Kitabı oku: «L'année terrible»
Victor Hugo
L'année terrible

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304270
Table des matières
PROLOGUE
L’ANNÉE TERRIBLE
AOUT
I
II
III
IV
V
VI
SEPTEMBRE
I
II
III
IV
V
OCTOBRE
I
II
III
NOVEMBRE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
DÉCEMBRE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
JANVIER
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
FÉVRIER
I
II
III
IV
V
MARS
I
II
III
IV
V
AVRIL
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
MAI
I
II
III
IV
V
VI
JUIN
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
JUILLET
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
ÉPILOGUE
Poésie.
ODES ET BALLADES.
LES ORIENTALES.
LES FEUILLES D’AUTOMNE.
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE.
LES VOIX INTÉRIEURES.
LES RAYONS ET LES OMBRES.
LES CHATIMENTS.
LES CONTEMPLATIONS.
LA LÉGENDE DES SIÈCLES.
LES CHANSONS DES RUES ET DES BOIS.
L’ANNÉE TERRIBLE.
Roman.
HAN D’ISLANDE.
BUG-JARGAL.
LE DERNIER JOUR D’UN CONDAMNÉ.
CLAUDE GUEUX.
NOTRE-DAME DE PARIS.
LES MISÉRABLES.
LES TRAVAILLEURS DE LA MER.
L’HOMME QUI RIT.
Drame.
CROMWELL.
HERNANI.
MARION DELORME.
LE ROI S’AMUSE.
LUCRÈCE BORGIA,
MARIE TUDOR.
ANGELO, TYRAN DE PADOUE.
LA ESMERALDA.
RUY BLAS.
LES BURGRAVES.
Complément.
LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES.
LE RHIN.
NAPOLÉON LE PETIT.
WILLIAM SHAKESPEARE.
ŒUVRES ORATOIRES:
(Institut, Chambre des Pairs, Assemblée Constituante, Assemblée Législative, Discours de l’Exil.)
PARIS.
ACTES ET PAROLES.
En vente, chez Michel Lévy frères
RUY BLAS
ÉDITION NOUVELLE CONTENANT L’ALLOCUTION
A LA FRANCE DE 1872
Un volume in-18: 2 fr.; grand in-8, papier de Hollande, 6 fr.

L’état de siége fait partie de l’Année Terrible, et il règne encore. C’est ce qui fait qu’on rencontrera dans ce volume quelques lignes de points. Cela marquera pour l’avenir la date de la publication.
Par le même motif, plusieurs des pièces qui composent ce livre, appartenant notamment aux sections avril, mai, juin et juillet, ont dû être ajournées. Elles paraîtront plus tard.
Le moment où nous sommes passera. Nous avons la république, nous aurons la liberté.
Paris, avril 1872.
A
PARIS
CAPITALE DES PEUPLES
V. H.
PROLOGUE
Table des matières
LES 7,500,000 OUI
(Publié en mai 1870.)
Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas!
Ah! le peuple est en haut, mais la foule est en bas.
La foule, c’est l’ébauche à côté du décombre;
C’est le chiffre, ce grain de poussière du nombre;
C’est le vague profil des ombres dans la nuit;
La foule passe, crie, appelle, pleure, fuit;
Versons sur ses douleurs la pitié fraternelle.
Mais quand elle se lève, ayant la force en elle,
On doit à la grandeur de la foule, au péril,
Au saint triomphe, au droit, un langage viril;
Puisqu’elle est la maîtresse, il sied qu’on lui rappelle
Les lois d’en haut que l’âme au fond des cieux épelle,
Les principes sacrés, absolus, rayonnants;
On ne baise ses pieds que nus, froids et saignants.
Ce n’est point pour ramper qu’on rêve aux solitudes.
La foule et le songeur ont des rencontres rudes;
C’était avec un front où la colère bout
Qu’Ézéchiel criait aux ossements: Debout!
Moïse était sévère en rapportant les tables;
Dante grondait. L’esprit des penseurs redoutables,
Grave, orageux, pareil au mystérieux vent
Soufflant du ciel profond dans le désert mouvant
Où Thèbes s’engloutit comme un vaisseau qui sombre,
Ce fauve esprit, chargé des balaiements de l’ombre,
A, certes, autre chose à faire que d’aller
Caresser, dans la nuit trop lente à s’étoiler,
Ce grand monstre de pierre accroupi qui médite,
Ayant en lui l’énigme adorable ou maudite;
L’ouragan n’est pas tendre aux colosses émus;
Ce n’est pas d’encensoirs que le sphinx est camus.
La vérité, voilà le grand encens austère
Qu’on doit à cette masse où palpite un mystère,
Et qui porte en son sein qu’un ventre appesantit
Le droit juste mêlé de l’injuste appétit.
O genre humain! lumière et nuit! chaos des âmes.
La multitude peut jeter d’augustes flammes;
Mais qu’un vent souffle, on voit descendre tout à coup
Du haut de l’honneur vierge au plus bas de l’égout
La foule, cette grande et fatale orpheline;
Et cette Jeanne d’Arc se change en Messaline.
Ah! quand Gracchus se dresse aux rostres foudroyants,
Quand Cynégire mord les navires fuyants,
Quand avec les Trois-cents, hommes faits ou pupilles,
Léonidas s’en va tomber aux Thermopyles,
Quand Botzaris surgit, quand Schwitz confédéré
Brise l’Autriche avec son dur bâton ferré,
Quand l’altier Winkelried, ouvrant ses bras épiques,
Meurt dans l’embrassement formidable des piques,
Quand Washington combat, quand Bolivar paraît,
Quand Pélage rugit au fond de sa forêt,
Quand Manin, réveillant les tombes, galvanise
Ce vieux dormeur d’airain, le lion de Venise,
Quand le grand paysan chasse à coups de sabot
Lautrec de Lombardie et de France Talbot,
Quand Garibaldi, rude au vil prêtre hypocrite,
Montre un héros d’Homère aux monts de Théocrite
Et fait subitement flamboyer à côté
De l’Etna ton cratère, ô sainte Liberté !
Quand la Convention impassible tient tête
A trente rois, mêlés dans la même tempête,
Quand, liguée et terrible et rapportant la nuit,
Toute l’Europe accourt, gronde et s’évanouit,
Comme aux pieds de la digue une vague écumeuse,
Devant les grenadiers pensifs de Sambre-et-Meuse,
C’est le peuple; salut, ô peuple souverain!
Mais quand le lazzarone ou le transteverin
De quelque Sixte-Quint baise à genoux la crosse,
Quand la cohue inepte, insensée et féroce,
Étouffe sous ses flots, d’un vent sauvage émus,
L’honneur dans Coligny, la raison dans Ramus,
Quand un poing monstrueux, de l’ombre où l’horreur flotte,
Sort, tenant aux cheveux la tête de Charlotte
Pâle du coup de hache et rouge du soufflet,
C’est la foule; et ceci me heurte et me déplaît;
C’est l’élément aveugle et confus; c’est le nombre;
C’est la sombre faiblesse et c’est la force sombre.
Et que de cette tourbe il nous vienne demain
L’ordre de recevoir un maître de sa main,
De souffler sur notre âme et d’entrer dans la honte,
Est-ce que vous croyez que nous en tiendrons compte?
Certes, nous vénérons Sparte, Athènes, Paris,.
Et tous les grands forums d’où partent les grands cris;
Mais nous plaçons plus haut la conscience auguste.
Un monde, s’il a tort, ne pèse pas un juste;
Tout un océan fou bat en vain un grand cœur.
O multitude, obscure et facile au vainqueur,
Dans l’instinct bestial trop souvent tu te vautres,
Et nous te résistons! Nous ne voulons, nous autres,
Ayant Danton pour père et Hampden pour aïeul,
Pas plus du tyran Tous que du desposte Un Seul.
Voici le peuple: il meurt, combattant magnifique,
Pour le progrès; voici la foule: elle en trafique;
Elle mange son droit d’aînesse en ce plat vil
Que Rome essuie et lave avec Ainsi-soit-il!
Voici le peuple: il prend la Bastille, il déplace
Toute l’ombre en marchant; voici la populace:
Elle attend au passage Aristide, Jésus,
Zénon, Bruno, Colomb, Jeanne, et crache dessus.
Voici le peuple avec son épouse, l’idée;
Voici la populace avec son accordée,
La guillotine. Eh bien, je choisis l’idéal.
Voici le peuple: il change avril en Floréal,
Il se fait République, il règne et délibère.
Voici la populace: elle accepte Tibère.
Je veux la République et je chasse César.
L’attelage ne peut amnistier le char.
Le droit est au-dessus de Tous; nul vent contraire
Ne le renverse; et Tous ne peuvent rien distraire
Ni rien aliéner de l’avenir commun.
Le peuple souverain de lui-même, et chacun
Son propre roi; c’est là le droit. Rien ne l’entame.
Quoi! l’homme que voilà qui passe, aurait mon âme!
Honte! il pourrait demain, par un vote hébété,
Prendre, prostituer, vendre ma liberté !
Jamais. La foule un jour peut couvrir le principe;
Mais le flot redescend, l’écume se dissipe,
La vague en s’en allant laisse le droit à nu.
Qui donc s’est figuré que le premier venu
Avait droit sur mon droit! qu’il fallait que je prisse
Sa bassesse pour joug, pour règle son caprice!
Que j’entrasse au cachot s’il entre au cabanon!
Que je fusse forcé de me faire chaînon
Parce qu’il plaît à tous de se changer en chaîne!
Que le pli du roseau devînt la loi du chêne!
Ah! le premier venu, bourgeois ou paysan,
L’un égoïste et l’autre aveugle, parlons-en!
Les révolutions, durables, quoi qu’il fasse,
Ont pour cet inconnu qui jette à leur surface
Tantôt de l’infamie et tantôt de l’honneur,
Le dédain qu’a le mur pour le badigeonneur.
Voyez-le, ce passant de Carthage ou d’Athènes
Ou de Rome, pareil à l’eau qui des fontaines
Tombe aux pavés, s’en va dans le ruisseau fatal,
Et devient boue après avoir été cristal.
Cet homme étonne, après tant de jours beaux et rudes,
Par son indifférence au fond des turpitudes
Ceux mêmes qu’ont d’abord éblouis ses vertus;
Il est Falstaff après avoir été Brutus;
Il entre dans l’orgie en sortant de la gloire;
Allez lui demander s’il sait sa propre histoire,
Ce qu’était Washington ou ce qu’a fait Barra,
Son cœur mort ne bat plus aux noms qu’il adora.
Naguère il restaurait les vieux cultes, les bustes
De ses héros tombés, de ses aïeux robustes,
Phocion expiré, Lycurgue enseveli,
Riego mort, et voyez maintenant quel oubli!
Il fut pur, et s’en lave; il fut saint, et l’ignore;
Il ne s’aperçoit pas même qu’il déshonore
Par l’œuvre d’aujourd’hui son ouvrage d’hier;
Il devient lâche et vil, lui qu’on a vu si fier;
Et, sans que rien en lui se révolte et proteste,
Barbouille une taverne immonde avec le reste
De la chaux dont il vient de blanchir un tombeau.
Son piédestal souillé se change en escabeau;
L’honneur lui semble lourd, rouillé, gothique; il raille
Cette armure sévère et dit: Vieille ferraille!
Jadis des fiers combats il a joué le jeu;
Duperie. Il fut grand, et s’en méprise un peu.
Il est sa propre insulte et sa propre ironie.
Il est si bien esclave à présent qu’il renie,
Indigné, son passé, perdu dans la vapeur;
Et quant à sa bravoure ancienne, il en a peur.
Mais quoi, reproche-t-on à la mer qui s’écroule
L’onde, et ses millions de têtes à la foule?
Que sert de chicaner ses erreurs, son chemin,
Ses retours en arrière, à ce nuage humain,
A ce grand tourbillon des vivants, incapable,
Hélas! d’être innocent comme d’être coupable?
A quoi bon? quoique vague, obscur, sans point d’appui,
Il est utile; et tout en flottant devant lui,
Il a pour fonction, à Paris comme à Londre,
De faire le progrès, et d’autres d’en répondre;
La République anglaise expire, se dissout,
Tombe, et laisse Milton derrière elle debout;
La foule a disparu, mais le penseur demeure;
C’est assez pour que tout germe et que rien ne meure.
Dans les chutes du droit rien n’est désespéré.
Qu’importe le méchant heureux, fier, vénéré ?
Tu fais des lâchetés, ciel profond; tu succombes,
Rome; la liberté va vivre aux catacombes;
Les dieux sont au vainqueur, Caton reste aux vaincus.
Kosciusko surgit des os de Galgacus.
On interrompt Jean Huss; soit; Luther continue.
La lumière est toujours par quelque bras tenue;
On mourra, s’il le faut, pour prouver qu’on a foi;
Et volontairement, simplement, sans effroi,
Des justes sortiront de la foule asservie,
Iront droit au sépulcre et quitteront la vie,
Ayant plus de dégoût des hommes que des vers.
Oh! ces grands Régulus, de tant d’oubli couverts,
Arria, Porcia, ces héros qui sont femmes,
Tous ces courages purs, toutes ces fermes âmes,
Curtius, Adam Lux, Thraséas calme et fort,
Ce puissant Condorcet, ce stoïque Chamfort,
Comme ils ont chastement quitté la terre indigne!
Ainsi fuit la colombe, ainsi plane le cygne,
Ainsi l’aigle s’en va du marais des serpents.
Léguant l’exemple à tous, aux méchants, aux rampants,
A l’égoïsme, au crime, aux lâches cœurs pleins d’ombre,
Ils se sont endormis dans le grand sommeil sombre;
Ils ont fermé les yeux ne voulant plus rien voir;
Ces martyrs généreux ont sacré le devoir,
Puis se sont étendus sur la funèbre couche;
Leur mort à la vertu donne un baiser farouche.
O caresse sublime et sainte du tombeau
Au grand, au pur, au bon, à l’idéal, au beau!
En présence de ceux qui disent: Rien n’est juste!
Devant tout ce qui trouble et nuit, devant Locuste,
Devant Pallas, devant Carrier, devant Sanchez,
Devant les appétits sur le néant penchés,
Les sophistes niant, les cœurs faux, les fronts vides,
Quelle affirmation que ces grands suicides!
Ah! quand tout paraît mort dans le monde vivant,
Quand on ne sait s’il faut avancer plus avant,
Quand pas un cri du fond des masses ne s’élance,
Quand l’univers n’est plus qu’un doute et qu’un silence,
Celui qui dans l’enceinte où sont les noirs fossés
Ira chercher quelqu’un de ces purs trépassés
Et qui se collera l’oreille contre terre,
Et qui demandera: Faut-il croire, ombre austère?
Faut-il marcher, héros sous la cendre enfoui?
Entendra ce tombeau dire à voix haute: Oui.
Oh! qu’est-ce donc qui tombe autour de nous dans l’ombre?
Que de flocons de neige! En savez-vous le nombre?
Comptez les millions et puis les millions!
Nuit noire! on voit rentrer au gîte les lions;
On dirait que la vie éternelle recule;
La neige fait, niveau hideux du crépuscule,
On ne sait quel sinistre abaissement des monts;
Nous nous sentons mourir si nous nous endormons
Cela couvre les champs, cela couvre les villes;
Cela blanchit l’égout masquant ses bouches viles;
La lugubre avalanche emplit le ciel terni;
Sombre épaisseur de glace! Est-ce que c’est fini?
On ne distingue plus son chemin; tout est piége.
Soit.
Que restera-t-il de toute cette neige,
Voile froid de la terre au suaire pareil,
Demain, une heure après le lever du soleil
L’ANNÉE TERRIBLE
Table des matières
J’entreprends de conter l’année épouvantable,
Et voilà que j’hésite, accoudé sur ma table.
Faut-il aller plus loin? dois-je continuer?
France! ô deuil! voir un astre aux cieux diminuer!
Je sens l’ascension lugubre de la honte.
Morne angoisse! un fléau descend, un autre monte.
N’importe. Poursuivons. L’histoire en a besoin.
Ce siècle est à la barre et je suis son témoin.
AOUT
Table des matières
1870
SEDAN
I
Table des matières
Toulon, c’est peu; Sedan, c’est mieux.
L’homme tragique,
Saisi par le destin qui n’est que la logique,
Captif de son forfait, livré les yeux bandés
Aux noirs événements qui le jouaient aux dés,
Vint s’échouer, rêveur, dans l’opprobre insondable.
Le grand regard d’en haut lointain et formidable
Qui ne quitte jamais le crime, était sur lui;
Dieu poussa ce tyran, larve et spectre aujourd’hui,
Dans on ne sait quelle ombre où l’histoire frissonne,
Et qu’il n’avait encore ouverte pour personne;
Là, comme au fond d’un puits sinistre, il le perdit.
Le juge dépassa ce qu’on avait prédit.
Il advint que cet homme un jour songea: — Je règne.
Oui. Mais on me méprise, il faut que l’on me craigne.
J’entends être à mon tour maître du monde, moi.
Terre, je vaux mon oncle, et j’ai droit à l’effroi.
Je n’ai pas d’Austerlitz, soit, mais j’ai mon Brumaire.
Il a Machiavel tout en ayant Homère,
Et les tient attentifs tous deux à ce qu’il fait;
Machiavel à moi me suffit. Galifet
M’appartient, j’eus Morny, j’ai Rouher et Devienne.
Je n’ai pas encor pris Madrid, Lisbonne, Vienne,
Naples, Dantzick, Munich, Dresde, je les prendrai.
J’humilierai sur mer la croix de Saint-André,
Et j’aurai cette vieille Albion pour sujette.
Un voleur qui n’est pas le roi des rois, végète.
Je serai grand. J’aurai pour valets, moi forban,
Mastaï sous sa mitre, Abdul sous son turban,
Le czar sous sa peau d’ours et son bonnet de martre;
Puisque j’ai foudroyé le boulevard Montmartre,
Je puis vaincre la Prusse; il est aussi malin
D’assiéger Tortoni que d’assiéger Berlin;
Quand on a pris la Banque on peut prendre Mayence.
Pétersbourg et Stamboul sont deux chiens de faïence;
Pie et Galantuomo sont à couteaux tirés;
Comme deux boucs livrant bataille dans les prés,
L’Angleterre et l’Irlande à grand bruit se querellent;
D’Espagne sur Cuba les coups de fusil grêlent;
Joseph, pseudo-César, Wilhelm, piètre Attila,
S’empoignent aux cheveux; je mettrai le holà ;
Et moi, l’homme éculé d’autrefois, l’ancien pitre,
Je serai, par-dessus tous les sceptres, l’arbitre;
Et j’aurai cette gloire, à peu près sans débats.
D’être le Tout-Puissant et le Très-Haut d’en bas.
De faux Napoléon passer vrai Charlemagne,
C’est beau. Que faut-il donc pour cela? prier Magne
D’avancer quelque argent à Lebœuf, et choisir,
Comme Haroun escorté le soir par son vizir,
L’heure obscure où l’on dort, où la rue est déserte,
Et brusquement tenter l’aventure; on peut, certe,
Passer le Rhin ayant passé le Rubicon.
Piétri me jettera des fleurs de son balcon.
Magnan est mort, Frossard le vaut; Saint-Arnaud manque,
J’ai Bazaine. Bismarck me semble un saltimbanque;
Je crois être aussi bon comédien que lui.
Jusqu’ici j’ai dompté le hasard ébloui;
J’en ai fait mon complice, et la fraude est ma femme.
J’ai vaincu, quoique lâche, et brillé, quoique infâme.
En avant! j’ai Paris, donc j’ai le genre humain.
Tout me sourit, pourquoi m’arrêter en chemin?
Il ne me reste plus à gagner que le quine.
Continuons, la chance étant une coquine.
L’univers m’appartient, je le veux, il me plaît;
Ce noir globe étoilé tient sous mon gobelet.,
J’escamotai la France, escamotons l’Europe.
Décembre est mon manteau, l’ombre est mon enveloppe;
Les aigles sont partis, je n’ai que les faucons;
Mais n’importe! Il fait nuit. J’en profite. Attaquons.
Or il faisait grand jour. Jour sur Londres, sur Rome,
Sur Vienne, et tous ouvraient les yeux, hormis cet homme;
Et Berlin souriait et le guettait sans bruit.
Comme il était aveugle il crut qu’il faisait nuit.
Tous voyaient la lumière et seul il voyait l’ombre.
Hélas! sans calculer le temps, le lieu, le nombre,
A tâtons, se fiant au vide, sans appui,
Ayant pour sûreté ses ténèbres à lui,
Ce suicide prit nos fiers soldats, l’armée
De France devant qui marchait la renommée,
Et sans canons, sans pain, sans chefs, sans généraux,
Il conduisit au fond du gouffre les héros.
Tranquille, il les mena lui-même dans le piége.
— Où vas-tu? dit la tombe. Il répondit: que sais-je?
II
Table des matières
Que Pline aille au Vésuve, Empédocle à l’Etna,
C’est que dans le cratère une aube rayonna,
Et ces grands curieux ont raison; qu’un brahmine
Se fasse à Benarès manger par la vermine,
C’est pour le paradis et cela se comprend;
Qu’à travers Lipari de laves s’empourprant,
Un pêcheur de corail vogue en sa coraline,
Frêle planche que lèche et mord la mer féline,
Des caps de Corse aux rocs orageux de Corfou;
Que Socrate soit sage et que Jésus soit fou,
L’un étant raisonnable et l’autre étant sublime;
Que le prophète noir crie autour de Solime
Jusqu’à ce qu’on le tue à coups de javelots;
Que Green se livre aux airs et Lapeyrouse aux flots,
Qu’Alexandre aille en Perse ou Trajan chez les Daces,
Tous savent ce qu’ils font; ils veulent: leurs audaces
Ont un but; mais jamais les siècles, le passé,
L’histoire n’avaient vu ce spectacle insensé,
Ce vertige, ce rêve, un homme qui lui-même,
Descendant d’un sommet triomphal et suprême,
Tirant le fil obscur par où la mort descend,
Prend la peine d’ouvrir sa fosse, et, se plaçant
Sous l’effrayant couteau qu’un mystère environne,
Coupe sa tête afin d’affermir sa couronne!
III
Table des matières
Quand la comète tombe au puits des nuits, du moins
A-t-elle en s’éteignant les soleils pour témoins
Satan précipité demeure grandiose;
Son écrasement garde un air d’apothéose;
Et sur un fier destin, farouche vision,
La haute catastrophe est un dernier rayon.
Bonaparte jadis était tombé ; son crime,
Immense, n’avait pas déshonoré l’abîme;
Dieu l’avait rejeté, mais sur ce grand rejet
Quelque chose de vaste et d’altier surnageait;
Le côté de clarté cachait le côté d’ombre;
De sorte que la gloire aimait cet homme sombre,
Et que la conscience humaine avait un fond
De doute sur le mal que les colosses font.
Il est mauvais qu’on mette un crime dans un temple,
Et Dieu vit qu’il fallait recommencer l’exemple.
Lorsqu’un titan larron a gravi les sommets,
Tout voleur l’y veut suivre; or il faut désormais
Que Sbrigani ne puisse imiter Prométhée;
Il est temps que la terre apprenne épouvantée
A quel point le petit peut dépasser le grand,
Comment un ruisseau vil est pire qu’un torrent,
Et de quelles stupeurs la main du sort est pleine,
Même après Waterloo, même après Sainte-Hélène!
Dieu veut des astres noirs empêcher le lever.
Comme il était utile et juste d’achever
Brumaire et ce Décembre encor couvert de voiles
Par une éclaboussure allant jusqu’aux étoiles
Et jusqu’aux souvenirs énormes d’autrefois,
Comme il faut au plateau jeter le dernier poids,
Celui qui pèse tout voulut montrer au monde,
Après la grande fin, l’écroulement immonde,
Pour que le genre humain reçût une leçon,
Pour qu’il eût le mépris ayant eu le frisson,
Pour qu’après l’épopée on eût la parodie,
Et pour que nous vissions ce qu’une tragédie
Peut contenir d’horreur, de cendre et de néant
Quand c’est un nain qui fait la chute d’un géant.
Cet homme étant le crime, il était nécessaire
Que tout le misérable eût toute la misère,
Et qu’il eût à jamais le deuil pour piédestal;
Il fallait que la fin de cet escroc fatal
Par qui le guet-apens jusqu’à l’empire monte
Fût telle que la boue elle-même en eût honte,
Et que César, flairé des chiens avec dégoût,
Donnât, en y tombant, la nausée à l’égout.
IV
Table des matières
Azincourt est riant. Désormais Ramillies,
Trafalgar, plaisent presque à nos mélancolies;
Poitiers n’est plus le deuil, Blenheim n’est plus l’affront,
Crécy n’est plus le champ où l’on baisse le front,
Le noir Rosbach nous fait l’effet d’une victoire.
France, voici le lieu hideux de ton histoire,
Sedan. Ce nom funèbre, où tout vient s’éclipser,
Crache-le, pour ne plus jamais le prononcer.
V
Table des matières
Plaine! affreux rendez-vous! Ils y sont, nous y sommes.
Deux vivantes forêts, faites de têtes d’hommes,
De bras, de pieds, de voix, de glaives, de fureur,
Marchent l’une sur l’autre et se mêlent. Horreur!
Cris! Est-ce le canon? sont-ce des catapultes?
Le sépulcre sur terre a parfois des tumultes,
Nous appelons cela hauts faits, exploits; tout fuit,
Tout s’écroule, et le ver dresse la tête au bruit.
Des condamnations sont par les rois jetées
Et sont par l’homme, hélas! sur l’homme exécutées;
Avoir tué son frère est le laurier qu’on a.
Après Pharsale, après Hastings, après Iéna,
Tout est chez l’un triomphe et chez l’autre décombre.
O Guerre! le hasard passe sur un char d’ombre
Par d’effrayants chevaux invisibles traîné.
La lutte était farouche. Ln carnage effréné
Donnait aux combattants des prunelles de braise;
Le fusil Chassepot bravait le fusil Dreyse;
A l’horizon hurlaient des méduses, grinçant
Dans un obscur nuage éclaboussé de sang,
Coulevrines d’acier, bombardes, mitrailleuses;
Les corbeaux se montraient de loin ces travailleuses;
Tout festin est charnier, tout massacre est banquet.
La rage emplissait l’ombre, et se communiquait,
Comme si la nature entrait dans la bataille,
De l’homme qui frémit à l’arbre qui tressaille;
Le champ fatal semblait lui-même forcené.
L’un était repoussé, l’autre était ramené,
Là c’était l’Allemagne et là c’était la France.
Tous avaient de mourir la tragique espérance
Ou le hideux bonheur de tuer, et pas un
Que le sang n’enivrât de son âcre parfum,
Pas un qui lâchât pied, car l’heure était suprême.
Cette graine qu’un bras épouvantable sème,
La mitraille, pleuvait sur le champ ténébreux;
Et les blessés râlaient, et l’on marchait sur eux,
Et les canons grondants soufflaient sur la mêlée
Une fumée immense aux vents échevelée.
On sentait le devoir, l’honneur, le dévouement,
Et la patrie, au fond de l’âpre acharnement.
Soudain, dans cette brume, au milieu du tonnerre,
Dans l’ombre énorme où rit la mort visionnaire,
Dans le chaos des chocs épiques, dans l’enfer
Du cuivre et de l’airain heurtés contre le fer,
Et de ce qui renverse écrasant ce qui tombe,
Dans le rugissement de la fauve hécatombe,
Parmi les durs clairons chantant leur sombre chant,
Tandis que nos soldats luttaient, fiers et tâchant
D’égaler leurs aïeux que les peuples vénèrent,
Tout à coup, les drapeaux hagards en frissonnèrent,
Tandis que du destin subissant le décret,
Tout saignait, combattait, résistait ou mourait,
On entendit ce cri monstrueux: Je veux vivre!
Le canon stupéfait se tut, la mêlée ivre
S’interrompit... — le mot de l’abîme était dit.
Et l’aigle noire ouvrant ses griffes attendit.
VI
Table des matières
Alors la Gaule, alors la France, alors la gloire,
Alors Brennus, l’audace, et Clovis, la victoire,
Alors le vieux titan celtique aux cheveux longs,
Alors le groupe altier des batailles, Châlons,
Tolbiac la farouche, Arezzo la cruelle,
Bovines, Marignan, Beaugé, Mons-en-Puelle,
Tours, Ravenne, Agnadel sur son haut palefroi,
Fornoue, Ivry, Coutras, Cérizolles, Rocroy,
Denain et Fontenoy, toutes ces immortelles
Mêlant l’éclair du front au flamboiement des ailes,
Jemmape, Hohenlinden, Lodi, Wagram, Eylau,
Les hommes du dernier carré de Waterloo,
Et tous ces chefs de guerre, Héristal, Charlemagne,
Charles-Martel, Turenne, effroi de l’Allemagne,
Condé, Villars, fameux par un si fier succès,
Cet Achille, Kléber, ce Scipion, Desaix,
Napoléon, plus grand que César et Pompée,
Par la main d’un bandit rendirent leur épée.
SEPTEMBRE
Table des matières
I
Table des matières
CHOIX ENTRE LES DEUX NATIONS
A L’ALLEMAGNE
Aucune nation n’est plus grande que toi;
Jadis, toute la terre étant un lieu d’effroi,
Parmi les peuples forts tu fus le peuple juste.
Une tiare d’ombre est sur ton front auguste;
Et pourtant, comme l’Inde aux aspects fabuleux,
Tu brilles; ô pays des hommes aux yeux bleus,
Clarté hautaine au fond ténébreux de l’Europe,
Une gloire âpre, informe, immense, t’enveloppe;
Ton phare est allumé sur le mont des Géants;
Comme l’aigle de mer qui change d’océans,
Tu passas tour à tour d’une grandeur à l’autre;
Huss le sage a suivi Crescentius l’apôtre;
Barberousse chez toi n’empêche pas Schiller;
L’empereur, ce sommet, craint l’esprit, cet éclair.
Non, rien ici-bas, rien ne t’éclipse, Allemagne.
Ton Vitikind tient tête à notre Charlemagne,
Et Charlemagne même est un peu ton soldat.
Il semblait par moments qu’un astre te guidât;
Et les peuples t’ont vue, ô guerrière féconde,
Rebelle au double joug qui pèse sur le monde,
Dresser, portant l’aurore entre tes poings de fer,
Contre César Hermann, contre Pierre Luther.
Longtemps, comme le chêne offrant ses bras au lierre,
Du vieux droit des vaincus tu fus la chevalière;
Comme on mêle l’argent et le plomb dans l’airain,
Tu sus fondre en un peuple unique et souverain
Vingt peuplades, le Hun, le Dace, le Sicambre;
Le Rhin te donne l’or et la Baltique l’ambre;
La musique est ton souffle; âme, harmonie, encens,
Elle fait alterner dans tes hymnes puissants
Le cri de l’aigle avec le chant de l’alouette;
On croit voir sur tes burgs croulants la silhouette
De l’hydre et du guerrier vaguement aperçus
Dans la montagne, avec le tonnerre au-dessus;
Rien n’est frais et charmant comme tes plaines vertes;
Les brèches de la brume aux rayons sont ouvertes,
Le hameau dort, groupé sous l’aile du manoir,
Et la vierge accoudée aux citernes le soir,
Blonde, a la ressemblance adorable des anges.
Comme un temple exhaussé sur des piliers étranges
L’Allemagne est debout sur vingt siècles hideux,
Et sa splendeur qui sort de leurs ombres, vient d’eux.
Elle a plus de héros que l’Athos n’a de cimes.
La Teutonie, au seuil des nuages sublimes
Où l’étoile est mêlée à la foudre, apparaît;
Ses piques dans la nuit sont comme une forêt;
Au-dessus de sa tête un clairon de victoire
S’allonge, et sa légende égale son histoire;
Dans la Thuringe, où Thor tient sa lance en arrêt,
Ganna, la druidesse échevelée, errait;
Sous les fleuves, dont l’eau roulait de vagues flammes,
Les syrènes chantaient, monstres aux seins de femmes,
Et le Hartz que hantait Velléda, le Taunus
Où Spillyre essuyait dans l’herbe ses pieds nus,
Ont encor toute l’âpre et divine tristesse
Que laisse dans les bois profonds la prophétesse;
La nuit, la Forêt-Noire est un sinistre éden;
Le clair de lune, aux bords du Neckar, fait soudain
Sonores et vivants les arbres pleins de fées.
O Teutons, vos tombeaux ont des airs de trophées;
Vos aïeux n’ont semé que de grands ossements;
Vos lauriers sont partout; soyez fiers, Allemands.
Le seul pied des titans chausse votre sandale.
Tatouage éclatant, la gloire féodale
Dore vos morions, blasonne vos écus;
Comme Rome Coclès vous avez Galgacus,
Vous avez Beethoven comme la Grèce Homère;
L’Allemagne est puissante et superbe.
A LA FRANCE
O ma mère!
II
Table des matières
A PRINCE PRINCE FT DEMI
L’empereur fait la guerre au roi.
Nous nous disions:
— Les guerres sont le seuil des révolutions. —
Nous pensions: — C’est la guerre. Oui, mais la guerre grande.
L’enfer veut un laurier; la mort veut une offrande;
Ces deux rois ont juré d’éteindre le soleil;
Le sang du globe va couler, vaste et vermeil,
Et les hommes seront fauchés comme des herbes;
Et les vainqueurs seront infâmes, mais superbes. —
Et nous qui voulons l’homme en paix, nous qui donnons
La terre à la charrue et non pas aux canons,
Tristes, mais fiers pourtant, nous disions: — France et Prusse!
Qu’importe ce Batave attaquant ce Borusse!
Laissons faire les rois; ensuite Dieu viendra.
Et nous rêvions le choc de Vishnou contre Indra,
Un avatar couvé par une apocalypse,
Le flamboiement trouant de toutes parts l’éclipsé ;
Nous rêvions les combats énormes de la nuit:
Nous rêvions ces chaos de colère et de bruit
Où l’ouragan s’attaque à l’océan, où l’ange,
Étreint par le géant, lutte, et fait un mélange
Du sang céleste avec le sang noir du titan:
Nous rêvions Apollon contre Léviathan;
Nous nous imaginions l’ombre en pleine démence:
Nous heurtions, dans l’horreur d’une querelle immense,
Rosbach contre Iéna, Rome contre Alaric,
Le grand Napoléon et le grand Frédéric;
Nous croyions voir vers nous, en hâte, à tire d’ailes,
Les victoires voler comme des hirondelles
Et, comme l’oiseau court à son nid, aller droit
A la France, au progrès, à la justice, au droit;
Nous croyions assister au choc fatal des trônes,
A la sinistre mort des vieilles Babylones,
Au continent broyé, tué, ressuscité
Dans une éclosion d’aube et de liberté,
Et voir peut-être, après de monstrueux désastres,
Naître un monde à travers des écroulements d’astres!
Ainsi nous songions. Soit, disions-nous, ce sera
Comme Arbelle, Actium, Trasimène et Zara,
Affreux, mais grandiose. Un gouffre avec sa pente,
Et l’univers tout près du bord, comme à Lépante,
Comme à Tolbiac, comme à Tyr, comme à Poitiers.
La Colère, la Force et la Nuit, noirs portiers,
Vont ouvrir devant nous la tombe tout grande.
Il faudra que le Sud ou le Nord y descende;
Il faudra qu’une race ou l’autre tombe au fond
De l’abîme où les rois et les dieux se défont.
Et pensifs, croyant voir venir vers nous la gloire,
Les chocs comme en ont vu les hommes de la Loire,
Wagram tonnant, Leipsick magnifique et hideux,
Cyrus, Sennachérib, César, Frédéric Deux,
Nemrod, nous frémissions de ces sombres approches... —
Tout à coup nous sentons une main dans nos poches.
Il s’agit de ceci: Nous prendre notre argent.
Certe, on se disait bien: Bonaparte indigent
Fut un escroc, et doit avoir pour espérance
De voler l’Allemagne, ayant volé la France;
Il filouta le trône; il est vil, fourbe et laid;
C’est vrai; mais nous faisions ce rêve qu’il allait
Rencontrer un vieux roi, fier de sa vieille race,
Ayant Dieu pour couronne et l’honneur pour cuirasse,
Et trouver devant lui, comme au temps des Dunois,
Un de ces paladins des antiques tournois
Dont on voit vaguement se modeler l’armure
Dans les nuages pleins d’aurore et de murmure.
O chute! illusion! changement de décor!
C’est le coup de sifflet et non le son du cor.
La nuit. Un hallier fauve où des sabres fourmillent.
Des canons de fusils entre les branches brillent;
Cris dans l’ombre. Surprise, embuscade. Arrêtez!
Tout s’éclaire; et le bois offre de tous côtés
Sa claire-voie où brille une lumière rouge.
Sus! on casse la tête à tous si quelqu’un bouge.
La face contre terre et personne debout!
Et maintenant donnez votre argent — donnez tout.
Qu’il vous plaise ou non d’être à genoux dans la boue,
Qu’importe! et l’on vous fouille, et l’on vous couche en joue.
Nous sommes dix contre un, tous armés jusqu’aux dents.
Et si vous résistez, vous êtes imprudents.
Obéissez! Ces voix semblent sortir d’un antre.
Que faire? on tend sa bourse, on se met à plat ventre,
Et pendant que, le front par terre, on se soumet,
On songe à ces pays que jadis on nommait
La Pologne, Francfort, la Hesse, le Hanovre.
C’est fait! relevez-vous! on se retrouve pauvre
En pleine Forêt-Noire, et nous reconnaissons,
Nous point initiés aux fauves trahisons,
Nous ignorants dans l’art de régner, nous profanes,
Que Cartouche faisait la guerre à Schinderhannes.
III
Table des matières
DIGNES L’UN DE L’AUTRE
Donc regardez: Ici le Jocrisse du crime;
Là, follement servi par tous ceux qu’il opprime,
L’ogre du droit divin, dévot, correct, moral,
Né pour être empereur et rester caporal.
Ici c’est le Bohême et là c’est le Sicambre.
Le coupe-gorge lutte avec le deux-décembre.
Le lièvre d’un côté, de l’autre le chacal.
Le ravin d’Ollioule et la maison Bancal
Semblent avoir fourni certains rois; les Calabres
N’ont rien de plus affreux que ces traîneurs de sabres:
Pillage, extorsion, c’est leur guerre; un tel art
Charmerait Poulailler, mais troublerait Folard.
C’est l’arrestation nocturne d’un carrosse.
Oui, Bonaparte est vil, mais Guillaume est atroce,
Et rien n’est imbécile, hélas, comme le gant
Que ce filou naïf jette à ce noir brigand.
L’un attaque avec rien; l’autre accepte l’approche
Et tire brusquement la foudre de sa poche;
Ce tonnerre était doux et traître, et se cachait;
Leur empereur avait le nôtre pour hochet.
Il riait: Viens, petit! Le petit vient, trébuche,
Et son piége le fait tomber dans une embûche.
Carnage, tas de morts, deuil, horreur, trahison,
Tumulte infâme autour du sinistre horizon;
Et le penseur, devant ces attentats sans nombre,
Est pris d’on ne sait quel éblouissement sombre.
Que de crimes, ciel juste! Oh! l’affreux dénoûment!
O France! un coup de vent dissipe en un moment
Cette ombre de césar et cette ombre d’armée.
Guerre où l’un est la flamme et l’autre la fumée.
IV
Table des matières
PARIS BLOQUÉ
O ville, tu feras agenouiller l’histoire.
Saigner est ta beauté, mourir est ta victoire.
Mais non, tu ne meurs pas. Ton sang coule, mais ceux
Qui voyaient César rire en tes bras paresseux
S’étonnent: tu franchis la flamme expiatoire.
Dans l’admiration des peuples, dans la gloire,
Tu retrouves, Paris, bien plus que tu ne perds.
Ceux qui t’assiégent, ville en deuil, tu les conquiers.
La prospérité basse et fausse est la mort lente;
Tu tombais folle et gaie, et tu grandis sanglante.
Tu sors, toi qu’endormit l’empire empoisonneur,
Du rapetissement de ce hideux bonheur.
Tu t’éveilles déesse et chasses le satyre.
Tu redeviens guerrière en devenant martyre;
Et dans l’honneur, le beau, le vrai, les grandes mœurs,
Tu renais d’un côté quand de l’autre tu meurs.
V
Table des matières
A PETITE JEANINE
Vous eûtes donc hier un an, ma bien-aimée.
Contente, vous jasez, comme, sous la ramée,
Au fond du nid plus tiède ouvrant de vagues yeux,
Les oiseaux nouveau-nés gazouillent, tout joyeux
De sentir qu’il commence à leur pousser des plumes.
Jeanne, ta bouche est rose; et dans les gros volumes
Dont les images font ta joie, et que je dois,
Pour te plaire, laisser chiffonner par tes doigts,
On trouve de beaux vers, mais pas un qui te vaille
Quand tout ton petit corps en me voyant tressaille;
Les plus fameux auteurs n’ont rien écrit de mieux
Que la pensée éclose à demi dans tes yeux,
Et que ta rêverie obscure, éparse, étrange,
Regardant l’homme avec l’ignorance de l’ange.
Jeanne, Dieu n’est pas loin puisque vous êtes là.
Ah! vous avez un an, c’est un âge cela!
Vous êtes par moments grave, quoique ravie;
Vous êtes à l’instant céleste de la vie
Où l’homme n’a pas d’ombre, où dans ses bras ouverts,
Quand il tient ses parents, l’enfant tient l’univers;
Votre jeune âme vit, songe, rit, pleure, espère
D’Alice votre mère à Charles votre père;
Tout l’horizon que peut contenir votre esprit
Va d’elle qui vous berce à lui qui vous sourit;
Ces deux êtres pour vous à cette heure première
Sont toute la caresse et toute la lumière;
Eux deux, eux seuls, ô Jeanne; et c’est juste; et je suis,
Et j’existe, humble aïeul, parce que je vous suis;
Et vous venez, et moi je m’en vais; et j’adore,
N’ayant droit qu’à la nuit, votre droit à l’aurore.
Votre blond frère George et vous, vous suffisez
A mon âme, et je vois vos jeux, et c’est assez;
Et je ne veux, après mes épreuves sans nombre,
Qu’un tombeau sur lequel se découpera l’ombre
De vos berceaux dorés par le soleil levant.
Ah! nouvelle venue innocente, et rêvant,
Vous avez pris pour naître une heure singulière;
Vous êtes, Jeanne, avec les terreurs familière;
Vous souriez devant tout un monde aux abois;
Vous faites votre bruit d’abeille dans les bois,
O Jeanne, et vous mêlez votre charmant murmure
Au grand Paris faisant sonner sa grande armure.
Ah! quand je vous entends, Jeanne, et quand je vous vois
Chanter, et, me parlant avec votre humble voix,
Tendre vos douces mains au-dessus de nos têtes,
Il me semble que l’ombre où grondent les tempêtes
Tremble et s’éloigne avec des rugissements sourds,
Et que Dieu fait donner à la ville aux cent tours
Désemparée ainsi qu’un navire qui sombre,
Aux énormes canons gardant le rempart sombre,
A l’univers qui penche et que Paris défend,
Sa bénédiction par un petit enfant.
Paris, 30 septembre 1870.
OCTOBRE
Table des matières
I
Table des matières
J’étais le vieux rôdeur sauvage de la mer,
Une espèce de spectre au bord du gouffre amer;
J’avais dans l’âpre hiver, dans le vent, dans le givre,
Dans l’orage, l’écume et l’ombre, écrit un livre,
Dont l’ouragan, noir souffle aux ordres du banni,
Tournait chaque feuillet quand je l’avais fini;
Je n’avais rien en moi que l’honneur imperdable;
Je suis venu, j’ai vu la cité formidable;
Elle avait faim, j’ai mis mon livre sous sa dent:
Et j’ai dit à ce peuple altier, farouche, ardent,
A ce peuple indigné, sans peur, sans joug, sans règle,
J’ai dit à ce Paris, comme le klephte à l’aigle:
Mange mon cœur, ton aile en croîtra d’un empan.
Quand le Christ expira, quand mourut le grand Pan,
Jean et Luc en Judée et dans l’Inde Épicure
Entendirent un cri d’inquiétude obscure;
La terre tressaillit quand l’Olympe tomba;
D’Ophir à Chanaan et d’Assur à Saba,
Comme un socle en ployant fait ployer la colonne,
Tout l’Orient pencha quand croula Babylone;
La même horreur sacrée est dans l’homme aujourd’hui,
Et l’édifice sent fléchir le point d’appui;
Tous tremblent pour Paris qu’étreint une main Vile;
On tuerait l’Univers si l’on tuait la Ville;
C’est plus qu’un peuple, c’est le monde que les rois
Tâchent de clouer, morne et sanglant, sur la croix;
Le supplice effrayant du genre humain commence.
Donc luttons. Plus que Troie et Tyr, plus que Numance,
Paris assiégé doit l’exemple. Soyons grands.
Affrontons les bandits conduits par les tyrans..
Les Huns reviennent comme au temps de Frédégaire;
Laissons rouler vers nous les machines de guerre;
Faisons front, tenons tête; acceptons, seuls, trahis,
Sanglants, le dur travail de sauver ce pays.
Tomber, mais sans avoir tremblé, c’est la victoire.
Être la rêverie immense de l’histoire,
Faire que tout chercheur du vrai, du grand, du beau,
Met le doigt sur sa bouche en voyant un tombeau,
C’est aussi bien l’honneur d’un peuple que d’un homme,
Et Caton est trop grand s’il est plus grand que Rome;
Rome doit l’égaler, Rome doit l’imiter;
Donc Rome doit combattre et Paris doit lutter.
Notre labeur finit par être notre gerbe.
Combats, ô mon Paris! aie, ô peuple superbe,
Criblé de flèches, mais sans tache à ton écu,
L’illustre acharnement de n’être pas vaincu.
II
Table des matières
Et voilà donc les jours tragiques revenus!
On dirait, à voir tant de signes inconnus,
Que pour les nations commence une autre hégire.
Pâle Alighieri, toi, frère de Cynégire,
O sévères témoins, ô justiciers égaux,
Penchés, l’un sur Florence et l’autre sur Argos,
Vous qui fîtes, esprits sur qui l’aigle se pose,
Ces livres redoutés où l’on sent quelque chose
De ce qui gronde et luit derrière l’horizon,
Vous que le genre humain lit avec un frisson,
Songeurs qui pouvez dire en vos tombeaux: nous sommes
Dieux par le tremblement mystérieux des hommes!
Dante, Eschyle, écoutez et regardez.
Ces rois
Sous leur large couronne ont des fronts trop étroits.
Vous les dédaigneriez. Ils n’ont pas la stature
De ceux que votre vers formidable torture,
Ni du chef argien, ni du baron pisan;
Mais ils sont monstrueux pourtant, convenez-en.
Des premiers rois venus ils ont l’aspect vulgaire;
Mais ils viennent avec des légions de guerre.
Ils poussent sur Paris les sept peuples saxons.
Hideux, casqués, dorés, tatoués de blasons,
Il faut que chacun d’eux de meurtre se repaisse;
Chacun de ces rois prend pour emblème une espèce
De bête fauve et fait luire à son morion
La chimère d’un rude et morne alérion,
Ou quelque impur dragon agitant sa crinière;
Et le grand chef arbore à sa haute bannière,
Teinte des deux reflets du tombeau tour à tour,
Un aigle étrange, blanc la nuit et noir le jour.
Avec eux, à grand bruit, et sous toutes les formes,
Krupps, bombardes, canons, mitrailleuses énormes,
Ils traînent sous ce mur qu’ils nomment ennemi
Le bronze, ce muet, cet esclave endormi,
Qui, tout à coup hurlant lorsqu’on le démusèle,
Est pris d’on ne sait quel épouvantable zèle
Et se met à détruire une ville, sans frein,
Sans trêve, avec la joie horrible de l’airain,
Comme s’il se vengeait, sur ces tours abattues,
D’être employé par l’homme à d’infâmes statues;
Et comme s’il disait: Peuple, contemple en moi
Le monstre avec lequel tu fais ensuite un roi!
Tout tremble, et les sept chefs dans la haine s’unissent.
Ils sont là, menaçant Paris. Ils le punissent.
De quoi? D’être la France et d’être l’univers,
De briller au-dessus des gouffres entr’ouverts,
D’être un bras de géant tenant une poignée
De rayons, dont l’Europe est à jamais baignée;
Ils punissent Paris d’être la liberté ;
Ils punissent Paris d’être cette cité
Où Danton gronde, où luit Molière, où rit Voltaire;
Ils punissent Paris d’être âme de la terre,
D’être ce qui devient de plus en plus vivant,
Le grand flambeau profond que n’éteint aucun vent,
L’idée en feu perçant ce nuage, le nombre,
Le croissant du progrès clair au fond du ciel sombre;
Ils punissent Paris de dénoncer l’erreur,
D’être l’avertisseur et d’être l’éclaireur,
De montrer sous leur gloire affreuse un cimetière,
D’abolir l’échafaud, le trône, la frontière,
La borne, le combat, l’obstacle, le fossé,
Et d’être l’avenir quand ils sont le passé.
Et ce n’est pas leur faute; ils sont les forces noires.
Ils suivent dans la nuit toutes les sombres gloires,
Caïn, Nemrod, Rhamsès, Cyrus, Gengis, Timour.
Ils combattent le droit, la lumière, l’amour.
Ils voudraient être grands et ne sont que difformes.
Terre, ils ne veulent pas qu’heureuse, tu t’endormes
Dans les bras de la paix sacrée, et dans l’hymen
De la clarté divine avec l’esprit humain.
Ils condamnent le frère à dévorer le frère,
Le peuple à massacrer le peuple, et leur misère
C’est d’être tout-puissants, et que tous leurs instincts,
Allumés pour l’enfer, soient pour le ciel éteints.
Rois hideux! On verra, certe, avant que leur âme
Renonce à la tuerie, au glaive, au meurtre infâme,
Aux clairons, au cheval de guerre qui hennit,
L’oiseau ne plus savoir le chemin de son nid,
Le tigre épris du cygne, et l’abeille oublieuse
De sa ruche sauvage au creux noir de l’yeuse.
III
Table des matières
Sept. Le chiffre du mal. Le nombre où Dieu ramène,
Comme en un vil cachot, toute la faute humaine.
Sept princes. Wurtemberg et Mecklembourg, Nassau,
Saxe, Bade, Bavière et Prusse, affreux réseau.
Ils dressent dans la nuit leurs tentes sépulcrales.
Les cercles de l’enfer sont là, mornes spirales;
Haine, hiver, guerre, deuil, peste, famine, ennui.
Paris a les sept nœuds des ténèbres sur lui.
Paris devant son mur a sept chefs comme Thèbe.
Spectacle inouï ! l’astre assiégé par l’Érèbe.
La nuit donne l’assaut à la lumière. Un cri
Sort de l’astre en détresse, et le néant a ri.
La cécité combat le jour; la morne envie
Attaque le cratère auguste de la vie,
Le grand foyer central, l’astre aux astres uni.
Tous les yeux inconnus ouverts dans l’infini
S’étonnent; qu’est-ce donc? Quoi! la clarté se voile!
Un long frisson d’horreur court d’étoile en étoile.
Sauve ton œuvre, ô Dieu, toi qui d’un souffle émeus
L’ombre où Léviathan tord ses bras venimeux!
C’en est fait. La bataille infâme est commencée.
Comme un phare jadis gardait la porte Scée,
Un flamboiement jaillit de l’astre, avertissant
Le ciel que l’enfer monte et que la nuit descend.
Le gouffre est comme un mur énorme de fumée
Où fourmille on ne sait quelle farouche armée,
Nuage monstrueux où luisent des airains;
Et les bruits infernaux et les bruits souterrains
Se mêlent, et, hurlant au fond de la géhenne,
Les tonnerres ont l’air de bêtes à la chaîne.
Une marée informe où grondent les typhons
Arrive, croît et roule avec des cris profonds,
Et ce chaos s’acharne à tuer cette sphère.
Lui frappe avec la flamme; elle avec la lumière;
Et l’abîme a l’éclair et l’astre a le rayon.
L’obscurité, flot, brume, ouragan, tourbillon,
Tombant sur l’astre, encor, toujours, encore, encore,
Cherche à se verser toute en ce puits de l’aurore.
Qui l’emportera? Crainte, espoir! Frémissements!
La splendide rondeur de l’astre, par moments,
Sous d’affreux gonflements de ténèbres s’efface,
Et, comme vaguement tremble et flotte une face,
De plus en plus sinistre et pâle, il disparaît.
Est-ce que d’une étoile on prononce l’arrêt?
Qui donc le peut? Qui donc a droit d’ôter au monde
Cette lueur sacrée et cette âme profonde?
L’enfer semble une gueule effroyable qui mord.
Et l’on ne voit plus l’astre. Est-ce donc qu’il est mort?
Tout à coup un rayon sort par une trouée.
Une crinière en feu, par les vents secouée,
Apparaît... — Le voilà !
C’est lui. Vivant, aimant,
Il condamne la Nuit à l’éblouissement,
Et, soudain reparu dans sa beauté première,
La couvre d’une écume immense de lumière.
Le chaos est-il donc vaincu? Non. La noirceur
Redouble, et le reflux du gouffre envahisseur
Revient, et l’on dirait que Dieu se décourage.
De nouveau, dans l’horreur, dans la nuit, dans l’orage,
On cherche l’astre. Où donc est-il? Quel guet-apens!
Et rien ne continue, et tout est en suspens;
La création sent qu’elle est témoin d’un crime;
Et l’univers regarde avec stupeur l’abîme
Qui, sans relâche, au fond du firmament vermeil,
Jette un vomissement d’ombre sur le soleil.
NOVEMBRE
Table des matières
I
Table des matières
DU HAUT DE LA MURAILLE DE PARIS
A LA NUIT TOMBANTE
L’Occident était blanc, l’Orient était noir;
Comme si quelque bras sorti des ossuaires
Dressait un catafalque aux colonnes du soir,
Et sur le firmament déployait deux suaires.
Et la nuit se fermait ainsi qu’une prison.
L’oiseau mêlait sa plainte au frisson de la plante.
J’allais. Quand je levai mes yeux vers l’horizon,
Le couchant n’était plus qu’une lame sanglante.
Cela faisait penser à quelque grand duel
D’un monstre contre un dieu, tous deux de même taille
Et l’on eût dit l’épée effrayante du ciel
Rouge et tombée à terre après une bataille.
II
Table des matières
PARIS DIFFAMÉ A BERLIN
Pour la sinistre nuit l’aurore est un scandale;
Et l’Athénien semble un affront au Vandale.
Paris, en même temps qu’on t’attaque, on voudrait
Donner au guet-apens le faux air d’un arrêt;
Le cuistre aide le reître; ils font cette gageure,
Déshonorer la ville héroïque; et l’injure
Pleut, mêlée à l’obus, dans le bombardement;
Ici le soudard tue et là le rhéteur ment;
On te dénonce au nom des mœurs, au nom du culte;
C’est afin de pouvoir t’égorger qu’on t’insulte,
La calomnie ayant pour but l’assassinat.
O ville, dont le peuple est grand comme un sénat,
Combats, tire l’épée, ô cité de lumière
Qui fondes l’atelier, qui défends la chaumière,
Va, laisse, ô fier chef-lieu des hommes tous égaux,
Hurler autour de toi l’affreux tas des bigots,
Noirs sauveurs de l’autel et du trône, hypocrites
Par qui dans tous les temps les clartés sont proscrites,
Qui gardent tous les dieux contre tous les esprits,
Et dont nous entendons dans l’histoire les cris,
A Rome, à Thèbe, à Delphe, à Memphis, à Mycènes,
Pareils aux aboiements lointains des chiens obscènes.
III
Table des matières
A TOUS CES PRINCES
Rois teutons, vous avez mal copié vos pères.
Ils se précipitaient hors de leurs grands repaires,
Le glaive au poing, tâchant d’avoir ceci pour eux
D’être les plus vaillants et non les plus nombreux.
Vous, vous faites la guerre autrement.
On se glisse
Sans bruit, dans l’ombre, avec le hasard pour complice,
Jusque dans le pays d’à côté, doucement,
Un peu comme un larron, presque comme un amant;
Baissant la voix, courbant le front, cachant sa lampe,
On se fait invisible au fond des bois, on rampe;
Puis brusquement, criant vivat, hourrah, haro,
On tire un million de sabres du fourreau,
On se rue, et l’on frappe et d’estoc et de taille
Sur le voisin, lequel a, dans cette bataille,
Rien pour armée avec zéro pour général.
Vos aïeux, que Luther berçait de son choral,
N’eussent point accepté de vaincre de la sorte;
Car la soif conquérante était en eux moins forte
Que la pudeur guerrière, et tous avaient au cœur
Le désir d’être grand plus que d’être vainqueur.
Vous, princes, vous semez, de Sedan à Versailles,
Dans votre route obscure à travers les broussailles,
Toutes sortes d’exploits louches et singuliers
Dont se fût indignée au temps des chevaliers
La magnanimité farouche de l’épée.
Rois, la guerre n’est pas digne de l’épopée
Lorsqu’elle est espionne et traître, et qu’elle met
Une cocarde au vol, à la fraude un plumet!
Guillaume est empereur, Bismarck est trabucaire;
Charlemagne à sa droite assoit Robert-Macaire;
On livre aux mameloucks, aux pandours, aux strélitz,
Aux reîtres, aux hulans, la France d’Austerlitz;
On en fait son butin, sa proie et sa prébende.
Où fut la grande armée on est l’énorme bande.
Ivres, ils vont au gouffre obscur qui les attend.
Ainsi l’ours, à vau-l’eau sur le glacier flottant,
Ne sent pas sous lui fondre et crouler la banquise.
Soit, princes. Vautrez-vous sur la France conquise.
De l’Alsace aux abois, de la Lorraine en sang,
De Metz qu’on vous vendit, de Strasbourg frémissant
Dont vous n’éteindrez pas la tragique auréole,
Vous aurez ce qu’on a des femmes qu’on viole,
La nudité, le lit, et la haine à jamais.
Oui, le corps souillé, froid, sinistre désormais,
Quand on les prend de force en des étreintes viles,
C’est tout ce qu’on obtient des vierges et des villes.
Moissonnez les vivants comme un champ de blé mûr,
Cernez Paris, jetez la flamme à ce grand mur,
Tuez à Châteaudun, tuez à Gravelotte,
O rois, désespérez la mère qui sanglote,
Poussez l’effrayant cri de l’ombre: Exterminons!
Secouez vos drapeaux et roulez vos canons;
A ce bruit triomphal il manque quelque chose.
La porte de rayons dans les cieux reste close;
Et sur la terre en deuil pas un laurier ne sent
La séve lui venir de tous ces flots de sang.
Là-haut au loin, le groupe altier des Renommées,
Immobile, indigné, les ailes refermées,
Tourne le dos, se tait, refuse de rien voir,
Et l’on distingue, au fond de ce firmament noir,
Le morne abaissement de leurs trompettes sombres.
Dire que pas un nom ne sort de ces décombres!
O gloire, ces héros comment s’appellent-ils?
Quoi! ces triomphateurs hautains, sanglants, subtils,
Quoi! ces envahisseurs que tant de rage anime
Ne peuvent même pas sortir de l’anonyme,
Et ce comble d’affront sur nous s’appesantit
Que la victoire est grande et le vainqueur petit!
IV
Table des matières
BANCROFT
Qu’est-ce que cela fait à cette grande France?
Son tragique dédain va jusqu’à l’ignorance.
Elle existe, et ne sait ce que dit d’elle un tas
D’inconnus, chez les rois ou dans les galetas;
Soyez un va-nu-pieds ou soyez un ministre,
Vous n’avez point du mal la majesté sinistre;
Vous bourdonnez en vain sur son éternité.
Vous l’insultez. Qui donc avez-vous insulté ?
Elle n’aperçoit pas dans ses deuils ou ses fêtes
L’espèce d’ombre obscure et vague que vous êtes;
Tâchez d’être quelqu’un, Tibère, Gengiskan,
Soyez l’homme fléau, soyez l’homme volcan,
On examinera si vous valez la peine
Qu’on vous méprise; ayez quelque titre à la haine,
Et l’on verra. Sinon, allez-vous-en. Un nain
Peut à sa petitesse ajouter son venin
Sans cesser d’être un nain, et qu’importe l’atome?
Qu’importe l’affront vil qui tombe de cet homme?
Qu’importe les néants qui passent et s’en vont?
Sans faire remuer la tête énorme, au fond
Du désert où l’on voit rôder le lynx féroce,
Le stercoraire peut prendre avec le colosse
Immobile à jamais sous le ciel étoilé,
Des familiarités d’oiseau vite envolé.
V
Table des matières
EN VOYANT FLOTTER SUR LA SEINE
DES CADAVRES PRUSSIENS
Oui, vous êtes venus et vous voilà couchés;
Vous voilà caressés, portés, baisés, penchés,
Sur le souple oreiller de l’eau molle et profonde;
Vous voilà dans les draps froids et mouillés de l’onde;
C’est bien vous, fils du Nord, nus sur le flot dormant!
Vous fermez vos yeux bleus dans ce doux bercement.
Vous aviez dit: «— Allons chez la prostituée.
Babylone, aux baisers du monde habituée,
Est là-bas; elle abonde en rires, en chansons;
C’est là que nous aurons du plaisir; ô Saxons,
O Germains, vers le sud tournons notre œil oblique,
Vite! en France! Paris, cette ville publique,
Qui pour les étrangers se farde et s’embellit,
Nous ouvrira ses bras...» — Et la Seine son lit.
VI
Table des matières
Prêcher la guerre après avoir plaidé la paix!
Sagesse, dit le sage, eh quoi, tu me trompais!
O sagesse, où sont donc les paroles clémentes?
Se peut-il qu’on t’aveugle ou que tu te démentes?
Et la fraternité, qu’en fais-tu? te voilà
Exterminant Caïn, foudroyant Attila!
— Homme, je ne t’ai pas trompé, dit la sagesse.
Tout commence en refus et finit en largesse;
L’hiver mène au printemps et la haine à l’amour.
On croit travailler contre et l’on travaille pour.
En se superposant sans mesure et sans nombre,
Les vérités parfois font un tel amas d’ombre
Que l’homme est inquiet devant leur profondeur;
La Providence est noire à force de grandeur;
Ainsi la nuit sinistre et sainte fait ses voiles
De ténèbres avec des épaisseurs d’étoiles.
VII
Table des matières
Je ne sais si je vais sembler étrange à ceux
Qui pensent que devant le sort trouble et chanceux,
Devant Sedan, devant le flamboiement du glaive,
Il faut brûler un cierge à Sainte-Geneviève,
Qu’on serait sûr d’avoir le secours le plus vrai
En redorant à neuf Notre-Dame d’Auray,
Et qu’on arrête court l’obus, le plomb qui tonne,
Et la mitraille, avec une oraison bretonne;
Je paraîtrai sauvage et fort mal élevé
Aux gens qui dans des coins chuchotent des Ave
Pendant que le sang coule à flots de notre veine,
Et qui contre un canon braquent une neuvaine;
Mais je dis qu’il est temps d’agir et de songer
A la levée en masse, à l’abîme, au danger
Qui, lorsqu’autour de nous son cercle se resserre,
A ce mérite, étant hideux, d’être sincère,
D’être franchement fauve et sombre, et de t’offrir,
France, une occasion sublime de mourir;
J’affirme que le camp monstrueux des barbares,
Que les ours, de leur cage ayant brisé les barres,
Approchent, que d’horreur les peuples sont émus,
Que nous ne sommes plus au temps des oremus,
Que les hordes sont là, que Paris est leur cible,
Et que nous devons tous pousser un cri terrible!
Aux armes, citoyens! aux fourches, paysans!
Jette là ton psautier pour les agonisants,
Général, et faisons en hâte une trouée!
La Marseillaise n’est pas encore enrouée,
Le cheval que montait Kléber n’est pas fourbu, *
Tout le vin de l’audace immense n’est pas bu,
Et Danton nous en laisse assez au fond du verre
Pour donner à la Prusse une chasse sévère,
Et pour épouvanter le vieux monde aux abois
De la réception que nous faisons aux rois!
Dussions-nous succomber d’ailleurs, la mort est grande.
Quand un trop bon chrétien dans la cité commande,
Quand je crois qu’on a peur, quand je vois qu’on attend,
Qu’est-ce que vous voulez, je ne suis pas content.
Ce chef vers son curé tourne un œil trop humide;
Je le vois soldat brave et général timide;
Comme le vieil Entelle et le vieux d’Aubigné,
J’ai des frémissements, je frissonne indigné ;
Nous sommes dans Paris, volcan, fournaise d’âmes,
Près de deux millions d’hommes, d’enfants, de femmes,
Pas un n’entend céder, pas une; et nous voulons
La colère plus prompte et les discours moins longs:
Et je l’irais demain dire à l’hôtel de ville
Si je ne sentais poindre une guerre civile,
O patrie accablée, et si je ne craignais
D’ajouter cette corde affreuse à tes poignets,
Et de te voir traînée autour du mur en flamme,
Dans la fange et le sang, derrière un char infâme,
D’abord par tes vainqueurs, ensuite par tes fils!
Ces fiers Parisiens bravent tous les défis;
Ils acceptent le froid, la faim, rien ne les dompte,
Ne trouvant d’impossible à porter que la honte;
On mange du pain noir n’ayant plus de pain bis;
Soit; mais se laisser prendre ainsi que des brebis,
Ce n’est pas leur humeur, et tous veulent qu’on sorte,
Et nous voulons nous-même enfoncer notre porte,
Et, s’il le faut, le front levé vers l’orient,
Nous mettre en liberté dans la tombe, en criant:
Concorde! en attestant l’avenir, l’espérance,
L’aurore; et c’est ainsi qu’agonise la France!
C’est pourquoi je déclare en cette extrémité
Que l’homme a pour bien faire un cœur illimité,
Qu’il faut copier Sparte et Rome notre aïeule,
Et qu’un peuple est borné par sa lâcheté seule;
J’écarte le mauvais exemple, ce lépreux;
A cette heure il nous faut mieux que les anciens preux
Qui souvent s’attardaient trop longtemps aux chapelles;
Je dis qu’à ton secours; France, tu nous appelles;
Qu’un courage qui chante au lutrin est bâtard,
Qu’il sied de tout risquer, et qu’il est déjà tard!
C’est mon avis, devant les trompettes farouches,
Devant les ouragans gonflant leurs noires bouches,
Devant le Nord féroce attaquant le Midi,
Que nous avons besoin de quelqu’un de hardi;
Et que, lorsqu’il s’agit de chasser les Vandales,
De refouler le flot des bandes féodales,
De délivrer l’Europe en délivrant Paris,
Et d’en finir avec ceux qui nous ont surpris,
Avec tant d’épouvante, avec tant de misère,
Il nous faut une épée et non pas un rosaire.
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