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Kitabı oku: «Actes et Paroles, Volume 1», sayfa 21

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Eh bien! je m'adresse au parti de la peur, non dans cette chambre, mais partout ou il est en Europe, et je lui dis: Regardez bien ce que vous voulez faire; reflechissez a l'oeuvre que vous entreprenez, et, avant de la tenter, mesurez-la. Je suppose que vous reussissiez. Quand vous aurez detruit la presse, il vous restera quelque chose a detruire, Paris. Quand vous aurez detruit Paris, il vous restera quelque chose a detruire, la France. Quand vous aurez detruit la France, il vous restera quelque chose a tuer, l'esprit humain. (Mouvement prolonge.)

Oui, je le dis, que le grand parti europeen de la peur mesure l'immensite de la tache que, dans son heroisme, il veut se donner. (Rires et bravos.) Il aurait aneanti la presse jusqu'au dernier journal, Paris jusqu'au dernier pave, la France jusqu'au dernier hameau, il n'aurait rien fait. (Mouvement.) Il lui resterait encore a detruire quelque chose qui est toujours debout, au-dessus des generations et en quelque sorte entre l'homme et Dieu, quelque chose qui a ecrit tous les livres, invente tous les arts, decouvert tous les mondes, fonde toutes les civilisations; quelque chose qui reprend toujours, sous la forme revolution, ce qu'on lui refuse sous la forme progres; quelque chose qui est insaisissable comme la lumiere et inaccessible comme le soleil, et qui s'appelle l'esprit humain! (Acclamations prolongees.)

(Un grand nombre de membres de la gauche quittent leurs places et viennent feliciter l'orateur. La seance est suspendue.)

IX
REVISION DE LA CONSTITUTION

[Note: M. Louis Bonaparte, voulant se perpetuer, proposait la revision de la constitution. M. Victor Hugo la combattit.

Ce discours fut prononce apres la belle harangue de M. Michel (de Bourges) sur la meme question.

Les debats semblaient epuises par le discours du representant du Cher; M. Victor Hugo les ranima en imprimant un nouveau tour a la discussion. M. Michel (de Bourges) avait use de menagements infinis; il avait ete ecoute avec calme. M. Victor Hugo, laissant de cote les precautions oratoires, entra dans le vif de la question. Il attaqua la reaction de face. Apres lui, la discussion, detournee de son terrain par M. Baroche, fut close.

La proposition de revision fut rejetee. (Note de l'editeur.)]

17 juillet 1851.

M. Victor Hugo (profond silence). – Messieurs, avant d'accepter ce debat, il m'est impossible de ne pas renouveler les reserves deja faites par d'autres orateurs. Dans la situation actuelle, la loi du 31 mai etant debout, plus de quatre millions d'electeurs etant rayes, – resultat que je ne veux pas qualifier a cette tribune, car tout ce que je dirais serait trop faible pour moi et trop fort pour vous, mais qui finira, nous l'esperons, par inquieter, par eclairer votre sagesse, – le suffrage universel, toujours vivant de droit, etant supprime de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des diverses propositions qui investissent en ce moment la tribune:

Que nous voulez-vous?

Quelle est la question?

Que demandez-vous?

La revision de la constitution?

Par qui?

Par le souverain!

Ou est-il?

Nous ne le voyons pas. Qu'en a-t-on fait? (Mouvement.)

Quoi! une constitution a ete faite par le suffrage universel, et vous voulez la faire defaire par le suffrage restreint!

Quoi! ce qui a ete edifie par la nation souveraine, vous voulez le faire renverser par une fraction privilegiee!

Quoi! cette fiction d'un pays legal, temerairement pose en face de la majestueuse realite du peuple souverain, cette fiction chetive, cette fiction fatale, vous voulez la retablir, vous voulez la restaurer, vous voulez vous y confier de nouveau!

Un pays legal, avant 1848, c'etait imprudent. Apres 1848, c'est insense! (Sensation.)

Et puis, un mot.

Quel peut etre, dans la situation presente, tant que la loi du 31 mai n'est pas abrogee, purement et simplement abrogee, entendez-vous bien, ainsi que toutes les autres lois de meme nature et de meme portee qui lui font cortege et qui lui pretent main-forte, loi du colportage, loi contre le droit de reunion, loi contre la liberte de la presse, – quel peut etre le succes de vos propositions?

Qu'en attendez-vous?

Qu'en esperez-vous?

Quoi! c'est avec la certitude d'echouer devant le chiffre immuable de la minorite, gardienne inflexible de la souverainete du peuple, de la minorite, cette fois constitutionnellement souveraine et investie de tous les droits de la majorite, de la minorite, pour mieux dire, devenue elle-meme majorite! quoi! c'est sans aucun but realisable devant les yeux, car personne ne suppose la violation de l'article 111, personne ne suppose le crime … (mouvements divers) quoi! c'est sans aucun resultat parlementaire possible que vous, qui vous dites des hommes pratiques, des hommes positifs, des hommes serieux, qui faites a votre modestie cette violence de vous decerner a vous-memes, et a vous seuls, le titre d'hommes d'etat; c'est sans aucun resultat parlementaire possible, je le repete, que vous vous obstinez a un debat si orageux et si redoutable! Pourquoi? pour les orages du debat! (Bravo! bravo!) Pour agiter la France, pour faire bouillonner les masses, pour reveiller les coleres, pour paralyser les affaires, pour multiplier les faillites, pour tuer le commerce et l'industrie! Pour le plaisir! (Profonde sensation.)

Fort bien! le parti de l'ordre a la fantaisie de faire du desordre, c'est un caprice qu'il se passe. Il est le gouvernement, il a la majorite dans l'assemblee, il lui plait de troubler le pays, il veut quereller, il veut discuter, il est le maitre!

Soit! Nous protestons; c'est du temps perdu, un temps precieux; c'est la paix publique gravement troublee. Mais puisque cela vous plait, puisque vous le voulez, que la faute retombe sur qui s'obstine a la commettre. Soit, discutons.

J'entre immediatement dans le debat. (Rumeur a droite. Cris: La cloture! M. Mole, assis au fond de la salle, se leve, traverse tout l'hemicycle, fait signe a la droite, et sort. On ne le suit pas. Il rentre. On rit a gauche. L'orateur continue.)

Messieurs, je commence par le declarer, quelles que soient les protestations de l'honorable M. de Falloux, les protestations de l'honorable M. Berryer, les protestations de l'honorable M. de Broglie, quelles que soient ces protestations tardives, qui ne peuvent suffire pour effacer tout ce qui a ete dit, ecrit et fait depuis deux ans, – je le declare, a mes yeux, et, je le dis sans crainte d'etre dementi, aux yeux de la plupart des membres qui siegent de ce cote (l'orateur designe la gauche), votre attaque contre la republique francaise est une attaque contre la revolution francaise!

Contre la revolution francaise tout entiere, entendez-vous bien; depuis la premiere heure qui a sonne en 1789 jusqu'a l'heure ou nous sommes! (A gauche: Oui! oui! c'est cela!)

Nous ne distinguons pas, nous. A moins qu'il n'y ait pas de logique au monde, la revolution et la republique sont indivisibles. L'une est la mere, l'autre est la fille. L'une est le mouvement humain qui se manifeste, l'autre est le mouvement humain qui se fixe. La republique, c'est la revolution fondee. (Vive approbation.).

Vous vous debattez vainement contre ces realites; on ne separe pas 89 de la republique, on ne separe pas l'aube du soleil. (Interruption a droite. – Bravos a gauche.) Nous n'acceptons donc pas vos protestations. Votre attaque contre la republique, nous la tenons pour une attaque contre la revolution, et c'est ainsi, quant a moi, que j'entends la qualifier a la face du pays. Non, nous ne prenons pas le change! Je ne sais pas si, comme on l'a dit, il y a des masques dans cette enceinte8, mais j'affirme qu'il n'y aura pas de dupes! (Rumeurs a droite.)

Cela dit, j'aborde la question.

Messieurs, en admettant que les choses, depuis 1848, eussent suivi un cours naturel et regulier dans le sens vrai et pacifique de la democratie s'elargissant de jour en jour et du progres, apres trois annees d'essai loyal de la constitution, j'aurais compris qu'on dit:

– La constitution est incomplete. Elle fait timidement ce qu'il fallait faire resolument. Elle est pleine de restrictions et de definitions obscures. Elle ne declare aucune liberte entiere. Elle n'a fait faire, en matiere penale, de progres qu'a la penalite politique elle n'a aboli qu'une moitie de la peine de mort. Elle contient en germe les empietements du pouvoir executif, la censure pour certains travaux de l'esprit, la police entravant le penseur et genant le citoyen. Elle ne degage pas nettement la liberte individuelle. Elle ne degage pas nettement la liberte de l'industrie. (A gauche: C'est cela! – Murmures a droite.)

Elle a maintenu la magistrature inamovible et nommee par le pouvoir executif, c'est-a-dire la justice sans racines dans le peuple. (Rumeurs a droite.)

Que signifient ces murmures? Comment! vous discutez la republique, et nous ne pourrions pas discuter la magistrature! Vous discutez le peuple, vous discutez le superieur, et nous ne pourrions pas discuter l'inferieur! vous discutez le souverain, nous ne pourrions pas discuter le juge!

M. LE PRESIDENT. – Je fais remarquer que ce qui est permis cette semaine ne le sera pas la semaine prochaine; mais c'est la semaine de la tolerance. (Rires d'approbation a droite.)

M. DE PANAT. – C'est la semaine des saturnales!

M. VICTOR HUGO. – Monsieur le president, ce que vous venez de dire n'est pas serieux. (A gauche: Tres bien!)

Je reprends, et j'insiste.

J'aurais donc compris qu'on dit: La constitution a des fautes et des lacunes; elle maintient la magistrature inamovible et nommee par le pouvoir executif, c'est-a-dire, je le repete, la justice sans racines dans le peuple. Or il est de principe que toute justice emane du souverain.

En monarchie, la justice emane du roi; en republique, la justice doit emaner du peuple. (Sensation.)

Par quel procede? Par le suffrage universel choisissant librement les magistrats parmi les licencies en droit. J'ajoute qu'en republique il est aussi impossible d'admettre le juge inamovible que le legislateur inamovible. (Mouvement prolonge.)

J'aurais compris qu'on dit: La constitution s'est bornee a affirmer la democratie; il faut la fonder. Il faut que la republique soit en surete dans la constitution, comme dans une citadelle. Il faut au suffrage universel des extensions et des applications nouvelles. Ainsi, par exemple, la constitution cree l'omnipotence d'une assemblee unique, c'est-a-dire d'une majorite, et nous en voyons aujourd'hui le redoutable inconvenient, sans donner pour contre-poids a cette omnipotence la faculte laissee a la minorite de deferer, dans de certains cas graves et selon des formes faciles a regler d'avance, une sorte d'arbitrage decisoire entre elle et la majorite au suffrage universel directement invoque, directement consulte; mode d'appel au peuple beaucoup moins violent et beaucoup plus parfait que l'ancien procede monarchique constitutionnel, qui consistait a briser le parlement.

J'aurais compris qu'on dit… (Interruption et rumeurs a droite.)

Messieurs, il m'est impossible de ne pas faire une remarque que je soumets a la conscience de tous. Votre attitude, en ce moment, contraste etrangement avec l'attitude calme et digne de ce cote de l'assemblee (la gauche). (Vives reclamations sur les bancs de la majorite. – Allons donc! Allons donc! – La cloture! La cloture! – Le silence se retablit. L'orateur reprend:)

J'aurais compris qu'on dit: Il faut proclamer plus completement et developper plus logiquement que ne le fait la constitution les quatre droits essentiels du peuple: Le droit a la vie materielle, c'est-a-dire, dans l'ordre economique, le travail assure…

M. GRESLAN. – C'est le droit au travail!

M. VICTOR HUGO continuant. – … L'assistance organisee, et, dans l'ordre penal, la peine de mort abolie;

Le droit a la vie intellectuelle et morale, c'est-a-dire l'enseignement gratuit, la conscience libre, la presse libre, la parole libre, l'art et la science libres (Bravos);

Le droit a la liberte, c'est-a-dire l'abolition de tout ce qui est entrave au mouvement et au developpement moral, intellectuel, physique et industriel de l'homme;

Enfin, le droit a la souverainete, c'est-a-dire le suffrage universel dans toute sa plenitude, la loi faite et l'impot vote par des legislateurs elus et temporaires, la justice rendue par des juges elus et temporaires… (Exclamations a droite.)

A GAUCHE. – Ecoutez! ecoutez!

PLUSIEURS MEMBRES A DROITE. – Parlez! parlez!

M. VICTOR HUGO reprenant. – … La commune administree par des magistrats elus et temporaires; le jury progressivement etendu, elargi et developpe; le vote direct du peuple entier, par oui ou par non, dans de certaines grandes questions politiques ou sociales, et cela apres discussion prealable et approfondie de chaque question au sein de l'assemblee nationale plaidant alternativement, par la voix de la majorite et par la voix de la minorite, le oui et le non devant le peuple, juge souverain. (Rumeurs a droite. – Longue et vive approbation a gauche.)

Messieurs, en supposant que la nation et son gouvernement fussent vis-a-vis l'un de l'autre dans les conditions correctes et normales que j'indiquais tout a l'heure, j'aurais compris qu'on dit cela, et qu'on ajoutat:

La constitution de la republique francaise doit etre la charte meme du progres humain au dix-neuvieme siecle, le testament immortel de la civilisation, la bible politique des peuples. Elle doit approcher aussi pres que possible de la verite sociale absolue. Il faut reviser la constitution.

Oui, cela, je l'aurais compris.

Mais qu'en plein dix-neuvieme siecle, mais qu'en face des nations civilisees, mais qu'en presence de cet immense regard du genre humain, qui est fixe de toutes parts sur la France, parce que la France porte le flambeau, on vienne dire: Ce flambeau que la France porte et qui eclaire le monde, nous allons l'eteindre!.. (Denegations a droite.)

Qu'on vienne dire: Le premier peuple du monde a fait trois revolutions comme les dieux d'Homere faisaient trois pas. Ces trois revolutions qui n'en font qu'une, ce n'est pas une revolution locale, c'est la revolution humaine; ce n'est pas le cri egoiste d'un peuple, c'est la revendication de la sainte equite universelle, c'est la liquidation des griefs generaux de l'humanite depuis que l'histoire existe (Vive approbation a gauche. – Rires a droite); c'est, apres les siecles de l'esclavage, du servage, de la theocratie, de la feodalite, de l'inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l'homme! (Acclamation.)

Apres de longues epreuves, cette revolution a enfante en France la republique; en d'autres termes, le peuple francais, en pleine possession de lui-meme et dans le majestueux exercice de sa toute-puissance, a fait passer de la region des abstractions dans la region des faits, a constitue et institue, et definitivement et absolument etabli la forme de gouvernement la plus logique et la plus parfaite, la republique, qui est pour le peuple une sorte de droit naturel comme la liberte pour l'homme. (Murmures a droite. – Approbation a gauche.) Le peuple francais a taille dans un granit indestructible et pose au milieu meme du vieux continent monarchique la premiere assise de cet immense edifice de l'avenir, qui s'appellera un jour les Etats-Unis d'Europe! (_Mouvement. Long eclat de rire a droite.)

[Note: Ce mot, les Etats-Unis d'Europe, fit un effet d'etonnement. Il etait nouveau. C'etait la premiere fois qu'il etait prononce a la tribune. Il indigna la droite, et surtout l'egaya. Il y eut une explosion de rires, auxquels se melaient des apostrophes de toutes sortes. Le representant Bancel en saisit au passage quelques-unes, et les nota. Les voici:

M. de Montalembert. – Les Etats-Unis d'Europe! C'est trop fort. Hugo est fou.

M. Mole. – Les Etats-Unis d'Europe! Voila une idee! Quelle extravagance!

_M. Quentin-Bauchard. – Ces poetes! (Note de l'editeur.)]

Cette revolution, inouie dans l'histoire, c'est l'ideal des grands philosophes realise par un grand peuple, c'est l'education des nations par l'exemple de la France. Son but, son but sacre, c'est le bien universel, c'est une sorte de redemption humaine. C'est l'ere entrevue par Socrate, et pour laquelle il a bu la cigue; c'est l'oeuvre faite par Jesus-Christ, et pour laquelle il a ete mis en croix! (Vives reclamations a droite. – Cris: A l'ordre! – Applaudissements repetes a gauche. Longue et generale agitation.)

M. DE FONTAINE ET PLUSIEURS AUTRES. – C'est un blaspheme!

M. DE HEECKEREN9. – On devrait avoir le droit de siffler, si on applaudit des choses comme celles-la!

M. VICTOR HUGO. – Messieurs, qu'on dise ce que je viens de dire ou du moins qu'on le voie, – car il est impossible de ne pas le voir, la revolution francaise, la republique francaise, Bonaparte l'a dit, c'est le soleil! – qu'on le voie donc et qu'on ajoute: Eh bien! nous allons detruire tout cela, nous allons supprimer cette revolution, nous allons jeter bas cette republique, nous allons arracher des mains de ce peuple le livre du progres et y raturer ces trois dates: 1792, 1830, 1848; nous allons barrer le passage a cette grande insensee, qui fait toutes ces choses sans nous demander conseil, et qui s'appelle la providence. Nous allons faire reculer la liberte, la philosophie, l'intelligence, les generations; nous allons faire reculer la France, le siecle, l'humanite en marche; nous allons faire reculer Dieu! (Profonde sensation.) Messieurs, qu'on dise cela, qu'on reve cela, qu'on s'imagine cela, voila ce que j'admire jusqu'a la stupeur, voila ce que je ne comprends pas. (A gauche: Tres bien! tres bien! – Rires a droite.)

Et qui etes-vous pour faire de tels reves? Qui etes-vous pour tenter de telles entreprises? Qui etes-vous pour livrer de telles batailles? Comment vous nommez-vous? Qui etes-vous?

Je vais vous le dire.

Vous vous appelez la monarchie, et vous etes le passe.

La monarchie!

Quelle monarchie? (Rires et bruit a droite.)

M. EMILE DE GIRARDIN, au pied de la tribune. – Ecoutez donc, messieurs! nous vous avons ecoutes hier.

M. VICTOR HUGO. – Messieurs, me voici dans la realite ardente du debat.

Ce debat, ce n'est pas nous qui l'avons voulu, c'est vous. Vous devez, dans votre loyaute, le vouloir entier, complet, sincere. La question republique ou monarchie est posee. Personne n'a plus le pouvoir, personne n'a plus le droit de l'eluder. Depuis plus de deux ans, cette question, sourdement et audacieusement agitee, fatigue la republique; elle pese sur le present, elle obscurcit l'avenir. Le moment est venu de s'en delivrer. Oui, le moment est venu de la regarder en face, le moment est venu de voir ce qu'elle contient. Cartes sur table! Disons tout. (Ecoutez! ecoutez! – Profond silence.)

Deux monarchies sont en presence. Je laisse de cote tout ce qui, aux yeux memes de ceux qui le proposent ou le sous-entendent, ne serait que transition et expedient. La fusion a simplifie la question. Deux monarchies sont en presence. – Deux monarchies seulement se croient en posture de demander la revision a leur benefice, et d'escamoter a leur profit la souverainete du peuple.

Ces deux monarchies sont: la monarchie de principe, c'est-a-dire la legitimite; et la monarchie de gloire, comme parlent certains journaux privilegies (rires et chuchotements), c'est-a-dire l'empire.

Commencons par la monarchie de principe. A l'anciennete d'abord.

Messieurs, avant d'aller plus loin, je le dis une fois pour toutes, quand je prononce, dans cette discussion, ce mot monarchie, je mets a part et hors du debat les personnes, les princes, les exiles, pour lesquels je n'ai au fond du coeur que la sympathie qu'on doit a des francais et le respect qu'on doit a des proscrits; sympathie et respect qui seraient bien plus profonds encore, je le declare, si ces exiles n'etaient pas un peu proscrits par leurs amis. (Tres bien! tres bien!)

Je reprends. Dans cette discussion, donc, c'est uniquement de la monarchie principe, de la monarchie dogme, que je parle; et une fois les personnes mises a part, n'ayant plus en face de moi que le dogme royaute, j'entends le qualifier, moi legislateur, avec toute la liberte de la philosophie et toute la severite de l'histoire.

Et d'abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et principe. Je nie que la monarchie soit ni puisse etre un principe ni un dogme. Jamais la monarchie n'a ete qu'un fait. (Rumeurs sur plusieurs bancs.)

Oui, je le repete en depit des murmures, jamais la possession d'un peuple par un homme ou par une famille n'a ete et n'a pu etre autre chose qu'un fait. (Nouvelles rumeurs.)

Jamais, – et, puisque les murmures persistent, j'insiste, – jamais ce soi-disant dogme en vertu duquel, – et ce n'est pas l'histoire du moyen age que je vous cite, c'est l'histoire presque contemporaine, celle sur laquelle un siecle n'a pas encore passe, – jamais ce soi-disant dogme en vertu duquel il n'y a pas quatrevingts ans de cela, un electeur de Hesse vendait des hommes tant par tete au roi d'Angleterre pour les faire tuer dans la guerre d'Amerique (denegations irritees), les lettres existent, les preuves existent, on vous les montrera quand vous voudrez … (le silence se retablit) jamais, dis-je, ce pretendu dogme n'a pu etre autre chose qu'un fait, presque toujours violent, souvent monstrueux. (A gauche: C'est vrai! c'est vrai!)

Je le declare donc, et je l'affirme au nom de l'eternelle moralite humaine, la monarchie est un fait, rien de plus. Or, quand le fait n'est plus, il n'en survit rien, et tout est dit. Il en est autrement du droit. Le droit, meme quand il ne s'appuie plus sur le fait, meme quand il n'a plus l'autorite materielle, conserve l'autorite morale, et il est toujours le droit. C'est ce qui fait que d'une republique etouffee il reste un droit, tandis que d'une monarchie ecroulee il ne reste qu'une ruine. (Applaudissements.) Cessez donc, vous legitimistes, de nous adjurer au point de vue du droit. Vis-a-vis du droit du peuple, qui est la souverainete, il n'y pas d'autre droit que le droit de l'homme, qui est la liberte. (Tres bien!) Hors de la, tout est chimere. Dire le droit du roi, dans le grand siecle ou nous sommes, et a cette grande tribune ou nous parlons, c'est prononcer un mot vide de sens.

Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, parlerez-vous au nom du fait? Invoquerez-vous l'utilite? C'est beaucoup moins superbe, c'est quitter le langage du maitre pour le langage du serviteur; c'est se faire bien petit. Mais soit! Examinons. Direz-vous que la stabilite politique nait de l'heredite royale? Direz-vous que la democratie est mauvaise pour un etat, et que la royaute est meilleure? Voyons, je ne vais pas me mettre a feuilleter ici l'histoire, la tribune n'est pas un pupitre a in-folio; – je reste dans les faits vivants, actuels, presents a toutes les memoires. Parlez, quels sont vos griefs contre la republique de 1848? Les emeutes? Mais la monarchie avait les siennes. L'etat des finances? Mon Dieu! je n'examine pas, ce n'est pas le moment, si depuis trois ans les finances de la republique ont ete bien democratiquement conduites…

A DROITE. – Non! fort heureusement pour elles!

M. VICTOR HUGO. – … Mais la monarchie constitutionnelle coutait fort cher; mais les gros budgets, c'est la monarchie constitutionnelle qui les a inventes. Je dis plus, car il faut tout dire, la monarchie proprement dite, la monarchie de principe, la monarchie legitime, qui se croit ou se pretend synonyme de stabilite, de securite, de prosperite, de propriete, la vieille monarchie historique de quatorze siecles, messieurs, faisait quelquefois, faisait volontiers banqueroute! (Rires et applaudissements.)

Sous Louis XIV, je vous cite la belle epoque, le grand siecle, le grand regne, sous Louis XIV, on voit de temps en temps palir, c'est Boileau qui le dit, le rentier

A l'aspect d'un arret qui retranche un quartier.

Or, quels que soient les euphemismes d'un ecrivain satirique qui flatte un roi, un arret qui retranche un quartier aux rentiers, messieurs, c'est la banqueroute. (A gauche: Tres bien! – Rumeurs a droite. – Et les assignats?)

Sous le regent, la monarchie empoche, ce n'est pas le mot noble, c'est le mot vrai (on rit), empoche trois cent cinquante millions par l'alteration des monnaies; c'etait le temps ou on pendait une servante pour cinq sous. Sous Louis XV, neuf banqueroutes en soixante ans.

UNE VOIX AU FOND A DROITE. – Et les pensions des poetes!

M. Victor Hugo s'arrete.

A GAUCHE. – Meprisez cela! Dedaignez! Ne repondez pas!

M. VICTOR HUGO. – Je repondrai a l'honorable interrupteur que, trompe par certains journaux, il fait allusion a une pension qui m'a ete offerte par le roi Charles X, et que j'ai refusee.

M. DE FALLOUX. – Je vous demande pardon, vous l'aviez sur la cassette du roi. (Rumeurs a gauche.)

M. BAC. – Meprisez ces injures!

M. DE FALLOUX. – Permettez-moi de dire un mot.

M. VICTOR HUGO. – Vous voulez que je raconte le fait? il m'honore; je le veux bien.

M. DE FALLOUX. – Je vous demande pardon… (A gauche: C'est de la personnalite! – On cherche le scandale! – Laissez parler! – N'interrompez pas! – A l'ordre! a l'ordre!)

M. DE FALLOUX. – L'assemblee a pu observer que je n'ai pas cesse, depuis le commencement de la seance, de garder moi-meme le plus profond silence, et meme, de temps en temps, d'engager mes amis a le garder comme moi. Je demande seulement la permission de rectifier un fait materiel.

M. VICTOR HUGO. – Parlez!

M. DE FALLOUX. – L'honorable M. Victor Hugo a dit: "Je n'ai jamais touche de pension de la monarchie…".

M. VICTOR HUGO. – Non, je n'ai pas dit cela. (Vives reclamations a droite, melees d'applaudissements et de rires ironiques.)

PLUSIEURS MEMBRES A GAUCHE, a M. Victor Hugo. – Ne repondez pas!

M. SOUBIES, a la droite. – Attendez les explications, au moins; vos applaudissements sont indecents!

M. FRICHON, a M. de Falloux. – Ancien ministre de la republique, vous la trahissez.

M. LAMARQUE. – C'est le venin des jesuites!

M. VICTOR HUGO, s'adressant a M. de Falloux, au milieu du bruit: – Je prie M. de Falloux d'obtenir de ses amis qu'ils veuillent bien permettre qu'on lui reponde. (Bruit confus.)

M. DE FALLOUX. – Je fais ce que je puis.

A L'EXTREME GAUCHE. – Faites donc faire silence a droite, monsieur le president!

M. LE PRESIDENT. – On fait du bruit des deux cotes. (A l'orateur.) Vous voulez toujours tirer parti, a votre avantage, des interruptions; je les condamne, mais je constate qu'il y a autant de bruit a gauche qu'a droite. (Violentes reclamations et protestations a l'extreme gauche. – Les membres assis sur les bancs inferieurs de la gauche font des efforts pour ramener le silence.)

UN MEMBRE A GAUCHE. – Vous n'avez d'oreilles que pour notre cote.

M. LE PRESIDENT. – On interrompt des deux cotes. (Non! non! – Si! si!) Je vois, je constate… (Nouvelles exclamations bruyantes sur les memes bancs a gauche.)

Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schoelcher et M. Grevy reclament le silence. (Exclamations et protestations nouvelles a gauche. – M. Schoelcher prononce quelques mots que le bruit nous empeche de saisir.)

Je constate que vous-memes reclamez le silence depuis plusieurs minutes, monsieur Schoelcher et monsieur Grevy, je vous rends cette justice.

M. SCHOELCHER. – Nous le reclamons, parce que nous nous sommes promis de tout entendre.

UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE. – Le Moniteur repondra a M. le president.

M. LE PRESIDENT. – On peut nier un fait qui se passe dans un bureau, mais on ne peut pas nier un fait qui se passe a la face de l'assemblee. (De vives apostrophes sont adressees de la gauche a M. le president.)

Il vous tarde de prendre vos allures accoutumees! (Exclamations a l'extreme gauche.)

UN MEMBRE. – C'est a vous qu'il tarde de reprendre les votres…

D'AUTRES MEMBRES. – Ce sont des provocations.

M. LE PRESIDENT. – Je demande le silence des deux cotes.

M. ARNAUD (de l'Ariege.) – Ce sont des personnalites.

M. SAVATIER-LAROCHE. – Ce sont des provocations qu'on cherche a rendre injurieuses.

M. LE PRESIDENT. – Voulez-vous faire silence et ecouter l'orateur? (Le silence se retablit.)

M. VICTOR HUGO. – Je remercie l'honorable M. de Falloux. Je ne cherchais pas l'occasion de parler de moi. Il me la donne a propos d'un fait qui m'honore. (A la droite.) Ecoutez ce que j'ai a vous dire. Vous avez ri les premiers; vous etes loyaux, je le pense, et je vous predis que vous ne rirez pas les derniers. (Sensation.)

UN MEMBRE A L'EXTREME DROITE. – Si!

M. VICTOR HUGO, a l'interrupteur. – En ce cas vous ne serez pas loyal. (Bravos a gauche. – Un profond silence s'etablit.)

J'avais dix-neuf ans…

UN MEMBRE A DROITE. – Ah! bon, j'etais si jeune! (Longs murmures a gauche. – Cris: C'est indecent!)

M. VICTOR HUGO, se tournant vers l'interrupteur. – L'homme capable d'une si inqualifiable interruption doit avoir le courage de se nommer. Je le somme de se nommer. (Applaudissements a gauche. – Silence a droite. – Personne ne se nomme.)

Il se tait. Je le constate.

(Les applaudissements de la gauche redoublent. – Silence consterne a droite.)

M. VICTOR HUGO, reprenant. – J'avais dix-neuf ans; je publiai un volume en vers. Louis XVIII, qui etait un roi lettre, vous le savez, le lut et m'envoya une pension de deux mille francs. Cet acte fut spontane de la part du roi, je le dis a son honneur et au mien; je recus cette pension sans l'avoir demandee. La lettre que vous avez dans les mains, monsieur de Falloux, le prouve. (M. de Falloux fait un signe d'assentiment. – Mouvement a droite.)

M. DE LAROCHEJAQUELEIN. – C'est tres bien, monsieur Victor Hugo!

M. VICTOR HUGO. – Plus tard, quelques annees apres, Charles X regnait, je fis une piece de theatre, Marion de Lorme; la censure interdit la piece, j'allai trouver le roi, je lui demandai de laisser jouer ma piece, il me recut avec bonte, mais refusa de lever l'interdit. Le lendemain, rentre chez moi, je recus de la part du roi l'avis que, pour me dedommager de cet interdit, ma pension etait elevee de deux mille francs a six mille. Je refusai. (Long mouvement.) J'ecrivis au ministre que je ne voulais rien que ma liberte de poete mon independance d'ecrivain. (Applaudissements prolonges a gauche. – Sensation meme a droite.)

8.Mot de M. de Morny.
9.Plus tard senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
560 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain