Kitabı oku: «Actes et Paroles, Volume 1», sayfa 23
M. BRIFFAUT. – Vos insultes ne peuvent aller jusqu'a lui.
M. DE CAULAINCOURT. – Il y a des injures qui ne peuvent l'atteindre, sachez-le bien!
M. LE PRESIDENT. – Si vous continuez apres mon avertissement, je vous rappellerai a l'ordre.
M. VICTOR HUGO. – Voici ce que j'ai a dire, et M. le president ne m'empechera pas de completer mon explication. (Vive agitation.)
Ce que nous demandons a M. le president responsable de la republique, ce que nous attendons de lui, ce que nous avons le droit d'attendre fermement de lui, ce n'est pas qu'il tienne le pouvoir en grand homme, c'est qu'il le quitte en honnete homme.
A GAUCHE. – Tres bien! tres bien!
M. CLARY [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.] Ne le calomniez pas, en attendant.
M. VICTOR HUGO. – Ceux qui l'offensent, ce sont ceux de ses amis qui laissent entendre que le deuxieme dimanche de mai il ne quittera pas le pouvoir purement et simplement, comme il le doit, a moins d'etre un seditieux.
VOIX A GAUCHE. – Et un parjure!
M. VIEILLARD [Note: Senateur de l'empire.] – Ce sont la des calomnies, M. Victor Hugo le sait bien.
M. VICTOR HUGO. – Messieurs de la majorite, vous avez supprime la liberte de la presse; voulez-vous supprimer la liberte de la tribune? (Mouvement.) Je ne viens pas demander de la faveur, je viens demander de la franchise. Le soldat qu'on empeche de faire son devoir brise son epee; si la liberte de la tribune est morte, dites-le-moi, afin que je brise mon mandat. Le jour ou la tribune ne sera plus libre, j'en descendrai pour n'y plus remonter. (A droite: Le beau malheur!) La tribune sans liberte n'est acceptable que pour l'orateur sans dignite. (Profonde sensation.)
Eh bien! si la tribune est respectee, je vais voir. Je continue.
Non! apres Napoleon le Grand, je ne veux pas de Napoleon le Petit!
Allons! respectez les grandes choses. Treve aux parodies! Pour qu'on puisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d'abord avoir un aigle aux Tuileries! Ou est l'aigle? (Longs applaudissements.)
M. LEON FAUCHER. – L'orateur insulte le president de la republique. (Oui! oui! a droite.)
M. LE PRESIDENT. – Vous offensez le president de la republique. (Oui! oui! a droite. – M. Abbatucci [Note: Ministre de la justice de l'empire, 120,000 francs par an.] gesticule vivement.)
M. VICTOR HUGO. – Je reprends.
Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, j'ai tenu dans mes mains ces journaux, ces brochures, ces pamphlets imperialistes ou cesaristes, comme on dit aujourd'hui. Une idee me frappe, et il m'est impossible de ne pas la communiquer a l'assemblee. (Agitation. L'orateur poursuit:) Oui, il m'est impossible de ne pas la laisser deborder devant cette assemblee. Que dirait ce soldat, ce grand soldat de la France, qui est couche la, aux Invalides, et a l'ombre duquel on s'abrite, et dont on invoque si souvent et si etrangement le nom? que dirait ce Napoleon qui, parmi tant de combats prodigieux, est alle, a huit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite a ce grand duel de 1812? que dirait ce sublime esprit qui n'entrevoyait qu'avec horreur la possibilite d'une Europe cosaque, et qui, certes, quels que fussent ses instincts d'autorite, lui preferait l'Europe republicaine? que dirait-il, lui! si, du fond de son tombeau, il pouvait voir que son empire, son glorieux et belliqueux empire, a aujourd'hui pour panegyristes, pour apologistes, pour theoriciens et pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, dans notre epoque rayonnante et libre, se tournent vers le nord avec un desespoir qui serait risible, s'il n'etait monstrueux? des hommes qui, chaque fois qu'ils nous entendent prononcer les mots democratie, liberte, humanite, progres, se couchent a plat ventre avec terreur et se collent l'oreille contre terre pour ecouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon russe!
(Longs applaudissements a gauche. Clameurs a droite. – Toute la droite se leve et couvre de ses cris les dernieres paroles de l'orateur. – A l'ordre! a l'ordre! a l'ordre.)
(Plusieurs ministres se levent sur leurs bancs et protestent avec vivacite contre les paroles de l'orateur. Le tumulte va croissant. Des apostrophes violentes sont lancees a l'orateur par un grand nombre de membres. MM. Bineau [Note: Senateur, 30,000 francs, et ministre des finances de l'empire, 120,000 francs; total, 150,000 francs par an.], le general Gourgaud et plusieurs autres representants siegeant sur les premiers bancs de la droite se font remarquer par leur animation.)
M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES. [Note: Le meme Baroche.] – Vous savez bien que cela n'est pas vrai! Au nom de la France, nous protestons!
M. DE RANCE. [Note: Commissaire general de police de l'empire, a 40,000 francs par an.] – Nous demandons le rappel a l'ordre.
M. DE CROUSEILHES, ministre de l'instruction publique. [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.] – Faites une application personnelle de vos paroles! A qui les appliquez-vous? Nommez! nommez!
M. LE PRESIDENT. – Je vous rappelle a l'ordre, monsieur Yictor Hugo, parce que, malgre mes avertissements, vous ne cessez pas d'insulter.
QUELQUES VOIX A DROITE. – C'est un insulteur a gages!
M. CHAPOT. – Que l'orateur nous dise a qui il s'adresse.
M. DE STAPLANDE. – Nommez ceux que vous accusez, si vous en avez le courage! (Agitation tumultueuse.)
VOIX DIVERSES A DROITE. – Vous etes un infame calomniateur. – C'est une lachete et une insolence. (A l'ordre! a l'ordre!)
M. LE PRESIDENT. – Avec le bruit que vous faites, vous avez empeche d'entendre le rappel a l'ordre que j'ai prononce.
M. VICTOR HUGO. – Je demande a m'expliquer. (Murmures bruyants et prolonges.)
M. DE HEECKEREN [Note: Senateur de l'empire.] – Laissez, laissez-le jouer sa piece!
M. LEON FAUCHER, ministre de l'interieur. – L'orateur… (Interruption a gauche.) L'orateur…
A GAUCHE. – Vous n'avez pas la parole!
M. LE PRESIDENT. – Laissez M. Victor Hugo s'expliquer. Il est rappele a l'ordre.
M. LE MINISTRE DE L'INTERIEUR. – Comment! messieurs, un orateur pourra insulter ici le president de la republique… (Bruyante interruption a gauche.)
M. VICTOR HUGO. – Laissez-moi m'expliquer! je ne vous cede pas la parole.
M. LE PRESIDENT. – Vous n'avez pas la parole. Ce n'est pas a vous a faire la police de l'assemblee. M. Victor Hugo est rappele a l'ordre; il demande a s'expliquer; je lui donne la parole, et vous rendrez la police impossible si vous voulez usurper mes fonctions.
M. VICTOR HUGO. – Messieurs, vous allez voir le danger des interruptions precipitees. (Plus haut! plus haut!) J'ai ete rappele a l'ordre, et un honorable membre que je n'ai pas l'honneur de connaitre…
UN MEMBRE sort des bancs de la droite, vient jusqu'au pied de la tribune et dit:
– C'est moi.
M. VICTOR HUGO. – Qui, vous?
L'INTERRUPTEUR. – Moi!
M. VICTOR HUGO. – Soit. Taisez-vous.
L'INTERRUPTEUR. – Nous n'en voulons pas entendre davantage. La mauvaise litterature fait la mauvaise politique. Nous protestons au nom de la langue francaise et de la tribune francaise. Portez tout ca a la Porte-Saint-Martin, monsieur Victor Hugo.
M. VICTOR HUGO. – Vous savez mon nom, a ce qu'il parait, et moi je ne sais pas le votre. Comment vous appelez-vous?
L'INTERRUPTEUR. – Bourbousson.
M. VICTOR HUGO. – C'est plus que je n'esperais. (Long eclat de rire sur tous les bancs. L'interrupteur regagne sa place.)
M. VICTOR HUGO, reprenant … – Donc, monsieur Bourbousson dit qu'il faudrait m'appliquer la censure.
VOIX A DROITE. – Oui! oui!
M. VICTOR HUGO. – Pourquoi? Pour avoir qualifie comme c'est mon droit, … (denegations a droite) pour avoir qualifie les auteurs des pamphlets cesaristes … (Reclamations a droite. – M. Victor Hugo se penche vers le stenographe du Moniteur et lui demande communication immediate de la phrase de son discours qui a provoque l'emotion de rassemblee.)
VOIX A DROITE. – M. Victor Hugo n'a pas le droit de faire changer la phrase au Moniteur.
M. LE PRESIDENT. – L'assemblee s'est soulevee contre les paroles qui ont du etre recueillies par le stenographe du Moniteur. Le rappel a l'ordre s'applique a ces paroles, telles que vous les avez prononcees, et qu'elles resteront certainement. Maintenant, en vous expliquant, si vous les changez, l'assemblee sera juge.
M. VICTOR HUGO. – Comme le stenographe du Moniteur les a recueillies de ma bouche … (Interruptions diverses.)
PLUSIEURS MEMBRES. – Vous les avez changees! – Vous avez parle au stenographe! (Bruit confus.)
M. DE PANAT, questeur, et autres membres. – Vous n'avez rien a craindre. Les paroles paraitront au Moniteur comme elles sont sorties de la bouche de l'orateur.
M. VICTOR HUGO. – Messieurs, demain, quand vous lirez le Moniteur … (rumeurs a droite) quand vous y lirez cette phrase que vous avez interrompue et que vous n'avez pas entendue, cette phrase dans laquelle je dis que Napoleon s'etonnerait, s'indignerait de voir que son empire, son glorieux empire, a aujourd'hui pour theoriciens et pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, chaque fois que nous prononcons les mots democratie, liberte, humanite, progres, se couchent a plat ventre avec terreur, et se collent l'oreille contre terre pour ecouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon russe…
VOIX A DROITE. – A qui appliquez-vous cela?
M. VICTOR HUGO. – J'ai ete rappele a l'ordre pour cela!
M. DE TREVENEUC. – A quel parti vous adressez-vous? VOIX A GAUCHE. – A Romieu! au Spectre rouge!
M. LE PRESIDENT, a M. Victor Hugo. – Vous ne pouvez pas isoler une phrase de votre discours entier. Et tout cela est venu a la suite d'une comparaison insultante entre l'empereur qui n'est plus et le president de la republique qui existe. (Agitation prolongee. – Un grand nombre de membres descendent dans l'hemicycle; ce n'est qu'avec peine que, sur l'ordre de M. le president, les huissiers font reprendre les places et ramenent un peu de silence.)
M. VICTOR HUGO. – Vous reconnaitrez demain la verite de mes paroles.
VOIX A DROITE. – Vous avez dit: Vous.
M. VICTOR HUGO. – Jamais, et je le dis du haut de cette tribune, jamais il n'est entre dans mon esprit un seul instant de s'adresser a qui que ce soit dans l'assemblee. (Reclamations et rires bruyants a droite.)
M. LE PRESIDENT. – Alors l'insulte reste tout entiere pour M. le president de la republique.
M. DE HEECKEREN [Footnote: Senateur.]. – S'il ne s'agit pas de nous, pourquoi nous le dire, et ne pas reserver la chose pour l'Evenement?
M. VICTOR HUGO, se tournant vers M. le president. – Vous voyez bien que la majorite se pretend insultee. Ce n'est pas du president de la Republique qu'il s'agit maintenant!
M. LE PRESIDENT. – Vous l'avez traine aussi bas que possible…
M. VICTOR HUGO. – Ce n'est pas la la question!
M. LE PRESIDENT. – Dites que vous n'avez pas voulu insulter M. le president de la republique dans votre parallele, a la bonne heure! (L'agitation continue; des apostrophes d'une extreme violence, sont adressees a l'orateur et echangees entre plusieurs membres de droite et de gauche. M. Lefebvre-Durufle, s'approchant de la tribune, remet a l'orateur une feuille de papier qu'il le prie de lire.)
M. VICTOR HUGO, apres avoir lu. – On me transmet l'observation que voici, et a laquelle je vais donner immediatement satisfaction. Voici:
"Ce qui a revolte l'assemblee, c'est que vous avez dit vous, et que vous n'avez pas parle indirectement."
L'auteur de cette observation reconnaitra demain, en lisant le Moniteur, que je n'ai pas dit vous, que j'ai parle indirectement, que je ne me suis adresse a personne directement dans l'assemblee. Et je repete que je ne m'adresse a personne.
Faisons cesser ce malentendu.
VOIX A DROITE. – Bien! bien! Passez outre.
M. LE PRESIDENT. – Faites sortir l'assemblee de l'etat ou vous l'avez mise.
Messieurs, veuillez faire silence.
M. VICTOR HUGO. – Vous lirez demain le Moniteur qui a recueilli mes paroles, et vous regretterez votre precipitation. Jamais je n'ai songe un seul instant a un seul membre de cette assemblee, je le declare, et je laisse mon rappel a l'ordre sur la conscience de M. le president. (Mouvement. – Tres bien! tres bien!)
Encore un instant, et je descends de la tribune.
(Le silence se retablit sur tous les bancs. L'orateur se tourne vers la droite.)
Monarchie legitime, monarchie imperiale! qu'est-ce que vous nous voulez? Nous sommes les hommes d'un autre age. Pour nous, il n'y a de fleurs de lys qu'a Fontenoy, et il n'y a d'aigles qu'a Eylau et a Wagram.
Je vous l'ai deja dit, vous etes le passe. De quel droit mettez-vous le present en question? qu'y a-t-il de commun entre vous et lui? Contre qui et pour qui vous coalisez-vous? Et puis, que signifie cette coalition? Qu'est-ce que c'est que cette alliance? Qu'est-ce que c'est que cette main de l'empire que je vois dans la main de la legitimite? Legitimistes, l'empire a tue le duc d'Enghien! Imperialistes, la legitimite a fusille Murat! (Vive impression.)
Vous vous touchez les mains; prenez garde, vous melez des taches de sang! (Sensation.)
Et puis qu'esperez-vous? detruire la republique? Vous entreprenez la une besogne rude. Y avez-vous bien songe? Quand un ouvrier a travaille dix-huit heures, quand un peuple a travaille dix-huit siecles, et qu'ils ont enfin l'un et l'autre recu leur payement, allez donc essayer d'arracher a cet ouvrier son salaire et a ce peuple sa republique!
Savez-vous ce qui fait la republique forte? savez-vous ce qui la fait invincible? savez-vous ce qui la fait indestructible? Je vous l'ai dit en commencant, et en terminant je vous le repete, c'est qu'elle est la somme du labeur des generations, c'est qu'elle est le produit accumule des efforts anterieurs, c'est qu'elle est un resultat historique autant qu'un fait politique, c'est qu'elle fait pour ainsi dire partie du climat actuel de la civilisation, c'est qu'elle est la forme absolue, supreme, necessaire, du temps ou nous vivons, c'est qu'elle est l'air que nous respirons, et qu'une fois que les nations ont respire cet air-la, prenez-en votre parti, elles ne peuvent plus en respirer d'autre! Oui, savez-vous ce qui fait que la republique est imperissable? C'est qu'elle s'identifie d'un cote avec le siecle, et de l'autre avec le peuple! elle est l'idee de l'un et la couronne de l'autre!
Messieurs les revisionnistes, je vous ai demande ce que vous vouliez. Ce que je veux, moi, je vais vous le dire. Toute ma politique, la voici en deux mots. Il faut supprimer dans l'ordre social un certain degre de misere, et dans l'ordre politique une certaine nature d'ambition. Plus de pauperisme et plus de monarchisme. La France ne sera tranquille que lorsque, par la puissance des institutions qui donneront du travail et du pain aux uns et qui oteront l'esperance aux autres, nous aurons vu disparaitre du milieu de nous tous ceux qui tendent la main, depuis les mendiants jusqu'aux pretendants. (Explosion d'applaudissements. – Cris et murmures a droite.)
M. LE PRESIDENT. – Laissez donc finir, pour l'amour de Dieu! (On rit.)
M. BELIN. – Pour l'amour du diner.
M. LE PRESIDENT. – Allons! de grace! de grace!
M. VICTOR HUGO. – Messieurs, il y a deux sortes de questions, les questions fausses et les questions vraies.
L'assistance, le salaire, le credit, l'impot, le sort des classes laborieuses … – eh! mon Dieu! ce sont la des questions toujours negligees, toujours ajournees! Souffrez qu'on vous en parle de temps en temps! Il s'agit du peuple, messieurs! Je continue. – Les souffrances des faibles, du pauvre, de la femme, de l'enfant, l'education, la penalite, la production, la consommation, la circulation, le travail, qui contient le pain de tous, le suffrage universel, qui contient le droit de tous, la solidarite entre hommes et entre peuples, l'aide aux nationalites opprimees, la fraternite francaise produisant par son rayonnement la fraternite europeenne, – voila les questions vraies.
La legitimite, l'empire, la fusion, l'excellence de la monarchie sur la republique, les theses philosophiques qui sont grosses de barricades, le choix entre les pretendants, – voila les fausses questions.
Eh bien! il faut bien vous le dire, vous quittez les questions vraies pour les fausses questions; vous quittez les questions vivantes pour les questions mortes. Quoi! c'est la votre intelligence politique! Quoi! c'est la le spectacle que vous nous donnez! Le legislatif et l'executif se querellent, les pouvoirs se prennent au collet; rien ne se fait, rien ne va; de vaines et pitoyables disputes; les partis tiraillent la constitution dans l'espoir de dechirer la republique; les hommes se dementent, l'un oublie ce qu'il a jure, les autres oublient ce qu'ils ont crie; et pendant ces agitations miserables, le temps, c'est-a-dire la vie, se perd!
Quoi! c'est la la situation que vous nous faites! la neutralisation de toute autorite par la lutte, l'abaissement, et, par consequent, l'effacement du pouvoir, la stagnation, la torpeur, quelque chose de pareil a la mort! Nulle grandeur, nulle force, nulle impulsion. Des tracasseries, des taquineries, des conflits, des chocs. Pas de gouvernement!
Et cela, dans quel moment?
Au moment ou, plus que jamais, une puissante initiative democratique est necessaire! au moment ou la civilisation, a la veille de subir une solennelle epreuve, a, plus que jamais, besoin de pouvoirs actifs, intelligents, feconds, reformateurs, sympathiques aux souffrances du peuple, pleins d'amour et, par consequent, pleins de force! au moment ou les jours troubles arrivent! au moment ou tous les interets semblent prets a entrer en lutte contre tous les principes! au moment ou les problemes les plus formidables se dressent devant la societe et l'attendent avec des sommations a jour fixe! au moment ou 1852 s'approche, masque, effrayant, les mains pleines de questions redoutables! au moment ou les philosophes, les publicistes, les observateurs serieux, ces hommes qui ne sont pas des hommes d'etat, qui ne sont que des hommes sages, attentifs, inquiets, penches sur l'avenir, penches sur l'inconnu, l'oeil fixe sur toutes ces obscurites accumulees, croient entendre distinctement le bruit monstrueux de la porte des revolutions qui se rouvre dans les tenebres. (Vive et universelle emotion. Quelques rires a droite.)
Messieurs, je termine. Ne nous le dissimulons pas, cette discussion, si orageuse qu'elle soit, si profondement qu'elle remue les masses, n'est qu'un prelude.
Je le repete, l'annee 1852 approche. L'instant arrive ou vont reparaitre, reveillees et encouragees par la loi fatale du 31 mai, armees par elle pour leur dernier combat contre le suffrage universel garrotte, toutes ces pretentions dont je vous ai parle, toutes ces legitimites antiques qui ne sont que d'antiques usurpations! L'instant arrive ou une melee terrible se fera de toutes les formes dechues, imperialisme, legitimisme, droit de la force, droit divin, livrant ensemble l'assaut au grand droit democratique, au droit humain! Ce jour-la, tout sera, en apparence, remis en question. Grace aux revendications opiniatres du passe, l'ombre couvrira de nouveau ce grand et illustre champ de bataille des idees et du progres qu'on appelle la France. Je ne sais pas ce que durera cette eclipse, je ne sais pas ce que durera ce combat; mais ce que je sais, ce qui est certain, ce que je predis, ce que j'affirme, c'est que le droit ne perira pas! c'est que, quand le jour reparaitra, on ne retrouvera debout que deux combattants, le peuple et Dieu! (Immense acclamation. – Tous les membres de la gauche recoivent l'orateur au pied de la tribune, et lui serrent la main. La seance est suspendue pendant dix minutes, malgre la voix de M. Dupin et les cris des huissiers.)
CONGRES DE LA PAIX
A PARIS
I
DISCOURS D'OUVERTURE
2l aout 1849.
M. Victor Hugo est elu president. M. Cobden est elu vice-president. M.
Victor Hugo se leve et dit:
Messieurs, beaucoup d'entre vous viennent des points du globe les plus eloignes, le coeur plein d'une pensee religieuse et sainte. Vous comptez dans vos rangs des publicistes, des philosophes, des ministres des cultes chretiens, des ecrivains eminents, plusieurs de ces hommes considerables, de ces hommes publics et populaires qui sont les lumieres de leur nation. Vous avez voulu dater de Paris les declarations de cette reunion d'esprits convaincus et graves, qui ne veulent pas seulement le bien d'un peuple, mais qui veulent le bien de tous les peuples. (Applaudissements.) Vous venez ajouter aux principes qui dirigent aujourd'hui les hommes d'etat, les gouvernants, les legislateurs, un principe superieur. Vous venez tourner en quelque sorte le dernier et le plus auguste feuillet de l'evangile, celui qui impose la paix aux enfants du meme Dieu, et, dans cette ville qui n'a encore decrete que la fraternite des citoyens, vous venez proclamer la fraternite des hommes.
Soyez les bienvenus! (Long mouvement.)
En presence d'une telle pensee et d'un tel acte, il ne peut y avoir place pour un remerciement personnel. Permettez-moi donc, dans les premieres paroles que je prononce devant vous, d'elever mes regards plus haut que moi-meme, et d'oublier, en quelque sorte, le grand honneur que vous venez de me conferer, pour ne songer qu'a la grande chose que vous voulez faire.
Messieurs, cette pensee religieuse, la paix universelle, toutes les nations liees entre elles d'un lien commun, l'evangile pour loi supreme, la mediation substituee a la guerre, cette pensee religieuse est-elle une pensee pratique? cette idee sainte est-elle une idee realisable? Beaucoup d'esprits positifs, comme on parle aujourd'hui, beaucoup d'hommes politiques vieillis, comme on dit, dans le maniement des affaires, repondent: Non. Moi, je reponds avec vous, je reponds sans hesiter, je reponds: Oui! (applaudissements) et je vais essayer de le prouver tout a l'heure.
Je vais plus loin; je ne dis pas seulement: C'est un but realisable, je dis: C'est un but inevitable; on peut en retarder ou en hater l'avenement, voila tout. La loi du monde n'est pas et ne peut pas etre distincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n'est pas la guerre, c'est la paix. (Applaudissements.) Les hommes ont commence par la lutte, comme la creation par le chaos. (Bravo! bravo!) D'ou viennent-ils? De la guerre; cela est evident. Mais ou vont-ils? A la paix; cela n'est pas moins evident.
Quand vous affirmez ces hautes verites, il est tout simple que votre affirmation rencontre la negation; il est tout simple que votre foi rencontre l'incredulite; il est tout simple que, dans cette heure de nos troubles et de nos dechirements, l'idee de la paix universelle surprenne et choque presque comme l'apparition de l'impossible et de l'ideal; il est tout simple que l'on crie a l'utopie; et, quant a moi, humble et obscur ouvrier dans cette grande oeuvre du dix-neuvieme siecle, j'accepte cette resistance des esprits sans qu'elle m'etonne ni me decourage. Est-il possible que vous ne fassiez pas detourner les tetes et fermer les yeux dans une sorte d'eblouissement, quand, au milieu des tenebres qui pesent encore sur nous, vous ouvrez brusquement la porte rayonnante de l'avenir? (Applaudissements.)
Messieurs, si quelqu'un, il y a quatre siecles, a l'epoque ou la guerre existait de commune a commune, de ville a ville, de province a province, si quelqu'un eut dit a la Lorraine, a la Picardie, a la Normandie, a la Bretagne, a l'Auvergne, a la Provence, au Dauphine, a la Bourgogne: Un jour viendra ou vous ne vous ferez plus la guerre, un jour viendra ou vous ne leverez plus d'hommes d'armes les uns contre les autres, un jour viendra ou l'on ne dira plus: – Les normands ont attaque les picards, les lorrains ont repousse les bourguignons. Vous aurez bien encore des differends a regler, des interets a debattre, des contestations a resoudre, mais savez-vous ce que vous mettrez a la place des hommes d'armes? savez-vous ce que vous mettrez a la place des gens de pied et de cheval, des canons, des fauconneaux, des lances, des piques, des epees? Vous mettrez une petite boite de sapin que vous appellerez l'urne du scrutin, et de cette boite il sortira, quoi? une assemblee! une assemblee en laquelle vous vous sentirez tous vivre, une assemblee qui sera comme votre ame a tous, un concile souverain et populaire qui decidera, qui jugera, qui resoudra tout en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir la justice dans tous les coeurs, qui dira a chacun: La finit ton droit, ici commence ton devoir. Bas les armes! vivez en paix! (Applaudissements.) Et ce jour-la, vous vous sentirez une pensee commune, des interets communs, une destinee commune; vous vous embrasserez, vous vous reconnaitrez fils du meme sang et de la meme race; ce jour-la, vous ne serez plus des peuplades ennemies, vous serez un peuple; vous ne serez plus la Bourgogne, la Normandie, la Bretagne, la Provence, vous serez la France. Vous ne vous appellerez plus la guerre, vous vous appellerez la civilisation.
Si quelqu'un eut dit cela a cette epoque, messieurs, tous les hommes positifs, tous les gens serieux, tous les grands politiques d'alors se fussent ecries: – Oh! le songeur! Oh! le reve-creux! Comme cet homme connait peu l'humanite! Que voila une etrange folie et une absurde chimere! – Messieurs, le temps a marche, et cette chimere, c'est la realite. (Mouvement.)
Et, j'insiste sur ceci, l'homme qui eut fait cette prophetie sublime eut ete declare fou par les sages, pour avoir entrevu les desseins de Dieu! (Nouveau mouvement.)
Eh bien! vous dites aujourd'hui, et je suis de ceux qui disent avec vous, tous, nous qui sommes ici, nous disons a la France, a l'Angleterre, a la Prusse, a l'Autriche, a l'Espagne, a l'Italie, a la Russie, nous leur disons:
Un jour viendra ou les armes vous tomberont des mains, a vous aussi! Un jour viendra ou la guerre paraitra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Petersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraitrait absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. Un jour viendra ou vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualites distinctes et votre glorieuse individualite, vous vous fondrez etroitement dans une unite superieure, et vous constituerez la fraternite europeenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra ou il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marches s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idees. Un jour viendra ou les boulets et les bombes seront remplaces par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le venerable arbitrage d'un grand senat souverain qui sera a l'Europe ce que le parlement est a l'Angleterre, ce que la diete est a l'Allemagne, ce que l'assemblee legislative est a la France! (Applaudissements.) Un jour viendra ou l'on montrera un canon dans les musees comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'etonnant que cela ait pu etre! (Rires et bravos.) Un jour viendra ou l'on verra ces deux groupes immenses, les Etats-Unis d'Amerique, les Etats-Unis d'Europe (applaudissements), places en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers, echangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs genies, defrichant le globe, colonisant les deserts, ameliorant la creation sous le regard du createur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-etre de tous, ces deux forces infinies, la fraternite des hommes et la puissance de Dieu! (Longs applaudissements.)
Et ce jour-la, il ne faudra pas quatre cents ans pour l'amener, car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant d'evenements et d'idees le plus impetueux qui ait encore entraine les peuples, et, a l'epoque ou nous sommes, une annee fait parfois l'ouvrage d'un siecle.
Et francais, anglais, belges, allemands, russes, slaves, europeens, americains, qu'avons-nous a faire pour arriver le plus tot possible a ce grand jour? Nous aimer. (Immenses applaudissements.)
Nous aimer! Dans cette oeuvre immense de la pacification, c'est la meilleure maniere d'aider Dieu!
Car Dieu le veut, ce but sublime! Et voyez, pour y atteindre, ce qu'il fait de toutes parts! Voyez que de decouvertes il fait sortir du genie humain, qui toutes vont a ce but, la paix! Que de progres, que de simplifications! Comme la nature se laisse de plus en plus dompter par l'homme! comme la matiere devient de plus en plus l'esclave de l'intelligence et la servante de la civilisation! comme les causes de guerre s'evanouissent avec les causes de souffrance! comme les peuples lointains se touchent! comme les distances se rapprochent! Et le rapprochement, c'est le commencement de la fraternite.
Grace aux chemins de fer, l'Europe bientot ne sera pas plus grande que ne l'etait la France au moyen age! Grace aux navires a vapeur, on traverse aujourd'hui l'Ocean plus aisement qu'on ne traversait autrefois la Mediterranee! Avant peu, l'homme parcourra la terre comme les dieux d'Homere parcouraient le ciel, en trois pas. Encore quelques annees, et le fil electrique de la concorde entourera le globe et etreindra le monde. (Applaudissements.)
Ici, messieurs, quand j'approfondis ce vaste ensemble, ce vaste concours d'efforts et d'evenements, tous marques du doigt de Dieu; quand je songe a ce but magnifique, le bien-etre des hommes, la paix; quand je considere ce que la providence fait pour et ce que la politique fait contre, une reflexion douloureuse s'offre a mon esprit.
Il resulte des statistiques et des budgets compares que les nations europeennes depensent tous les ans, pour l'entretien de leurs armees, une somme qui n'est pas moindre de deux milliards, et qui, si l'on y ajoute l'entretien du materiel des etablissements de guerre, s'eleve a trois milliards. Ajoutez-y encore le produit perdu des journees de travail de plus de deux millions d'hommes, les plus sains, les plus vigoureux, les plus jeunes, l'elite des populations, produit que vous ne pouvez pas evaluer a moins d'un milliard, et vous arrivez a ceci que les armees permanentes coutent annuellement a l'Europe quatre milliards. Messieurs, la paix vient de durer trente-deux ans, et en trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt-huit milliards a ete depensee pendant la paix pour la guerre! (Sensation.) Supposez que les peuples d'Europe, au lieu de se defier les uns des autres, de se jalouser, de se hair, se fussent aimes; supposez qu'ils se fussent dit qu'avant meme d'etre francais, ou anglais, ou allemand, on est homme, et que, si les nations sont des patries, l'humanite est une famille. Et maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, si follement et si vainement depensee par la defiance, faites-la depenser par la confiance! ces cent vingt-huit milliards donnes a la haine, donnez-les a l'harmonie! ces cent vingt-huit milliards donnes a la guerre, donnez-les a la paix! (Applaudissements.) donnez-les au travail, a l'intelligence, a l'industrie, au commerce la navigation, a l'agriculture, aux sciences, aux arts, et representez-vous le resultat. Si, depuis trente-deux ans, cette gigantesque somme de cent vingt-huit milliards avait ete depensee de cette facon, l'Amerique, de son cote, aidant l'Europe, savez-vous ce qui serait arrive? La face du monde serait changee! les isthmes seraient coupes, les fleuves creuses, les montagnes percees, les chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande du globe aurait centuple, et il n'y aurait plus nulle part ni landes, ni jacheres, ni marais; on batirait des villes la ou il n'y a encore que des solitudes; on creuserait des ports la ou il n'y a encore que des ecueils; l'Asie serait rendue a la civilisation, l'Afrique serait rendue a l'homme; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misere evanouirait! Et savez-vous ce qui s'evanouirait avec la misere? Les revolutions. (Bravos prolonges.) Oui, la face du monde serait changee! Au lieu de se dechirer entre-soi, on se repandrait pacifiquement sur l'univers! Aulieu de faire des revolutions, on ferait des colonies! Aulieu d'apporter la barbarie a la civilisation, on apporterait la civilisation a la barbarie! (Nouveaux applaudissements.)
