lui. Quant à moi, je me passerai du voisinage de M. Guibert. Il est des malheurs, monsieur Crépin, qu’il faut tâcher de prendre avec une douce philosophie.
– Enfin, monsieur le baron, la rage de vendre ayant sévi dans toute la commune comme une épidémie, tous les paysans qui autrefois vous avaient acheté un lopin de terre s’en sont défaits.
–Si ce sont là les catastrophes que vous aviez à m’annoncer!… Mais quittez donc votre figure d’enterrement, mon cher Crépin. Que ce soient Baptiste ou Mathurin, Lucas ou Gervais qui cultivent des terres qui ne sont plus à moi, je vous le demande un peu, qu’est-ce que ça peut me faire?»
M. Crépin se tut un instant; puis d’un ton grave et solennel:
«Monsieur le baron, reprit-il, en quoi consistait la politique de Henri IV? Il désirait que la France demeurât entourée de petits États. Ce roi de génie avait compris que, si jamais ces petits États étaient englobés dans un grand empire, la France serait diminuée, n’y perdît-elle pas un pouce de terrain. Autrefois Saligneux était environné de petites principautés, de petits duchés et de petits nids à vilains; l’unité s’est faite, vous avez désormais pour voisin un grand empire, et je me permets de trouver que cela vous diminue, monsieur le baron.»
Ces derniers mots produisirent beaucoup d’effet. La figure de M. de Saligneux se rembrunit. Il était resté jusqu’alors à demi couché, ses deux jambes allongées sur le devant de la voiture. Il les ramena vivement à lui et se mit sur son séant, comme si, se trouvant diminué, il avait rougi d’occuper tant d’espace.
«Ainsi donc, s’écria-t-il, c’est un seul et même acquéreur qui s’est permis d’acheter toutes les terres aliénées, constituant à peu près la moitié du domaine de Saligneux! Ceci est regrettable, j’en conviens. Vraiment, monsieur Crépin, votre zèle s’est laissé prendre en faute. Il me paraît que vous avez manqué de vigilance et de savoir-faire. A tout le moins il était de votre devoir de m’avertir.
– Oh! oh! c’est un homme très-fort que celui que vous avez le déplaisir d’avoir aujourd’hui pour voisin. Il a conduit sa vaste opération dans le plus grand mystère, en mettant en campagne des agents officieux et discrets. Ce diable d’homme sait ce qu’il veut, il a selon les occasions le talent de se taire ou de parler, grand politique qui voit courir le vent et prend chacun par son faible. S’il avait laissé transpirer ses desseins, on lui aurait fait des prix exorbitants; gros et petits vendeurs, tout le monde a été mis dans la nasse, et les plus récalcitrants ont fini par se rendre. Je le crois énormément riche, ce gaillard; il a des arguments sonnants tout à fait décisifs, et quand il s’est mis une idée en tête, coûte que coûte, il ne recule devant rien. Pour ma part, j’étais à mille lieues de me douter de ses intentions, et en conscience je n’ai pu vous avertir. Après tout, quand je vous aurais averti, qu’en serait-il de plus?
– Permettez, nous aurions pu racheter quelques morceaux de terre.
– Avec quel argent? Avec le mien?» demanda insolemment M. Crépin.
Le baron sentit que les mains lui démangeaient, il grillait d’envie de souffleter son intendant; mais en cet instant il aperçut entre deux massifs de verdure les tourelles de son château, et il lui parut que ces tourelles haussaient le cou comme pour le regarder venir et qu’elles lui criaient:
«D’où sors-tu donc, maître fou? Il y a dix-huit mois que nous ne t’avons vu.»
Il fit un retour sur lui-même et se dit:
«Elles ont raison; pourquoi suis-je allé courir si loin?»
«Et quel est cet important personnage, ce fondateur d’empire que n’avait pas prévu Henri IV? demanda-t-il d’un ton plus calme.
Un homme de rien qui est devenu quelque chose. Il a eu, prétend-il, l’honneur de vous être présenté par l’abbé Miraud peu de jours avant votre départ. Il se nomme M. Jean Têterol, et dans tout le canton on ne parle plus que de lui.»
M. de Saligneux fit un plongeon dans les profondeurs de sa mémoire; il parvint à y repêcher un nom et un visage. Il se ressouvint distinctement d’un ermite, d’un philosophe des champs, qui habitait une maisonnette qu’il rêvait d’acheter pour y finir ses jours.
«Il y a des philosophes qui font des dupes,» pensa-t-il.
La voiture roulait le long d’une avenue sablée; elle déboucha bientôt dans une cour et s’arrêta devant une marquise.
«Hélas! monsieur le baron, vous n’êtes pas au bout de vos étonnements, reprit l’impitoyable M. Crépin en mettant pied à terre. Il en est un surtout que je ne puis vous épargner.»
A ces mots, contournant l’un des angles du château, il se dirigea, suivi du baron, vers la terrasse, et, arrivé là, il lui montra du doigt quelque chose qui ne devait pas être agréable à voir, car M. de Saligneux, après avoir regardé ce qu’il lui montrait, poussa une exclamation douloureuse et resta comme pétrifié.
«Qu’est-ce donc que cette affreuse bâtisse? s’écria-t-il après un silence.
–C’est la Maison-Blanche.
Et qu’est-ce que la Maison-Blanche?
–C’est la maison que s’est construite ce conquérant, ce fondateur d’empire que Henri IV n’avait pas prévu. Il ne l’habite pas encore, il n’y a d’achevés que les gros murs et la toiture. Il s’est logé provisoirement dans le pavillon du Lyonnais; mais il a toute une armée d’ouvriers, et, du train dont il y va, on assure qu’avant un an il pendra la crémaillère.»
Accoté contre une colline, le château de Saligneux, nous l’avons dit, commandait un petit vallon, que terminait une sorte de goulet ou de pertuis, par où s’écoulait le ruisseau. Il semblait que cette étroite ouverture eût été ménagée tout exprès pour procurer aux regards des habitants du manoir une jolie échappée sur la plaine, sur le cours de l’Ain, sur des collines dentelées qui fuyaient à l’horizon. Ce payage avait disparu. De la terrasse, on n’apercevait plus que le lit encaissé de la rivière, et à main droite un énorme pâté de moellons, haut de quatre étages, accompagné de bâtiments de dépendance et de murs de clôture qui achevaient de boucher hermétiquement la vue.
«On nous a murés,» soupira M. de Saligneux.
Puis, se frappant le front, il se retourna vivement vers M. Crépin.
«Un instant, lui dit-il. J’obligerai votre M. Têterol à déménager. Cette pièce de terre où il a jugé a propos d’installer sa caserne ou son perchoir, je l’ai vendue à la condition expresse qu’on n’y bâtirait jamais. Voilà une clause que vous ne pouviez ignorer, maître Crépin.
– Ce que je n’ignore pas non plus, c’est que M. Têterol a racheté au prix de20,000francs cette servitude.
– Et vous y avez consenti?
– Veuillez recueillir vos souvenirs, monsieur le baron. Je vous ai écrit à ce sujet il y a onze mois. Vous m’avez répondu: Nous verrons. Et vous avez ajouté en post-scriptum: C’est tout vu, 20,000francs sont bons à prendre. J’ai la lettre, je vous la montrerai.»
Dans l’étourdissement que lui causait le tourbillon de ses pensées et de ses plaisirs, M. de Saligneux avait écrit cette malencontreuse apostille, sans se donner la peine d’en peser les conséquences. Il se serait volontiers administré dix grands coups de cravache, plus volontiers encore il en eût sanglé vingt au drôle qui n’avait eu garde de lui expliquer nettement de quoi il s’agissait. Il le regarda dans les yeux, il crut y découvrir que l’honnête M. Crépin avait eu des intelligences secrètes et non gratuites avec l’ennemi. Il résolut de se débarrasser sans retard d’un homme qui tout à la fois le trompait, le volait et lui faisait de la morale. Ce genre de cumul lui parut indécent.
«J’en suis pour ce que j’ai dit, monsieur Crépin, reprit-il. Décidément vos lettres et vos explications étaient trop courtes.
– Est-ce ma faute, répliqua l’autre avec arrogance, si les explications trop longues vous déplaisent?
– Monsieur Crépin, si j’avais besoin d’un homme qui s’occupât uniquement de m’être agréable et de faire tout ce qui me plaît, cet homme est tout trouvé, le voici, s’écria M. de Saligneux en se frappant la poitrine. J’ai besoin au contraire d’avoir auprès de moi un honnête conseiller qui m’encourage à faire quelquefois ce qui me déplaît. Vous n’êtes pas cet homme-là, et je me vois contraint bien à regret de me priver de votre précieuse société.»
M. Crépin saisit la balle au bond, il en était arrivé à ses fins. Pendant les dix années qu’il venait de passer à Saligneux, il avait grappillé, fait sa main et mis en sûreté ses petits profits illicites. La somme était rondelette; peut-être M. Têterol l’avait-il complétée. Désormais son plus cher désir était de se voir remercier par le baron et de s’en aller à Bourg pour y perfectionner ses jolis talents en fondant une agence d’affaires. A quoi bon rester à Saligneux? La poule était devenue trop maigre, et M. Crépin n’aimait à plumer que les poules grasses.
Il se redressa et répondit d’un ton sardonique:
«A votre aise, monsieur le baron. Puisque vous êtes las de mes bons et loyaux services, ce soir même j’aurai quitté votre maison; aussi bien n’est-il pas prouvé qu’elle soit encore à vous pour longtemps. Monsieur Têterol est aujourd’hui le propriétaire de la moitié de votre domaine, il n’aura pas de repos avant d’avoir le reste. Il a juré, assure-t-on, qu’un jour le château de vos pères serait à lui. Tenez-vous bien, vous avez affaire à forte partie.
– Vous prenez trop à cœur mes intérêts, monsieur Crépin, lui repartit M. de Saligneux. Rassurez-vous; il faut que M. Têterol s’y résigne, j’entends mourir dans le château de mes pères.»
V
Table des matières
Le soir de ce même jour, avant son dîner, M. de Saligneux fit le tour de son domaine. Il descendit jusqu’aux bords de la Limourde, et s’assit dans l’herbe, près d’un petit pont, pour regarder couler l’eau, tout en méditant sur la politique de Henri IV et sur les vérités utiles qu’ on peut recueillir parfois de la bouche d’un drôle. En cet endroit, la rivière formait la limite entre ce qui lui restait de ses États héréditaires et ce nouvel empire qui était venu en une nuit comme un champignon.
Il détacha bientôt ses yeux des roseaux de la Limourde pour les promener sur les champs plantureux, sur les bois bien aménagés et en plein rapport, dont un philosophe avait fait sa proie pendant qu’un fou courait le monde. En contemplant ces bois et ces champs, il passa en revue toutes les erreurs de sa jeunesse; ce défilé n’était pas sans charme, et il se mêlait un sourire à la rêverie du baron. Il avisa d’abord une vigne vendue par lui bien des années auparavant pour payer les dettes d’une jolie blonde, qu’il aperçut très-distinctement, elle, son rire étincelant et ses cheveux d’or. Dieu, qu’ils étaient beaux, quand ils étaient défaits! Et comme cette femme était amusante, pleine d’inventions étranges, surtout dans la gaîté fumeuse d’un souper! Derrière la vigne était une prairie plantée de beaux châtaigniers; il crut voir onduler parmi leurs branches tortues un cou de cygne, autour duquel il avait passé jadis un collier de perles. Ces perles étaient fines, de la plus belle eau, et c’est peut-être pourquoi la prairie et les châtaigniers n’étaient plus à lui. Plus loin s’étendait un vaste champ dont la terre fraîchement remuée exhalait une vapeur qu’empourprait le soleil à son déclin. A travers les sillons gras et luisants, il vit courir un maillot rose et deux petits pieds délicieux, bien cambrés, légers comme les ailes du zéphyr. C’étaient les pieds d’une danseuse célèbre qu’il avait eu l’imprudence d’aimer et qui s’entendait à faire danser non-seulement ses écus, mais ceux des autres. Plus loin encore, dans les profondeurs mystérieuses d’une chênaie où chantait le coucou, lui apparurent deux épaules nues, éblouissantes, incomparables. Elles appartenaient à une femme du monde, dont la conquête l’avait jeté dans de grands embarras d’argent; car cette femme avait beaucoup de scrupules, et elle les vendait en détail et fort cher. Aussi la chênaie n’était plus à lui; mais après tout il ne regrettait rien. Il se souvenait qu’un soir, comme sa patience commençait à se désespérer et qu’il parlait tout uniment de se brûler la cervelle, on lui avait dit d’une voix émue: Revenez demain! et que le lendemain, 5février1868, à l’instant même où l’horloge de Sainte-Clotilde achevait de sonner minuit…
Tout à coup, le demi-sourire qui se jouait sur ses lèvres s’évanouit, et les ombres légères et frémissantes, les aimables fantômes qu’il avait évoqués, disparurent en un clin d’œil. A ses regards venaient de s’offrir de grands murs d’une blancheur criarde, bête, désobligeante, irritante, aussi hauts que blancs, aussi larges que hauts. Il y avait dans ces murailles toutes neuves et dans la toiture dont elles étaient coiffées quelque chose d’odieux et d’insolent. Elles avaient l’air de s’étaler, de se pavaner, de se carrer, de faire le gros dos; elles s’appliquaient visiblement à prendre autant de place qu’il leur était possible et à n’en laisser à personne, comme ces butors qui au spectacle se font un plaisir de mettre à la gêne leurs voisins et de les empêcher de rien voir. Il parut au baron de Saligneux que la maison ou la caserne de M. Têterol avait un visage, et que ce visage appelait les soufflets.
En se livrant à ses pensées chagrines, il caressait sa barbe; l’ayant ramenée à la hauteur de ses yeux, il s’avisa d’y découvrir un long fil argenté. Oui, c’était un poil blanc, le premier; il l’arracha bien vite, mais le coup était porté, il en éprouva comme un saisissement, et il fit en dix minutes plus de réflexions qu’il n’en avait fait dans toute sa vie. Il avait eu un grand oncle qui, après avoir mangé son bien, avait fini ses jours dans l’habit d’un trappiste; il fit, lui aussi, le voyage de la Trappe, il en rapporta un cœur humilié et contrit. Il se donna la discipline, il causa avec sa conscience, qui lui dit de cruelles vérités; il lui promit solennellement de s’amender, de contraindre ses goûts, son humeur, de renoncer à Satan et à ses œuvres. Il résolut de ne plus quitter Saligneux, de se claquemurer dans sa thébaïde, d’y vivre d’épargne, de régime et des fruits de son jardin, de devenir son propre intendant, s’appliquant à sauvegarder les restes de son patrimoine, façonnant ses terres et réglant lui-même ses comptes avec ses fermiers. Sa sœur, la comtesse de Juines, était veuve depuis peu, et vivait seule, ayant pour fils un marin. Elle avait souvent reproché au baron sans ménagement ses désordres et ses dissipations; elle détestait les viveurs, et elle était payée pour cela; elle avait dû engager une partie de sa dot aux créanciers de son mari, car c’était le sort des Saligneux de manger ou d’être mangés. Le baron goûtait médiocrement sa société, son caractère entier, épineux et revêche. Il ne laissa pas de décider qu’il la prendrait auprès de lui; qu’elle apporterait à Saligneux sa sagesse morose et ses modestes revenus, qu’elle servirait de gouvernante à Mlle Claire, qu’il était bien temps de retirer du couvent, et qu’elle lui enseignerait toutes les vertus sévères qui conviennent aux filles sans dot. Bref, il fit le serment que dorénavant il mènerait la vie réglée, irréprochable d’un honnête gentilhomme campagnard, d’un gentleman farmer, d’un sage et d’un bon père de famille. Il le jura par tous ses créanciers; il le jura par les cheveux flottants d’une jolie blonde et par deux petits pieds dont les pirouettes lui avaient fait tourner la tête; il le jura encore par un champ de blé, par une prairie plantée de châtaigniers, par une chênaie, et surtout par les gros murs de M. Jean Têterol et par ses murs de refend, sans oublier ses murs de terrasse, ses murs de soutènement, ses murs de clôture, ni les murailles en briques rouges de ses granges et de ses étables. Jamais serment ne fut plus solennel, et jamais on ne prit tant de moellons à témoin.
Pendant que M. de Saligneux faisait l’examen de sa conscience, M. Têterol faisait une fois de plus l’examen de son bonheur, qu’il aimait à passer en revue. Suivant son habitude journalière, il venait d’entreprendre une grande tournée d’inspection dans toute l’étendue de ses propriétés. Il allait, son bâton de houx à la main, la tête bien droite, tantôt clignant de l’œil, tantôt souriant du bout du nez, donnant son attention à toutes choses, à ses chemins comme à ses rigoles, à ses engrais comme à ses charrois. Il s’assurait que ses arbres fruitiers se portaient bien et que ses vignes passeraient fleur sans couler; il demandait à ses fermiers des nouvelles de leur dernier veau ou leur enseignait des recettes pour combattre la nielle et la cuscute; il semonçait d’un ton goguenard ou colère ses ouvriers de campagne occupés à essarter une friche. De temps à autre, il s’interrompait dans ses harangues pour respirer à pleins poumons un air qui était à lui et lui paraissait délicieux, ou pour regarder le soleil qui était aussi à lui et auquel il reprochait de se coucher trop tôt; ou bien il se baissait pour ramasser une grosse motte de terre, qu’il pétrissait dans ses mains, qu’il réduisait en grumeaux, qu’il émiettait amoureusement, en la couvant des yeux, en lui parlant, en la humant, et peu s’en fallait qu’il ne la mangeât. La terre était sa danseuse, la terre était sa femme du monde, et il adorait sa maîtresse, mais il la faisait obéir, il ne fallait pas qu’elle bronchât devant lui.
Il n’est pas dans ce monde de félicité parfaite. M. Têterol avait poussé sa promenade jusqu’aux bords de la Limourde, dont il remonta le cours jusqu’à ce qu’il fût arrêté par une palissade à clairevoie servant de clôture à une carrière de sable. Cette palissade avait le don de l’irriter, et cette carrière de sable avait le grand tort de ne pas lui appartenir. Quoiqu’il possédât une ferme tout entière sur la rive gauche du ruisseau, il ne pouvait pardonner à M. de Saligneux d’avoir conservé sur la rive droite quelques pouces de terrain. La sablière empiétait sur lui, faisait enclave dans l’un de ses champs; elle s’y avançait comme un coin, elle déformait son domaine. Il s’était promis qu’un jour ou l’autre elle tomberait dans ses mains; en attendant, il la regardait des mêmes yeux que les rois de Prusse contemplaient jadis le Hanovre; ainsi que les rois de Prusse, il tenait beaucoup au grand principe de la continuité des territoires. Nous l’avons dit, il avait ses candeurs, comme en ont les hommes vraiment forts. Pour être fort, il faut être convaincu, et, pour avoir des convictions, il faut être un peu naïf. M. Têterol était sincèrement et naïvement convaincu qu’il avait des droits sur cette sablière, qu’en la gardant M. de Saligneux usait envers lui d’un mauvais procédé, que le baron attentait à sa propriété, que le baron était l’envahisseur et Jean Têterol l’envahi.
Il contourna la palissade d’un air bourru, en frottant à grand bruit le bout de sa canne contre le grillage et en grognant tout bas comme un chien fâché.
«Quand donc cet homme cessera-t-il d’avoir un pied chez moi?» pensait-il.
Il venait d’arriver près d’un petit pont de pierre d’une seule arche, qui, enjambant sans trop d’effort les eaux verdâtres de la Limourde, mettait en communication le parc du baron et sa carrière. Ayant tourné les yeux à droite, il aperçut M. de Saligneux. A l’approche de l’ennemi, celui-ci s’était levé.
M. Têterol s’empressa de se découvrir et s’écria:
«Mais vraiment c’est vous, monsieur le baron? Je suis trop heureux d’avoir le plaisir et l’honneur de vous revoir.
– L’honneur et le plaisir sont pour moi, répondit M. de Saligneux en lui faisant un salut un peu court. Je suis enchanté, monsieur Têterol, de vous retrouver bien portant. Vous avez prospéré en mon absence.
– Eh! mon Dieu, tant bien que mal nous avons vivoté.
– Plutôt bien que mal. Peste! j’en apprends de belles sur votre compte. Pendant ces dix-huit mois, vos ambitions se sont beaucoup accrues, et votre ermitage s’est prodigieusement agrandi!
– Ne m’en parlez pas, monsieur le baron, repartit modestement M. Têterol. J’ai fait une folie, dont je me repens tous les jours. Que voulez-vous? Dieu sait qu’une maisonnette et un jardin m’auraient suffi. Les occasions se sont présentées, et me voilà fort embarrassé de toute la terre que je me suis mise sur les bras.
– C’est ce que disent tous les annexionnistes. Ils sont toujours embarrassés de ce qu’ils prennent, ils ne savent qu’en faire, mais ils n’ont garde de s’en défaire. Monsieur Têterol, je vous tenais jadis pour un philosophe; si j’en crois tout ce qu’on me raconte, vous êtes un grand politique.
– Ne vous moquez donc pas de moi, monsieur le baron. La politique! oh! ce n’est pas mon affaire, la politique. Je n’y ai jamais vu goutte; c’est beaucoup trop compliqué pour un bonhomme comme moi.»
En parlant ainsi, M. Têterol avait fait quelques pas en avant; M. de Saligneux en fit aussi, et les deux hommes se rejoignirent au milieu du pont. Ils se turent un instant, ils se regardaient. M. Têterol constatait que le baron avait les yeux battus, cernés de noir, et les joues un peu creuses.
«Ce pauvre garçon! pensait-il; le voilà bien entamé, il n’y en a plus que pour une bouchée.»
De son côté, M. de Saligneux s’étonnait d’avoir jamais pu prendre pour un philosophe le petit homme trapu qu’il avait devant lui. Il contemplait avec une admiration mélangée d’inquiétude ses sourcils énormes, un grand pli vertical qui lui traversait le front, ses yeux gris où se révélait une volonté endiablée, son sourire matois et ses trente-deux dents admirablement conservées, pointues comme celles d’un requin, beaucoup moins agréables à regarder que celles d’une petite dame et tout aussi meurtrières.
«Bah! j’en appellerai, se dit-il.
– Je vous le demande un peu, monsieur le baron, à quoi me servirait-elle, la politique? reprit M. Têterol en revenant à son raisonnement, car il retournait volontiers à ses moutons, qui étaient quelquefois des renards. Je suis un homme tout rond, et je n’aime que les gens qui sont ronds comme moi. Il faut laisser les finasseries à ceux qui convoitent le bien d’autrui; je me suis toujours contenté de ce que j’avais, moi. Eh! bon Dieu, il me faut si peu de chose pour être heureux. Et puis je suis avant tout un homme de paix; j’ai horreur des chicanes, des procès, des pointilleries, des discussions; ce qui m’a fait hésiter à devenir propriétaire, c’est le proverbe: Qui terre a, guerre a. Si je devais avoir la guerre avec qui que ce soit, j’aurais bientôt fait de vendre ma maison, de laisser à d’autres le soin de ramer mes pois et mes haricots; j’aimerais mieux les acheter au marché. Oh! la paix, c’est le premier des biens, et j’entends vivre en bonne harmonie avec tout le monde; dussé-je pour cela faire tort à mes intérêts, je croirais encore avoir fait un bon marché. Aussi pourquoi suis-je venu planter ma tente sur les bords de la Limourde? C’est que j’étais sûr d’y avoir un bon voisin, aussi accommodant, aussi pacifique que moi, avec qui je n’aurais jamais une parole plus haute que l’autre. Le malheur, c’est qu’il s’absente quelquefois, mon voisin.
– Vous êtes mille fois trop bon, monsieur Têterol. Apprenez que je ne vous ferai plus le chagrin de m’éloigner des bords verdoyants de la Limourde. J’ai formé la ferme résolution de ne plus quitter Saligneux, de m’y établir à perpétuité. Je suis comme vous tout à fait dégoûté de Paris, et comme vous je veux tâter des plaisirs champêtres. Réjouissez-vous, votre voisin ne s’absentera plus.»
M. Têterol regardait le baron du coin de l’œil, en se demandant s’il était sérieux. Il se rassura bien vite, et il lui dit in petto:
«Mon bel ami, je ne crois pas à tes plans de réforme; tu mourras dans la peau d’un fou.»
Puis il s’écria:
«Savez-vous, monsieur le baron, qu’il est peut-être imprudent à nous de rester tous les deux au milieu de ce pont? Je suis un peu lourd, moi, et lui n’est guère solide.
– En vérité? demanda M. de Saligneux.
– C’est un miracle que la Limourde ne l’ait pas encore emporté, et je n’y vois jamais passer un tombereau de sable sans craindre un malheur.»
Là-dessus, il lui démontra savamment que son pont ne tenait ni à fer ni à clou, qu’il s’en allait, qu’il ne pouvait être question de le réparer, qu’il fallait le refaire entièrement, et qu’il lui en coûterait cher.
«S’il le faut, nous le referons, répondit M. de Saligneux.
– A vrai dire, peut-être y aurait-il une autre solution.
– Laquelle?
– Tenez-vous beaucoup à cette méchante sablière?
– Beaucoup, mon cher monsieur. Ah! par exemple, je ne saurais pas vous dire pourquoi. C’est probablement l’effet de certains souvenirs… Ils ont tant de prix les souvenirs! Le fait est que cette sablière me plaît infiniment.
– Voilà un goût singulier, monsieur le baron. Tout à l’heure, par je ne sais quel hasard, je m’amusais à le regarder, votre sable. Il est un peu terreux. On ne pourrait pas s’en servir pour faire du mortier.
– Aussi n’en fais-je pas du mortier. Mon sable me sert tout simplement à sabler mes allées.
– Vilaine couleur! reprit M. Têterol. Un jaune tirant sur le vert! J’en aurais de bien meilleur à vous offrir, et je vous le céderais à bon compte. Vous m’en donnerez le prix qu’il vous plaira.
– Que vous êtes obligeant, monsieur Têterol! Grâce à vous, je n’aurai pas l’ennui de rebâtir mon pont qui s’en va. Toutefois je me fais une conscience de vous vendre une carrière de sable terreux, d’un jaune tirant sur le vert.
– Ce n’est pas que j’y tienne. Croyez bien que, si elle était de l’autre côté de l’eau, je n’irais pas l’y chercher; mais comme elle est chez moi…
– Chez vous? Je la croyais chez elle. Ah! je vous comprends, vous avez l’œil géométrique et peut-être quelque goût pour la théorie des frontières naturelles. Vous n’êtes pas le seul: de très-habiles géomètres sont en train de refaire aujourd’hui la carte de l’Europe, et les sablières voient beau jeu.
– L’idée n’est pas de moi, s’écria M. Têterol en s’inclinant d’un air modeste. Un jour que je causais avec cet excellent M. Crépin, votre intendant, il me proposa… il me fit espérer… il m’a donné sa parole…
– Apprenez, monsieur Têterol, interrompit le baron, que cet excellent M. Crépin n’est plus mon intendant et que sa parole, qui ne vaut pas cher, n’engage que lui. C’est égal, votre proposition mérite qu’on y réfléchisse, j’y réfléchirai, et il est possible que pour l’amour de la géométrie… Je serais si charmé de vous être agréable…
– Sans vous être désagréable à vous-même, monsieur le baron.
– Eh! oui, mon cher voisin, un bon marché fait toujours deux heureux, et ce serait un plaisir pour moi d’inaugurer ainsi nos relations de bon voisinage, auxquelles j’attache le plus grand prix… Mais j’entends la cloche de mon dîner qui m’appelle. Au revoir, monsieur Têterol.»
Là-dessus, les deux bons voisins se saluèrent et se quittèrent, enchantés l’un de l’autre.
«Le poisson a mordu tout de suite, la sablière est à moi, pensait M. Têterol.
– Ah! mon bonhomme, disait à demi-voix M. de Saligneux, tu convoites ma carrière, et tu pousses de gros soupirs devant la palissade qui la garde, comme un amoureux espagnol devant la grille qui lui dérobe sa belle! A merveille, je sais par où te tenir, et je me donnerai le plaisir de te faire aller.»
On change avec l’âge et avec la fortune. Dans les dures années de sa jeunesse, M. Têterol avait fait preuve d’une admirable patience; il n’était pas pressé, il attendait les occasions, il savait que «le temps est un habile homme», il ne cueillait jamais la grappe avant qu’elle fût mûre. Depuis qu’il était arrivé, il était moins maître de ses passions, et la passion est toujours impatiente. A quinze jours de là, il rencontra à l’un des bouts du village le baron, qui sortait du presbytère. Il l’aborda et ne put se tenir de lui reparler de la sablière. M. de Saligneux avait trop d’esprit pour ne pas se rendre justice à lui-même; il n’ignorait point ses défauts et dans l’occasion il les mettait à profit. Ayant conscience de sa prodigieuse légèreté, qu’on lui avait souvent reprochée, il s’en plaignait tout le premier comme d’une infirmité désolante, qui lui jouait de mauvais tours. Souvent il oubliait, quelquefois il se donnait l’air d’avoir oublié. Aux premiers mots que lui dit M. Têterol, il ouvrit de grands yeux, il se récria. Qu’était-ce donc? de quoi s’agissait-il? En conscience, il n’avait jamais songé à vendre sa sablière, et il était à mille lieues de se douter que M. Têterol eût envie de l’acheter. Le gros homme eut l’ennui de recommencer toute son histoire et de reprendre ab ovo ses explications.
«Ah! j’y suis, lui dit le baron, ma maudite palissade vous ennuie. J’en suis fâché; mais, si grand qu’on soit, monsieur Têterol, on a toujours un voisin, et c’est toujours incommode un voisin, même un bon voisin. Et tenez, par exemple, vous avouerai-je que votre maison me gêne infiniment? J’ai pourtant tâché d’en prendre mon parti.
– Ma maison vous gêne? s’écria M. Têterol, en feignant à son tour un profond étonnement.
–J’avais jadis une jolie échappée de vue sur la plaine. Vous m’avez muré.
– Croyez, monsieur le baron, que si j’avais pu me douter… Je ne peux pas cependant démolir ma maison.
– A Dieu ne plaise!» répondit M. de Saligneux.
Et, se penchant à son oreille, il ajouta:
«Entre nous, monsieur Têterol, mon intendant vous a-t-il coûté bien cher?»
M. Têterol fit un bond.
«Pour qui me prenez-vous? répliqua-t-il avec indignation. Me soupçonner d’avoir acheté M. Crépin! Sachez, je vous prie, que je n’ai jamais acheté personne.
– Ce qui me parait certain, c’est que personne n’a jamais réussi à vous acheter. Vous appartenez, monsieur Têterol, à la race des corrupteurs incorruptibles; c’est un beau métier… Oh! ne nous fâchons point, et touchez là. Je ne refuse pas de vous céder ma carrière de sable; mais accordez-moi le temps de la réflexion. Vous aurez avant peu de mes nouvelles. A bientôt, mon cher voisin.»
Cette fois encore, M. Têterol crut qu’il avait ville gagnée, que la carrière était à lui. Hélas! il passa plus de six mois à croire et à décroire. Pendant tout l’été, durant tout l’automne, M. de Saligneux s’amusa royalement à le tenir sur le gril et à prolonger son supplice. M. Têterol lui écrivait chaque semaine; les réponses qu’il recevait tantôt rallumaient ses espérances, tantôt le désespéraient.
Un jour, l’affaire était quasi conclue; il ne restait plus qu’à signer; le lendemain, rien n’était fait, le vent avait sauté, le baron s’était ravisé, il ne pouvait se résoudre à se séparer du sable de ses pères. M. Têterol se consumait, séchait à vue. Cette malheureuse sablière était devenue son idée fixe, il en était comme possédé; la résistance irritant son désir, il la convoitait avec emportement, avec fureur; il avait juré qu’il l’aurait, il y allait de sa vie. Ses champs, sa maison, ses millions, tout cela n’était rien pour lui, tant que la palissade à clairevoie qu’il abhorrait restait debout et le narguait. Il n’avait pas d’autre sujet d’entretien; il ressassait toujours la même histoire, il en assassinait les passants. Du plus loin qu’on l’apercevait dans le village, on se disait en se poussant le coude:
«Nous allons entendre parler de la sablière; sauve qui peut!»
C’était surtout à l’abbé Miraud qu’il en parlait. Il s’en allait, tout allumé, tout flamboyant, passer de longues soirées au presbytère; il exhalait ses chagrins et sa bile dans le sein du bon curé, qui n’en pouvait mais et qui aurait bien voulu lui donner raison sans donner tort à M. de Saligneux.
«Voilà ce que c’est qu’un hobereau, lui criait M. Têterol, et, ne vous en déplaise, il est clérical, celui-là. C’est une de vos brebis, je vous en fais bien mon compliment. Je ne suis qu’un plébéien, moi; je passe pour ne croire à rien du tout, moi, et pourtant je n’ai qu’une parole. Ces gens-là en ont deux, ils en ont quatre, ils en ont vingt. Ils disent oui, ils disent non, et passent du noir au blanc trois fois dans la même journée. Et cela se croit de l’honneur? C’est un joli moineau que votre baron. sans compter, mille tonnerres, que son sable est terreux.
– S’il est terreux, pourquoi tenez-vous tant à l’avoir? répondait timidement le curé, en détournant la tête comme pour éviter une bourrasque.
– J’y tiens, j’y tiens… Ah çà, qui vous dit que j’y tienne? Mais je n’aime pas qu’on se moque de moi, qu’on me berne, qu’on me prenne pour un polichinelle! Oui-da, ces hobereaux, ces gentillâtres, vous avez là de jolies brebis, monsieur le curé. Mais monsieur est baron. Entendez-vous ça? un baron, un vrai baron, gros comme le bras! Eh! que ne le prenez-vous pour vous servir la messe?»
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